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CH€AP ARCHITECTURE


Harold Guyaux Mémoire en vue de l’obtention du diplôme d’architecte Sous la direction de Jean-Didier Bergilez I.S.A.C.F. La Cambre 2006


CH€AP ARCHITECTURE


Table des matières

00 [ Introduction ] 01 [ Propos du travail ] 02 [ Rappel ] 03 [ Société d'aujourd'hui ] - 1 La médiatisation du quotidien - 2 Le facteur €co - 3 Globalisation…et contestation : Alter architecture - 4 Trash culture - 5 Préfabriqué, standardisé > < original - 6 Le “do it yourself” - 7 Le marché du Low-cost - 8 Mobilité et temporaire

04 [ Conclusion ] 05 [ Bibliographie ]

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00 [ Introduction ] Certains développements de l'architecture tendent à définir l'identité d'un bâtiment par son image, sa symbolique, par sa forme ou par son aspect médiatique. La prospérité matérielle des années 80 et la révolution digitale des années 90 ont configuré un panorama d'intentions personnelles et formelles illimité. Le capitalisme mondialisé est celui où la concurrence économique passe aussi par une concurrence de l'image, qu'il s'agisse des secteurs privé ou public. Dans le commerce ou la concurrence interurbaine, les décideurs (commerciaux ou politiques) ont compris que l'architecture était un bon moyen de diffuser une image, une valeur, telle la publicité. Dès lors, on a vu émerger, dans un éclectisme stylistique, une architecture grandiloquente réalisée par des architectes stars avec des budgets considérables et dont les logiques esthétisantes sont mises au service de la promotion et de la consommation. On assiste alors à une véritable compétition où celui qui en met le plus “plein les yeux” se voit remporter la palme. En matière de logement individuel, les maisons d'architectes sont la plupart du temps réservées à une clientèle privilégiée financièrement ou laissées au regard des amateurs via les revues d'architecture. Parallèlement, on assiste à un certain intérêt pour une architecture qui se dit être mise en œuvre pour ce qu'elle est, ce qu'elle permet, ce qu'elle offre dans les conditions spécifiques de sa réalisation et non pas pour ce qu'elle signifie ou symbolise. Avec une doctrine verte qui s'impose, une nouvelle génération d'architectes plus engagée se fait une place sur la scène médiatique architecturale. Cette génération semble tout aussi inquiète pour l'éthique que les générations précédentes l'ont été pour l'esthétique. L'économie du budget, des moyens, des matériaux, articule un discours teinté de préoccupations sociales et éthiques (1).

______________________________ 1. Le mot éthique renvoie ici à un style de vie, à un impératif de vie bonne.

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“Faire le choix de matériaux ordinaires parce que les matériaux nobles n'existent pas, diront Lacaton et Vassal, ne pas renoncer aux parpaings triviaux penseront d'autres. Le luxe n'est pas dans l'ostentation mais dans “l'habiter”. (…) La maison d'architecte n'est plus seulement la villa “sublime” et “patrimoniale” qui flattera l'ego de son riche possesseur et celui de son maître d'ouvrage.” Anne Debarre (2)

Comme point de départ de cet essai, je postule que l'architecture du “spectacle” a atteint son apogée et que désormais nous sommes entrés dans une ère plus soft, loin par exemple de l'annonce emphatique de la fin du modernisme ou encore des déclarations radicales du déconstructivisme. La période charnière de cette transformation pourrait se situer à la fin des année 90. Architecture “sociale”? Dans un passé récent, qui disait “architecture sociale” disait “logement social”. Aujourd'hui les choses ont changé. Deux ans avant Metamorph, le thème Less aesthetics, more ethics de la Biennale d'architecture de Venise 2000 nous confirme l'arrivée de ces nouvelles préoccupations. On met de coté l'aspect formel pour s'interroger sur l'approche sociale, éthique et politique de l'architecture. La même année, l'exposition Universelle d' Hanovre 2000 s'inscrit aussi dans ce nouveau virage en voulant laisser de côté les superlatifs et les fastes inutiles. Au niveau du contenu, cette exposition rompt avec une certaine tradition qui tenait à ce que l'on fasse inévitablement l'apologie du Progrès. Le thème général : homme - nature - technologie, un monde nouveau se fait jour se propose de pointer les défis du nouveau millénaire. Hanovre 2000 est résolument axée vers l'économie des ressources et des énergies : Thomas Herzog équipe le toit du Hall 26 d'une ventilation thermique à ailettes qui limite les besoins en climatisation. L'Eco-sandwich Hollandais de Mvrdv est selon eux un écosystème qui combine une croissance de la diversité et une croissance de la cohésion. Avec le pavillon du Japon, c'est le recyclage qui est à l'honneur : Shigeru Ban a signé une structure qui couvre plus 3600 m2 presque entièrement faite de papier recyclé. ______________________________ 2. Anne Debarre (enseignant et chercheur à l' Ecole d'architecture de Paris-Malaquais) dans Votre maison Maintenant, Périphérique Architectes IN/EX projects, Birkhäuser p.12

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Tous les ans, Construmat, la feria de la construction de Fira Barcelona, propose un programme nommé Casa Barcelona qui offre une vison des dernières innovations techniques à caractère presque décoratif soutenue par des architectes tel que Toyo Ito, Dominique Perrault, David Chipperfield, Carlos Ferrater… En réponse à cela, le Fad(3) a mis en place de façon presque ironique Barraca Barcelona, un programme pédagogique extra universitaire qui a rencontré un succès conséquent auprès des étudiants en architecture. Les objectifs de Barraca Barcelona sont résolument engagés et à caractère social. En voici quelques extraits : “Approfondir le caractère concret du logement d'urgence, intégrer la culture du bidonville dans l'histoire de la ville, émettre une réflexion sur la marginalité...”. Ce grand workshop se verra réitéré les années suivantes. Ce phénomène touche aussi le monde de l'art : l’édition 2000 de Documenta(4). est foncièrement politique. Plus de la moitié des œuvres présentées relèvent d'une dimension sociopolitique, traitent des grands drames d'aujourd'hui ou les envisagent par la fiction sociale, très souvent racontée par l'image. En France, le travail des architectes français Lacaton et Vassal est représentatif de cette nouvelle attention. Il fera beau demain - Beauté de l'évidence Il n'y a pas 36 solutions, il y a une ou deux réponses et une certainement meilleure. No architecture. On résout mathématiquement un problème d'implantation, d'intégration, de programme, un problème technique, économique, social. (…) Auto-construction : hangars, cabanes, usines, centres commerciaux de banlieues : une boîte, une enseigne. Ce qui est juste, ce qui est clairement nommé : la lisibilité. Aux images (fausses) de la vitesse : ailes d'avion, bardages horizontaux, aux bâtiments prêts à décoller, proposer directement la destination, plages et cocotiers… Ne pas faire semblant. (…)

______________________________ 3. FAD, Foment de les Arts Decoratives, Barcelona. 4. Documenta 11, manifestation d'art contemporain basée à Kassel en Allemagne.

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(…) On se prive d'architectures extraordinaires à cause d'un peu trop de confort bourgeois. Nouvelles façons d'habiter, de vivre. La Maison : inventer autre chose, supprimer les fondations, mobilité, nomadisme. La boîte, le parallélépipède : que faire d'autre ? La maison Farnsworth, et après ? (…) Il n'y a pas d'évidence ni de référence. Chaque fois un nouveau problème se pose, télescopage de contraintes, de besoins, d'attentes. Poser les bonnes questions et y répondre rigoureusement, l'une après l'autre. Se poser toujours la question du nécessaire, du suffisant; ce qui est important, ce qui ne l'est pas. Eviter les accumulations, rechercher la simplicité, la lisibilité. Traquer chaque détail un peu compliqué comme la conséquence d'une erreur de réflexion. Se libérer de l'idée de forme autre qu'architectonique ou issue du contexte. (…) Le coût : économie, des moyens justes, le moins cher possible pour construire plus. La rigueur des plans. Une certaine rage à organiser, caler, calculer, compresser, coter, recommencer, lire et relire le programme, économiser, simplifier. (…) L'architecture sera directe, utile, précise, économe, libre, gaie, poétique et cosmopolite. Il fera beau demain. Anne Lacaton & Jean Philippe Vassal(5)

Mais si je devais nommer la caractéristique qui fonde cette fédération de l'architecture “sociale”, sans doute serais-je bien en mal de le faire. Pourtant il semblerait qu'il y ait un facteur récurrent dans la conception et la légitimation de cette architecture : le qualificatif “économique”, avec comme ambition première de répondre à une commande caractérisée par un budget restreint et donc par là, de rendre accessible le projet d'architecture à une clientèle élargie.

______________________________ 5. Extrait du catalogue édité à l'occasion de l'exposition "Il fera beau demain", présentée par l'Institut Français d'Architecture à Paris.

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Exposition Universelle d'Hanovre 2000 : Pavillon Hollandais (Mvrdv) - Pavillon Japonais (Shigeru Ban)


01 [ Propos du travail ] Par ce travail, je désire aborder avec un regard critique une certaine production architecturale contemporaine parfois qualifiée “d'économique”, de “pauvre”, de “naïve” ou encore de “low-cost” et son inscription dans un contexte global. Replacer cette architecture dans son contexte, celui de la société actuelle, ne peut se faire sans analyse d'exemples. Parmi la diversité des projets, un critère de choix s'est imposé, il est au départ subjectif, essentiellement visuel et relève de mon intuition personnelle. Si les publications ont progressivement abandonné le registre critique pour privilégier le recours quasi exclusif à l'image, elles n’en sont pas pour autant dépourvues d’intérêts, notamment en temps que révélateurs et vecteurs d’esthétiques. D’ailleurs, l'enseignement de l'architecture inclut toujours l'usage de sources d'inspiration, de références qui proviennent principalement des revues. L'accent a donc été mis sur certaines données : les images diffusées (photographies, images de synthèse, photomontages, web officiel des architectes…) et les discours émis par les architectes. Une attention particulière sera portée sur le travail des architectes Lacaton et Vassal car même si les critiques ne leur réservent que des éloges, à mon sens méritées, leur production n’en est pas pour autant soustraite à certains paradoxes qui sont à la base de mon questionnement. Etudier cette architecture “pauvre” pour mieux en connaître les enjeux. Si au départ, j’ai, de façon assez naïve, défini les ambitions économiques de l'architecture “sociale” comme un moyen pour rendre l'architecture (des architectes) accessible à tous, cette affirmation ne me suffit pas. “Pourquoi l' architecture devrait-elle être économique ? Son faible coût conférerait-t-il à l'esthétique d'un bâtiment une vertu particulière ? Pour naïves qu'elles paraissent, ces questions semblent devoir être posées alors que l'architettura povera s'impose aujourd'hui en France comme une tendance.” Valéry Didelon (6) ______________________________ 6. Valéry Didelon, architecte, enseignant à l’École d’architecture de la ville et des territoires, à Marne-laVallée. Article L'économie de l'architecture, à propos de la rénovation du Palais de Tokyo dans Le Visiteur n°9, Édition de l’imprimeur, automne 2002 p.6

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J’énonce l’hypothèse que les ambitions du discours sur l'économie de l'architecture sont autres. Dans un contexte toujours conditionné par la nécessaire reconnaissance d'une image immédiate et forte, il serait lié à la recherche d'une esthétique particulière faisant valoir, d'une part, un pouvoir de distinction par rapport à la production architecturale dominante de ces 30 dernières années, et d'autre part, un pouvoir de séduction orienté vers les nouveaux centres d'intérêts propres à notre société. Au risque de paraître réducteur à propos des thèmes abordés, il m’a paru opportun de définir les limites de ce travail, tentant ainsi d’établir le cadre de cette recherche. - La “contemporanéité” peut être assimilée à une production d'architectes médiatisés dans la presse spécialisée de ces dernières années. Il ne s'agit pas d'embrasser toute l'architecture contemporaine mais bien la production de quelques uns de ces architectes reconnus et donc publiés. - L'aspect technique, constructif ou les qualités spatiales des constructions concernées nous importent mais dans une certaine mesure seulement. Le but n'est pas de dresser un inventaire du “comment construire à bon-marché”, mais bien d'investiguer sur les dernières tendances et créations. - L'intérêt de l'étude se situe parfois dans une analyse de l'œuvre finie, parfois dans l’étude de composantes telles que le processus global de la réalisation, la diffusion ou l’inscription de l’oeuvre dans un contexte, celui de notre société. - Il ne s'agit pas non plus de redéfinir (ou revisiter) les concepts de jugement esthétique, de plaisir esthétique, de notion de goût ou de “beau” qui sont des concepts propres à la philosophie et aux théories esthétiques. Il s'agit de mener une petite réflexion à propos d'architecture économique.

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02 [ Rappel ] Après l'échec du modernisme qui d'un point de vue postmoderne avait dégénéré en un produit anonyme et visuellement pauvre, l'architecture a été interprétée comme un système linguistique. Sous l'influence de la popularité croissante de la sémiotique, est apparue l'idée que tout, de la mode à l'art visuel, peut être considéré comme langage non verbal. Ce qu'un bâtiment peut communiquer, au delà du fait qu'il existe, devient une question ouverte à laquelle toute réponse est possible. Toute construction devait, dès lors, contenir d'une façon ou d'une autre des références nécessaires à la légitimation d'une architecture. Les références à l'histoire, au site, sont utilisées comme sources d'inspiration et comme réservoir de formes, de types, de styles… Mais bientôt ces références furent complétées par de multiples obsessions subjectives, telles que la philosophie, les hobbies et les opinions personnelles, prenant le dessus sur des questions comme la pertinence sociale ou la fonctionnalité. C'est précisément dans ce genre d'univers éloigné de la pratique quotidienne que des architectes ont pu acquérir la dimension de pop stars(7). Ces architectes se sont créés un registre personnel, une sorte d'étiquette qui a acquis une dimension quasi auto-biographique. Par l'utilisation exclusive de formes ou de matériaux, ces “étiquettes” sont devenues des signatures immédiatement identifiables et ce au niveau international. L'endroit où ils construisent, finalement, importe peu pourvu que le registre soit conservé et que l'identification soit efficace. C'est ainsi que de nombreuses villes du monde capitaliste se sont engagées dans une course à la collection. Des petites villes comme La Haye se sont dotées de réalisations d' Alvaro Siza, de Ricardo Boffil, de Richard Meier… pas exclusivement pour leurs qualités spatiales ou constructives mais pour leur reconnaissance internationale. Cessant de symboliser ce qu'elle accueille, cessant de s'ajuster à des exigences fonctionnelles ou constructives, l'architecture en vient à s'adapter à des exigences d'image, de labellisation, d'identification. C'est ainsi que Frank Gehry a été amené à reproduire le même type d'architecture (Façon Guggenheim de Bilbao) à divers endroits (l'exemple du Walt Disney concert hall de Los Angeles) car sa clientèle exigeait que son “style” soit reconnaissable. ______________________________ 7. Hans Ibelings, Supermodernisme, l’architecture à l’Ere de la Globalisation, Hazan, Paris, 2003 p.23

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La production architecturale s'est ajustée aux standards de ce que Guy Debord annonçait comme la “société du spectacle”(8), contribuant à façonner une architecture de l'image, une architecture “déréalisée”, dont la perception comme l'interprétation ne renvoient plus à ses réalisations mais aux images et discours qui la font être. Les oppositions entre production architecturale et société de consommation, culture de masse ou société de l'image s'étant atténuées, l'architecture participe désormais pleinement au façonnement et à la production de l'environnement de cette société de l'image. Mais l'émergence de cette “réalité architecturale médiatique” ne peut évidemment être isolée, d'une part, de la transformation de la presse spécialisée et d'autre part, des changements apparus au sein même des bureaux d'architectes. Ceux-ci ont développé une stratégie de communication claire et délibérée et se sont, en outre, de plus en plus préoccupés de merchandising. Ils mettent en œuvre des stratégies orientées vers la construction et le contrôle de l'image médiatique qu'ils entendent véhiculer; cela va de la publication autofinancée jusqu'à la “location” de services de photographes de renom spécialisés dans la photographie d'architecture. De plus, via la législation sur les droits d'auteur, ce sont les architectes qui contrôlent les images des médias. Les photos, identiques de revue en revue, souvent prises dans des situations particulières, formatent ainsi le regard que l'on pose sur elles. Cette personnalisation de l'architecture n'est pas l'unique similitude avec le star system des chanteurs populaires. La comparaison va plus loin : de nos jours, les grands noms de l'architecture sont continuellement en tournées - concours, jurys, chaires d'enseignement, interviews, congrès et conférences - en alternance avec telle ou telle réunion de chantier. Pour mieux comprendre ces changements qui ont touché l'architecture, on peut se référer aux réflexions émises dans les années soixante par le sociologue américain Daniel Bell à qui l'on doit l'hypothèse de “l'esthétisation de la vie quotidienne”(9).

______________________________ 8. Guy Debord, La société du Spectacle, Gallimart,1996 (édition originale 1967) 9. Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, Puf, 1979

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Par cela, il désignait un processus qui s'apparentait à ce que l'on pourrait appeler une “démocratisation” de l'ensemble des valeurs structurantes du monde de l'art qui s'étaient constituées comme impératives pour la légitimation de l'œuvre et de l'artiste(10). Elles devenaient donc potentiellement pertinentes pour tout un chacun. Les valeurs propres au champ esthétique se sont présentées comme normes éthiques, infléchissant sur les modes de vie et ayant comme effet une transformation de notre environnement quotidien. Pour exemple, citons l'extraordinaire développement du design dans de nombreux domaines, l'explosion de la publicité esthétisante plutôt qu'informative ou encore l'efflorescence d'une presse spécialisée dans le conseil esthétisant. Quand à l'architecture, celle qui est emportée par ce contexte, elle se voit élevée au rang d'agent actif d'esthétisation de la vie quotidienne. “L'idée que chaque bâtiment est, en jargon sémiotique, “porteur de sens”(…), l'hypothèse selon laquelle l'architecture peut, dans une large mesure, être considérée comme système de communication, est devenue ces vingt dernières années, une idée reçue”. Hans Ibelings (11)

Les modernistes avaient banni l'utilisation de l'ornement. Un siècle plus tard, alors que le postmodernisme a réouvert la voie d’une architecture symbolique, l'usage de l´ornementation n'est désormais plus délictuel, il est d'ailleurs omniprésent. Cependant, l'ornement a perdu sa signification première “nom donné à toutes parties d'un ouvrage qui, sans en être un élément essentiel, sert à décorer cet ouvrage.”(12) Désormais, l'ornement transcende les différents niveaux de l'architecture en s'associant à la structure, à l'enveloppe, aux matériaux, au plan,… il n'est plus visible indépendamment des autres sphères qui l'entourent, ce qui rend sa lisibilité difficile et sa critique périlleuse.

______________________________ 10. Jean-Didier Bergilez, Jean-Louis Genard, L’évolution de l’architecture à l’ère de l’esthétisation de la vie quotidienne, Recherches en Communication, n°18 “Espace organisationnel et architecture”, UCL, Louvain-la-Neuve, 2002, p.133-154 11. Hans Ibelings, Supermodernisme, l’architecture à l’Ere de la Globalisation, Hazan, Paris, 2003 12. Pierre Chabat, Dictionnaire des termes employés dans la construction, Morel et Cie éditeurs, Paris 1875.

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C'est ainsi que se crée un fossé entre la justification d'une architecture par son concepteur et sa traduction dans les revues. L'utilisation d'un matériau, d'un modèle, d'un “ornement” ne peut se faire sans ignorer l'image qu'il peut communiquer, ce qu'il symbolise. Le sens ou la connotation attribués à une œuvre et à son esthétique dépendent du sens commun mais aussi de la mode, du lieu ou du statut social du “lecteur”. De plus, dans le contexte de médiatisation de l'architecture par l'image, toute architecture médiatisée devient elle-même référence, objet symbolique et esthétique. Car si les intérêts de certains architectes semblent avoir évolué vers de nouvelles attentions, la société de l'image soutenue par les mass media fonctionne comme si rien ne pouvait l'arrêter. D'après leurs discours, le travail de Lacaton et Vassal ne se veut ni symbolique, ni formaliste ou esthétisant. Mais cette situation reste pour le peu paradoxale car les deux architectes sont passés au rang de super-architectes, et les clichés de leurs “produits” se voient propagés dans et par les médias. C'est la fête du polycarbonate dans les murs modernistes de la Villa Noailles. Le bâtiment héberge une exposition dédiée aux architectes Anne Lacaton et Jean Philippe Vassal, poètes du plastique et de la tôle ondulée. Dans le milieu de l'architecture branchée, on dit “les Lacaton-Vassal”, avec de la sympathie souvent, de l'agacement parfois. On leur doit des maisonscabanes, la rénovation a minima du Palais de Tokyo à Paris, des universités à Grenoble et à Bordeaux. A chaque fois, le duo crée sans tapages des espaces d'une grande générosité avec des matériaux “pauvres”. Grégoire Allix (13)

Le fait d'utiliser de façon récurrente le même matériau pour des programmes et des commanditaires distincts leur a attribué une identité visuelle personnelle (la fameuse étiquette).

______________________________ 13. Grégoire Allix, journaliste, LE MONDE du jeudi 2 mars 2006, p 26.

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Y a-t-il une écriture Lacaton-Vassal ? J.-P. V. La référence à la matière ou au matériau nous a toujours un peu gêné. Nous n'avons pas d'amour fou pour tel ou tel matériau. Comme pour le polycarbonate : nous prenons ceux qui nous paraissent adaptés et efficaces pour des usages bien définis. Jean Philipe Vassal (14)

Pourtant le fait de faire appel à un photographe de renom tel Philippe Ruault (qui a travaillé avec Frank Ghery, Daniel Libeskind, Jean Nouvel…) pour capturer les “images” de leur travail peut être interprété comme l'inscription volontaire d'une identité visuelle dans le contexte de médiatisation de l'architecture par l'image. Lacaton et Vassal affirment ne pas avoir recours aux références. Mais du fait de leur médiatisation, ils deviennent eux-mêmes une référence « imagée », et procèdent à la mise en place d'une esthétique particulière. “Si on laisse aux images (en parlant des médias) le soin de se substituer au discours, on risque de banaliser l'objet en question, ou pire, de le réduire à un bien de consommation dont l'utilité sera de canaliser une tendance formelle.” (…) Maurizio Cohen (15)

______________________________ 14. Interview de Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, Annette Neve, Archives du Moniteur des travaux publics et du bâtiment N° 5164 du 15/11/2002 15. Dans A+ n° 197,CIAUD Bruxelles, Décembre 2005 - Janvier 2006, p.17 article De quoi est-il question quand on parle d’architecture?

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Lacaton et Vassal, UniversitĂŠ des Arts et Sciences Humaines, Grenobles

Lacaton et Vassal, maison Ă  Floirac


Lacaton et Vassal, maison à Bordeaux, maison à Lege Cap Ferret, maison à St Padoux, Centre pour jeune à Bègles


Lacaton et Vassal, école d’architecture de Nantes (en construction), Logements sociaux -Cité Manifeste- à Mulhouse, maison à Coutras


Lacaton et Vassal, leurs bureaux personnels Ă  Paris.

Exposition Lacaton & Vassal, deSingel, Anvers.


03 [ Société d' aujourd'hui ] 1 La médiatisation du quotidien. Le postmodernisme se caracterise aussi par l'apparition d'un nouveau rapport au modernisme avec un retour de l'idée selon laquelle les processus de modernisation sont moteurs de renouvellements architectoniques. On a vu apparaître un nouveau regard adoptant un point de vue phénoménologique qui considère les choses pour ce qu'elles sont. Alors que Le Corbusier se prosternait devant des silos à grain, Venturi lui tombe en admiration devant la publicité d'autoroute. Venturi prétendait défendre une sorte d'éclectisme attribuant valeur esthétique au monde de la publicité, au 'laid' et à l'ordinaire autour duquel se construisait l'image de Las Vegas(16). Rétrospectivement, cet argument paraît essentiel puisqu'il tend à recadrer le statut de l'architecture en contribuant à déculpabiliser profondément les relations entre production architecturale et société de consommation. Mais aussi il tend à prêter un certain mérite à une certaine architecture, plus spontanée, auto-planifiée et dont l'esthétique diffère des canons habituels. Un tel changement exerce une influence sur la perception de l'environnement bâti dans son ensemble et produit un regain d'intérêt pour les milieux auxquels on attribuait que peu ou pas de signification. Depuis, on a vu apparaître des ouvrages tels que Délirious New York(17) de Rem Koolhaas, Pet-architecture Guide Book(18) de L'atelier Bow Wow, ou encore les récentes études de Rem Koolhaas Harvard Project on the city(19) qui labellisent une urbanisation paupérisée. L'ordinaire (plutôt que l'extraordinaire), la “beauté du quotidien” sont devenus autant de sujets, de terrains d'investigation ou de références pour les architectes, qu'ils soient formels, organisationnels ou tout simplement esthétiques. From a Cynical Point of view, the anarchic aggregation of the favelas in Latin America can be seen as more interesting than any other attempt at programmed social architecture. Massimiliano Fuksas(20) ______________________________ 16. Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour, L’enseignement de Las Vegas, Mardage, 1977. 17. Rem Koolhaas, Delirious New-York, a retroactive manifesto for Manhattan, 010 Publishers, Rotterdam,1978 18. Atelier Bow-wow & Tokyo institute of Technology Tsukamoto Architectural Laboratory, Pet architecture guide book, Ed Kesaharu Imai,Tokyo 19. Rem Koolhaas, Harvard Project on the city, Stéfano Boéri Multiplicity, Sanford Kwinter, Nadia Tazi, Hans Ulrich Obrist, MUTATION, arc en rêve centre d' architecture Actar 20. Massimiliano Fuksas, introduction au catalogue de la 7ème Biennale d'architecture de Venise, Marsilio, 2000

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L'intérêt pour le quotidien n'est pas exclusivement lié à l'architecture, c'est aussi un phénomène sociologique global. Il a d'ailleurs été poussé à l'extrême par les médias du monde entier qui, au travers de la télé réalité, ont réussi depuis ces dernières années à rassembler un grand nombre de téléspectateurs (parfois des nations entières) autour de Big Brothers ou de Loft stories ou encore les webcams qui retransmettent 24h/24 le vécu quotidien d'illustres inconnus. Désormais l'esthétique des photographies et des images de synthèse fournies par certains architectes présentent des traits allant dans le sens d'une médiatisation du quotidien, délaissant ainsi les photos “artificielles” où les bâtiments apparaissaient dans des situations particulières. Les bâtiments sont présentés sous un angle ordinaire, banal. Les usages, la vie quotidienne s’esthétisent et apparaissent en premier plan : des habitants prennent le café dans un salon meublé Ikea pendant que leurs chaussettes sèchent tranquillement dans le jardin d'hiver. “La vraie substance intéressante à imaginer, c'est l'espace : pas simplement l'espace vide mais l'espace vécu.” Jean Philippe Vassal(21)

______________________________ 21. Jean Philippe Vassal interview Annette Neve, Archives du Moniteur des travaux publics et du bâtiment N°5164 du 15/11/2002

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Urban Africa, photo Edgar Cleijne.

Kinshasa, photo Marie-Françoise Plissart.

Aurielo Suarez-Munez.

Pet Architecture guide book, Tokyo

Maison à Floirac photographie Philippe Ruault.


Arménie 2004, Photographies Tim Dirven, récompensées du prix national Fuji 2005 dans la catégorie architecture

Publiées dans A+192, Février - mars 2005.


Groupe K herman Sigwalt Verdier, maisons ordinaires. Votre maison Maintenant, Périphérique Architectes IN/EX projects

Votre maison Maintenant, Périphérique Architectes IN/EX projects


2 Le facteur €CO. Le facteur écologique est un argument important dans le développement de notre hypothèse. Pas seulement dans sa définition mais aussi dans ses relations avec l'économie et avec le branding et les lifestylelabels. L'écologie ou plus précisément la conscience écologique a depuis de nombreuses années participé aux changements sociaux. C'est d'abord un phénomène en opposition, une mise en cause globale de tous les aspects de la vie humaine contemporaine (telle qu'elle a été conçue dans la société occidentale). C'est ainsi que les termes d'environnement, de développement durable, de qualité de vie, de recyclage, de technologie douce, d'économie, de passivité, de pollution, de nuisance, voire de bio-sphère ou d'écosystème sont de plus en plus présents dans notre environnement quotidien. Selon les sensibilités et les expériences des architectes, l'accent est mis sur les aspects écologiques, sociaux, culturels ou économiques de l'approche environnementale. Deux attitudes se distinguent : le high-tech et le low-tech. L'un soutenu par la recherche industrielle, est axé sur l'optimisation énergétique grâce à des techniques sophistiquées. L'autre prône l'économie de moyens et la mise en valeur de savoir-faire traditionnels, la récupération ou le recyclage de matériaux. Tous deux sont mus par une forte implication sociale, ils recherchent le bien-être des usagers et s'appuient sur des fondements éthiques. A l'heure actuelle, les événements du 11 septembre ont ouvert et propulsé le conflit entre l'occident et le monde musulman propriétaire des plus grandes réserves de gaz et de pétrole, sur le devant de la scène. La crise du pétrole couplée à une prise de conscience de la croissance incroyable de pays comme la Chine et l'Inde dont la demande en combustible fossile est colossale (L'expression pays sous développé est d'ailleurs remplacée par pays en voie de développement) ont fait resurgir les vieux paradigmes écologiques. Perçue il y a encore quelques années comme une spécialisation, l'écologie s'impose désormais comme une prescription rédigée, et parfois subventionnée, par les politiques. Cet engouement a provoqué une émergence d'initiatives législatives : l'homologation qui va de la norme technologique jusqu'à l'attribution d'étiquette de durabilité, et l'incitation qui va de la subvention économique jusqu'à la récompense symbolique.

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L'attention pour les aspects écologiques est passée d'une question marginale à un impératif économique, politique et social. “Au cours des trente prochaines années on estime que 2 milliards d'individus viendront s'ajouter aux populations déjà présentes dans les villes du monde en voie de développement. Et pourtant de manière perverse au moins la moitié de cette population urbaine en pleine expansion vivra dans les bidonvilles, sans eau courante, sans électricité, sans équipements sanitaires, et avec peu d'espoir. Au moins 600 millions d'individus vivent déjà dans des environnements urbains dangereux.” Richard Rogers(22)

Ce genre d’information, fataliste mais réaliste, va instaurer une certaine peur de la surpopulation, une peur de manquer de matière première, une peur de la pollution. Aditionnés à l'effet “Traité de Kyoto” ou “Greenpeace” (qui peut être vu comme la première multinationale écologique), ces faits vont nourrir une pseudo conscience écologique générale. Ces termes touchent toutes les classes sociales et chaque individu se sent de plus en plus concerné. C'est pourquoi la construction écologique est un secteur en plein essor. Elle a désormais ses propres foires et congrès, ses propres revues, ses propres prix d'architecture. Si les grands bureaux ont été des précurseurs dans l'incorporation de message vert dans leur stratégie de communication, les petites structures ont, désormais elles aussi, inclu les préoccupations environnementales dans leur processus de conception, dans leurs habitudes d'évaluation et dans la diffusion de leurs images. Mais si les architectes ont le défi de devoir développer une esthétique constructive et en même temps une éthique urbaine en accord avec les temps nouveaux, les échecs et les fraudes sont plus nombreux que les succès. Un climat pro-éthique s'étant installé, le capitalisme s'est déjà fait une joie de récupérer la bannière verte. L'Atelier d'Art Urbain (et sa filière Art de Vivre) qui doit sa progression à une gestion de type entrepreuneuriale et promotoriale, séduit désormais ses clients avec des ensembles construits suivant les critères de Haute Valeur Environnementale pour, soi-disant, leurs offrir un espace de vie écologique, économique et pérenne. ______________________________ 22. Richard Rogers et Philip Gumuchdjian, Des villes pour une petite Planète, Le Moniteur, 2000

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Plus éloquente encore, la dernière mode des gratte-ciel “durables” qui sont proposés comme modèle de la construction écologique. De plus, chaque projet qui est édifié avec une responsabilité environnementale obtient une légitimation qui vient au secours de l´auteur et une justification en cas d'échec esthétique. Pour couronner le tout, il donnera satisfaction au client qui sera l'heureux possesseur d'un bâtiment “environmentally friendly”, ce qui n'est pas négligeable. Sur la même lancée, on retrouve le boom des produits bio et du commerce équitable avec son institutionnalisation et sa médiatisation massive. 26 Il n'y a pas d´écologie sans économie. (…) Les architectes ne parlent pas de durabilité seulement parce qu'ils se sont solidairement convertis au credo vert; ils le font parce que le pétrole est cher! Luis Fernández-Galiano(23)

Les bâtiments sont responsables d'une fraction importante de la consommation d'énergie. La prospérité matérielle des années 80 et la révolution digitale des années 90 ont configuré un panorama d'intentions personnelles et formelles illimité. Aujourd'hui, les besoins énergétiques ont révisé nos priorités. Les commanditaires (publiques ou privés) toujours soucieux de réduire leur investissement, ne peuvent être que satisfaits de trouver des maîtres d'œuvre qui non seulement réalisent des projets au rabais mais qui, de surcroît, les justifient sur le plan intellectuel et social. La réduction de l'intervention de l'architecte, pensée comme une démarche durable, n'en est pas moins reçue comme un moyen commode de faire des affaires.

______________________________ 23. Luis Fernández-Galiano est architecte, critique et rédacteur en chef de la revue Arquitectura Viva. Citation !La économía, ecologistas! in Arquitectura viva 105, 2006 p. 23


Nous pouvons donc affirmer que nous sommes bel et bien dans un contexte socio-culturel et économique où les préoccupations écologiques sont de bon ton. Dès lors le facteur “éco” est devenu un argument de vente qui fait ses preuves, favorisant ainsi l'apparition d'une architecture autoproclamée comme durable qui mise beaucoup sur l'impact visuel car l'image marque plus les esprits qu'une série de données chiffrées. De plus, la légitimation et le regard que l’on porte sur une architecture en sont influencés. Un simple hangard devient une “architecture durable” et si on lui colle judicieusement quelques panneaux solaires il peut même être nominé pour les Energie Awards d'architecture. Le polycarbonate ondulé gagne en noblesse parce qu'il est recyclable. De même, qu'une tour de 50 étages se voit légitimée si un petit croquis célèbre sa ventilation naturelle ou si des étages agrémentés de plantes vertes font office “d'écosystème”.

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Publicité double pages parue dans Le nouvel observateur n° 2170 du 8 au 14 juin 2006.


Sarah Wigglesworth, bureaux personnels, Londre

Ash Sakula Architectes, logements, Londre.


Felix Jerusalem, Straw house, Eschenz.

Jacques Ferrier, siège social TOTAL ENERGIE, Lyon.

Duncan Lewis/Scape Architecture, école, France.

Jourda et Perraudin, maison particulière, Lyon.

Duncan Lewis / Scape, école, France.


Walter Unterrainer, Merz Kaufman Partner y Drexel & Weiss, Maison en Feldkirch

Workshop Earthshipbouw


Jacques Ferrier, Hyper Green étude d’une tour écologique pour le groupe LAFARGE

Fox and Fowle Architectes

Norman Foster, Commerzbank, Frankfort.


3 Globalisation…et contestation : Alter architecture. Pour reprendre un constat de Hans Ibelings(23), à l’heure actuelle, on peut distinguer d'une part, une esthétique architectonique supermoderne qui s'exprime par exemple dans le travail de Rem Koolhaas, Jean Nouvel, Herzog et de Meuron, Toyo Ito…et d'autre part, une désignation de ce qui relève des transformations contemporaines de l'environnement bâti. La première catégorie concerne des bâtiments d'une grande qualité architectonique : ils se remarquent du fait de leur qualité, de leur apparence et de leurs budgets souvent colossaux. La seconde catégorie est constituée de bâtiments qui, du fait de leur apparence générique et de leur manière banale de se manifester, peuvent se trouver à peu près n'importe où. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, plus de 95% des maisons unifamiliales ne sont pas dessinées par des architectes mais par des entreprises de construction qui proposent des maisons sur catalogue. Pour les missions destinées au secteur public, la plupart des bureaux d'architectes doivent souvent passer leur tour en raison de leur capital humain relativement réduit. La législation européenne favorise clairement les “corporate architecture offices” calqués sur le model américain(24)… Bref, l'ensemble des interactions que portent le capitalisme économique et la globalisation sur l'architecture est tellement conséquent qu'il pourrait faire à lui seul l'objet d'un mémoire. Mais la résultante principale de cette interaction serait une uniformisation de la culture et donc de l'architecture. Le contexte du réseau médiatique à l'échelle mondiale a produit ce que Ernst Hubeli(25) a désigné comme une “hyper culture globalisée”.

______________________________ 23. Hans Ibelings, Supermodernisme, l’architecture à l’Ere de la Globalisation, Hazan, Paris, 2003 24.Andréas Ruby, Vers une Proto-Architecture, dans ISACF La Cambre, Qui a peur de l'architecture ? La Lettre Volée- ISA La Cambre, Bruxelles, 2004 p.168 25. Ernst Hubeli est architecte et publiciste basé Zurich. De l'architecture singulière à l' architecture déprogrammée.

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Mais ce qui nous intéresse dans le cadre de ce travail, c'est la présence de mouvements en réaction, d'une part au changement de la société et sa culture et d'autre part à l'uniformisation que l’architecture a subie. La globalisation et le capitalisme économique ne font pas que des heureux et les mouvements en opposition ne datent pas d'hier. La différence est qu'à l'heure actuelle, notre sentiment d'appartenance à un monde unique est renforcé d'une part par les événements du 11 septembre et le terrorisme international, et d'autre part, par une alliance antiglobaliste mondiale qui s'est manifestée pendant les protestations des sommets de Seattle, Gênes, Stockholm ou les forums de Porto Alegre et dans tous les médias du monde par l'intermédiaire de livres dont le fameux No Logo(26) de Naomi Klein. Contester n'est pas toujours une attitude contre comme l'exprime sa définition, c'est un désaccord sur le bien fondé d'un fait ou d'un droit, un différend qui induit un choix alternatif. A l'image de l'alter mondialisme, l'alter architecture voudrait porter une réflexion sur les alternatives possibles face à une uniformisation peu adaptée aux besoins des hommes et de la planète, aux inégalités engendrées par le capitalisme économique. Cette prise en compte va induire des formes particulières d'architecture qui au départ ne correspondent pas à l'image dominante que renvoyait la société. Comme exemple, je citerai le travail de Santiago Cirugeda, artiste, architecte et activiste “hors la loi”. “Une ville ne devient pas meilleure parce qu'on y construit un Guggenheim” Santiago Cirugeda(27)

Sur son site internet www.recetasurbanas.net (recettes urbaines), il nous livre ses recettes : - Il agrandit temporairement son appartement en plein centre historique de Seville. Recette: faire un graffiti sur la façade de son immeuble. Ensuite, signaler à la mairie que votre façade à été souillée. Demander un permis pour la pose d'un échafaudage nécessaire au nettoyage de la façade (la mairie n'en sera que ravie et acceptera immédiatement). Il ne vous reste qu'à utiliser la structure de l'échafaudage pour soit y faire une terrasse ou y déposer un module qui vous servira de pièce supplémentaire. ______________________________ 26. Naomi Klein et Michel Saint-Germain, No Logo, Actes Sud, 2003 27. Santiago Cirugeda cité dans EL PAIS, lundi 22 août 2005

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Cette expérience se veut être aussi une alternative au contrôle administratif qui s'obstine à momifier et muséifier les centres historiques. - La maison Insecte: prototype conçu pour occuper les arbres et stopper ainsi les travaux que l'administration, en marge de la communauté des habitants, avait entamés. La carapace semble être de surcroît, une protection efficace contre les balles de caoutchouc et les jets d'eau de la police. - Il met au point des draps rigides pour la construction camouflée de logements illégaux sur les toitures des immeubles résidentiels. - En jouant sur les notions de bien meuble et de bien immeuble, il occupe des terrains vagues avec des structures habitables. La première opération se fit en 2003 à Barcelone : le terrain était encombré de plots en plastique utilisés pour la pose de dallage. Plutôt que de payer pour les évacuer, l'architecte les utilise comme éléments décoratifs pour sa structure. En 2004, il réalise Prothèse institutionnelle pour l'Espace d'Art Contemporaine de Castello. Il s'agit d'un édifice qui parasite la façade la plus publique du musée. La structure est faite de poutrelles en acier servant habituellement à maintenir un bâtiment lors d’une opération de façadisme. L'utilisation des plots (cette fois, achetés pour l'occasion) est de nouveau adoptée et il les équipe de tiges en acier. Cette utilisation doit être lue comme contestation face à l'utilisation abusive du hight tech dans la production architecturale contemporaine et une critique de la gestion urbaine par la ville de Castello qui, dans sa lutte contre les pigeons, recouvre d'épines tous ses édifices. En 2005, il réalise Casa Pollo, un prototype de logement économique de 30m2. Ici, les plots n'ont aucune fonction si ce n'est de présenter la signature de l'architecte. Tout autant que le dôme ou l'architecture pneumatique furent un étendard pour les positions de mai 68, l'architecture “pauvre” semble le devenir pour celles de notre époque. De plus, main dans la main avec les alter mondialistes, les “alter architectes” usent désormais pour diffuser leur idéologie des mêmes moyens qui permettent au capitalisme de se maintenir : propagande par l'image, utilisation de la voie Internet, action et intervention en milieu urbain…

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Maison insecte

Draps rigides

Action urbaine, SĂŠville


Santiago Cirugeda, occupations de terrains vagues, Barcelone - Madrid, 2003

Santiago Cirugeda, Prothèse institutionnnelle, Espace d’Art Contemprorain, Castelló, 2004 Santiago Cirugeda, Casa Pollo 30 m2, Barcelone, 2005


4 Trash culture Il n' y a pas si longtemps que dans nos maisons, la place dédiée à nos poubelles a doublé voire triplé. Pas seulement parce que la société de consommation nous offre gracieusement plus d'emballages et de packaging en tout genre, mais parce que désormais, nous avons une poubelle pour les déchets organiques, une pour les déchets plastiques, une autre pour les papiers et cartons… Nous sommes entrés dans l'ère du recyclage! Le recyclage et la réutilisation ne sont pas des concepts seulement industriels : ils sont aussi culturels. Qu'est ce que la trash culture ? Dans le champ social, la trash culture emprunte ses fondements à l´écologie. Il s'agit de réintroduire des éléments usagés dans un nouveau cycle de production afin de réduire toute incidence supplémentaire sur l'environnement. Dans le champ esthétique, on peut la relier au mot kitsch qui signifie bricoler et, plus spécialement, faire du neuf avec du vieux. Année après année, nous avons vu comment les tendances en mode, image, design, et même musique se tournent vers une recherche de nouveaux “vieux stimulants” pour convaincre les marchés. De nos jours, les villes génèrent des tonnes de résidus sous la forme d'objets obsolètes, défectueux ou démodés, et des déchets de la production de masse ainsi qu'une infinité d'objets à usage unique. Opposés à ce processus global, des mouvements d'interventions individuels montrent que la mémoire des objets est irremplaçable, que la créativité peut changer les déchets en de précieux matériaux pour la fabrication d'objets, de design et de projets, générant ainsi de multiples processus créatifs et parfois même sociaux. Désormais, nous pouvons observer comment ce mécanisme référentiel n'est pas seulement persistant, mais devient de plus en plus sophistiqué, et semble intéresser de plus en plus les plate-formes d'expressions artistiques et alternatives.

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Les exemples ne manquent pas : - Basurama est un forum de discussion et de réflexion sur la poubelle, les déchets et la réutilisation sous toutes ses formes. Né en 2000 à l'école d'architecture de Madrid, l'initiative a depuis évolué et adopté de nouvelles formes. (www.basurama.es www.basurama.org - www.basurama.es/b) Basurama est un festival de la poubelle et de la réutilisation qui étudie les phénomènes inhérents à la production massive de poubelle réelle ou virtuelle dans la société de consommation, pour utiliser tous ces déchets comme matière première pour générer faits et objets. Carlos Mariá Martínez(28)

- 2012 architecten / Recyclicity, Rotterdam Recyclicity est un collectif hollandais d'architectes experts en réutilisation(29) A Recyclicity, la réutilisation est considérée comme une stratégie globale de design. Les valeurs intrinsèques des matériaux usagés et du lieu d'intervention se convertissent en valeurs ajoutées et s'incorporent comme tel à la création de nouveaux objets avec un résultat surprenant. (www.recyclicity.net/)

- et encore Rural Studio (EU), Roto shop (Bxl), Recyclart (Bxl) , Joystick (Bcl), Freitag (Suisse)… L'attrait pour la récupération et le recyclage d'objets, de matériaux, peut être aussi lié à la recherche d'un certain anticonformisme. Car ce qui fait le succès des ces produits c'est peut être bien leur originalité, le fait de paraître ne dériver de rien d'antérieur, que chaque pièce soit unique car le matériau a déjà sa propre histoire et ne sort pas d'un moule qui le produirait à un grand nombre d'exemplaires. De ce fait, l’architecture de “récupération” semble être un bon moyen de satisfaire les groupes sociaux en mal d’individualisation. Paradoxalement, cette quête d'anticonformisme reste liée à des questions d'apparence et donc à une recherche esthétique ou plastique, loin des principes “alternatifs” qui semblent conduire une telle production. ______________________________ 28. Carlos Mariá Martínez est directeur de la Caisse de Travail Social de Madrid, cité dans BASURAMA, publication de l' exposition du même nom, La Casa Encendida, Madrid,2004, p.4 29. fondé en 1997 par Cesare Peeren et Jan Jongert.

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-Phonoipu- prix du jeune designer 2005 Malaga

Carl and Superbacon operating the qfs, MicroMusic

Romรกn Torre Sรกnchez

Lo-Bat, Wauter Mannaert


Merci à la poubelle qui m’ a donné tant, Joystick, projet d’ intervention urbaine, Barcelone 2003.


Tyred sofa, Recyclicity


Old phone books find a new home , projet d’ étudiants de l’ université de Dalhousie, USA, 2005

Association Eco-technologia, Honduras.

Arcagrup, Musée du recyclage.


Wasautomatiek MRS2 et MRS1, 2012Architecten, Rotterdam, 2004

Recyclicity, Collectif Hollandais d’architectes experts en réutilisation, Rotterdam.

Bar du Café Recyclart, Bruxelles.


Exposition Rural Studio, Collège des Architectes de Catalogne, Barcelone.

Rural Studio, maison commune

Rural Studio, maison Lucy, Alabama.


5 Préfabriqué, standardisé > < original. Utiliser des éléments standards ou préfabriqués diminue le coût d'une construction grâce à une réduction financière sur des facteurs logistiques et techniques. Algeco, leader européen et n°2 mondial de la location et de la vente de constructions modulaires (logements, bureaux, locaux techniques…) réalise une approche systémique qui intègre la fabrication des composants, la logistique de la distribution et la rationalisation de la mise en œuvre, ce qui lui permet de fournir des bâtiments à des prix très compétitifs tout en les dotant d'une esthétique résolument “contemporaine” (et de valeurs environnementales bien entendu). Cela lui a permis de trouver une place dans les revues d'architecture, non plus comme annonceur publicitaire, mais comme projet d'architecture. (Autres exemples : maison sur catalogue Boklok house par IkeaSkanka, le concept maison Phénix en collaboration avec l'architecte Jacques Ferrier...) Mais le terme standard renvoie aussi à une normalisation coercitive ou à une absence d'originalité, et on ne veut pas le même bâtiment que celui de son voisin. Heureusement, pour contrer cette faiblesse, il y a … le détournement de standard! Certains architectes, délaissant de fait l'utopie de l'industrialisation de la maison et de l' architecture en général, rusent, innovent, se démarquent des constructions traditionnelles en utilisant des matériaux et des techniques disponibles sur le marché mais réservées à d'autres domaines que celui de l'architecture. Serres agricoles, pare-brise de voiture, palettes en bois, citernes, éléments industriels, pneumatiques, bacs de bière, rails de sécurité d'autoroutes, échafaudages de chantier…tous ces matériaux contemporains, issus du monde industriel et répondant aux caractéristiques techniques et aux normes en vigueur peuvent être détournés pour l'architecture.

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(…) les jeunes architectes sont plus pragmatiques; ils proposent des matériaux, des techniques disponibles sur le marché pour d’autres types de bâtiments, qu'ils détournent, adaptent dans une mise en œuvre traditionnelle, quasi artisanale. Ils entendent répondre de cette façon à la question d'économie (…) Réinterpréter les produits standards pour mieux les customiser, dira Périphériques…(…) Anne Debarre(30)

Celui qui provoque le plus d'engouement, c'est le container. Mais derrière une légitimation argumentée par des préoccupations techniques et pragmatiques (le container possède des dimensions universelles, on le trouve partout dans le monde, il est simple, économique, transportable et recyclable, étanche...) se cachent parfois des préoccupations esthétiques. D'un coté, on trouve le container dans la construction d'écoles en Jamaïque, de l'autre, on le retrouve dans la conception de villas avec piscine, de musés itinérants ou encore de malls sur la 5ème avenue de Manhattan. L'esthétique de l'industrie plaît : le foisonnement de projets “container” et l'intérêt pour la récupération d'espaces industriels dans la création de lofts de haut standing, de centres d’art, nous le confirment. Le même constat peut être fait avec l'ensemble de logements sociaux Némausus. En utilisant des portes de hangars pour les façades, une structure en béton apparente et des escaliers d’usines, Jean Nouvel a réalisé pour le même coût de construction, des appartements dont la surface était supérieure de 35% à la norme. Mais l'office HLM entreprit de les louer non pas au prorata de leur coût de construction, mais en fonction de leur taille réelle, et donc bien plus cher que prévu. Le bénéfice échappa à leurs usagers, mais malgré cela, les appartements de Némausus ont trouvé preneurs. Et c'est une clientèle composée d'architectes, d'avocats et de personnes ayant un goût prononcé pour l'art qui a élu domicile en ces lieux. L'esthétique de l'industrie sensée répondre à une logique économique et spatiale, n’en est pas moins un élément de séduction plastique pour certains groupes sociaux.

______________________________ 30. Anne Debarre, enseignant et chercheur à l' Ecole d'architecture de Paris-Malaquais, dans Votre maison Maintenant, Périphérique Architectes IN/EX, projects, Birkhäuser, p.12

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Siège administratif et unique magasin officiel FREITAG, Suisse.


JAMAÏQUE ONG Global Peace Containers, architecte Richard J.L. Martin, école en Jamaïque. (Quaderns)


NEW-YORK LOT-EK, Morton loft WEST VILLAGE N-Y, Guzman penthouse MIDTOWN N-Y


Shigeru Ban, Gustaan Gi Galfetti, Dmva architecten, Jones and Partners, habitainer.net, Cargotecture, Han Slawik, Sebastian Lirarrazaval, aapa.it, Geert Beulens, AJ revue dâ&#x20AC;&#x2122;architecture, Han Slawik, Luc Deleu, Michel Jacques, Sean Godsell


Wolfgang Winter

Scénographie d’expo Lille2004

B-architecten -BSBbis-

Shigeru Ban exposé à Lille 2004

Wolfgang Winter

Kempe et Thill ( Bauwelt Award 2003, Detail Award 2005)


Kempe et Thill, villa Almere.

B-architecten, BSBbis.

Lacaton et Vassal, maison à Coutras.

noA. Architecten, Hôtel de Ville, Courtrais.

Jean Nouvel, logements sociaux Némausus, Nîmes.


6 do it yourself L'architecture n'est pas toujours pensée seulement à partir de desseins; le devenir de la construction dans le temps peut être ouvert. Le vécu des usagers et des usages participe de l'architecture et l'architecte s'arrête quand les occupants s'approprient leur espace. C'est l'ère du “do it yourself”, du “participatif” et de la “customisation”. Le propos less is more n'a ici plus de fondement esthétique, rien de “miesien”. Il faut économiser sur l' architecture car l'essentiel se trouve ailleurs. “…j' ai fait deux baraques durant mon sacerdoce participatif, en fait, “autofinies” par mes clients. J'ai saisi qu'au fond, ce qu'ils voulaient, c'était que ce soient les plus grandes possibles mais je n'ai jamais pu obtenir les finitions esthétiquement indispensables. Ca ne les intéressait pas. Tout ce qui était de l'ordre d'un concept plastique, ils l'ont évacué. Exit l'archi !” Jean Nouvel(31)

______________________________ 31. Jean Nouvel Interview avec Patrice Goulet dans Jean Nouvel, Institut Français d' architecture /Electa moniteur, Patrice Goulet.

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Lacaton et Vassal, Palais de Tokyo


7 Le marché du low-cost. Tandis que l'union européenne réalise un effort important à chercher un dénominateur commun à la culture européenne, quelques compagnies internationales l'ont déjà défini au travers de la culture Low-Cost. Star( Stratégie + architectures )(32)

Dans les années 70 à 80 marquées par l´abondance, les européens étaient habitués aux vêtements chic, à la bonne nourriture et à deux périodes de vacances par année. Dans les années 90, le niveau de vie de de la classe moyenne a baissé. Dès lors, c'est le système qui s'est adapté. La première facturation d'un vol Easyjet faite il y a une dizaine d’année, peut être vue comme l'ouverture de l'ère Low-cost. Et depuis, l'Europe a grandi avec, et ce à une vitesse phénoménale. Beaucoup d'entre nous mangent les mêmes spaghettis Aldi ou Lidl, que nous consommons sur la même table Ikea en lisant les nouvelles du jour dans le journal Métro et voyagent à travers l'Europe à bas prix avec Ryanair. Donc, comme l'architecture peut être vue comme un produit commercial, elle s'est peut-être aussi adaptée aux nouvelles conditions économiques des consommateurs.

______________________________ 31. Star( Stratégie + architectures ), Rotterdam, cité dans Pasajes, arquitectura y critiqua, n°8

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8 Mobilité et temporaire. Notre société est aussi celle de la mobilité et du temporaire. Les bâtiments sont conçus pour durer de moins en moins longtemps: pour cause, la société du prêt à jeter, la consommation de masse, les changements de mode. L'exemple le plus probant serait celui des espaces commerciaux qui se transforment au gré des locations. Ces grandes boîtes commerciales qui changent d'enseigne au gré des modes, des fusions. Entre flexibilité et cycles économiques de plus en plus courts, les entreprises deviennent aussi nomades que leur cadres. Il y a aussi les nécessités familiales qui ont désormais perdu le caractère statique qu'on leur avait connu jusqu' ici. Cette idée de nomadisme et de versatilité en réponse à ces nouveaux aspects de la société a la cote elle aussi et on compte une pléthore d'architectes, de publications, de revues qui prennent l'architecture nomade, mobile, temporaire, éphémère, portable, transportable…comme thème central de leur recherche et on assiste dès lors à un abandon du monumental pour le temporaire.

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04 [ Conlusion ] Le spectacle continue… Même si l'esthétique n'est pas une nécessité physiologique, vitale, elle apparaît rapidement dans l'échelle des besoins. La conclusion que nous émettons porte sur la constitution d'une esthétique “cheap” en rapport avec les nouvelles préoccupations. La “cheap” architecture serait une architecture justifiée par des arguments d'ordres économiques, pragmatiques, sociaux et éthiques, qui voudrait abandonner toute ambition formelle ou esthétique, mais qui par sa médiatisation s'inscrit pleinement dans la société de l'image et s'élève au rang d'agent actif d'esthétisation. Si les préoccupations ont évolué avec de nouvelles conditions d'existence, la société de l'image attachée aux “lifestyles” perdure. La “cheap” architecture réussit à mobiliser des références esthétiques liées aux styles de vie - soucis écologiques et sociaux, engagements politiques, pratiques culturelles, nonconformisme - en vogue parmi les groupes sociaux qui en sont les principaux porteurs. Les praticiens de la “cheap” architecture semblent bien y avoir trouvé la possibilité d'assumer à la fois un avant-plan “politiquement correct” et un “style” opérant, une superficielle dénotation médiatique. Le caractère figé de cette dénomination ne nous enferme pas pour autant dans une vision radicale de cette position qui rendrait le travail infructueux. Le but de ce mémoire, il faut le rappeler, n'est pas de tendre vers une définition absolue, une catégorisation stricte selon des rapports de conformité mais d'installer une réflexion, de soulever des questions. Cette dénomination doit donc être vue comme le résultat provisoire de ma recherche, et non une classification parmi d'autres.

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D'autres constats s'ajoutent à notre conclusion: - Premièrement, le capitalisme économique se fait une joie de récupérer ce qui semble s'en distinguer, voire amplifier les éléments critiques de ce qui contribue à former son fonctionnement. Deux exemples illustrent bien cette observation. L’un concerne le travail de Shigeru Ban avec ce qu'on a communément appelé “l'architecture d'urgence”. Il s' agissait de fournir, en amont de toute préoccupation esthétique, stylistique ou formelle, le meilleur espace avec un petit budget. L'architecte a mis son savoir-faire et sa technique de mise en œuvre de matériaux “faibles” telle que le tube de carton recyclé, au service des victimes du tremblement de terre qui secoua l'île de Kobe en 1994. Si l'on peut émettre quelques doutes quant à l'efficacité du concept qui a du être modifié dans plusieurs situations (les casiers de bières qui constituent la base de la maison, n'étaient pas usuels en Inde par exemple), on peut lui reconnaître une certaine efficacité quant à la publicité et à la reconnaissance qu'il a apportées à l'architecte. Shigeru Ban est devenu depuis le spécialiste de la construction en carton et a désormais mis son savoir-faire au service de bâtiments plus prestigieux et d'institutions culturelles rentables telles le Guggenheim museum, l'exposition universelle d'Hanovre ou la Miyake design studio gallery à Tokyo. L’ autre exemple est celui de la Cité Manifeste à Mulhouse. Pour célébrer le 150e anniversaire de la première opération de logement social à Mulhouse, le directeur de la SOMCO a mis sur pied le projet de la cité manifeste. Ce projet vise à susciter une réflexion sur le logement social en interrogeant les contraignantes réglementations HLM. Le défi consiste à prouver qu'il est possible réaliser quelque chose d'innovant, d'extraordinaire dans un cadre économique ordinaire. Où est l'innovation? Dès le départ, ce n'est pas l'architecture concrète qui est innovante mais bien ses limites, ses normes réglementaires pour un programme spécifique : le logement social. Avant, on construisait des grands ensembles avec des petits logements en périphérie, ici, il s'agit de petits ensembles avec des grands logements près du centre-ville. Jean Nouvel, Poitevin et Reynaud utilisent la typologie du loft.

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Duncan Lewis, Shigeru Ban et Jean de Gastines ressassent une typologie locale, l’un avec l'aide de structure type Agelco. Lacaton et Vassal revisitent leur maison de Coutras qui a déjà fait ses preuves (fonctionnellement et médiatiquement parlant), à une plus grande échelle et implantent donc leurs serres agricoles en centre ville. Alors si l'on se repose la question “Où est l'innovation dans tout cela ?” Je répondrai, dans sa position médiatique : la Cité Manifeste se manifeste grâce à l’élite des architectes. - Deuxièmement, dans certains cas, il faut reconnaître que si les architectes disent effectuer des revendications sociales avec des projets dont les aspects architectoniques sont secondaires, ces démarches spécifiquement sociales le sont aussi! Car finalement, les projets ne restent que des revendications. Ils ne peuvent pas offrir de solutions réelles et ne font que pointer des résignations devant le désordre de la société. Les résultats se limitent à des projets sur papier ou à des prototypes que seules quelques personnes (généralement leurs concepteurs) utiliseront le temps de démontrer une possible faisabilité. Bref, les projets de “bidonvilles organisés” ou de “chariots pour sans-abris” deviennent tout aussi artistiques que l' autre “artisticité” (la traditionnelle) de laquelle ils sont prétendus se démarquer.

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Shigeru Ban, Paper Log House, Kobe Shigeru Ban, Paper House, Yamanashi

Shigeru Ban, Miyake Design Studio Gallery


Paracaidista, logements parasite, sur le musée d’art contemporain de Mexico, Héctor Zamora

Martin Ruiz De Azua, Basic House,2000


06 [ Bibliographie ] Ouvrages > Archilab Orléans, Catalogue de l’exposition,2001 > Basurama, Catalogue de l’exposition, La Casa Encendida, Madrid, 2005 > Castel Robert, Les métamorphoses de la question sociale, éd Folio essais, Mesnil-sur l'Estrées, 2005 > Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, Puf, 1979 > Dominique Gauzin-Mullër, 25 maisons écologiques, AMC Moniteur, 2005 Périodiques > Hans Ibelings, Supermodernisme, l’architecture à l’Ere de la Globalisation, Hazan, Paris, 2003 p.23 > Ilka et Andréas Ruby, Minimal architecture, Prestel publishing, 2003 > ISACF La Cambre, Qui a peur de l'architecture ? La Lettre Volée- ISA La Cambre, Bruxelles, 2004 > Less aesthetic, more ethics, catalogue de la 7ème biennale d'architecture de Venise, Marsilio, 2000 > Oriol Bohigas, Contra la incontinencia urbana. Reconsidéracíon moral de la arquitectura y la ciudad, Ed Electra, 2004 > Parasite Paradise, a manifesto for temporary architecture and flexible urbanism, NAI publishers, 2003 > Périphérique Architectes IN/EX projects, Votre maison Maintenant, Birkäuser 2003 > Richard Rogers et Philip Gumuchdjian, Des villes pour une petite Planète, Le Moniteur, 2000 > Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour, L’enseignement de Las Vegas, Mardage, 1977.

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Périodiques > 2G, Lacaton et Vassal, n°21, Edition GG Gustavo Gili, Barcelone, 2002 > A+, Intentions, complexités. Les trois écologies, n°156, CIAUD Bruxelles, février-mars 1999. > A+ n° 197,CIAUD Bruxelles, Décembre 2005 - Janvier 2006 > Arquitectura Viva, Etiqueta verde, n°105, Madrid, 2006. > Documents d'architecture n°2 ISACF La Cambre, Ethique et esthétique, L'engagement des architectes ,octobre 1996 > El Pais, lundi 22 août 2005 > Le Monde, jeudi 2 mars 2006, p 26. > Le Visiteur n°9, Édition de l’imprimeur, automne 2002 > L'Architecture d'aujourd'hui, Standard, n° 353, ed Jean michel Place, juillet-août 2004 > Pasajes, arquitectura y critiqua, n°8 TFE >Melchior Isabelle, ALTER-HABITAT, une contestation ? ISACF La Cambre 2006 >Lemal Quentin, DELITS ORNEMENTAUX ? Une petite discussion esthétique en architecture contemporaine, ISACF La Cambre 2006

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Harold Guyaux ISACF La Cambre 2006


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* Cover only

HAROLD GUYAUX Mémoire en vue de l’obtention du diplôme d’architecte Sous la direction de Jean-Didier Bergilez I.S.A.C.F. La Cambre 2006


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