Issuu on Google+

Somewhere Mostra de Venise : sans lagune pour Coppola !

Rentrée des classes pour les cinéastes avec cette 67 ème édition de la Mostra de Venise. Le Lido est en effervescence, les vaporetto fument et les acteurs défilent sur le tapis rouge - sous le regard des badauds en liesse. Non loin de la Sala Grande - prestigieuse salle de projections, l'Hotel Excelsior, quartier général du très fermé cénacle des « gens du cinéma », est assailli de tous côtés. Paparazzi à l'affût du moindre faciès connu. Sur le tapis rouge, petite robe noire au col claudine pour la très discrète et élégante Sofia Coppola. La réalisatrice américaine a repris le chemin des écoliers, cartable en cuir sur le dos et palette aux couleurs pastels soigneusement rangée. A l'intérieur ? Son nouveau long métrage, Somewhere après Lost In Translation et Marie Antoinette salués par le public et couverts de dithyrambes par la presse. Amateurs et néophytes attendent donc sagement la dernière réalisation de la nouvelle pythie du cinéma américain. Trois films à son actif et pourtant déjà l'une des prêtresses du 7ème art. De fil en aiguille, la réalisatrice new-yorkaise a su imposer sa griffe, comme un peintre que l'on reconnaît instinctivement au détour d'un seul coup de pinceau. Cela lui a, semble t-il, suffi à se tailler la part du Lion – d'or. Sofia, élève modèle ? Peut être bien. En tout cas, elle contribue à perpétuer la tradition cinématographique familiale en s'imposant comme un maillon gemmé et talentueux, sans tomber dans l'ornière patriarcale. Papa – Francis Ford Coppola, rien que ça ! - peut être fier de sa progéniture. A croire que les Coppola persistent à être un bon cru les années passant. Valeur sûre et respectée. L'impétuosité de sa jeunesse, sa dextérité délicieuse et son côté avant-garsiste offrent au cinéma de nouvelles perspectives tant du point de vue de la mise en scène que des prises de vue. La subtilité et le mystère font partie de ces outils préférés. Ave Coppola !


Somewhere débute sur un long plan de circuit avec une Ferrari qui tourne en rond, le moteur vrombit, inquiète. Un, deux, trois, quatre tours et Johnny Marco (le très séduisant Stephen Dorff) s'arrête et sort de son bolide. L'air hagard, il contemple quelques instants sa voiture et s'en va. Le ton est donné. La futilité y sera dénoncé. Et Coppola sait y faire. Avec une certaine acuité pour décrire la vacuité des êtres et des choses (Lost in translation en est l'exemple le plus saillant), la réalisatrice met en scène un acteur rebelle et blasé d'Hollywood, qui semble perdu, las et dont même les plaisirs les plus hédonistes l'indifférent – en témoigne son désintéressement pour les danseuses de lap dance pour lesquelles il n'affiche que des rictus sournois. Son point de chute ? Le luxueux hôtel Marmont de Los Angeles, le ghetto et gratin mondain par excellence. Le goût pour le faste et l'opulence est prodigué sans vergogne, Sofia Coppola dépeint à travers les saynètes exquises un monde où la futilité semble régner sans limite. Une peut être, l'irruption de sa fille Cléo, nymphette de onze ans (Elle Fanning), qui vient perturber la vie dissolue, libertine et orgiaque de l'acteur hollywoodien. Cette nouvelle venue semble pourtant le ramener à des sensations moins illusoires, moins vaporeuses et surtout plus viscérales. Il reprend progressivement goût à la vie par le prisme de scènes banales de la vie quotidienne, une partie de jeu video ou un petit déjeuner dans la cuisine par exemple. Dans les couloirs capitonnés de l'hôtel – comme un dernier lieu de débauche, il flirte entre l'excès et la sobriété, la dissolution des repères et l'ancrage à la réalité, pour terminer sa route derrière ses lunettes noires. La force de Coppola est de décortiquer le néant à l'instar d'une description clinique, au chevet du client convalescent. La seule séquence où le père et la fille se comprennent véritablement se déroule dans un espace distinct : sous l'eau. Grâce aux signes conventionnels des plongeurs, les deux protagonistes communiquent et rient ensemble. La bande originale du film est tout aussi intéressante, les notes acidulés du groupe versaillais Phoenix font écho à la douce mélodie des Strokes qui résonne comme une déchirante leçon de vie, et de cinéma. Des groupes plus indés – dont la réalisatrice se gargarise – embrassent d'un baiser langoureux et sucré aussi bien les tribulations d'un acteur en déroute que les joies timides d'un père en proie à de nouvelles responsabilités. Sofia Coppola, par la grâce de la poésie des images et des sons, nous emmene vers des contrées à première vue réservées à une élite, mais qui se révèlent être des cavités sans bonheur, des « no man's land » d'allégresse, à tout le moins des bas-fonds d'ostentation. Elle traduit cinématographiquement, avec une verve inépuisable, le vide qui entoure Hollywood, triste miroir aux alouettes où se réfléchit outrecuidance, sottise et orgueil. L'apparition de la fille de Johnny Marco, à l'instar d'un saint qui prêche la bonne parole, a pour effet mettre en exergue le démantèlement progressif du sérail des femmes qui rôde autour de son père. Elle n'est que l'ombre fugace de la délicatesse et de la raison féminine, à laquelle s'oppose la turbulence et l'impertinence de son bad boy de père. Comme une rose qui s'échappe sur le lit de la rivière, Coppola fait son chemin et Somewhere éclate comme une bulle de bubble gum à la figure. L'ivresse poétique n'a pas de limite, elle s'enfile avec adresse comme un bas de soie et colle à la peau comme une abeille qui butine le bouton d'or.

Tancrède Bonora


Coppola - Somewhere