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ANNE DUMAUZÉ

Mère Clandestine

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Tout a commencé en septembre 1995. Je suis en vacances sur l’île de Santorin, en Grèce, avec Paul, mon compagnon. C’est la dernière semaine de vacances et la dernière des îles que nous avons visitées. Je suis enceinte de cinq mois et demi, d’une petite fille. Je suis heureuse et fière d’attendre ce bébé. J’ai tout de même quarante ans, et cet enfant, je l’ai ardemment désiré. Il a mis longtemps à s’annoncer mais maintenant il est bien là, et je le sens bouger de plus en plus… Paul et moi sommes enchantés de ces quatre semaines en Grèce et je me sens en pleine forme, dans ce paysage de carte postale, malgré la chaleur écrasante. J’ai adoré chacune des îles mais je commence à être impatiente de rentrer à Paris. Nous avons choisi Santorin comme dernière étape car on peut y rejoindre Athènes par avion ; pour moi, ce sera moins fatigant que le ferry. Nous ne voulons rester qu’un jour ou deux à Athènes, c’est une ville vraiment trop étouffante. Ce matin-là, je suis dans la salle de bains de notre appartement, qui se trouve au rez-de-chaussée. Je me baisse pour ramasser une serviette tombée par terre, me relève et… une flaque de sang se répand sur le sol. Je la regarde sans comprendre. Je n’ai ressenti aucune douleur, pas de contractions, absolument rien. Puis la panique me saisit et j’appelle Paul qui nage dans la piscine tout à côté. Il accourt, m’aide à m’allonger sur le lit et se précipite à la réception de l’hôtel pour faire appeler un médecin. J’essaie de rester calme, de ne pas me laisser effleurer par l’effrayante pensée que je suis en train de faire une fausse couche. C’est un petit saignement, ça va s’arrêter ! Un médecin arrive, ausculte mon ventre ; le cœur du bébé bat normalement, apparemment il va bien. Il me fait une piqûre pour stopper l’hémorragie. Il faut que je reste allongée en bougeant le moins possible.


Une heure se passe, puis deux. Les saignements ne s’arrêtent pas. Le médecin, de retour, décide de me faire transporter au dispensaire le plus proche, à Tira, la principale ville de l’île. Paul boucle nos valises et me voilà partie dans une ambulance cahotante sur les mauvaises routes de Santorin. Je n’en mène pas large… Arrivée au dispensaire, doté d’équipements plutôt sommaires, je suis examinée puis on m’installe dans une chambre et on me refait une piqûre. Je bavarde avec une jeune fille dans le lit voisin du mien. Elle souffre d’une entorse à la cheville et je l’observe en pensant « si seulement c’était ça qui pouvait m’arriver ! » Après quelques heures d’attente, l’équipe médicale – qui consiste en un médecin et une infirmière, constatant que mes saignements n’ont pas cessé, décide de m’envoyer à Athènes dans un hôpital adéquat. Je repars donc en ambulance pour l’aéroport avec Paul à mes côtés. On me transporte sur un brancard jusqu’à l’avion. Le trajet me semble interminable, de même que l’attente avant qu’on ne m’installe dans l’avion, toujours sur ce maudit brancard inconfortable. Je me sens mal, j’ai mal au ventre et j’ignore totalement ce qui va m’arriver. De plus, j’ai l’impression que mon bébé ne bouge plus. Je nage en plein cauchemar. Mais je vais me réveiller, c’est certain… Dans l’avion, des passagers m’observent avec curiosité. Ce sont de braves touristes, insouciants, ce que je devrais être, normalement… Arrivée à Athènes, une nouvelle ambulance m’attend pour me transporter jusqu’à l’hôpital. Dans un état second, je vois les rues noires de monde, les embouteillages… C’est complètement irréel. A l’hôpital Elena Venizélou, on m’installe dans une salle pourvue de box séparés par un rideau. Plutôt sinistre. Arrive enfin un médecin. Cette femme me pose des questions en anglais et, après avoir entendu mes réponses, s’exclame : - « Comment, vous avez 40 ans, un placenta prævia et un rhésus négatif ! Qu’est-ce que vous venez faire en Grèce ? » Elle me regarde comme si j’étais folle, je la fixe, ahurie par sa véhémence, et je réponds faiblement : - «oui, j’ai bien un placenta « bas inséré » mais mon gynécologue ne m’a jamais déconseillé de partir en Grèce. Selon lui, un tel placenta ne peut


poser des problèmes qu’en fin de grossesse, or ce n’est pas le cas, que je sache !» Les heures qui suivent s’écoulent comme dans un sinistre rêve éveillé ; je suis abrutie par les calmants ; l’hémorragie n’est pas jugulée. Au bout de je ne sais combien de temps, un médecin (encore un autre) m’annonce que si l’on ne provoque pas l’accouchement, la vie de mon bébé et la mienne seront en danger. Il faut pratiquer une césarienne mais il a besoin de mon accord. Une césarienne à cinq mois et demi de grossesse ! Je comprends que c’est la fin. Evidemment, mon bébé ne survivra pas. Le médecin insiste : c’est le seul moyen d’essayer de le sauver. Je n’ai plus le choix et, de toute façon, je sens que ma vie m’échappe complètement. Je donne mon accord. Je sais que je signe l’arrêt de mort de mon bébé. En pensée, je lui dis adieu et je lui demande pardon pour que ce qu’on va lui faire. A mon réveil, je suis dans une chambre inconnue. Paul n’est pas là. J’apprendrai qu’il a dû foncer à l’ambassade pour établir les papiers nécessaires à mon hospitalisation. Jamais de ma vie je ne me suis sentie aussi mal. Quelques instants plus tard, le chirurgien vient me voir. Il m’apprend que la césarienne a bien eu lieu mais une forte hémorragie s’étant produite à la suite de cette opération, il a fallu m’enlever l’utérus et me transfuser. De plus, comme il n’y avait pas suffisamment de sang B –mon rhésus sanguin – dans l’hôpital, il a été nécessaire de faire tous les hôpitaux d’Athènes pour en obtenir. Je suis dans un état comateux mais j’arrive tout de même à saisir l’énormité de ce qu’il m’annonce. J’ai l’impression de m’enfoncer encore davantage dans un cauchemar insensé, un puits sans fond. Où cela va-t-il s’arrêter ? Il y a moins d’un jour, j’étais une future mère à l’avenir radieux et, là, il ne me reste plus rien. Je dis au médecin qu’il aurait dû me laisser mourir. Je le pense. Il émet des protestations et m’annonce que mon bébé est vivant. Je ne réagis même pas. Vivant pour combien d’heures encore, un bébé né à vingt deux semaines de grossesse ? Puis je sombre dans un sommeil épais. Lorsque j’émerge à nouveau, je me trouve dans une grande chambre très claire. Paul est à côté de mon lit, il me dit qu’il m’aime, que nous allons avoir un autre bébé avec une mère porteuse. Dans l’état où je suis, il pourrait tout aussi bien me proposer


d’aller chercher un bébé sur mars, cela me ferait le même effet. De toute façon, je n’ai plus d’avenir de mère, plus d’avenir du tout. Je ne comprends pas comment tout a basculé en l’espace de quelques heures. Je passe les jours suivants, hébétée, dans un état de semi-conscience. Médecins et infirmières se succèdent à mon chevet. Je ne réalise pas encore vraiment ce qui m’est arrivé et pas non plus que mon bébé hyper prématuré tente de vivre dans une couveuse à l’autre bout de l’hôpital. Paul est allé la voir, moi je n’en ai pas le droit et, de toute façon, je ne peux pas me lever. Nos amis nous appellent de Paris ; ils sont bouleversés, ainsi que la famille de Paul. A Paris, mon amie Frédérique tente fébrilement de joindre l’obstétricien qui devait m’accoucher. Lorsqu’elle y parvient, celui-ci, qui ne semble pas très impliqué, lui dit qu’il ne peut rien pour moi, lui étant à Paris et moi à Athènes, et de faire confiance aux médecins grecs. Rien de plus. J’ai la « chance » de me trouver dans le meilleur hôpital d’Athènes pour les prématurés. Les infirmières sont aux petits soins pour moi. Ce n’est quand même pas tous les jours qu’une française a l’idée de venir finir ses vacances de la sorte dans leur hôpital ! Une jeune femme, qui vient d’accoucher et occupe une chambre voisine de la mienne, vient m’offrir une rose. Son geste me touche beaucoup. Elle parle parfaitement le français, ce qui m’aide à me sentir un peu moins isolée. Elle et moi garderons des liens d’amitié pendant longtemps. Notre fille est déclarée à l’état-civil. Nous l’avons prénommée Talissa – ce qui sonne un peu grec. Paul va la voir dans la salle où elle est isolée avec d’autres grands prématurés. Il me la décrit en édulcorant la réalité ; elle est bardée de tuyaux et de capteurs, sous respiration artificielle. Du chirurgien qui m’a opérée, j’apprendrai que je n’aurais jamais dû voyager avec un placenta tel que le mien. Lorsque je lui affirme que je n’ai reçu aucune mise en garde de la part de mon gynécologue, je vois bien qu’il doute de ma sincérité. C’est pourtant la pure vérité.


Je recommence à vivre… différemment. Plus jamais je ne serai celle que j’étais, une femme optimiste et plutôt insouciante. On m’a vidée comme un vulgaire poulet, on m’a arraché mon bébé du ventre. Je n’aurai plus d’enfant. Ma fille est un microscopique bébé en sursis. J’ai basculé dans une autre réalité. Mon univers se réduit à cette chambre d’hôpital. Au dehors, c’est la bruyante vie athénienne, la chaleur étouffante de ce mois de septembre, son ciel implacablement bleu. C’est dans ce monde que je me retrouve mère – une mère très aléatoire. Alors que j’aurais dû donner la vie dans mon monde à moi, dans une jolie clinique du 15ème arrondissement de Paris, avec mes amis qui viendraient me féliciter et fêter la naissance de ma fille, et Paul et moi, tout radieux et béats en nouveaux parents. Un bonheur lisse et évident. Au lieu de cela, me voilà en train de clopiner au bras de Paul, direction la salle où se trouve Talissa. Tout est flou autour de moi car je ne porte pas mes lentilles de contact. Paul pense que la vue de Talissa va trop me choquer ; ainsi ne la verrai-je pas distinctement. Devant sa couveuse, j’ai la gorge nouée. Je distingue une petite forme qui bouge à peine. Elle est bardée de tuyaux et de fils… Des bébés prématurés, il y en a d’autres mais notre fille est la plus petite de tous. Les visites sont permises deux fois par jour. Nous passons par un sas de décontamination, où nous nous désinfectons les mains et enfilons une blouse stérile. Chaque fois que je pénètre dans la salle, mon cœur bat la chamade. J’attends qu’un médecin nous annonce que Talissa ne vit plus. Le jour où je découvre ma fille, sans le filtre de la myopie, c’est un choc énorme. Jamais je n’ai vu pareil petit être. Elle est minuscule, toute rougeaude, plus que chétive ; sa tête est couverte d’un petit bonnet. Un tuyau est relié à son nez, des électrodes à sa poitrine. Un monitoring clignote à côté d’elle. Jamais je n’aurais imaginé qu’un bébé puisse vivre ainsi. Mais devant ce petit être inachevé, je ressens ce que je n’ai jamais éprouvé pour aucun être humain : il est une partie de moi-même et le lien qui existe entre nous est plus fort que tout ! J’éprouve même une curieuse joie, à travers ma tristesse, à la contempler.


Pourtant, jour après jour, Talissa s’accroche à la vie. L’idée que cette vie puisse s’arrêter nous paraît de plus en plus impensable. Lors des deux visites quotidiennes, nous lui parlons, nous tenons ses mains minuscules à travers les ouvertures de la couveuse. Nous tentons, par ce contact, de lui insuffler un peu d’énergie vitale, et notre amour. Autour de nous, dans le Service, ce ne sont que parents qui vivent dans l’angoisse. Une sympathie muette circule entre nous tous. Nous avons lié connaissance avec un couple dont la petite fille, née moins prématurément que la nôtre, connaît de sérieux problèmes. Je découvre un univers dont je n’avais jamais imaginé l’existence. Toutes classes confondues, ces parents, bien que pudiques, ont laissé à l’entrée leur vernis social et les mêmes émotions nous traversent tous. J’apprécie beaucoup l’équipe médicale, particulièrement deux doctoresses. Sans elles, nous aurions bien plus de mal à garder espoir. Le jour arrive où je dois quitter l’hôpital. J’y ai passé près de deux semaines, j’ai beau avoir subi une grave intervention, on ne peut pas me garder indéfiniment… L’idée de ne plus être dans le même lieu que ma fille me panique complètement, mais il faut bien que je m’y fasse. Je rejoins Paul dans l’hôtel où il est installé, puis nous finissons, non sans mal, par trouver un appartement à louer. Dans les rues grouillantes de monde d’Athènes, j’ai le vertige. La chaleur de ce début d’automne me tombe dessus, les bruits de la ville m’étourdissent. Le premier jour, je titube dans la rue accrochée au bras de Paul. J’ai l’impression d’être ivre, en beaucoup plus désagréable. D’ailleurs, avec les calmants que je prends encore, je dois être droguée. La vie reprend, rythmée par les visites à l’hôpital. A chaque fois, dans l’ascenseur qui mène à la salle des prématurés, j’adresse une prière aux dieux grecs pour que ma fille soit en vie. Chaque jour qui passe est un jour volé à la mort. Peu à peu, je m’attache à la ville. J’aime le côté bordélique d’Athènes, son énergie bouillonnante mêlée à la nonchalance grecque, les kiosques à journaux (et à tout), les boutiques aux heures d’ouverture aberrantes, les terrasses bondées. Toute cette vie me semble de bon augure pour celle de notre fille.


Puis arrive un jour que je n’espérais pas connaître il y a quelques semaines : celui où l’on me permet de prendre Talissa dans les bras. Elle est toujours intubée mais on la sort de sa couveuse pour quelques instants et, enveloppée dans une couverture, l’infirmière la place doucement dans mes bras. J’ai le cœur qui bat à se rompre. J’ose à peine bouger et je la regarde intensément. Je n’ai jamais rien vu d’aussi mignon qu’elle. Elle me fixe aussi, l’air un peu crispé, puis, peu à peu, se détend et finit par s’endormir à moitié sur moi. Je suis sur un nuage. C’est comme la seconde naissance de Talissa. Notre histoire a franchi les murs de l’hôpital. Des journalistes qui font un reportage sur l’hôpital Venizélou ont appris l’existence de Talissa. Dans l’hôpital on la surnomme le « bébé miracle ». En 1995, en Grèce, c’est la première fois qu’un bébé aussi prématuré réussit à vivre. Nous sommes interviewés, ainsi que les médecins du service, qui ne sont pas peu fiers de cette soudaine notoriété. Notre photo paraît dans un des principaux quotidiens d’Athènes. Puis, c’est le tour d’une équipe de télévision de venir nous interviewer. Cette médiatisation très inattendue nous paraît étrange, à nous qui vivons en vase clos, mais mon étonnement est à son comble le jour où Paul me raconte qu’il s’est fait apostropher devant un kiosque par un grec qui a reconnu le français blond de la photo du journal, et lui a souhaité bonne chance pour Talissa… Et quelques jours plus tard, alors que je fais des courses dans un supermarché, une femme s’approche de moi, me dit qu’elle m’a vue à la télévision, que ce que nous faisons est formidable et qu’elle prie pour notre fille. Au-delà de l’émotion que suscitent ces témoignages de sympathie, je réalise que l’histoire de Talissa cesse de n’exister qu’à travers nous, pour rentrer dans la sphère publique. Des centaines de personnes vont apprendre son existence, s’émouvoir de son sort et j’ai le sentiment que toutes ces pensées qui vont à elle l’aident à lutter pour vivre, qu’elles l’ancrent un peu plus dans la vie. L’état de santé de Talissa continue de s’améliorer bien que des zones d’ombre subsistent, surtout à propos de l’hémorragie cérébrale qui s’est


déclarée à la naissance, et ses poumons, inachevés, sont déficients. Paul a dû rentrer à Paris pour son travail et je me retrouve seule à Athènes. Au début, c’est dur. Paul n’est plus avec moi durant les visites à l’hôpital, je n’ai personne avec qui partager dans l’instant mes angoisses et mes espoirs, même si nous nous téléphonons tous les jours. Heureusement, le Consulat de France, qui s’est démené pour nous depuis le début, m’a trouvé un petit appartement dans un quartier très agréable et animé, Kolonaki, où j’adore me balader, ce qui me permet de décompresser entre deux visites à l’hôpital où je me rends dans un bus étouffant et inconfortable qui, à côté des bus parisiens, me paraît dater des années soixante… Mais j’aime ce bus vétuste, souvent coincé dans les inévitables embouteillages athéniens, puisqu’il m’emmène vers Talissa. Parfois, après l’avoir quittée, je monte sur les routes du Mont Lycabette d’où j’aperçois l’hôpital et j’ai l’impression de veiller sur ma fille. Je me sens tout de même vraiment exilée. Talissa n’est plus en couveuse mais dans un berceau, on l’a changée de salle. C’est un progrès important mais ses défenses immunitaires sont toujours très faibles. Je lui chante des chansons, je lui parle, elle commence même à sourire et pleure parfois, comme un bébé « normal ». Les médecins parlent maintenant de rapatriement en France. L’une d’entre eux, particulièrement, insiste pour faire subir à Talissa, le plus vite possible, des examens pour lesquels l’hôpital n’est pas équipé (l’IRM entre autres).Voilà une nouvelle source d’angoisse. Je n’imagine pas du tout un voyage en avion avec un bébé si fragile même si je sais que cela va se faire avec le SMUR pédiatrique dans les meilleures conditions possibles. Les médecins grecs sont en contact avec l’hôpital Antoine Béclère, à Clamart. C’est, paraît-il, le meilleur établissement pour les soins aux prématurés. Un pédiatre et un infirmier vont venir ici pour prendre Talissa en charge pendant le voyage. Le jour J approche. Je prépare fébrilement mon départ. Je n’arrive pas à réaliser que je vais revoir la France après ces quatre mois insensés passés en Grèce. C’est ici, à Athènes, que je suis devenue mère, que j’ai ressenti les émotions les plus fortes de toute ma vie. Chaque maison, chaque bout de rue sont gravés dans ma mémoire à tout jamais.


Les jours précédant le départ, je suis à la fois très concentrée, surexcitée et dans un état un peu second. Il y a plein de formalités à accomplir. Je fais mes adieux aux médecins et aux infirmières de l’hôpital. Nous sommes tous au bord des larmes. Ils nous ont soutenus, ils ont tout fait pour que Talissa vive. J’ai chaud au cœur en les regardant. Médecins et infirmières, tous ont été formidables ; si les mots générosité, conscience professionnelle ont un sens, alors eux les incarnent parfaitement.. Je fais connaissance avec la pédiatre et l’infirmier arrivés de France, à l’hôtel où ils sont descendus. Au cours de la conversation, l’infirmier m’annonce de but en blanc que la couveuse spécialement conçue pour le voyage a été acheminée par erreur à … Zurich ! Je le regarde, ébahie, et puis j’éclate de rire. C’est un petit plaisantin, cet infirmier ! Eh bien, non… la couveuse a bien été embarquée sur un avion à destination de Zurich, en Suisse ! Comment ? On n’en sait rien, mais maintenant il faut la récupérer… Je suis atterrée, puis un fou-rire irrépressible me prend devant l’absurdité de la situation… C’est nerveux, trop de tension accumulée ces derniers jours, je craque, j’en ai les larmes aux yeux et la pédiatre et l’infirmier sont eux aussi gagnés par le fou-rire… Heureusement, quelques heures plus tard, la couveuse fugueuse est de retour à Athènes… Lorsque la pédiatre et l’infirmier emmènent Talissa, dans la fameuse couveuse, toute l’équipe médicale est là, en rang, pour nous dire au revoir, formant une haie d’honneur. Je vais laisser des amis ici : les parents de la petite fille, Dimitra et Panos, ainsi que Paola qui était ma voisine de chambre. Dans l’ambulance qui nous mène à l’aéroport, j’éprouve un sentiment de victoire extraordinaire, je retourne en France avec mon enfant bien vivante ! Une fois dans l’avion, mon euphorie retombe. Talissa est installée dans sa couveuse spécial voyage et suspendue dans un petit hamac au-dessus de mon siège. La voilà hors de son univers familier, et dans un avion qui plus est. J’ai très peur que cela ne lui plaise pas du tout. Le décollage me fait un effet abominable. Je scrute sans arrêt Talissa, à l’affût du moindre signe de malaise. La pédiatre et l’infirmier, qui ne la quittent pas des yeux, n’ont pas l’air inquiet du tout, eux.


Peu après, le commandant de bord fait un petit speech dans lequel il salue «sa plus jeune passagère» ! C’est une attention délicate et touchante et tous les passagers proches se dévissent le cou pour apercevoir Talissa ! Je commence à me détendre mais mon répit est de courte durée. L’avion commence à remuer beaucoup trop fort à mon goût et l’hôtesse annonce une zone de turbulences. En effet, on commence à ressentir de méchantes secousses. Tétanisée et clouée à mon siège, impuissante, je regarde Talissa. Ce n’est pas possible qu’elle résiste à pareils trous d’air ! La couveuse, pourtant bien arrimée, bouge. Je sens que c’est la fin. Talissa ne va pas supporter toutes ces secousses. Dès que je le peux, je me précipite aux toilettes et je supplie, à genoux, tous les Dieux du ciel de ne pas laisser mourir ma fille en plein vol ! De retour à ma place, je fais le serment que je ne ferai plus jamais rien de moche si ma fille arrive saine et sauve à Paris. Les turbulences finissent par cesser et le vol se termine tranquillement. Deux ambulances nous attendent à la descente de l’avion. Jamais je n’ai été aussi heureuse de rentrer à Paris. Pour un peu, j’embrasserais le sol… Paul est là qui nous attend. Je suis très émue de le revoir et lui ne l’est pas moins ; nous voilà enfin réunis tous les trois… Dehors, il fait gris et froid. Nous sommes le 13 décembre. J’avais oublié qu’il pouvait faire aussi froid… Sur l’autoroute qui mène à Clamart, il y a des embouteillages monstrueux : ce sont les grèves de 1995 ! Même ces interminables files de voitures immobiles me rendent euphorique ! Je suis en France : ce que je croyais impossible il y a encore un mois a fini par se réaliser. Nous arrivons à l’hôpital Antoine Béclère. Je regarde tout autour de moi, un peu sonnée. Cet hôpital est si grand à côté de celui d’Athènes ! On dirait une ruche bourdonnante, c’est une autre dimension. Même le sapin dans le hall est immense ! J’entends parler français pour la première fois depuis quatre mois, ce qui me fait tout drôle. Je suis comme une exilée de retour dans son pays natal. Le service de pédiatrie où l’on accueille Talissa est pimpant, la petite chambre qui lui est destinée est coquette, avec vue sur la Tour Eiffel… Regarde ça, Talissa, lui dis-je, on est vraiment à Paris ! La rencontre avec la chef de service se passe très bien, les infirmières sont adorables, ce qui tempère mon anxiété de remettre Talissa entre de


nouvelles mains. Tout l’ensemble du staff dégage une impression d’efficacité très sécurisante. Voilà, c’est la dernière étape avant le retour de ma fille à la maison. Je suis épuisée après le voyage, la tension nerveuse de ces dernières quarante huit heures, et angoissée à l’idée de laisser Talissa seule dans ce nouvel environnement. Mais il est dit que je dois poursuivre ma vie de nomade. C’est la grève des transports et je n’ai pas de voiture : impossible de rejoindre mon appartement parisien avec Paul, je n’aurai aucun moyen de retourner à l’hôpital. Je suis donc forcée de prendre une chambre d’hôtel à Clamart. A la fin de cette journée insensée, je me sens à la fois hébétée et excitée. Je ne sais plus où j’habite, au sens propre comme au figuré… Le lendemain matin, de la fenêtre de ma chambre, je découvre la nationale encombrée de voitures sous un crachin glacial. Oui, je suis bien en France… Jamais un paysage morne et un temps désastreux ne m’ont causé autant de joie ! A partir de ce jour, je découvre une nouvelle vie. Je m’occupe de Talissa comme je ne le faisais pas à Athènes : je lui donne son biberon, son bain, je la change, nous somnolons ensemble, moi dans un fauteuil, elle sur mes genoux… C’est un émerveillement pour moi. Nos amis viennent nous rendre visite, apportant fleurs et cadeaux pour ma fille. Les sœurs de Paul arrivent de Lorraine. Tout le monde craque sur Talissa, si petite et si mignonne. Enfin, je me sens devenir une mère quasi normale. Talissa a subi des examens médicaux mais il reste à faire le plus important : l’IRM qui, seul, permettra d’examiner son cerveau. Il est programmé pour le surlendemain de Noël. Nous passons le réveillon avec nos amis, tout le monde porte un toast à l’avenir de Talissa. Nous sommes tous pleins d’optimisme. L’IRM a lieu à l’hôpital de Garches. Talissa est déshabillée et entourée de bandelettes, telle une momie, pour qu’elle ne puisse pas bouger durant l’examen. Elle n’apprécie pas du tout et pleure sans arrêt, tout le temps de son passage dans cette espèce de tube géant, ce qui m’est insupportable bien que je sache que l’examen est totalement indolore.


Lorsqu’il se termine, je me jure que c’est bien la dernière fois que ma fille subira quelque chose de désagréable. De plus, j’ai moyennement apprécié le personnel médical de cet hôpital où on a l’impression qu’ils n’ont guère l’habitude des bébés. Un infirmier a eu le culot de me dire que ma fille était stressée à cause de ma nervosité. Cette remarque m’a mise hors de moi ; bien sûr, idiot, pensé-je, je vais rester super-zen alors que ma fille hurle d’angoisse dans cette machine ! Mais j’ai tenu ma langue, en me mordant les lèvres, pour ne pas perturber ce fichu examen. Trois jours après, nous sommes convoqués par la médecin-chef du Service dans son bureau. Je pense fugitivement : « tiens, pourquoi ne passe-t-elle pas dans la chambre comme elle le fait d’habitude » ? Nous entrons. Elle nous invite à nous asseoir. Des radios sont posées devant elle, sur le bureau. - Nous avons les résultats de l’IRM, nous dit-elle. Silence. Nous attendons, pleins d’espoir. - Eh bien, ce n’est pas très bon… Ma respiration s’arrête net. Je regarde fixement le médecin comme si je voulais l’hypnotiser pour l’empêcher de dire ce qui va suivre. - Votre petite fille n’est pas du tout normale, son cerveau a été gravement endommagé par l’hémorragie qu’elle a subie à la naissance. En l’espace d’une seconde, je suis glacée de la tête aux pieds. Tout le sang s’est retiré de mon corps. Je regarde Paul, il ne réagit pas. Mon esprit est brouillé. Après un silence de plomb, la doctoresse reprend la parole pour dire que si Talissa vit, elle sera gravement handicapée, peut-être tétraplégique, avec de gros retards mentaux dans tous les cas. Paul éclate en sanglots. Je me lève, allume une cigarette, j’essaie de rassembler désespérément quelques bribes de pensées. Je demande alors pourquoi Talissa se comporte comme un bébé « normal » ? Pourquoi elle remue, boit son biberon, sourit, pleure ? Le médecin explique que c’est le « cerveau primitif » qui pilote ces comportements parce que Talissa est encore toute petite mais que cela ne durera pas.


Tandis que j’arpente mécaniquement le bureau du médecin, une pensée lancinante occupe tout mon cerveau à moi. Ce n’est pas possible que tout ce combat que nous avons mené, que tant de personnes ont mené avec nous, n’aboutisse qu’à faire vivre un bébé qui sera horriblement handicapé, un «légume» peut-être. Un légume, quel mot atroce. Comment peut-on comparer un être humain, même extrêmement diminué, à un végétal ? Je n’arrive pas à regarder Paul, qui ne me regarde pas non plus. Nous parlons rééducation au médecin ? Oui, bien sûr, cela peut avoir quelques effets positifs, mais il ne faut pas compter sur un miracle. Le cerveau de Talissa est trop abîmé. La doctoresse nous montre les radios de l’IRM. Je ne les regarde même pas. Paul me dira plus tard que l’on voyait de grosses zones sombres sur la radio du cerveau de Talissa. Des trous, en fait. Le médecin continue de parler. Elle nous dit qu’elle n’est pas certaine que Talissa vivra, que ce serait peut-être mieux pour elle et pour nous. Elle essaie de nous réconforter, malgré tout, comme si c’était possible. A présent, lorsque j’y repense, j’imagine combien ce doit être affreusement difficile de devoir annoncer une chose pareille à des parents. La distance qu’il faut mettre entre soi-même et les mots que l’on profère. On doit se blinder, à force, évidemment. Nous sortons de son bureau comme deux zombies. Paul appelle les amis avec qui nous avons passé Noël. Ils arrivent avec une bouteille de vodka et nous emmènent. Pendant la soirée que nous passons avec eux, nous envisageons des choses délirantes, comme partir dans un monastère tibétain pour guérir notre fille par la méditation… Tout plutôt que d’accepter l’inacceptable. Le lendemain, à l’hôpital, je contemple Talissa. Elle est exactement la même qu’auparavant. C’est moi qui ne suis plus la même. Je la prends dans mes bras, la gorge nouée. Je lui dis qu’elle va vivre, qu’on va la guérir, que les médecins se trompent. J’essaie de ne pas lui communiquer ma douleur. D’ailleurs, je n’y crois pas, au diagnostic. Les infirmières, aussi, me semblent afficher un enjouement forcé. Elles savent, pour Talissa. Pourtant, très vite, durant les deux semaines qui suivent, Talissa décline. Ses forces diminuent, à nouveau il faut la nourrir par perfusion. Je sais qu’elle va partir et que c’est mieux pour elle. Elle dort de plus en plus, effet peut-être du Valium qu’on lui administre. Je me demande ce qu’elle peut


ressentir. Je lui parle, je lui dis combien je l’aime, combien je suis fière d’elle, qui s’est battue jusqu’au bout. Un matin, l’hôpital nous appelle. Talissa a des problèmes respiratoires. Il faut venir vite. Nous partons comme des automates. Arrivée à l’hôpital, je sais déjà ce qu’on va nous annoncer. Talissa est décédée peu de temps auparavant. Médecins et infirmières nous escortent jusqu’à sa chambre qui est toute tendue de blanc. Elle aussi, dans son lit, est toute blanche. Ce sont les premiers mots qui me viennent aux lèvres : qu’elle est blanche ! Je ne peux rien dire d’autre. A peine pleurer quelques larmes. Paul l’embrasse, moi, je ne peux pas. Je suis paralysée, glacée complètement à l’intérieur et je ne cesse de répéter dans ma tête : je n’étais pas là quand elle est partie, je n’étais pas avec elle… Après, il y a l’enterrement. Talissa reposera auprès de mes parents. Je remarque qu’il fait étrangement beau et chaud pour un mois de janvier. Comment supporter une chose aussi infâme, contre-nature, que l’enterrement de son propre enfant ? Je me revois enceinte, radieuse… Et puis, maintenant, ça. Tellement irréel, tellement absurde. Une petite vie qui s’achève et nous restons là… Tous nos amis sont venus, et la mère et la sœur de Paul. Je me sens presque détachée, insensibilisée, jusqu’à ce que ma meilleure amie se mette à lire un passage du « Petit Prince ». Elle a les larmes aux yeux et mon chagrin se met à monter comme une vague. Talissa est dans un petit cercueil blanc, et un petit cercueil, ça n’est pas normal. Tout le monde est très ému. Paul et moi, nous nous tenons par la main. Je suis étonnée par l’abondance des fleurs, il y en a partout. C’est… c’est bizarre de dire cela, mais c’est presque beau. Pour moi, Talissa n’est pas dans cette boîte que l’on met dans la terre. Elle vole au-dessus de nous, libérée. Et moi, malgré mon chagrin, j’ai le sentiment d’une incroyable irréalité de ces instants, mais je sais aussi, en moi, que durant sa très brève trajectoire, Talissa n’a connu que de l’amour et de l’attention. Elle a été une petite étoile filante. Les semaines suivantes, la tempête émotionnelle de ces derniers mois retombe d’un coup. Il ne reste qu’un grand vide. Le soir, j’ai du mal à communiquer avec Paul. Je me sens enfermée à l’intérieur de moi-même. J’ai entamé une psychothérapie, au moins cela rythme les semaines. Je ne me vois plus d’avenir. Plus d’enfant, plus moyen d’en concevoir un autre. Le temps de l’innocence, où j’étais sûre que rien de grave ne pourrait jamais m’arriver, est fini pour toujours. L’hystérectomie, que j’avais occultée


pendant ces derniers mois, commence à m’obséder. Je me sens vraiment mutilée. Ma psy me dit que c’est archi normal, qu’elle a même eu une patiente qui ne le supportait pas à soixante ans, un âge où pourtant on ne risque pas d’être mère. Je n’ai, bien sûr, plus de règles ; ce qui semblerait une bénédiction à pas mal de femmes, me perturbe. Dans la rue, je ne cesse d’observer les enfants, les familles. Voilà un monde dont je suis désormais exclue. Un eldorado inaccessible. Un après-midi, je me balade chez Habitat – pour quoi faire, d’ailleurs ? Je n’ai plus de foyer douillet à aménager… Je ne vois que des couples avec leur progéniture qui déambulent, affairés, se suffisant à eux-mêmes, pénétrés de l’importance de leur petite famille. J’en ai presque la nausée. J’ai l’impression d’être une pestiférée, inutile, errant sans but. Isolée du monde. Je m’enfonce de plus en plus dans la dépression. Les conversations, lors de soirées que je passe parfois avec des amis, me paraissent venir d’une autre planète. La planète des gens normaux. L’effort que je fais, pour donner un tout petit peu le change, m’épuise. Pourquoi, d’ailleurs, faire cet effort ? Pour rester un peu du côté des vivants, je suppose ; mais le froid, le vide, rien ne les enlève. Et puis, nos amis sont tellement désireux de nous réconforter… Le mari de ma belle-sœur nous a écrit un beau poème sur Talissa. C’est inattendu, cela nous remue beaucoup. Chacun donne le meilleur de lui-même pour que nous allions un peu moins mal. En vain, en ce qui me concerne. Ma bouche articule des mots mais mon cerveau est déconnecté, en orbite quelque part. Je ne pense plus du tout aux mères porteuses. Pourtant, un soir, Paul rentre en brandissant un magazine. Dedans, il y a une interview d’un couple dont le bébé est né en Californie, grâce à une mère porteuse. Aussitôt, nous décidons de contacter ces personnes par le biais du journal. Nous y parvenons assez facilement et, peu de temps après, nous sommes invités chez eux pour faire leur connaissance et écouter le récit de leur histoire. Je suis intriguée. Au téléphone, le père du bébé est très aimable. A quoi peuvent bien ressembler des gens qui ont eu recours à cette pratique illégale et mystérieuse ?…


Nous sommes en 1996. On sait très peu de choses à ce sujet. En arrivant, nous nous trouvons face à un couple de trentenaires, d’un style que l’on qualifierait de « bobo ». Ils vivent dans un bel appartement près de Montmartre. Tous deux travaillent dans la publicité. Anne souffre d’une malformation de l’utérus qui rend toute grossesse impossible. Après de longues recherches, Anne et son mari, Olivier, ont trouvé le Centre qui leur a « fourni » une mère porteuse. Leur bébé est né à Los Angeles. Les parents sont très satisfaits du Centre en particulier et du déroulement de l’aventure en général. L’enfant est là. C’est un beau petit garçon prénommé Adam, d’environ un an, tout souriant et sociable. Je l’observe avec curiosité, essayant de découvrir, dans son comportement, quelque chose de bizarre, de différent, qui pourrait témoigner du traumatisme d’avoir été mis au monde par une mère porteuse ! Mais non, il est adorable et tout à fait normal… Les parents ont l’air gâteux… et aussi très pragmatiques, pas du tout des farfelus qui se sont lancés dans une aventure hasardeuse. En les écoutant, je sors de la morne léthargie dans laquelle m’a plongée la mort de Talissa. Un enfant par mère porteuse, c’est donc possible ! Je réalise soudain que tout espoir n’est peut-être pas perdu. Je me raccroche à cette idée, c’est la seule façon de me faire revenir à la vie. Je veux que Paul et moi concevions cet enfant, je veux le voir grandir, même si c’est dans le ventre d’une autre. Je veux le voir naître sous mes yeux. Je serais incapable d’adopter. Incapable de m’approprier un enfant venu au monde avec une histoire forcément douloureuse puisqu’il a été abandonné. Mon histoire à moi me suffit déjà amplement. Je ne me sens pas capable d’assumer cela, ce n’est pas pour moi, ni pour Paul. C’est ce que je m’efforce d’expliquer à ceux qui me posent l’inévitable question : pourquoi ne cherchez-vous pas à adopter ? Certains comprennent notre désir, d’autres non. Peut-être pensent-ils que nous cherchons à tout prix à transmettre nos gènes ? Ce n’est pas cela. Ce dont je rêve, c’est de recréer la vie qui m’a été brutalement enlevée.


Le récit que font Anne et Olivier du long cheminement jusqu’à la naissance de leur bébé n’évoque pas un parcours facile. Et puis, tout cela coûte cher, extrêmement cher. Je ne sais pas comment nous allons le financer. Mais il faut essayer. Nous faisons un saut dans l’inconnu. Le lendemain, j’appelle le Centre en Californie. Avec le décalage horaire, il faut téléphoner vers deux heures du matin… Je parle à la directrice, enjouée et très cordiale. Elle est si naturelle, j’ai l’impression de demander des renseignements à une agence de voyages ! C’est surréaliste. Une dizaine de jours plus tard, nous recevons la brochure du Centre. Tout à l’air très organisé, très pro. Américain… Nous décidons de nous inscrire. La machine est lancée. Dès lors, c’est comme si la chape de plomb qui pesait sur mes épaules depuis la perte de Talissa, s’allégeait un peu. J’ai été brisée, mais je peux, peut-être, espérer une guérison… Nous voilà donc dans l’attente d’une mère porteuse. Selon le Centre, cela peut prendre de trois à six mois. En lisant leur élégante brochure, nous apprenons comment sont sélectionnées les futures mères. Le profil de la candidate est celui-ci : une femme de vingt-trois à trente-cinq ans environ, mariée ou vivant maritalement, en très bonne santé bien sûr et, impérativement, déjà mère d’au moins un enfant. Ceci pour limiter les risques de «non restitution» du bébé à la naissance et pour s’assurer d’une grossesse facile. Surtout qu’avec les FIV, les grossesses multiples ne sont pas rares. Il y a deux catégories de « mères porteuses » : celles qui ne font « que » porter le bébé, et celles qui donnent aussi leurs ovocytes : ce sont des « straight surrogates ». Contrairement à ce que nous pensions, la rémunération des mères porteuses n’est pas énorme. Ce sont toutes les prestations qu’offre le Centre qui reviennent cher : encadrement médical, juridique, coaching des mères et, bien sûr, les voyages et séjours en Californie. Tout de même, j’ai du mal à m’imaginer attendant mon bébé sous les palmiers de Los Angeles…


Peu de temps après, entraînée par Olivier – le père du petit Adam - qui tient beaucoup à faire avancer la cause des mères porteuses, je participe à une émission de Canal+ «La Grande Famille» consacrée à ce sujet. C’est la première fois que je me retrouve sur un plateau de télévision et j’ai le trac. Je crains de bafouiller ou d’être confuse quand le journaliste m’interrogera sur les raisons qui nous ont poussés, Paul et moi, à chercher une mère porteuse. Quand je parle, le trac s’évanouit… C’est comme si j’écoutais une autre personne relater les évènements les plus intimes de sa vie… Lorsque l’émission s’achève, je me sens gonflée à bloc. J’ai le sentiment d’avoir donné encore plus de réalité à notre projet. Maintenant, il n’est plus possible de revenir en arrière. J’ai témoigné anonymement sous le prénom de Caroline. Je ne dois pas oublier qu’avoir un enfant avec une mère porteuse est interdit ici et que nous risquons de sérieux ennuis même si notre futur enfant naît à l’étranger. Mais pour ne pas freiner ma détermination, j’ai tendance à occulter cet aspect du problème. Quelques jours après l’émission, je reçois un coup de fil d’une femme. Elle est médecin, elle vit à Nice. Une de ses amies a vu l’émission de Canal+ et lui a aussitôt téléphoné : «cette Caroline a une histoire qui ressemble à la tienne, il faut absolument que tu l’appelles !» Mon interlocutrice me raconte : elle aussi a subi une hystérectomie à la naissance de sa fille ; elle est restée plusieurs jours entre la vie et la mort, mais son bébé, qui est né à terme, va bien. Il a plus d’un an à présent. La jeune femme et son mari veulent un deuxième enfant et ce, avec une mère porteuse. Elle est très directe et naturelle, le courant passe bien entre nous. Je lui parle du CSP, le Centre californien. Hélène, quant à elle, a des contacts en Angleterre. La proximité de ce pays est importante pour elle qui a peu de temps libre et le coût de l’opération est très inférieur en Angleterre. Elle prévoit de faire la FIV et le transfert d’embryons en Belgique, à Liège, où elle connaît une équipe médicale top niveau. Nous échangeons nos impressions sur les avantages respectifs de l’Angleterre et des USA. Mon moral remonte après ces rencontres. Je ne me sens plus isolée comme avant. Le destin m’a donné un petit coup de pouce et lorsque, quelque


temps plus tard, Hélène m’annonce que le Centre anglais lui a trouvé une mère porteuse et qu’elle part en Angleterre pour la rencontrer, Paul et moi décidons de nous inscrire aussi dans ce Centre. Pour multiplier nos chances et ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier, si j’ose dire… Quelques semaines plus tard, nous nous rendons à Londres pour assister à un séminaire organisé par le CSP. Nous devons y rencontrer la directrice du Centre et ses différents collaborateurs. Dès notre arrivée, je me sens en phase avec cette ville où je n’ai pas mis les pieds depuis mon adolescence. J’adore son atmosphère et, ici, rien ne vient me rappeler des souvenirs douloureux. Je trouve cette ville belle et romantique, des qualificatifs qu’on applique toujours à Paris, alors que moi, Paris me laisse plutôt indifférente… Je me sens pleine d’énergie positive. Je suis toute neuve. Le séminaire vient renforcer l’impression de professionnalisme que j’ai eue au cours des conversations avec la directrice. Juristes, psychologues, médecins rien ne laisse de place à l’amateurisme. Nous sommes impressionnés. De plus, ils sont extrêmement affables. Et tous ces couples qui viennent d’Angleterre, de France, de Belgique et d’ailleurs, tout débordants d’espoir… En écoutant un des intervenants s’exprimer, je réalise à quel point ma vie a basculé. Il y a moins d’un an, faire un enfant était la chose la plus naturelle au monde. Maintenant, je suis entraînée dans un processus long, compliqué et onéreux. Mais je n’ai pas le choix. Mon existence entière tourne autour de ce projet vital. Pas de place pour quoi que ce soit d’autre. Ma tête, mon cœur sont accaparés par ce bébé virtuel. Tout le reste me paraît dérisoire et inintéressant. Je bénis les personnes grâce auxquelles Paul et moi aurons peut-être un enfant. Et la future mère porteuse, qui ne s’est pas encore matérialisée, mais nous attend quelque part en Europe ou aux USA. Et justement… Alors que nous pensions avoir des nouvelles de Californie, c’est l’Angleterre qui nous fait signe. Claire, la directrice du Centre anglais, nous appelle pour nous annoncer qu’elle a peut-être une mère porteuse pour nous. Elle s’appelle Julie, elle est divorcée et mère de deux petits garçons. Elle vit en Cornouailles, elle a trente-sept ans. Ce dernier point me


fait un peu tiquer car la mère porteuse idéale n’a pas plus de trente-cinq ans. Pourtant, il serait stupide de laisser passer cette chance car cette femme est peut-être celle qu'il nous faut. Je demande conseil à Hélène que je considère un peu comme mon gourou en raison de ses compétences médicales et de sa personnalité chaleureuse ; elle partage mon avis. Je décide donc de partir en Cornouailles pour rencontrer cette Julie. Seule, car Paul ne peut pas m’accompagner. Sa présence m’apporterait un soutien moral, mais pas linguistique vu son inaptitude extrême à comprendre et à parler la langue de Shakespeare ! Les Cornouailles, c’est tout de même un peu le bout du monde… Enfin, le bout de l’Angleterre. Il a fallu que je regarde une carte pour situer cette région ! Je dois prendre l’avion pour Londres puis une correspondance pour l’aéroport de Newquay. Durant les deux heures que dure l’attente à Heathrow pour le second vol – il est retardé à cause du mauvais temps – j’ai tout loisir d’observer autour de moi les anglais qui déambulent, tous l’oreille vissée à leur portable. C’est un spectacle quasiment exotique car en France, à cette époque, l’usage du téléphone portable est beaucoup moins répandu ! Sur le vol à destination de… il n’y a pratiquement que des hommes d’affaires. Coincée dans mon siège entre deux d’entre eux, je commence à me sentir mal à l’aise, d’autant que le vol s’agrémente de méchantes turbulences. Je jette un coup d’œil à mes voisins dont le flegme reste entier. Qu’est-ce que je fiche là, partie rencontrer une inconnue dans un trou perdu de l’Angleterre ? Subitement, j’ai envie de tout laisser tomber tant la situation me semble absurde. Entre deux trous d’air, je prie mon étoile pour ne pas finir ma vie dans ce maudit avion à hélices, au milieu de cadres anglais en voyage d’affaires. A l’aéroport, je suis accueillie par Katherine, la sœur de Julie, accompagnée de sa petite fille. Elle est rousse et potelée. Et très chaleureuse, ce qui me réconforte un peu. Elle m’emmène chez elle ; pendant le trajet, j’apprends qu’elle aussi a été mère porteuse. Bien, me dis-je, c’est une affaire de famille…


J’ai hâte de voir à quoi ressemble Julie. Malheureusement, il faudra attendre le lendemain car elle travaille tard. Je passe la soirée avec Katherine, son mari et leurs enfants. Ils forment une charmante petite famille et possèdent une agréable maison. Ce sont des anglais de la classe moyenne, parfaitement lambda, si ce n’est que Katherine a été mère porteuse et que son mari s’est fait stériliser pour ne plus avoir d’enfants – ce qui me sidère ! Voilà une contraception vraiment radicale… Après une nuit passée dans l'hôtel que m'a réservé Katherine, je me sens plus détendue. J'ai rendez-vous avec Julie chez sa sœur. Voilà donc la femme qui va peut-être porter notre futur enfant. Julie, pour ses 37 ans, paraît un peu plus âgée que je ne m'y attendais. Elle est un peu intimidée, tout comme moi, mais j'aime bien son regard direct et elle respire la gentillesse. Je pense qu'elle aussi m'évalue. Nous passons la matinée ensemble. Le courant passe plutôt bien entre nous. J'ai un peu de mal avec son accent (celui du Nord de l'Angleterre). Il faut sans cesse que je lui fasse répéter ses phrases ! Julie semble très motivée et je sens qu'elle a envie de me plaire. En nous quittant, nous convenons de nous laisser quelques jours de réflexion avant de nous engager mutuellement. L'après-midi, Katherine m'emmène visiter la région qui est assez belle (il y a même un ravissant petit port de pêche), mais bon sang, que le climat est froid et humide ! Résignée, je me dis qu'après tout, la chaleur de la Grèce ne m'a pas porté chance... De retour à Paris, je fais à Paul le récit de ma rencontre avec Julie. Nous décidons de tenter l'aventure avec elle. Julie est émue lorsque je l'appelle pour lui faire part de notre décision. Je commence à réaliser que les mères porteuses ne sont pas les personnes vénales que l'on décrit dans les médias ; il y en a probablement mais, chez une femme comme Julie, on sent un réel désir de contribuer au bonheur d'un couple. Tout s'enchaîne très vite. Grâce à Hélène, je rentre en relation avec le médecin de l'Hôpital de la Citadelle à Liège. Rendez-vous est pris pour que nous le rencontrions. Nous découvrons alors la Belgique où nous n'avons encore jamais mis les pieds. Les paysages ne sont pas franchement riants mais vu que nous allons peut-être y concevoir notre futur enfant, ce pays me semble magnifique !


Le médecin me prescrit toute une batterie de tests sanguins pour savoir si je suis apte à produire des ovocytes. Je passe les jours qui précèdent les résultats dans un état d'anxiété extrême ; si mon unique ovaire se montre paresseux, tout est fichu. Mais les résultats s'avèrent positifs ; c'est le soulagement total ! Peu après, je commence le traitement. Il consiste en piqûres quotidiennes, durant deux semaines, et prises de sang pour vérifier que mon corps répond bien à la stimulation hormonale. Mon traitement se passe à Paris et, bien sûr, ni l'infirmière, ni les employées du laboratoire ne se doutent que la FIV va s'effectuer sur une mère porteuse... Un liquide bien épais m'est injecté dans les fesses. Au bout d'une semaine, celles-ci sont tellement endolories que j'ai du mal à m'asseoir, mais comme ces piqûres inscrivent dans ma chair la marque de ma future maternité, je les subis dans l'allégresse... Les deux semaines passées, je me rends à Liège où doit avoir lieu la FIV et le transfert des embryons (s'il y en a) sur Julie. Celle-ci arrive d'Angleterre accompagnée de ses deux fils. Nous logeons tous à l'hôtel. Au début, je trouve un peu incongrue la présence des deux gamins mais je m'y habitue rapidement. Ils sont gentils et bien élevés. Julie les élève seule : apparemment, leur père est totalement absent. Notre petit groupe se balade dans Liège qui se révèle être une ville pleine de charme. Je commence à apprécier la situation ; je m'entends bien avec Julie que j'apprends à connaître. C'est une personne attachante. Tous les jours, nous allons à l'Hôpital de la Citadelle. Julie doit se faire injecter des hormones en vue de la FIV. Quant à moi, j'ai des prises de sang. Les infirmières et les médecins sont tellement cordiaux avec nous, tellement naturels que j'en viens à considérer la pratique des mères porteuses comme tout à fait normale. Je comprends de moins en moins pourquoi la France l'interdit mais je n'ai pas le temps ni l'envie de m'attarder sur cette épineuse question.


Le jour de la ponction des ovocytes est arrivé. Julie et moi sommes mûres à point et Paul est venu pour apporter sa précieuse contribution à l'édifice. Mais le résultat est décevant : sur six ovocytes pondus par mes soins, deux seulement sont fécondables et donneront des embryons qui sont aussitôt transférés sur Julie. Il faut attendre dix jours pour savoir si une grossesse s'est déclarée. Chacun rentre chez soi dans l'attente du résultat. Julie et moi, nous nous quittons à regret. Elle est aussi anxieuse que moi, peut-être même davantage. Nous nous embrassons chaleureusement. C'est vraiment une chic fille. Dix jours plus tard, la réponse tombe : Julie a fait une prise de sang, elle n'est pas enceinte. Paul et moi accusons le coup. Nous sommes affreusement déçus. Il va falloir recommencer un autre cycle de traitement et ce, pas avant deux mois. Nous voyons s'éloigner notre espoir de bébé. Je commence à entrevoir que la route sera longue. Et puis, une bonne nouvelle nous arrive. La mère porteuse d'Hélène et Cyril est enceinte. Je suis heureuse pour eux et mon espoir renaît. Si eux ont réussi, ce sera bientôt notre tour. Je ne vais pas me laisser abattre. Un mois plus tard, je recommence tout à zéro : prises de sang, piqûres et départ pour Liège. Et, cette fois, c'est l'échec. Je n'obtiens que trois ovocytes et ils sont de trop mauvaise qualité pour être fécondables. Le docteur Demoulin m'explique que, si je veux un enfant, il va falloir trouver une donneuse d'ovocytes. Dans le train qui me ramène à Paris, j'apprends la nouvelle à Paul. Il est encore plus affecté que moi et il a peur que je craque. Je sais maintenant que je n'aurai pas d'enfant «de mon sang». C'est un choc pour moi. Je n'en mesure pas encore toutes les implications. J'enfouis ma déception bien profond , le plus profond possible dans ma tête. Je me refuse à trop penser que la chaîne des générations qui est parvenue jusqu'à moi s'arrête là. A jamais. Pour autant, je ne me laisse pas envahir par la déprime. Je veux un bébé, qu'il ait mes gènes ou pas, et, de toute façon, ce sera Paul son père biologique.


Tout de même, l'affaire se complique, car il va falloir trouver une donneuse d'ovocytes. Je discute longuement avec Hélène qui me dit ce que je n'osais pas m'avouer : donneuse ou pas, la mère porteuse devrait être jeune pour avoir le maximum de chances d'être enceinte. Julie va sur ses trente-huit ans, sa fécondité est forcément en baisse et nous ne pouvons pas nous permettre de trop nombreux essais de fécondation in vitro. Julie non plus, d'ailleurs. Mais comment lui annoncer cela ? Il faut lui expliquer en clair qu'elle ne fait pas l'affaire, qu'elle n'est plus assez jeune pour être mère porteuse. Je trouve cela blessant et cruel. Je regrette de lui avoir dit oui au début. Pourtant, si je veux ce bébé, il va falloir en passer par là. Je ne peux pas compter sur Paul, avec son anglais plus que laborieux, pour faire le sale boulot... Et même s'il était parfaitement bilingue, je n'aurais pas la lâcheté de me défiler ! La mort dans l'âme, j'appelle Julie et j'essaie de lui faire comprendre, de la manière la moins désagréable possible, que nous ne pouvons pas continuer avec elle. J'ai beau y mettre les formes, me retrancher derrière un supposé avis médical, le contenu de mes paroles reste le même et j'ai l'impression de faire quelque chose de vraiment moche à cette femme qui était si impliquée, qui a pleuré en apprenant qu'elle n'était pas enceinte. J'aurais presque préféré avoir affaire à une caricature de mère porteuse, vénale, froide et sans états d'âme... Julie fait bonne figure en apprenant notre décision mais sa déception est perceptible. Elle me souhaite bonne chance, nous nous disons au revoir chaleureusement. Je sais que je ne la reverrai plus. Nous voilà revenus au point de départ. Plus de mère porteuse. Du côté de la Californie, c'est le silence radio. Je m'efforce de ne pas m'appesantir sur le fait que mon futur bébé (si bébé il y a) ne sera pas mon enfant biologique. Ce n'était pas mon destin semble-t-il. Je serai déjà bien heureuse si j'arrive à avoir un enfant tout court. Le premier échec, loin de me décourager, décuple ma volonté d'avoir un bébé à tout prix. D'autant que celui d'Hélène et Cyril pousse dans le ventre de Denise, leur mère porteuse.


Cette Denise a une amie, Mary, qui elle aussi est «surrogate» pour un couple de Français. Elle est enceinte de jumeaux... Les futurs parents sont tellement enchantés par Mary qu'Hélène est persuadée que celle-ci est LA mère porteuse qu'il nous faut. Peu après, elle donne naissance à un petit garçon et une petite fille et tout se passe à merveille. Claire, la directrice du Centre anglais, ne tarit pas d'éloges sur Mary. Elle a connu des mères porteuses très satisfaisantes mais Mary, selon elle, est exceptionnelle. Je meurs d'envie de rencontrer cette perle mais elle risque de ne pas être disponible avant longtemps, si tant est qu'elle veuille renouveler l'expérience. Et puis, selon Claire, elle refuse d'être «straight surrogate», c'est-à-dire d'être la mère biologique de l'enfant. Il faudrait donc trouver une donneuse d'ovocytes. Arrivée à ce stade, je commence à me poser des questions. Avoir un bébé avec une mère porteuse, c'est spécial mais je l'ai décidé et je me suis faite à cette idée. Mais faire intervenir une autre femme dans la conception de cet enfant... est-ce que ce n'est pas n'importe quoi ? Une équation complètement invraisemblable Et si notre enfant naît de cette manière, que va-t-il comprendre de son histoire ? Quelle va être son identité ? Ni Paul ni moi n'avons de réponse à ces questions. Pourtant, de nombreux bébés naissent ainsi aux USA, en Angleterre. D'un côté, nous n'avons pas envie de jouer aux apprentis sorciers, de l'autre nous voulons désespérément un bébé. Le mieux serait de trouver une «straight surrogate». Mais ce sont les plus rares, et aussi les plus dangereuses car l'enfant étant vraiment le leur, génétiquement s'entend, il y a plus de risques qu'elles se l'approprient au point de vouloir le garder à la naissance. Des histoires comme ça, il y en a de nombreuses. Je m'imagine morte d'angoisse pendant la grossesse, à surveiller la mère porteuse comme du lait sur le feu, m'attendant à ce qu'elle disjoncte à tout moment... J'en ai des sueurs froides. Et puis aucune «straight surrogate» ne se profile à l'horizon... Je demande au Centre californien de nous envoyer des dossiers de donneuses. Deux semaines plus tard, nous recevons une quinzaine de profils, avec la photo de la donneuse, et tout son CV ! Nous épluchons fébrilement les candidatures. Forcément, l'un d'eux va nous sauter à la figure comme étant celui de la mère idéale de notre futur enfant !


Au début, nous sommes graves et très concentrés. Nous parcourons minutieusement le laïus qui accompagne la photo et nous renseigne sur les goûts de la «candidate», son niveau d'études, sa profession, ses antécédents familiaux, ses croyances religieuses (ou pas), etc... Nous détaillons la photo elle-même. Nous aimerions bien dénicher une fille qui me ressemble un tant soit peu physiquement, une petite brune par conséquent. Très vite, nous abandonnons cette idée. Aucune des femmes ne présente le plus petit air de famille avec moi. Au bout d'un moment, nous sommes pris d'un fou rire nerveux. Cette accumulation de bobines en tous genres, c'est trop. Il y en a de toutes les races, tous les types, toutes les couleurs de cheveux, d'yeux ; certaines sourient, d'autres sont sérieuses, quelques-unes posent avec mari et enfants. Il y a des portraits complètement kitsch, comme les Américains savent faire... A la fin, nous sommes complètement paumés. C'est surréaliste, cette recherche. Nous finissons par établir un hit-parade des donneuses. Je commence à comprendre pourquoi la France pratique le don d'ovocytes anonyme, bien que cela ne me plaise pas tout à fait non plus, mais là j’ai la désagréable impression de faire mon marché. Notre préférence va à une charmante jeune femme, d’une trentaine d’années, maman de deux petits garçons, ingénieure de son état, et qui a écrit un petit texte touchant. Elle habite l'Ohio. Si nous en avons aussi sélectionné d'autres, c'est forcément que nous les trouvons attirantes, physiquement mais également par ce qui se dégage de leurs propos. J'imagine les esprits bien pensants disant: « Ah, mais c'est de l'eugénisme ! » L'eugénisme, la crainte suprême, l'épouvantail qu'on agite... Mais nous ne cherchons pas à faire un bébé parfait. Nous voulons juste choisir, pour notre enfant, une mère qui nous plaise, avec qui nous puissions avoir des affinités. C'est tout. Par un malencontreux hasard, parmi les cinq ou six donneuses que nous avons sélectionnées, la plupart ne sont pas disponibles pour l'instant ; en recevant un dossier plus complet sur notre «préférée», nous apprenons que sa mère est décédée très jeune d'un cancer de l'intestin foudroyant.


Hélène, qui est spécialisée en génétique, nous alerte aussitôt sur les risques d'une telle hérédité. Nous sommes très déçus mais nous renonçons à la choisir. Reste à attendre que les autres donneuses sélectionnées soient opérationnelles. Ce bébé, c'est l'arlésienne. Nous attendons, attendons... Je commence à être gagnée par le découragement... Je me dis que les couples qui désirent adopter attendent des années... Tout de même, j'espérais que le Centre californien, qui a l'air si professionnel, nous trouverait une mère porteuse et donneuse d'ovocytes en un rien de temps ! Il semblerait qu'avec nous la mécanique s'enraye... Nous avons des vues sur une autre donneuse, qui serait disponible d'ici trois mois. Nous décidons de l'attendre. De toute manière, nous n'avons toujours pas de mère porteuse ! Hélène et Cyril, eux, ont réalisé leur rêve. Ils sont parents d'un petit garçon né à Southend-on-Sea en Angleterre. Tout s'est parfaitement déroulé, ils sont très vite rentrés en France avec leur bébé - qui, selon la loi française, n'est pas le fils d'Hélène mais celui de Denise, la mère porteuse !... La nouvelle de cet événement me remplit de joie pour les nouveaux parents et mon moral remonte. Il faut juste que je m'arme de patience. De beaucoup de patience. Quelques semaines plus tard, je reçois un coup de fil d'une Hélène enthousiaste. Mary, la jeune femme dont Hélène et Claire m'ont dit tant de bien, serait prête à être mère porteuse à nouveau. Hélène et Isabelle (la maman des jumeaux qu'a portés Mary) ont tout fait pour la convaincre. Je suis folle de joie. Si le courant passe entre Mary et nous, nous allons enfin tenir notre mère porteuse. Et, apparemment, la plus recommandable de toutes. J'appelle Mary, et nous décidons de lui rendre visite très rapidement. Au téléphone, elle a une voix agréable mais, comme avec Julie, je ne


comprends pas la moitié de ce qu'elle dit... J'ai tellement envie d'accrocher avec elle dès le premier contact que je me concentre comme une dingue sur ses paroles pour éviter de lui faire répéter cinq fois chaque mot ; l'écouteur du téléphone est quasiment incrusté dans mon oreille ! Cette fois, Paul et moi partons ensemble pour l'Angleterre. Mary habite une petite ville à une soixantaine de kilomètres de Londres, dans l'Essex, à l'embouchure de la Tamise. Nous faisons une escale dans la capitale et, de nouveau, la magie opère. Nous avons pris une chambre dans un hôtel chic dont j'adore le charme assez désuet. Cet hôtel est typiquement britannique, on l'imaginerait très bien en décor d'un polar d'Agatha Christie. Boiseries sombres et tissus fleuris dans les chambres... Chaque fois que je mets les pieds à Londres, je me sens pousser des ailes. J'ai laissé mon vieux moi à Paris, avec toutes ses angoisses. Paris qui est proclamée la capitale la plus romantique au monde… mais pour moi, c’est Londres qui a la palme. Je lui trouve un charme fou. En flânant dans ses rues, mon esprit vagabonde et j’ai l’impression de ne pas avoir assez de mes deux yeux pour imprimer tout ce que je découvre… Pour Paul aussi, qui est musicien, Londres est un lieu chargé de références et de fantasmes. Par une sorte de superstition, je ne le formule pas précisément mais je sais que c'est ici, en Angleterre, que ma vie va prendre un nouveau départ. Nous prenons le train pour Southend. Plus nous en approchons, plus le paysage est joli. Je suis très impatiente et j'ai aussi le trac. La rencontre avec Mary va être décisive. Steve, l'époux de Mary, nous attend à la gare ; il n'a pas de mal à nous repérer ! C'est un homme de trente cinq ans environ, plutôt beau garçon. Amical... et pas très bavard, ce qui tombe bien, étant donné le mal que j'ai à comprendre son anglais ! Sa voiture est un vrai bazar, encombré de tout un tas d'outils : Steve est jardinier.


Nous arrivons dans le quartier où il vit avec sa famille, et voici sa maison, située dans un genre de lotissement modeste et plutôt coquet. Mary nous ouvre la porte. Je suis face à une jeune femme dans les vingtcinq ans qui nous sourit, nous invite à nous asseoir et nous offre la sacrosainte tasse de thé. Tandis que nous échangeons les politesses d'usage, je la dévisage intensément. Hélène m'avait dit qu'elle était belle et je ne peux que confirmer ce jugement. Elle a des yeux bleus, dans un visage aux traits réguliers et une expression à la fois douce et déterminée. Sa stature est assez imposante, d'autant qu'elle a donné naissance à des jumeaux il n'y a pas longtemps. Tandis que nous bavardons, je me dis que Mary a l'air d'une personne très gentille, mais qui ne doit pas se laisser marcher sur les pieds. Cela me plaît. Les enfants font leur apparition. Ils sont trois, un garçon et deux filles, de dix, sept et quatre ans. Tous magnifiques. Ils nous disent bonjour, en nous regardant avec curiosité, surtout les filles. La plus petite grimpe sur les genoux de Mary, l'aînée va câliner son père. Elle est totalement ravissante et porte le même prénom que moi. La plus jeune, Jadene, se met très vite à me faire la conversation et nous entamons un dialogue un peu incohérent, que j'agrémente de grands sourires. Je suis sous le charme. Cette famille donne une telle image d'harmonie et de gaieté, sans que l'on sente le moindre effort pour faire bonne impression. Et puis, Mary a déjà été mère porteuse, ce qui donne à toute sa famille beaucoup de naturel. Ils sont en terrain connu. Du coup, Paul et moi nous sentons à l'aise. Je remarque que Steve est doté d'un humour caustique et que Mary, mine de rien, nous observe minutieusement. En tout cas, nous devons lui plaire car elle se déclare prête à porter notre enfant. Encore faut-il que nous trouvions une donneuse d'ovocytes... mais maintenant que je suis sûre d'avoir trouvé la mère porteuse de nos rêves, ce point m'inquiète beaucoup moins.


En quittant la famille Murray, je suis à la fois émue et euphorique. J'éprouvais beaucoup de sympathie pour Julie, notre première mère porteuse, mais là... c'est autre chose. Je suis impressionnée par Mary, qui m'évoque une sorte de déesse mère. Oui, c'est ça. Entourée de ses enfants, elle est l'incarnation de la maternité. Je sens qu'avec elle, tout ne peut que bien se passer. Revenue à Paris, je m'empresse d'appeler Hélène pour lui dire combien j'ai apprécié Mary et la remercier de me l'avoir «réservée». Maintenant, il faut vite trouver une donneuse. Vite, c'est facile à dire. J'ai l'impression d'arriver avec une pancarte marquée «recherche donneuse désespérément» et, aussitôt, toutes s'enfuient en courant ! Il y en a une qui tombe malade, une autre qui a un décès dans sa famille, une autre encore dont le mari vient de perdre son travail, etc..., etc... Ça tourne au comique sauf que moi ça ne m'amuse pas du tout car les mois passent... Je commence à avoir la rage contre le Centre californien. Et puis un jour, miracle ! Claire, de l'organisation anglaise, nous propose une «candidate». Elle s'appelle Charlotte, elle a deux petites filles, et nous recevons la photo d'une charmante jeune femme qui, de plus, a déjà été «straight surrogate». Nous nous entendons très vite. Elle ne voit aucun inconvénient à aller à Liège pour subir le traitement et la FIV. Je prends rendez-vous avec le médecin belge, je préviens Mary que nous avons trouvé une donneuse, je commence à organiser le voyage... et je reçois un appel de Charlotte : son mari a eu un accident de voiture – non, d'ambulance, car il est ambulancier - ; il conduisait son véhicule, sans ceinture, lorsqu'il a percuté une voiture. Il est assez sérieusement blessé et Charlotte ne peut pas le laisser seul à la maison avec les enfants ! Je me pince pour y croire. Il s'agit d'un mauvais gag, là ! Un ambulancier qui se plante avec son ambulance, je trouverais cela presque comique si nos plans ne tombaient pas à l'eau une fois de plus !


Complètement découragée, j'appelle Mary pour la mettre au courant. J'ai peur qu'elle ne s'impatiente, mais elle reste tout à fait zen. Cela me calme un peu, mais j'ai tout de même l'impression tenace que l'on ne va jamais y arriver. En appelant Mary pour lui annoncer la mauvaise nouvelle, j'essaie de ne pas paraître trop affectée mais elle s'aperçoit bien de mon découragement. Elle hésite un peu, puis se décide : - Ecoute, il y a une chose dont je voulais te parler depuis quelques temps, nous en avons discuté avec Steve... - Oui ? - Eh bien, si Paul et toi êtes d'accord, je pourrais donner mes ovocytes. Je reste ébahie... Je ne suis pas certaine d'avoir tout bien compris... - Mais...tu étais sûre de ne pas vouloir être «straight surrogate» ! - Je sais, mais Paul et toi avez tant de mal à trouver une donneuse... J'ai bien réfléchi, je suis prête à le faire pour vous, si vous le désirez. Mon cerveau se met à fonctionner à tout allure. Cela signifie que le bébé qu'elle aura sera son enfant biologique. Il lui ressemblera sans doute. C’est un risque supplémentaire de redouter le (supposé) principal danger avec une mère porteuse : qu'elle ne veuille pas se séparer de l'enfant à sa naissance. J’explique à Mary que sa proposition me touche beaucoup. C’est une vraie marque de confiance, mais je dois prendre le temps de réfléchir avec Paul. Lui et moi discutons fébrilement. Les arguments défavorables à l’offre de Mary, nous les connaissons. Malgré tout, plus nous discutons, plus il apparaît avec une évidence aveuglante que faire un bébé avec Mary comme « straight surrogate » serait le bon choix. C’est plus «naturel», si je puis dire, que de faire un bébé avec une mère porteuse et une donneuse d’ovocytes différentes, cas de figure qui, au fond, m’a toujours semblé très dérangeant. Je ne veux pas faire un bébé-puzzle, conçu par une femme, porté par une autre, et destiné à une troisième – moi en l’occurrence. En


choisissant de faire appel à une mère porteuse, nous forçons déjà suffisamment la nature. Et puis, ce sera, j’espère, plus facile à comprendre pour notre enfant, le jour où nous lui raconterons l’histoire de sa naissance. Je suis sûre que si Mary nous fait cette proposition, c’est qu’elle est certaine de pouvoir assumer d’en être la mère biologique. Depuis que je l’ai rencontrée, c’est une femme à qui je fais instinctivement confiance. Ce dont je suis certaine aussi, c’est qu’il faudra que je sois très présente et vigilante lorsqu’elle sera enceinte. Je suis joyeuse en appelant Mary pour lui annoncer notre décision. J’ai l’impression qu’une pelote de fils emmêlés s’est dénouée d’un coup. Je sais où je vais et la route est large et bien tracée. Il n’y a plus qu’à foncer. J’appelle le médecin en Belgique – celui qui va faire la FIV – et moins de deux semaines plus tard, je retrouve Mary accompagnée de son mari, à Liège. Il est très protecteur avec elle et c’est lui qui règle les questions d’argent dont Mary ne veut pas entendre parler. Cet aspect des choses ne me dérange pas. Je trouve normal que Mary reçoive une compensation financière, et, mieux encore, je préfère cette situation. Dans le cas contraire, j’aurais l’impression de lui voler son bébé… D’ailleurs, la somme que Paul et moi lui versons est plus que raisonnable… Elle paye de sa personne et une grossesse n’est pas dénuée de risques, je suis bien placée pour le savoir. Jamais je n’ai eu le sentiment de «louer» le ventre de Mary, au contraire, j’ai toujours estimé que c’était elle qui me faisait un cadeau – et le plus beau des cadeaux. Après l’entretien avec le médecin, Mary repart pour l’Angleterre munie de la prescription pour son traitement. Nous nous retrouverons à Liège pour la phase finale du traitement et la FIV. Tout semble facile avec Mary : elle a déjà été mère porteuse, elle connaît tout le processus ; son aisance et la gentillesse de Steve nous sécurisent beaucoup. Trois semaines plus tard, Mary et moi sommes de retour à Liège. Cela fait la quatrième fois que je m’y rends, je commence à être dans mon élément. Cette fois, j’ai trouvé une petite maison à louer ; elle est située en bordure de ville et on se croirait à la campagne. Le coin est charmant, la maison me plaît beaucoup ; il y a un jardin, des arbres en fleurs et même des chèvres


dans le jardin d’à côté… Mary est venue avec sa plus jeune fille, Jadene, qui a quatre ans. Nous organisons notre quotidien dans cette maison où je me sens tout de suite chez moi. L’entente avec Mary est évidente. C’est une bonne vivante, qui a le sens de l’humour et nous rions beaucoup ensemble ; de plus, c’est une vraie marmotte, ce qui me convient tout à fait… Je prépare les repas sans aucun complexe quant à mes talents culinaires, car elle est aussi nulle que moi en matière de cuisine et Jadene n’aime que les patates et le poisson surgelé… Tous les matins, nous allons à l'hôpital pour que Mary se fasse faire des piqûres. Il y a d'autres femmes qui suivent aussi un traitement en vue d'une fécondation in vitro ; elles se doutent peut-être que le couple étrange que nous formons, Mary et moi, est celui d'une mère porteuse et d'une mère «intentionnelle», mais nous ne sommes l'objet d'aucun regard curieux. Ici, c'est anodin, tout le monde s'en fiche complètement. L'après-midi, nous nous baladons avec Jadene. C'est le printemps, il fait particulièrement beau et doux et je suis d'une humeur résolument sereine et optimiste. Je suis au bon moment, au bon endroit. Quelques jours avant la date prévue pour la FIV, Paul vient nous rejoindre. Lui aussi tombe sous le charme de l'endroit et apprécie l'atmosphère détendue. Il s'entend très bien avec la fille de Mary qui l'adore. Les voir jouer ensemble me donne un nouvel aperçu de son rôle de père ! Le jour J est arrivé. On endort Mary pour la ponction des ovocytes. Peu après son réveil, le médecin vient nous annoncer le résultat : 18 ovocytes ! C'est considérable. Je suis folle de joie. Dix-huit ovocytes, cela va faire beaucoup de petits embryons. Mary, encore un peu dans les vapes, est très fière d'elle. Son expression signifie clairement : «j'ai plutôt bien assuré, regardez le résultat !...» Ensuite, c'est à Paul de remplir sa part de contrat. Puis aux médecins de


mixer le tout dans une éprouvette... De ces manipulations vont naître 15 embryons : une très bonne récolte ! Ce qui est drôle, c'est qu'ils sont classés par catégorie, comme les œufs, A, B et C : très bons, bons et médiocres ! Ce sont les meilleurs qui seront implantés en premier dans l'utérus de Mary Paul, Mary le médecin et moi décidons d'en implanter deux ; on peut aller jusqu'à trois pour augmenter les chances de grossesse, mais aucun de nous ne veut prendre le risque d'avoir des triplés ; par contre, il se pourrait très bien que Mary, une fois de plus, mette au monde des jumeaux... ce qui ne nous déplairait pas. Il faut attendre deux semaines pour savoir si Mary est enceinte. Le surlendemain du transfert d'embryons, elle repart pour Southend. Paul, lui, est déjà retourné en France. J'accompagne Mary à la gare de Bruxelles. En la voyant monter dans le train avec la petite Jadene, j'ai le cœur léger : je ne sais pas si cette fois sera la bonne mais mon anxiété a disparu. Je quitte Liège et ma «petite maison dans la prairie» avec regret. Je n'y laisse que des souvenirs joyeux. Les deux semaines qui suivent me paraissent interminables. L'euphorie laisse place au doute et mon pessimisme refait surface. Ce serait trop beau si Mary était enceinte du premier coup. Je commence à me faire à l'idée qu'il va falloir tout recommencer, même si c'est bien plus facile avec tous ces embryons qui nous restent. Je compose le numéro de Mary. J'ai les mains moites et le cœur qui s'emballe. J'arrive tout juste à articuler «bonjour, ça va ? Et alors, les résultats de la prise de sang ?» Et Mary de me répondre, placidement, que les résultats sont positifs, elle est enceinte. Mon sang se retire de mon corps, je m'affale sur une chaise. Je fais répéter sa phrase à Mary pour être sûre d'avoir bien compris, au cas où mes oreilles m'auraient lâchée. Mary rit doucement et confirme. Elle précise qu'il faut attendre une semaine de plus pour être sûr à 100 %, mais, a priori, il n'y a pas de doute. Je fais tout un tas de recommandations à Mary, qu'elle se repose, se fasse chouchouter, etc... Comme si elle en était à sa première grossesse, et


j'appelle Paul. Il a du mal à réaliser. Nous avons peine à croire qu'après trois ans d'efforts acharnés, nous touchons enfin au but. Trois années d'essais infructueux, d'espoirs déçus, de découragements successifs... Un bébé s'annonce, le mauvais sort s'éloigne. Je téléphone à Hélène, qui jubile. C'est grâce à elle, à sa filière en or, que nous allons avoir un bébé. Dix jours plus tard, Mary confirme, elle est bien enceinte. Nous nous congratulons mutuellement au téléphone... et, à peine ai-je raccroché que je pense, mon Dieu, pourvu qu'elle ne fasse pas une fausse couche ! Je m'interdis aussitôt d'avoir une pensée aussi négative. Pourquoi Mary feraitelle une fausse couche ? Elle a des grossesses faciles, elle est pour ainsi dire née pour être enceinte ! J'appelle le médecin en Belgique pour lui annoncer la nouvelle et le remercier. Lui et son équipe ont été parfaits, aussi bien humainement que d'un point de vue médical. Ce qui me fait penser au gynéco qui me suivait (ou prétendait me suivre) quand j'étais enceinte de Talissa, et se préoccupait si peu de mon sort lorsque j'ai été hospitalisée à Athènes. Aux USA, il aurait eu droit à un procès. En France, nous n'avons rien pu faire. Mais j'ai de nouveau un avenir de mère, maintenant. Même si rien ne pourra faire revivre Talissa, je prends ma revanche sur la vie. Et ce vilain personnage, incompétent et suffisant, finira bien par tomber dans les oubliettes de ma mémoire. Une semaine environ après la confirmation de sa grossesse, j'appelle Mary pour avoir de ses nouvelles. C'est Steve qui me répond pour me dire que Mary vient d'être hospitalisée à la suite de forts maux de ventre. Je suis pétrifiée ! Est-ce que la poisse va recommencer ? Elle fait une fausse couche, à coup sûr ! J'appelle l'hôpital de Southend mais je ne peux pas joindre Mary. A force d'insister, j'obtiens une infirmière qui m'informe que Mary fait un


«syndrome d'hyperstimulation ovarienne». Elle ne m'en dit pas plus. Qu'est-ce que c'est encore que ça ? J'appelle le Docteur Demoulin en Belgique, qui m'explique que Mary a dû réagir aux doses d'hormones vraisemblablement trop fortes qu'on lui a administrées. Il faut suivre son état de très près, cette réaction peut devenir vraiment dangereuse. Devant mon affolement, le Dr Demoulin décide d'appeler l'hôpital où Mary se trouve pour en savoir davantage. Je téléphone à Hélène. J'aimerais bien entendre des paroles rassurantes mais elle se montre plutôt alarmiste. L'état de Mary nécessite une surveillance très sérieuse et il faut espérer que les médecins anglais soient à la hauteur. Mary est dans un hôpital général, pas une clinique spécialisée dans les FIV. Hélène me conseille vivement, si son état de santé ne s’améliore pas rapidement, d’aller sur place pour, au moins, la soutenir moralement. Je passe le reste de la journée pendue au téléphone avec le Dr Demoulin – qui juge que les Anglais ont l'air de savoir traiter le cas de Mary -, avec le mari de Mary qui commence à s'inquiéter, avec les médecins anglais qui diffusent leurs informations au compte-gouttes et, finalement, Mary que j'arrive enfin à joindre. Elle ne semble pas très inquiète mais très fatiguée. Deux jours plus tard, son état ne s'est pas amélioré. Je pars pour Southend. Steve m'a proposé de m'installer chez eux, gentiment, et j'ai accepté. Les premiers instants, je me sens un peu gênée de me retrouver à partager l'intimité de cette famille que je connais à peine, mais Steve et les enfants ont l'air de trouver parfaitement normal de me voir débarquer avec ma valise et ma gêne se dissipe vite. De toute façon, je n'ai pas le temps d'avoir des états d'âme, l'urgence est d'aller voir Mary à l'hôpital. Quand je la découvre, allongée sur son lit, je n'en crois pas mes yeux : elle a presque doublé de volume ! Ses jambes sont tout enflées. Elle paraît vraiment mal en point. Mais elle est contente de me voir et j'essaie de la rassurer du mieux que je peux. Elle n'a pas l'air vraiment angoissée, d'ailleurs. A sa place, je paniquerais. Elle prend les choses avec philosophie et je commence à comprendre pourquoi Hélène m'avait dit tant de bien à son sujet.


Je passe la soirée avec son mari et ses enfants. Le calme de l'un et la gentillesse des autres arrivent à me faire oublier la bizarrerie de la situation. Le garçon m'a laissé sa chambre. Le lendemain matin, j'entends les trois enfants se préparer pour aller à l'école, je trouve l'ambiance très gaie. Les jours suivants, l'état de Mary va en s'améliorant. Elle n'a plus d'eau dans les poumons, elle commence à désenfler. Je suis vraiment heureuse d'être là pour la soutenir. J'ai eu très peur pour elle. Je réalise que même pour une jeune femme en bonne santé, tout ce traitement, stimulation hormonale, FIV, n'est pas sans risque. Etre mère porteuse n'est décidément pas de tout repos ! Quand je ne suis pas à l'hôpital, je me balade à Southend ou bien je bavarde avec Steve. J'apprends à le connaître et j'apprécie son humour caustique. Sans lui, sans l'équilibre qu'il lui apporte, Mary ne serait sans doute pas une aussi «bonne» mère porteuse. Celles qui craquent, qui veulent garder le bébé, n'ont peut-être pas un mari attentionné, un foyer épanouissant... Quatre jours plus tard, Mary quitte l'hôpital. Elle est tirée d'affaire mais encore très faible. Il faut qu'elle reste au lit pratiquement toute la journée. Alors, tandis qu'elle trône sur le lit, avec ses enfants autour, telle une reine, je lui fais la conversation. Je n'ai pas l'impression qu'elle est enceinte, pourtant, elle l'est bel et bien. En me baladant à Southend et dans les petites villes avoisinantes, je repère mon nouveau territoire puisque mon enfant va naître ici. Et ce territoire me convient parfaitement... Je ne suis pas sûre que j'aurais aimé avoir mon bébé en France, tout compte fait. Ici, tout pour moi est nouveau, vierge, singulier. Je peux fantasmer sur mon bébé à naître. Je crée, au fur et à mesure, le décor dans lequel il va naître. En France, j'aurais eu à subir la pesanteur des souvenirs, des impressions familières ; ici, je suis une exploratrice en terre inconnue. La condition de Mary s'améliore rapidement. Elle reste quand même allongée la plupart du temps et c'est Steve qui doit assurer les tâches


ménagères, même si je l'aide pour la cuisine, entre autres. Je vois bien qu'il se rend compte que je ne suis pas du tout à la hauteur de la réputation culinaire des Français et qu'il m'observe avec un amusement bienveillant. J'arrive néanmoins à sauver la face avec quelques petits plats ; je peux repartir en France la tête haute ! Dans l'Eurostar qui me ramène à Paris, je revois en pensée la semaine qui vient de s'écouler. Je me sens bien plus proche, à présent, de Mary et de sa famille ; ça a été l'immersion totale. Très, très loin de ce que j'imaginais de ma relation avec une mère porteuse. J'avais en tête de garder un minimum de distance entre elle et moi ; là, ce n'est vraiment pas le cas mais, en fait, cela ne me dérange pas. La situation est plus humaine ainsi. Et puis, l'heureux hasard, sans lequel cette intimité aurait été difficile, c'est que le courant passe si bien avec la famille de Mary. Maintenant que la grossesse est confirmée, je peux me consacrer complètement aux préparatifs de la naissance. Avant, par superstition, nous ne voulions rien prévoir, Paul et moi. Du coup, à présent, c'est la course contre la montre. Nous cherchons frénétiquement un nouvel appartement. Puisque je ne peux pas porter mon bébé, je peux au moins préparer son nid. Paul et moi visitons des flopées d'appartements. Il y a toujours un truc qui cloche, trop bruyant, pas assez ensoleillé, trop cher, trop haut, la rue est trop triste, etc... Alors que nous commençons à nous résigner à rester dans notre tout petit appartement (après tout, l'important c'est d'être tous les trois), nous tombons sur la perle des logis. Du moins, c'est ce qu'il nous semble. Nous avons le coup de foudre pour un appartement non loin du Bois de Vincennes, agrémenté d'une terrasse qui donne sur un petit jardin. Un rêve pour de futurs parents. Il y a beaucoup de travaux à faire pour l'aménager à notre goût, mais cela ne nous rebute pas, au contraire. A défaut d'être moi-même en chantier, c'est mon appartement qui le sera. Ce changement que mon corps ne peut pas subir, il faut qu'il se manifeste matériellement ailleurs.


Je suis régulièrement en contact avec Mary. Elle va très bien maintenant. Le temps file vite. La première échographie va avoir lieu. Je retourne à Southend, à l'hôtel cette fois. Mary est enceinte de trois mois mais cela ne se voit pas encore. La pauvre a tellement grossi au début que ses kilos en trop cachent sa grossesse ! *** ** Dans la salle d'échographie de l'hôpital, j'ai le trac. Le médecin va peut-être nous annoncer que Mary attend des jumeaux. Si c'est le cas, je me demande comment je vais réagir. Il faudra que j'aie l'air heureux or, au fond de moi, cette perspective m'effraie un peu... Pendant l'examen, je retiens ma respiration. Je ne vois rien du tout sur l'écran. Je suis suspendue aux lèvres de la doctoresse qui annonce qu'il y a UN bébé et qu'à son avis, c'est une fille. Grand silence. J'adresse un sourire épanoui à Mary, un sourire d'autant plus radieux qu'elle disait avoir l'intuition que ce serait un garçon. Pour les intuitions, tu peux repasser, Mary... Moi, je voulais une fille ! Cela dit, le diagnostic reste à confirmer... Je repars de l'hôpital avec Mary et la «photo» du bébé, sur laquelle on ne voit pas grand chose. Mais c'est la première photo de mon bébé, la preuve tangible qu'il est bel et bien là ! Un mois et demi plus tard, c'est la super échographie qui doit avoir lieu. Pour celle-ci, la plus importante de toute la grossesse, Hélène nous a donné l'adresse d'un Centre d'échographie de pointe, le meilleur de Londres. Le professeur qui le dirige est une sommité... Mary, Steve et moi avons rendez-vous à mon hôtel fétiche où nous passons la nuit. On toque à la porte de ma chambre, j'ouvre et je me trouve nez à nez avec Mary... et son ventre ! Je reste muette de surprise et je fixe ce ventre au lieu de la saluer ! C'est fou ce qu'elle a grossi, son ventre devance nettement le reste de sa personne ! Mary rit de mon étonnement. Durant toute la soirée, je suis fascinée par ce ventre. J'aimerais le toucher mais je n'ose pas, il m'intimide. Dedans, il y a mon futur enfant. Non c'est DEJA mon enfant. Mais aussi celui de Mary. Surtout celui de Mary, pour le


moment. C'est ahurissant comme situation. Néanmoins, je ne ressens pas de malaise, juste une sorte de perplexité face à notre étrange trio. Je regrette aussi que Paul soit absent. Le lendemain, nous arrivons dans le Centre d'échographie où nous avons rendez-vous, situé dans un quartier huppé de Londres. La salle d'attente est d'une sobre élégance. Le médecin qui va procéder à l'échographie se trouve être le directeur de la clinique. Une infirmière nous invite à entrer dans la salle d'échographie, fait s'allonger Mary et le Maître arrive. Le grand ponte est un petit homme brun qui parle anglais avec un accent étranger. Il est d'origine chypriote. Pendant tout l'examen, qui dure longtemps, il se montre d'une courtoisie extrême, plaisantant avec moi, prêt à répondre à toutes mes interrogations. Le fait que Mary soit une mère porteuse semble l'affecter autant que si elle était rousse au lieu d'être blonde... Il confirme que le bébé est une fille au «french nose» (nez retroussé), précise-t-il ! Il faut être très fort pour voir ça ! Avant l'échographie, Paul et moi étions d'avis de demander une amniocentèse pour Mary. Cet examen permet de détecter une éventuelle anomalie chez le fœtus. Il n'est pas sans risque et peut déclencher une fausse couche mais il est recommandé pour les femmes de plus de trentecinq ans. Mary n'en a que vingt-huit. Moi je penche plutôt pour l'amniocentèse. Mary n'est pas très chaude. Quant au professeur, il nous apprend que grâce à l'échographie et à des tests sanguins très pointus, on peut maintenant déterminer, avec une très faible marge d'erreur, les risques d'avoir un bébé trisomique. J'hésite, je fais une entière confiance au médecin et, en même temps, l'amniocentèse c'est la certitude absolue. Mais si Mary faisait une fausse couche ? Ce serait horrible. Nous décidons d'attendre les résultats des tests sanguins. Lorsqu'ils arrivent quelques jours plus tard, ils se révèlent très bons. Le risque d'avoir un enfant trisomique est infime, bien plus infime que celui d'une fausse couche de Mary. Donc, pas d'amniocentèse. Paul, Mary et moi prenons la décision ensemble, avec les conseils d'Hélène dont l'avis professionnel et extérieur compte énormément. Je suis bien soulagée pour Mary. J'en ai fait une, d'amniocentèse et, vraiment, ce n'est pas une partie


de plaisir. Néanmoins, dans un coin de ma tête, je garde une petite angoisse au sujet du bébé. Ce bébé est bien réel à présent. C'est une fille. Mes vœux sont exaucés. Je me mets à essayer de l'imaginer. Va-t-elle ressembler à Paul ? A Mary ? A Talissa ? Je me focalise sur la recherche d'un prénom. J'achète tous les livres de prénoms qu'on peut trouver dans les librairies parisiennes avec une obstination maniaque. Je n'en laisse pas passer un seul. Cette recherche me fait du bien. Je laisse mon esprit rêvasser sur des dizaines et des dizaines de prénoms, de tous styles, toutes origines. Choisir le prénom de son enfant, c'est important pour tous les parents, mais pour moi, ça l'est encore plus. C'est comme si je mettais ma marque de fabrique, que je contribuais à créer ce bébé que je ne peux pas porter... Paul et moi décidons de passer nos dernières vacances de couple sans enfant à Chypre. Ce choix n'est pas dû au hasard. Mary y a séjourné avec Steve il y a quelques années. Pour moi, c'est une manière de maintenir le lien qui me rattache à elle et donc à ma fille. Nous découvrons l'île qui est magnifique, incontestablement. Il y fait tout de même, au mois d'août, une chaleur écrasante...Peu après notre arrivée, je commence à présenter des symptômes bizarres. J'ai des démangeaisons sur tout le corps, suffisamment pour que cela devienne pénible. Nous passons en revue tout ce qui pourrait provoquer cette réaction : bestioles, allergie (mais à quoi ?), intolérance à un médicament, à la chaleur... ou alors, je ne supporte pas l'eau de mer qui est très salée ici. C'est bien la première fois que l'eau de mer me fait un tel effet, à moi qui adore me baigner. Pommades, crèmes, douches trois fois par jour... rien n'y fait. Je finis par supposer que ces démangeaisons intempestives sont d'origine nerveuse. Je supporte mal d'être si loin de mon futur enfant, alors je somatise. A part cela, notre séjour est idyllique : Paul, décidant de jouer les aventuriers (il a bien choisi son moment) manque de se tuer, perdu en 4x4 dans les montagnes de Chypre. Sans l’intervention de la police, qui met plusieurs heures et des moyens conséquents pour le retrouver, je serais devenue veuve avant d'être mère !...


Pendant quelques jours, je perds l'usage d'une jambe à cause de l'agression d'une guêpe géante... Mon pied a triplé de volume, il me gratte affreusement et je ne peux pas le poser par terre. Mais tout cela nous semble ridicule le jour où nous apprenons que Mary vient de perdre son frère – son demi-frère plus exactement - dans un accident. Elle ne veut pas parler au téléphone mais Steve nous assure que ça ira, qu'elle va surmonter ce drame. Je suis choquée. Je l'avais rencontré, son frère. Je n'aime pas du tout que la mort vienne s'annoncer ici, dans ce beau coin de Chypre, à trois mois de la naissance de notre bébé. Surtout, je suis inquiète pour Mary. Si elle allait craquer, faire une dépression ? Mais elle ne craque pas. Plus que jamais, je réalise à quel point son mari est le pilier sur lequel elle s'appuie pour réussir sa mission de mère porteuse. La suite des vacances se passe tranquillement. On ne se laisse plus perturber par quoi que ce soit. Même pas par la mort d'un gentil garçon, l'oncle biologique de notre bébé. La mort, on l'a déjà apprivoisée. De retour à Paris, nous attaquons la dernière longueur avant la naissance de notre fille. Mary semble avoir retrouvé son équilibre. Nous discutons ensemble comme avant. Nous évoquons à peine la perte de son frère. Visiblement, elle ne souhaite pas en parler. Tout est fin prêt pour accueillir notre fille : une jolie chambre, une garderobe conséquente et tout le matériel nécessaire à la survie et au bien-être d'un bébé dans le monde civilisé. A ce niveau, nous avons fait le maximum. Nous n'avons négligé aucun gadget, y compris ceux dont l'utilité restera toujours floue dans notre esprit, comme un humidificateur d'air. Nous sommes pourtant conscients de vivre dans le Val de Marne, région suffisamment humide et pas dans le désert sub-saharien ! Mais on ne sait jamais... En tout ca, ce shopping prénatal nous donne l’occasion de découvrir l’infinie variété d’ustensiles superflus que notre société propose aux nouveaux parents… Dix jours avant la date prévue pour l'accouchement de Mary, nous partons pour Southend. Nous avons loué un petit appartement près de la mer. Noël approche, toutes les maisons sont décorées et illuminées magnifiquement. La nuit venue, on se croirait dans une crèche géante ! C'est absolument magique. Je ne pouvais pas rêver plus beau décor pour l'arrivée de notre


fille. Sur le front de mer, l'architecture victorienne des maisons, toutes clignotantes et scintillantes, se reflète dans l'eau, l'air est pur et vif. En marchant, j'ai l'impression de ne pas toucher terre. Je sais que cette naissance va être extraordinaire. Pour rien au monde, je n'échangerais ma place en ces instants. Mary est maintenant devenue imposante, son ventre est impressionnant. Je me demande de quelle taille va être le bébé. Un bébé immense, avec toutes les hormones qu'a pris Mary au début de sa grossesse ! Mais non, c'est ridicule, le super docteur chypriote a bien vu qu'il avait une taille tout à fait moyenne. En tout cas, j'ai toujours du mal à concevoir que de ce ventre va sortir un bébé qui sera LE MIEN ! Un jour, en fin de matinée, Steve appelle. Il vient d'emmener Mary à l'hôpital. Elle commence à avoir des contractions. Nous sautons en l'air littéralement. Je bégaie au téléphone, prise d'affolement. Steve, hilare, me conseille de me calmer. Mary ne va pas accoucher en un quart d'heure ! Nous sommes très loin de son flegme britannique ! Nous donnons plutôt dans la nervosité latine. Nous fonçons à l'appartement, raflons tout ce qui est nécessaire au bébé en essayant de ne rien oublier. Là, je me rends compte qu'il y a des trucs indispensables qui se sont vicieusement cachés au fond d'un placard (des petites brassières, par exemple). Nous nous précipitons dans la voiture, direction l'hôpital de Southend. Nous avions, avant ce jour fatidique, repéré le trajet depuis l'appartement jusqu'à l'hôpital. Mais aujourd'hui, les rues ont changé de place. Où alors, nous sommes frappés d'amnésie. En plus, il y a des embouteillages comme nous n'en avons jamais vus dans cette ville. A mi-chemin, estimons-nous, dans un état d'énervement extrême, nous appelons Steve pour nous faire guider car nous sommes apparemment perdus. Grâce à ses explications patientes, nous parvenons à atteindre l'hôpital. Une fois à l'intérieur, il faut rejoindre la maternité. Nous courons dans les couloirs avec nos sacs bourrés. Je suis sûre que l'accouchement a déjà commencé, je vais le rater... Enfin, nous débouchons à toute allure dans le service Maternité et, au détour d'un couloir, nous nous cognons à Steve. Il est aussi calme que nous sommes énervés et essoufflés et notre vue le réjouit beaucoup. Il nous


emmène jusqu'à la salle où est installée Mary. Elle est allongée sur un lit, une sage-femme se tient près d'elle, ainsi que... sa mère. Je suis un peu interloquée par la présence de celle-ci mais Mary a tenu à ce qu'elle soit là. Après tout, si cela la réconforte... Mary a l'air très relax. Ses contractions ne sont pas encore violentes, elle peut bavarder tranquillement. Pour atténuer ses douleurs, la sage-femme lui fait respirer un gaz qui la rend hilare ! La voir ainsi m'enlève mes appréhensions. Et puis, tout ce monde présent dans la salle d'accouchement, c'est tellement incongru que cet instant, que j'avais pas mal redouté, s'en trouve dédramatisé. J'en oublie peu à peu la gêne de voir une AUTRE femme accoucher. Je ne vois pas grand chose d'ailleurs. Je me tiens sur le côté, à une certaine distance de Mary. Régulièrement, Paul et moi sortons de la pièce pour prendre l'air et bavarder avec Steve. Lui a déjà vécu cette situation quand Mary a mis au monde les jumeaux. Je suis vraiment contente qu'il soit là, avec sa gentillesse et sa décontraction. Paul et lui blaguent ensemble comme si nous assistions tous à un événement, non pas banal, mais naturel. Après tout, autrefois, les reines accouchaient bien en public, au milieu de leur cour ! J'avais très peur que cet accouchement soit interminable ou, pire encore, difficile. Je me remémorais les récits cauchemardesques de la naissance des bébés des copines. Je ne crois pas que j'aurais supporté de voir Mary souffrir. Au bout de trois heures, les contractions s'accélèrent. Sarah pousse de toutes ses forces. Moi, je suis en sueur et ce sont mes battements de cœur qui s'accélèrent. Encore un encouragement de la sage-femme, Mary est toute rouge et... tout à coup le bébé est là. Des vagissements retentissent dans la pièce. Ça y est, notre fille est née ! Je regarde la sage-femme la poser sur le ventre de Mary. Je ne pourrais pas bouger un cil. Cet instant, tellement espéré, est irréel. C'est la sage-femme qui me sort de ma stupeur en me demandant si je veux couper le cordon ombilical. Alors, seulement, je vois vraiment ma fille. Elle est sur le ventre


de Mary, toute rouge et chiffonnée. Je suis fascinée et bouleversée par l'apparition de ce bébé qui m'est destiné. Tout se mélange dans ma tête, c'est un moment vertigineux, unique. Rien ne peut y être comparé. J'ai beau m'être préparée à cet instant durant des mois, ce que j’avais imaginé est bien en dessous de la réalité... La sage-femme réitère sa demande : est-ce que je veux couper le cordon ? Oui, bien sûr ! Elle me tend une énorme (du moins me semble-t-il) paire de ciseaux et me montre où il faut couper. J'hésite à sectionner ce morceau de chair étrange, je finis par y parvenir d'une main si tremblante que Steve émet une remarque ironique sur les dommages irréparables que j'aurais pu causer si le bébé avait été un garçon ! C'est bien Steve, ça ! Toujours le trait d'humour qu'il faut pour détendre l'atmosphère. La sage-femme enveloppe ma fille dans un drap et me la tend. Je la prends dans mes bras... Je me sens toute maladroite, j'ai l'impression de n'avoir jamais tenu de bébé de ma vie. Louison, puisque tel est le prénom que nous lui avons choisi, ne ressemble en rien à ce que j'avais imaginé. Ce n'est pas une réplique de Talissa. Elle ne ressemble qu'à elle-même et elle est magnifique. Je ressens, en même temps que de l'émotion, un énorme soulagement. Jusque là, sans vouloir me l'avouer, je redoutais qu'il y ait un problème à la naissance, que Louison ne soit pas tout à fait normale ou en bonne santé. Que le mauvais sort qui s'est acharné sur Talissa nous rattrape d'une manière ou d'une autre. Mais rien de tel n'est arrivé. La sage-femme prend Louison pour la baigner, la peser, la mesurer. J'embrasse Mary, qui est souriante, elle n'a même pas l'air épuisé... Nous sortons de la salle en procession, Mary devant, sur son lit poussé par la sage-femme, moi portant Louison, Paul, Steve, Gloria et, dehors, les deux filles de Mary qui nous attendent, trépignant d'impatience de voir le bébé. Tout le monde migre à la queue leu-leu vers la chambre de Mary. C'est assez surréaliste. Dans la chambre, je m'assieds sur le bord du lit, Louison dans mes bras. La sage-femme lui prépare un biberon. La famille de Mary est sortie dans le couloir et nous restons tous les quatre, Mary, Paul, Louison et moi. Je lui donne son biberon, je suis un peu empruntée, je ne réalise pas encore vraiment que c'est bien elle, ma fille. Il faut faire connaissance. Evidemment, il y a la présence de Mary. Nous


sommes deux mères : l'une ne le sera bientôt plus, l'autre ne l'est pas encore tout à fait. Louison, elle, est en correspondance entre les deux. Elle va passer la nuit à la nursery. Si nous étions en Californie, Paul et moi aurions pu rester avec notre fille durant la première nuit, dans une chambre pour nous tout seuls. Je préfèrerais ça, c'est certain. Seulement nous sommes en Angleterre où tout se passe plus... artisanalement. Et c'est très bien ainsi. Notre rêve, ce qui a été un rêve pendant presque quatre ans, après lequel nous courions, s'est réalisé, c'est un miracle qui ne va pas, cette fois, partir en fumée. Une infirmière entre dans la chambre. Il est tard, il faudrait que nous laissions Mary se reposer. C'est nous, les parents, qui allons emmener Louison, mais pour l'instant, c'est Mary qui a la priorité. Celle-ci est fatiguée mais rayonnante : elle a parfaitement bien accompli sa mission... Paul et moi la remercions encore... Tout paraît si simple à présent ! Nous avons une fille, c'est Mary qui l'a faite. Et voilà. J'embrasse mon bébé tout neuf, je luis dis que nous viendrons la chercher demain. Elle est toute calme dans son berceau. Que peut-elle bien ressentir ? J'espère qu'elle se sent en sécurité, malgré sa venue au monde si spéciale, malgré le fait que Mary évite trop de contacts physiques avec elle et que, ni moi ni Paul ne serons là pendant la nuit. Mais de la voir si paisible me rassure et puis, demain, nous nous rattraperons en câlins ! La famille Murray attend dehors. Il me semble qu'ils sont un peu de ma famille maintenant, surtout les deux filles. Une fois sortis de l'hôpital, la première chose que nous faisons, c'est téléphoner à nos amis et à la famille de Paul pour leur annoncer la nouvelle. Les félicitations pleuvent. Ils sont super heureux pour nous et j'ai l'impression que, jusqu'au bout, ils n'y croyaient pas complètement. Pas Hélène, elle y a toujours cru dur comme fer et cette naissance, c'est bien aussi son œuvre ! Après cette journée extraordinaire, une soudaine euphorie s'empare de nous. On l'a fait, on a réussi, on a un bébé bien à nous !


Dehors, dans la nuit de Southend, je suis tout étourdie. L'air est vif, on sent l'odeur de la mer et les illuminations de la ville clignotent joyeusement. C'est une nuit idéale pour fêter la naissance de Louison. Nous sommes affamés. Nous entrons dans une pizzeria remplie de gens gais et bruyants, exactement ce qu'il nous faut. La sono passe en boucle le tube de Britney Spears, «Baby one more time», que je n'écouterai plus jamais sans revivre ce moment de joie intense. J'ai l'impression de nager en plein rêve, est-ce que c'est possible que nous ayons une fille ? Nous l'avons attendu très longtemps, ce bébé, mais maintenant qu'il est là, c'est comme si toutes ces années s'étaient effacées d'un seul coup, pulvérisées par l'arrivée de Louison sur terre. Une nouvelle vie commence. Le lendemain matin, nous sommes de retour à l'hôpital. Nous allons chercher Louison. Cette fois, ça y est, elle va partir avec nous et quitter Mary. En pénétrant dans l'hôpital, j'ai des nœuds à l'estomac et un trac fou. Notre fille se trouve là, et, après tout, je la connais à peine... Enfin, j'espère qu'elle est bien là ! Subitement, j'ai un haut-le-cœur. Et si Mary s'était enfuie avec elle durant la nuit ? Je jette un regard en coin à Paul qui n'a pas l'air plus inquiet que ça. C'est moi qui délire, je n'ai pas beaucoup dormi pendant la nuit... Et puis, j'aperçois Steve qui fait les cent pas dans le couloir. Je me flanque une claque mentale pour avoir eu une pensée aussi stupide. Avec Steve, on s'embrasse gaiement et nous entrons dans la chambre. Mary, tout habillée sur son lit, bavarde avec sa mère et Louison est à côté d'elle dans le berceau. Re-embrassades. Mary prend Louison, me la tend et je l'attrape. Elle est si légère et si solide en même temps, et moi si gauche ! Je retrouve l'émotion et la sensation d'étrangeté que j'ai éprouvées à sa naissance. Elle me regarde, les yeux mi-clos. Je lui souris. Elle a passé neuf mois dans le ventre d'une autre femme, maintenant, elle est à moi. Je dois la faire mienne, en fait. Je mets Louison dans les bras de Paul qui sourit béatement, nous sourions tous, c'est un moment parfait, suspendu dans le temps mais écourté par l'arrivée d'un pédiatre qui veut examiner Louison. Il la déclare apte à affronter le monde.


Aussitôt, nous habillons Louison et sortons de la chambre pour laisser Mary se préparer. Dans le hall de l'hôpital, nous nous retrouvons tous, c'est l'heure des adieux. Louison est installée dans son maxi-cosy, Mary l'embrasse. Elle a les larmes aux yeux. Je réalise alors quel déchirement ce doit être de se séparer d'elle. Mais cette fois, je censure l'empathie que je pourrais éprouver, je me sens étrangement froide et détachée, seuls comptent Louison, Paul et moi. Je serre Mary dans mes bras, je recommande à Steve de prendre bien soin d'elle, j'embrasse aussi Gloria. Je vois que Paul est très ému, alors j'abrège les adieux. Nous installons Louison dans la voiture et nous partons. Nous y sommes. Tous les trois. Dans le petit appartement de Southend-onSea, Paul et moi devenons parents pour la seconde fois. Louison est bien vivante. Je la regarde avec un mélange d'émerveillement et d'incrédulité, pas encore complètement convaincue qu'elle est vraiment réelle, qu'elle est bien ma fille. J'ai beau m'y être préparée pendant neuf mois, sa présence est incroyable. A vrai dire, je me trouve un peu dans la situation d'un père qui voit débouler son enfant sans l'avoir porté ! Les deux premiers jours, je me sens gauche avec Louison, comme si je n'avais jamais eu de bébé, j'ai tout à réapprendre. Et ce bébé-là est en parfaite santé, je n'ai pas à le manipuler comme si je pouvais le briser comme du verre... D'ailleurs, Louison a décidé de faciliter mon nouveau rôle de mère : elle boit son biberon avec enthousiasme, elle ne pleure presque jamais, elle dort six heures d'affilée... Où sont donc les nuits harassantes des nouveaux parents, celles dont ils émergent l'œil vitreux ? Ça, ce n'est pas pour nous. Louison est tellement mignonne. Je la scrute, observant ses mimiques. Je lui raconte, en la serrant contre moi, qu'elle a passé neuf mois dans le ventre de Mary et que maintenant je suis sa maman. Elle me regarde tranquillement. Comme il fait très froid en ce début de décembre, il est


hors de question de la sortir. Paul et moi nous relayons pour aller faire les courses. Dehors, l'air vif me pique le visage. Je trace à toute allure, j'ai l'impression de ne pas toucher terre, portée par un irrépressible sentiment d'exaltation. Nous avons réussi cette chose insensée, un bébé par mère porteuse. Nous avons vaincu la poisse et le malheur, et, d'une certaine manière, la mort. La nuit, dans l'air froid, les maisons blanches de la ville se découpent sur le ciel noir. C'est magnifique. A aucun autre endroit du monde je n'aimerais être, et dans aucune autre situation. Je mesure le formidable cadeau que la vie nous a fait avec la venue de ce bébé. La brève semaine que nous passons à Southend, avant de regagner la France, reste inscrite dans ma mémoire comme un moment de pur bonheur. J'ai la sensation d'avoir enfin trouvé ma place. Un lien invisible mais bien réel me connecte encore à Mary Je lui téléphone presque tous les jours, je lui donne des nouvelles de Louison, de nous trois. Elle semble sereine. Je suis sûre que Steve y est pour beaucoup… Je la remercie encore et encore pour ce qu'elle a fait. Je sais que toute ma vie j'éprouverai pour elle une gratitude immense. Elle n'a pas été une mère porteuse qui fait le job pour de l'argent mais, par son comportement et sa personnalité, beaucoup, beaucoup plus que cela. Les propriétaires de notre logis, une couple de retraités, viennent nous rendre visite. Ils savaient que nous attendions une naissance et ils arrivent avec un cadeau. Je suis très touchée. Ils craquent devant Louison. Lorsque nous leur apprenons qu'elle est née grâce à une mère porteuse, ils manifestent un léger étonnement avec une pointe d'admiration dans la voix. Mais rien de plus. L'ouverture d'esprit britannique ? De plus, ils sont loin d'être jeunes... J'ai du mal à imaginer la même réaction en France… Avant que nous quittions l'Angleterre, Mary tient à venir nous faire ses adieux. Cela me fait très plaisir. J'éprouve tout de même une petite appréhension. Et si elle craquait en revoyant Louison ? Sarah arrive, flanquée de Steve et de leurs filles. La revoir pour la première fois après la naissance de Louison me fait un effet bizarre... Elle m'est extrêmement familière et, cependant, elle est différente. Elle a réintégré son univers à elle. Elle ne porte plus mon enfant. Je regarde cette femme qui a changé ma vie. Je sais que, même si, à l'avenir, nous devions ne plus nous revoir,


jamais elle ne me serait étrangère. Dans mon cœur, elle a sa place réservée à vie. Les filles de Mary sont en extase devant Louison. Surtout l'aînée ! Elle lui offre un ours en peluche... Je ne peux m'empêcher d'observer Louison pour guetter un signe de reconnaissance de sa part envers Mary dans le ventre de laquelle elle se trouvait il y a peu de jours... Un regard particulier, des pleurs... Mais Louison ne manifeste pas le moindre intérêt pour Mary. J'en suis presque étonnée. Avant de nous quitter, Mary me demande la permission de rester un petit moment seule avec Louison pour lui dire au revoir. Mon cœur se met à battre plus vite... Et si c'était là que tout allait basculer ? Il y a quand même toujours, jusqu'au bout, la crainte sournoise que le miracle de cette naissance puisse se transformer en cauchemar. Peut-être Mary sent-elle, durant un quart de seconde, mon hésitation avant de lui dire oui. Elle n'en laisse rien paraître, rentre dans la chambre, Louison dans les bras, et en ressort, souriante, quelques instants plus tard. Mon corps se détend d'un coup. Je prends Louison qu'elle me tend et je sais, à l'instant même, qu'elle a fait exactement ce qu'il fallait, pour Louison, pour elle et pour nous tous. Cette fois, les adieux sont longs. Nous n'allons pas nous revoir de sitôt, nous le savons. En refermant la porte derrière Mary et sa famille, je me sens à la fois triste – c'est le point final à une histoire extraordinaire – et tout à fait en paix.

*** **

Nous roulons sur l'autoroute, direction Paris. Nous avons passé la douane sans problème et, pourtant, ça n'était pas gagné, car mes papiers et ceux de Louison ne correspondent pas. Il aurait suffi d'un douanier un peu pointilleux pour s'apercevoir que je ne m'appelle pas M. Murray, mère de


Louison. Mais la douanière, attendrie par la vision d'un nouveau-né, ne demande même pas mon passeport. Nous avons eu chaud. Le moindre des risques que nous courions était de nous faire refouler. Louison est inscrite sur le passeport de Paul et nous sommes munis d'une lettre de Mary l'autorisant à voyager avec Louison mais elle n'a aucune valeur officielle... Nous arrivons à Paris en début de matinée. Il fait gris, le périph est bouché et tout me semble étrange. Nous sommes vannés, il faut dire. Nous avons quitté la France depuis seulement vingt jours et cela me semble une éternité... Nous arrivons devant notre immeuble, Louison se réveille lorsque je la prends dans mes bras pour sortir de la voiture. A la suite de Paul, nous franchissons le seuil de notre appartement. Je reste plantée dans l'entrée, regardant les lieux avec un sentiment d'irréalité. Je suis arrivée au terme de quatre ans de voyage. Je dis à Louison : «ça y est, tu es chez toi, ton vrai chez toi» ! Tout se met en place : la vie est devenue incroyablement normale, avec l'agréable organisation routinière qui règle les journées. La présence de Louison est devenue si évidente que j'en oublierais presque tout ce qu'il a fallu faire pour qu'elle soit là. C'est un bébé très cool. Je commence à la promener et je suis ravie de constater à quel point la vue d'un nouveau-né rend les gens aimables et attentionnés. C'est une expérience tout à fait nouvelle ! J'adore porter Louison collée sur mon ventre dans son kangourou ; à peine se trouve-t-elle dans cette position qu'elle s'endort profondément, indifférente à ce qui se passe autour d'elle. Les nouveaux nés doivent subir un examen sanguin, le test de Guthrie, destiné à dépister une maladie au nom peu mémorisable. J'emmène Louison à l'hôpital le plus proche. Il faut fournir son acte de naissance. Problème, mon nom n'y figure évidemment pas. Je prétends donc m'appeler Mary Murray... et ça m'amuse. A cette époque, cela ne me dérange en rien... c'est pourtant – sans que je m'en rende bien compte – le premier pas vers une clandestinité administrative et juridique. Très peu de jours après notre arrivée en France, c'est Noël. Paul me demande si j'aurais envie de le passer avec sa famille, en l'occurrence sa


mère, une de ses sœurs, sa nièce et le mari de celle-ci. Je suis pour, sans hésitation. C'est le premier Noël de Louison ! Il faut le fêter dignement et joyeusement ! Lorsque la famille arrive, je suis heureuse de les voir. Ils craquent totalement devant Louison, le plus beau bébé du monde ! Ils ont apporté des cadeaux, je suis aux anges, Louison est fêtée comme il se doit. Et puis, au fur et à mesure que la soirée avance, je commence à éprouver un étrange malaise. J'ai l'impression de jouer un rôle dans une scène bien orchestrée. Je parle, je souris, alors que je me sens de plus en plus angoissée. Je regarde Louison passer de bras en bras et j'ai l'affreuse sensation qu'elle ne m'appartient plus. J'essaie de me ressaisir ; ça doit être la fatigue qui me rend paranoïaque... Je simule la bonne humeur, je plaque un sourire sur mon visage mais je n'ai plus qu'une envie : qu'ils partent ! Qu'ils s'en aillent pour que cesse ce sentiment de n'être plus la mère de Louison mais une sorte de pièce rapportée ! Pourtant tous sont charmants, personne n'a fait ou dit quelque chose qui puisse me blesser... La seule explication que je peux trouver, maintenant, est qu'eux sont une famille, la famille de Louison, et moi, je n'en ai pas... et puis cette fête de Noël est arrivée un peu trop tôt après la naissance de Louison qui n’a même pas deux semaines ; je ne suis pas encore tout à fait ancrée dans ma nouvelle situation de mère. Je me sens comme décalée. Lorsqu'ils partent, je suis très soulagée que nous nous retrouvions tous les trois, Louison, Paul et moi. Le lendemain, mon malaise s'est dissipé. Je n'en parle pas à Paul, je ne veux surtout pas gâcher le souvenir de ce premier Noël ; je me dis qu'il va bien y avoir quelques fausses notes de temps en temps, qu'il faut un temps d'adaptation à ma situation nouvelle qui, même si je me sens une mère «normale», est tout de même spéciale. D'ailleurs, je suis contente de revoir la mère et la sœur de Paul. Les semaines qui suivent défilent dans une bienheureuse routine. Louison est un bébé en or, qui charme tout le monde... à commencer par ses


parents. Grâce à elle, je suis devenue une mère comblée, je ne suis plus cette femme diminuée, que l'on traitait avec ménagement, qu'on hésitait à inviter le week-end, parce qu'il y aurait des enfants et que je pourrais ne pas le supporter... Je suis revenue du bon côté de la vie. Avec Louison, je prends plaisir à faire toutes les petites choses banales du quotidien ; faire les courses, par exemple, une activité qui, auparavant, m'énervait, me semble à présent hautement distrayante. La fée Louison, de sa baguette magique, a redonné vie à un univers figé... Paul est un authentique papa-poule ! Cela me touche et m'attendrit. Pourtant, lorsque je le vois, allongé sur le lit, béat, Louison sur son ventre, en osmose parfaite avec son bébé, je me surprends à penser que j'aimerais être la seule à avoir un rapport fusionnel avec ma fille ; j'ai un peu honte de cette pensée que je trouve mesquine et je m'empresse de la chasser. Mais, inconsciemment, je voudrais compenser les neuf mois pendant lesquels je n'ai pas porté Louison... Nous venons de fêter le premier anniversaire de Louison. Et, pour fêter cet évènement, une évidence s’impose à nous, un désir qui nous prend et ne nous lâche plus : nous allons passer le nouvel an à Southend. Louison est née un onze décembre, nous partirons donc juste après Noël et ferons la surprise à Mary et à sa famille… Enfin, nous allons tout de même les prévenir, mais au dernier moment… car je sais que c’est le plus beau cadeau que nous puissions faire à Mary : lui rendre visite avec Louison. Je n’ai aucune appréhension, aucune réticence d’aucune sorte, je sais que ces retrouvailles vont être formidables… Et lorsque j’appelle mary pour lui annoncer que nous serons à Southend le 28 décembre, elle explose de joie au téléphone ! Après Noël, que nous fêtons joyeusement – c’est le premier Noël de Louison – nous repartons donc pour l’Angleterre, avec notre fille, qui est bien plus difficile à maîtriser qu’un an auparavant. Elle marche presque, elle est remuante à souhait et apprécie énormément la traversée sur le ferry. Elle a l’air de trouver la chose extrêmement distrayante… Je meurs d’impatience d’arriver à Southend… que nous retrouvons en l’état même où nous l’avions laissé un an auparavant. Les illuminations sont toujours aussi somptueuses, j’ai le sentiment que la ville nous accueille, comme si elle n’attendait plus que nous. C’est un peu enfantin, certes, mais c’est exactement l’impression que j’en ai…


L’accueil de Mary et de sa famille, lui, est bien réel. Notre joie et notre émotion de nous retrouver sont réciproques, et Mary dévore Louison des yeux… sans que je perçoive dans son attitude rien d’autre que le bonheur d’avoir fait exister un petit être adorable, et une famille comblée… La famille Murray habite une nouvelle maison, dans un quartier un peu plus cossu de Southend. La demeure elle-même est en chantier, seules les pièces principales sont habitables… mais la maison, malgré son chauffage approximatif, dégage toute la chaleur et la gaieté de la famille de Mary… Les enfants sont ravis de leurs cadeaux, Louison tombe illico amoureuse de son teddy-bear tout blanc que lui a offert Mary… Et ses filles ne perdent pas une minute pour accaparer Louison… Quant à Paul et moi, nous retombons immédiatement amoureux de Southend et de ses environs. Cette fois, Louison est (presque) grande, dégourdie, et nous la trimballons partout. L’endroit, au bord de cette mer qui est l’embouchure de la Tamise, nous enchante. Il a vraiment un caractère particulier. Nous adorons une petite ville voisine de Southend, Leigh-on-sea, où je me verrais volontiers établir mes pénates… Je remercie le ciel, celui des bébés et des mères porteuses, d’avoir fait naître Louison dans ce lieu où je me sens si bien… Quoi qu’il puisse se passer dans le futur, je sais que les images de ce séjour resteront imprimées dans ma mémoire comme des moments de félicité absolue. Je suis totalement sous le charme de ce petit coin d’Angleterre. Je commence même à m’empiffrer de fishand-chips, le plat national, une nourriture qu’il aurait fallu me menacer de mort pour me la faire ingurgiter en France ! Nous avons reloué le même appartement qu’un an auparavant et son kitsch désuet nous charme toujours autant. De ses fenêtres, nous admirons le feu d’artifice du Nouvel An, aussi réjouis que des gamins, que Louison et ses yeux écarquillés devant les explosions de couleurs. Ce séjour à Southend m’a apporté exactement ce que je souhaitais, et même plus : la joie de constater que nous avons contribué à faciliter (un peu) la vie de Mary et de sa famille. Ils l’ont vraiment mérité. Et puis, les images de Southend, de Londres, resteront toujours d’une perfection inégalée. Depuis la conception de Louison, il n’y a pas eu, pour nous, une seule fausse note dans le ciel britannique…


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Je ne me souviens pas exactement quand ma bulle de félicité a commencé à se trouer. Au début, rien d'affolant. Parfois, lorsque je me trouve seule avec Louison, j'ai des accès d'anxiété, j'ai l'impression que je ne vais pas y arriver, que je ne suis pas à la hauteur. Je n'ai aucune raison particulière de ressentir cela, j'adore ma fille et elle est tout à fait épanouie. Mais je suis prise de vertige devant Louison, si petite et vulnérable. De temps en temps, je revois la psy qui m'avait aidée après la perte de Talissa. Elle me suggère que c'est une sorte de «baby-blues» ! Je suis un peu sceptique mais l'idée me rassure. Si je suis atteinte par le baby-blues – sans chute hormonale ! - cela ne va pas durer. Toutes les nouvelles mères ont des angoisses. Et puis, je commence à réaliser que je supporte difficilement la vie en banlieue. Je me sens isolée, d'autant que je n'ose pas conduire ma voiture avec Louison. Je suis paralysée à l'idée qu'il puisse lui arriver quelque chose. Une certaine tension commence à s'installer, par moments, entre Paul et moi, nous sommes tellement absorbés par notre bébé que notre vie de couple est passée à l'arrière-plan... Un jour, en contemplant les voitures qui passent devant mes fenêtres, je me mets à avoir envie de plus d'espace et de verdure pour élever ma fille. J'en parle à Paul, qui ressent la même chose. Nous nous mettons à la recherche d'une maison à louer dans la campagne proche de Paris, et, en deux semaines, nous trouvons la perle : une maison à louer pour trois mois, à côté de Milly-la-Forêt, en pleine forêt, précisément. En investissant la maison, j'éprouve un formidable sentiment de libération. Le printemps commence, la maison est très agréable, et les balades alentour innombrables. Enfin, nous avons vraiment de l'espace à nous. Pas de voisins - ceux qui habitent au-dessus de chez nous, à Saint-Maurice, ont trois enfants et le bruit au-dessus de ma tête me tape nettement sur les


nerfs, que dis-je, me rend dingue, j’ai l’impression de vivre en communauté avec cette famille, j’entends le crayon du gamin tomber sur le plancher audessus de ma tête alors que j’essaie de bouquiner ; cinq minutes plus tard, ce sont les Lego qui tombent, bing, et ainsi de suite. Nous avons même proposé à ces voisins (gentils au demeurant, ils font des efforts quand même, l’ennui est qu’on ne remarque pas tellement la différence…) de leur payer de la moquette dans la chambre des enfants, qui est malencontreusement située juste au-dessus de la nôtre. Eh bien non, elle ne veut pas, bobonne ! La moquette, vous comprenez, c’est pas pratique à entretenir ! Je l’aurais étranglée ! Après ça, j’ai fait plein de bruit exprès aux heures où pourrait leur venir l’envie de se reposer… mis de la musique fort, etc… Je regrettais presque que Louison ne soit pas un bébé hurleur… Ce voisinage envahissant est l’élément déclencheur qui nous donne envie d’avoir une maison à nous. A Milly-la-Forêt, pas de famille hyperactive sur plancher résonnant, et pas besoin de s’autocensurer pour le bruit, à part lorsque Louison dort. Je mets de la musique à fond et je danse devant elle. Elle me regarde, étonnée et rigolarde ! Je réalise aussi que, depuis sa naissance, j'étais sous tension la plupart du temps, avec l'appréhension qu'il lui arrive quelque chose – vestige de ma vie avec Talissa. Ici, je me sens sereine. Et Louison apprécie beaucoup les balades en forêt... Elle se vautre dans l'herbe et gazouille de plaisir. Un jour, Paul suggère d'inviter sa mère à passer une semaine avec nous. J'approuve l'idée, c'est une bonne occasion de réunir grand-mère et petite fille. C'est important a priori. Je suis tout de même légèrement méfiante à l'idée d'habiter sous le même toit que ma belle-mère – j’ai impérativement besoin d’intimité avec ma fille. Mais enfin, pour quelques jours... Bellemaman arrive. Elle trouve l'endroit charmant et craque sur sa petite-fille. Les deux premiers jours se passent agréablement et puis... ça commence à coincer. Belle-maman est une personne très organisée, du genre à dresser la table une demi-heure avant le repas, à débarrasser à peine a-t-on reposé sa fourchette, à dégainer l'éponge plus vite que son ombre. Tout le contraire de moi, qui suis la nonchalance même : je n’ai pas hérité d’un seul des gènes de l’organisation.


Belle-maman est d'un naturel plutôt inquiet – pas du tout ce qu'il me faut en ce moment. Mais le plus agaçant est qu'elle me donne des conseils sur la manière d'élever Louison et ça, je ne suis pas prête à le supporter. Ses remarques ne sont pas méchantes mais tout ce qui concerne Louison est mon domaine réservé et je le protège jalousement. Si ma fille était née «normalement», je réagirais sans doute autrement. De plus, belle-maman et moi ne sommes d'accord sur presque rien... Je fais néanmoins des efforts non négligeables pour trouver des sujets de conversation lorsque je suis seule avec elle, ce qui relève de l’exploit ! Elle s'en va au bout de dix jours (les «quelques jours» se sont transformés en dix…). Cela a été long mais nous nous disons au-revoir affectueusement. Je l'aime bien au fond... jusqu'à ce que Paul m'apprenne qu'elle ne s'est pas privée pour me critiquer. A ses yeux, je suis une feignante de première... Le pire est que Paul prend son parti : selon lui, j'ai mal reçu sa mère, je lui ai laissé tout faire dans la maison. Je suis estomaquée. C'est faux, archi-faux. Paul et moi avons notre première vraie dispute depuis la naissance de Louison. Et ce, grâce à ma belle-mère ! Je suis blessée et consternée de constater que nous n'échappons pas au cliché archi-éculé de la belle-mère qui casse du sucre sur le dos de sa bellefille... Je nous imaginais au-dessus de ça ! Malgré tout, la suite de notre séjour à Milly nous satisfait pleinement. A notre retour à Saint-Maurice, notre décision est prise : nous allons nous mettre à la recherche d'une maison à la campagne, pas trop loin de Paris. Nous commençons à écumer l'Ile-de-France en quête de la maison de nos rêves. Ce séjour à Milly nous a convaincus que ce qu'il faut à notre petite famille, c'est définitivement une maison. Des amis à nous viennent d'en acheter une et la retapent. Cela nous paraît hautement désirable.


Au bout de plusieurs mois et de beaucoup de déconvenues, alors que nous ne sommes pas loin d'abandonner nos recherches, nous visitons une maison qui se trouve un peu plus loin de Paris que nous l'aurions désiré mais nous séduit complètement. Elle est située au bord d'une rivière et le paysage alentour est ravissant, très romantique. Après quelques hésitations, nous nous décidons. C'est un saut dans l'inconnu car ni Paul ni moi n'avons jamais habité la campagne mais nous sommes sûrs de faire le bon choix. Et puis, nous ne serons qu'à soixante kilomètres de Paris et à dix de Fontainebleau. Je suis irrésistiblement attirée par la maison et certaine que Louison va s'y épanouir. Quelques amis, cependant, se montrent sceptiques quant à notre capacité d'adaptation à une vie champêtre. Nous avons vendu l'appartement de Saint-Maurice sans regrets. Il a vu le début de notre vie avec Louison et, pour cette raison, j'y étais attachée mais, à présent, j'ai envie d'autre chose. Pas un instant, je ne me dis qu'il s'agit peut-être d'une fuite en avant... Vivre à la campagne, dans une maison à moi, avec mon compagnon et mon bébé... je n'en reviens pas. C'est mieux que tout ce que j'avais imaginé. Paris ne me manque pas du tout. Et puis, j'y vais de temps en temps. J'éprouve un incroyable sentiment de liberté. Plus de voisins qui crapahutent au-dessus de ma tête. A la place, nous avons des oies et des canards qui s'invitent dans le jardin et des écureuils qui grimpent aux arbres. C'est un bonheur de voir Louison trottiner sur l'herbe. Mes angoisses ont disparu. Mary, elle, n'a pas disparu de notre vie. Je l'appelle régulièrement – tous les trois ou quatre mois. Je le fais avec d'autant plus de plaisir qu'elle ne nous a jamais rien demandé, mais je sais qu'elle est heureuse d'avoir de nos nouvelles. Je ne pourrais, ni ne voudrais, couper brutalement les ponts. Je sais qu'avec le temps, nos liens se relâcheront mais, pour l'instant, garder le contact avec elle, entendre sa voix au téléphone, c'est important pour moi. Hélène, en revanche, a entretenu une relation beaucoup plus distante avec «sa» mère porteuse. Cela leur convenait à toutes les deux. Moi, j'ai besoin de savoir que Mary et sa famille vont bien. Cyril, le mari d'Hélène et notre avocat, nous conseille de commencer les démarches en vue de l'adoption de Louison. Elle a dix-huit mois à présent.


Nous allons demander l'adoption simple, moins difficile à obtenir que l'adoption plénière. Cyril ne peut évidemment pas expliquer au tribunal que Louison est née par mère porteuse ; il compte donc baser sa plaidoirie sur ce récit : Paul a eu une aventure extraconjugale avec une anglaise. Celle-ci est tombée enceinte et veut garder l'enfant... mais ne pas s'en occuper. Elle l'a confié à Paul et c'est moi, l'épouse magnanime, qui élève Louison depuis sa naissance. La mère n'a jamais eu de contact avec sa fille, ne veut rien avoir à faire avec elle, je souhaite donc l'adopter. Cette histoire est-elle plausible ? Je n'en sais rien. En tout cas, c'est la seule stratégie envisageable. Cyril a discuté avec la juge qui va instruire notre affaire et il la sent favorable à notre demande. Nous sommes confiants. Aussi, je suis loin de m'attendre à la décision du tribunal, qui tombe comme un couperet : l'adoption m'est refusée. Je tombe des nues, Paul aussi. Pourquoi ce refus ? Le motif en est que Mary n'est pas un danger pour Louison. Par conséquent, on ne peut lui retirer tout droit parental. Qu'elle n'ait jamais reçu Louison depuis sa naissance, cela ne compte pas. Cyril ne croit pas à cet argument ; pour lui, la juge a suspecté une histoire de mère porteuse. Je ne sais pas quoi penser. Je suis affreusement déçue. Pendant un moment, nous envisageons de faire appel. Mais Cyril estime qu'en l'état actuel des choses, cela ne changera rien. Il vaut mieux laisser passer un peu de temps et attendre que les mentalités évoluent... Dans un an ? Deux ans ? Dix ans ? Je mets Mary au courant de la décision du tribunal. Elle aussi est très déçue. Elle tient à régulariser au plus vite la situation. Mais que pouvonsnous faire de plus ? Dans l'immédiat, je ne peux pas dire que l'impossibilité d'adopter Louison change quoi que ce soit à mon existence. Paul, Louison et moi sommes au début de notre vie campagnarde et tout est beau... et vert. Je ne me focalise pas sur ce revers juridique. Louison grandit, elle est de jour en jour


plus magnifique, et vive, et espiègle. J'ai une chance extraordinaire de l'avoir. En embrassant son petit corps potelé, j'essaie d'imaginer la vie sans elle. Ce n’est absolument pas envisageable. La seule chose qui me manque un peu, et de plus en plus au fur et à mesure que les mois passent, c'est de partager des moments de ma vie de mère avec des copines. Car les miennes sont à Paris et je n'y vais pas tous les jours... Je fantasme sur des instants de complicité, des fous rires... Ma meilleure amie a une fille de trois ans plus âgée que la mienne et je ne la vois que très rarement. Avec Paul, ce n'est pas pareil. Il est absorbé par son travail et il n'a d'yeux que pour Louison... enfin, c'est ce qu'il me semble. Cela me contrarie mais je n’y prête pas trop d’attention. Pas encore… Ce qui me gêne davantage, c'est que j'ai régulièrement des maux d'estomac. Au début, je n'y avais pas prêté attention mais ils deviennent de plus en plus fréquents et douloureux. Je prends des médicaments qui me calment mais les douleurs reviennent systématiquement. Elles finissent pas se transformer en une espère d'aérophagie bizarre ; je les redoute tellement que j'hésite à sortir et à rencontrer des gens de peur que cela me prenne subitement. C'est obsessionnel. Sur les conseils d'une amie, je me décide, à contrecœur, à consulter un psy. Je dois somatiser quelque chose. Cette démarche ne me plaît guère, elle me rappelle une époque sinistre, celle d'après la perte de Talissa. Mais je m'y résous, je n'ai pas envie de laisser ces malaises gâcher ma vie et celle de ma famille. Des premières séances, il ressort que je n'ai peut-être pas fait le deuil de Talissa ; c'est bien possible. Et d’abord, que veut dire «faire le deuil» ? Oublier la perte ? L’accepter totalement ? La cicatrice s’est refermée physiquement, mais mentalement, elle sera toujours là à me tirailler de temps en temps...Et élever un enfant, né d'une mère porteuse, peut ne pas toujours se révéler évident… D’ailleurs, élever un enfant, même né « normalement», n’est PAS évident… Cela dit, parler, même entre deux hoquets, me fait un peu de bien... Avec le psy, j'expérimente une sorte de semi-hypnose relaxante. Sur le moment, cela me fait de l'effet. Mais dès que je suis de retour chez moi, pof, je hoquette à nouveau. Je subis des examens médicaux, rien à


signaler. J'opte pour des séances d'ostéopathie, qui me soulagent, mais l'effet ne dure pas longtemps. A la maison, je vis avec ces soubresauts incessants de mon estomac, plus ou moins violents selon les moments. Je mange de moins en moins, et toujours la même chose, des céréales et des légumes cuits. Je commence à obtenir la ligne filiforme dont j'ai toujours rêvé – quoique pas à ce prix ! Ma grande terreur est de ne plus arriver à m'occuper de Louison. J'y parviens à peu près cependant mais ma tranquillité d'esprit a disparu. Je suis sans arrêt sur les nerfs. Je culpabilise de ne pas être en forme. Paul subit cet état de choses, sans rien pouvoir y changer. Il essaie néanmoins de me remonter le moral... Dans cette perspective, nous décidons de faire ce dont je rêve depuis quelques temps et que je redoute tout autant : retourner en Grèce. Louison a presque trois ans. Je veux revoir, avec ma fille, le pays où je suis devenue mère pour la première fois, là où ma vie, ma vraie vie d’une certaine manière, a commencé. Et puis, Panos et Dimitra, les parents de la petite voisine d’hôpital de Talissa, nous ont invités. Ils ont une maison dans l’île de Lesbos. Nous sommes restés en contact avec eux pendant toutes ces années. Mais leur petite fille à eux les a quittés. Elle s’est battue, longtemps, et puis elle est partie. Lorsque Paul et moi l’avons appris, cela nous a bouleversés. Il semble que le destin de leur fille et celui de Talissa étaient tristement liés. Nous sommes partis. Lorsque l’avion entame son approche sur Athènes, je vois la ville s’étaler en-dessous. J’ai les larmes aux yeux, ce sont des larmes de joie. Je m’agrippe à l’accoudoir, la sensation de revenir chez moi m’envahit violemment. Ma ville, c’est ici. Et plus l’avion s’en approche, plus mon cœur se met à battre follement. Je ne me doutais pas que retourner à Athènes me ferait un effet pareil ; je suis surexcitée et sereine à la fois. Nous descendons dans le même hôtel où nous avons séjourné lorsque Talissa était à l’hôpital. Il n’a pas changé du tout. Je regarde ma fille, Louison, avec un sentiment de fierté et de joie immense. J’ai l’impression d’avoir jeté un pont entre le passé et le présent.


Athènes n’a pas changé non plus. Elle m’est tellement familière. Je suis chez moi. Je reconnais tout, les bruits, les odeurs, les couleurs ; je respire la ville, je m’en imprègne avec délectation. Je ne m’en étonne même pas, alors que je craignais que des souvenirs douloureux ne viennent me hanter. Mais non, Louison est là, elle a tout exorcisé. Je lui apprends à dire yassas ! (salut !), ka limera ! (bonjour !) aux grecs qui sourient à cette petite blonde si jolie et malicieuse… Le seul endroit que j’hésite à revoir est l’Hôpital Elena. Pourtant… il faut que je le voie. Je laisse Paul et Louison ensemble et je m’y rends. Je regarde, plantée de l’autre côté de la rue, la grande cour, les bâtiments, les gens qui marchent d’un pas vif… Ici aussi, rien n’a changé. Je ne ressens aucune tristesse ; au contraire, un sentiment de paix m’envahit. Je regarde une dernière fois ce lieu où ma vie a pris un autre cours, et je repars, pensive. En quittant Athènes, j’ai le sentiment d’avoir recollé les morceaux de ma vie ; et cela fait du bien. Enormément. Sur l’île de Lesbos, Panos et Dimitra nous accueillent. J’éprouve une certaine surprise en les voyant : ils ne sont pas les mêmes que dans mes souvenirs. Ils sont… plus beaux. Non, ce n’est pas exactement cela… je cherche ce qui a changé en eux. Voilà. Ils sont plus lumineux. L’aura d’angoisse qui les entourait à l’époque de l’hôpital a disparu. Ils sont chaleureux, débordant de gentillesse et pleins de tendresse pour Louison. Dimitra ne pourra probablement plus avoir d’enfant. Et chercher une mère porteuse ne paraît pas la tenter. Trop compliqué. Je le regrette pour elle, car elle a tout pour être une mère parfaite. Quel gâchis. Panos et Dimitra ont une maison belle, simple et harmonieuse, qui leur ressemble. Elle domine la mer et un paysage aride, comme je les aime, avec des champs plantés d’oliviers. J’y passerais volontiers le restant de mes jours… Ils nous font découvrir les environs, qui nous charment, et nous passons avec eux des moments délicieux, entre balades, bains de mer et discussions, le soir, sur la terrasse où, dès la tombée de la nuit, se développent des parfums merveilleux.


Nous profitons de leur hospitalité une dizaine de jours, puis nous les quittons avec regret. Ils ont craqué sur Louison, je crois qu’ils la garderaient volontiers quelques jours de plus ! Paul, Louison et moi allons, sur les conseils de nos amis, nous installer dans un autre village de l’île, un peu plus grand et plus touristique. Il est également encore plus beau. Et Louison ne pourrait mieux profiter de la vie qu’ici. Elle cavale dans les ruelles du village, enchantée, joue avec les petits grecs dans ces rues qui semblent avoir été construites pour le bonheur des enfants. Elle trouve même le moyen de se faire inviter à un anniversaire… Plus les jours passent, plus je me mets à penser que c’est ici, en Grèce, que nous devrions vivre. Ce sentiment s’accroît lorsqu’au retour, nous repassons quelques jours à Athènes. En France, je ne ressens pas un centième des plaisirs et de l’intensité des sensations que j’éprouve ici, et que je ferais partager à Louison si nous habitions dans ce pays. J’apprendrais le grec, j’inscrirais Louison à l’école française d’Athènes… Je n’en parle pas à Paul, à qui cela plairait aussi, j’en suis certaine, comme je sais aussi que ce rêve est – pour l’instant – irréalisable. Paul travaille en France et je n’entrevois guère de moyens de gagner notre vie ici… En quittant Athènes, je sens confusément que j’y laisse une possibilité de bonheur qui ne se représentera peut-être plus jamais. J’ai des racines ici, et je vais les couper. Ce sentiment n’est pas si étrange. Mon premier enfant est né ici ; cela s’est passé dans des conditions épouvantables mais… si cela n’avait pas été le cas, Louison n’existerait tout simplement pas. Mes maux de ventre ont presque disparu… Ce petit miracle ne dure pas : j’ose à peine y croire mais peu après mon retour, tout recommence et en pire… J’ai droit à des douleurs insupportables. Je panique, j’essaie tous les médecins à ma disposition pour trouver un remède miracle. Quand la douleur est trop forte, je me retrouve aux Urgences de l’hôpital le plus proche, ou bien j’appelle SOS Médecins. Tout cela prend des proportions ahurissantes. Un médecin, frappé de me voir dans une telle détresse


physique et psychologique, me lance : « mais partez, partez avec votre fille sous le bras ! Je hoche la tête. S’il savait… ma fille n’est pas la mienne légalement, je n’ai pas le DROIT de l’emmener sans le consentement de Paul, je pourrais être poursuivie pour… kidnapping ! Je suis coincée. Totalement coincée. La nuit, je m’assomme avec du Lexomil pour arriver à fermer l’œil. Le jour, je me dispute avec Paul qui ne comprend plus rien à ce qui m’arrive. Je lui reproche de se désintéresser de mon sort et de croire que j’en rajoute. En l’espace de six mois à peine, je suis devenue une malade chronique et je ne sais même pas ce que j’ai. Rien de très grave, comme un cancer, mais cela ne me rassure pas car mon état ne s’améliore pas, au contraire. Et plus je m’angoisse, plus mon ventre se rebelle. Je n’arrive pas à briser ce cercle vicieux. Ma relation avec Louison en souffre de plus en plus, je n’arrive plus à bien m’occuper d’elle. Paul s’exaspère, m’en veut et je me sens complètement impuissante. L’atmosphère entre nous est devenue exécrable. Du coup, je m’abrutis avec toujours plus d’anxiolytiques, ce qui ne m’empêche pas de dormir très mal. Paul et moi faisons chambre à part. Entre deux disputes, je me dis qu’il faut que cela cesse. Pour Louison. Je dois trouver un moyen de ramener mon corps à la raison, de revenir à la normale. J’entrevois une lueur d’espoir sous la forme d’un traitement dont je viens d’entendre parler et qui est censé purifier l’intestin. Je décide de le tenter, je n’ai rien à perdre ! Pour cela, il faut que je sois à Paris. Je loue un studio pour deux semaines. J’estime que cela me fera du bien de m’éloigner de l’ambiance délétère qui règne à la maison. Le traitement ne fait pas de miracles, mais je dois être patiente, il devrait agir à long terme. Louison me manque énormément. Lorsque Paul et elle viennent me voir, mon moral remonte en flèche. Paul me dit «la maison est bien vide sans toi». Enfin des paroles qui font du bien. A la fin des deux semaines, Paul vient me chercher, sans Louison qu'il a laissée chez sa nièce. Je suis contente de rentrer chez moi, sûre que mon état va s'améliorer. Mais c'est tout autre chose qui m'attend ! Paul m'annonce, de but en blanc, qu'il a une copine – une amoureuse. Je le regarde, ahurie. Je suis tellement


choquée que je ne trouve rien à dire. Je pouvais m'attendre absolument à tout – sauf à ça. Je n'arrive pas à proférer une seule parole sensée. Mon cœur bat la chamade. Paul m'annonce la mort de notre couple, de notre famille. En quelques secondes, tout mon univers s'est effondré. Je n'arrive pas à m'indigner. Paul n'en pouvait plus, il en avait assez de jouer le gardemalade, c'était trop pesant, donc voilà... Pauvre idiote que je suis, je n'aurais jamais dû quitter la maison. En deux semaines, Paul n'a pas perdu son temps. Nous passons prendre Louison. Elle, au moins, est heureuse de me retrouver. Dans la voiture, au retour, règne un silence épais, je ne parle qu'à Louison. En arrivant, je vois la maison d'un œil différent qu'avant mon départ. Elle me fait l'effet d'une prison. Les derniers mois que j'y ai passés ne m'ont laissé que des souvenirs pénibles, et ils me sautent au visage à peine ai-je franchi la porte. Ma vie dans cette maison est aberrante. Paul et moi vivons sous le même toit mais nous n'avons plus rien d'un couple. Sa copine – qui vit moitié dans le sud, moitié à Paris – et lui passent leur temps à s'envoyer des sms et à se téléphoner. J'ai l'impression d'être une intruse dans ma propre maison. Mes maux de ventre inévitablement ont repris de plus belle. Je ne cherche plus à y mettre fin, je me suis résignée à vivre avec. Et puis, le Lexomil que je prends à doses de plus en plus fortes me rend complètement apathique. Paul oscille entre l'amabilité et l'agressivité à mon égard. Lors de violentes disputes, il me lance : «tu n'es plus chez toi ici !» J'en reste sans voix et je n’ai même plus la force de riposter. Est-ce sa romance qui le fait devenir aussi infect, je ne le reconnais pas. Je n'éprouve plus rien pour lui, ces deux années où j'ai vécu la tyrannie de mon corps détraqué, nous ont inexorablement éloignés l'un de l'autre. Je trouve ça lamentable pour Louison. Parfois, je me dis que cette aventure ne durera pas, que ce n'est qu'une parenthèse, notre histoire ne peut pas se finir aussi misérablement... La parenthèse se prolonge, Paul a l'air sérieusement amoureux, au point qu'il envisage de présenter Louison à sa copine – ou l'inverse. Pour ça, il voudrait passer une semaine avec Louison chez cette fille dans le Sud. Il me demande mon avis... Je ne trouve pas d’arguments pour m’y opposer.


Louison va passer des vacances à la mer, elle sera loin de l'ambiance pesante qui règne à la maison, elle mérite bien ça. Paul dormira avec sa fille : elle ne sera pas le témoin d'effusions amoureuses. Sur ce point, ce seul point, je fais entièrement confiance à Paul. Mes réactions ont beau être très ramollies par les tranquillisants, j'ai les larmes aux yeux en embrassant ma fille au moment du départ. Louison pleure aussi, mais il est trop tard pour reculer. J'ai le sentiment que quelque chose d'irrémédiable est en train d'arriver. Dix jours plus tard, Paul et Louison sont de retour. Ils sont en pleine forme, ils ont passé de super vacances et, me dit Paul avec satisfaction «le courant est très bien passé entre Yaëlle, sa copine, et Louison». Ces mots me crispent immédiatement, je me raidis, sur la défensive. Je me passerais volontiers de ce «courant». Quelques instants plus tard, je découvre, sur une table, un petit livre que Yaëlle a offert à Louison. Cet innocent bouquin déclenche en moi un sentiment de malaise grandissant. J'ai une sorte de mauvais pressentiment. Louison est contente de me revoir mais lorsque je lui fais son câlin du soir, elle réclame aussi Yaëlle : je reste plantée, toute bête, incrédule et triste devant son lit, essayant de retenir mes larmes. Qu'a-t-il pu arriver pendant ces vacances pour que Louison ne puisse pas se passer de la présence d'une femme qu'elle ne connaissait pas dix jours auparavant ? Visiblement, cette Yaëlle a fait la conquête de Louison – et pas à moitié... Dorénavant, à la maison, nous sommes quatre : Paul, Louison, moi et la présence virtuelle de Yaëlle, une présence envahissante quand non seulement Paul, mais aussi Louison, parlent d'elle. Je ne peux rien faire pour modifier le cours des choses. Je me laisse entraîner vers ce qui est la fin irréversible de mon rêve de famille. Ingurgiter des anxiolytiques me rend la chose un peu moins insupportable et mon ventre, qui ne me laisse pas de répit, m'empêche de trop penser. La femme qui, durant quatre ans, a bataillé pour avoir un bébé, s'est métamorphosée en une véritable loque. J'ai cessé depuis longtemps de voir mon psy. Mon seul lien avec la


normalité reste ma meilleure amie et elle ne peut plus grand chose pour moi... Aussi, lorsque Paul me parle d'un appartement que connaît Yaëlle à Toulon, un appartement très agréable, pourvu d'un grand balcon donnant sur un jardin, dans lequel je pourrais m'installer, cela me paraît l'occasion idéale de m'échapper de ce huis-clos destructeur qui est ma vie depuis trop longtemps. Louison aura sa chambre, elle jouera dans le grand jardin... Et puis, il y aura le soleil et la mer qui vont me régénérer... Ma vie à la campagne sous le même toit que Paul n'a plus de sens. Deux semaines plus tard, je suis prête à déménager à Toulon.

Je débarque à Toulon au mois de mai. A Paris, il faisait beau mais lorsque je descends du TGV, la chaleur me tombe dessus brutalement. Je cligne des yeux, un peu hébétée. La lumière est aveuglante. J'aperçois Paul et Louison qui m'attendent sur le quai. Ils arborent un large sourire et Louison me saute dans les bras. Je suis très heureuse de la voir. Paul me serre contre lui ; je suis ravie de cet accueil chaleureux qui gomme un peu l'appréhension de mon arrivée dans le Sud. Nous partons vers ce qui va être ma nouvelle demeure. La résidence est située dans un beau et grand jardin fleuri. Je le balaie du regard. J'ai la très nette impression d'être dans un décor, tout cela n'a pas l'air réel. L'appartement me fait le même effet. En tout cas, il est clair, spacieux et pourvu d'un balcon de bonne taille. Louison, enthousiaste, sautille autour de moi. «Hein, maman, il est bien l'appart ?». J'acquiesce. C'est juste que je n'arrive pas du tout à m'imaginer vivant ici. Deux heures plus tard, Paul et Louison partent pour me laisser m'installer. Ils s'en vont, bien sûr, chez Yaëlle. Je m'assieds sur une valise et regarde autour de moi. Un début de panique me prend : que suis-je venue faire ici ? Tout m'est complètement étranger. La maison à la campagne, que je ne supportais plus, me manque déjà... Je passe les jours suivants à essayer d'apprivoiser mon nouvel environnement. Ce n'est pas facile. J'ai sans cesse l'impression d'être en plein rêve. Les calmants que j'ingurgite toujours y sont sûrement pour quelque chose. Seule la présence de Louison me


semble réelle. Il fait très chaud, trop chaud. J'ai l'impression de flotter... malgré mes inévitables maux de ventre qui, avec mon déménagement et le changement climatique qui s'ensuit, n'ont pas cessé. Ils se sont même plutôt aggravés à part les quatre ou cinq premiers jours car il se passe une chose que j'aurais pu prévoir : ici, à Toulon, je suis complètement paumée. Même si je ne suis qu'à huit cents kilomètres de Paris, j'ai l'impression de vivre sur un autre continent. Toulon me semble être une ville bizarre, très différente du Sud que je connaissais. Je n'ai plus aucun repère, personne à qui parler – à part Louison avec qui je vais la journée au parc en face de chez moi – cette appellation qui désigne mon appartement me paraît très largement injustifiée, je ne m'y sens pas du tout chez moi. Le soir, Louison retourne avec Paul chez Yaëlle, cette Yaëlle que je n'ai pas encore rencontrée. Vu mon état physique lamentable, Louison ne dort plus chez moi. Je commets là une première erreur, je laisse Louison s'intégrer dans l'univers de Yaëlle. Je suis devenue d'une passivité incroyable. Yaëlle, je la rencontre quelques jours après mon arrivée ; elle m'amène Louison. Je la reçois dans mon appartement. Je me suis longuement préparée à cette rencontre et je suis sur le qui-vive. Voici donc ma remplaçante. Je l’examine de la tête aux pieds et je découvre une jeune femme très grande, brune et assez baraquée. Je la trouve plutôt séduisante, dans le genre énergique, et plus jolie que sur la photo que m’avait montrée Paul. Mais, ce qui me frappe surtout, c'est que Louison semble fascinée par Yaëlle au point de faire à peine attention à moi. Même Yaëlle a l'air un peu gênée. Je suis choquée et peinée. Et je n’ai personne à qui en parler, ma meilleure amie me semble très loin à présent. J'essaie tout de même de rétablir un tant soit peu la situation, de ne pas me laisser repousser au second plan, mais j'ai perdu toute confiance en moi. Je me laisse couler, le cerveau anesthésié par les calmants. Je ne m'en rends pas vraiment compte. Louison est rentrée à la campagne avec son père. Elle va finir son année de maternelle. Yaëlle les rejoints régulièrement, elle va chercher Louison à l'école avec Paul, et même toute seule lorsque celui-ci travaille. Cela, je ne m’en doute pas…


De mon déménagement, j'espérais une onde de choc bénéfique, et c'est tout l'inverse qui se produit. Je suis paralysée par une angoisse diffuse, j'ai le ventre qui se tord en permanence. Je sors à peine de chez moi, je ne vais même pas à la mer... Le retour de Louison me met un peu de baume au cœur. Désormais, elle va vivre à Toulon, je vais bien finir par me retaper... Voir Paul et Yaëlle ensemble, lorsque je leur laisse Louison ou qu'ils viennent la ramener me fait un effet très bizarre. Leur couple me semble incongru. Paul est tout de même l'homme avec qui j'ai vécu quinze ans, sans parler de tout ce que nous avons traversé. Ils affichent un bonheur rayonnant. A côté d'eux, je me sens absolument misérable. Pour tout arranger, je me suis mise à grossir et je me trouve hideuse... Très rapidement, Yaëlle prend en main la vie de Louison. Elle dispose de tout ce qu'il faut : des copines pourvues d'enfants et, bien sûr, sa connaissance des agréments de la région. Et une voiture. Je suis contente que Louison s'amuse ; mes tripes rebelles sont toujours là pour me rappeler à l'ordre quand je pars longtemps de chez moi. Je n'ai pas la force de m'occuper de Louison comme il le faudrait, mais je n'arrive pas à renverser la vapeur et je m'enfonce chaque jour un peu plus dans mon état de malade chronique. Yaëlle, c'est Super Nanny doublée de Mary Poppins ; pas moyen de résister à sa dynamique emprise. Elle est présente sur tous les fronts : les loisirs de Louison, sa nourriture, elle commence même à lui acheter des vêtements. Je fais néanmoins une timide tentative pour éviter qu'elle ne dirige toute la vie de ma fille ; j'ai trouvé un cours de danse pour enfants dans mon quartier et j'en parle à Yaëlle ; celle-ci s'écrie avec véhémence «ah non, non, moi j'ai une copine qui est une super prof de danse !», comme s'il était hors de question que Louison fréquente un cours dégoté par moi. Je reste interloquée devant son ton catégorique. On dirait un adulte qui réprimande un enfant parce qu'il a dit une bêtise ! Assez décontenancée, je lui jette un regard en biais mais je ne trouve rien à dire. Et puis que dire à une personne qui donne autant de sa personne et


de son temps à ma fille ? Si j’avais été dans mon état normal, je l’aurais remise à sa place sans ménagements. Oui… Mais mon état est tout sauf normal… Et de plus, Yaëlle vient de monter une bouteille de gaz hyper lourde dans mon appartement… Elle manque peut-être de tact, certes, mais elle est serviable… La rentrée des classes arrive. Aller chercher Louison à l'école, c'est une bouée à laquelle je me raccroche. Au moins, j'ai une occupation régulière, si minime soit-elle, mais je ne suis pas capable de grand chose d'autre. J'aime prendre ma fille à la sortie de l'école. Ce que je ne réalise pas, c'est que j''ai une allure de plus en plus improbable, j'ai grossi, je m'habille comme un sac, de plus je n'ai pas l'air très éveillé. Je l'apprendrai plus tard de la bouche d'une copine à qui je demande à quoi je ressemblais : «eh bien, à quelqu'un qui prend du Lexomil à hautes doses» me répond-elle du tac au tac… Je vis dans une bulle que je n'arrive pas à faire éclater. Cette mère tente de m'inviter à boire un verre, à aller au square avec elle. Peine perdue, je me sens incapable d'avoir un semblant de relation sociale. Louison va avoir cinq ans. Paul et moi avons envie de lui offrir une fête avec d'autres enfants, mais où ? Nous envisageons un lieu en terrain neutre : chez moi, c'est un peu petit et puis il y a des voisins avides de calme. Chez lui, c'est avant tout chez Yaëlle. Nous n'avons pas encore trouvé l'endroit idéal, Paul est reparti de Toulon, lorsque Yaëlle m'annonce, l'air ravi, que la fête va se dérouler chez elle. Elle a prévu tout un tas d'animations, une magicienne, etc... «Ah, dis-je, c'est super !» Tout en pensant que j'aurais cent fois préféré que l'anniversaire se passe ailleurs. Mais enfin, c'est gentil à elle d'organiser tout ça. Nous sommes à deux semaines de l'anniversaire et je compte proposer à Yaëlle de l'aider, le temps venu. Mais avant que j'aie l'occasion d'offrir mes services, j'apprends de la bouche de Paul que je me suis «invitée» sans gêne et sans scrupules, que Yaëlle n'avait aucune intention de m'y faire participer, je n'avais qu'à organiser une fête de mon côté et est-ce que je la prendrais pour ma bonne par hasard ?


Oh là, me dis-je avec ce qui me reste de lucidité, qu'est-ce que c'est que ce pataquès ? Si Yaëlle ne veut pas que je sois présente à la fête, pourquoi m'en a-t-elle raconté le programme en long et en large ? Est-elle sadique ? Il s'agit de ma fille tout de même... Enfin, après moult tractations diplomatiques entre Paul, Yaëlle et moi, je suis «autorisée» à participer à la fête... Mais le jour venu, je n'y participe pas vraiment : j'y «assiste» plutôt, même si j'essaie d'aider Yaëlle. Celle-ci est en son royaume, ses amies sont venues l'aider, l'une d'elle joue la magicienne... Louison est aux anges, les enfants s'amusent comme des fous, je suis contente pour eux... et je pourrais aussi bien être ailleurs, personne ne s'en apercevrait. Même pas Louison peut-être. Je suis devenue transparente. Avec cette fête d'anniversaire, Yaëlle est devenue incontournable. Et moi, de plus en plus consciente que je deviens accessoire. Du moins, c'est ce que je crois être, car, aux yeux de Yaëlle, je ne le suis peut-être pas assez. Un jour, je décide de raccourcir un peu la coiffure de Louison. Yaëlle qui s’arrête en voiture, en bas de chez moi quelques instants plus tard, tombe en arrêt devant ma fille et écarquille les yeux. - Elle est jolie sa coupe, non ? dis-je gaiement. - Mais... comment je vais pouvoir lui faire des nattes maintenant ? s'exclame-t-elle, agressive, visiblement traumatisée par la vue de la nouvelle Louison. - Eh bien, tu n'auras qu'à lui faire des petites couettes ! - Des petites couettes, des petites couettes, c'est ça, je vais lui faire des petites couettes !» se met-elle à glapir, d'une voie suraigüe. Je la regarde, médusée. Un éclat de rire s'étrangle dans ma gorge, Yaëlle est hystérique, les yeux exorbités. Je ne l'ai jamais vue comme ça, on dirait une dingue ! Pourquoi se met-elle dans un état pareil ? Est-ce qu'elle craque à force de s'occuper de Louison ? Ou est-ce un trait de son caractère qui se révèle ? Ce sont les questions que je me pose encore, ahurie, après son départ. La


confiance que je lui portais commence à se fissurer mais je ne suis pas en état d'avoir la seule réaction adéquate : pousser un bon coup de gueule pour qu'elle se calme. La certitude de mal m'occuper de ma fille me ronge chaque jour un peu plus... et mon état se détériore en parallèle. Trois mois plus tard, c'est mon anniversaire qui arrive. Je n'ai aucune envie de le fêter mais Louison m'offre des dessins, j'adore toujours ses dessins et voir sa bouille réjouie me fait chaud au cœur. Paul, lui, m'offre une boîte pas même emballée (plus tard, il m'explique qu'il les a achetées au dernier moment pour les cacher à Yaëlle : celle-ci s'offusquerait qu'il m'offre un cadeau). Je n'en reviens pas : est-ce de la jalousie ? Comment pourrait-elle être jalouse d'une femme dans un état aussi lamentable ? A côté d'elle, je suis une loque. Mon moral est si bas que je suis touchée par ce cadeau qu'en temps normal j'aurais trouvé hyper minable et que je lui aurais renvoyé en pleine figure. Et deux mois plus tard, je me retrouve entre les murs d'une clinique où cohabitent des dépressifs, des alcooliques, des toxicos et autres échantillons de la détresse humaine... une clinique psychiatrique. Je n'y suis pas arrivée de ma propre initiative. C'est Paul qui a trouvé ce moyen drastique de me faire revenir, si possible, à la normalité. Yaëlle lui a conseillé cette clinique et s'est débrouillée pour m'y faire admettre. Je suis partie pour la clinique avec Paul. Mon état est pire que jamais, mes maux de ventre ont empiré et je suis paniquée à l'idée de me retrouver dans une clinique où l'on soigne les maladies psychosomatiques, telle que me l'a décrite Paul, pour édulcorer la réalité. C'est donc dans une clinique «normale» que je pense me rendre. L'idée que je m'en fais est très vague. Au bout d'une route en lacets dans un joli paysage, nous arrivons devant un bâtiment moderne, entouré d'un grand jardin. Il n'a rien de sinistre. Le hall de la clinique ressemble à n'importe quel hall de clinique, pas particulièrement glauque. Il est quasiment désert.


Un infirmier nous reçoit, nous fait remplir les papiers d’admission. Il est jeune et à l’air gentil. C’est un peu rassurant. Il nous conduit à la chambre qui m’est dévolue. J’entre, je balaie la pièce d’un regard et mon humeur dégringole d’un coup. Ma chambre est sinistre. Peinture maronnasse aux murs et mobilier plus que sommaire. Je me demande bien comment je vais pouvoir reprendre goût à la vie dans un univers aussi laid. Naïvement, je demande : il n’y a pas de télé ? Non, il n’y en a pas ! Où est-ce que je me crois ? A l’hôtel ? Le psychiatre arrive et se présente ; c’est un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux poivre et sel, et l’air plutôt affable. Il fait sortir Paul de la chambre et me pose un tas de questions en prenant des notes. Je m’efforce de répondre de façon cohérente, ce qui me demande un effort considérable vu mon état de panique hébétée. L’entretien dure environ un quart d’heure puis le psy s’en va et me laisse seule avec Paul. - «Ne t’en fais pas, me dit celui-ci, tout va bien se passer, on va bien te soigner, tu ne vas pas rester longtemps ici, tu repartiras en pleine forme…» J’acquiesce machinalement. Une fois Paul parti, je suis prise d’une angoisse incontrôlable : qu’est-ce que je vais devenir seule ici ? Dès le lendemain, je ne me pose plus cette question. Je n’ai qu’à me laisser porter par l’organisation qui règle, presque heure par heure, la vie des pensionnaires. Réveil, prise de médicaments, repas, balades dans le parc, télévision (dans la salle commune !), coucher… Tout est minuté. On m’a confisqué mes drogues personnelles pour m’en fournir d’autres, ce qui fait que je suis en permanence dans un état à la fois vaseux et surexcité. Je dors à peine et, au bout de quelques jours, je me mets à sombrer dans une paranoïa délirante. Je m’imagine que la nourriture (pas fameuse, il est vrai) est droguée, car je lui trouve un drôle de goût, et que je ne vais jamais sortir d’ici car je suis tombée dans une secte ! Je détecte aussi une drôle d’odeur dans la clinique… Le psychiatre, constatant mon état, arrête aussitôt de me faire ingurgiter des antidépresseurs. Le rituel de prise de médicaments me fascine ; les premiers jours, je le trouve hallucinant. A heures fixes, tous les patients font la queue à l’espèce


d’infirmerie pour recevoir, sur un petit plateau, leurs doses de drogues, de la main de l’infirmier, tels des chrétiens qui vont recevoir l’hostie à la messe. Ce qu’ils font, d’ailleurs, avec autant de ferveur que des croyants… Certains ont une bonne ration de médicaments – ce sont les plus atteints – d’autres, comme moi, sont chichement pourvus. En tout cas, le nouveau traitement que mon médecin m’a concocté s’annonce éprouvant, car je n’arrive quasiment pas du tout à dormir. Ces somnifères que l’on m’administre ne me font aucun effet, tellement j’ai ingurgité de Lexomil ces derniers temps. Au bout de quatre jours d’insomnie, le psychiatre décide de passer au stade supérieur et me fait prendre une autre drogue, du Loxapac – tel est son nom. Et, en effet, cette nuit là, je dors comme une bûche. En début d’après-midi, cependant, je commence à avoir une sensation bizarre : mes doigts se recroquevillent tout seuls ; je regarde, incrédule, mes mains se mettre à ressembler à celles de la sorcière de Blanche-Neige, aux doigts crochus, sans pouvoir contrôler le phénomène… Bah, ça va passer, me dis-je, sans m’affoler outre mesure. Mais cela ne passe pas du tout : au contraire, l’effet empire… Je commence à m’alarmer, j’appelle une infirmière qui m’examine, fronce les sourcils et va sans plus attendre chercher un médecin. Mon psychiatre arrive et immédiatement son diagnostic tombe : je fais une réaction au Loxapac. Il faut me faire une piqûre d’antidote. Il me rassure et j’essaie de me calmer mais mon corps se met à échapper à tout contrôle : ma mâchoire se met à vivre sa propre vie et à se dissocier du haut de mon visage comme si elle allait se décrocher, sans que je puisse l’en empêcher, mes mains se tordent de plus en plus… Une panique folle me saisit, je sens que ma mâchoire va se décrocher, je le sens nettement, ça fait horriblement mal, mes bras se tordent, je vais crever ! Je crois vraiment que cela va mal finir… Deux infirmiers sont à mes côtés, me donnent un calmant, essaient de me rassurer… Durant les quelques minutes de répit que me laisse mon corps de temps à autre, une pensée me traverse comme un éclair, et je me mets à crier ! Je fais une crise d’épilepsie ? Non ! Non, fait l’infirmier, ce n’est PAS une crise d’épilepsie, je vous le jure, c’est la réaction au Loxapac ! Je suis folle de terreur. Je n’arrive plus à articuler un mot et en plus… je me mets à baver ! Et ma mâchoire qui devient de plus en plus folle… Cela fait


un mal épouvantable, j’ai l’impression d’être en plein film d’horreur. J’essaie d’en rire : je dois donner un spectacle ahurissant, meilleur que Linda Blair dans l’Exorciste… Les infirmiers se relaient à mes côtés, me tiennent les mains. Ce que j’ignore, c’est que la clinique est en ébullition, car ils n’ont PAS l’antidote et on est allé le chercher dans une pharmacie, je ne sais où… L’absence de ce produit a mis mon psy dans une colère noire. Plus tard, lorsque je serai mise au courant, j’éprouverai des doutes quant au professionnalisme de la clinique… Pendant ce temps, avec ma mâchoire qui se disloque et mes bras qui se tordent, je vis un des pires moments de mon existence. Je commence à me dire que je vais mourir là, tout connement, car qu’est-ce qui arrive quand on a la mâchoire qui se décroche ? J’aimerais bien tomber dans les pommes, au moins je ne sentirais rien… Trois heures, cela dure trois heures qui me semblent être trois jours, avant que n’arrive l’infirmier avec une seringue qui contient l’antidote. Jamais, je n’ai subi une piqûre avec autant de bonheur. L’antidote met tout de même une bonne heure et demis avant de faire son effet, mes symptômes diminuent graduellement ; peu à peu, je reprends le contrôle de mon corps, et, surtout, de cette mâchoire dingue qui veut aller dans tous les sens, et commence à se calmer. Le soir, je suis redevenue normale. Le psychiatre m’a juré que je n’aurai aucune séquelle de cette crise, laquelle a un nom compliqué que j’oublie aussitôt. La réaction que j’ai faite au Loxapac est, paraît-il, très rare. Eh bien oui, dis-je au psy, mais voyez-vous, tout ce qui m’arrive est rare… tout en pensant : mais quelle saleté de produit m’avez-vous administré ? - «Vous avez fait un «bad trip», me fait le psy avec un sourire mi-figue miraisin. Et lui, a-t-il des séquelles d’une jeunesse baba-cool ? me dis-je en le regardant avec méfiance… En tout cas, tous les patients du Service où je me trouve sont au courant de ma mésaventure. L’une d’elles réagit vivement, elle écarquille les yeux :


«mais le Loxapac est un neuroleptique puissant» s’exclame-t-elle «pourquoi t’a-t-on donné ça ?» Elle a l’air de savoir de quoi elle parle, même si, par ailleurs, elle semble assez sérieusement perturbée. Je ne sais pas de quoi elle souffre exactement mais tantôt elle fait preuve d’une lucidité, d’une intelligence et d’une sensibilité étonnantes, tantôt elle est une loque hagarde, errant dans les couloirs, essayant de taper une clope aux autres patients. Le bruit court qu’elle est schizophrène. Je peux imaginer comme cette femme avait pu être brillante avant les ravages de la maladie. Je suis consternée et fascinée à la fois. La nuit qui succéda à ma «crise», je fis un rêve, le plus net de tous ceux que j’aie jamais fait, gravé pour toujours dans ma mémoire. Je me tenais face à deux immeubles gris, étroits et très hauts, reliés entre eux par une étroite passerelle, située presque au sommet de ces immeubles. Je me mis à monter les escaliers de l’un d’eux, jusqu’à la passerelle sur laquelle je tentai de m’avancer pour rejoindre l’autre bâtiment mais, paralysée par la peur, j’étais incapable de mettre un pied devant l’autre… Je restai donc là, immobile, regardant l’immeuble en face de moi et le vide en dessous… Ce rêve m’obséda longtemps. Signifiait-il que, dans la vie, je n’arrive pas à franchir l’étroit et périlleux passage qui me mènerait là où je désire aller, que je dois surmonter mes appréhensions, vaincre mes peurs pour atteindre mon but…? Et mon seul but, pour le moment, est de me rétablir pour «récupérer» ma fille, ce qui ne me paraît pas du tout aisé… Ce rêve signifiant sûrement d’autres choses encore, mais je n’ai jamais eu recours à un psy pour l’interpréter, et ce ne sont pas les quinze minutes que celui de la clinique me consacrait chaque matin, qui auraient suffi à m’éclairer. A partir de cette mésaventure, mon état d’esprit change. Je commence à observer mes compagnons d’infortune (de détention, pourrais-je dire, car nous n’avons pas le droit de franchir les limites du parc – ce qui est un peu normal ! J’imagine une bande de dépressifs et d’illuminés en goguette dans la campagne varoise…).


Je constate avec étonnement que la plupart ont l’air tout à fait normal. Juste un peu fatigués, ce qui est inévitable quand on passe ses journées enfermé. J’écoute leurs conversations, je me mets à bavarder avec certains. Il y a pas mal d’alcooliques en cure de désintox et autant de dépressifs. D’autres ont fait une TS (tentative de suicide). Les raisons de ces dépressions, de ces TS ou de l’alcoolisme sont souvent tristement banales : problèmes familiaux, ruptures sentimentales, deuils ou crises existentielles. Un des patients a un TOC (trouble obsessionnel compulsif) vraiment bizarre : il n’arrive jamais à finir ce qu’il a commencé… même la vaisselle ! C’est un prof, et ce TOC l’empêche bien sûr d’exercer son métier et d’avoir une vie normale… Il est parfaitement lucide quant à son état. Et moi, je découvre, sidérée, des troubles mentaux étranges et insoupçonnés… Tout cela me fait réfléchir. J’ai peut-être eu de la chance, après tout, de ne souffrir «que» de maux de ventre et d’abuser du Lexomil… Avec tout ce que j’ai subi depuis huit ans, j’aurais, moi aussi, pu faire une TS, ou bien devenir vraiment schizo, comme Fabienne, la femme qui m’a alertée sur le Loxapac, ou d’autres – rares fort heureusement –véritables zombies qui me font froid dans le dos lorsque je les croise. Seule Louison m’a empêchée de sombrer. Depuis sa naissance, tout le monde, Paul le premier, me considérait comme une femme comblée. Et je l’étais, au début. Mieux que comblée, émerveillée de la chance qui m’avait été donnée en la personne de ce second enfant inespéré. Puis, mes fantômes m’ont rattrapée. Les fantômes, quand on les ignore, ne vous loupent pas, tôt ou tard. Pour la première fois, je commence à me déculpabiliser – grâce à une jeune psychologue avec laquelle je parle, et que je trouve plus efficace que mon psy en chef ; je me fais la réflexion que, si j’avais pu adopter Louison, je n’en serais peut-être pas là : je commence seulement maintenant à envisager les choses sous cet angle. Et puis, discuter avec mes nouveaux copains barjots me fait plus d’effet que les micro séances avec le psy en chef. Je me balade régulièrement avec l’un deux, marchant à pas prudents comme une petite vieille à travers le parc. Truffé de pentes caillouteuses, celui-ci est terriblement casse-gueule, et me paraît spécialement conçu pour éliminer les pensionnaires les plus mal en point, à la démarche chancelante, assommés par les médicaments.


Avec Thierry, le résident avec qui j’ai sympathisé, nous rions beaucoup, c’est la meilleure des thérapies. Nous rions des médecins, des infirmiers, des pensionnaires et, surtout, de nous-mêmes, embarqués sur cette galère. Nous nous lamentons sur la nourriture, globalement infecte. Cet endroit est une vraie micro société. C’est un mélange d’asile et de club de rencontres : des liens se nouent, pas mal de pensionnaires draguent ouvertement – ce qui nous met en joie. Certains sont carrément chauds, les médicaments n’ont pas réussi à anéantir leur libido ! On me fait des avances – avec la dégaine que je me trimballe, c’est un exploit… Quant aux infirmiers, la plupart sont sympas, d’autres franchement désagréables, de vrais kapos. Au début, cela me perturbe puis j’en prends mon parti : il suffit de savoir les manœuvrer. Parfois, j’ai Louison au téléphone. Elle ne comprend pas trop ce que je fais ici. Pour la Fêtes des Mères, elle vient me voir avec Paul. Elle a préparé un poème et me le récite fièrement. Cela me fait pleurer, je réalise à quel point je l'aime, combien elle me manque… Elle est vraiment incongrue dans cet endroit ; pourtant, il y a d'autres enfants qui viennent rendre visite à un parent. Si elle est déconcertée de me voir dans cet univers étrange, elle n'en laisse rien paraître. Nous jouons à cache-cache dans le jardin ; tout le monde craque sur elle, les malades comme le personnel médical ! Un infirmier s’exclame : « tu ne l’as pas ratée, ta fille» ! Je souris d’un air faussement modeste. S’il savait que mes gènes n’y sont pour rien… mais sa remarque me fait toucher du doigt – s’il en était encore besoin – à quel point Louison est un cadeau du ciel. Je n'ai qu'une envie : m'enfuir de la clinique avec elle et Paul. A leur seconde visite, j'ai une permission de sortie ; nous allons tous trois nous promener dans le village voisin. Je me sens bien mieux, mes maux de ventre ont presque disparu, je serai bientôt libérable... Thierry aussi, d’ailleurs. Il est censé souffrir de «troubles bipolaires». Jamais, avant de mettre les pieds dans cette clinique, je n’avis entendu parler de cette pathologie (qui, en gros, vous fait passer de la dépression à une exaltation ou un enthousiasme injustifiés). En fait… lorsque je revois Thierry, après


notre sortie de clinique, il m’informe qu’il n’était nullement bipolaire, mais simplement dépressif. La psychiatrie n’est pas une science exacte, loin s’en faut… Trois semaines après mon arrivée, je peux quitter la clinique. Mon psy est satisfait : ma «réhabilitation» s'est bien passée, je me suis, paraît-il, «resocialisée» ; il peut me relâcher dans le monde (avec quelques médicaments de secours quand même...). Je m'en tire à bon compte. Il y a pas mal de pensionnaires qui ont passé des mois ici sans parler de ceux qui refont périodiquement un séjour... Je me jure de ne jamais faire partie de cette catégorie-là. Je quitte la clinique toute seule, en taxi, car Paul – qui n'est pas à Toulon – n'a pas pu venir me chercher ; Thierry s’inquiète de me savoir ainsi catapultée hors de notre univers protégé. En effet, le retour dans le monde normal me cause un choc. Je suppose que cela doit être un peu pareil pour un détenu sortant de prison. Après trois semaines passées en huis-clos, je suis complètement désorientée. J'ai l'impression qu'il est inscrit en gros sur mon front «je sors d'une clinique psychiatrique». En fait, je suis juste un peu défraîchie ce à quoi je m'efforce de remédier en me coiffant et m'habillant le mieux possible. Dans une superette, je tombe sur Christine, cette mère d'une copine de Louison qui essayait régulièrement de m'inviter, sans succès : elle me salue chaleureusement, je fais de même, sincèrement cette fois. Cela fait du bien de croiser des visages amicaux, avant je ne les remarquais même pas. Je retrouve Louison au bout de deux jours, le temps que Paul revienne à Toulon. En son absence, comme d'habitude, elle est restée avec Yaëlle. Je rejoins Louison et Paul au square. J'aperçois Louison qui fait du vélo avec énergie. Elle est contente de me revoir mais ne manifeste pas plus d'émotion que si je m'étais absentée pour un week-end ! Sur le moment, je suis un peu vexée, puis je trouve rassurant qu'elle ne soit pas plus perturbée que ça par mon séjour de trois semaines en clinique : elle ne réalise pas ce que cela représente... mais elle me demande néanmoins si


j'ai toujours mal au ventre et si je prends encore des médicaments, ce à quoi je réponds que je vais beaucoup mieux. Satisfaite, elle retourne pédaler à toute allure en criant «regarde, maman !»… Sa vitalité me regonfle le moral. Je n'ai qu'une hâte, rattraper tout ce temps où j'ai vécu une vie diminuée. Je sais que cela ne va pas être facile. Mon premier objectif est de m'occuper de Louison et d'aller la chercher à l'école avec une autre apparence que celle d'une somnambule. Je m'efforce de me faire un look présentable. Cela n’est pas évident, car je ne rentre plus dans aucun des vêtements que je portais à mon arrivée à Toulon. J'arrive tout de même à améliorer ma coiffure et ma couleur de cheveux indéfinissable ; au moins, je n'ai plus le regard brumeux procuré par l'abus de Lexomil. Le monde extérieur ne me terrifie plus, même si je sens qu'il faudrait peu de choses pour me déstabiliser... J'ai prévenu Paul que j'allais chercher Louison à l'école. Aussi, suis-je surprise, en pénétrant dans la cour, de voir Yaëlle ; elle marche résolument dans la même direction, le bâtiment des maternelles. Nous nous saluons. Les parents attendent devant la porte de la classe, en file indienne, pour récupérer leur progéniture. Je me place au bout de la queue, qui forme un coude avant de longer le bâtiment. Lorsque j'arrive à la hauteur de ce coude, Yaëlle, qui se trouvait derrière moi, me dépasse pour se mettre devant moi, effectuant ainsi une sorte de queue de poisson... et se place la première devant la porte de la salle de classe. Je la regarde, complètement interloquée ; elle m'ignore, le regard fixé droit devant elle. Qu'est-ce qu'il lui prend ? On dirait bien qu'elle veut m'empêcher d'approcher Louison... Elle m'a presque bousculée. J'ai beau être d'humeur très pacifique, et encore un peu affaiblie psychologiquement, une bouffée de colère me submerge devant cette attitude agressive… et incompréhensible. Mon ancien et authentique moi refaisant surface pour quelques minutes, il me prend l’envie subite de lui écraser gentiment un pied, histoire de lui rendre la politesse. Mais je m’abstiens. Je me plante à côté de Yaëlle et nous attendons ainsi côte à côte que Louison franchisse la porte. Elle n’a pas l’air étonné de nous voir toutes les deux et quitte l'école, encadrée par Yaëlle d'un côté et moi de


l'autre, pour se retrouver devant la voiture de Yaëlle garée quelques mètres plus loin. Je l'embrasse et la regarde partir. Louison ne dort pas avec moi. Je sors tout juste de la clinique, je n'inspire pas confiance à Paul, je peux le comprendre. Moi-même, je n'ai pas l'impression d'avoir retrouvé toutes mes capacités. Je rentre chez moi en marchant à toute allure, très énervée contre Yaëlle. Evidemment, j'ai passé trois semaines dans une clinique psychiatrique mais ce n'est pas une raison pour essayer d'intercepter ma fille avant moi, et d'une manière aussi brutale. Je ne suis quand même pas une dangereuse psychopathe. Qu’est-ce qu’elle s’imagine, que je vais me précipiter sur Louison et la mordre ? Ou la pousser sous une voiture ? Le bizarre trio que nous formons, Paul, Yaëlle et moi, ne semble pas du tout déranger Louison. A la fête de fin d'année de l'école, nous sommes là tous les trois, Paul et Yaëlle bras dessus bras dessous, et moi. Je me passerais volontiers de la présence de Yaëlle mais elle est incontournable, c'est une évidence. Louison court après elle pour lui demander des billets de tombola, de l'argent pour les jeux, bien davantage qu'à moi et même à son père... Paul et Yaëlle, assis côte-à-côte, l'air ravi, regardent le spectacle des enfants ; je suis quelques quelques rangs derrière, essayant de masquer mon malaise en bavardant avec Christine, la seule mère que je connaisse un peu. Tout le monde est en famille ; moi, je me sens comme un mouton à cinq pattes. Et pourtant, j'ai enfin l'impression de marcher sur mes deux jambes et les yeux grands ouverts. A un moment, je croise le regard de Yaëlle, posé sur moi, alors que je fais des sourires à un bébé dans sa poussette. Elle me fixe d'un œil inquisiteur et j'ai la très nette sensation qu'elle essaie d'évaluer le genre de personne que je suis en train de devenir – ou de redevenir. Quelqu'un de différent dans tous les cas et potentiellement incontrôlable...

Je suis soulagée quand arrive la Rentrée des Classes. Si ce n'est que l'inscription de Louison dans sa nouvelle école - elle quitte la maternelle pour l’école primaire - vient me rappeler ma situation irrégulière : dans la


case «parents» du formulaire, je ne dois pas écrire mon nom, mais celui de Mary. Le mien figure seulement dans la liste des «personnes à avertir en cas de problème» juste à côté de celui de Yaëlle... Bah, me dis-je, ce n'est pas bien grave. Après tout, le directeur de l'école n'est pas censé connaître mon nom, je peux très bien m'appeler Mary Murray et être d'origine anglaise, d'autant qu'il a certainement des choses plus importantes à faire que de mémoriser les noms des parents... Tout de même, cette clandestinité forcée me tape sur les nerfs plus que je ne veux me l'avouer. Cela fait cinq ans que cela dure... et aucun changement ne s'annonce. Et maintenant que Paul et moi sommes séparés, la situation m'est encore plus pénible. Des parents, dans cette école, je n'en connais aucun. Christine a déménagé avec sa famille dans un village – celui-là même où se trouve ma chère clinique ! Elle est la seule, avec Naïla, sa copine, à qui j'ai raconté mon histoire – tout, depuis le début, depuis Talissa, un jour que j'étais trop triste de voir Louison partir avec Yaëlle. Elles en sont restées bouche bée et me regardent désormais d'un nouvel œil. J'apprécie beaucoup Christine, elle est chaleureuse et elle a du caractère. Elle a su trouver les bons mots pour m'aider à remonter la pente quand je n'allais pas bien. Et elle n'éprouve pas une sympathie démesurée pour Yaëlle !... Je n'ai plus remis les pieds dans ma maison à la campagne depuis mon arrivée à Toulon. Elle me manque un peu, malgré les souvenirs détestables que je garde des derniers temps de ma vie là-bas. D'autres, plus gais, viennent s'y superposer. Ici, je n'ai pas d'attaches, alors j'en arrive à regretter cette maison de Seine-et-Marne qui concrétisait un rêve – un rêve qui a tourné court très vite. Je ne retournerai sûrement jamais là-bas, et cette maison, je ne peux pas la payer. C'est Paul qui s'en charge. Aussi, ne suis-je pas extrêmement surprise lorsqu'il me propose de la racheter – sur les papiers, la propriétaire, c'est moi. Pourtant, j'accuse le coup. Vendre la maison, c'est couper le dernier lien qui me rattache à mon passé. C'est matérialiser ce qui se termine par un échec, celui d'une vraie famille, difficilement construite, et qui s'est dissoute en quelques courtes années. Pourtant, je suis au pied du mur, je n'ai pas de quoi garder la maison. Si je la vends, je vais renflouer mes finances moribondes et si Paul me l'achète, Louison ne sera pas privée de


cet endroit qu'elle aime, où elle a ses repères ; lui-même pourra continuer à travailler dans le studio d'enregistrement qu'il y a aménagé.

Et puis, j'y aurai accès si je le désire, Paul me l'a promis. Garder un pied dans cette maison, ce n'est pas négligeable. Néanmoins, il y a un problème, et de taille : Paul ne peut pas acheter la maison tout seul, bien que j'accepte de vendre ma part à un prix inférieur à sa valeur et qu'il s'engage à me donner petit à petit le reste de la somme. Il lui faut trouver quelqu'un d'autre avec qui contracter l'emprunt. Après avoir fait le tour de tous ceux qui pourraient être intéressés – ils sont très peu – il ne reste qu'une seule personne : Yaëlle... Je refuse tout net. Je ne vais pas vendre ma maison à la femme qui a déclenché ma séparation d'avec Paul et dont le moins que je puisse dire est qu'elle m'inspire une sympathie très modérée – même si elle a fait beaucoup pour Louison ! Ce serait assez malsain et d'une cruelle ironie. Alors, Paul tente un compromis : acheter la maison avec Yaëlle, plus une ou deux personnes. Mais les amis auxquels il fait cette proposition – les parents de ma filleule – ne veulent pas entendre parler de s'associer avec Yaëlle. Cela devrait alerter Paul. Que nenni ! Il use alors de tout son talent de persuasion pour me convaincre que Yaëlle n'aura qu'un rôle de façade dans cette histoire. Elle va participer à l'achat mais c'est uniquement pour aider Paul : elle se fiche de cette maison et n'a aucune intention d'y vivre ou d'y passer du temps. Pendant plusieurs jours, je tourne et retourne dans ma tête tous les aspects de cette affaire et je rumine. La maison abrite tous les objets que nous avons choisis ensemble avec enthousiasme ; ils sont témoins de moments joyeux ; la plupart, nous les avons ramenés de nos voyages. Je ne peux pas en rapatrier beaucoup dans mon appartement toulonnais, il n'est pas assez grand. Si cette maison a une âme, elle est celle de ce que Paul, Louison et moi avons été... Eh bien, me dis-je au bout de quelques jours de tergiversations : qu'elle en reste la gardienne. Et tant pis si Yaëlle est à moitié propriétaire. Je n'ai pas les moyens de lutter et je m'auto-persuade que vendre la maison à Paul et Yaëlle n'est pas le pire choix.


Le jour de la vente, chez le notaire, j'ai une boule au creux de l'estomac. Me retrouver dans un bureau anonyme avec Paul, Yaëlle – même Louison est là – me paraît complètement irréel et angoissant à la fois. J'ai l'impression d'être dans un hôpital sur le point de subir une intervention chirurgicale. De fait, je me sens un peu anesthésiée, la pensée que je suis peut-être en train de faire une énorme bêtise me traverse l'esprit sans s'y arrêter. Il est trop tard pour reculer. Le notaire commence à lire les papiers qui sont devant lui – j'écoute patiemment quand je remarque Yaëlle : elle s'adresse à Louison exactement comme si je n'étais pas là : que veux-tu, ne fais pas ci, assieds-toi... On dirait que ma fille est sous sa garde exclusive... C'est en tout cas ce dont je me rends compte après. Sur le moment, je suis tellement crispée et concentrée sur les paroles de Maître Machin qui lit son laïus, que je prête à peine attention à l'attitude de Yaëlle, qui n'atteint qu'une couche superficielle de ma conscience ; sans cela, j'aurais probablement tout planté là, Paul, Yaëlle et le notaire, et j'aurais claqué la porte, arrêtant cette vente au profit d'une femme qui visiblement me considère comme quantité négligeable et le montre clairement. Mais je signe les papiers, et voilà, ma maison ne m'appartient plus. Je suis un peu sonnée et je me sens vide. Si j'ai involontairement occulté le comportement de Yaëlle, il n'en est pas de même pour Paul. En sortant de chez le notaire, il a sa tête des mauvais jours : visage fermé, bouche pincée... Il me raccompagne chez moi et s'éclipse rapidement, me laissant avec Louison. Deux heures plus tard, il réapparaît ; il vient d'avoir une grosse prise de bec avec Yaëlle ; son attitude l'a complètement choqué. Cette fois, il réalise que mes critiques ne sont pas totalement infondées et dictées par la jalousie... Je bénis cette nouvelle lucidité, en priant pour qu'elle dure... ce dont je doute un peu. En revanche, je suis persuadée que Yaëlle, malgré le «recadrage» de Paul, va tôt ou tard, récidiver dans l’incorrection…... Et je lui ai vendu ma maison ! Enfin, à Paul et à elle... Et, quelques temps après, ils achètent une maison


à Toulon… à crédit, bien sûr. Eux disposent donc de deux maisons… et moi, de zéro ! Mais je fais l’autruche, ce qui est préférable pour ne pas me perdre en interrogations sans fin sur la pertinence de ma décision. Disposer d'une soudaine somme d'argent m'évite de regretter mon geste. Je me sens immédiatement beaucoup plus libre et j'en profite. Je sors davantage, bien que je ne connaisse toujours personne dans la ville. Je décore la chambre de Louison ; je compte bien qu'elle y passe de plus en plus de temps. Je suis assez contente de moi : partant d’une base difficile – les murs sont d’un rose-beige affligeant, et tellement hauts que je ne peux pas les repeindre moi-même, même avec un escabeau - j’ai réussi une déco plutôt gaie, enfin je trouve. Louison est contente de ne plus avoir une mère imbibée de médicaments, et dont l'apparence physique s'est améliorée. Je perds peu à peu les kilos dont je m'étais recouverte, comme d'une carapace, à mon arrivée dans le Sud... Pourtant, je suis parfois à deux doigts de retomber dans la déprime, même passagère : ainsi, quand je m'entends dire par Louison, à la sortie de l'école, qu'elle voulait que ce soit Yaëlle qui vienne la chercher... Mais je prends sur moi. Inévitable Yaëlle qui plane telle un gros nuage menaçant au dessus de ma tête. Invraisemblable Yaëlle, dont le comportement me sidère une fois de plus : Paul et moi, fait rarissime, sommes au square à côté de chez moi et nous bavardons assis sur un banc tandis que Louison fait des tours de square sur son vélo. Paul reçoit un coup de fil, c'est Yaëlle. Je m'éloigne un peu, je n'ai aucune envie d'être témoin de leur conversation. Cinq minutes plus tard, je vois Paul se lever et hausser le ton, de plus en plus énervé, et il raccroche, fou de rage. -Qu'est-ce qu'il se passe ? - Il se passe que Yaëlle m'a engueulé parce que je laisse Louison faire le tour du square à vélo toute seule ! Si elle croit que je vais me laisser dicter ma conduite, elle se fourre le doigt dans l'œil, là elle passe les bornes !


Je n'en reviens pas ! Yaëlle réprimande Paul sur la manière dont il s’occupe de sa propre fille à propos de quelque chose de tout à fait anodin, en plus ! Un adjectif me vient à l'esprit : tyrannique. Yaëlle est un dictateur en herbe, et un dictateur, par définition, est caractériel, car il faut être sacrément bizarre pour s’alarmer qu’un enfant fasse le tour d’un square à vélo (un malheureux square riquiqui, pas le parc du château de Versailles) ! - Je vais régler ça tout de suite ! lance Paul. Il saute sur son scooter et démarre en trombe. Quelques heures plus tard, au téléphone, Paul me fait le récit de la scène avec sa chère et tendre ; ulcéré que Yaëlle tente de régenter sa vie, et surtout sa vie de père, il a commencé à faire ses valises, amorçant une rupture définitive. Yaëlle s'accroche à lui, le suppliant de rester, promettant qu'elle ne recommencerait plus jamais. Elle retire les vêtements de la valise au fur et à mesure qu'il les y met. Rétrospectivement, je visualise la scène. Elle devait être plutôt désopilante… J’aurais bien aimé être une petite souris pour y assister. Après moult cris et larmes, Paul consent à rester, avec la promesse que Yaëlle se mêlera désormais de ses propres affaires. A l'autre bout du fil, je lève les yeux au ciel. Plus je connais Yaëlle, plus je lui découvre des façons d'être franchement déplaisantes qu'à mon avis, elle va avoir beaucoup de mal à contrôler. Cette femme me laisse perplexe : elle a vraiment payé de sa personne pour Louison alors qu'elle n'y était pas obligée, elle doit donc bien posséder de vraies qualités... A présent, je n'ai plus de maison à moi. Ce petit havre protecteur, auquel je pensais de temps en temps pour me réconforter, ne m'appartient plus. Pour l'instant, cela ne change pas grand chose dans ma vie et j'y retourne même, le temps d'un court séjour, sur la suggestion de Paul. En débarquant à la gare du village, je crois faire un bond de plusieurs années en arrière. Tout me paraît étrange et familier à la fois. J'appréhendais beaucoup de me retrouver là, mais dès que je pénètre dans la maison, je suis prise d'une excitation incontrôlable. Je pensais la trouver imprégnée du souvenir des sales moments que j'y ai passés, et c'est tout le contraire qui se produit. Je


suis joyeuse comme je ne l'ai pas été depuis très longtemps. Une partie de moi-même était restée entre ces murs, j'ai retrouvé les pièces manquantes. J'aimerais pouvoir rembobiner et recommencer à zéro mes deux dernières années à la campagne... La maison m'a attendue, rien n'a changé, tout est exactement à la même place qu'avant. Pas pour longtemps : Paul va entreprendre des transformations. Paul et la nouvelle propriétaire... Trois jours plus tard, je rentre dans le Sud, un peu frustrée de n'être pas restée davantage mais apaisée. Pour la première fois depuis mon arrivée à Toulon, je me sens entière. Un peu bancale, mais entière, une amnésique qui vient de retrouver la mémoire. En débarquant à la gare, puis en marchant vers ma résidence, je me fais la réflexion que le lieu me paraît toujours aussi étrange : tout est trop ensoleillé, le ciel trop bleu, l'air trop chaud, tout cela est trop exubérant... la beauté discrète et un peu mélancolique de ma campagne me manque déjà. Je me secoue mentalement. Je vais me faire à cet endroit, c'est une question de temps... et d'état d'esprit, car mon avenir est ici, et c'est Louison. La vente de ma maison m'a au moins apporté une petite aisance financière... pour l'instant. J'en profite pour gâter Louison et me gâter aussi au passage : j'ai beaucoup à rattraper et à compenser. Je prends un plaisir nouveau à faire avec Louison des choses toutes bêtes, comme jouer ensemble à la plage, boire un verre sur le port, jouer ensemble au square et nager, nager enfin dans cette mer que je n’osais pas approcher… Bizarrement, vendre ma maison m'a délestée d'un poids et les conditions dans lesquelles cela s'est fait sont soigneusement rangées dans un coin reculé de ma mémoire : je ne veux pas y repenser, je veux vivre le présent, le mieux possible, et rien d'autre... Puis un jour, Paul, qui doit m'amener Louison, m'appelle et me demande s'il peut passer me voir un peu avant, seul. Il arrive et, assez vite, je flaire chez lui une sorte d'embarras, sous une apparente décontraction. Après avoir débité quelques banalités, il se lance : il veut se marier. Il va épouser Yaëlle. La nouvelle ne percute pas immédiatement mon cerveau mais flotte


quelques secondes, indécise, dans l'espace qui nous sépare. Je reste muette. J'ai peut-être mal compris ! Paul continue à parler ; non, j'ai bien entendu, Yaëlle et lui vont se marier. Ce qu'il dit me parvient à travers un brouillard, je suis comme anesthésiée tandis qu'il explique qu'il fait cela pour Yaëlle qui a besoin d'être rassurée sur les sentiments qu'il lui porte, car elle se sent «utilisée» comme nounou pour Louison ! Jamais je n’ai entendu un argument aussi ridicule. Longtemps, très longtemps après, Paul me confiera que Yaëlle, devant le peu d’enthousiasme de son amoureux envers le mariage, avait fait un genre de crise d’épilepsie, bien évidemment simulée, pour le convaincre de l’étendue de son chagrin… Et lui s’est laissé prendre – ou, plutôt, a bien voulu se laisser prendre – car la perspective d’un mariage en grandes pompes ne lui déplaisait pas, à mon avis. Le mariage, poursuit-il, ce n'est qu'une fête, rien n'est définitif, Louison, lui et moi serons toujours une famille... Ce sont ses mots, apaisants et trompeurs. Ils ne m'atteignent pas. Je n'entends qu'une chose : il a choisi d'épouser Yaëlle. Avec moi, avant, cela ne lui a pas effleuré l'esprit - en tout cas, pas à ma connaissance. Ce que nous avons été, et vécu pendant quinze ans, ne méritait pas un mariage... Ce n'était rien à côté d'une liaison qui dure depuis à peine deux ans. Je ne ressens pas grand chose, juste une espèce de vide. Je devrais crier, casser des objets, frapper sa figure gênée et hypocrite, pour me faire ça et anéantir probablement mes chances d'adopter un jour Louison. Au contraire, je reste calme, je lui demande ce qui se passera si, dans cette éventualité, nous étions obligés de nous marier – ceci sur un ton neutre, comme s'il s'agissait d'une simple formalité. «Eh bien, je divorcerai» ! répond-il sans se démonter. D’ahurissement, je reste la bouche ouverte, stupidement. Un tel degré de mauvaise foi, jamais je n’ai vu ça. Ou alors, c’est de l’inconscience à un très haut niveau. Je suis face à un parfait étranger, un type nouveau, ébloui par la perspective d'un mariage fastueux – car je sais que cela sera le cas, la famille de la future mariée en a les moyens et c'est tout à fait son genre. Je me sens étrangement absente et détachée, comme si tout cela arrivait à une autre. Ce soir-là, je refuse de penser, aussi peu que ce soit. Je m'assomme avec un somnifère. Le lendemain, Paul téléphone et je suis toujours aussi calme. Il doit supposer que, finalement, son mariage m'importe peu. Tant mieux. Je


préfèrerais mourir que de montrer que cela me fait quelque chose. L'onde de choc me parvient quelques jours plus tard et la rage et la tristesse commencent à m'envahir. Je me sens insultée, trahie, humiliée comme jamais. Et pas seulement moi, mais aussi Louison. Pourtant, je n'ai jamais été particulièrement adepte du mariage ; avant la naissance de Louison, Paul et moi ne vivions que dans l'attente de cet événement ; nous marier était bien la dernière de nos préoccupations. Mais après sa naissance, pourquoi n'avons-nous pas eu l'envie de nous offrir, et offrir à Louison, une belle fête ? Je tourne et retourne cette question dans ma tête, sans trouver de réponse convaincante, si ce n'est que nous étions trop accaparés par notre vie de parents. Peut-être. Maintenant, je le regrette amèrement ; nous méritions bien ça. Jusqu'au dernier moment, j'espère que leur mariage n'aura pas lieu, que quelque chose surviendra pour l'empêcher, comme dans une comédie. Evidemment, rien de tel ne se produit. Le mariage, entièrement organisé et payé par l'oncle de Yaëlle, se déroule comme prévu. Comble de l'horreur, Louison y assiste, en tant que demoiselle d'honneur. J'ai tout fait pour éviter cela mais Paul m'a objecté que si elle était exclue de la fête, elle ne le comprendrait pas et m'en voudrait énormément. Elle ne voit rien de mal dans ce mariage... Imaginer Louison, tout juste six ans après sa naissance, cette naissance si extraordinaire, participer au mariage de son père avec une autre femme, m'est insupportable et me procure un sentiment de totale absurdité. Il y a là quelque chose d'invraisemblable, de choquant, de quasiment indécent. Et je n'ai rien vu venir... Dans ma tête, je repasse en boucle les souvenirs de la naissance de Louison et de toutes les années qui l’ont précédée, puis j'essaie de visualiser ce mariage, Louison exhibée comme une jolie poupée – elle fera bien dans le décor – souriant aux invités comme si tout était parfaitement naturel et cool, bienvenue dans le monde merveilleux des familles recomposées, youpi ! Ce mariage me rappelle brutalement que Louison n’aura jamais de «vraie» famille. Je le savais déjà, évidemment, mais cette union rend les choses encore plus définitives, comme une porte claquée sur le passé.


Tout a déraillé. Maudite dépression ! Louison parvient quand même à me faire rire (très jaune) lorsqu'elle demande si je vais assister au mariage ! J'articule, un peu interloquée, avec un sourire crispé : - Euh non, ça, chérie, ça n'est pas possible ! - Ah, mais c'est nul alors ! s'exclame-t-elle, déçue... Paul a l'intention d'inviter des amis communs. Il a gardé des liens avec eux (hélas, pensé-je). Cela me déplaît fortement. J'aimerais qu'ils boycottent ce mariage (à part les parents de ma filleule qui sont autant les amis de Paul que les miens). Ils me donnent l'impression d'être passés à l'ennemi et cela me rend triste. Mais, en fait…ce sont mes alliés ! Ils espionnent pour mon compte… Ma meilleure amie, Frédérique, va assister à la fête mais pas à la cérémonie «pour ne pas cautionner ce mariage» dit-elle. Plus tard, elle m'avoue qu'elle et son mari n'ont pas du tout apprécié le côté «bling» de l'événement et que Yaëlle ne leur a pas fait bonne impression. Du côté des parents de ma filleule, les commentaires sont encore plus acerbes. Je suis tout de même étonnée : l'oncle avait sorti l'artillerie lourde : spectacle avec danseuses du Lido ( !), musiciens tziganes, buffet évidemment somptueux, feu d'artifice, le tout dans une demeure luxueuse. Aucun doute, ce mariage devait en jeter. Mais des danseuses déshabillées ! A un mariage ! J’ai du mal à y croire… j’en serais presque affligée pour Paul. Il n’avait jamais fait preuve de mauvais goût… Et maintenant, le voilà lié à cette famille qui l’affiche sans complexe… Au récit qu'on me fait de la fête, je mesure le gouffre qui me sépare du monde de Yaëlle. Jamais, je n'aurais pu m'offrir un mariage de ce genre – si tant est que j'en aie eu envie, ce qui n'était vraiment pas le cas.... Cette fête correspondait parfaitement à tout ce que je déteste. Pourtant, j’aime le glamour… Il m’est impossible d'imaginer Paul au milieu de tout cela. Pas le Paul que je connaissais. Quant à Louison, longtemps après, je tombe sur des photos d'elle ce jour-là. Elle porte une robe rouge, ses cheveux sont coiffés en longues boucles, elle a une allure de petite fille modèle qui ne lui


ressemble pas. La seule impression que me font ces clichés, c'est qu'elle n'avait rien à faire là. Elle fixe l'objectif d'un regard absent. Paul est donc bel et bien marié. Lorsque je le revois, je le regarde avec une méfiance et une curiosité nouvelles. Rien pourtant n'a changé dans son comportement, mais pour moi il est un autre homme. Je cherche à discerner des signes tangibles de son nouvel état, comme, par exemple, un sixième doigt à chaque main... Tout ce que je remarque, c'est une alliance. Et ce petit anneau d'or me dérange, comme une incongruité. Voir Paul ne me fait pas du tout un effet agréable. Je préfèrerais ne pas avoir à le croiser lorsque nous nous échangeons Louison. Mais je n'en laisse rien paraître, je ne peux pas m'empêcher d'avoir envie d'observer, avec une fascination un peu malsaine, ce qu'est devenu le père de Louison et Talissa. Côté face, toujours le même, une personne plutôt séduisante et apparemment intelligente. Côté pile, un être nouveau, absolument incompréhensible pour moi, qui a épousé une créature aux antipodes de ce qu'il semblait aimer et apprécier. Un véritable ovni. Et, on ne peut le nier, Yaëlle est spéciale… car quelle femme aurait l’idée de REMETTRE sa robe de mariée pour recevoir son nouvel époux ? Celui-ci doit arriver de Paris d’un moment à l’autre et, allant chercher Louison pour la ramener chez moi, je découvre une Yaëlle revêtue de sa tenue de noces, une robe blanche en dentelles qui souligne ses formes. Sidérée, j’écarquille les yeux. Une robe de mariée, par définition, ne se porte qu’une fois, me semble-t-il, non ? Il ne me vient pas à l’esprit que Yaëlle pourrait pousser la provocation jusqu’à revêtir sa tenue de noces pour me faire profiter de ce spectacle. Même à présent, je ne suis pas certaine que telle était son intention. Je pense plutôt que, se trouvant irrésistible dans cette robe (ce qui, après tout, est bien normal), elle désirait imprimer, pour le plus longtemps possible, cette image d’elle-même dans le cerveau de son mari… Cette vision de Yaëlle en robe de mariée me cause un choc. Décidément, rien ne me sera épargné… Je n’aurais qu’une envie, lacérer ces belles dentelles, les arracher, piétiner cette robe… Moi, de robe de mariée, je n’en ai pas eu et je me rends compte que, finalement, cela ne m’aurait pas déplu d’en porter une… Il a fallu que j’attende de voir Yaëlle pour y penser. Pauvre gourde que tu es, me souffle une voix insidieuse.


Louison bénéficie donc d'une belle-mère officielle. Mais elle n'a toujours pas de mère officielle, à part, bien sûr, Mary qu'elle n'a pas vue depuis cinq ans et dont elle n'a aucun souvenir. Quant à moi, pour la loi française, je n'existe tout simplement pas. Lorsque je dois remplir un formulaire administratif, dans la case «nombre d'enfants» j'écris «zéro» ; à chaque fois, inévitablement, mon corps se crispe de colère. Il m’est impossible de prendre la chose avec détachement. Lorsque Paul l'a inscrite à l'école, il a mis le nom de Mary sur les papiers. J'espère vivement que le directeur, que je croise presque tous les jours, ne remarquera pas que l'on ne m'appelle pas Mary et que je n'ai manifestement pas l'air anglais... Puis j'oublie tout ça. Mais régulièrement, telle une petite décharge électrique, quelque chose vient me rappeler que je ne suis pas une mère comme les autres. Et puis, ce qui me fait mal au cœur, c’est que, à présent que Yaëlle et Paul sont mariés, Louison porte le même nom que sa belle-mère, alors que ce n’est pas le cas pour elle et moi… un comble. Mais, après tout, je n’avais qu’à me marier. Je suis furieuse contre moi-même. Les premiers temps après son mariage, Yaëlle se montre d'une amabilité inédite, lors des brefs contacts que j'ai avec elle. Je ne me fais pas d'illusions : ce n'est pas son caractère qui s'est adouci mais son nouveau statut d'épouse qui lui a regonflé l'égo. Elle doit se sentir tellement supérieure à moi, maintenant qu'elle est mariée, qu'elle peut se permettre d'être aimable... Cette attitude ne dure pas longtemps – chassez le naturel... Il faudrait beaucoup plus qu'un mariage pour la transformer. Elle commence à faire preuve d'une jalousie viscérale qui se porte sur tout et n'importe quoi. Il lui est insupportable que Louison arrive chez elle munie d'un sac de vêtements que je lui ai achetés. Au début, j'imagine que c'est pour des raisons pratiques, pour ne pas chercher à rassembler des vêtements éparpillés dans sa maison – une chose qui exaspère Paul au plus haut point – lorsque Louison repart. Mais je réalise vite que Yaëlle ne tolère rien qui lui rappelle mon existence. Il faut donc que Louison ait une autre garde-robe pour séjourner chez elle – garde-robe achetée par Yaëlle car Paul a peu de temps pour faire du shopping avec sa fille... De là naît une source de conflits avec Paul car je ne partage pas les goûts de Yaëlle en matière de vêtements et je le fais savoir...


Ces histoires de fringues me permettent néanmoins de remarquer que, si Yaëlle s’offre des vêtements de marque coûteux, elle n’applique pas le même traitement à sa belle-fille adorée ; elle lui choisit systématiquement des vêtements bon marché. La radinerie serait-elle une nouvelle qualité à mettre à son actif ? Il n’est pas question non plus que je pose mes fesses dans la voiture de Yaëlle si, venant chercher sa fille à l'école, Paul a le malheur de vouloir me raccompagner sur cinq cents mètres ; hors de question aussi que je mette un pied dans son jardin si je viens chercher ma fille. Visiblement, Yaëlle me perçoit comme un virus extrêmement agressif. Je ressens en elle comme une sorte de paranoïa qui commence à se développer. A-t-elle peur que je laisse des particules infectées de ma personne partout où je passe ? La moutarde commence à me monter au nez. Je fais aimablement remarquer à Paul que sa femme n’a pas été tellement gênée pour se servir de MA voiture, de dormir dans MON lit, lorsqu'elle s'est trouvée dans MON ex-maison (laquelle maison était encore la mienne à ce moment-là). Il n'a rien à répondre à ça. J'ai comme l'impression que les lubies de son épouse ne vont pas tarder à l'agacer. Quelques temps après, alors que Louison se trouve chez ses père et bellemère, je lui téléphone. Nous bavardons quelques instants puis j'entends Louison dire quelque chose comme «maman a fait ceci...». - Qu'est-ce que j'ai fait ? - Non, pas toi, c'est maman qui a fait ça.... Un silence. - Mais de qui parles-tu là ? - euh... de Yaëlle !..... Re-silence effaré. - Tu appelles Yaëlle maman ? - Oui...parfois....


Je mets un petit bout de temps à digérer l'information. Mon cœur bat la chamade. - Mais, pourquoi tu fais ça Louison ? - Parce que j'ai envie.... Surtout, ne pas s'énerver. Ne pas pousser des cris d'horreur, ne pas gronder Louison. Il doit y avoir une explication. - Et, dis-je le plus calmement possible, qu'est-ce qu'ils disent Papa et Yaëlle quand tu appelles Yaëlle «maman » ? - Rien, je peux le faire. Je mets fin à la conversation comme si de rien n'était, je raccroche. Je vais exploser, ça dépasse tout, Louison appelle sa belle-mère maman... Fébrilement, j'appelle Paul. «Je viens d'apprendre de la bouche de Louison qu'elle appelle Yaëlle «maman». Tu m'expliques ?» Là-dessus, Paul se lance dans des justifications embarrassées. Selon lui, Louison aurait commencé à appeler ainsi Yaëlle de temps en temps. Intrigués et ne sachant comment réagir, ils sont allés consulter un psychologue pour enfants qui leur a conseillé de ne pas s'inquiéter et de laisser faire. Il ne trouvait pas choquant qu'elle appelle de la même manière sa mère et sa belle-mère, compte tenu des circonstances qui l'ont rendue si proche de cette dernière. - «C'est aberrant» dis-je à Paul, hors de moi. Et, prise d’un début de panique, car, si les choses continuent ainsi, je vais me faire appeler «tatie»… Lui n'a pas l'air de savoir quoi penser de tout ça. Avec la caution de ce psy, il semble avoir perdu tout bon sens. Est-ce qu'il se souvient qu'il a un cerveau ? Et d'où sort ce psychologue qui trouve pertinent de permettre à une enfant de six ans d'appeler deux femmes «maman» ? Psy ou pas, fût-il la réincarnation de Dolto, je n'ai pas l'intention de laisser faire ça et je le signifie à Paul. Il m'objecte que si j'interdis à Louison ce


«maman» inapproprié, elle aura encore plus envie de l'employer. Eh bien, j'en prends le risque. Et je décide illico de contre-attaquer. Je trouve assez rapidement une psy pour enfants à qui je raconte toute l'histoire. Son avis est à l'opposé : permettre à Louison d'appeler Yaëlle «maman», c'est semer une confusion très néfaste dans sa tête d'enfant. Pourquoi ne pas lui suggérer de donner à sa belle-mère un petit surnom affectueux ? Je lui en propose quelques-uns, en omettant Cruella et Vampirella... Cette histoire me revient aux oreilles par Frédérique qui a déjeuné à Paris avec Paul et Yaëlle. Elle me raconte la scène : Paul, toujours perplexe au sujet de ce «maman» litigieux, lui demande son avis. Frédérique, qui trouve ahurissante l'idée de laisser Louison appeler Yaëlle «maman», s'y oppose vigoureusement. Elle remarque alors que Yaëlle prend un air contrarié et la regarde avec animosité. Elle apprécie beaucoup, visiblement, son nouveau titre. Le récit de Frédérique me fait réfléchir. Ne serait-ce pas plutôt Yaëlle qui aurait suggéré à Louison de lui donner ce nom auquel elle n'a pas droit ? Paul me jure que non ; c'est Louison qui en a pris l'initiative. Je garde néanmoins un doute... Un jour, très longtemps après... Louison et moi discutons et, de but en blanc, elle me lance «tu sais, c'est Yaëlle qui voulait que je l'appelle maman !» Je la regarde étonnée. J'essaie de me rappeler précisément cet épisode. «Je crois que c'est toi qui as commencé à l'appeler comme ça, alors elle et ton père t'ont laissée faire». «Non, c'est Yaëlle qui m'a dit «tu sais tu peux m'appeler maman ! Moi, j'avais du mal à le faire, c'était pas normal de l'appeler comme ça». Je me redresse d'un coup. «Tu es sûre ? Pourtant ton père m'a dit... tu sais, tu peux me le dire, je ne t'en veux pas du tout, tu étais très petite et Yaëlle t'influençait beaucoup !». «J'en suis sûre, je me rappelle très bien. C'est Yaëlle qui m'a proposé de l'appeler maman. Papa n'était pas là, il ne savait pas, après elle pouvait raconter ce qu'elle voulait...» Presque quatre ans ont passé depuis ce «maman Yaëlle» mais la rage me monte au cœur comme si c'était la veille. Je me revois, traumatisée par ce mot qui, appliqué à Yaëlle, sonnait à mes oreilles comme une grossièreté, je me revois en colère contre Louison qui avait eu cette idée


malencontreuse... Je m'en veux de n'avoir pas compris que Yaëlle était capable de pousser sa belle-fille à l'appeler maman... Il est trop tard pour m'en prendre à Yaëlle mais pas assez pour ne pas ressentir du dégoût à imaginer Louison tiraillée entre l'envie d'être agréable à sa belle-mère et la crainte de me faire de la peine. Si j'avais été la mère officielle de Louison, Yaëlle aurait-elle osé faire ça ? La réponse ne fait aucun doute... Fort heureusement, Louison se lasse assez vite de donner du «maman» à Yaëlle même si celle-ci l'y encourage. Et d'autres choses plus plaisantes surviennent dans ma vie. J'ai fait la connaissance d'une jeune femme qui habite tout à côté de chez moi, elle est divorcée et elle a une fille un peu plus âgée que la mienne. Nous sympathisons d'autant plus que nos filles s'entendent très vite comme deux larronnes en foire. C'est une vraie fille du Sud, amoureuse de cette région ; en fait, elle est d’origine libanaise, ce qui me la rend encore plus sympathique car j’ai séjourné dans ce pays. Et Pascale est dotée du caractère chaleureux des orientales. Avec elle, je découvre des perspectives insoupçonnées. Au début de ma vie à Toulon, j'étais bien incapable de bouger et, même maintenant, je me sens prisonnière d'un filet invisible. Je n'ai pas réussi à investir mon territoire ; lorsque je commence, avec Pascale, à sortir de ma coquille, je découvre peu à peu tout ce que j'ai manqué. J'ai l'impression que ma vision s'ouvre à cent quatre vingt degrés. Et que mes autres sens se réveillent aussi. Je suis prise d'une avidité inépuisable de tout sentir et de tout goûter. Mais je ne raconte rien de mon histoire, ni Talissa, ni mère-porteuse, ni clinique, je mentionne à peine Yaëlle. C'est tellement reposant d'être une mère comme les autres, de se sentir légère, relax, aplatie sur le sable, à côté d'une copine, en train de regarder les enfants qui sautent dans les vagues... Je commence à savourer une certaine quiétude lorsqu'un matin, Paul me téléphone et demande s'il peut passer me voir. Aussitôt, je passe en mode alerte. La dernière fois qu'il a voulu «passer me voir», c'était pour m'annoncer son mariage...


Il arrive, apparemment détendu. Je l'observe, légèrement méfiante, attendant qu'il en vienne au fait. Après avoir bavardé de sujets insignifiants, Paul m'explique que, voilà, il voudrait pouvoir consulter mon dossier médical. Je le regarde, interloquée. Mon dossier médical ? Celui de la clinique ? Pour quoi faire ? Paul se lance dans un discours assez confus, je finis par comprendre que Yaëlle cherche à le persuader que je garde des séquelles de ma «dépression» et que je ne suis pas assez équilibrée pour m'occuper de Louison, que je suis potentiellement un danger pour elle. Le dossier médical, selon Paul, prouve le contraire : il serait la meilleure arme pour la faire taire. L'information met un certain temps à prendre tout son sens : Yaëlle veut me faire passer pour une irresponsable, perturbée à vie. Je reste muette, fixant Paul. J'ai beau posséder un cerveau et des oreilles en état de marche, j'ai du mal à croire à ce que j'entends. Si Yaëlle réussit à prouver qu'elle a raison à mon sujet, elle mettra le grappin sur Louison et pour de bon cette fois. Paul a un peu édulcoré ses propos sur les intentions de Yaëlle, sans doute pour me ménager, peut-être aussi pour ne pas regarder la vérité en face : celle qu'il a épousée rêve de se débarrasser de moi, le seul obstacle entre Louison et elle. Pour ça, tous les moyens sont bons. Moi aussi, à ce moment-là, je refuse cette évidence brutale : une femme qu'on veut éliminer en la faisant passer pour une dérangée, c'est digne d'une mauvaise série télé, ça ne peut pas m'arriver à moi. Et puis, Yaëlle, malgré ses comportements odieux, n'est-elle pas la personne qui s'est débrouillée pour me faire admettre dans un endroit où l'on pourrait me soigner ? Malgré tout, la colère commence à m'envahir. La maladie, la clinique, la dépression ou quoi que ce soit d'autre, c'est derrière moi, je ne veux plus rien avoir à faire avec tout ça. Au nom de quoi devrais-je demander mon dossier médical et replonger dans des souvenirs pénibles ? Puis j'essaie de réfléchir calmement tandis que Paul fait les cent pas dans mon salon. Si j'exhume ce dossier, c'est peut-être la seule manière d'avoir définitivement la paix – si tant est qu'il ne contienne rien de préjudiciable pour moi et cela, je n'en suis pas certaine. Je me méfie du jargon psychiatrique. Comment mon cas a-t-il été analysé ? Quelle étiquette m'a-t-on collée ?


Et ce n'est pas tout ! Paul voudrait pouvoir communiquer le dossier au psy de Yaëlle (ah tiens... Elle voit un psy ! Seraient-ce par hasard les séances qui lui fournissent l'inspiration pour me nuire) ? Ainsi, elle ne pourra pas soupçonner Paul de lui cacher des choses à mon sujet ; le dossier n'atterrira chez ce psy que dans le cas où il ne contiendrait rien d'alarmant, précise Paul, lui et moi l'aurons épluché auparavant, et si nous y trouvons des éléments obscurs, nous irons voir «mon» psy afin d'obtenir des éclaircissements. Je sors sur le balcon pour essayer de voir les choses froidement mais j'ai du mal. C'est ahurissant ; il faut que Paul apporte à sa femme la preuve que je ne suis pas dérangée pour qu'elle lui fiche la paix et renonce à ses vues sur Louison. Pourquoi ne l'envoie-t-il pas paître ? Il a des doutes, lui aussi ? C'est la question que je lui pose. « Non, affirme-t-il, mais Yaëlle ne va pas cesser de me harceler, d'autant que ses copines lui montent la tête à ton sujet ». Ses copines ? Je médite sur cette information. Que leur ai-je fait à celles-là ? Rien. Me connaissent-elles ? Seulement par ce que Yaëlle leur a dit de moi, et cela ne doit pas être joli à entendre... J'imagine une bande de commères qui n'a rien de mieux à faire que de déblatérer sur mon compte ; auprès d'elles, Yaëlle a dû soigner son image de bienfaitrice de l'enfant de son mari... «Et aussi» reprend Paul, «un jour, une copine de Yaëlle t'a vue traverser une rue, en rentrant de l'école, avec Louison DERRIERE toi ! Elle a trouvé ça dangereux et a téléphoné à Yaëlle pour le lui raconter » ! Je reste bouche bée ; je me fais espionner à présent ! J'étouffe un ricanement nerveux. Yaëlle aurait-elle constitué un réseau de copines chargées de me pister à travers la ville pour l'informer de tout comportement suspect que je pourrais avoir ? Je réalise qu'à ses yeux, et à ceux de sa bande, je serai toujours une ex-pensionnaire de clinique psy, trimbalant des casseroles et toute prête à rechuter. Rechuter, c'est précisément ce que Yaëlle attend que je fasse. Elle guette le moindre faux pas de ma part. Je respire profondément. Ma décision est prise, je vais demander mon dossier. C'est le seul moyen d'avoir la paix et de clouer le bec de Yaëlle. Ou le contraire... car Dieu sait ce que contient ce dossier... Je m'efforce de me remémorer les entretiens avec le médecin. Il n'a jamais semblé me considérer comme quelqu'un souffrant de graves


troubles psychologiques, au contraire... Et il s'est toujours montré bienveillant, agrémentant ses discours de traits d'humour. Je ne pense pas que le danger vienne de lui, mais sait-on jamais... - «D'accord» dis-je à Paul. «Je vais faire la demande, mais je ne veux pas lire le compte-rendu du psy. Tu le liras devant moi». Une fois Paul parti, ma colère se libère d'un coup. La seule idée d'avoir à téléphoner à la clinique pour demander qu'on m'adresse le dossier me révulse. Ce document ultra-privé va être communiqué à un psy parfaitement inconnu. Et tout ça parce que la femme de Paul veut ma peau. Elle n'arrive pas à être enceinte, c'est Paul qui me l'a dit, et il y a là, à sa disposition, la fille de son mari, dont la mère n'en est pas une aux yeux de la loi. Et qui plus est, a été dans un état lamentable pendant un bon bout de temps. Une aubaine... Il a fallu que j'écrive à la clinique pour obtenir mon dossier. Je suis certaine que si le docteur S. savait pour quelle raison je veux ce document, il serait effaré. Peut-être me dissuaderait-il de le faire lire à Paul et au psy de Yaëlle. Plus les jours passent, plus mon écœurement augmente. Depuis un an et demi que j'ai fait ce séjour en clinique, je pensais avoir définitivement tourné la page. Mais non. Grâce à Yaëlle, cet épisode de ma vie me revient en pleine figure. L'exhumer m'est très pénible. Qui aurait envie de se remémorer un passage parmi les éclopés de la vie ? J'ai des envies de meurtre envers Paul. Comment a-t-il pu avoir l'idée de se procurer mon dossier, même s'il pense que cela va me servir ? J'ignore encore que c'est Yaëlle qui lui a conseillé de mettre la main sur ce document. Elle espère y trouver de quoi me démolir. Sans elle, il n'y aurait pas songé... Pendant deux semaines, des mains anonymes, à la clinique, s'emploient à extraire mon dossier de l'oubli, d'où il n'aurait jamais dû sortir, au fond d'une salle d'archives. Lorsqu'il arrive dans ma boîte aux lettres, je le prends du bout des doigts et le monte chez moi, où je le pose sur la table du salon. Je le regarde avec méfiance, tel un colis piégé. Il n'est pas bien épais mais dans ses pages se trouve peut-être de quoi attester que je suis


une personne à risque. De quoi bousiller mon existence. L'idée d'ouvrir l'enveloppe ne m'effleure pas. Si le dossier est une bombe à retardement, je laisse à Paul le soin de la déclencher ; et si ce n'est pas le cas, je ne supporterais pas d'en lire les commentaires, même les plus anodins... Le dossier attend la venue de Paul, le lendemain. La présence de cette grosse enveloppe marron sur la table me met mal à l'aise. Je lui jette régulièrement des regards hostiles, comme si elle était douée d'une vie propre et d'une capacité de nuisance. Je suis soulagée de voir Paul arriver. Il entame sa lecture, l'air concentré. Je regarde par la fenêtre mais lui lance des coups d'œil à la dérobée. Il est parfaitement impassible, pas de froncements de sourcils, ni de moue perplexe. J'ai l'impression d'être au tribunal : une accusée en attente du verdict. J'ai l'estomac noué. Au bout d'un bon quart d'heure, Paul lève les yeux de ses feuilles et hausse les épaules. «Il n'y a rien là dedans... On te conseille de te faire suivre, de voir un psy, au moins pendant un temps». Je regarde Paul, étonnée. «Et c'est tout» ? - «A peu près. Celui qui a rédigé ce rapport parle d'anxiété posttraumatique. Et il y a le compte-rendu de ton état de santé». Je me sens vide et légère tout à coup. Le dossier, cette chose inquiétante qui planait au-dessus de ma tête telle une épée de Damoclès est, lui aussi, vide et inoffensif. C'est la fin des soupçons et des insinuations à mon égard. Du moins je l'espère. Le dossier a un autre voyage à effectuer : chez le psy de Yaëlle. C'est aberrant et, à mon avis, contraire à toute déontologie mais je me suis engagée à le communiquer, je ne vais pas me rétracter d'autant que j'éprouve une certaine jubilation à imaginer la déception de Yaëlle en apprenant qu'on ne m'a pas diagnostiqué de séquelles incurables... Paul repart avec l'enveloppe sous le bras. J'ai sa promesse solennelle que Yaëlle ne mettra pas la main dessus, mais je me méfie : je suis certaine qu'elle va essayer de l'intercepter en douce. Trois jours plus tard, le dossier me revient. Il est passé par la case «psy de Yaëlle» et il n'a pas fait de remous. Durant ces trois jours, j'avais commencé


à imaginer le pire, jusqu'aux suppositions les plus invraisemblables : Yaëlle aurait soudoyé son psy pour qu'il émette un jugement défavorable... Plus raisonnablement, je redoutais que cet homme ne trouve dans mon dossier des choses que Paul n'avait pas su y voir. Il n'en est rien : je récupère le document et je le déchire en mille morceaux avec une intense satisfaction ; un geste qui me libère. Cet épisode de ma vie est clos. J'éprouve un immense soulagement et une gaieté non moins grande. Je suis débarrassée de ce passé encombrant, ni Yaëlle, ni personne ne peut plus s'en servir contre moi. Je passe les jours suivants à réfléchir à ce qui m'est arrivé, ou plutôt à ce qui ne m'est pas arrivé : un dossier médical chargé. Si cela avait été le cas, il aurait été facile pour Yaëlle de convaincre son mari de m'éloigner de Louison. Une mère doit être extrêmement atteinte psychiquement – schizophrène ou meurtrière, au moins – pour qu'on la prive de son enfant... Moi, je n'ai aucun recours : on peut m'écarter comme on pousse un objet encombrant. Je ne suis pas la mère biologique, pas plus que la mère adoptive : j'ai droit à un traitement spécial. Mes faits et gestes sont épiés, mon état psychique disséqué. Une défaillance et tout est remis en question. Tout ce que j'ai mis des années à construire avec Mary, Hélène, les médecins et tous ceux qui ont joué un rôle à un moment ou à un autre, tout ça, Yaëlle aurait pu le réduire à néant en si peu de temps ! Yaëlle, ou une autre personne ayant de l'influence sur Paul. Sa famille ne me porte plus du tout dans son cœur. L'époque de Talissa est bien révolue. La sœur de Paul, qui s'est installée à Toulon, est au mieux avec Yaëlle et sa mère ne s'est pas gênée pour proclamer qu'elle me préfère sa nouvelle belle-fille, ce qui, d'abord, ne m'a pas beaucoup émue, étant donné que je lui porte une affection très modérée ; mais, avec une grande finesse, elle a exprimé sa préférence devant Louison... Sa nouvelle bru sait, elle, faire la cuisine… une qualité essentielle aux yeux de la mère de Paul. Lorsque l’évocation de ce critère de valeur primordiale m’arrive aux oreilles, par la bouche de Louison, les bras m’en tombent… mais je préfère en rire. C’est pathétique… Miraculeusement, malgré ses sentiments pour Yaëlle, Paul n'est pas quelqu'un de si influençable – du moins pas au-delà d'un certain stade. Il est mon seul rempart contre toutes les Yaëlle de la terre, quoique je n'imagine pas qu'il puisse exister beaucoup de femmes qui, connaissant tout de ma vie depuis la naissance de ma première fille, s'acharneraient à essayer de me remettre la tête sous l'eau alors que j’avais évité de justesse


la noyade. Mais de ma vie passée, présente ou future – et malgré la compassion qu'elle a semblé montrer tout au début, Yaëlle se fout. Tout ce qui lui importe, c'est de reprendre possession de Louison et de mettre le plus de distance possible entre Paul et moi, choses difficiles tant que Louison est pourvue d'une mère, même une mère comme moi qui évolue dans un néant juridique. Yaëlle aimerait bien que ce vide s'étende à toute ma personne : une enveloppe corporelle au cerveau diminué, voilà ce qui l'arrangerait... Néanmoins, cette certitude met du temps à s'imposer à moi. Dans un coin de ma tête, je garde encore le souvenir de la Yaëlle première période, une femme «dévouée», selon l'expression d'une amie. J'ai du mal à concevoir qu'elle puisse prendre ma présence comme une menace. Rien ne m'a préparée à affronter ce genre de personne. Générosité, empathie, aide, encouragements... depuis la naissance de Talissa jusqu'à celle de Louison, c'est ce que j'ai reçu en cadeau. J'espérais naïvement qu'il allait longtemps en être ainsi. Bien sûr, Louison ignore tout de ce qui s'est tramé. Elle ne doit pas remarquer une baisse de fréquence des disputes à mon sujet entre son père et sa belle-mère : celle-ci ne peut plus mettre sur le tapis la question de mon équilibre psychique. C'était, paraît-il, un sujet de conflit récurrent entre Paul et Yaëlle... Les semaines suivantes, je respire, j'éprouve un entrain nouveau et irrésistible. J'ai l'impression d'avoir obtenu un certificat de mère conforme aux normes... C'est un sentiment assez ridicule, mais qui me fait espérer pouvoir profiter enfin d'un peu de paix. J'en arrive à presque oublier l'existence de Yaëlle. Je me suis décidée à raconter à Pascale le «secret» de la naissance de Louison. Sans le connaître, une bonne partie de ma vie à Toulon lui demeurait incompréhensible : mes rapports avec Paul, avec Yaëlle et même ma relation avec Louison lui semblaient bizarres. Je n'aborde ce sujet qu'avec des personnes à qui je fais entièrement confiance ; elles sont rarissimes et, même alors, j'appréhende leur réaction : je m'attends toujours à de la


réprobation, dissimulée sous un air faussement compréhensif... Cela ne m'est jamais encore arrivé, mon histoire, au contraire, suscite beaucoup de surprise, d'intérêt et de sympathie (tout le monde a entendu parler des mères porteuses mais personne n'a jamais rencontré de femme qui y ait eu recours. J'ai l'impression d'être une exploratrice racontant la découverte d'une contrée inconnue). Une fois, on m'a fait remarquer que tenter une aventure comme celle-ci demandait beaucoup de courage... je n'avais jamais envisagé les choses sous cet angle. Il m'avait toujours semblé que je n'avais pas d'autre choix que d'aller jusqu'au bout, quoi qu'il puisse se passer... Ma sérénité toute neuve dure jusqu'à ce que j'aie l'idée... d'aller chez le coiffeur. Celui-ci est situé quasiment en bas de chez moi et Yaëlle le fréquente assidûment. Je ne l'ai pourtant jamais croisée, mais j'apprends par «ma» coiffeuse qu'elle a choisi ce lieu pour se répandre en critiques sur mon compte. Je suis une dépensière et une feignasse, un panier percé...elle a évidemment omis de préciser que le petit pécule dont je dispose provient de la vente de ma maison – au rabais et à son profit. Ce n'est pas le genre de détail qui l'embarrasse. La coiffeuse qui, visiblement, n'éprouve pas de sympathie démesurée pour Yaëlle, me raconte tout cela avec délectation. Je retrouve des sentiments bien connus que je voulais oublier : la colère et l'exaspération. Yaëlle n'a pas réussi à me mettre hors circuit avec l'aide d'un psychiatre, elle a finalement trouvé la calomnie comme moyen de se venger. Cependant, je trouve le procédé si ridicule que j'ai presque envie d'en rire. Des ragots chez le coiffeur, voilà qui est glorieux... Ce salon de coiffure, en outre, est le «sien» ; elle est scandalisée que j'ose y mettre les pieds ! Elle doit imaginer que je viens la narguer sur son territoire. Elle s'en plaint à la jeune fille, sans se douter que celle-ci n'apprécie pas du tout de voir considérer son lieu de travail comme la propriété exclusive de Yaëlle. Les filles du Salon, qui trouvent en moi une oreille attentive, ne se gênent plus pour me donner leur opinion sur leur cliente. J'apprends qu'elles la jugent prétentieuse, autoritaire et... triste. «Elle a l'air de n'avoir aucune joie» constate l'une d'elles. Ce jugement me laisse songeuse. Triste, Yaëlle ? Elle affichait une telle assurance, un tel air satisfait, chaque fois que je l'ai vue... Rien ne laissait


entrevoir une faille. Pourtant, maintenant, cela me paraît évident. Une personne épanouie ne se comporterait pas comme elle l'a fait. Son mariage ne lui apporterait-il pas les satisfactions espérées ? Ensuite, je repense à ce que Paul m'a raconté sur son enfance à elle, la perte de sa mère, très jeune, une belle-mère qu'elle n'aimait pas, un père indifférent. Yaëlle chercherait-elle à «réparer» tout cela en essayant de s'approprier ma fille pour être une «bonne» belle-mère, elle qui n'arrive pas à avoir d'enfant ? Psychanalyse de bazar, peut-être, mais qui expliquerait pas mal de choses, sans les excuser ! Y compris ce total désintérêt pour mon sort, moi la gêneuse. Mon amie Valérie, qui l'avait rencontrée peu de temps avant son mariage, m'avait avertie : c'est ta fille qu'elle veut ! Je trouvais qu'elle exagérait. Je m'efforce de ne pas trop critiquer Yaëlle devant Louison, chose difficile, d'autant que ma fille grandit et que la lucidité n'est pas sa dernière qualité. Elle sait très bien que Yaëlle ne m'aime pas et que c'est réciproque. Une mère et une belle-mère qui se détestent, c'est vraiment le genre de situation que je voudrais épargner à Louison, mais comment faire sans tomber dans une attitude hypocrite qui, de toute façon, ne lui donnerait pas le change ? J'espère néanmoins une chose : que Yaëlle ne me critique pas devant Louison. Paul me jure que jamais cela n'est arrivé, jamais elle ne s'est permis la moindre parole désobligeante envers moi en présence de ma fille. Je finis par le croire en me persuadant que Yaëlle n'est pas assez stupide pour prononcer des paroles que Louison s'empresserait de répéter, à moi ou à son père. Mais longtemps après, ma fille m'apprit que Yaëlle m'avait traitée de «méchante» devant elle. Elle ne me l'avait pas répété pour ne pas me monter encore plus contre sa belle-mère et ne pas envenimer les rapports entre celle-ci et son père, rapports qui commençaient à se dégrader. Louison avait besoin d'un peu de sérénité autour d'elle, ce qui est bien le minimum qu'elle pouvait demander... Elle montre un caractère gai et plein d'énergie, très expansif et sensible à la fois. Elle m'épate ! Ce qu'elle a vécu durant sa très jeune vie aurait pu


fabriquer une nature renfermée ou perturbée. Ce n'est pas le cas. A peine est-elle un peu manipulatrice, comme beaucoup d'enfants de parents séparés qui ont compris l'avantage de plaire à l'un et à l'autre, et, éventuellement, l'intérêt de se servir de l'un contre l'autre pour obtenir ce qu'ils veulent... Mais, en l'occurrence, c'est de l'animosité entre Yaëlle et moi dont elle peut se servir : de temps en temps, j'ai droit à «Yaëlle fait ça bien mieux que toi !» il s'agit essentiellement de cuisine, le grand talent de Yaëlle ; j'ai aussi été accueillie, une ou deux fois, à la sortie de l'école par un «je voulais que ce soit Yaëlle qui vienne me chercher» ! Ce qui m'a laissée totalement désemparée, et assez en colère, mais à présent, je regrette d’en avoir voulu à Louison… Pourtant, ma relation avec Louison est plus étroite qu'elle ne l'a jamais été depuis mon arrivée à Toulon, même si la présence de Yaëlle s'insinue encore souvent entre nous, comme un fantôme qui n'arrive pas à quitter les lieux... Je trouve d'une ironie cruelle qu'une belle-mère ait réussi à faire ce que je n'aurais même pas imaginé dans mes pires craintes à propos d’une mère-porteuse (à part celle de la voir garder le bébé) : prendre une place excessive dans ma vie, parasiter ma relation avec mon enfant...Il faut sans cesse que je me répète que tout ceci ne serait jamais arrivé si je n'étais pas tombée malade ou si j'avais pu adopter Louison... Il existe un objet qui cristallise toute l'hostilité que me porte Yaëlle : c'est la valise. Cette valise rouge vif, que j'ai achetée pour Louison, produit sur elle le même effet que si je l'agitais devant un taureau dans l'arène : elle la met en rage. Elle ne peut pas la voir, cette valise à la couleur diabolique, qui contient des vêtements achetés par moi et, par conséquent, contaminés et interdits de séjour chez elle. La malheureuse valise fait tout de même une dernière tentative pour remplir sa fonction qui est de voyager avec Louison... Cette dernière doit partir en Corse avec Paul... et sa femme, dans la famille de celle-ci. Comme Paul est retenu à Paris par son travail, Yaëlle doit le devancer avec Louison, Paul les rejoindra quelques jours plus tard.


Que ma fille parte seule avec Yaëlle, et dans sa famille qui plus est, me déplaît profondément mais elle est ravie de partir en Corse et je n'ai aucune raison valable de l'en empêcher. La veille du départ, Louison prépare soigneusement la valise, choisit ses affaires, les plie, toute fière de faire comme une grande. Le jour dit, Yaëlle doit récupérer Louison chez la coiffeuse (encore elle). Paul a proposé ce lieu, en terrain neutre... L'opération a tout d'un échange d'otages. J'accompagne Louison, munie de la valise, jusqu'à la porte. Je l'embrasse. Yaëlle, qui se trouve à l'intérieur, et moi-même, nous saluons sèchement et puis je rentre chez moi. Environ deux heures plus tard, alors que je suis tranquillement installée sur mon balcon, le téléphone sonne. C'est Paul qui appelle de Paris. - Louison est en route pour l'aéroport ? lui demandé-je - Pas encore… mais... heu... Yaëlle a volontairement laissé sa valise chez la coiffeuse Je reste stupidement la bouche ouverte, incapable d'articuler un mot. Puis je croasse - Elle n'a pas pris la valise avec ce qu'il y a dedans ? - Non, répond Paul laconiquement. - Et pourquoi ? Silence. J'explose. Je hurle au téléphone : Elle est folle ou quoi ? Louison a passé toute une soirée à faire sa valise et elle ne la prend pas ! C'est immonde de lui faire ça ! Et de quel droit ? Paul est bien incapable de répondre. Comment justifier un acte aussi absurde... et grossier ? Il se trouve d'ailleurs à huit cents kilomètres d'ici, il ne peut pas forcer sa femme à prendre la valise si tant est qu'il ait envie de déclencher un probable méga-conflit... - Je sais, c'est n'importe quoi... dit Paul apparemment excédé.


Je raccroche brutalement. Des pensées meurtrières me traversent l'esprit. Cet affront, ce n'est pas seulement à moi que Yaëlle le fait – ce qui me dérangerait à peine - mais c'est surtout à Louison, en piétinant avec mépris tout le soin qu'elle a pris pour préparer sa valise. Cet incident grotesque me met presque autant en rage que l'épisode du dossier médical car là, elle s'en prend directement à ma fille. A ses yeux, quand elles voyagent ensemble, Louison est sa chose. Et tout ce qui provient de moi doit être éliminé, peu importe ce qu'en pense Louison. Mais je ne m'attarde pas à réfléchir sur le pourquoi du comportement de Yaëlle. Il faut que je trouve la meilleure riposte possible, et vite. J'ai une folle envie de débarquer chez Yaëlle et de l'assommer avec la valise, histoire de lui reconnecter les neurones, avant qu'elle ne parte pour l'aéroport. Mais, réflexion faite, elle est peut-être déjà en chemin avec Louison et puis je ne suis pas sûre de vouloir infliger à ma fille le spectacle de sa mère en train d'étriper sa belle-mère. Mais Yaëlle m'apporte elle-même la réponse idéale sur un plateau. Dans un texto qu'elle m'envoie, elle s'étonne que je me formalise, étant donné que, lors du précédent voyage avec Louison, la valise n'avait pas non plus quitté Toulon. Je m'empresse de lui répondre que je l’ignorais et que peu m'importe, vu que ma distraction favorite consiste à acheter des valises et à les remplir, et puisque, de toute façon, tout cela ne se reproduira plus car c'est la dernière fois qu'elle voyage seule avec Louison. Yaëlle, qui adore se faire dicter sa conduite, surtout par moi, devrait apprécier... J'attends une réaction de sa part, mais je n'obtiens qu’un silence radio. Ce sera la dernière fois que je communiquerai avec Yaëlle. Je souhaite de tout mon cœur ne plus jamais croiser sa route. Mon vœu sera presque exaucé. Cette absurde histoire de valise a fait vaciller la confiance que Louison porte à sa belle-mère. Elle la juge «un peu zinzin»... La statue commence à dégringoler de son piédestal. Louison a sept ans. Si elle se met à juger Yaëlle, que doit-elle penser de moi, qui ai rendu possible cette situation ? M'en veut-elle ? Je n'en ai pas l'impression. Quant à son père, le mari de cette femme «un peu zinzin», il reste son «papa adoré». Je me creuse la tête tant et plus pour trouver un moyen de rendre à Yaëlle la monnaie de sa pièce. Je commence à me sentir de plus en plus


vindicative, haineuse même, ce que je déteste, sans pouvoir m'en empêcher. Comme pour achever de me mettre hors de moi, j'apprends, de la bouche de ma fille revenue de Corse, qu'une fille de vingt ans faisant partie de la famille de Yaëlle, lui a fait remarquer que je n'étais pas sa «vraie mère». La «fausse mère» que je suis n'est pas encore suffisamment blindée contre la bêtise humaine, surtout lorsque c'est Louison qui en fait les frais. Personne ne lui a encore dit une chose pareille. Paul et moi avons tout le temps redouté la gaffe, la maladresse imprévue, raison pour laquelle nous avons anticipé et donné à Louison des explications les plus honnêtes et détaillées possibles sur sa naissance spéciale et fait tout ce que nous pouvions pour qu'elle ne se sente pas différente des autres enfants. Et puis, une gamine sans cervelle prononce juste les mots qu'il ne faut pas. Comme par hasard, cela arrive dans la famille de Yaëlle... Si Paul gardait un mince espoir de voir se pacifier un tout petit peu les relations entre elle et moi, ces mots malencontreux l'anéantissent complètement. Lui-même est furieux que sa fille subisse une réflexion pareille. Je lui demande pourquoi, dans cette famille, tout le monde, y compris une cousine éloignée, est au courant que Louison est née de mère porteuse. C'est une histoire privée, ultra-privée, je ne cesse de me le répéter rageusement. Depuis que Paul a rencontré Yaëlle, cette histoire a complètement échappé à mon contrôle, pris la tournure d'un fait divers que chacun commente et interprète à sa manière... Pour moi, c'est insupportable. A cette époque, Louison se met parfois à nier les circonstances de sa naissance. - Je suis née dans ton ventre, n'est-ce pas Maman ? Elle sait très bien que ce n'est pas le cas mais elle a envie de se sentir semblable aux autres enfants, alors je lui réponds : - Pas vraiment, tu le sais, mais c'est exactement comme si je t'avais portée dans mon ventre... Elle hoche la tête, apparemment satisfaite.


Quelques mois plus tard, alors que Louison et moi sommes sur le point de sortir, je reçois un coup de fil de Paul. Il parle d'une voix presque guillerette : - Je viens de m'engueuler sévèrement avec Yaëlle, peux-tu m'héberger pour la nuit ? - Quoi ? Euh...ben… oui... dis-je, sidérée et prise de court. Louison, qui voit ma mine surprise, comprend qu'il se passe quelque chose d'inhabituel, trépigne devant moi en répétant «qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a ?» Je lui explique et nous roulons toutes les deux des yeux effarés. Une demi-heure plus tard, Paul est sur le palier, flanqué d'un grand sac de voyage et de sa guitare. Il affiche un air narquois et un peu gêné. L'effet est si comique que je ne peux m'empêcher de rire ! La bonne humeur de Paul gomme la bizarrerie de cette soudaine intrusion ; il n'a pas du tout l'air affecté par sa séparation – temporaire – d'avec Yaëlle. Des raisons de cette séparation, je ne saurai rien et je n'ai aucune envie de le savoir. Ils ont décidé de «faire un break». Après un an et demi de mariage... Paul ne reste pas qu'une seule nuit : il s'installe... Louison est enchantée de la cohabitation inattendue de ses parents. Moi, je trouve surréaliste la présence de Paul dans mon appartement ; nous sommes tout de même séparés depuis presque quatre ans... Mais il se montre si détendu que j'en oublie presque l'incongruité de la situation et ma rancœur envers lui. Je le regarde évoluer dans l'appartement, en proie à des sentiments mitigés. Il m'est à la fois étranger, depuis son mariage avec Yaëlle, et très familier. Ce que nous avons vécu est tellement hors du commun qu'il me paraît nous lier à jamais, même si, ces dernières années, j’ai pensé exactement le contraire… J'ai l'impression de partager avec lui le même patrimoine génétique, tant les meilleurs moments, ainsi que les pires, sont imprimés dans nos cerveaux.


Louison est aux anges de pouvoir profiter de ses deux parents à la fois, cela ne lui est pas arrivé depuis si longtemps. Je voudrais rattraper le temps perdu, ce qui ne m'empêche pas d'avoir des accès de colère rentrée où je flanquerais volontiers Paul dehors... Mais celui-ci fait tout ce qui est en son pouvoir pour nous rendre la vie agréable : nous allons tous les trois au restaurant, nous faisons des virées dans la région, évidemment nous profitons de la mer... j'ai un aperçu de ce qu'aurait pu être notre vie si je n'étais pas tombée malade cinq ans auparavant... Pourtant, cette vie fantasmée n'est qu'un mirage, comme l'était la vie que j'avais imaginée avec Talissa – une Talissa qui n'aurait pas vu le jour trois mois trop tôt. Yaëlle fait sa réapparition lors du spectacle de l'école de danse de Louison. Cette école est dirigée par l'une de ses meilleures amies : elle entend donc bien y assister. Moi aussi, évidemment. Le dilemme se pose pour Paul. Se montrer avec moi ? Impossible. Yaëlle et lui ne sont pas définitivement séparés, s'afficher avec moi serait très malvenu. Etre aux côtés de Yaëlle ? Impossible aussi, ils sont tout de même brouillés. Paul se résout finalement à ne pas assister au spectacle, à la grande déception de Louison. Il nous dépose, elle et moi, au petit théâtre où a lieu la représentation, puis s'en va. Yaëlle se tient dans l'entrée, entourée de quelques personnes. Ne pouvant m'ignorer, elle me salue et me présente : «la maman de Louison». Je lui rends son salut et je l'observe... Elle a changé. Elle est comme enflée, et boudinée dans une robe qui ne lui va pas du tout. Elle n'a pas l'air au mieux de sa forme, et, si j'étais un peu amnésique, je la plaindrais presque. J'aurais tort... car la sœur de Paul, qui est assise à côté d'elle et de sa copine durant le spectacle, me racontera plus tard les commentaires désobligeants qu'elles font sur moi à tel point qu'exaspérée, elle leur demande de cesser leurs «enfantillages»... Une fois la représentation terminée, Paul revient nous prendre en voiture, Louison et moi. Je suis assise à l’avant, ma fille derrière, et nous passons dignement devant Yaëlle qui nous jette un bref regard et continue de marcher, le nez baissé. Je sais qu'après cela, elle va me haïr encore plus... Deux mois plus tard, Paul et Yaëlle ont repris la vie commune.


Je suis dépitée mais je m'y attendais. Louison aussi est déçue, et surtout exaspérée par ces revirements d'adultes auxquels elle ne comprend rien. Je crois qu'elle espérait en secret que ses parents se remettent ensemble, bien que je lui aie soigneusement expliqué que ça n'allait pas se passer ainsi... Mais, après cette première rupture, j'ai de sérieux doutes sur la longévité de l'union entre Paul et Yaëlle. Avec leurs caractères respectifs, l'harmonie ne risque pas de durer bien longtemps dans leur couple... En attendant, Paul ne ménage pas ses efforts pour recoller les morceaux le plus solidement possible. Pour son anniversaire, il lui offre un voyage dans une oasis en Tunisie. Une perspective idyllique. Et pourtant... Le récit que m'en fait Paul à son retour est loin d'être enthousiaste. Il ne se gêne pas pour me raconter les détails de sa seconde lune de miel ratée. Si Yaëlle a apprécié la beauté de l'oasis, elle a vite pris l'endroit en aversion : dans le souk, les rues grouillent de gamins qui trimballent des serpents pour amuser le touriste et récolter quelques pièces. Or, Yaëlle a une phobie épouvantable de ces bêtes... Terrorisée à l'idée de tomber nez à nez avec l'une d'elles, elle reste cloitrée dans l'hôtel. Ensuite, les choses se gâtent. Paul, qui, lui, n'éprouve pas de répulsion pour les serpents, sort se promener ; il ramène un petit costume de danseuse du ventre comme cadeau pour Louison et, content de sa trouvaille, le montre à Yaëlle. Celleci, furieuse qu'il ait osé choisir un cadeau pour sa fille sans elle, le lui arrache des mains et le jette pas terre... Aussi sec, rendu fou de rage par ce geste, il lui donne un coup de pied dans le tibia alors qu'elle devait se ruer sur lui de toutes ses griffes. «Tu te rends compte ! Je ne peux même pas acheter un cadeau à ma fille sans lui demander la permission ! Elle est complètement folle.» Je hausse les épaules et lève les yeux au ciel. En voilà une découverte... Le récit de ce voyage qui tourne à la crise conjugale me remet en mémoire les autres voyages que Paul et Yaëlle se sont offerts. Leur premier choix s’est porté sur Venise. Pour de jeunes mariés, il n’y a pas à dire, c’est original, Venise, c’est quand même sublime ; un léger regret de ne pas y avoir mis les pieds m’effleure tout de même ; mais des voyages magiques, avec Paul, nous en avons fait d’autres. Plus surprenant est le choix de leur destination suivante : Saint-Domingue, et, curieusement, le petit patelin où


Paul et moi avons passé quelques semaines deux ans avant la naissance de Louison : Las Terrenas. Ce n’est, à coup sûr, pas le coin le plus touristique de l’île. Pourquoi ce choix ? Je reste perplexe. Yaëlle a un ami qui tient un hôtel sur place, précise Paul. Ah bon, dans ce cas… Moi, personnellement, je n’aimerais pas aller avec mon amoureux exactement là où il s’est trouvé avec son ex quelques années auparavant ! Mais c’est leur troisième voyage qui me plonge dans une sidération sans bornes. Paul et Yaëlle ont passé des vacances à Santorin. Et je ne l’ai appris que des années plus tard, Yaëlle m’ayant prétendu, à l’époque de ce voyage, qu’ils partaient à …Mykonos. Paul avait tout de même conscience du choc que pouvait me causer le fait d’apprendre qu’il se dorait la pilule avec sa nouvelle compagne, précisément là où ma vie a été pulvérisée. Il voulait exorciser ce drame, m’expliqua-t-il alors. Moi, je n’y ai vu que le désir de tenter d’effacer cet évènement douloureux, de piétiner un passé trop lourd à porter pour lui, avec Yaëlle comme garde-fou. Pour moi, c’est une insulte ; je me sens salie, Paul aurait tout aussi bien pu me cracher à la figure. Et, pire, j’y vois la négation de tout ce que nous avons vécu en ce lieu ; je me sens rejetée dans le néant. A mes yeux, Santorin est et restera toujours un endroit sacré ; le terme est solennel mais correspond à ce que je ressens. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé que cette île, bien que si touristique, dégageait une atmosphère mystique, avec ses roches noires découpées sur le ciel d’un bleu dur, ses étranges plages de sable noir, son volcan… une île aux paysages austères, parfait décor pour une tragédie… grecque. Imaginer Paul et Yaëlle en train de batifoler là où j’ai commencé à perdre mon bébé – notre bébé – m’a donné envie de vomir, et de pleurer. Paul ne voyait pas les choses ainsi. Pour lui, se rendre à Santorin était une sorte de thérapie, et la présence de Yaëlle n’était qu’accessoire. Il aurait tout aussi bien pu y aller avec un copain, m’assura-t-il. C’est en ces termes qu’il justifia ce voyage… et pas une phrase qu’il prononça ne me sembla


convaincante. Bien des années après, je suis toujours aussi choquée. Mon incompréhension reste totale. Trois mois plus tard, ils se séparent, Yaëlle a demandé le divorce. Lorsque Paul me l'annonce, je n'y crois pas. Encore une crise de plus, me dis-je. Pourtant, cette fois-ci, c'est sérieux. Ils entament la procédure. Je suis très surprise que ce soit Yaëlle qui ait pris l'initiative : je pensais que Paul allait craquer le premier. Mais Yaëlle, devant le naufrage de son bateau conjugal, a dû préférer prendre les devants, par orgueil sans doute... Paul et Yaëlle, c'est fini ! Pour moi, finis aussi les nœuds au ventre chaque fois que Louison allait rejoindre son père, car je savais que Yaëlle serait là, que j'allais passer les jours suivants à ruminer, à essayer de les imaginer ensemble dans ce foyer bis que son père et sa belle-mère lui ont construit et dont l'accès m'est interdit, avec sa chambre bis et ses jouets bis, qu'elle aime, c'est bien normal. Pourtant, elle n'avait pas été conçue pour ça ! Maudite maladie, dépression, ou quel que soit son nom! J'étais bien naïve de croire qu'on pouvait programmer un avenir. Paul et Yaëlle se séparent... Les langues se délient. Christine, ma première copine de Toulon, me disait à demi-mot, à ma sortie de clinique, de me méfier de Yaëlle. Je comprends maintenant pourquoi : pendant mon séjour dans cet endroit, Yaëlle se moquait de moi et de mon état, ce qui avait choqué Christine... Jamais je n'aurais imaginé que Yaëlle se montrait si malveillante déjà à cette époque. Le pire est que, pendant des mois, voire des années, elle s'est plainte à Paul de mon ingratitude pour ne pas l'avoir remerciée de m'avoir fait admettre dans la clinique... Annie, la sœur de Paul, balance elle aussi. Cela fait un bout de temps qu'elle sait à quoi s'en tenir au sujet de sa belle-sœur. Elle raconte à son frère que Yaëlle ne s'est pas cachée pour vider avec rage dans l'évier, devant elle, un grand flacon tout neuf de lait de toilette que je venais d'acheter à la pharmacie pour Louison ! Quel degré de détestation a-t-elle dû atteindre pour s'en prendre à une malheureuse bouteille... Le geste me semble à la fois ridicule et effrayant. La haine de Yaëlle à mon égard a quelque chose de totalement irrationnel et incontrôlable. Et Paul, lui aussi, parle… il me raconte les agissements de Yaëlle… il y va crescendo pour ne pas me faire exploser, même s’il sait que chaque mot qu’il prononce est un coup de pied dans le ventre… Mais je dois savoir.


Quelques mois avant que je ne rentre en clinique, Yaëlle a subtilisé le double de la clé de mon appartement – que possède Paul, l’a fait dupliquer et, profitant d’un moment où elle était certaine de mon absence – j’allais chercher Louison à l’école – elle s’est tranquillement introduite chez moi. Elle a inspecté les lieux et pris des photos. Lesquelles photos révélaient le bazar extrême de l’appartement, à l’image de l’état de mon esprit. Puis elle est repartie ; elle était accompagnée de la sœur de Paul, avec laquelle je n’étais pas en odeur de sainteté ; celle-ci a donc tenu sa langue… jusqu’au jour où Yaëlle s’est décidée à montrer les photos à Paul, et lui a, sans la moindre gêne, raconté comment elle s’y était prise pour les obtenir. Paul n’en croit pas ses oreilles ; il découvre que sa compagne s’est introduite chez moi telle une voleuse, en lui dérobant les clés de mon appartement et sans l’en avertir le moins du monde… Elle ne semble pas du tout réaliser la laideur et la malhonnêteté de ses actes. Tout est bon pour prouver que je suis quelqu’un de néfaste pour Louison et qu’ELLE est la bonne personne pour la prendre en charge. De plus, elle prend son compagnon pour un imbécile, un niais complètement aveugle en ce qui me concerne ; il faut donc mettre des preuves de mon déséquilibre sous ses yeux. Paul rentre dans une rage noire ; Yaëlle lui a piqué les clés de l’appartement, elle s’est introduite chez moi dans la plus totale clandestinité, sans lui en souffler mot – sachant fort bien quelle aurait été sa réaction. Mais Yaëlle n’a aucun tabou lorsqu’il s’agit de son intérêt. Appartement, enfant, elle peut tout s’approprier sans le moindre scrupule. Je le savais, évidemment, mais je tombe tout de même de haut… Mais l’intégralité de l’histoire ne parvient à mes oreilles et à celles de Paul que six ans plus tard… Malgré ces six années de latence, le choc a été rude… Car Yaëlle ne s’est pas contentée de s’introduire une fois chez moi : elle y est retournée plusieurs fois, accompagnée de copines ! C’est l’une d’elles, dorénavant brouillée avec Yaëlle, qui l’a révélé à Paul. Yaëlle a donc fait une visite guidée de mon appartement avec ses amies : « entrez, regardez, venez admirer l’antre d’une femme malade dans son


corps et dans sa tête, ça vaut le coup, non ? ». Elles ont peut-être payé l’entrée, ces copines, comme au zoo… Toute cette histoire sordide remonte à plus de six ans, mais six ans ne suffisent même pas à empêcher la nausée de me monter à la gorge quand j’essaie de visualiser la scène ; j’ai l’impression d’avoir subi un viol. Paul, lui aussi, a encaissé le choc de ces révélations nauséabondes. Son dégoût est peut-être encore pire que le mien, car la femme qui s’est comportée de la sorte, il l’a aimée et épousée : plus dure est la chute… Cependant, je n’ai pas encore reçu le coup de grâce. Paul met du temps avant de me l’asséner. Au beau milieu d’une conversation, il me lance : «Yaëlle voulait adopter Louison».Je le regarde sans comprendre. - Comment ça, adopter ? - Oui, a-dop-ter, lancer une procédure d'adoption. Elle l'aurait fait si j'avais été d'accord. Paul développe. Yaëlle n'a pas exprimé franchement sa volonté. Craignant la réaction de son mari, elle a tâté le terrain, en faisant passer l'idée pour une suggestion de son amie avocate. Mais Paul n'est pas dupe : l'initiative vient de Yaëlle, même si l'avocate – la même qui la défendra pour son divorce – l'a encouragée. En tant qu'épouse de Paul, Yaëlle pouvait adopter la fille de son mari. Quant à savoir si elle aurait eu gain de cause, aujourd'hui encore je n'en sais rien du tout. Evidemment, il aurait fallu que Paul soit consentant, ce qui n'était pas le cas ; puis, sans doute, que les circonstances de la naissance de Louison ne soient pas connues, ce qui était impossible avec moi ; et puis, forcément, l’accord de Mary aurait été indispensable… Tout à coup, je comprenais mieux pourquoi Yaëlle avait persuadé Paul d'obtenir mon dossier médical : déclarée perturbée mentalement, je n'aurais plus été un obstacle dans un processus d'adoption. Car, même si, légalement, je n'étais pas la mère de Louison, j'existais, on ne pouvait occulter mon existence. Même malade, même défaillante auprès de Louison durant un certain temps, j'étais là depuis sa naissance et cela me donnait un statut particulier dont un juge aurait été forcé de tenir compte. Mais cela, je le savais depuis très peu de temps...


Sur le moment, je ne me suis livrée à aucune analyse. La révélation de Paul me fait l'effet d'un tremblement de terre. Dans ma tête, l'ahurissement se mêle à une rage folle. Adopter Louison ! Je savais qu'elle voulait se l'approprier au maximum mais de là à essayer de l'adopter, profitant de son statut de femme mariée, alors que l'adoption m'a été refusée, à moi... Je n'aurais jamais pensé qu'elle irait aussi loin. Au moins, les femmes qui vont voler un bébé dans une maternité le font sur un coup de folie. Yaëlle, elle, a manœuvré méthodiquement, sournoisement, en profitant d'une situation hors normes qui me défavorisait. Le summum de la bassesse. Pour Yaëlle, je n'étais rien, mais Louison non plus n'était pas un sujet doté de sentiments propres ; juste un objet, sur lequel elle pouvait projeter ses fantasmes de maternité. Devant le refus catégorique de Paul, Yaëlle a fait machine arrière prudemment. Mais, de temps en temps, elle revenait à la charge, toujours avec l'avis de son avocate comme alibi. Longtemps, je reste sous le choc. Que cette idée ait pu germer dans la tête de Yaëlle me paraît inconcevable, monstrueux. Elle ne respecte rien ni personne, à commencer par celle sans qui Louison n'existerait pas : Mary, qui a porté un bébé pour Paul et pour moi, et non pas pour des parents remplaçables... Je ne peux m'empêcher d'essayer d'imaginer ce que je serais devenue si Paul avait fini par céder à Yaëlle et que celle-ci ait réussi son projet ; une espèce de zombie, au cerveau piloté par des neuroleptiques, comme certains que j'avais croisés à la clinique et que je regardais avec pitié ? Ou une rescapée de TS ? (Peut-être pas rescapée du tout, d’ailleurs ?) Yaëlle me fait horreur mais je maudis Paul de s'être lié avec cette créature. Je maudis aussi les lois de ce pays grâce auxquelles Yaëlle a pu envisager d'adopter sa belle-fille... Pourquoi ne suis-je pas née en Belgique, en Angleterre, enfin dans un pays où je ne serais pas considérée – au mieux – comme une mère de troisième zone ? Une mère fantôme ?


Ces questions finissent par cesser de m'obséder, je n'ai pas envie de me torturer davantage. On est en avril, il fait déjà très chaud, le printemps est magnifique, et une seule chose m’importe, en profiter avec Louison. Je n’imagine pas qu’un quelconque changement puisse survenir dans mon existence. Ce Sud qui m’était étranger, et même hostile, les deux premières années, je m’y sens si bien que le quitter me paraît impensable. Paris me manque tout de même, parfois. Une occasion inattendue d’y retourner – d’y faire un séjour-éclair, le temps d’un aller-retour en avion dans la journée – m’est offerte sous la forme d’une émission de télé « ça se discute ». Annie, la sœur de Paul, a appris que pour les besoins de cette émission, on recherchait des couples ayant eu un enfant avec une mère porteuse. Après avoir un peu hésité, j’ai décidé de témoigner. Paul n’ayant pas souhaité participer, en fait de couple, il n’y a que moi. Comme douze ans auparavant, je me retrouve à raconter mon histoire… Cette fois-ci, je suis dans l’ombre, ma voix est modifiée. Je me sens moins intimidée que la première fois, mais tout de même plutôt tendue, au début de l’interview. Je tiens par-dessus tout à délivrer un message positif et convaincant, or je crains que ce que j’ai vécu, après la naissance de Louison, ne semble dissuasif ; cependant, il n’est pas question que je l’occulte. Une fois que je suis lancée, cela n’a plus d’importance. Je raconte Talissa, Mary, Louison et Paul et Yaëlle… La journaliste, une très jeune femme sympathique, s’efforce de placer ses questions. Malgré sa réserve toute professionnelle, elle a l’air impressionné… Elle tient particulièrement à ce que je souligne le fait que Paul et moi ne considérions pas Mary comme un «ventre sur pattes» ou un «ventre à louer», et qu’elle a transformé notre vie… Visiblement, elle a envie de donner une bonne image de ceux qui ont recours à une mère porteuse. Lorsque j’évoque le rôle de Yaëlle, mes démêlés avec elle, la journaliste, et aussi le cameraman, ont l’air interloqué… Deux semaines plus tard, lors de la diffusion de l’émission, déception : il reste peu de choses de mon interview ; elle a été considérablement


raccourcie. Mais je ne regrette pas d’avoir apporté mon témoignage ; je ne me fais pas d’illusions, il ne va pas faire beaucoup avancer la cause des mères porteuses ; mais, pour moi, il a une sorte de valeur symbolique. Il y a douze ans, je me trouvais aussi sur un plateau de télévision ; Paul et moi étions à peine au début de notre parcours, nous allions faire un saut dans l’inconnu ; à présent, la boucle est bouclée ; notre fille est bien là ; la vie a pris une tournure très imprévue, il y a bien des choses dont je me serais passée, mais le bonheur d’avoir un enfant efface tout le reste… Et la plus belle chose que j’aie jamais entendue, c’est Louison qui me l’a dite : « s’il y avait un magasin de mamans, c’est toi que j’achèterais»… Que demander de plus ? Durant ce voyage-éclair à Paris, j’ai eu le temps de déjeuner avec deux amies que je n’avais pas revues depuis avant mon départ pour Toulon, ce qui me semble une période lointaine. Les revoir me fait très plaisir, et, aussi, un effet bizarre. J’ai retrouvé des repères de mon ancienne vie, celleci a continué, parallèlement à moi, il me semble que je pourrais en reprendre le cours tout naturellement. Cette perspective me séduit plutôt. Je savoure le voyage de retour. Je suis d’une humeur joyeuse. Les aéroports m’ont toujours rendue euphorique. J’ai l’impression, illusoire mais excitante, que la vie peut y prendre la direction que l’on souhaite, il suffit pour cela de monter dans un avion… Lorsque le mien entame sa descente sur l’aéroport de Hyères, il fait nuit. Une multitude de petites lumières clignotent dans l’obscurité ; on aperçoit les illuminations d’un ferry sur la mer. C’est si beau que j’en ai un pincement au cœur. Un air tiède m’enveloppe en sortant de l’appareil, les feuilles des palmiers s’agitent doucement. Le cliché parfait… C’est un moment magique et rare ; pendant quelques secondes, j’oublie où je me trouve, je me sens envahie par une paix totale et un irrésistible bienêtre. Depuis plus de quatre ans que je vis ici, c’est sans doute la première fois que j’éprouve une sensation pareille. Et jamais je n’ai eu, comme à cet instant, la certitude que ma place est ici. Toute nostalgie de Paris m’a complètement quittée.


Paul, lui, retourne régulièrement à Paris – ou, plus exactement, en Seine-etMarne. Depuis que la procédure de divorce est lancée, Yaëlle et lui opèrent un roulement pour l’occupation de leur maison toulonnaise. Lorsque Yaëlle la quitte – elle voyage souvent pour son travail – Paul rapplique. Pour l’instant, cet arrangement semble leur convenir. Paul a annoncé son divorce à Louison avec beaucoup d’appréhension. Il craint que sa fille, toujours attachée à Yaëlle, ne soit traumatisée par cette séparation. Elle a déjà subi celle de ses parents, cela fait beaucoup… Quelques années plus tard, j’ai demandé à Louison ce qu’elle avait ressenti alors : « j’ai été triste pendant une semaine, et puis après je m’en fichais ! » m’a-t-elle affirmé. Louison m’a toujours étonnée par sa faculté d’adaptation, cette capacité à accepter les choses qu’elle ne peut pas changer. Néanmoins, c’est une battante, obstinée et persévérante, et même têtue. Je me dis parfois qu’elle porte en elle l’énergie additionnée de tous ceux qui ont œuvré pour qu’elle voie le jour : Mary Paul, moi et aussi Hélène, et même Steve, le mari de Mary…

Paul n’a pas une folle confiance en sa future ex-femme. Il me demande de me poster en avance à la sortie de l’école de Louison : il craint que Yaëlle n’essaie de se retrouver seule avec elle, pour lui donner sa propre version des causes du divorce – en se donnant le beau rôle. Lui comme moi voulons, autant que possible, préserver Louison des retombées toxiques d’un divorce, même si Paul garde l’illusion que la séparation va se passer de manière civilisée. Civilisée… Voilà qui n’est pas du tout dans les intentions de Yaëlle. Le divorce s’annonce très vite sanglant. Yaëlle réclame la moitié de la maison de Seine-et-Marne, en la faisant ré-estimer, alors que je l’avais vendue à un prix bien inférieur à sa valeur… précisément pour que Paul puisse l’acquérir. Yaëlle n’a pas mis un euro dans cet achat et peut, ainsi, en tirer cent pour cent de profit si la maison est vendue. Je suis révoltée : si j’ai vendu la maison, c’est pour que Paul puisse en profiter, et surtout pour qu’elle revienne un jour à Louison ; jamais je n’avais envisagé que Yaëlle puisse en tirer profit, sur le dos de Paul… et du mien.


Yaëlle débarque dans la maison, flanquée d’un expert, et fait l’inventaire de ce qu’elle veut emporter… y compris des meubles que Paul et moi avions achetés ! Fort heureusement, les factures étaient à mon nom… Paul, dégouté par le comportement de Yaëlle, réprime sa rage. Parmi mes amis, curieusement, personne n’a divorcé (un vrai divorce, j’entends, pas une séparation). Avec le divorce de Paul et Yaëlle, j’assiste à un concentré des pires aspects de la chose. Ces deux-là se sont mariés sous le régime de la communauté des biens ; Yaëlle entreprend donc, méthodiquement, de rafler tout ce qu’elle peut sur les revenus de Paul. Celui-ci tombe des nues. Il est amer, furieux, triste. Il est le pigeon à plumer ; Yaëlle l’a explicitement exprimé à une de ses amies – qui l’a répété à l’incontournable coiffeuse, laquelle me l’a rapporté en ces termes : elle veut le «mettre à païol (c’est une expression du Sud, imagée, qui signifie «mettre à poil, dépouiller !). Pour lui faire payer quoi au juste ? Qu’il ne lui ait pas permis d’adopter Louison ? Qu’il n’ait pas cessé toute relation avec moi ? Et sûrement d’autres choses que j’ignore… Je trouve tout ça épouvantable ; je suis très inquiète pour Louison, d’autant plus que mes finances sont en chute libre et que je ne trouve pas de boulot… Je commence à entrevoir un avenir aléatoire dans le Sud… et ça ne me plaît pas. Je souhaitais, certes, la séparation de Paul et de Yaëlle, mais pas dans ces conditions…. Mon amie Pascale ne cesse de me répéter : «tu vas voir, ce divorce va être interminable». Cependant, je reste optimiste. J’ai vécu bien pire. Je déplore seulement que l’écho des sordides histoires d’argent entre son père et son ex belle-mère parvienne aux oreilles de Louison… Elle est au courant de presque tout et s’inquiète pour son père. Que doit-il se passer dans sa tête en comprenant que Yaëlle, une femme qu’elle adorait, fait tout ce qu’elle peut pour nuire à son père ? Cette idée m’obsède. J’ai peur que Louison ne soit abîmée, par la faute des adultes. Mais c’est sans compter avec la force de caractère de ma fille. Sans doute a-t-elle perdu de son innocence enfantine, mais sa joie de vivre reste la plus forte… Trois mois plus tard… Louison, Paul, moi - et le cochon d’inde chéri de Louison – remontons en voiture vers la Seine-et-Marne. C’est la transhumance à l’envers. Nous quittons Toulon, Louison va «faire» sa


rentrée des classes à La Genevraye. Ce retour aux sources ( ?), je suis loin de l’avoir voulu, mais, les rapports entre Paul et Yaëlle se détériorant chaque jour davantage, il ne peut pas rester à Toulon ; quant à moi, je n’arrive plus à payer mon appartement, c’est Paul qui s’en charge, ce qui ne me plaît guère. Je n’ai pas de job, pas de perspective d’en trouver, alors que j’ai une opportunité de faire de la décoration avec un copain de Paul, en région parisienne ; ça me tente plutôt. Cette remontée vers le Nord n’est pas forcément définitive. Mon seul et unique souhait est de repartir à Toulon avec Louison et, si les choses s’arrangent, Louison pourra retrouver son école en cours d’année. Je fais des prières pour que cela se passe ainsi…J’appréhende de retrouver la Seine-et-Marne. Je suis loin de n’y avoir que de bons souvenirs. Aussi suis-je agréablement surprise de retrouver mon ex-maison, refaite à neuf et charmante ; la campagne est gaie sous le soleil de fin d’été. Mais, à présent, c’est ici que je me sens étrangère. Les presque cinq ans que j’ai passés à Toulon m’ont définitivement marquée : le Sud, je l’ai dans la peau. La lumière, les odeurs, les couleurs de cette région, j’en suis imprégnée, et même l’accent du Sud, qui m’agaçait tant au début, me manque. Pascale me manque, sa fille aussi, comme elle manque à Louison ; pourtant, celle-ci est heureuse de retrouver la maison où elle a encore tous ses repères. Moi, en revanche, je n’en ai plus aucun. La campagne est jolie mais elle me semble fade et uniformément, désespérément verte… Même la rivière est verte… J’ai la sensation de baigner dans une mélasse verte ; où que l’on pose les yeux, c’est vert ! Et tous ces arbres, énormes… Où sont passés les oliviers tout secs et noueux, les palmiers avec leurs feuilles vernies, les bougainvillées éclatants ? Mais, ce qui me manque le plus cruellement, c’est la mer… Je la revois beaucoup plus tôt que je ne l’aurais espéré. Trois semaines après mon arrivée en Seine-et-Marne, alors que je recommençais doucement à trouver mes marques… je repars pour Toulon ; pour combien de temps ? Je l’ignore. Fort heureusement, j’y ai gardé mon appartement. Ce départ précipité, je le dois à une réflexion judicieuse que la sœur de Paul fait à celui-ci ; elle lui fait remarquer que si Yaëlle découvre (par on ne sait quel moyen mais ils ne manquent pas, elle peut très bien faire surveiller la maison ou y tenter une incursion), si donc elle s’aperçoit que j’y habite,


cela peut avoir des conséquences désastreuses pour Paul : à ce stade du divorce, il ne peut pas cohabiter avec une autre femme – surtout pas moi. Je devrais être heureuse de repartir à Toulon, mais cette précipitation me heurte ; j’ignore combien de temps je resterai là-bas, séparée de Louison. De cela, Paul a l’air de s’en moquer ; il faut dire qu’il est obsédé par la tournure que prend son divorce. Non pas que j’imaginais revivre sous le même toit que Paul, loin de là ! Je comptais trouver un appartement dans les parages… La maison de Seine-et-Marne est la sienne, sans conteste, mais de nombreuses traces de notre défunte vie commune s’y trouvent encore, j’ai tout laissé derrière moi en partant pour Toulon, objets, photos, meubles évidemment… Les retrouver me fait un effet étrange, entre malaise et réconfort. Toulon, sans Louison, est bien vide ; je la cherche partout machinalement, j’ai l’impression qu’elle va apparaître à chaque coin de rue. Heureusement, il y a Pascale, mes endroits favoris, et la mer… Je réalise avec une netteté impitoyable que, malgré les moments difficiles – c’est un euphémisme ! - que j’ai vécus dans cette ville, ce sont les souvenirs des bons moments qui l’emportent. Et il y en a : tout un tas de moments joyeux avec Louison, à la mer, à Aix-en-Provence, à Nice, à Marseille, partout ! Des beaux lieux que je suis heureuse d’avoir fait connaître à ma fille, des fous rires avec Pascale et sa fille, des bouts de bonheur qui, mis ensemble, font quelque chose d’inoubliable. Ca va être un déchirement de me passer de cette région. Si Paul n’avait pas rencontré Yaëlle, je n’aurais rien vécu de tout cela, c’est un des paradoxes de ma vie, et pas un des moindres. Pourtant, parfois je craque, Louison me manque. Patrick, le copain de Pascale, qui s’y connaît en divorce – le sien a été redoutable – me réconforte : lorsque Paul et Yaëlle seront «séparés de corps», je pourrai réintégrer le territoire interdit sans craindre de trouver un espion de Yaëlle planqué derrière un arbre ou un buisson…


C’est exactement ce qui s’est passé : deux mois plus tard, j’ai réintégré la Seine-et-Marne. Paul m’a trouvé un petit appartement, qui est minable comparé à celui de Toulon, mais je m’en moque, je suis tout le temps avec Louison et très souvent dans la maison – que j’ai fini par apprivoiser. Quant à Yaëlle, elle monte d’un cran dans ses exigences : elle réclame une pension alimentaire ; pourtant, elle n’a pas d’enfant avec Paul, elle gagne très bien sa vie. Et ils n’ont été mariés que deux ans… Peu de temps après mon retour, Louison fête son anniversaire. Nous sommes tout gais lorsque la sonnerie du téléphone retentit : c’est Yaëlle… Elle veut souhaiter son anniversaire à Louison, elle lui a envoyé un petit cadeau. Louison la remercie poliment mais froidement, plutôt indifférente. Je ne fais aucune remarque, mais je serre les dents. Je n’ai qu’une envie, arracher le téléphone des mains de Louison et insulter Yaëlle qui n’a pas pu s’empêcher de s’immiscer dans notre petite réunion de famille, pour la polluer, sachant fort bien que son intrusion allait m’exaspérer (et peut-être exaspérer Paul, aussi). Elle est tellement persuadée de son bon droit qu’elle ne voit rien d’incohérent à souhaiter la fête d’une enfant dont elle a entrepris de dépouiller le père. Elle s’acharne, encore et encore, elle ne lâchera Paul que lorsqu’il ne lui restera que les os à ronger, et encore, il y a la moelle… Je ne peux rien faire, absolument rien, pour protéger ma fille de la débâcle financière de son père. Et celui-ci, cerise sur le gâteau, se fait licencier ! Ce qui ne freine en rien Yaëlle dans sa détermination à rafler tout ce qu’elle peut des possessions de Paul. Celles-ci commencent à devenir de plus en plus squelettiques. Il me vient alors une idée lumineuse : essayer de faire annuler la vente de la maison à Yaëlle et Paul. La maison me reviendrait donc, les compteurs seraient remis à zéro, et Paul et moi nous partagerions équitablement le bénéfice de la vente. Exit Yaëlle ! Il doit être possible de prouver que je ne possédais pas la force mentale pour résister à la pression que j’ai subie pour me faire vendre cette maison : après tout, j’étais sortie de clinique depuis moins de trois mois… C’était bien facile de me manipuler. Paul trouve l’idée judicieuse, il la


soumet à son avocat et la petite lueur d’espoir s’éteint : il est trop tard pour tenter de faire annuler la vente qui a eu lieu quatre ans auparavant… Je suis affreusement déçue pendant quelques jours et puis je me résigne. Yaëlle peut bien se faire un bénéfice substantiel sur cette fichue maison, elle n’aura jamais ce qu’elle convoitait le plus : Louison. Celle-ci a une passion pour l’équitation, et lorsque je la regarde galoper, image même du plaisir et de la liberté, je suis toute remplie de joie et de fierté. Ce bonheur-là, rien ni personne ne peut me le prendre. Aucune Yaëlle, aucune juridiction, aucune loi inepte… Mais Louison porte un tatouage invisible qui signifie « je suis née d’une mère porteuse, alors ça me complique l’existence, ma mère a failli devenir vraiment dingue, mon père a épousé une femme qui a décidé de prendre la place de ma mère et maintenant elle est en train de ruiner mon père… Estce que c’est normal tout ça ?» Louison voudrait bien être une petite fille comme toutes les autres, et, par exemple, ne pas avoir à cacher à ses copains qu’elle est née d’une mère porteuse ; ils ne comprendraient pas et la regarderaient comme une extraterrestre… Elle connaît le poids du secret. Elle n’en parle jamais et semble plutôt épanouie et pleine d’ardeur pour beaucoup de choses de la vie, mais comment savoir si la particularité de ses origines ne la travaille pas sournoisement ? Ce ne serait probablement pas le cas dans un pays où les mères porteuses ne seraient pas un sujet de scandale, une chose honteuse qu’il faut dissimuler sous peine d’être considéré comme un être à la moralité douteuse, voire un esclavagiste… Et pourtant… Je crois que Louison, devenue à présent presque adolescente, se fiche d’être sortie du ventre de Mary, plutôt que du mien. Il lui suffit de savoir que celle-ci était quelqu’un de bien. Je suis même étonnée qu’elle ne pose pas de questions sur Mary, à quoi elle ressemblait, quel caractère elle avait, si elle-même, Louison, lui ressemble… Cela viendra peut-être plus tard. Louison, parfois, est «tough». On peut traduire ça par « dure », moi, je dirais plutôt «coriace». Elle est indéniablement dotée de ce trait de caractère, tout autant que d’une nature hypersensible. Les deux cohabitent


chez elle d’une manière étonnante ; elle porte sur le monde un regard acéré. Si j’avais pu l’adopter, si Paul n’avait pas rencontré Yaëlle, si, si… Louison aurait probablement été une enfant surprotégée, couvée, choyée. Choyée, et même couvée, ce fut le cas, mais Louison n’aura pas longtemps connu l’indéniable sentiment de sécurité que donne un couple de parents unis… La culpabilité de ne pas lui avoir offert cela, j’ai plongé dedans comme dans une eau saumâtre, je m’y suis vautrée, je me suis méprisée de n’avoir pas neutralisé Yaëlle plus rapidement, de n’avoir pas été plus forte. Cette honte de moi-même m’est venue lorsque le divorce de Paul a commencé à prendre une vilaine tournure, atteignant Louison par ricochet. Peu à peu, je me suis calmée. La haine de l’autre, la colère envers moimême, m’ont stimulée pendant un certain temps jusqu’à ce que je m’aperçoive que l’aigreur était en train de m’envahir, comme un cancer qui me rongerait chaque jour un peu plus. J’ai revisionné ma vie après la naissance de Talissa. Il y avait de la douleur, mais rien de laid ni de sale ? Je n’allais pas laisser souiller une histoire pareille : ce qui est arrivé depuis que le père de Louison a rencontré Yaëlle est bien réel, je ne peux rien y changer. Mais j’ai mis une barrière de protection entre ça et le reste de ma vie. L’amour que je porte à Louison écrase ce que j’ai été forcée d’endurer. Il me suffit de la regarder : elle dépasse tout ce que j’avais pu imaginer en attendant une petite fille. Je ne le lui dis pas assez… Parfois, je me surprends à la regarder avec une sorte de sidération devant sa beauté et sa vivacité d’esprit, devant la certitude qu’elle est ma fille. Cette évidence toute bête, quiconque n’a pas eu un enfant par mère porteuse (ou adopté, peut-être) ne peut la ressentir avec autant d’acuité : ma fille, ma fille, je répète ces mots avec délectation, ils me remplissent la bouche, je les savoure… Onze ans après sa naissance, je ressens encore ce que son existence a d’exceptionnel. Et puis elle grandit : elle a ses propres goûts – que je ne partage pas toujours ! Elle me devient un peu mystérieuse – ce qui me rend parfois nostalgique de sa petite enfance… Mais cela ne dure pas… Si les mères lucides ont forcément le sentiment d’avoir commis quelques erreurs dans l’éducation de leurs enfants, j’ai eu, moi, l’impression d’avoir fait très souvent tout de travers. Avec un enfant né «normalement», j’aurais sûrement cafouillé, mais avec ma fille, je naviguais à vue… Et


lorsque Yaëlle a déboulé dans ma vie, je me suis vue comme une mère au rabais, à peine plus qu’une nounou… Lorsque mes angoisses veulent bien me lâcher, je vois bien que Louison est une enfant parfaitement normale (si tant est que ce terme ait un sens…) et que les fées qui se sont penchées sur son berceau lui ont offert un beau bouquet de dons. Et, comme le dit Paul, avec tout ce que nous avons fait pour qu’elle voie le jour, nous n’avons laissé à Louison aucune chance de ne pas naître… Alors, si la vie lui sourit, Paul, Mary et moi aurons accompli notre mission. Lorsque je suis contrariée par Louison ou en colère contre elle, je me remémore cette scène : un soir, je suis montée dans sa chambre ; elle dormait déjà profondément ; je me suis allongée auprès d’elle sur son lit ; je la distinguais à peine dans la pénombre. J’ai collé ma tête contre la sienne et j’ai senti son souffle paisible ; j’ai respiré au même rythme qu’elle. Il n’y avait plus que nos deux souffles mêlés, rien que nous deux, la chambre et la maison et tout le village auraient bien pu se désintégrer sans que je m’en aperçoive. Avec personne d’autre, jamais, je n’ai ressenti cela ; ce fut un moment de fusion parfaite, de sensation de ne faire qu’un tout, de pure, de vertigineuse conscience de l’amour que j’éprouvais pour ma fille ; je percevais la fragilité de son petit corps, mais aussi la force régulière, paisible, de sa respiration, la force de la vie qu’une femme, onze ans auparavant, lui a donnée.

FIN


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