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LES GRANDS CLASSIQUES DE LA LITTÉRATURE EN BANDE DESSINÉE

VENDREDI 13 JANVIER 2017 73EANNÉE– NO 22395 2,50 €– FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR― FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS • N°1•2, 99

JULES VERNE NOUVELLE COLLECTION

E N V E N T E U N I Q U E M E N T E N F R A N C E M É T R O P O L I TA I N E

TRUMP RÈGLE SES COMPTES ET DÉFEND SES INTÉRÊTS ▶ Le président élu va confier

son groupe à ses deux fils aînés et assure qu’ils ne « parleront pas affaires » en famille ▶ Pour sa première conférence

de presse, le 11 janvier, il a reconnu le rôle de Moscou dans le piratage du Parti démocrate PAGES 2 - 6 E T C HR ONIQU E PAGE 2 0

A New York, le 11 janvier. DON EMMERT/AFP

Primaire à gauche : le combat sans merci d’une génération ▶ Jeudi 12 janvier, lors

▶ Fin janvier, l’un

▶ Dans un entretien

▶ Compte pénibilité,

du premier débat télévisé pour la primaire à gauche, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et Manuel Valls s’affronteront

d’eux sera candidat à la présidentielle. D’ici là, les enfants terribles du PS, qui partagent un passé fait d’amitiés et de trahisons, se battront sans retenue

au « Monde », Anne Hidalgo explique son soutien à Peillon. « Hollande, Valls et Macron sont responsables du gâchis », accuse la maire de Paris

marchés publics, fiscalité : les petits patrons ont fait plancher les candidats de gauche

CONJONCTURE Le taux réduit de l’impôt LE TRÈS BON BILAN sur les sociétés contesté Un organisme dépendant de la Cour ÉCONOMIQUE des comptes critique son impact économique D’ANGELA MERKEL impôt sur les sociétés (IS) d’euros en 2016. Le Conseil des L’Allemagne affiche une santé économique à faire pâlir d’envie la plupart de ses voisins. Selon les chiffres publiés jeudi 12 janvier, la croissance y a été de 1,9 % en 2016 CAHIER ÉCO – PAGE 6

L’

doit être abaissé progressivement d’ici à 2020 de 33,3 % à 28 %. Mais les petites et moyennes entreprises (PME) bénéficient depuis 2001 d’un taux plus favorable (15 %) sur leur première tranche de bénéfice, jusqu’à 38 120 euros. Cette disposition, qui profite à plusieurs centaines de milliers de PME, aurait coûté aux finances publiques 2,64 milliards

prélèvements obligatoires (CPO) s’interroge sur la justification économique de cet avantage, censé compenser le fait que les PME seraient plus taxées que les grandes entreprises. L’argument n’est plus totalement fondé, assure le CPO, pour qui l’écart d’imposition entre grandes entreprises et PME s’est réduit ces dernières années.

LE MONDE DES LIVRES ▶ Sollicités par Patrick 2|3

DOSSIER v Que fait l’histoire globale à la nation ? v Autour de la parution d’« Histoire mondiale de la France », sous la direction de Patrick Boucheron, et de « L’Histoire de France vue d’ailleurs », dirigé par Jean-Noël Jeanneney et Jeanne Guérout

Lorrie Moore dissout les liens du mariage

4|7|9

Dans les nouvelles de « Merci pour l’invitation », l’écrivaine américaine met en scène les hauts et, surtout, les bas de la vie de couple, avec une réjouissante intensité

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florence noiville

PAGES 10-12, CAHIER ÉCO – PAGES 4-5 ET L’ÉDITORIAL PAGE 20

Planète Les élus face au recul accéléré du littoral français

C’

est une bonne surprise de l’année. Il y a, si l’on peut dire, du nouveau dans la nouvelle. Alors qu’on croyait ce genre méprisé des lecteurs et boudé par les éditeurs (ou l’inverse), le voici qui s’impose. En force. Pas moins de trois recueils importants en cette rentrée de janvier : celui de l’Américaine Lucia Berlin, que l’on redécouvre à travers son Manuel des femmes de ménage (Grasset, voir « Le Monde des livres » du 6 janvier), celui de l’Argentine Mariana Enriquez, déjà très remarquée à l’étranger avec Ce que nous avons perdu dans le feu (Le Sous-Sol, 240 p., 19 €), et ce Merci pour l’invitation, de Lorrie Moore – une Américaine elle aussi, quoique pas « nouvelle » puisqu’elle en publie (des nouvelles), et souvent dans le prestigieux New Yorker, depuis 1985. Trois recueils, trois femmes ? Certain(e)s iront jusqu’à dire que ce n’est pas un hasard. Qu’on écrit court quand on n’a pas le temps matériel de « faire plus long ». Moore, elle, parle d’une autre forme d’urgence. D’une « connexion compulsive entre le cerveau et la main ». Un flux de mots « glisse le long du bras » tel un courant électrique. Au moment où il arrive dans les doigts, il faut, vite, capter son énergie. En « faire de l’art », avant qu’il ne remonte. Sinon, trop tard. La raison le censurera. Il n’en restera rien. Saisir ce qui est là, palpite et fuit : Moore fait ça comme personne. Elle a beau porter le nom d’un sculpteur anglais – Henri Moore, qui polissait ses bronzes comme elle ses phrases –, c’est plutôt à Calder que ses structures font penser. Une histoire centrale en entraîne d’autres qui gravitent autour. Comme de petits morceaux de métal légers et miroitants.

On lit ces huit nouvelles avec un perpétuel sourire en coin. D’accord, couple égale fiasco. Mais que se passe-t-il ensuite ? Ensuite, tout va de mal en pis, bien sûr Quant à ses thèmes, ce sont toujours à peu près les mêmes depuis le début – depuis qu’Alison Lurie l’a remarquée dans son cours de creative writing, à l’université Cornell (New York), dans les années 1980. L’amour. De l’autre, de soi. Les attachements hasardeux, les conventions as-

LITTÉRATURE Didier Decoin, Carole Fives, Jean Hegland, Donal Ryan, Michel Jullien, Anne Tyler

MOTS DE PASSE v Daniel Pennac s’offre un coup de jeune avec « Le Cas Malaussène » v Les mots-clés de la saga

Boucheron, 120 historiens racontent une France qui naît dans la tornade d’un monde battu par les migrations, les invasions, les explorations, les colonisations

▶ Un autre ouvrage, sous 6

HISTOIRE D’UN LIVRE « Née contente à Oraibi », de Bérengère Cournut

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CHRONIQUES v LE FEUILLETON

Eric Chevillard admire les lauriers de Marc Lambron

Lorrie Moore, 2009. ALEC SOTH/MAGNUM PHOTOS

phyxiantes, les générations en lutte, les couples en déroute, les amants décevants, les jonglages malheureux… Ouvrons au hasard… La Passerelle, par exemple (Editions de l’Olivier, 2010). « Sur les photos de mariage, ils sont en blanc, ils se détachent sur le fond gris sale des arbres. Ils ont des sourires placides. La bouche du père de la mariée est une petite barre horizontale. Je ne sais pas qui a pris ces photos. Je suis presque sûre qu’elles mentent, que la vérité n’apparaît qu’à travers des omissions, des références obliques, des indices tels que les chaussures ou les arbres. Mais elles disent malgré tout la vérité, de cette façon bien particulière qu’ont les mensonges de dire la vérité. » La nouvelle qui donne son titre au recueil pourrait être la suite de ce passage. L’union n’a pas duré. Ils se sont séparés et elle se remarie. Elle, c’est Maria, une jolie Brésilienne remuante. Elle épouse un fermier, le deuxième. « Un deuxième fermier dans une deuxième ferme. » Toujours les mêmes erreurs. Mais, cette fois, l’ex est convié. Les mariés l’ont embauché pour la musique. « Et tandis que les invités se promenaient un verre de vin en

plastique à la main, il interprétait une version mélancolique d’I Want You Back. A ce détail près qu’il ne donnait pas l’impression de vouloir récupérer Maria. Il souriait à tout le monde, visiblement heureux de participer à ce nouveau départ. L’attraction, c’était lui. Il portait un T-shirt avec l’inscription : “Merci pour l’invitation”. » « C’était remarquablement optimiste et presque beau », fait dire Lorrie Moore à l’un de ses personnages. On attend une pique perfide. Façon Ambrose Bierce (« L’amour est une folie passagère que seul le mariage peut guérir »). Mais c’est plutôt Stevenson qui vient sous sa plume : « Le mariage est une seule longue conversation. » Sauf que, « Stevenson étant mort à l’âge de 44 ans, il ignorait à quel point la conversation pouvait durer ». On lit ces huit nouvelles avec un perpétuel sourire en coin. D’accord, couple égale fiasco. Mais que se passe-t-il ensuite ? Ensuite, tout va de mal en pis, bien sûr. Les personnages de Moore sont si pitoyables ou mal à l’aise, leurs comportements si absurdes, qu’ils en deviennent attendrissants. L’un d’eux se rebelle. Il brûle son smoking de mariage dans le

jardin, avec un briquet jetable au bout d’une perche, et s’étonne : « C’est incroyable ce qu’il a vite pris feu, le salaud ! » D’autres s’accrochent à la relation « comme ces bébés singes à qui on présente une mère faite de fil de fer » et qui, faute de mieux, s’attachent à cette « femme-cintre » parce qu’ils ne connaissent rien d’autre. Quant à ceux qui divorcent, ils trimballent leurs enfants entre deux domiciles « avec un empressement et des gestes si stéréotypés qu’ils font penser à un échange d’otages ». Humour, tension, concentration. Lorsque le flux des mots glisse le long de son bras, Lorrie Moore est happée. « Je peux plancher une nuit entière sur une nouvelle, explique-t-elle. J’ai besoin de douze heures d’affilée. » Douze heures pour ne rien lâcher – et surtout pas son lecteur –, jusqu’au point final. p merci pour l’invitation (Bark), de Lorrie Moore, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laetitia Devaux, L’Olivier, 240 p., 21 €.

Cahier du « Monde » No 22395 daté Vendredi 13 janvier 2017 - Ne peut être vendu séparément

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RENCONTRE Mathieu Belezi, l’art de l’embardée. L’écrivain signe « Le Pas suspendu de la révolte »

la direction de Jean-Noël Jeanneney et Jeanne Guérout, fait souffler un courant d’air frais sur l’histoire de France, en invitant des chercheurs étrangers à la réécrire

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France Le vote catholique, loin des clichés PAGE 9

CHILI 1948. ADULÉ POUR SON ART. TRAQUÉ POUR SES IDÉES. NOMINATION

GOLDEN GLOBE

FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM

TORONTO

FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM

SAN SEBASTIAN

MEILLEUR FILM ETRANGER

“Grandiose” LE POINT

C A HIE R É CO PAGE 5

Education Revalorisation LE REGARD DE PLANTU des salaires dans le supérieur

“Eblouissant” TÉLÉRAMA

“Magistral” TRANSFUGE

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Politique François Fillon face à la fronde des sarkozystes

“Le plus beau film que j’ai vu cette année”

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PEDRO ALMODÓVAR

Archives Nouvelle vie pour le site historique de la BNF à Paris S U P P LÉ M E NT

GAEL GARCÍA BERNAL

LUIS GNECCO

MERCEDES MORÁN

N E R U DA U N F I L M D E PA B LO L A R R A í N

ACTUELLEMENT AU CINÉMA

Algérie 200 DA, Allemagne 3,00 €, Andorre 3,00 €, Autriche 3,10 €, Belgique 2,70 €, Cameroun 2 100 F CFA, Canada 5,20 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 100 F CFA, Danemark 33 KRD, Espagne 2,90 €, Finlande 4,50 €, Gabon 2 100 F CFA, Grande-Bretagne 2,40 £, Grèce 3,00 €, Guadeloupe-Martinique 2,90 €, Guyane 3,00 €, Hongrie 990 HUF, Irlande 2,90 €, Italie 2,90 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,70 €, Malte 2,70 €, Maroc 17 DH, Pays-Bas 3,00 €, Portugal cont. 2,90 €, La Réunion 2,90 €, Sénégal 2 100 F CFA, Slovénie 2,90 €, Saint-Martin 3,00 €, Suisse 3,90 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,10 DT, Turquie 11,50 TL, Afrique CFA autres 2 100 F CFA


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INTERNATIONAL

0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

LA TRANSITION À LA MAISON BLANCHE

Donald Trump contre-attaque et règle ses comptes Lors de sa première conférence de presse, mercredi, le président élu américain a reconnu le rôle de Moscou dans les piratages. Après la révélation d’un rapport non vérifié sur ses liens avec la Russie, il a stigmatisé la communauté du renseignement

washington - correspondant

L

a première conférence de presse du futur président des EtatsUnis, mercredi 11 janvier, a été à l’image de son discours de candidature, en juin 2015, et similaire à la campagne qui lui a permis de l’emporter le 8 novembre 2016. Frontale et transgressive. Après l’avoir évité pendant près de six mois, M. Trump s’était résigné à renouer avec cet exercice pour initialement éclaircir les questions des conflits d’intérêts entre son empire et ses fonctions de président. La maîtrise de ce calendrier lui a échappé lorsque a enflé la controverse sur une éventuelle intervention des autorités russes dans le processus électoral américain. Mais la publication mardi, par le site BuzzFeed, sans les vérifications d’usage et au nom de la « transparence », d’un document selon lequel ces mêmes autorités détiendraient des éléments compromettants pour lui, a cependant permis à ce dernier d’engager une contre-attaque sans nuances. Le document, que la majorité de la presse américaine a refusé d’évoquer, faute de pouvoir vérifier le contenu de ses allégations, a permis au magnat de l’immobilier de stigmatiser deux institutions qu’il n’a cessé de prendre pour cibles depuis des mois : la communauté du renseignement et la presse généraliste. M. Trump avait donné un aperçu de son état d’esprit, quelques heures avant le début de sa conférence de presse, en publiant sur

son compte Twitter une batterie de messages courroucés allant crescendo. « C’est le dernier coup contre moi. Vivons-nous dans l’Allemagne nazie ? », s’était-il indigné après avoir estimé que les agences de renseignement étaient « peut-être » à l’origine de la « fuite » du document publié sans précaution par BuzzFeed, ce qui constituerait selon lui « une tache indélébile à leur réputation ». ACCUSATION « PEU INDIQUÉE »

Ce dérapage sans précédent vis-à-vis des responsables censés conseiller le président sur les sujets les plus sensibles pour la sécurité nationale a valu une critique inhabituelle de la Maison Blanche. Son porte-parole, Josh Earnest, a jugé l’accusation « peu indiquée » lors de son point de presse quotidien, non sans rappeler les états de service des responsables mis en cause, dont une bonne partie quitteront leurs fonctions à l’arrivée de la nouvelle administration. Les premiers mots du futur président, dans l’atrium de la Trump Tower, à New York, ont néanmoins visé ces mêmes agences. Ces dernières avaient, selon la presse américaine, ajouté un mémorandum de deux pages résumant le contenu du document à charge lors de la remise d’un rapport, le 6 janvier, demandé par le président sortant Barack Obama et remis à Donald Trump. Un compte rendu classifié, partagé avec les commissions concernées du Congrès, relatif à la première affaire, celle de piratages informatiques constatés au cours de la campagne et imputés aux autorités russes. M. Trump

À PROPOS DES PIRATAGES, DONALD TRUMP A ESTIMÉ QUE LE PRÉSIDENT RUSSE « NE DEVRAIT PAS FAIRE CELA », ET QU’« IL NE LE REFERA PAS »

estime, peut-être à juste titre, que cet ajout est à l’origine de sa divulgation, même s’il ne permet pas de trancher sur une volonté de nuire du renseignement américain. L’attaque a masqué, en tout cas, une conversion tardive. Après avoir longtemps douté de l’origine de ces piratages, en se retranchant même maladroitement derrière les dénégations russes, M. Trump a pour la première fois admis la thèse présentée par la Direction nationale du renseignement d’une responsabilité de Moscou. « Je crois que c’était la Russie », a-t-il déclaré, contrairement à la teneur du communiqué encore suspicieux qu’il avait publié après sa rencon-

tre du 6 janvier. Mais M. Trump a ensuite immédiatement changé de sujet pour évoquer d’autres piratages, imputés notamment à la Chine, qui ont concerné des millions de données personnelles d’Américains. « GREAT », « INCREDIBLE », « FANTASTIC »

Plus tard au cours de la conférence de presse, M. Trump a également repris à son compte l’autre thèse du renseignement selon laquelle le président Vladimir Poutine a été l’architecte de ces piratages. Après avoir défendu une tentative de rapprochement avec ce dernier au nom des intérêts américains, le magnat de l’immobilier a estimé que le pré-

Le site d’informations « BuzzFeed » et CNN couverts d’opprobre Le milliardaire a remercié le « New York Times », l’une de ses cibles habituelles, pour avoir refusé de publier un rapport controversé washington - correspondant

L

a scène a été brève mais violente, à la mesure des relations épouvantables entretenues par le futur président avec une partie des médias américains. Lors de sa conférence de presse du mercredi 11 janvier, à New York, Donald Trump a jeté le même opprobre sur le site BuzzFeed – « un tas d’ordures sur le déclin » –, responsable la veille de la publication, sans vérification, d’un rapport le mettant en cause, et sur la chaîne d’information CNN. Cette dernière avait rendu compte pour sa part de la note de synthèse sur le même document ajouté, selon elle, par les agences de renseignement au compte rendu d’une en-

quête sur des interférences prêtées à la Russie au cours de la campagne. Selon ce document, la Russie posséderait des informations compromettantes et jugées scabreuses sur le président élu. CNN avait refusé de publier le document en lui-même, faute de pouvoir attester de sa véracité. Présent au premier rang, le journaliste de la chaîne d’information continue Jim Acosta, a tenté d’obtenir la parole à la suite de cet amalgame et des critiques répétées dont CNN était l’objet. « Puisque vous nous attaquez, pouvonsnous vous poser une question ? », a lancé le journaliste qui s’est heurté quatre fois au refus de plus en plus hautain du magnat de l’immobilier. « Non, je ne vous donnerai pas

« Non, je ne vous donnerai pas la parole. Vous êtes de l’information bidon » DONALD TRUMP

la parole. Je ne vous donnerai pas la parole. Vous êtes de l’information bidon », a lancé M. Trump. Au cours de la campagne, les journalistes de CNN avaient déjà régulièrement essuyé la colère des sympathisants du magnat de l’immobilier du fait d’une couverture jugée trop agressive. « CNN pue » était alors un slogan souvent

repris dans les meetings. Jim Acosta, pour sa part, avait expérimenté un mépris public similaire de la part du président cubain, Raul Castro, lorsqu’il l’avait interrogé sur l’existence de prisonniers politiques à l’occasion de la visite historique du président Barack Obama à La Havane, en mars 2016. Au début de la conférence de presse, le porte-parole de Donald Trump, Sean Spicer, avait vivement condamné Buzzfeed, « blog de gauche ouvertement hostile au président élu », qualifiant la publication des notes de « scandaleuse et irresponsable ». Le vice-président élu, Mike Pence, a dénoncé, pour sa part, une tentative des grands médias de « délégitimer cette élection ».

Mercredi, M. Trump s’est en revanche montré élogieux à l’égard d’un journal qu’il prend régulièrement pour cible, le New York Times, louant l’esprit de responsabilité du quotidien qui a refusé, comme beaucoup d’autres titres, de publier le rapport controversé. « Normes journalistiques » Une fois n’est pas coutume, le traitement infligé à Jim Acosta a suscité la solidarité d’un de ses confrères travaillant sur la chaîne conservatrice Fox News, globalement favorable à M. Trump. A l’antenne, le même jour, Shep Smith a ainsi jugé que, même si sa chaîne n’avait pas pu obtenir une confirmation de la note de synthèse de CNN, cette télévision

concurrente n’en avait pas moins respecté selon lui « les normes journalistiques ». « Aucun journaliste ne devrait être rabaissé ou délégitimé par le président élu des Etats-Unis », a-t-il ajouté. Même si l’écrasante majorité des titres américains ont pris position en faveur de l’adversaire démocrate de M. Trump, Hillary Clinton, le milliardaire a fait de la dénonciation de la presse un argument de campagne et un thème mobilisateur, opposant à des médias assimilés à des élites coupées des réalités, un « mouvement » en prise avec le pays. La conférence de presse de mercredi a montré que M. Trump n’entendait pas, pour l’instant, s’en priver. p g. p.


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0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Le président élu renonce à se séparer de son groupe, confié à deux de ses fils Le choix de M. Trump n’élimine pas les risques de conflit d’intérêts

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Les dossiers supposés détailler le fonctionnement du trust gérant l’entreprise de Donald Trump pendant sa présidence, mercredi 11 janvier, à la Trump Tower, à New York. EVAN VUCCI/AP

sident russe « ne devrait pas faire cela », et qu’« il ne le refera pas ». « Il n’aurait pas dû le faire et je ne crois pas qu’il recommencera à présent », a-t-il insisté, estimant que la Russie « respectera plus les Etats-Unis quand [il en aura] pris la direction ». Ce changement de pied de M. Trump a été l’un des rares constatés mercredi. Le milliardaire a renoué avec le style décousu ponctué de satisfecit qui avait fait ses preuves lors de la campagne. « Je crois que je vais devenir le plus grand producteur d’emplois jamais créé par Dieu », a-t-il assuré ironiquement, avant d’insister sur « le bon état d’esprit », une sorte d’état de grâce, entretenu par l’intérêt que lui ont porté des entrepreneurs tels que le fondateur d’Alibaba, « Jack Ma, ou M. [Bernard] Arnault ». « Beaucoup de gens me disent qu’ils n’ont jamais ressenti cet état d’esprit par le passé », a-t-il insisté, conformément à un code rhétorique dont il est familier. Il a utilisé à 37 reprises le terme de « great », sept fois « fantastic », quatre fois « incredible » et « incredibly », et trois fois « brilliant », notamment pour qualifier les membres de sa future administration. M. Trump n’a pas manqué non plus de rappeler les engagements pris par l’industrie automobile internationale d’investir aux Etats-Unis. Il s’est prévalu d’un investissement de Fiat Chrysler, dont la compagnie a pourtant précisé qu’il remontait en fait à une décision bien antérieure à la campagne. Lors de l’évocation du piratage russe, M. Trump avait déjà assuré qu’une meilleure protection informatique avait empêché une intrusion dans les données du Parti républicain. La partie rendue publique du rapport des agences précise pourtant que des intrusions ont été signalées mais qu’elles n’ont pas été suivies, comme pour le Parti démocrate, de la divulgation de données internes. La plupart des points soulevés mercredi avaient déjà été soulignés sur le canal pré-

féré de M. Trump, son compte Twitter, qui a gagné plus de six millions d’abonnés depuis l’élection du 8 novembre 2016. Il s’est montré toujours aussi critique à propos de l’extension de la protection sociale léguée par le président Obama. En dépit de l’extrême complexité de l’opération qui vise à la démanteler sans mettre en danger des millions d’assurés appartenant aux classes sociales les plus modestes, le magnat de l’immobilier a assuré qu’elle serait « supprimée et remplacée presque simultanément », même si aucun dispositif alternatif n’a été arrêté. LE MEXIQUE « REMBOURSERA »

M. Trump a également réitéré sa promesse initiale de faire endosser par le Mexique les frais de construction du « mur » qu’il souhaite ériger sur la frontière sud des EtatsUnis pour lutter contre l’immigration illégale. La seule nouveauté a été la prise en compte du fait que cet investissement sous contrainte consistera en « un remboursement » des frais engagés par la future administration américaine. M. Trump a estimé qu’il lui aurait fallu attendre « un an et demi » pour voir aboutir des négociations avec Mexico. Le Mexique « remboursera, d’une manière ou d’une autre, par une taxe ou un versement. Il nous remboursera le coût du mur », a-t-il à nouveau promis, s’attirant une nouvelle dénégation du président Enrique Peña Nieto. Au cours de la conférence de presse, Donald Trump a témoigné à sa manière de son impatience d’arriver enfin au jour de sa prestation de serment. « Ce sera un jour très, très élégant, a-t-il dit. Le 20 [janvier] sera très, très spécial. Et très beau. Et je pense que nous allons avoir des foules massives parce que nous avons suscité un mouvement. Un mouvement comme le monde n’en a jamais vu auparavant. » p gilles paris

a scène en dit long sur la complexité de la situation. Lors de sa conférence de presse, mercredi 11 janvier, Donald Trump a cédé la parole à son avocate, Sheri Dillon, qui, pendant dix bonnes minutes, a détaillé les dispositions que le président élu allait prendre pour tenter d’écarter les soupçons de conflits d’intérêts entre sa fonction de chef d’Etat et son entreprise, la Trump Organization. La juriste a ainsi expliqué que tous les actifs du milliardaire seraient transférés, avant le 20 janvier – date de l’investiture du nouveau président –, dans un trust, une société dont il n’aura, théoriquement, plus le contrôle. Comme pour crédibiliser les dispositions, un empilement impressionnant de documents décrivant le fonctionnement juridique de la structure avait été disposé à côté du pupitre à partir duquel Mme Dillon et M. Trump s’exprimaient. La Trump Organization, cette nébuleuse non cotée en Bourse qui opère dans une vingtaine de pays à la fois dans l’immobilier, l’hôtellerie, les golfs ou les émissions de téléréalité, va donc être désormais pilotée par les deux fils aînés de M. Trump, Eric, 33 ans, et Donald Jr, 39 ans, ainsi qu’un associé de « longue date », Allen Weisselberg, 69 ans. En revanche, sa fille, Ivanka, actuelle vice-présidente du groupe, quittera ses fonctions, alors que son mari, Jared Kushner, a été nommé, lundi 9 janvier, haut conseiller auprès du nouveau président. « Don et Eric dirigeront la société de façon très professionnelle. Ils ne m’en parleront pas », a simplement assuré le magnat. Parallèlement, « aucun nouveau contrat à l’étranger ne sera conclu pendant la présidence Trump », a insisté Mme Dillon. Pour appuyer son propos, M. Trump a affirmé avoir renoncé

LE CONTEXTE « DANGER » RUSSE Le chef de la diplomatie américaine choisi par Donald Trump, l’ex-PDG d’ExxonMobil Rex Tillerson, s’est démarqué, mercredi 11 janvier, du président élu des Etats-Unis sur la Russie. Le patron du géant pétrolier entre 2006 et 2016, auditionné pendant plus de neuf heures par la commission des affaires étrangères du Sénat pour être confirmé comme secrétaire d’Etat, a souvent rencontré le président russe Vladimir Poutine avec qui Donald Trump prône justement un rapprochement. « La Russie représente aujourd’hui un danger », a cependant jugé Rex Tillerson, assurant que Washington et Moscou ne seront « probablement jamais amis » car leurs « systèmes de valeurs sont clairement différents ». Il a condamné le fait que Moscou avait « envahi l’Ukraine en s’emparant de la Crimée ». M. Tillerson, un Texan de 64 ans à l’imposante carrure, qui s’exprimait pour la première fois depuis sa nomination le 13 décembre 2016, a toutefois refusé de suivre le sénateur républicain Marco Rubio qui a traité Vladimir Poutine de « criminel de guerre ».

« Le plan annoncé ne remplit pas les normes suivies par chaque président depuis quatre décennies » WALTER SHAUB

Bureau pour l’éthique gouvernementale récemment à signer un contrat de 2 milliards de dollars (1,89 milliard d’euros) avec une entreprise de Dubaï. Le milliardaire vient également d’annuler des négociations avec des partenaires en Géorgie, au Brésil et en Azerbaïdjan, sur lesquels pesaient des soupçons de corruption. Par ailleurs, M. Trump a précisé mercredi que si des gouvernements étrangers étaient amenés à être clients de l’un de ses hôtels, il s’engageait à reverser les bénéfices au Trésor américain. « Il doit céder ses parts » Enfin, aux Etats-Unis, la société pourra négocier de nouveaux contrats, mais ceux-ci feront l’objet d’un « examen approfondi », a expliqué l’avocate. Le président élu a prévu de recruter, dans les prochains jours, des « conseillers en éthique », qui seront amenés à se prononcer sur d’éventuels conflits d’intérêts. En refusant de se séparer de son entreprise, préférant seulement faire un pas de côté, M. Trump ne contrevient pas à la loi américaine, mais il laisse en suspens de nombreuses questions, qui pourraient potentiellement surgir au cours de son mandat. « Le président élu ne doit pas être tenu de détruire l’entreprise qu’il a construite », a rappelé Mme Dillon. Certes, mais les experts sur les questions d’éthique gouvernementale avaient prévenu que le seul moyen d’éviter les

P O RT R A I T D E P H I L A N T H R O P E

new york - correspondant

contentieux consistait à placer ses actifs dans un « blind trust », c’està-dire une société gérée par des personnes totalement indépendantes. C’est ce qu’avaient fait en leur temps Jimmy Carter, Ronald Reagan, George H. W. Bush, Bill Clinton ou encore George W. Bush. « Le plan annoncé par le président ne remplit pas les normes suivies par chaque président depuis quatre décennies », a jugé Walter Shaub, directeur du Bureau pour l’éthique gouvernementale, lors d’une conférence à l’Institution Brookings. « Il doit céder ses parts. Rien d’autre ne permettra de résoudre ces conflits », a-t-il poursuivi, estimant que « vendre [sa société] ne serait pas un prix trop élevé pour le président des Etats-Unis ». La solution adoptée par M. Trump ne règle pas tout, en effet. Même si de nouveaux contrats à l’étranger ne peuvent pas être négociés, les contrats existants font peser un doute sur la façon dont le président élu prendra certaines décisions, tandis que les partenaires de la Trump Organization sont parfois liés à des gouvernements locaux. De la même façon, alors que le président est censé superviser la réglementation bancaire, son groupe est endetté auprès de plus de 150 institutions financières à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars. Les statuts de la nouvelle société stipulent que la seule information dont M. Trump disposera sera de savoir si la société fait des bénéfices ou des pertes. Et si l’un de ses fils fait plonger le groupe dans le rouge ? « Je lui dirai : “Tu es viré !” », a conclu en plaisantant le milliardaire, en allusion à la fameuse phrase de son émission de téléréalité The Apprentice, qu’il prononçait lorsqu’un candidat était éliminé. Une saillie qui n’est pas franchement de nature à rassurer sur la future indépendance de la Trump Organization. p stéphane lauer

Marie-Claire Janailhac-Fritsch œuvre pour le “Français”

Institution culturelle nichée au cœur du Palais-Royal à Paris, la Comédie-Française incarne depuis près de 350 ans le théâtre public national. Outre une troupe permanente, le Théâtre-Français dispose de fonds culturels inestimables – manuscrits, tableaux, pièces rares… comme le fauteuil sur lequel Molière agonisa pendant Le malade imaginaire. « Créée sous l’égide de la Fondation de France en octobre 2016, la Fondation pour la Comédie-Française a pour but de préserver ce patrimoine, de favoriser la création artistique, la diffusion des spectacles au plus grand nombre, ainsi que la transmission aux jeunes générations des savoir-faire du spectacle vivant » résume sa présidente, Marie-Claire Janailhac-Fritsch. Aujourd’hui à la tête du conseil d’administration du groupe pharmaceutique Guerbet, Marie-Claire Janailhac-Fritsch a toujours mené de front affaires et engagements socio-culturels. Pour CEW, une association qui offre des soins esthétiques à des femmes hospitalisées, ou avec le Cercle des amis et mécènes du Théâtre du Châtelet. « J’ai été séduite par l’ambition et les projets de la Comédie-Française dessinés par Éric Ruf, son administrateur général, avoue-t-elle. Aussi lui ai-je proposé de fédérer les actions de tous ceux, particuliers et entreprises, qui souhaitent contribuer au développement national et international de cette belle institution. » À peine portée sur les fonts baptismaux de la culture et de la philanthropie, la fondation participera au inancement dès 2017 de plusieurs actions. Comme la tournée moscovite organisée cet été pendant le festival Tchekhov, ou la formation des six comédiens accueillis cette année par l’Académie de la ComédieFrançaise. « Ces jeunes auront la chance de vivre en immersion pendant un an à la Comédie-Française, et d’obtenir un diplôme en in de cycle » se félicite Marie-Claire JanailhacFritsch. Fondation de France La Fondation de toutes les causes www.fondationdefrance.org


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LA TRANSITION À LA MAISON BLANCHE

The Trump Organization, un empire surtout immobilier Hôtel

$

Biens immobiliers à louer

Immeuble commercial

Toronto*

Golf

Tour

Vignoble

Etats de New York, du Connecticut et du New Jersey**

Turnberry

Aberdeen

Chicago* Séoul

Busan et Daegu

Istanbul

Doonbeg

CANADA

Philadelphie

Vancouver*

$

ROY.-UNI P.-B. BEL. ALL. IRLANDE

Batoumi Tbilissi GÉORGIE

Washington ITALIE CHINE

CORÉE DU SUD

$

JAPON

Charlottesville

ÉTATS-UNIS

San Francisco

TURQUIE

ÉGYPTE

Floride

TAÏWAN BANG.

ARABIE SAOUDITE

CUBA

INDE

Bombay

Las Vegas*

Waikiki (Hawaï)*

Dubaï (EAU)

OMAN

2

Makati, Manille

AZERBAÏDJAN

ISRAËL

1

Los Angeles

Bakou

Pune

Panama*

PHILIPPINES

INDONÉSIE

Bali Lido

BRÉSIL

le cœur de l’empire York, Trum New p AUSTRALIE

Bronx

URUGUAY

Rio de Janeiro Punta del Este

NOUVELLEZÉLANDE 1. BERMUDES 2. SAINT-MARTIN

Des propriétés concentrées sur la Côte est des Etats-Unis

Trump International Hotel and Tower*

* Un immeuble partagé entre un hôtel et des biens à louer. ** Hors les biens que possède Donald Trump dans la ville de New York

ARGENTINE Buenos Aires

Central Park

NEW JERSEY

Trump Tower

Un business opaque qui va à l’encontre des déclarations de campagne de Donald Trump

Bien en propriété

Times Square Empire State Building

$ $

Manhattan

Trump Soho* Queens

$

Des licences surtout dans les puissances émergentes et en développement Sous contrat de licence et de gestion Sous contrat de licence (utilisation du nom Trump)

Sources : The Trump Organization ; Trump Financial Disclosure, 2016 ; Bloomberg Politics ; Washington Post ; Le Monde Cartographie : Francesca Fattori, Flavie Holzinger et Véronique Malécot

Pays d’où il importe des produits (habillement, accessoires, ameublement...)

Pays dans lequel Donald Trump a déclaré, auprès de la commission électorale, avoir des activités Projet d’hôtel

Projet de tour

Projet suspendu ou abandonné après l’élection de Donald Trump Pays dans lequel Donald Trump a déclaré vouloir investir durant la campagne

Infographie Le Monde

Un tour du monde des conflits d’intérêts « Le Monde » s’est penché sur les principaux actifs et intérêts de la Trump Organization

A

lors que Donald Trump a annoncé, mercredi 11 janvier, avoir cédé la direction de son groupe à ses deux fils aînés, Eric et Donald Junior, et s’être engagé à ce qu’il n’y ait pas de nouveaux contrats à l’étranger, il n’a pas rassuré les observateurs sur de possibles conflits d’intérêts. Le Monde a recensé les principaux actifs et intérêts de la Trump Organization. Chine : un rêve d’investissement Le 15 octobre 2015, M. Trump répondait à une journaliste de Bloomberg qui lui demandait si la Chine était l’ennemie des Etats-Unis : « Economiquement, oui, absolument. » Et d’accuser la République populaire d’escroquer le pays. Deux jours plus tard, le PDG de son groupe Trump Hotel Collection, Eric Danziger, disait au quotidien officiel China Daily son enthousiasme pour le marché chinois, expliquant y avoir un bureau de représentation « pour développer l’empreinte de la marque en Chine continentale » et listant les villes dans lesquelles il cherchait des projets : Shanghaï, Pékin, Shenzhen. Son représentant d’alors, Robby Qiu, a accom-

pagné la marque Trump dans la signature en 2013 d’un mémorandum d’accord avec State Grid, société étatique de distribution d’électricité, sans aboutir par la suite à un deal plus approfondi. M. Qiu est depuis parti pour les hôtels Rosewood. Autre bras de l’Etat chinois, les grandes banques, à capitaux publics. En novembre 2012, la Banque de Chine s’était associée à trois autres établissements financiers pour octroyer un prêt de 950 millions de dollars (900 millions d’euros) sur dix ans à 3,34 % et refinancer la société propriétaire d’un immeuble new-yorkais. A savoir à 70 % le promoteur Vornado et à 30 % Donald Trump, donc directement endetté auprès d’une banque publique chinoise. Un autre établissement dont le capital est majoritairement détenu par l’Etat chinois, la Banque industrielle et commerciale de Chine, est également le plus important locataire de la Trump Tower, dont elle occupe 11 % de la surface. Son bail est renouvelable en 2019. Par ailleurs, le New York Times a révélé, le 7 janvier, les liens avec des investisseurs chinois de la famille de Jared Kushner, gendre de M. Trump, nommé conseiller spécial à la Maison Blanche. Près d’un

L’Inde est le pays où le clan Trump promet de se développer le plus hors d’Amérique du Nord quart du financement d’une nouvelle tour résidentielle, Trump Bay Street, à Jersey City (New Jersey) a été financé par de riches Chinois non identifiés bénéficiant de l’EB-5. Un programme qui permet de bénéficier d’un visa de deux ans puis d’un statut de résident permanent aux Etats-Unis contre un investissement supérieur à 500 000 dollars sur le sol américain. Parmi les projets de la famille Kushner, une co-entreprise avec Anbang Insurance, une société dont la structure est suffisamment opaque pour que la banque Morgan Stanley ait refusé de travailler avec elle. Depuis qu’Anbang est propriétaire de l’hôtel Waldorf-Astoria, à New York, Barack Obama a jugé plus prudent de ne plus y séjourner.

Le 16 novembre 2016, une semaine après l’élection de son beau-père, Jared Kushner dînait avec Wu Xiaohui, PDG d’Anbang. Cet homme, marié avec une petite-fille de l’ancien numéro un chinois Deng Xiaoping, se distingue par ses connexions au sein du Parti communiste chinois. La famille Kushner espère signer une co-entreprise avec Anbang pour financer le re-développement d’une tour de bureaux au 666 de la 5e Avenue à Manhattan. Corée du Sud : les pionniers de la marque Trump En 1997, Donald Trump s’associait à la branche construction et ingénierie du conglomérat sud-coréen Daewoo pour bâtir une deuxième tour portant son nom à Manhattan, la Trump World Tower. A la même époque, l’un des directeurs de Daewoo avait proposé d’utiliser la marque Trump sur une série d’immeubles dans le quartier de Yeouido, à Séoul. La Corée du Sud compte désormais six bâtiments portant la marque « Trump World », trois dans la capitale, les autres à Busan et Daegu. Le groupe Trump reçoit entre 6 et 7 millions de dollars par an pour exploiter la marque.

Philippines : le bon émissaire « C’est vraiment génial de travailler avec Century Properties et la famille Antonio », s’enthousiasme Donald Trump dans la vidéo promotionnelle de la tour de 57 étages qui portera son nom dans le quartier des affaires de Makati, à Manille. Le site Web du gratte-ciel fait également la promotion de la marque de bijoux d’Ivanka, la fille de Donald Trump. Le 28 octobre 2016, le président philippin Rodrigo Duterte a nommé José Antonio, qui se targue de son « amitié » avec le clan Clinton, émissaire spécial sur le commerce avec les Etats-Unis. Dans un entretien au Philippine Star, ce dernier se dit certain qu’un des enfants Trump se rendra à l’inauguration du bâtiment, au deuxième trimestre 2017. Inde : « Des entrepreneurs incroyables » Samedi 15 octobre 2016, M. Trump ne cachait pas son admiration pour les Indiens. « J’ai beaucoup de respect pour les hindous, j’ai tant d’amis hindous, ce sont des entrepreneurs incroyables », lançait le candidat, semblant ne pas distinguer la religion de la nationalité indienne. Un mois plus tard, fraîchement élu, il recevait dans sa tour trois hom-

mes d’affaires indiens : les frères Atul et Sagar Chordia, d’importants promoteurs de la ville de Pune, et Kalpesh Mehta, patron de Tribeca Developers, qui gère la marque Trump en Inde. M. Trump a des projets immobiliers dans quatre villes d’Inde : Pune, Bombay, Calcutta et Gurgaon, la ville nouvelle au sudouest de Delhi. La rencontre fut l’occasion de parler politique autant qu’affaires. Le président élu a dit son admiration pour le premier ministre, Narendra Modi. M. Trump a également évoqué son intention de renforcer les relations des Etats-Unis avec l’Inde. L’Inde est le pays où le clan Trump promet de se développer le plus hors d’Amérique du Nord, selon le groupe Tribeca, qui a confié à la chaîne de Delhi NDTV que trois projets devaient être lancés en 2017. Indonésie : hôtel, villas et country club A 70 km au sud de Djakarta, le gazon a déjà été planté. Le golf sera le premier à porter le nom de M. Trump en Asie. Seront également inaugurés, durant le mandat du nouveau président américain, un hôtel six étoiles, 300 luxueuses villas, un country club… Derrière ce déve-


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loppement à Bogor, et un autre tout aussi ambitieux sur la côte sud de Bali, se trouve un magnat indonésien des médias et de l’énergie, Hary Tanoesoedibjo. Cet homme de 51 ans s’est lié avec en 2015. Début janvier, dans un entretien à la chaîne australienne ABC, il confiait : « J’ai accès à lui, bien sûr, mais je dois limiter la coopération et l’interaction. » Les affaires courantes sont gérées avec les enfants : « Don Junior est responsable du projet dans son ensemble, Eric du design et du golf, et Ivanka du détail de l’hôtel. » En 2014, Hary Tanoesoedibjo était candidat à la vice-présidence, sur le ticket de Wiranto, un ancien général, homme de la vieille garde du défunt dictateur Suharto aujourd’hui ministre. L’homme d’affaires envisage de se présenter à la présidentielle de 2019. Turquie : au nom de la tour En 2008, la Trump Organization se lance dans un projet de « cobranding » avec la holding familiale Dogan, leader dans le domaine pétrolier et des médias avec notamment CNN Türk. L’accord prévoit que la compagnie turque paie une redevance pour inscrire le nom de Trump sur deux édifices modernes de 37 et 39 étages à Sisli, quartier dynamique de la rive européenne d’Istanbul. Lors de l’ouverture du complexe immobilier en 2012, Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre, présidera la cérémonie d’inauguration de la propriété labellisée Trump. Devant les micros, le milliardaire annonce vouloir faire de « nombreux investissements importants » dans le pays. L’année suivante, il lance un partenariat avec le fabricant de meubles de luxe Dorya, installé à Izmir. Des objets d’ameublement sont produits en Turquie pour être vendus aux Etats-Unis. Puis les choses se corsent. En Turquie, la famille Dogan, jugée trop critique à l’encontre du pouvoir, tombe en disgrâce. De son côté, le candidat Donald Trump lâche au micro de Stephen Bannon, son futur conseiller à la Maison Blanche, en novembre 2015 : « J’ai un petit conflit d’intérêts parce que j’ai un très, très grand building à Istanbul. (…) Une affaire qui marche extrêmement bien. » Un mois plus tard, le milliardaire dit vouloir interdire l’entrée du territoire américain aux musulmans. M. Erdogan exige que le nom de Trump soit retiré du complexe, affirmant avoir fait une erreur en présidant son inauguration. Mais la brouille est de courte durée. Le soutien de M. Trump au président turc au lendemain du putsch manqué du 15 juillet 2016 et son silence face aux vagues massives d’arrestations qui s’en suivirent scelle la réconciliation. M. Erdogan revient sur sa décision d’enlever le nom de Trump des deux tours. Il est d’ailleurs l’un des premiers dirigeants à saluer par téléphone la victoire du républicain à la présidentielle. Selon Amberin Zaman, journaliste du site indépendant Diken, le président élu a affirmé au dirigeant turc que lui et sa fille – qui a participé au coup de fil – admiraient M. Erdogan ainsi que Mehmet Ali Yalcindag, l’associé de M. Trump à Istanbul et gendre d’Aydin Dogan. Russie : relations sans contrat Donald Trump n’a encore rien construit en Russie. En revanche,

« J’ai dû négocier avec Donald Trump, un type totalement cinglé » MAURICIO MACRI

président argentin

la Trump Organization n’a cessé d’affirmer vouloir s’y développer. En 2008, l’entreprise enregistre le nom de Trump comme marque déposée pour des projets à Moscou, Saint-Pétersbourg et Sotchi. Elle lance également des négociations avec Mos City Group, spécialisé dans le développement immobilier. Aucun contrat n’est signé, mais la Trump Organization maintient d’étroites relations avec le patron du groupe, Pavel Fuks, éminent oligarque de Russie. Dubaï : « Les gens les plus beaux » Le milliardaire Hussain Sajwani, proche de l’émir de Dubaï, n’a pas caché qu’il voyait en l’élection de Donald Trump une opportunité. « Naturellement, je pense que nous bénéficierons de la force de la marque », a-t-il confié à la chaîne NBC. Le PDG du groupe Damac a déjà travaillé avec le magnat au développement du Trump International Golf Club. C’est naturellement que M. Trump a fait l’éloge de son ami et de sa famille, « les gens les plus beaux », lors de la soirée qu’il a donnée le 31 décembre 2016 dans son palace de Floride. Mercredi, il a annoncé, lors de sa conférence de presse, avoir renoncé à signer un contrat de 2 milliards de dollars avec M. Sajwani.

un groupe d’entrepreneurs proches de M. Trump, en suspens faute d’autorisation de la mairie. Le président argentin a nié avoir été sollicité. Autre affaire embarrassante : le fraîchement nommé ministre du Trésor argentin, Nicolas Dujovne, a reconnu que sa famille entretenait des relations d’affaires avec M. Trump. M. Dujovne est marié à Carolina Yellati, sœur de Moises Yellati, qui a travaillé avec Trump à Punta del Este sur une tour d’appartements de luxe. Le projet, lancé en 2013, doit être achevé en mai. Le père du ministre, l’architecte Bernardo Dujovne, a contribué à la conception de l’édifice. Brésil : l’hôtel et la justice Donald Trump Jr, le fils aîné du milliardaire, annonçait, le 27 janvier 2014, la signature du contrat qui allait lier le nom de sa famille à un hôtel de luxe situé sur une des plus belles plages de Rio de Janeiro, dans le quartier de Barra de

« Quand je vois les éoliennes [en face du golf en Ecosse], ça me déplaît. Vous devez faire quelque chose » DONALD TRUMP

à Nigel Farage Tijuca. « C’est l’endroit parfait, Barra de Tijuca accueillera la plupart des épreuves des Jeux olympiques d’été de 2016 ! », s’était-il écrié. Le projet est porté par Paulo Figueiredo Filho, neveu du dernier président de la dictature militaire brésilienne, résidant à Miami. Le Trump Hotel n’a toutefois été ouvert que partiellement pour les Jeux. Les travaux sont toujours en cours. Pire, quelques semaines avant la présidentielle améri-

caine, un procureur fédéral a ouvert une enquête sur le montage financier estimé à plus de 100 millions de dollars. Il soupçonne « des irrégularités, des commissions illégales et des pots-devin » dans l’apport des 40 millions de dollars par deux fonds de pension brésiliens. Alen Garten, conseiller général de la Trump Organization, rappelle que l’enquête ne vise pas M. Trump « puisqu’il ne possède pas l’hôtel ». Le 15 décembre, la Trump Organization annonce qu’elle va retirer son nom de l’hôtel. Son désengagement a ét�� réitéré, lors de la conférence de presse du 11 janvier. Ecosse et Irlande : sur les greens En 2015, une cour d’appel d’Edimbourg avait rejeté les recours de M. Trump contre la compagnie d’électricité Vattenfall, à 100 % détenue par l’Etat suédois, qui a investi 345 millions d’euros pour construire onze éoliennes en mer

face au golf écossais du milliardaire. Après sa victoire à la présidentielle, M. Trump a évoqué ce conflit dès sa rencontre avec Nigel Farage, premier homme politique étranger qu’il a vu après le scrutin du 8 novembre 2016. Présent lors de l’échange, le directeur de la communication de la campagne Leave EU a confirmé la demande explicite du président élu : « Quand je vois ces éoliennes, ça me déplaît. Vous devez faire quelque chose. » Pour défendre ses golfs, Donald Trump est prêt à tout, même à arguer du changement climatique – qu’il avait qualifié sur Twitter de « création de et pour les Chinois » – pour obtenir un permis de construction d’un mur sur 2,8 km de dune autour du Trump International Golf Links, en Irlande, dans le comté de Clare. Permis refusé par les autorités locales, inquiètes de la menace sur un mollusque protégé, le vertigo de Desmoulins. p nicolas bourcier et harold thibault

Arabie saoudite : chantier avec le groupe Ben Laden En mai 2016, Donald Trump a révélé un projet d’investissement dans un hôtel en Arabie saoudite. Le site se trouve à Djedda, un chantier où un prince milliardaire construit une tour financée en partie par l’Etat et le Saudi Binladin Group, l’entreprise de construction créée par le père d’Oussama Ben Laden. La nature et l’ampleur des investissements de Donald Trump restent confidentielles mais différentes sources rappellent qu’il ne s’agit pas de son premier contact avec la sphère saoudienne. La Trump World Tower de Manhattan abrite de nombreux membres de la famille royale et la délégation du royaume à l’ONU. Argentine : les revirements de Mauricio Macri Le président argentin Mauricio Macri et Donald Trump sont deux héritiers de fortunes nées dans l’immobilier. A la fin des années 1970, les deux familles s’allient pour construire à New York une tour Trump sur un terrain acheté par le père du futur président argentin, le milliardaire Franco Macri. Le projet n’aboutit pas, mais cela n’empêche pas les Trump de passer des vacances à Buenos Aires et à Punta del Este, la cité balnéaire uruguayenne. En 2005, dans un entretien avec TyC Sports, Mauricio Macri décrit M. Trump comme un ami. L’homme d’affaires new-yorkais avait, à l’époque, apporté son soutien à M. Macri, qui briguait la mairie de Buenos Aires. Dix ans plus tard, soucieux de se rapprocher d’Hillary Clinton, favorite des sondages, M. Macri traite M. Trump de « fou » pendant la campagne américaine. Il raconte à la chaîne TN avoir été envoyé à New York par son père pour « signer un contrat de 600 millions de dollars » : « J’ai dû négocier avec ce type qui est aujourd’hui candidat à la présidence, totalement cinglé. » M. Macri avait aussi critiqué le candidat républicain pour son projet de mur à la frontière mexicaine. La victoire surprise de Donald Trump entraîne un nouveau revirement. Le 14 novembre, lors d’un coup de fil, le président argentin se félicite de travailler avec le nouveau président des Etats-Unis. Les jours suivants, les médias affirmeront que le président élu avait demandé à M. Macri d’autoriser la construction d’une Trump Tower à Buenos Aires, un projet de 100 millions de dollars mené par

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LA TRANSITION À LA MAISON BLANCHE

Donald Trump et le goût du secret offshore La plupart des sociétés du président élu sont immatriculées dans le Delaware, aux Bermudes et dans d’autres paradis fiscaux

L

es paradis fiscaux ? « Je ne m’en sers pas. Franchement, c’est plus de problèmes que d’avantages. Surfait ! », déclarait Donald Trump, en août 2016, au magazine américain Vanity Fair. La réalité est autre. Car avec 378 sociétés immatriculées dans l’Etat du Delaware, sur les 515 formant son empire – selon ses propres déclarations – plus quelques entités aux Bermudes, à Saint-Martin et à Saint-Vincentet-les-Grenadines – comme le montrent ses déclarations d’intérêts à la Commission électorale fédérale (FEC) –, M. Trump est le premier président des Etats-Unis à afficher un tel palmarès. Le premier aussi à refuser de publier ses déclarations d’impôts, depuis le républicain Gerald Ford, en 1976, il y a quarante ans… Confusion Pourquoi ce refus obstiné, face aux demandes répétées du camp démocrate et de certains républicains ? Que dissimulent les sociétés-écrans du magnat de l’immobilier qu’il ne veut pas révéler ? Les déclarations de M. Trump à la FEC livrent quelques informations sur ses sociétés des Caraïbes. Rien en revanche sur le Delaware, paradis fiscal « maison » des Américains.

De sa société aux Bermudes – centre offshore sous pavillon britannique prisé des multinationales américaines, qui, tel Google, y délocalisent des profits –, on apprend qu’elle a été créée en 1994, se nomme DJ Aerospace Limited et que M. Trump en est le « président-directeur » et l’unique actionnaire. Deux sociétés du même nom existent, à New York et à Atlantic City (New Jersey), dont les liens avec l’entité bermudéenne ne sont pas révélés. A Saint-Martin, paradis fiscal mi-français, mi-néerlandais, le milliardaire a immatriculé deux autres entités, en 2013, Excel Venture LLC et Excel Venture Corporation, qu’il préside aussi. Elles possèdent des biens immobiliers. M. Trump déclare une société dans les îles Grenadines, Trump Canouan Estate, dotée d’actifs fonciers. Et en Irlande, Donald Trump a domicilié deux structures (TIGL Ireland Enterprises Ltd et TIGL Ireland Management Ltd), auxquelles sont rattachés le golf et l’hôtel de luxe de Doonbeg, acquis par l’homme d’affaires en 2014. Tant que le président élu des Etats-Unis se refuse à dévoiler sa déclaration d’impôts (« Les seuls que ça préoccupe sont les journalistes », a déclaré M. Trump lors de sa conférence de presse du 11 janvier), il est impossible de dire quel avantage financier il tire de ce dis-

positif fiscal. La confusion entre ses affaires professionnelles et personnelles brouille un peu plus le tableau, dans l’immobilier, qui a fait sa fortune, comme dans l’exploitation de la marque « Trump » (hôtels franchisés, produits dérivés allant de la vodka et l’eau minérale aux steaks, etc.). Préserver la confidentialité Différentes hypothèses ont cours, dont le fait que M. Trump utilise le Delaware pour réduire son impôt local, par rapport à celui qu’il acquitterait à New York – sachant que les Américains sont soumis à deux types d’impôts, local et fédéral. Le milliardaire aurait transféré plus d’une centaine de marques déposées ou en cours d’enregistrement – et donc les profits associés, perçus aux Etats-Unis – à une holding sise dans ce petit Etat au Sud de New York… « Il y a quelques années, le Wall Street Journal révélait que Microsoft avait regroupé ses actifs immatériels dans une holding au Nevada. Il est possible que M. Trump ait procédé ainsi avec la marque

Trump, même si c’est impossible à prouver », déclare au Monde Edward Kleinbard, professeur de droit à l’USC Gould School of Law de Los Angeles. La marque Trump à l’étranger a aussi pu être sécurisée offshore, pour échapper à l’impôt aux Etats-Unis, dans le cadre d’un montage similaire à ceux employés par les majors américaines, passant par les Pays-Bas, l’Irlande et les Bermudes. Mais l’attrait de M. Trump pour les paradis fiscaux réside sans doute moins dans leur taxation zéro, que dans le secret qu’ils offrent pour la conduite des affaires. De fait, le recours aux sociétésécrans du Delaware ou d’autres paradis offshore, permet à l’homme d’affaires de préserver la confidentialité des contrats qu’il signe et des opérations qu’il conduit, en gardant secret le nom de ses partenaires. C’est là leur grand atout. « La plupart des deals de Trump à l’étranger consistent à vendre sa marque, dans le cadre de “limited partnerships” [sociétés à responsabilité limitée] opaques dans des

L’opacité entourant son empire justifierait que M. Trump publie sa déclaration fiscale, selon la tradition paradis fiscaux, explique Lee Sheppard, avocate et analyste chez Tax Notes. Ses partenaires étrangers tiennent eux-mêmes au secret de leurs investissements visà-vis de leurs gouvernements. » Jack A. Blum, avocat à Washington et spécialiste en criminalité financière, confirme : « L’immobilier, c’est le secteur en or pour défiscaliser et M. Trump a largement profité des lois américaines qui permettent de reporter indéfiniment des profits pour éluder l’impôt, déclare-t-il. L’avantage des paradis fiscaux, c’est que les opérations y restent confidentielles. »

L’opacité entourant son empire justifierait qu’il publie sa déclaration fiscale, selon la tradition, ou y soit contraint. « Le Congrès doit l’y obliger, sans quoi nous ne saurons jamais quels arrangements il a passé, avec qui, et donc où se trouvent les conflits d’intérêts du nouveau président des Etats-Unis, conclut M. Blum. C’est un enjeu majeur ! » Auteur du livre The Making of Donald Trump (non traduit, Melville House) paru en août 2016, l’écrivain David Cay Johnston appelle aussi à la transparence, face aux faibles obligations déclaratives des candidats à la Maison Blanche. « La vérité crue, c’est que nous ne savons pas grand-chose des finances de Trump, confie-t-il. Quel que soit le montant de ses avoirs mis à l’abri offshore, légalement ou illégalement, cela n’est rien à côté des liens qu’il dissimule, particulièrement avec les oligarques russes. » Lors de sa conférence de presse, M. Trump a réitéré qu’il n’avait pas d’accords ni de prêts avec la Russie. p anne michel

Deutsche Bank, un des grands prêteurs de la Trump Organization Le niveau d’endettement du milliardaire et de ses sociétés reste difficile à évaluer, mais peut le placer en conflit d’intérêts avec ses créanciers

L’

investissement dans l’immobilier et le foncier passant par un recours massif à l’endettement, jamais les liens financiers entre un président américain et les banques n’auront été aussi forts. En tant que magnat du secteur, Donald Trump détient « au moins » 315 à 500 millions de dollars (entre 300 et 480 millions d’euros) de dettes bancaires, selon ses déclarations de juillet 2015, puis de mai 2016, auprès de la Commission électorale fédérale (FEC), chargée de faire appliquer la loi sur le finan-

cement des élections aux EtatsUnis. Une estimation plancher. Si le président élu estime son niveau d’endettement à seulement 3 % de sa richesse, les médias américains croient à un pourcentage bien supérieur. Il est en réalité impossible de se faire une idée définitive, tant les déclarations à la FEC sont imprécises et les estimations de la fortune de M. Trump diverses (plus de 10 milliards de dollars selon ce dernier, mais 3,7 milliards, selon le magazine américain Forbes, paru en septembre 2016).

Parmi les principaux créanciers de la Trump Organization figurent des banques étrangères, dont Deutsche Bank, avec plus de 2,5 milliards de dollars prêtés à la galaxie Trump depuis 1998, dont un prêt de 360 millions pour financer le Trump International Hotel récemment inauguré à Washington. Si l’on se réfère aux données de la FEC, la Trump Organization doit également de l’argent à la banque suisse UBS, mais aussi à des banques et fonds d’investissement américains (Merrill Lynch, Royal Bank America, Am-

boy Bank, The Bank of New York Mellon Trust Company, Ladder Capital Finance). Tous ces prêts, contractés entre 1993 et 2015, courent jusqu’en 2029. Amende record Une telle situation, inédite, place le président élu en situation de risques de conflits d’intérêts visà-vis de créanciers qu’il pourrait être tenté d’avantager, à travers la supervision financière, l’adoption de lois et de règlements ou l’octroi de contrats, afin d’obtenir des allégements ou des efface-

ments de créances, voire des faveurs financières dans la gestion de ses affaires – fût-elle déléguée à un trust, comme M. Trump l’a annoncé lors de sa conférence de presse, mercredi. En outre, le président élu est en affaires avec de multiples investisseurs internationaux (tels Hussain Sajwani à Dubaï, Hary Tanoesoedibjo en Indonésie…), qui négocient eux-mêmes avec des banques. Dans ce contexte, l’administration Obama a donné le sentiment de vouloir donner un coup d’accélérateur dans le règlement des

contentieux en cours entre les Etats-Unis et Deutsche Bank. Après avoir infligé une amende record de 7,2 milliards de dollars au premier prêteur de la Trump Organization pour son rôle dans la distribution de produits risqués ayant abouti à la crise financière de 2008, le 23 décembre 2016, le département de la justice américain a clos une affaire de fraude fiscale présumée, vieille de seize ans, par l’annonce, le 4 janvier, d’une nouvelle sanction financière de 95 millions de dollars. p a. mi.


international | 7

0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Le flirt en ligne, nouvelle arme Maduro nomme un faucon du Hamas contre Tsahal à la vice-présidence du Venezuela E L’opposition hésite à renouer le dialogue avec le pouvoir chaviste bogota - correspondante

L

e « dialogue » engagé en octobre 2016 entre le pouvoir chaviste et l’opposition, sous les auspices du Vatican, pourra-t-il désamorcer la crise vénézuélienne ? Alors que la prochaine réunion est programmée, vendredi 13 janvier, les deux camps s’accusent mutuellement de ne pas tenir leurs engagements. Le président Nicolas Maduro s’est voulu optimiste, en annonçant un remaniement ministériel, le 4 janvier : « 2017 est la première année du redressement et de l’expansion de la révolution bolivarienne sur tous les plans, moral, économique, politique et international. » Le 8 janvier, il a annoncé une augmentation du salaire minimum de 50 %, alors que l’inflation frôle les 500 %. En 2016, le PIB a connu une chute de 10 %. La surprise est venue de la nomination de Tareck El Aissami, 42 ans, à la vice-présidence de la République. Ancien député, exministre de l’intérieur, gouverneur de l’Etat d’Aragua, il est peu enclin à transiger avec ses ennemis politiques. A deux ans de l’élection présidentielle de 2018, sa désignation est stratégique : M. El Aissami pourrait être amené à remplacer M. Maduro, si celui-ci devait démissionner avant la fin de son mandat, comme le souhaite l’opposition.

Le chef de l’Etat a salué « la jeunesse, l’expérience, l’engagement et le courage » de son nouveau second. Fils d’immigrant syrien, M. El Aissami a commencé à militer alors qu’il était étudiant en droit à l’université des Andes, dans l’ouest du Venezuela. C’est là qu’il a fait la connaissance d’Adan Chavez, le frère de l’ancien président Hugo Chavez, qui le repère vite. A 29 ans, le jeune juriste est élu député. Deux ans plus tard, il devient vice-ministre de la sécurité puis de l’intérieur et de la justice. Il y restera quatre ans, un record dans ce gouvernement où les portefeuilles valsent. Il met en place une réforme de la force publique sur la base d’un rapport des organisations de défense des droits humains. Elle ne suffira pas à freiner la criminalité. Le Venezuela est aujourd’hui un des pays les plus violents au monde. Et l’Etat d’Aragua, le plus dangereux de tous, selon les chiffres de l’Observatoire vénézuélien de la violence (non gouvernemental). Selon l’opposition, M. El Aissami serait sur la sellette de la justice américaine en raison de ses liens avec le trafic de drogue et le Hezbollah. Le choix de ce chaviste « radical » contraint les opposants, majoritaires à l’Assemblée nationale, à repenser leur stratégie. « Maintenant que la menace d’un référendum révocatoire contre Maduro a été écartée, le gouvernement a in-

Brexit: couac sur le prix d’un salarié européen Le projet d’un ministre de faire payer 1 000 livres l’embauche est critiqué par le patronat londres - correspondant

T

heresa May n’avait pas besoin de ce nouveau couac. Alors que les phrases vides de sens de la première ministre britannique – « Brexit veut dire Brexit » – exacerbent l’incertitude à moins de trois mois du déclenchement annoncé de la procédure de sortie de l’Union européenne, le ministre de l’immigration, Robert Goodwill, a fait sensation, mercredi 11 janvier, en suggérant que l’embauche d’un Européen pour un emploi qualifié au Royaume-Uni puisse être soumise au paiement d’une taxe de 1 000 livres (1 154 euros), déjà en vigueur pour les immigrés non européens. « C’est quelque chose qui pourrait être mis en œuvre, a-t-il déclaré. Les négociations sur le Brexit nous donnent l’occasion de contrôler les flux d’entrée. » La mesure paraissait calibrée pour ravir les brexiters qui veulent que Londres « reprenne le contrôle » de l’immigration et rompe avec la libre entrée des ressortissants européens. Elle semblait aussi dans la droite ligne des déclarations de Mme May, qui a privilégié le contrôle de l’immigration sur l’accès au marché unique européen, confirmant son choix en faveur d’un « hard Brexit » (« rupture brutale »). Le gouvernement cherche à faire baisser le flux annuel net d’immigration, qui a atteint 336 000 personnes (compte tenu des départs), alors que l’objectif est inférieur à 100 000. Sur les 650 000 immigrés qui sont entrés entre juin 2015 et juin 2016 – un nombre record –, 284 000 sont des Européens. Il n’a fallu que quelques heures

et les cris d’orfraie du patronat pour que Downing Street fasse marche arrière. « Ce n’est pas au programme du gouvernement », a assuré la porte-parole de Mme May, en assurant que M. Goodwill avait été « mal compris ». Guy Verhofstadt « choqué » Entre-temps l’ex-premier ministre belge Guy Verhofstadt, désigné par le Parlement européen pour négocier le Brexit, s’était dit « choqué ». « Imaginez, juste un moment, ce que seraient les titres de la presse britannique si l’UE avait fait une telle proposition pour les ressortissants britanniques », a-t-il tweeté. Les organisations patronales, qui peinent à trouver de la main-d’œuvre qualifiée britannique en raison de structures de formation insuffisantes, ont fait valoir qu’une telle taxe allait « mettre en péril la croissance de l’emploi au moment même où les entreprises vivent dans l’incertitude ». Les employeurs du secteur de l’agriculture avaient réagi de la même façon voici quelques jours. Au point qu’Andrea Leadsom, la ministre des affaires rurales, farouche « brexiteuse » et très hostile à l’immigration, a promis que l’agriculture aurait largement accès à la main-d’œuvre saisonnière européenne après le Brexit. Quant à la taxe de 1 000 livres sur les travailleurs qualifiés, il n’est pas impossible qu’elle refasse surface un jour. Downing Street n’en écarte pas l’idée pour l’avenir. La sortie de M. Goodwill tenait sans doute du ballon d’essai destiné à mettre la pression sur les Vingt-Sept avant l’ouverture des négociations. p philippe bernard

L’arrivée de Tareck El Aissami contraint les opposants, majoritaires à l’Assemblée, à repenser leur stratégie térêt à jouer la carte du dialogue ou du moins à faire semblant. Mais pour l’opposition, la question est difficile », note un diplomate en poste à Caracas. L’aile radicale de l’opposition, très active sur les réseaux sociaux, considère que le dialogue a été une erreur qui a fait le jeu du gouvernement. « Vaincre ensemble la dictature » Toutefois, selon un sondage, 60 % des Vénézuéliens sont favorables au dialogue. Il a permis la libération de prisonniers politiques, dont le social-démocrate Manuel Rosales, ex-candidat présidentiel, incarcéré depuis octobre 2015 après six années d’exil. Dès sa nomination, M. El Aissami s’est est pris, sur son compte Twitter, à l’opposition, qualifiée de « droite déplorable, raciste et antipopulaire » et à l’Assemblée « illégitime ». « Nous devons ensemble, à force de courage, vaincre cette dictature

parce qu’il est impossible de penser que quelqu’un puisse le faire seul », a répondu le nouveau président de l’Assemblée, Julio Borges, élu au lendemain de la nomination de M. El Aissami. En appelant l’armée « à faire respecter la Constitution », M. Borges a lancé aux militaires : « Voulez-vous rester dans les mémoires comme les héritiers de Simon Bolivar [le leader de l’indépendance] ou comme les gardes du corps de Nicolas Maduro ? » Majoritaire à l’Assemblée depuis un an, l’opposition a échoué en 2016 à obtenir l’organisation d’un référendum révocatoire, qui lui aurait permis, en cas de victoire du oui, d’obtenir une présidentielle anticipée. Cette option a perdu de son intérêt, puisque M. Maduro serait désormais remplacé par son vice-président. L’opposition est sortie très divisée du bras de fer avec le pouvoir. « Nous avons mal évalué la force de notre adversaire », admettait en décembre 2016 son porte-parole, Jesus Torrealba. Lundi, l’Assemblée a voté une motion déclarant que le chef de l’Etat a « abandonné sa charge », considérant qu’il n’assume pas ses responsabilités face à la crise. Une déclaration symbolique loin de faire l’unanimité, car elle pourrait bien faire le jeu de Tareck El Aissami. La Cour suprême a déclaré nulles et non avenues toutes les décisions de l’Assemblée. p marie delcas

lianna Amer est une belle jeune femme, brune et coquette, originaire d’Ashkelon, désireuse de faire connaissance avec des hommes de son âge. Elle semble avoir développé un goût particulier pour les soldats. En tout cas, c’est ce qu’a décidé le rédacteur de son profil, sur Facebook. Après plusieurs mois d’enquête, l’armée israélienne a révélé, mercredi 11 janvier, que le Hamas avait lancé une opération informatique sans précédent pour s’emparer des données personnelles de dizaines de ses membres. Les victimes – des hommes pour la plupart – appartenaient le plus souvent à des unités de combat. Il s’agissait d’inventer des profils fictifs de jeunes femmes attractives, illustrés par des photos trouvées au hasard sur Internet. Puis les auteurs entraient en contact avec des soldats et commençaient une conversation badine avec eux, rapidement transformée en flirt. Après l’envoi de quelques photos – Elianna à la plage, Elianna en voiture, etc. –, les soldats étaient invités à télécharger une application spéciale pour communiLES OFFICIERS quer directement par vidéo avec leur N’AURONT PLUS nouvelle amie. Hélas, les applications ne semblaient pas convenir LE DROIT DE POSTER classiques au matériel de leur interlocutrice. L’application qu’elle leur suggère, appelée DES PHOTOS D’EUX Apkpk, est une sorte de cheval de Troie, EN UNIFORME permettant de prendre le contrôle, à distance, du téléphone et de toutes ses données (messages, courriels, photos). Les techniciens du mouvement islamique palestinien pouvaient aussi enregistrer les conversations ou prendre des photos. « Une simple demande de contact » « Cette fois, leur arme n’est pas une bombe, un pistolet ou un véhicule. C’est une simple demande de contact », résume l’armée sur son site. A des fins pédagogiques, l’état-major a décidé de rendre publique son enquête, conduite avec le Shin Bet (le service de sécurité intérieure) par l’unité de sécurité des informations, au sein de la direction chargée du renseignement. Les principes de précaution élémentaires dans l’utilisation des réseaux sociaux ou l’attitude à adopter face aux courriels suspects sont actuellement rappelés à tous les soldats. Les officiers n’auront ainsi plus le droit de poster des photos d’eux en uniforme. L’armée n’a pas révélé certains dessous de son enquête. Comment les auteurs de l’opération ont-ils pu berner les soldats dans des conversations en hébreu, qui impliquaient forcément un langage argotique et imagé ? Les moyens par lesquels la responsabilité directe du Hamas a pu être établie ne sont pas clairs non plus. p piotr smolar (jérusalem, correspondant)

AFGHAN I STAN

Les talibans diffusent la vidéo de deux otages occidentaux Les talibans afghans ont diffusé, mercredi 11 janvier, la vidéo de deux enseignants occidentaux enlevés, en août 2016, près de l’Université américaine de Kaboul. Le mouvement insurgé affirme l’avoir enregistrée le 1er janvier. L’Australien Timothy Weeks et l’Américain Kevin King supplient leur gouvernement de négocier et disent qu’ils seront exécutés si un échange de prisonniers n’est pas organisé. M. Weeks s’adresse notamment au président élu Donald Trump. En septembre 2016, les forces américaines avaient mené une opération pour libérer les deux otages, mais ils ne se trouvaient pas au lieu indiqué. – (Reuters.)

les

SOLDES d’hiver

SY R I E

Le criminel de guerre nazi Alois Brunner serait mort en 2001 L’un des piliers de la « solution finale », le criminel de guerre nazi Alois Brunner, responsable de l’assassinat de près de 130 000 juifs d’Europe pendant la seconde guerre mondiale, serait mort à Damas en décembre 2001, à l’âge de 89 ans, selon une enquête publiée, mercredi 11 janvier, par la revue XXI. L’enquête s’appuie sur trois témoins, dont deux anonymes, présentés comme d’exmembres des services de sécurité syriens chargés de sa protection. Selon eux, l’ancien responsable du camp de Drancy aurait fini sa vie enfermé dans un cachot au sous-sol d’une résidence habitée par des civils, après avoir été employé par Damas comme conseiller en matière de sécurité, ce que le clan Assad a toujours nié. Fin 2014, le Centre Simon-Wiesenthal avait indiqué que Brunner était mort en 2010 à Damas.

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0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Le littoral français recule de manière accélérée

Plus de 650 km de côtes en recul Pas-de-Calais

Manche

Calvados Finistère

Côtesd'Armor Morbihan

U

« Zones d’activité temporaire » « Il va falloir concevoir autrement nos stations balnéaires : tous les volets ne pourront pas toujours s’ouvrir sur le large », prévient Pascale Got. Elle assure que les maires étaient demandeurs de ces nouveaux moyens d’action. D’autant que tous ceux proposés reposent sur le volontariat. « Jusqu’à présent, il n’existait que des zones rouges, où l’on n’avait pas le droit de faire quoi que ce soit, et les zones bleues, où l’on pouvait construire n’importe comment. Il manquait une notion plus subtile qui permette le maintien momentané d’activités sur des terrains que l’on sait condamnés à une échéance de vingt ou cinquante ans. » Les « zones d’activité résiliente et temporaire » devraient donc faire leur apparition. Les pouvoirs publics pourront y acquérir des

Eure

Erosion supérieure à 0,50 m par an

Ille-etVilaine

Erosion inférieure à 0,50 m par an

LoireAtlantique

Département dont plus de 50 % des côtes sont concernées par l’érosion

Vendée

Département dont plus de 30 % des côtes sont concernées par l’érosion Océan Atlantique

lecture, d’une proposition de loi sur « l’adaptation des territoires littoraux au changement climatique ». Ce texte, initialement déposé par les députés socialistes Chantal Berthelot (Guyane) et Pascale Got (Gironde), ainsi que Bruno Le Roux, qui a depuis rejoint le gouvernement, a essentiellement pour objectif de fournir des outils juridiques aux élus locaux concernés, souvent dépassés par des situations inédites. Comment anticiper le recul du trait de côte ? Jusqu’où faire jouer le principe de précaution ? Selon quelles règles indemniser les propriétaires malheureux ? Et surtout, où trouver des espaces pour « relocaliser » quand la commune est déjà sous pression ?

SeineMaritime

Manche

Les parlementaires veulent donner aux élus les outils juridiques pour adapter leurs territoires à l’érosion n rempart contre l’océan… Cette parade illusoire ne convainc plus, alors que la puissance de l’érosion à l’œuvre sur une bonne partie des quelque 20 000 km de littoral français, alliée à la montée des eaux, fait reculer les dunes, effrite les falaises, engendre éboulements et submersion marine. Le rythme du changement est encore loin d’être connu partout, mais l’expertise progresse. L’inquiétude aussi : au moins 22 % des côtes reculent, de 10 cm jusqu’à 8 m par an en moyenne. Aucun département côtier n’est épargné. La quasi-totalité des falaises de Seine-Maritime, par exemple, reculent. Sous l’effet répété de la houle, des tempêtes, du manque de sédiments et des déséquilibres produits par les ports, barrages et autres digues, 142 communes enregistrent un retrait de 50 cm par an, et dixneuf de plus de 3 m, tandis que des fonds d’estuaire gagnent quelques centimètres. Selon les services du ministère de l’environnement, le remodelage du littoral correspond à la disparition de 3 100 terrains de rugby en un demi-siècle, de 1949 à 2005, soit 26 km2. Malgré la menace, l’attrait des bords de mer n’a jamais été aussi fort. La densité de population y est 2,5 fois supérieure à la moyenne nationale, et 4 millions d’habitants supplémentaires y sont attendus d’ici à 2040. Un inextricable casse-tête pour l’aménagement du territoire. Mercredi 11 janvier, les sénateurs ont débattu, en première

Nord Somme

CharenteMaritime

Gironde

Département dont moins de 30 % des côtes sont concernées par l’érosion xxxxxx

Département où des reculs de plus de 3 m par an sont observés Gard

Landes

Hérault PyrénéesAtlantiques

Bouchesdu-Rhône

AlpesMaritimes Var

Aude PyrénéesOrientales

Mer Méditerranée

100 km SOURCE : CEREMA, 2015

biens puis laisser leurs occupants dans leurs murs, moyennant un contrat spécifique temporaire : un « bail réel immobilier littoral ». Le texte prévoit aussi des exonérations fiscales pour les entreprises qui devront obligatoirement plier bagage à terme. « Il faut séquencer le recul, sinon nous allons avoir des friches partout ! », lance la députée de Gironde. D’autre part, dans les territoires déjà frappés de plein fouet par la mobilité du trait de côte, les plages, les herbiers et les mangroves restent les meilleures protections. Il faut les préserver, mais en autorisant dans certains cas d’y bâtir des ouvrages de défense contre la mer, envisage la proposition de loi. Ce texte plutôt technique, qui insiste sur l’amélioration des connaissances et l’information du public, faisait jusqu’à présent l’objet d’un consensus. Mais voilà qu’à son arrivée au Sénat, des parlementaires se sont saisis de

l’occasion pour tenter, une fois de plus, d’assouplir la loi littoral, un acquis de trente ans cher au cœur des Français et intouchable aux yeux des défenseurs de l’environnement tant elle a permis de préserver les côtes françaises du bétonnage en cours dans certains pays voisins. « Dents creuses » constructibles Certains en profiteraient pourtant volontiers pour l’écorner. Tant qu’à déplacer le bâti menacé, pourquoi ne pas en profiter pour ouvrir largement la possibilité d’installer des activités nouvelles dans des zones proches du rivage (entre 300 m et 2 km) ? Une quinzaine d’associations bretonnes ont lancé un appel, relayé par France Nature Environnement, contre ce genre de tentatives, en particulier celles visant à autoriser l’extension de l’urbanisation en dehors des bourgs et des villages existants. Le gouvernement a, lui aussi, déposé un amendement

établissant sa propre définition de ces fameuses « dents creuses » constructibles, qui se voulait de compromis. Sans succès. Mercredi soir, dans l’Hémicycle, il a bien davantage été question de la loi littoral que du recul du trait de côte. Tout en assurant solennellement son attachement à l’esprit de celle-ci, le sénateur (LR) des Côtes-d’Armor Michel Vaspart n’a eu de cesse de chercher à la détricoter. Le ton a même fini par monter. « On est en train de tou-

Au Sénat, des parlementaires se sont saisis de l’occasion pour tenter, une fois de plus, d’assouplir la loi littoral

cher à un texte fondamental sans précaution, comme des gamins ! », a lancé la communiste Evelyne Didier (Meurthe-et-Moselle). Quoi qu’il en soit, la densification des côtes pose question. Les scientifiques annoncent que la surface de l’océan s’élèvera d’environ un mètre d’ici à 2100. Pour les côtes françaises, cela se traduirait par une augmentation d’un tiers des surfaces et des linéaires d’infrastructures susceptibles d’être submergés lors d’un coup de tabac, ainsi que de la moitié des bâtiments. Sans tenir compte des immeubles nouveaux, ce sont 423 800 édifices en métropole et 24 600 outre-mer – plus touché que la métropole par le changement climatique – qui risqueraient de se retrouver sous les vagues. Des relevés inquiétants Cette urgence, Pascale Got l’avait évoquée lors de son discours devant l’Assemblée nationale, le 1er décembre 2016, où sa proposition de loi avait été adoptée. Elle avait alors appelé ses « chers collègues » à « arrêter de finasser » et à agir. Elue de Gironde, elle compte dans sa circonscription le Signal, le bien nommé immeuble dressé au bord de la plage de Soulac comme un symbole de l’érosion en marche. Bâti dans les années 1960 à 200 m du rivage, il surplombe à présent une dune prête à s’effondrer, tandis que l’océan ne se trouve plus qu’à une vingtaine de mètres. En janvier 2014, face au péril, les pouvoirs publics avaient obligé les habitants à quitter les lieux. Depuis, ces derniers se débattent dans un imbroglio juridique qui empêche leur indemnisation. La proposition de loi contient un amendement à leur intention. Avec ses tempêtes à répétition, l’hiver 2013-2014 avait été exceptionnellement rude, non seulement pour Soulac, qui avait perdu 40 m de plage, mais pour tout le littoral du Sud-Ouest, qui avait subi des reculs de 10 à 20 m. L’Observatoire de la côte Aquitaine a rendu publique, en décembre 2016, une étude prospective qui le confirme. Alors que l’érosion chronique s’élève désormais, en moyenne, à 2,50 m par an en Gironde et à 1,70 m dans les Landes, les parties sableuses pourraient connaître un retrait de 20 m d’ici à 2025 et de 50 m d’ici à 2050 ; les secteurs rocheux perdraient, eux, respectivement de l’ordre de 10 m et 27 m. p martine valo

Bruxelles diffère la fin des néonicotinoïdes Un moratoire partiel frappe, depuis 2013, ces insecticides « tueurs d’abeilles »

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es néonicotinoïdes et apparentés sont-ils entrés dans leur crépuscule ? La Commission européenne devait décider, fin 2016, de la suite à donner au moratoire partiel frappant, depuis 2013, certains usages de quatre insecticides suspectés d’être en cause dans le déclin des abeilles et des pollinisateurs. Le verdict n’est toujours pas tombé : la Commission maintient le moratoire et annonce au Monde avoir repoussé sa décision à l’automne 2017 – le temps pour l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de finaliser une réévaluation complète des risques. Cependant, les évaluations préliminaires publiées par l’EFSA, le 8 novembre 2016, à partir de données complémentaires fournies par les fabricants, laissent peu de marge à Bruxelles. « Après examen des données de confirmation pour l’imidaclopride et la clothianidine, nous avons identifié des risques élevés ou nous n’avons pas pu exclure des risques pour certains usages, dit-on à l’EFSA. Par exemple, un risque élevé pour les abeilles a été identifié lorsque ces

deux substances sont utilisées en traitement de semences [la graine étant enrobée de produit avant d’être semée] sur des céréales d’hiver. » Or le moratoire en cours ne concerne pas ces usages, qui demeurent donc autorisés. Jusqu’à quand ? De bonnes sources, Bruxelles devrait proposer l’interdiction définitive de ces substances en agriculture, à l’exception de leur utilisation en milieu confiné. Cependant, l’approbation de certains Etats membres est loin d’être acquise. Interrogé, l’exécutif européen s’abstient de tout commentaire. Dans les plantes sauvages aussi Mais, au Canada, un mouvement analogue est en cours. Après réévaluation de l’imidaclopride, l’agence de sécurité sanitaire canadienne, Santé Canada, a proposé, fin 2016, sa « suppression, en trois à cinq ans, dans tous ses usages agricoles, et la majorité des autres utilisations extérieures ». Pour le thiaméthoxame, l’EFSA estime que les données fournies par le fabricant (Syngenta) sont trop parcellaires pour permettre la réévaluation préliminaire des risques.

Quant à la quatrième molécule soumise au moratoire, le fipronil, elle sera pour sa part purement et simplement abandonnée en Europe. « Il s’agit d’une substance dont l’approbation expire cette année et dont le fabricant, BASF, n’a pas demandé le renouvellement », dit-on à Bruxelles. BASF confirme l’information, assurant que les coûts des études nécessaires à la réhomologation sont trop élevés au regard du marché potentiel. En attendant l’automne et la publication, par l’EFSA, de la réévaluation complète de ces substances, Greenpeace a commandé à Dave Goulson, professeur à l’université du Sussex (Royaume-Uni), une synthèse de la littérature scientifique accumulée sur le sujet depuis 2013. Rendu public jeudi 12 janvier, le rapport souligne notamment que ces produits sont désormais fréquemment retrouvés dans les points d’eau, qu’ils persistent longtemps dans les sols et que des plantes sauvages, non traitées, « absorbent une quantité importante de néonicotinoïdes et que ces substances se retrouvent dans leur

pollen, leur nectar et leur feuillage ». Cette voie d’exposition des abeilles et des pollinisateurs a été jusqu’à présent négligée. « Le fait que les néonicotinoïdes contribuent au déclin des abeilles sauvages et aggravent les problèmes de santé des abeilles domestiques est plus fermement établi qu’il ne l’était lorsque le moratoire partiel européen a été adopté », a déclaré M. Goulson, qui pointe en outre la variété des organismes, notamment aquatiques, touchés par ces substances. « Il faut rappeler que la proposition de Santé Canada de supprimer l’imidaclopride repose sur une réévaluation des risques sur les organismes aquatiques, dit de son côté Martin Dermine, chargé de mission pour la branche européenne de l’ONG Pesticide Action Network. Or les poissons, mais aussi de nombreuses espèces d’oiseaux, se nourrissent d’insectes aquatiques : c’est toute la chaîne de la vie qui est détruite par ces substances, qui sont à la protection des plantes ce que la bombe atomique est à la guerre. » p stéphane foucart


FRANCE Portrait des catholiques, loin des clichés 0123

VENDREDI 13 JANVIER 2017

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Une enquête inédite décrit six « tribus » hétérogènes et relève ainsi des clivages politiques et religieux

A

vis aux candidats à la présidentielle : lorsqu’on espère capter les voix des électeurs catholiques, mieux vaut ne pas donner dans la caricature, on risquerait de manquer sa cible – et des électeurs. La peinture qu’en fait l’enquête commandée par le groupe de presse catholique Bayard et publiée par Pèlerin et La Croix, jeudi 12 janvier, met en lumière la diversité du catholicisme français. Il en ressort l’idée que, pour convaincre ces électeurs, il ne suffit sans doute pas de s’afficher catholique lorsqu’on est un candidat de droite. Et que, quand on est un candidat de gauche, s’en servir comme repoussoir serait passer à côté de son sujet. L’enquête, fondée sur un sondage Ipsos, a été conduite par Yann Raison du Cleuziou, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Bordeaux, et Philippe Cibois, professeur émérite de sociologie. Dans un livre paru en 2014, Qui sont les cathos aujourd’hui ? (Desclée de Brouwer), Yann Raison du Cleuziou avait brossé, à partir d’entretiens, le portrait de quatre « familles » de catholiques. Le sondage d’Ipsos a permis d’affiner et de quantifier le poids des différentes composantes, au-delà de la traditionnelle distinction selon le degré de pratique qui, affirme le sociologue, « ne permet pas de tout comprendre ». L’enquête a choisi un spectre large. Elle inclut les pratiquants, mais aussi ceux qui, pratiquants ou non, déclarent avoir pris au moins un engagement lié à leur foi (mariage à l’église, catéchisme pour les enfants, action caritative, scoutisme, action catholique…). L’éventail dépasse donc largement les seuls messalisants (les pratiquants hebdomadaires ne comptent que pour 1,8 % de la population globale), mais il est plus réduit que l’ensemble des personnes interrogées se déclarant catholiques (53,8 %). Ces « catholiques engagés » constituent 23,5 % des personnes interrogées. Parmi eux, 17 % sont des pratiquants réguliers.

Les six « tribus » Ces catholiques se distribuent autour de deux principaux clivages. Le premier est leur engagement plus ou moins fort dans la pratique sous toutes ses formes ; le second, leur plus ou moins grande ouverture aux migrants et au Front national. « Cette struc-

MÉTHODOLOGIE Un sondage complexe La difficulté, quand on étudie par sondage les comportements liés à la religion, tient à ce que les échantillons sont souvent trop étroits pour être significatifs. Pour obtenir un panel suffisamment solide, Ipsos a constitué un échantillon de 28 204 personnes, représentatif de la population métropolitaine âgée de 18 ans et plus. L’institut en a extrait une sous-population de 15 174 personnes (53,8 %) se disant catholiques. Parmi elles ont été retenues 1 007 personnes se déclarant catholiques pratiquantes ou non pratiquantes mais disant avoir eu au moins un engagement lié à leur foi dans leur vie. L’enquête a été réalisée en juin 2016 suivant la méthode des quotas. Compte tenu de la taille réduite de certaines des « familles » dégagées par les sociologues, il convient de retenir plus la tendance que le niveau brut de certains indicateurs.

ture, note Yann Raison du Cleuziou, se retrouve aussi au sein de chaque groupe. Dans chacun de ces univers, il y a de l’hétérogénéité. On y retrouve divers rapports à la pratique ou à l’offre politique, mais dans des proportions différentes. » Le sociologue a défini six nébuleuses de tailles très variables. La plus nombreuse est celle des « festifs culturels ». Ils forment 45 % de ces catholiques engagés. Pour la plupart, ils ne vont à la messe que lors de cérémonies familiales (mariage, baptême, funérailles). Ils sont faiblement engagés, très hostiles aux migrants, méfiants envers le pape François, ont peu participé à La Manif pour tous. C’est parmi eux que l’on trouve la plus forte proportion de vote Front national (FN). Viennent ensuite les « saisonniers fraternels » (26 %), qui eux aussi ont un niveau d’engagement et de pratique assez faible, généralement à l’occasion des grandes fêtes religieuses. Ils se reconnaissent en revanche nettement plus dans la gauche et le centre droit que les « festifs » et manifestent envers les migrants une hospitalité très « pape François », qu’ils apprécient. Ils sont très méfiants à l’égard du FN et n’ont guère été mobilisés par La Manif pour tous. Les « conciliaires » (c’est une référence au concile Vatican II, central pour eux) sont 14 %. Ils ont souvent un haut niveau de pratique et d’engagement et sont politiquement orientés à gauche et au centre droit. Ils sont eux aussi très favorables à l’accueil des migrants, ont souvent soutenu La Manif pour tous et votent très peu FN. Les « observants » (7 %) sont très pratiquants, engagés sous diverses formes. Ils attachent de l’importance à la liturgie, apprécient la messe en latin et La Manif pour tous. Ils sont hostiles aux migrants et majoritairement orientés à droite et à l’extrême droite. Restent les « inspirés » (4 %), qui fréquentent plus volontiers des communautés nouvelles (notamment charismatiques) que la messe dominicale des paroisses, sont hostiles à l’accueil des migrants, orientés à droite et à l’extrême droite. Les « émancipés » (4 %), enfin, pratiquent surtout lors des grands rassemblements, sont engagés dans des causes profanes, sont orientés à gauche et au centre droit, sont hostiles à l’accueil des migrants, à La Manif pour tous et se défient du pape.

Le pape des pratiquants Globalement, une moitié des catholiques engagés sont d’accord avec le pape François, un gros quart trouvent qu’il « ne va pas assez loin » et un quart se disent « pas toujours d’accord avec lui ». « Plus les catholiques sont pratiquants, plus ils sont en accord avec le pape », souligne Yann Raison du Cleuziou. Les électeurs du FN sont surreprésentés parmi ceux qui sont en désaccord avec le pontife, et les électeurs de droite et les écologistes sont surreprésentés chez les plus favorables. Les plus réticents envers le pape, et de façon très nette, se trouvent chez les « émancipés » (plutôt orientés à gauche), puis chez les « observants » et les « festifs » (parmi lesquels le FN a un fort soutien). « Mon hypothèse sur cette hostilité chez les émancipés, relève Yann Raison du Cleuziou, est qu’elle traduit le versant de la gauche réticente ou hostile aux migrants, vus par le prisme musulman et comme une menace potentielle contre le statut des femmes, voire des homosexuels. »

Les migrants clivent L’accueil des migrants est donc clivant et travaille les catholiques,

comme le montrent deux livres aux thèses opposées sur l’identité française et l’immigration, qui paraissent tous les deux jeudi 12 janvier : Identitaire, le mauvais génie du christianisme (Erwan Le Morhedec, Cerf, 174 pages, 14 euros) et Eglise et immigration, le grand malaise. Le pape et le suicide de la civilisation européenne (Laurent Dandrieu, Presses de la Renaissance, 311 pages, 17,90 euros). Quels sont les catholiques les plus troublés par ces questions ? Relevons pour commencer que la moitié d’entre eux estiment qu’il faut accueillir tous les migrants, tandis que 15 % supplémentaires sont prêts à aider les migrants chrétiens. Les autres (plus d’un tiers) jugent qu’ils sont une menace pour l’Europe. Mais ces chiffres recouvrent une grande diversité d’opinions, largement corrélées au clivage gauche-droite. Près de 9 « fraternels » sur 10 sont pour un accueil

inconditionnel des migrants et plus des trois quarts des « conciliaires ». Chez toutes les autres catégories, cette proposition tombe à moins d’un tiers. Elle est très basse chez les « émancipés », les « inspirés » et les « festifs ».

Tous fillonistes ? Depuis la primaire de la droite, François Fillon a su apparaître comme « le » candidat des catholiques. A quel point est-ce vrai ? L’enquête a été réalisée avant le vote, mais ses résultats laissent entrevoir un paysage plus complexe. D’abord parce qu’un quart des catholiques engagés s’identifient à la gauche ou à l’écologie. On les retrouve surtout chez les « émancipés », les « fraternels » et les « conciliaires ». Ensuite parce que la progression du vote pour le Front national est manifeste. Il s’exprime surtout chez les « fes-

Un quart des catholiques s’identifient à la gauche ou à l’écologie, et la progression du FN est manifeste tifs » et les « inspirés », dont plus d’un quart ont voté pour le FN aux élections régionales de 2015, et chez les « observants ». « Observants », « inspirés » et « festifs » votent massivement à droite et à l’extrême droite. Mais « émancipés », « fraternels » et « conciliaires » sont « dans une position beaucoup plus centriste. La droite doit faire attention à cet électorat que Nicolas Sarkozy avait en partie perdu et qui pourrait être

tenté par un vote centriste, note le sociologue. Les candidats de gauche, eux, devraient être plus prudents avec l’identification du catholicisme à la droite, car ils pourraient prendre une partie de leur électorat à rebrousse-poil. Le catholicisme échappe aux clichés. »

La Manif (pas) pour tous Depuis 2013, un des clichés concerne l’opposition des catholiques à la loi sur le mariage pour tous. Dans ce sondage, près de trois quarts des catholiques engagés disent n’avoir pas voulu soutenir la mobilisation contre cette loi. Mais parmi ceux qui l’ont soutenue, il y a une surreprésentation des « cathos de gauche », tandis que les partisans du Front national y étaient sous-représentés. Pas de quoi, une nouvelle fois, les ranger tous derrière François Fillon. p cécile chambraud


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Ils se sont tant aimés… Depuis vingt ans, Hamon, Montebourg, Peillon et Valls s’allient, se trahissent, se réconcilient. Jeudi, cette génération s’affronte lors du premier débat de la primaire à gauche

C’

est enfin leur tour. Leur heure. Jeudi soir, à la nuit tombée, tous les quatre debout, en arc de cercle derrière leurs pupitres, dans un studio de la Plaine Saint-Denis, pour le premier débat télévisé de la primaire à gauche, d’où sortira le futur candidat socialiste à la présidentielle. Sous la lumière crue des projecteurs, ils se jaugent. Le tirage au sort a placé Benoît Hamon (49 ans) au centre et Arnaud Montebourg (54 ans) à l’extrême gauche du plateau. Vincent Peillon (56 ans) et Manuel Valls (54 ans) occupent le flanc droit. Ces quatre enfants terribles du Parti socialiste se disputent la succession de François Hollande, après avoir tué, politiquement et symboliquement, le « père ». Eux qui ont grandi dans l’ombre écrasante des « éléphants », rue de Solférino, accèdent enfin au tout premier plan : fin janvier, l’un de ces quinquas sera candidat à l’élection suprême, pour la première fois. Le combat de la primaire, où les trois perdants jouent leur destin voire leur survie politique, sera âpre, orageux. Même si ces joutes ne seront pas exemptes d’une part de posture et de comédie. Car ces quatre hommes n’ont pas toujours été rivaux. Leur histoire commune, celle d’une génération, est tissée de chauds et froids, d’amitiés qui se dénouent, de rires et de larmes, de jalousies aussi, de nuits blanches à faire et défaire des combinaisons d’appareil, de trahisons calculées et de réconciliations de circonstance. Ces quatre-là se connaissent par cœur. Vingt ans qu’ils s’observent et se mesurent. Ils se sont vus porteurs d’eau dans des congrès, députés, ministres, ou rien du tout. Chacun à leur tour ou à plusieurs, ils ont connu l’ivresse des victoires, comme la morsure des défaites. « Ils ont passé leur vie à s’unir pour se détruire », résume un hollandais, qui les voit comme des « enfants barbares ». « Depuis Lionel Jospin, ils n’ont cessé de cultiver leurs parts de marché internes au prix de coalitions à géométrie variable, ajoute le député (PS) de Gironde, Gilles Savary. Ils ont transformé le PS en arène tactique, pour la conquête du pouvoir. » PACTE FAUSTIEN

Eclatante, romanesque, leur dernière alliance d’intérêts, véritable pacte faustien, a fait long feu. A l’automne 2013, Manuel Valls, alors à Beauvau, Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, et Benoît Hamon, qui piaffe comme ministre délégué à l’économie sociale et solidaire, décident d’allier leurs ambitions, leurs frustrations et leurs forces, pour se débarrasser du premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Ils ne supportent plus ce chef du gouvernement qu’ils jugent sans autorité ni charisme. Et avec lequel ils ont de profondes divergences, de forme et de fond. Avec Montebourg, le contentieux s’est alourdi dès 2012 sur le dossier Florange, quand le premier ministre a torpillé sa solution « miracle » d’une nationalisation des hauts-fourneaux du milliardaire Mittal. Manuel Valls, qui vise Matignon, s’appuie sur ce ressentiment brûlant pour l’enrôler dans sa machination. Les deux hommes, l’un ancré à la droite du PS et l’autre à gauche, surjouent la complicité un 8 mai 2013, descendant, ensemble et hilares, les Champs-Elysées à l’issue d’une cérémonie officielle. Le ministre de l’intérieur s’appuie aussi sur Benoît Hamon, autre pilier de l’aile gauche du PS, qui rêve d’un ministère de plein exercice, et dont le futur chef du gouvernement a besoin pour convaincre François Hollande qu’il pourra « rassembler », comme Lionel Jospin, leur mentor.

Les trois hommes bénéficient d’alliés puissants à l’Elysée, dont Aquilino Morelle, ami de Manuel Valls et ex-directeur de campagne d’Arnaud Montebourg à la primaire de 2011. Le pacte se dessine formellement le 2 novembre 2013, lors d’un petit déjeuner à Bercy. Une fraîche matinée d’automne. Le ministre du redressement productif reçoit Valls et Morelle dans ses appartements privés, au sixième étage de la citadelle vitrée. En échange de leur soutien, Valls leur promet une inflexion de la politique, notamment sur le front économique et européen. Hamon, qui voit là l’occasion de grimper une marche, rejoint l’opération. Mais Hollande oscille. Il se méfie de Valls. Et rechigne à se séparer d’un premier ministre jugé loyal. CRIME DE LÈSE-MAJESTÉ

L’effet de souffle suscité par le désastre des municipales de mars 2014 fait céder le chef de l’Etat. Valls est nommé à Matignon le 31 mars. Comme prévu, Montebourg et Hamon sont promus : le premier hérite de l’économie et le deuxième devient ministre de l’éducation nationale, numéro 4 du gouvernement, son rêve. Il succède à Vincent Peillon, hors-jeu après sa réforme critiquée des rythmes scolaires, qui redevient simple député européen. « Peillon est persuadé que Valls a demandé sa tête pour y mettre Hamon. Il se retire sur son Aventin, part enseigner la philosophie en Suisse, mais jure en privé que si Hollande ne peut pas être candidat en 2017, il faudra compter avec lui. Il mûrit sa vengeance », raconte un haut responsable du PS. « Finalement, cette primaire, c’est Règlement de compte à OK Corral. Tous les comptes du quinquennat se soldent », résume le député PS Christophe Caresche. L’entente de mars 2014 ne tiendra pas longtemps. Elle vole en éclats cinq mois plus tard, sous le soleil de Frangy-en-Bresse, petit village de Saône-et-Loire. Le 24 août, Montebourg et Hamon fanfaronnent toute la journée lors de la Fête de la Rose organisée comme chaque année par le premier. Après avoir « demandé solennellement (…) une inflexion majeure de [leur] politique économique », le troisième homme de la primaire de 2011 assure devant les caméras qu’il va « envoyer une bonne bouteille de la cuvée du redressement au président ! » De la grandiloquence, mais rien de nouveau par rapport aux précédentes prises de position du Bourguignon Montebourg. Devenu premier ministre, Valls a plusieurs fois laissé son ministre porter le fer contre le chef de l’Etat lors des conseils des ministres. « C’était rigolo, Montebourg se levait et partait dans un monologue de vingt minutes où il défonçait sans le nommer Hollande, qui faisait semblant de ne rien entendre », se souvient une ministre. Valls ne réagit pas non plus lorsque Montebourg organise un grand raout à Bercy, le 10 juillet, pour y présenter sa « feuille de route du redressement économique ». Devant 600 personnes, dont le patron de FO, Jean-Claude Mailly, ou le sénateur LR Serge Dassault, le bouillant ministre éreinte pourtant la politique de réduction des déficits. Singeant le discours du Bourget et la tirade du candidat Hollande contre la finance, il affirme qu’il « n’aura qu’un adversaire, le conformisme politique et intellectuel ». Il ajoute : « Le conformisme, il n’a pas besoin de présenter sa candidature (…), il gouverne ». Les hollandais hurlent au crime de lèse-majesté mais Manuel Valls reste coi. Plus pour longtemps. Après le cirque de Frangy, le branle-bas de combat est décrété à Paris. Montebourg est débarqué du gouvernement, tout comme Hamon – qui s’en dé-

De gauche à droite : Vincent Peillon, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Christian Paul, quatre des cinq fondateurs du Nouveau Parti socialiste, en 2003.

sole mais n’a pas le choix s’il veut rester crédible auprès de son courant – et la ministre de la culture, Aurélie Filippetti – dont on ne sait pas encore qu’elle est depuis quelques semaines la compagne du patron de Bercy. A l’Elysée, on fait savoir que Montebourg a franchi une ligne jaune. Valls, qui n’avait jusque-là jamais recadré son ministre, tient le même discours.

ARNAUD FEVRIER/MPA/GAMMA

« VOUS FAITES N’IMPORTE QUOI ! »

Le 25 août au matin, le Bourguignon est convoqué à Matignon. Il entre dans le bureau du premier ministre à moitié hilare, fredonnant du Jim Morrison : « This Is The End, My Friend… » « Que vas-tu faire ? », l’interroge Manuel Valls. « Quand Chirac a été chassé de Matignon par Giscard, il lui a dit : “Je vais ouvrir une galerie d’art.” Eh bien, je vais ouvrir une galerie d’art », ironise Montebourg. Valls : « C’est une menace ? » Montebourg : « Qui t’a fait roi ? » Mais ce jour-là, pas de cri. Une accolade. C’est devant Aurélie Filippetti que le premier ministre dit froidement le fond de sa pensée : « Vous faites n’importe quoi ! Nous allons être une génération perdue. Toi, Arnaud, Benoît, vous tombez tous, les uns après les autres, vous renoncez ! Il ne reste plus personne ! » (Les Grands Garçons, de Claude Askolovitch, Plon, 2015). Plus personne, sauf… lui. « Au final, Valls a liquidé Peillon en mars 2014, puis Hamon et Montebourg en août. C’est pourquoi, tous les trois veulent sa peau à la primaire », affirme aujourd’hui un député socialiste. L’alliance de 2014 reste néanmoins une belle revanche pour ses auteurs, qui se sont toujours vécus comme une « génération sacrifiée » au PS. Une revanche sur leurs aînés, au premier rang desquels François Hollande qui, pendant onze ans rue de Solférino, leur a consciencieusement bouché l’horizon. Onze ans durant lesquels ils ont essayé par tous les moyens de le pousser vers la sortie. Et bien sûr, comme dans toutes les guerres politiques générationnelles, eux aussi se sont vus un jour en « rénovateurs ». 26 octobre 2002. Le grand amphithéâtre de la Sorbonne ressemble à une marmite en ébullition. Plus de mille personnes s’entassent dans ses travées, sous le regard impavide des statues de Descartes et de Richelieu. A la tribune, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et Julien Dray jubilent. Benoît Hamon n’est pas loin, débarqué avec ses troupes bruyantes du MJS et de l’UNEF. Christian Paul, alors

jeune député de la Nièvre, est là aussi. Voici le quintet fondateur du Nouveau Parti socialiste, créé deux semaines plus tôt. Le « NPS », comme on dit alors chez les socialistes. « L’antichambre bruyante de la grande pièce qui reste silencieuse », poétise Montebourg. Dans la légende de cette génération, ce rendez-vous de la Sorbonne a été leur serment du Jeu de paume. Ce jour-là, ils promettent de ne pas sortir de l’emblématique université parisienne sans tout faire pour changer la vieille maison socialiste, ce « parti centralisé, vieillissant et absent », rugit Patrick Mennucci, alors premier secrétaire fédéral de la puissante fédération des Bouches-du-Rhône. Changer le parti, c’est aussi tenter de se débarrasser de ces Fabius, Strauss-Kahn ou Hollande, incapables de prendre le pouvoir et qui ne leur laissent pas d’oxygène politique. Six mois plus tôt, le « coup de tonnerre » du 21 avril a brisé les ambitions de ces quadras pressés, qui se voyaient déjà ministres. L’AMITIÉ MONTEBOURG-PEILLON

Quand ils fabriquent ensemble le NPS, Montebourg et Peillon se connaissent depuis quelques années à peine. Elus tous deux députés en 1997, à la suite de la dissolution ratée de Jacques Chirac, l’un en Saône-et-Loire, l’autre dans la Somme, ils sympathisent sur les bancs de l’Assemblée nationale. Le provincial monté à Paris depuis sa Bourgogne natale s’entend à merveille avec le Parisien bien né. L’un est flamboyant, grande gueule sentimentale, avocat exalté qui veut envoyer le chef de l’Etat, cerné par les affaires, devant la Haute Cour de justice. L’autre, ex « nègre » au cabinet d’Henri Emmanuelli, est un philosophe et professeur austère mais habité d’une ambition froide. Ensemble, ils secouent les paradis fiscaux en Europe et font scandale au Luxembourg et en Suisse avec une mission d’enquête parlementaire contre le blanchiment d’argent. Dans la France endormie de Jacques Chirac, Montebourg – qui crée sa convention pour une VIe République – se rêve président de la République, Peillon premier secrétaire du PS. Près de vingt ans plus tard, leurs espoirs restent inchangés. Quand le quotidien Libération fait leur portrait en 2000, il les surnomme « Modeste et Pompon ». Déjà, à l’époque, leurs mots et leurs griefs visent le premier secrétaire du parti. Monte-


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En haut : Stéphane Le Foll, Manuel Valls et Vincent Peillon assistent à une conférence de presse du candidat François Hollande, le 9 novembre 2011. En bas : Manuel Valls et Arnaud Montebourg surjouent leur complicité sur les Champs-Elysées, le 8 mai 2013. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS POUR « LE MONDE »

bourg dénonce les « rafistoles » hollandaises, Peillon vitupère contre la « glaciation » du député de Corrèze. S’opposer à François Hollande devient leur fonds de commerce. Au NPS, tous partagent en outre les mêmes combats : changer les institutions qui bloquent la respiration démocratique, revoir cette Europe décidément trop libérale, et freiner la mondialisation – le mot commence à peine à s’imposer – qui « fabrique ici des chômeurs, ailleurs des esclaves », dixit Montebourg. Comme à la Samaritaine, on trouve de tout au NPS. De Gérard Filoche à… Jérôme Cahuzac ! Il y a Julien Dray, crâne rasé et bouc taillé. Peillon, déjà, porte des costumes de tweed, Hamon est aussi fin et sec que ses Marlboro qu’il fume à la chaîne, et Montebourg, boucles au vent, n’arrive pas à gommer ce chuintement giscardien qui lui vaudra longtemps une particule imaginaire accolée à son nom, lui le petit-fils de bouchercharcutier d’Autun ! Alors député d’Evry, Manuel Valls regarde tout ce petit monde de loin. L’ancien conseiller de Lionel Jospin à Matignon a hésité à monter dans le train du NPS. A l’été 2002, il signe une tribune dans Le Monde avec Vincent Peillon, dans laquelle les deux hommes ciblent François Hollande, alors premier secrétaire. Ils expliquent que « l’avenir [du PS] ne pourra s’enfanter dans les synthèses molles et les équilibres d’opportunité ». Mais Valls ne rejoindra pas le mouvement. Déjà, il préfère s’ancrer à l’aile droite du parti et ne croit guère aux aventures collectives. L’ex-jeune rocardien est un solitaire qui, tout au long de ces années, jouera toujours placé, choisissant le meilleur cheval pour grandir dans son ombre et finir un jour par s’imposer. Ce sera d’abord Michel Rocard, puis Lionel Jospin, et enfin François Hollande, qui incarne la majorité du parti. Beaucoup gardent un souvenir fabuleux de la création du mouvement, à la Sorbonne. « C’était extraordinaire, tout bouillonnait, les gens, les idées, on avait le sentiment d’être là où tout se passait », raconte, dix-sept ans plus tard, la députée des Hautes-Alpes, Karine Berger. « Les deux premières années du NPS ont vraiment été formidables. Il y avait beaucoup de rires, beaucoup d’idées », raconte Thierry Mandon, aujourd’hui ministre de la recherche et de l’enseignement supérieur. « Ça n’a

pas duré très longtemps, mais on s’est bien marrés, c’est sûr », résume Julien Dray. Car l’enthousiasme des débuts laisse vite la place aux premières tensions. Au bout de quelques mois, Montebourg et Peillon débarquent « Juju ». L’ex-artificier de SOS-Racisme, alors député de l’Essonne, est jugé trop proche de son « pote » Hollande. Pas question qu’il noyaute le NPS pour l’offrir au premier secrétaire venu. En février 2003, les duettistes envoient une lettre à tous les adhérents du NPS, dans laquelle ils accusent Dray d’être « en contradiction non seulement avec lui-même, mais avec le travail collectif ». « Un vrai procès stalinien ! », en rigole aujourd’hui l’élu francilien. En mai 2003, le trio Peillon-MontebourgHamon subit sa première déconvenue. Au congrès de Dijon, le NPS ne réalise « que » 16,8 % des voix socialistes, contre 62 % pour la motion de synthèse portée par Hollande. Une fois de plus, le premier secrétaire a su parfaitement jouer des divisions internes au parti, alors que le NPS est concurrencé par Nouveau Monde, le courant d’Emmanuelli et de Mélenchon. « A Dijon, on a péché par naïveté. Hollande contrôlait l’appareil et les grosses fédés, on n’avait aucune chance, on a surestimé nos forces », se souvient Régis Juanico, embarqué au NPS avec son ami Benoît Hamon. DIVORCE AU CONGRÈS DU MANS

Dans la foulée, les tensions se multiplient. NPS fait, certes, campagne commune pour le « non » au projet de Constitution européenne lors du référendum interne au PS, décidé en 2004 par Hollande, mais peu à peu les chemins divergent entre Montebourg et Peillon. Le futur ministre de l’économie ne supporte plus le ton professoral que son ami emploie avec lui. Entre les deux s’installe une relation malsaine d’amour-haine. Dans leur livre PS, coulisses d’un jeu de massacre (Plon, 2008), les journalistes Nicolas Barotte et Sandrine Rigaud rapportent cet échange singulier entre Hamon et Peillon. « Tu sais, la différence entre Arnaud et moi, c’est que moi, je n’ai pas envie de coucher avec toi et que toi, tu n’as pas envie de coucher avec moi », glisse le Finistérien au Parisien. « Tu es malade ! », lui répond Peillon, qui goûte peu cet humour potache. A plusieurs reprises, en privé, Montebourg pleure de rage après des leçons administrées par Peillon. De deux ans son aîné, l’agrégé de

CHACUN À LEUR TOUR OU À PLUSIEURS, ILS ONT CONNU L’IVRESSE DES VICTOIRES, COMME LA MORSURE DES DÉFAITES. « ILS ONT PASSÉ LEUR VIE À S’UNIR POUR SE DÉTRUIRE », RÉSUME UN HOLLANDAIS

philosophie s’est toujours considéré comme au-dessus de l’avocat. Il le pense encore et ne se fait pas prier pour le rappeler. « Au NPS, j’étais le seul à bosser. C’est moi qui écrivais les programmes, les motions, les bouquins. Arnaud et Benoît, leur problème, c’est qu’ils n’ont jamais vraiment aimé travailler », raconte-t-il en décembre 2016, alors qu’il vient de se déclarer candidat à la primaire. Le divorce aura lieu en novembre 2005, au congrès du Mans, dans le froid glacial de l’hiver sarthois. Durant la fameuse « nuit des résolutions » où se décide ou pas la synthèse entre courants, Peillon choisit de lâcher Montebourg pour rallier, avec Emmanuelli, la majorité derrière Hollande, en vue de la présidentielle de 2007. « Le Mans, ça a été d’une violence humaine terrifiante. En quelques heures, tout ce qu’on avait construit depuis des années a explosé. On avait l’impression qu’il y avait du sang sur les murs », en parle encore avec émotion Karine Berger. Entre Montebourg et Peillon, la rupture est totale. « Il ne se remettra jamais de sa trahison », promet le député de Saône-et-Loire en décembre 2005 dans Le Monde. « Le Mans a définitivement cassé quelque chose entre eux, raconte un intime de Montebourg. Sa relation avec Peillon a changé du tout au tout. Arnaud aimait beaucoup Vincent, c’étaient de vrais amis, pas de simples alliés. Après Le Mans, il a considéré que ce n’était plus quelqu’un de fiable, il le pense encore. » L’ancien avocat retient en tout cas une leçon du psychodrame sarthois : « Plus jamais je ne serai minoritaire ! », lance Montebourg à ses partisans. Désormais, dans ce PS qu’il aime tant détester, il choisira toujours le favori. Ce sera Ségolène Royal lors de la primaire de 2006 puis de la présidentielle de 2007, Martine Aubry au congrès de Reims en 2008 et François Hollande en 2012. MINISTRES GRÂCE À HOLLANDE

De leurs combats de jeunesse, il ne reste aujourd’hui que quelques photos jaunies et les couvertures de leurs livres, qu’on trouve encore d’occasion chez les bouquinistes. Après la fin du NPS, la bande des quatre, éparpillée, continuera de se croiser, mais de loin. Le temps du collectif est terminé. Valls et Peillon soutiennent eux aussi Royal en 2007, mais sans être au premier plan. Hamon, qui avait choisi Fabius à la primaire de 2006, est

absent de cette présidentielle. Un an plus tard, au congrès de Reims, tous ou presque s’affrontent déjà : le Breton est candidat au poste de premier secrétaire, Valls et Peillon jouent les porte-flingues pour Royal et Montebourg pour Aubry. Tous mousquetaires, mais sans une Milady commune. « C’est l’histoire d’une bande qui se débande », sourit l’actuel premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis. En 2011, Valls et Montebourg se retrouvent face à Hollande à la primaire, sans espoir de l’emporter. Mais le député de Saône-et-Loire termine troisième. Hamon reste sur le banc, et se mordra longtemps les doigts de n’avoir pas eu le cran d’être lui aussi candidat. L’histoire est connue : « Monsieur 3 % » profite de la mort politique de Strauss-Kahn après l’affaire du Sofitel de New York, pour s’imposer face à Aubry. Les trois, tout comme Peillon, le rallient, sans hésiter. Pas question qu’ils passent encore une fois à côté du pouvoir. Ils seront donc ministres grâce à celui qu’ils n’ont cessé de critiquer depuis vingt ans. A l’issue du second tour de la primaire à gauche, le 29 janvier, l’un d’entre eux sera sacré roi. Mais pour quel royaume ? L’élu prend le risque d’être déchu à peine trois mois plus tard, dès le soir du premier tour de la présidentielle. Pour l’heure, les sondages alarmistes se succèdent, plaçant le candidat du PS en cinquième position, derrière Mélenchon et Macron. Paradoxalement, c’est au moment où cette génération accède enfin au premier plan que ce parti, qu’ils ont tant voulu secouer, rénover, voire même débaptiser, pourrait ne pas survivre. « Cette présidentielle, c’est 1969 », a glissé récemment François Hollande à l’un de ses visiteurs. Au lendemain de la démission du général de Gaulle, le candidat soutenu par la SFIO, Gaston Defferre, n’avait pas dépassé les 5 % au premier tour du scrutin. « Le président se demande pourquoi ces quatre garçons se sont tant battus pour être candidats à sa place, alors qu’ils risquent au final de boire le bouillon », confie l’un de ses fidèles. Malgré lui, François Hollande aura créé les conditions de l’implosion de la gauche. Ce qui pourrait bien empêcher l’un de ces « jeunes lions » de lui succéder. Ultime victoire de « l’étouffeur » sur ses turbulents cadets. p bastien bonnefous, cédric pietralunga, et solenn de royer


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« Hollande, Valls et Macron sont responsables du gâchis » La maire de Paris, Anne Hidalgo, réitère son soutien à Peillon

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ENTRETIEN

n mois après avoir déclaré son soutien à Vincent Peillon pour la primaire à gauche, la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, défend, dans un entretien au Monde, son candidat, dont la campagne peine à décoller. Quel regard portez-vous sur le processus de primaire à gauche ? Son calendrier avait été préparé pour François Hollande. C’est une élection qui arrive tard, avec peu de moyens, mais elle a le mérite d’exister. La droite a fait une primaire très réussie. C’est important que, de notre côté, il y ait aussi un débat très ouvert, avec les différentes sensibilités de la gauche.

personnes responsables de l’immense gâchis du quinquennat qui se termine : François Hollande, qui a décidé de la politique à conduire, Emmanuel Macron, qui a été son conseiller et l’inspirateur d’une pensée qui a très largement fracturé la gauche, et Manuel Valls. Ce dernier a porté une vision autoritaire allant jusqu’à soutenir, avec le président de la République, la déchéance de nationalité. Ce n’est pas possible pour moi. Je n’aurais pas pu soutenir un autre candidat que Vincent Peillon.

Vous soutenez Vincent Peillon, dont la campagne ne semble pas décoller. Regrettez-vous votre choix ? Je suis heureuse de le soutenir. Il y avait un manque dans cette primaire, avant sa candidature. Il n’y avait pas l’expression de la social-démocratie qu’il incarne et dans laquelle je me reconnais. De plus, Vincent élève le débat. Ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui a une pensée du temps long, de notre histoire, qui ne dit pas qu’avant ou après lui, il n’y a rien.

Le PS a-t-il d’ores et déjà perdu la présidentielle de 2017 ? Seul le positionnement de Vincent Peillon peut permettre à la gauche d’être au second tour. Il vient occuper un espace que d’autres se sont évertués à détruire. Il peut réconcilier les différentes familles de pensée, en amenant l’ensemble de la gauche à dialoguer. Le choix de François Fillon m’inquiète beaucoup. Il porte, avec une radicalité conservatrice, un projet de société en faveur d’une minorité de Français. La primaire de la droite terminée, il refuse de s’ouvrir à un centre plus modéré. Sa redéfinition du pacte social, la dureté de ses propos et son conservatisme ouvrent un espace pour un positionnement social-démocrate qui pourrait l’emporter.

Que répondez-vous à ceux qui vous soupçonnent de soutenir M. Peillon juste pour affaiblir M. Valls ? Je récuse cette analyse. Je respecte Manuel Valls, nous avons l’habitude d’explications franches, mais il n’incarne pas ma vision de l’engagement politique. Il n’est pas social-démocrate. Ce n’est ni sa pratique ni sa pensée. Il a même théorisé les gauches irréconciliables. Selon moi, il y a trois

Vincent Peillon n’incarne-t-il pas, comme François Hollande, une forme de synthèse qui a mené la gauche dans l’impasse ? L’art de la synthèse de François Hollande consistait à étouffer les conflits et à trouver des voies de sortie qui ne nommaient pas les problèmes. Vincent Peillon a au contraire la volonté de se situer à un point d’équilibre, pour montrer ce que le Parti socialiste peut apporter à la démocratie. Je ne

Le 11 janvier, à l’Hôtel de Ville. OLIVIER LABAN-MATTEI / MYOP POUR « LE MONDE »

crois pas à l’homme providentiel, qui explique qu’il va vous sauver, qu’il a tout compris, qu’il va tout décider. Cela me fait même peur. Je crois au collectif, aux gens qui s’inscrivent dans une histoire. Vous parlez d’Emmanuel Macron ? Notamment. J’ai pratiqué cet homme comme conseiller de François Hollande puis comme ministre. Il est l’incarnation de la reproduction sociale des élites. Il porte une vision très autocentrée, jacobine, colbertiste. Je n’ai perçu dans son travail quotidien ni une modernité qui m’aurait éblouie, ni un rapport à la démocratie qui me donnerait confiance. Mais j’imagine qu’il doit servir les intérêts de beaucoup de gens pour faire autant la « une » des journaux et pour avoir été à ce point porté comme la figure imposée d’une modernité. Le réveil risque d’être difficile pour ceux qui y croient ! Sur quels thèmes Vincent Peillon peut-il se démarquer ? Il a une vision très européenne. J’aime son approche sur cette question. Arrêtons de nous raconter des histoires : pendant des années, la France a obtenu de Bruxelles de ne pas être sanction-

née sur l’orthodoxie budgétaire en contrepartie de soi-disant réformes structurelles, qui sont les Graal des néoconservateurs libéraux à la tête de l’Europe. Il faut sortir de cette logique-là, avec un New Deal : il nous faut relancer la dynamique européenne économique et sociale, avec un programme d’investissements massifs de 1 000 milliards d’euros. La contrepartie de cet engagement serait que chaque pays fasse preuve de sérieux dans sa gestion budgétaire et d’une vigilance accrue en matière d’endettement.

même situation. Mais je ne pense pas que la social-démocratie écologiste disparaîtra. Il y a la place pour cette offre politique, qui défend la décentralisation et la place de la société civile.

En cas d’élimination du candidat PS au premier tour, la social-démocratie est-elle menacée de disparition ? Il y a eu beaucoup d’amalgames et d’inculture de la part de ceux qui ont été les chefs de file de ce quinquennat. Ils nous ont conduits à un état de confusion absolue. Je leur en veux pour cela. Je suis triste face à cet énorme gâchis. Nous n’étions pas obligés de nous infliger ça. Je leur ai dit à chaque étape : ils auraient pu faire autrement. Il y a un an, il était encore temps de réagir. Si on avait nommé quelqu’un comme Bernard Cazeneuve à l’époque à Matignon, nous ne serions pas dans la

Vous défendez, dans un courrier adressé aux candidats à la primaire, un grand plan pour les villes. Pourquoi ? Je propose d’apporter 40 milliards d’euros par an aux territoires périurbains, pour réduire les inégalités, soit l’équivalent de ce qui a été donné sans contrepartie aux entreprises dans le cadre du Pacte de responsabilité. Le CICE est un échec : chaque emploi sauvegardé ou créé dans ce cadre a coûté près de 260 000 euros au contribuable ! Si cet argent avait été investi dans les quartiers en difficulté, nous aurions créé plus d’emplois, d’énergie et de confiance dans l’avenir.

« Macron est l’incarnation de la reproduction sociale des élites »

Benoît Hamon est celui qui porte le plus le thème de l’écologie, que vous érigez en priorité. Pourquoi ne pas le soutenir ? Benoît Hamon est quelqu’un que j’aime beaucoup. J’apprécie le courage avec lequel il a entrepris de relever le défi climatique. Mais il a un positionnement politique qui n’est pas le mien. Je n’ai jamais été à la gauche du parti. Ce thème de l’écologie est-il suffisamment présent dans les débats de la primaire ? Il a été totalement absent de la primaire de la droite. Je pense qu’il sera beaucoup plus abordé dans les débats à venir de la primaire de la gauche. Quand Vincent Peillon prône « un New Deal européen », il s’agit notamment d’investissements qui vont permettre d’accélérer la transition énergétique. Est-ce que vous soutiendrez le gagnant de la primaire, quel qu’il soit ? Je ne me sens redevable de personne, je n’ai jamais été dans des écuries et j’ai ma liberté. J’espère avant toute chose que Vincent gagnera. p propos recueillis par nicolas chapuis et béatrice jérôme

François Fillon en butte à la fronde des sarkozystes Venu à Nice pour dérouler ses propositions sur l’immigration, le candidat de la droite a dû faire face à des turbulences dans son propre camp alpes-maritimes - envoyé spécial

E

touffé par les attaques quotidiennes de la gauche, empêtré dans les polémiques sur son projet de réforme de la Sécurité sociale, François Fillon avait besoin d’un bol d’air en ce début d’année. Pour son premier déplacement important de la campagne présidentielle, mercredi 11 janvier, le candidat de la droite s’est rendu dans les Alpes-Maritimes pour parler d’immigration. Une terre et une thématique idéales pour se revigorer auprès d’un électorat longtemps sarkozyste et très compatible avec le discours « radical » de l’ancien premier ministre. François Fillon a fait du classique : une visite au pas de charge du poste-frontière de Menton, une discussion à huis clos avec les agents de la police aux frontières (PAF) et un discours musclé devant environ 3 000 sympathisants à l’Acropolis de Nice. « La France est généreuse mais elle n’est pas une mosaïque et un territoire sans limites. C’est une nation en droit de choisir qui peut la

rejoindre, en droit aussi d’exiger des étrangers qu’ils se plient à ses règles et à ses coutumes », a-t-il déclaré avant de décliner ses propositions : quotas d’immigration votés par les parlementaires, vérification des « capacités d’intégration » (maîtrise de la langue, adhésion aux valeurs de la République) avant la délivrance des visas, pas d’allocations avant deux ans de résidence, sortie de Schengen des pays qui ne maîtrisent pas leur frontière extérieure, fin de l’aide médicale d’Etat (AME)… « La cible de tous les autres » Une ligne ferme agrémentée de mots ciselés pour plaire à une droite de plus en plus éruptive sur les questions migratoires. M. Fillon a ainsi promis de ne pas céder « aux injonctions de la bienpensance », aux « élites », au « système ». Mais avant de restaurer « l’autorité de l’Etat, l’autorité de la loi, la nécessité de l’ordre », selon ses mots, le candidat va d’abord devoir pacifier ses propres troupes. Notamment les sarkozystes, de plus en plus frondeurs.

« Si je suis un ami de François Fillon, je ne suis pas filloniste » CHRISTIAN ESTROSI

président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur

L’hôte de la journée, Christian Estrosi, avait plusieurs fois menacé de ne pas participer à ce déplacement. Mercredi soir, il est finalement venu et s’est payé le luxe de critiquer le candidat à la tribune. « Si je suis un ami de François Fillon, je ne suis pas filloniste », a lancé le président de la région ProvenceAlpes-Côte d’Azur, avant d’appeler à une réorientation plus sociale du programme du député de Paris. « En tant que gaulliste social, je veux, à ce sujet, nous mettre tous en garde : si nous ne parlons pas aux millions de Français issus des classes moyennes, alors nous créerons les conditions de la progression des extrêmes. Le mot social n’est pas

une grossièreté. » Quelques heures plus tôt, sur RTL, Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, avait, lui, appelé à envoyer un signal à « la France qui travaille », en réactivant une mesure symbolique des années Sarkozy : « Ma conviction, c’est que ce programme doit être enrichi. (…) Pour moi ça s’incarne par une mesure symbolique, forte et concrète : la défiscalisation des heures supplémentaires. » « Redonner du pouvoir d’achat aux Français est une nécessité, défiscaliser les heures sup est un moyen d’y parvenir. #ValeurTravail », a aussitôt tweeté Valérie Debord, autre ex-soutien de Nicolas Sarkozy. Cette fronde s’explique par plusieurs facteurs. M. Estrosi et M. Wauquiez ont tous les deux eu l’impression d’avoir été maltraités par M. Fillon. Ils n’ont aucun rôle stratégique dans la campagne. Délaissés, ils ont choisi de mettre la pression. Peut-être pour être mieux soignés dans les semaines à venir. A plus long terme, la bataille de l’héritage de Nicolas Sarkozy a commencé, et chacun

rêve d’incarner la droite populaire lors du prochain quinquennat. De son côté, l’ancien président est énervé que certains de ses anciens collaborateurs n’aient pas été recasés par M. Fillon, avec qui il doit déjeuner vendredi. Son irritation a peut-être désinhibé les sarkozystes. Ces différentes déclarations arrivent à un moment délicat pour le candidat. Après sa victoire, il a d’abord dû riposter aux attaques de la gauche et du FN sur sa volonté de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires et sur sa réforme de la Sécurité sociale. « On n’a pas été bons ni clairs », a-t-il admis, mercredi matin, sur BFM-TV. L’affrontement était rude mais logique. « C’est normal, à ce moment-là, vous devenez la cible de tous les autres, vous cristallisez les attaques », a-t-il confié à quelques journalistes, mardi 10 janvier, en marge de ses vœux. Elu avec 66,49 % des voix à la primaire, M. Fillon pouvait, en revanche, espérer acquérir une légitimité écrasante auprès d’une droite souvent légitimiste. Le voilà pour-

tant obligé de justifier son programme économique auprès de ses propres troupes. « Aujourd’hui, ça n’aurait aucun sens. On est en 2017, on n’est pas en 2007 », a-t-il répondu à M. Wauquiez sur BFM-TV au sujet des heures supplémentaires défiscalisées. Sans que l’on sache maintenant s’il répond à ses adversaires ou à ses amis, M. Fillon ne cesse de répéter qu’il ne modifiera pas son programme de la primaire. Et il affirme toujours que l’élection se jouera dans les cinq dernières semaines. Echauffés par la poussée d’Emmanuel Macron dans les sondages, certains de ses proches jugent la période actuelle cruciale, en se rappelant que Nicolas Sarkozy avait dépassé Ségolène Royal dans les sondages, fin janvier 2007. Et François Hollande avait marqué les esprits avec son discours du Bourget, le 22 janvier 2012. François Fillon fera, lui, un grand discours à Paris, le 29 janvier. Une façon de répondre à la gauche, à Emmanuel Macron et à MM. Estrosi et Wauquiez. p matthieu goar


france | 13

0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Un plan pour revaloriser les salaires à la fac

J UST I C E

D’ici à 2020, 130 millions d’euros doivent être débloqués pour l’ensemble des personnels

Un couple de vendeurs à la sauvette a été condamné, mercredi 11 janvier, à Bobigny, à un an de prison, dont six mois ferme, pour s’être fait passer pour des victimes de l’attentat au Stade de France, le 13 novembre 2015. – (AFP.)

FRANCK LOUREIRO

SGEN-CFDT que : ces trois dernières années, le nombre d’étudiants à l’université a augmenté de 30 000 à 40 000 étudiants par an. Le plan prévoit désormais pour chacun un déroulé de carrière harmonisé, avec un passage régulier d’un échelon à l’autre, et surtout la possibilité pour tous de prétendre à au moins deux grades, ce qui n’était pas forcément le cas dans certains corps. Côté rémunération, la revalorisation générale des salaires passera par deux leviers. D’une part, une partie des primes de ces fonctionnaires va être transformée en salaire, ce qui aura principalement un impact sur la retraite. Ensuite, une progression de l’ensemble des grilles de salaires est actée, avec une mise en œuvre progressive d’ici à 2019. En règle générale, cela représentera un total d’une vingtaine de points supplémentaires par échelon, soit au moins 1 100 euros par an – primes transformées en salaire comprises. Ainsi, un chargé de recherche

verra son salaire brut annuel en début de carrière passer de 31 530 euros à 33 740 euros. Les premiers effets de cette revalorisation seront visibles sur les fiches de paie dès le printemps. Les perspectives en fin de carrière vont s’améliorer : les 34 000 maîtres de conférences auront accès à un échelon exceptionnel, leur permettant d’achever leur carrière avec 5 000 euros bruts par mois, contre 4 500 euros jusqu’ici. Pour accéder à cet étage supérieur – une possibilité offerte à 10 % de ce corps de la fonction publique – le ministère veut donner la priorité à ceux qui s’investissent dans leur mission d’enseignement. Aujourd’hui, la progression de carrière de ces enseignants-chercheurs dépend quasi exclusivement de leur travail de recherche. Grandes déceptions Un plan largement salué par les syndicats : « Un effort de cette ampleur est historique, réagit Franck Loureiro, secrétaire général adjoint du SGEN-CFDT. Si le gain mensuel pour chacun peut apparaître à certains limité, il est particulièrement conséquent sur l’ensemble de la carrière. » « Cela n’était pas arrivé depuis trente ans, renchérit Hervé Christofol, du Snesup-FSU, qui rappelle l’urgence de ce « début de rattrapage ». « Nous avons subi une perte de pouvoir d’achat de près de 25 % depuis 1983 », estime-t-il. Ce qui n’empêche pas de grandes déceptions. Pour le SGEN-

Grippe : débat sur l’obligation vaccinale pour les soignants Face à l’épidémie, le directeur général de la santé a prôné la réactivation d’une mesure prévue par la loi mais suspendue

M

édecins, infirmiers et aides-soignants seront-ils bientôt obligés de se vacciner chaque hiver contre la grippe ? La question a été ouvertement posée, mercredi 11 janvier, par le professeur Benoît Vallet, le directeur général de la santé, lors d’une conférence de presse consacrée à la gestion par les autorités sanitaires de l’épidémie de grippe qui embolise depuis quelques jours les urgences des hôpitaux. Jugeant que les mesures incitatives dans le domaine n’avaient pas été « suffisantes » – seuls 25 % à 30 % des soignants se faisant vacciner chaque année contre la grippe –, M. Vallet a jugé qu’il fallait désormais « passer à un cran supérieur ». Une meilleure couverture vaccinale des personnels soignants au contact des personnes fragiles, notamment dans les maisons de retraite, pourrait contribuer à limiter la dissémination du virus, réduisant ainsi la mortalité des personnes âgées en période d’épidémie. L’annonce a visiblement pris de court le cabinet de la ministre de la santé, Marisol Touraine, où l’on s’est contenté de rappeler que cette dernière doit prochainement présenter « les mesures qu’elle entend prendre pour renforcer la confiance dans la vaccination ». Aujourd’hui, les professionnels de santé sont tenus d’être immunisés contre la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite, la typhoïde et l’hépatite B. La question de l’obligation vaccinale des soignants contre la grippe avait déjà été tranchée une première fois par les parlementaires qui, il y a un peu plus de dix

ans, avaient inscrit cette disposition dans le code de la santé publique. Un décret pris quelques mois plus tard, en octobre 2006, par le ministre de la santé Xavier Bertrand, avait rapidement « suspendu » la mise en œuvre de cette mesure. Une décision prise après que le Conseil supérieur d’hygiène publique eut jugé qu’« une obligation vaccinale annuelle risquerait d’altérer l’adhésion des professionnels, (…) n’aurait pas d’impact bénéfique sur la couverture vaccinale par rapport à des campagnes de sensibilisation et pourrait même avoir des effets pervers ». « Ethique professionnelle » « L’obligation est toujours inscrite dans la loi, il suffirait de faire sauter le décret », explique Daniel Floret, l’ancien président du comité technique de la vaccination, qui reconnaît avoir « un peu peur qu’une telle décision ne relance les polémiques sur la vaccination ». Pour lui, la décision de se faire vacciner contre une maladie contagieuse devrait d’abord relever de l’« éthique professionnelle » des soignants. En octobre 2016, le Haut conseil de la santé publique (HCSP), une instance consultative sollicitée par le ministère, a considéré que la vaccination contre la grippe devait rester « fortement recommandée » chez les soignants, notamment du fait de son efficacité « modérée, ne dépassant pas 70 % et pouvant tomber à 20 % lorsque les souches virales contenues dans le vaccin diffèrent des souches circulantes ». Le HCSP souhaitait toutefois que le vaccin puisse « éventuellement être rendu obligatoire en cas de pandémie ».

Aux Etats-Unis, la vaccination contre la grippe est obligatoire et figure dans le contrat de travail des personnes qui exercent dans les structures de soins, rappelle le virologue et spécialiste de la grippe Bruno Lina. Mais, pour lui, « mettre en œuvre une telle mesure risque d’être terriblement difficile en France… » Une étude menée en 2011 par l’Institut de veille sanitaire avait montré une forte disparité des pratiques lors de la campagne 2008-2009 : les médecins étaient vaccinés à 55 %, mais seulement 24,4 % des infirmiers et 19,5 % des aides-soignants. Mercredi, la perspective d’une évolution des règles a été accueillie plutôt fraîchement par les syndicats infirmiers. « Il faut se garder d’une culpabilisation des soignants, prévient Nathalie Depoire, présidente de la Coordination nationale infirmière. S’il y a un flux important de patients aux urgences, ce n’est pas parce que les soignants sont mal vaccinés. » Tout en approuvant le principe d’une vaccination obligatoire contre la grippe, Thierry Amouroux, secrétaire général du Syndicat national des professionnels infirmiers CFE-CGC, voit dans cette évolution « un contre-feu, une manipulation de Marisol Touraine. Elle nous jette en pâture en disant que s’il y a ce problème, c’est parce que les soignants ne sont pas vaccinés ». L’Ordre national des médecins s’est pour sa part prononcé en faveur de l’obligation vaccinale. « Ce serait une mesure de bon sens pour ajouter une protection contre les épidémies », a fait valoir Patrick Bouet, son président, jeudi 12 janvier, au site PourquoiDocteur. p françois béguin

CFDT, la revalorisation du salaire des jeunes maîtres de conférences en début de carrière aurait mérité un effort bien plus grand. Au premier échelon, un maître de conférences touchera 2 208 euros bruts mensuels, contre 2 115 euros actuellement. « Après au minimum huit ans d’études pour décrocher un doctorat, plusieurs années en contrat de post-doc et un parcours du combattant pour trouver un poste, avec une carrière qui ne débute donc pas avant 32 ou 33 ans, le métier ne risque pas de retrouver l’attractivité dont il a besoin », déplore Franck Loureiro. Sans compter des premières années à l’université de plus en plus difficiles, avec une explosion de l’effectif étudiant, des budgets serrés, et une multiplication des tâches à accomplir, notamment administratives, pour ces jeunes enseignants-chercheurs. « Ce plan est une première étape importante, mais il ne règle pas totalement la question des rémunérations des universitaires et des chercheurs, concède Najat Vallaud-Belkacem. Bien sûr qu’il faudra aller plus loin lors du prochain quinquennat ! » Reste toujours une crainte dans le monde des universités autonomes : « Le coût de ces décisions prises par l’Etat devra être compensé intégralement dans les dotations attribuées aux universités dans les années qui viennent », espère Gilles Roussel, président de la Conférence des présidents d’université. p

LE CONTEXTE COUP DE POUCE Un effort dans le secondaire Le gouvernement a débuté la revalorisation des salaires et des carrières dans l’éducation nationale par les enseignants du secondaire. En mai 2016, il a annoncé un milliard d’euros d’ici à 2020 pour les 800 000 agents concernés (enseignants certifiés, agrégés, personnels d’orientation). Dans la grille de rémunération des professeurs, tous les échelons vont monter d’un cran. L’effort est particulièrement soutenu à l’entrée du métier : les stagiaires percevront 1 400 euros brut par an de plus qu’actuellement. A ces gains s’ajoute une amélioration de carrière : désormais, tous accéderont à un grade « hors classe ». Un nouvel étage supérieur est également créé, accessible en priorité à ceux ayant exercé en éducation prioritaire ou ayant occupé des responsabilités (directeur d’école, formateur…).

camille stromboni

Les parents de Vincent Lambert portent plainte contre le CHU de Reims Les parents de Vincent Lambert, plongé dans un état végétatif depuis 2008, ont porté plainte, fin décembre 2016, contre le CHU de Reims pour « délaissement de personne hors d’état de se protéger », a indiqué, mercredi 11 janvier, l’un de leurs avocats, Me Jean Paillot, confirmant une information du journal L’Union. Pierre et Viviane Lambert demandent le transfert de leur fils vers un établissement spécialisé, tandis que sa femme, Rachel, désignée tutrice, est favorable à l’arrêt des soins. – (AFP.) MI N EU R ÉT RAN GER

Une marche en mémoire de la mort d’un jeune hébergé dans un foyer Environ 200 personnes ont participé, mercredi 11 janvier, à Châlons-en-Champagne, à la marche blanche en mémoire de Denko Sissoko, un jeune Malien qui s’est tué, le 6 janvier, en sautant par la fenêtre d’un foyer d’accueil pour mineurs étrangers isolés, dans des circonstances non encore élucidées. Le parquet a privilégié « l’hypothèse du suicide ». – (AFP.)

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« Si le gain mensuel peut apparaître à certains limité, il est conséquent sur l’ensemble de la carrière »

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près les enseignants du secondaire, c’est au tour des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche de bénéficier d’un coup de pouce conséquent sur leurs salaires. Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation nationale, a annoncé les contours du plan de revalorisation des salaires et des carrières aux syndicats jeudi 12 janvier. Une nouvelle étape dans la transposition du protocole parcours professionnels, carrières et rémunérations pour la fonction publique, validé à l’automne 2015. L’effort va représenter 130 millions d’euros d’ici à 2020, dont 52 millions budgétés dès 2017. 105 000 fonctionnaires sont concernés. L’ensemble des textes réglementaires de mise en œuvre du plan doit être publié d’ici au mois de mars. « C’est la première fois que l’ensemble des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche va bénéficier d’une revalorisation », se félicite la ministre. La dernière revalorisation en date, dans les années 2008-2010, visait les jeunes maîtres de conférences. Ce sont cette fois-ci les quatre filières de personnels des universités et des organismes de recherche qui sont concernées : les enseignants-chercheurs, les chercheurs, les ingénieurs et les personnels des bibliothèques. Une reconnaissance particulièrement bienvenue dans un secteur bousculé notamment par une très forte pression démographi-

13-Novembre : six mois ferme pour des fausses victimes

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0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Les assignations à rÊsidence au long cours attaquÊes Le Conseil d’Etat est saisi en rÊfÊrÊ d’une question prioritaire de constitutionnalitÊ sur la loi du 19 dÊcembre à rÊsidence depuis plus d’un an. Car, de l’avis des Êlus, la durÊe de la mesure en change la nature. Le Conseil d’Etat lui-même, dans son avis du 8 dÊcembre sur le projet de loi du gouvernement, Êcrivait que  la succession des prorogations de l’Êtat d’urgence peut conduire à des durÊes d’assignation à rÊsidence excessives au regard de la libertÊ d’aller et venir . Il avait en consÊquence recommandÊ de les limiter à douze mois. A cette date, 47 des 96 personnes encore sous

le coup d’une assignation l’Êtaient depuis un an ou plus. La loi prÊvoit dÊsormais qu’ une même personne ne peut être assignÊe pour une durÊe totale Êquivalant à plus de douze mois . Mais elle permet nÊanmoins au ministère de l’intÊrieur, après autorisation du juge des rÊfÊrÊs du Conseil d’Etat, de prolonger la mesure. Or pour Bruno Vinay, l’avocat de Sofiyan I., en inscrivant le principe d’une limitation à douze mois le lÊgislateur reconnaÎt de fait qu’au-

60

C’est le nombre d’assignÊs à rÊsidence au 12 janvier, selon le ministère de l’intÊrieur. 52 assignations avaient ÊtÊ renouvelÊes le 20 dÊcembre 2016 à l’occasion de la cinquième prorogation de l’Êtat d’urgence, tandis que 35 Êtaient  libÊrÊes . Place Beauvau, on explique que la baisse rÊsulte de l’examen de situations individuelles et  ne traduit ni une rÊduction de l’activitÊ en matière de prÊvention du terrorisme, ni une diminution de l’Êtat de la menace qui reste très forte .

delà la mesure devient  privative de libertÊ , et non plus  restrictive de libertÊ . Autrement dit, c’est au juge judiciaire de l’autoriser, conformÊment à l’article 66 de la Constitution, et non au juge administratif.  Absence de garantie lÊgale  A l’appui de la procÊdure de QPC qui permet à tout citoyen de s’assurer de la conformitÊ à la Constitution d’un article de loi qui lui est opposÊ, M. Vinay estime que le lÊgislateur n’a pas rempli son office en ne prÊvoyant aucune  condition claire et objective permettant de dÊroger à la durÊe maximale de l’assignation . Ce qui, selon lui, caractÊrise une  atteinte injustifiÊe et disproportionnÊe à la libertÊ d’aller et venir . De fait,  aucun ÊlÊment de fait nouveau  n’est nÊcessaire à l’administration qui  peut souverainement maintenir une mesure de police administrative faisant constamment rÊfÊrence aux mêmes motifs .

Cahier numÊro un de l’Êdition n° 2723 du 12 au 18 janvier 2017

La loi prÊvoit qu’ une même personne ne peut être assignÊe pour une durÊe totale Êquivalant à plus de douze mois  La loi a ainsi prÊvu une mesure transitoire qui permet à la Place Beauvau de prolonger des assignations pendant quatre-vingtdix jours sans solliciter le feu vert du Conseil d’Etat. Bref, un texte qui rÊgit dans les mêmes termes le principe et l’exception traduirait  une absence manifeste de garantie lÊgale . La Ligue des droits de l’homme, reprÊsentÊe par Patrice Spinosi, devait intervenir en soutien de cette QPC devant le juge du Palais-Royal. Le cas de Sofiyan I, assignÊ de 31 ans, illustre par ailleurs le risque de conflit entre mesures judiciaires et mesures de police administrative. Ce Français avait ÊtÊ condamnÊ en dÊcembre 2014 à cinq ans de prison, dont deux avec sursis assorti d’une mise à l’Êpreuve de trois ans, pour avoir participÊ à la crÊation en 2012 d’une filière

d’acheminement de combattants djihadistes vers le Mali. Le 29 septembre 2015, la mise en œuvre de son reliquat de peine (un an et dix mois) fait l’objet d’un amÊnagement avec le placement sous bracelet Êlectronique. Ses capacitÊs de rÊinsertion sont considÊrÊes comme fortes alors qu’il a un emploi à mi-temps en CDI. Les horaires des sorties autorisÊes sont extrêmement restreints en dehors de celles qui sont nÊcessaires à son emploi. Arrivent l’Êtat d’urgence et son assignation dès le 15 novembre. Les convocations plusieurs fois par jour à heures fixes au commissariat ne tiennent pas compte de son travail, duquel il est contraint de dÊmissionner.  On a remplacÊ une peine judiciaire destinÊe à accompagner et surveiller la rÊinsertion afin de limiter le risque de rÊcidive par une mesure administrative, moins contraignante en termes de surveillance et d’obligations, mais destructrice en termes de rÊinsertion , explique M. Vinay. L’obligation de travail et la surveillance GPS du bracelet Êlectronique dÊcidÊes par la justice ont dÝ être abandonnÊes. L’avocat constate le  caractère contradictoire voire incohÊrent  d’une telle assignation à rÊsidence. p jean-baptiste jacquin

Les copropriÊtaires sÊvères sur leurs syndics Le troisième baromètre de la CLCV donne une image peu flatteuse de la profession

 

L’

association Consommation logement et cadre de vie (CLCV) et le magazine Notre temps ont sondÊ les copropriÊtaires sur l’opinion qu’ils ont de leur syndic. Les conclusions, livrÊes jeudi 12 janvier, sont peu flatteuses pour la profession : sur les 4 254 personnes qui ont rÊpondu en octobre 2016 à un questionnaire en ligne, seules 47 % se dÊclarent satisfaites ou très satisfaites de sa gestion. Le rÊsultat est un peu moins mauvais parmi les conseillers syndicaux, habitants a priori les plus impliquÊs dans la vie de leur immeuble et qui reprÊsentent 42 % du panel, avec 60 % de satisfaits. Un chiffre est particulièrement inquiÊtant : 21 % des rÊpondants se disent très insatisfaits de leur syndic, soit 11 points de plus que les très bonnes opinions.

 



         

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En En vEntE vEntE chEz marchand chEzvotrE votrE marchand dE dEjournaux journaux

          

L

a cinquième loi de prolongation de l’Êtat d’urgence voit sa constitutionnalitÊ contestÊe devant le juge des rÊfÊrÊs du Conseil d’Etat, jeudi 12 janvier. Une question prioritaire de constitutionnalitÊ (QPC) devait être soulevÊe à l’audience du matin par un homme assignÊ à rÊsidence de façon ininterrompue depuis le 15 novembre 2015, soit quatorze mois. Le Conseil d’Etat, qui a jusqu’ici systÊmatiquement transmis au Conseil constitutionnel les QPC sur l’Êtat d’urgence dont il Êtait saisi, ne devrait pas changer de ligne. C’est ainsi que se corrige au fur et à mesure la mise en œuvre de ce rÊgime d’exception maintes fois modifiÊ par le lÊgislateur depuis son instauration dès la nuit des attentats du 13 novembre 2015. L’innovation de la loi du 19 dÊcembre 2016, dont la conformitÊ à la Constitution n’a pas encore ÊtÊ vÊrifiÊe, est de s’être penchÊe sur le cas des personnes assignÊes

Problème de rÊactivitÊ  Lorsque l’on sait que, dans les autres secteurs professionnels, les taux de satisfaction dÊpassent les 70 %, ces scores sont largement insuffisants, juge Jean-Yves Mano, le prÊsident de la CLCV. On a l’impression que cette profession oublie que son mÊtier est d’être au service du client.  Maigre consolation, la situation s’est amÊliorÊe par rapport au baromètre 2014, annÊe oÚ la polÊmique sur la loi ALUR pour un accès au logement et un urbanisme rÊnovÊ avait fait rage. Les bonnes opinions Êtaient tombÊes à 39 %. Le taux 2016 retrouve les niveaux de la première Êdition de 2012, dans laquelle 49 % de personnes se disaient satisfaites. Les reproches les plus vifs des copropriÊtaires portent sur la rÊactivitÊ du syndic face aux rÊclamations ou aux incidents qui Êmaillent la vie d’un immeuble (fuite d’eau, panne d’ascenseur‌), un critère qui ne contente que 33 % des rÊpondants, mais 41 % des conseillers syndicaux. Autre critique : le suivi des contrats et des prestataires, avec respective-

ment 41 % et 54 % de bonnes opinions.  La rigueur, la rÊactivitÊ et le relationnel sont les principales qualitÊs attendues par les copropriÊtaires avec une plus forte exigence des Parisiens sur la rÊactivitÊ , indique le rapport. La coopÊration avec le conseil syndical, la qualitÊ de gestion, le suivi des impayÊs ou la clartÊ des informations transmises trouvent grâce aux yeux de 45 % des copropriÊtaires, et même 65 % des conseillers syndicaux. Dans le dÊtail, les cabinets indÊpendants sont jugÊs plus efficaces (50 % de bonnes opinions). Ils sont sans doute plus proches et disponibles que les grands groupes (Foncia, Nexity, Cytia, Oralia), qui ne recueillent l’assentiment que de 43 % des sondÊs. Ils dÊcernent toutefois un bon point aux grands groupes, jugÊs plus performants sur la mise en place d’un site Extranet. Cet outil permet aux copropriÊtaires de consulter en ligne, avec un accès sÊcurisÊ, les procès-verbaux des assemblÊes gÊnÊrales, les comptes de l’immeuble, le règlement de copropriÊt�� ou le carnet d’entretien de l’immeuble. C’est une nouvelle obligation introduite par la loi ALUR, qui a exigÊ que les syndics professionnels proposent ce service à compter du 1er janvier 2015. Or plus de dix-huit mois après, seuls 35 % des immeubles sont dotÊs de cette plateforme – 41 % des copropriÊtÊs gÊrÊes par les grands groupes, qui ont les moyens d’investir dans ces outils qui doivent dÊgager du temps pour les gestionnaires, et 29 % de celles administrÊes par des cabinets indÊpendants.  Manifestement ces sites Extranet ne sont pas encore entrÊs dans les mœurs, d’ailleurs 28 % des copropriÊtaires ne savent même pas si cet outil existe ou non, et quand il existe, seuls 63 % des copropriÊtaires en font usage, et même 45 % chez les plus âgÊs , pondère M. Mano. p isabelle rey-lefebvre


carnet | 15

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Dès mercredi 11 janvier, le vol. n° 3 LE BOSON DE HIGGS

ont la tristesse d’annoncer le dÊcès de

Anne BOUSIGUES, nĂŠe LASSERAY, dite ÂŤ Ka Âť,

LES GÉANTS DE LA CHANSON

survenu le 9 janvier 2017, à La Villefranche (Indre), dans sa cent-quatrième annÊe. Ka aurait aimÊ qu’on associe le souvenir de son mari, Jean BOUSIGUES († 1940, mort pour la France), sa ille,

Dès jeudi 12 janvier, le CD-livret n° 12 SERGE REGGIANI

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K Le Carnet du Monde TĂŠl. : 01-57-28-28-28

Colette, son Êpouse, StÊphane et Lydie, Marc et Jackelyn, ses enfants, Marine, Vincent, Estelle, Antoine, Thomas, Benjamin, ses petits-enfants Et toute la famille, font part du dÊcès de

M. Claude BLANOT, survenu le 6 janvier 2017, à l’âge de soixante-treize ans. La cÊrÊmonie religieuse sera cÊlÊbrÊe le vendredi 13 janvier, à 14 h 30, en l’Êglise de Sainte-Geneviève. CondolÊances sur registre. Claude repose à la chambre funÊraire de Quettehou, 3, route du Vast. Cet avis tient lieu de faire-part.

ses gendres, François PANEL († 2001) et Jacques LOUVET († 2011) et son petit-ils, Raoul PANEL († 2016). La cÊrÊmonie religieuse aura lieu, sans fleurs ni couronnes, le vendredi 13 janvier, à 11 h 45, en l’Êglise Saint-Jacques, 7, place du MarchÊ, à La Souterraine (Creuse) et sera suivie de l’inhumation, au cimetière de La Souterraine.

ont la tristesse d’annoncer le dÊcès de

M. Jean-Claude FIEMEYER, survenu le 8 janvier 2017, à Paris, à l’âge de quatre-vingts ans. La levÊe de corps aura lieu, le lundi 16 janvier, à 11 h 15, au funÊrarium de MÊnilmontant, suivie des obsèques, le même jour, à 14 h 30, au crÊmatorium du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e. Anne-Marie Perroche, Geneviève Roux, ses cousines, Françoise Toro, sa illeule et ses illes, Hugues Aubin et Micheline Uzan, ses amis,

Marie Brodier, son ĂŠpouse, Ses enfants, Ses petits-enfants, Toute sa famille,

ont la tristesse de faire part du dÊcès de

ont la tristesse d’annoncer le dÊcès de

Une cÊlÊbration aura lieu le jeudi 12 janvier, à 10 h 30, en l’Êglise NotreDame-du-Travail, Paris 14e.

Françoise GARNAUD, survenu le 7 janvier 2017, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

Jean-Pierre BRODIER, survenu à Paris, le 7 janvier 2017, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Les obsèques seront cÊlÊbrÊes le samedi 14 janvier, à 9 h 30, au crÊmatorium du cimetière du Père-Lachaise, 71, rue des Rondeaux, Paris 20e. 35, rue des Archives, 75004 Paris. Michèle Esposto, sa compagne, Mady et Oscar Camara-Esposto, ses enfants, Sa famille, Ses frères et sœurs, Ses neveux et nièces, Ses amis et proches, L’entourage professionnel du cinÊma africain Et la communautÊ guinÊenne, ont la douleur de faire part du dÊcès de

Chelck Fantamady CAMARA, cinĂŠaste,

âgÊ de cinquante-six ans. La cÊrÊmonie aura lieu à Paris, au crÊmatorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e, le lundi 16 janvier 2017, à 13 h 15. Maryannick Cassagnou, Odile Cassagnou, Jean-Yves Cassagnou, Françoise et Dominique Martin, ses enfants Ainsi que toute la famille Et les amis, ont la tristesse de faire part du rappel à Dieu de

M. Yves CASSAGNOU,

ancien chercheur en physique nuclÊaire au CEA, le 8 janvier 2017, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. La cÊrÊmonie religieuse sera cÊlÊbrÊe le mardi 17 janvier, à 14 h 30, en l’Êglise Saint-Martin de Meudon-Bellevue (Hautsde-Seine), suivie de l’inhumation, dans l’intimitÊ familiale. 13, rue des Grimettes, 92190 Meudon. Le prÊsident, Le secrÊtaire perpÊtuel, Les membres Et le personnel de l’AcadÊmie des sciences d’outre-mer, ont la grande tristesse de faire part du dÊcès, de leur prÊsident honoraire,

M. GÊrard CONAC, Françoise PANEL († 1987),

Mme Anne-Catherine Fiemeyer-Guigan et M. Charles Guigan, Mme Emmanuelle Fiemeyer, ses enfants, Manon, Guillaume, Martin, Margaux, Juliette, ses petits-enfants,

survenu le 30 dÊcembre 2016, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Ils rendent hommage à son action au sein de l’AcadÊmie et s’associent à la douleur de sa famille. Maurice et Bernadette Delamarche, leurs enfants et petits-enfants, Marie-Ange Delamarche, Pascale et Klaus Hiemann, leurs enfants et petits-enfants, Marie-ThÊrèse Mey-Delamarche, ses enfants et petits-enfants, Sa famille, Ses proches et ses amis, ont l’immense chagrin de faire part du dÊcès de leur sœur, belle-sœur et tante,

Brigitte DELAMARCHE,

Cet avis tient lieu de faire-part. Paris. Tunis. Domazan. Lorand Gaspar, son mari, Malik Daoud, Sophie et Pierre PÊriac, Karim et Claire Daoud, ses enfants, Balkis, Kaïs, Kabil, Maya, Ianis, Mehdi, Elyes, Ali, Imrane, ses petits-enfants, Ses amis, Elissa, Lyam, ses arrière-petits-enfants, Les familles Gaspar, Daoud, PÊriac, Leschemelle, BabilÊe, Faudemay, ont la grande tristesse d’annoncer le dÊcès du

docteur Jacqueline GUTMANN GASPAR, survenu le 9 janvier 2017, dans sa quatre-vingt-seizième annÊe. Une cÊrÊmonie aura lieu le lundi 16 janvier, à 15 h 30, au crÊmatorium du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e. Elle reposera dans le caveau familial, à Domazan (Gard). 62, rue Tiquetonne, 75002 Paris. Talence (Gironde). Sa famille Et ses amis, ont la tristesse de faire part du dÊcès, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, de

M. Paul HAGENMULLER,

membre correspondant de l’Institut, membre permanent de plusieurs AcadÊmies de sciences dans le monde, grand rÊsistant de guerre et dÊportÊ, commandeur de la LÊgion d’honneur. Un dernier hommage lui sera rendu le mercredi 18 janvier 2017, à 10 heures, au crÊmatorium de MÊrignac. Ni fleurs ni plaques, un don à l’ordre de la Fondation de France correspondrait à ses souhaits. Ses collègues de l’universitÊ de Bordeaux, Du CNRS Et de l’ICMCB, ont la douleur de faire part du dÊcès de

Paul HAGENMULLER,

professeur honoraire à l’universitÊ de Bordeaux, directeur du Laboratoire de chimie du Solide du CNRS, un des fondateurs de cette sous-discipline de la chimie, aux conins de la physique et de la science des matÊriaux, membre d’une douzaine d’AcadÊmies du monde entier, docteur honoris causa de plusieurs universitÊs internationales, ancien dÊportÊ à Buchenwald et Dora, mÊdaillÊ de la croix de guerre 1939-1945 et commandeur de la LÊgion d’honneur, survenu le 7 janvier 2017, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Les familles Imerglik, Maurand, Hirschmann, Till, Simonetti, Quirici, Houy et Poirrier ont la douleur de faire part du dÊcès de

Mme Claude IMERGLIK,

survenu Ă  Nancy, le 1 janvier 2017.

survenu le 25 dÊcembre 2016, à la Seyne-sur-Mer, à l’âge de soixante-dix ans.

L’inhumation a eu lieu le lundi 9 janvier, à Nancy, en prÊsence de sa famille.

Ses cendres seront dÊposÊes dans le caveau familial, le 14 janvier 2017, au cimetière parisien de Bagneux.

er

Barbara Mantz, nÊe Mercadier, Marine et Matthieu, Sandrine et MaÍl, Isabelle, Nathalie, Jean-Marie et Janine Mantz, Pierre et Michèle Mercadier, Patrice et Agathe, Marie-Pierre, Jacques et Elisabeth, Antonin, Delphine,TimothÊe, Lise, Silvère, BarnabÊ, Vincent, Julie, Pablo, CÊline, Mickael, Arthur, Eliott, Camille, ont la profonde tristesse de faire part du dÊcès du

professeur Jean MANTZ, chef de service du dÊpartement d’anesthÊsie-rÊanimation de l’hôpital EuropÊen Georges-Pompidou,

enlevÊ à leur affection, le 9 janvier 2017, dans sa cinquante-sixième annÊe. Les obsèques auront lieu le vendredi 13 janvier, à 12 h 30, en l’Êglise SaintUrbain, place de la LibertÊ, à la GarenneColombes (Hauts-de-Seine). L’inhumation se fera dans la plus stricte intimitÊ. b.mantz@free.fr Christine Clerici, prÊsidente de l’universitÊ Paris-Diderot, Philippe Ruszniewski, doyen de la facultÊ de MÊdecine, L’ensemble de la communautÊ universitaire, sont profondÊment Êmus par la disparition de leur collègue,

Jean MANTZ,

professeur à l’UFR de mÊdecine jusqu’en 2015.

Mme Roger Wartel, son Êpouse, Claire et Bruno Severac, Jean-Samuel et Anh Wartel, Brice Wartel et Julie Chevallier, ses enfants, Calixte, Amalric, Pierre Van-Linh, Foulques, Victor-Chân, AthÊnaïs, ses petits-enfants, font part du dÊcès du

professeur Roger WARTEL,

ancien chef de service de psychiatrie du centre hospitalo-universitaire d’Angers, ancien mÊdecin en chef de rÊserve du service de santÊ des ArmÊes, colonel de rÊserve, psychanalyste, survenu le 9 janvier 2017, dans sa quatre-vingt-cinquième annÊe. La cÊrÊmonie religieuse aura lieu le samedi 14 janvier, à 11 heures, en la cathÊdrale Saint-Maurice d’Angers.

Souvenir  Connaissez vous l’Île au cœur de la ville OÚ tout est tranquille Êternellement . Louis Aragon. Eternellement ?

Jack ne sera plus lĂ , assis sur le banc avec son chapeau, son havane, le Monde au bout des doigts, et sa chienne Fanny. Eternellement ? Oui, ĂŠternellement une absence douloureuse.

DĂŠbat

Jean Mantz a conduit sa carrière avec passion, exigence, sens de l’engagement. Ses qualitÊs d’enseignant Êtaient apprÊciÊes par tous les Êtudiants. Il Êtait un mentor et a suscitÊ de nombreuses vocations. Ses travaux de recherche en neuro-anesthÊsie sont internationalement reconnus. Nous nous associons à la peine de sa famille et de ses proches, et leur prÊsentons nos plus vives condolÊances. BÊziers. Caen. Nancy. Saint-Maxire. Sotteville-lès-Rouen. Villejuif. Châtellerault. Hauteville. Lompnes. Rouen. Chartres. Dunkerque. Mamers. Morlaix. Sète. Claudine, Françoise, Jean-Louis, Jacques, Michel, Alain et Denis, ses enfants, Michel et Roger, ses gendres, Aline, Geneviève, BÊnÊdicte, ses belles-illes, Xavier, Laure, Yves, StÊphanie, François, Isabelle, Fabien, Elise, Julien, Mathilde, Florent, Agnès, Etienne, Floriane, Emeline, CÊcile, Bastien, Sophie, Elisabeth, Guillaume, Pauline, Louis et Hugo, ses petis-enfants, Paul, Sasha, HÊloïse, Mathys, Faustine, Tristan, Niels, Mathilde et lucien, ses arrière-petits-enfants, Eliane, sa sœur et sa famille, Jean, Pierre et Claude, ses beaux-frères et leur famille, Ses amis, Ceux qui l’ont connu, apprÊciÊ, aimÊ, ont la grande tristesse de faire part de la disparition de

AndrĂŠ PRAT,

JournÊe de l’EPhEP  Quels sont les ressorts du populisme ? , samedi 28 janvier 2017, de 14 heures à 18 h 30. Intervenants : H. L’Heuillet, D. ReyniÊ, A. RouquiÊ, D. Salas, Ch. Melman. Discutant : Cl. Landman, Auditorium du Centre Sèvres, 35 bis, rue de Sèvres, Paris 6e. EntrÊe : 20 ₏, Êtudiants : 10 ₏. Contact : communication@ephep.com

Communications diverses L’association Agir pour le Cambodge, qui lutte contre la pauvretÊ et le traic par des programmes d’Êducation et de formation, vous invite à un diner gastronomique rÊalisÊ par RÊgis Marcon (chef ***) au Quai d’Orsay, (sous le patronage de Mme Ayrault), le jeudi 2 fÊvrier 2017, à 19 h 30, au proit de l’Êcole Sala Baï à Siem Reap. Reservations Facebook.com/ Agirpourlecambodge

directeur honoraire de la Banque de France, dans sa quatre-vingt-douzième annÊe. Novateur et passionnÊ sur le terrain professionnel, fondateur, crÊateur, animateur, prÊsident ou administrateur de nombre de structures dans maints domaines bancaires, social, mÊdical, Êducatif et sportif, il fut efficient sa vie durant, au service d’autrui. Un vieux prÊcepte l’à guidÊ :  ils rÊpandront au dehors les vÊritÊs qu’ils ont acquises. 

SOS AMITIE Envie d’être utile ? Venez nous rejoindre dans un centre proche de chez vous ! Le bÊnÊvoles de SOS AmitiÊ Êcoutent par tÊlÊphone et par internet ceux qui souffrent de solitude, mal-être et pensÊes suicidaires.

Ses obsèques civiles, suivies de la crÊmation, auront lieu le samedi 14 janvier 2017, à 9 h 45, au crÊmatorium du Pech Bleu, à BÊziers.

Nous ne rÊpondons qu’à 1 appel sur 7 et recherchons des Êcoutants bÊnÊvoles. L’Êcoute peut sauver des vies et enrichir la vôtre.

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CULTURE Une histoire balte coulée dans le béton

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0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Réalisé à Tartu par l’agence parisienne DGT, le Musée national estonien retrace la mémoire mouvementée du pays

C’

ARCHITECTURE

est l’histoire d’un geste architectural à la fois audacieux et généreux, au profit d’un pays malmené par la chronique des temps modernes. L’Estonie a perdu son indépendance proclamée en 1920 dans l’agitation du XXe siècle, au profit de l’Allemagne nazie puis de l’Union soviétique. Il lui a fallu attendre 1991 et la chute du mur de Berlin pour qu’elle retrouve enfin ses propres couleurs. Et encore vingtcinq ans avant qu’elle puisse introniser officiellement sa culture et les traditions populaires des peuples finno-ougriens à travers une grande et nouvelle institution. Jusqu’alors dispersé sur plusieurs sites, le Musée national estonien, sis à Tartu, capitale culturelle et universitaire et deuxième ville du pays après Tallinn, a été inauguré en grande pompe et costumes traditionnels en octobre 2016. En février, il prendra son rythme de croisière en ouvrant ses salles réservées aux grandes expositions temporaires. A l’inverse des autres candidats au concours international lancé en 2005, le projet architectural lauréat, réalisé par l’agence parisienne DGT, formée par l’ItaloIsraélien Dan Dorell, la FrancoLibanaise Lina Ghotmeh et le Japonais Tsuyoshi Tane, n’a pas négligé les stigmates encore perceptibles de ce passé mouvementé. Il les a même, au contraire, directement exploités et intégrés dans son dessin. « Champ de mémoire », c’est le titre de leur proposition, a fait l’effet d’une petite révolution. Et ce pari d’« une réponse décalée par rapport aux attendus du concours », a valu au projet, en juin 2016, le Grand Prix Afex décerné par l’association Architectes français à l’export. Ancienne piste d’atterrissage Tel qu’il avait été défini, le programme du Eesti Rahva Muuseum, implanté dans le parc historique de Raadi, à la lisière nord de la ville, devait se développer sur un large périmètre carré isolé. Le terrain choisi était attenant à une ancienne et imposante base de l’aviation militaire soviétique, dont subsiste encore la longue piste d’atterrissage. Pendant l’occupation soviétique, cette base secrète interdisait l’entrée dans la ville de Tartu à tous les étrangers.

Dakhla

Le Musée national estonien de Tartu, inauguré en octobre 2016. ARP KARM

Le ministère de la culture estonien, maître d’ouvrage du projet, souhaitait maintenir une certaine distance avec cette douloureuse marque de l’Histoire. L’agence DGT a pris le risque d’enfreindre ces conditions et de reconsidérer la proposition. Les architectes ont, au contraire, non seulement intégré la longue langue de béton d’où déboulaient les bombardiers soviétiques, mais l’ont purement et simplement prolongée pour en faire l’axe structurel de leur projet. Le bâtiment, dont le toit se confond avec l’ancienne piste, est né de ce prolongement quasi naturel. Clairement orienté en direction de l’ouest et soumis à une légère pente ascendante, le musée est devenu le symbole d’un nouvel élan national (l’Estonie est membre de l’UE et de l’OTAN depuis

Clairement orienté en direction de l’ouest, le musée est devenu le symbole d’un nouvel élan national 2004), pour ne pas dire d’un nouvel envol. Une manière pour le pays de s’ancrer encore davantage dans l’Europe, tandis que le rattachement, de facto, de la Crimée à la Russie, en mars 2014, n’a pas été sans raviver quelques craintes. Le projet de DGT n’est pas seulement une démonstration de défiance à l’adresse des fantômes de

l’Histoire. Il relève aussi, concrètement, d’une forme de virtuosité spatiale, car l’organisation générale des lieux devait répondre à un copieux programme. Sur la totalité des 34 000 m2 de l’édifice intégralement de plain-pied, 6 000 m2 sont consacrés aux espaces d’expositions permanentes et temporaires, où pourront être présentés les 140 000 objets de la collection. Le musée comprend, en outre, un auditorium, un restaurant, un café, un centre pédagogique constitué de dix salles de classe, une bibliothèque, un laboratoire de recherche, d’importantes réserves et archives ainsi que des bureaux. Particulièrement remarquable lorsqu’on arrive du centre de Tartu, l’immense parvis abrité par un auvent peut aussi se prêter à de multiples usages.

D’une longueur de 355 mètres sur 71 mètres de large, ce bâtiment d’une grande pureté dissimule une multitude d’espaces disjoints qui offrent une belle liberté de circulation et d’organisation internes. On déplorera seulement que la muséographie des collections permanentes, dont DGT n’est pas responsable, ait altéré par des courbes approximatives et chancelantes la rigueur orthogonale de la proposition des architectes. Quoi qu’il en soit, les longues façades extérieures parées de verre laissent deviner, de jour comme de nuit, cette ville fragmentée. Lina Ghotmeh dit avoir été influencée par les thermes de Vals, en Suisse, conçus par Peter Zumthor en 1996, dont la complexité des volumes de béton est partiellement dissimulée par un toit de terre gazonnée.

D’un profil d’ensemble qui n’est pas sans rappeler celui du Mémorial du camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) réalisé en 2005 par Rudy Ricciotti, le Musée national estonien s’inscrit de manière quasi organique dans son environnement, enjambant un étang créé pour la circonstance. Quant à la parcelle carrée qui lui était initialement destinée, et dont l’un des angles coïncide avec celui du parvis, elle est en cours de plantation et abrite notamment un parking. Ici, le paysagiste belge Bas Smets a systématiquement privilégié les bouleaux. Avant de se ranger à son avis, les maîtres d’ouvrage avaient vu d’un mauvais œil le choix de cette essence : trop représentative, selon eux, de la Russie voisine. p jean-jacques larrochelle

Pour la Fondation Guggenheim, Helsinki, c’est fini CRÉATION

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2016

si l’agence d’architecture parisienne DGT peut se réjouir d’avoir mené à son terme le projet de Musée national estonien, inauguré en octobre 2016 à Tartu, il n’en va pas de même pour Nicolas Moreau et Hiroko Kusunoki, à quelque 300 kilomètres plus au nord. Au mois de décembre 2016, le duo de la jeune agence francojaponaise Moreau-Kusonoki, installée dans le 11e arrondissement à Paris, apprenait en effet que son projet « Art in City » pour la Fondation Guggenheim à Helsinki, dans la capitale finlandaise, lauréat d’un concours international qui avait mobilisé 1 715 candidats, ne verrait pas le jour. Le projet, choisi en juin 2015, devait être implanté sur l’emplacement actuel d’un parking de 18 500 m2 en bordure du quartier d’Eteläsatama, porte d’entrée de la ville depuis la mer Baltique. L’institution, composée d’un groupe de pavillons et d’une tour-phare où dominaient le bois et le verre, prévoyait d’accueillir des expositions internationales d’œuvres allant du XVIIe au XXIe siècle. Singularité des lieux : l’art nordique allait être privilégié ainsi que le design et l’architecture. Mais, dès 2011, soit bien avant le lancement du concours en 2014, les premiers opposants se sont manifestés. Le milieu artistique finlandais a qualifié le projet d’« Art Donalds », en référence à la chaîne de res-

tauration rapide américaine. Ses détracteurs n’ont pas manqué d’évoquer les déboires récurrents auxquels ont déjà fait face différentes fondations dans le monde : l’abandon en 2011 du Vilnius Hermitage Guggenheim à la suite d’une affaire de corruption touchant le Jonas Mekas Visual Arts Center, porteur du projet, la fermeture en février 2013 de l’adresse berlinoise dans le quartier Unter den Linden, sans parler de l’énorme et très coûteux chantier (610 millions d’euros) du Guggenheim d’Abou Dhabi, décidé en 2006 et qui en est toujours au stade des fondations. D’autres projets ont aussi échoué à Las Vegas, Salzbourg et Guadalajara au Mexique. Plan d’austérité A Helsinki, les menaces les plus directes pesant sur la « franchise » finlandaise sont apparues au mois de septembre 2016. Le parti des Vrais Finlandais, membre de la coalition au pouvoir, a mis son veto à tout financement gouvernemental. Motif avancé : dans un contexte économique difficile, le gaspillage d’argent public doit être évité. En phase avec le plan d’austérité voté, le gouvernement a refusé d’attribuer au projet 40 millions d’euros – sur un coût total estimé à 130 millions. En face, les partisans du projet pensaient que celui-ci pourrait stimuler l’économie

culturelle dans la capitale finlandaise et dans l’ensemble du pays, misant sur un effet d’entraînement sur le tourisme et les affaires. Ari Lahti, président de la fondation de soutien au Guggenheim d’Helsinki, qui dirige une fondation de parrainage privé, estimait que l’institution pouvait à terme employer plus de 100 personnes, créer jusqu’à 400 emplois indirects et générer plus de 40 millions d’euros par an à l’échelle locale et nationale. Les supporteurs rappelaient « l’effet Guggenheim » à Bilbao où, depuis 1997, l’institution a contribué à faire de la ville espagnole un centre artistique et économique florissant. Le coup de grâce est tombé le 1er décembre 2016. Après un débat marathon, le conseil municipal de la ville a rejeté le projet à 53 voix contre 32. Les élus ont refusé de débourser 80 millions d’euros et d’emprunter 35 autres, sans compter le paiement à la Fondation new-yorkaise d’une franchise de 18,4 millions d’euros afin de pouvoir utiliser sa marque. Le projet d’« art en ville » imaginé par Nicolas Moreau et Hiroko Kusunoki ne verra donc pas le jour. Seule consolation pour les architectes, ils toucheront 100 000 euros au titre de lauréats du concours. p sébastien horion (helsinki - intérim) et j.-j. l.


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La Maison rouge baissera le rideau fin2018 Le mécène Antoine de Galbert renonce au singulier lieu d’exposition qu’il avait ouvert en 2004, à Paris

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ART

e collectionneur et mécène Antoine de Galbert a confirmé publiquement, mercredi 11 janvier, ce qu’il avait annoncé à ses collaborateurs de La Maison rouge la semaine précédente : la fermeture à la fin de 2018 de ce lieu d’exposition, ouvert en 2004 et vite devenu l’un des points les plus chauds de l’actualité de l’art contemporain à Paris. La Maison rouge, installée dans une ancienne usine boulevard de la Bastille, aura donc été durant quatorze ans la part très visible de l’action de la Fondation Antoinede-Galbert, créée en 2000 par ce « collectionneur et exploitant agricole » – dixit son site Internet, non sans humour. Né en 1955, issu d’une famille d’industriels, il est l’un des héritiers du groupe Carrefour, où il a travaillé quelque temps avant d’ouvrir une galerie d’art contemporain à Grenoble, sa ville natale, en 1987. Quand il la ferma, ce fut pour ouvrir La Maison rouge. « Je crois pouvoir dire qu’il fallait un certain courage pour s’engager dans l’aventure, dit-il aujourd’hui. Et je crois qu’il en faut aussi pour y mettre un terme. » L’annonce de sa décision a immédiatement suscité des rumeurs prévisibles, qu’il dément dès la première phrase de l’entretien : « Je ne suis ni malade ni ruiné. C’est évidemment ce qui se dira, mais non : ni ma santé physique ni ma santé financière ne sont menacées. Tout va bien. » Pourquoi arrêter dans ce cas, et pourquoi maintenant ? « Parce que je ne vois pas comment nous pourrions faire mieux, aller plus loin. En créant La Maison rouge, je savais que l’aventure finirait un jour. Il me semble préférable qu’elle finisse alors qu’elle est – je crois qu’on peut le dire, même si c’est manquer de modestie – au plus

« Il me semble préférable que l’aventure finisse alors qu’elle est au plus haut de la vague » ANTOINE DE GALBERT

fondateur de La Maison rouge

Antoine de Galbert, à La Maison rouge, en 2008. STÉPHANE GRANGIER/REA

haut de la vague, plutôt que de courir le risque de moins bien finir. » Ce n’est pas manquer de modestie, et Antoine de Galbert le sait : La Maison rouge, dont la direction est assurée par Paula Aisemberg depuis sa création, a vite défini sa singularité et trouvé son public. Sa programmation a entrelacé plusieurs fils : présenter des collections privées d’art actuel, s’intéresser à des formes dites marginales de création, faire le portrait de villes que l’on n’avait auparavant peu vues apparaître sur le planisphère du monde de l’art. Ainsi l’exposition inaugurale, en 2004, se nommait-elle L’In-

time, le collectionneur derrière la porte, manière de donner le ton. Ainsi y a-t-on vu des artistes tenus de leur vivant pour des « fous » – Henry Darger en 2010, Louis Soutter en 2012, la collection d’art dit « brut » de Bruno Decharme en 2014, Eugène Gabritschevsky en 2016. Côté collectionneurs extravagants, il y a eu Harald Falckenberg en 2005, Jean-Jacques Lebel en 2010, Artur Walther en 2015. Côté villes méconnues, Winnipeg en 2011, Johannesburg en 2013, Buenos Aires en 2015. A quoi s’ajoutent des invitations à des artistes d’aujourd’hui, parmi lesquels Luc Delahaye en 2005, Mounir Fatmi en 2007, Christian

Boltanski en 2008. Actuellement y sont accueillis Hervé Di Rosa et son Musée International des arts modestes. Précéder des tendances L’inventaire est très incomplet, mais il suffit à rappeler que La Maison rouge a montré des œuvres et des mouvements qui n’étaient pas tous labellisés par l’histoire officielle de l’art contemporain ou qui n’étaient pas nécessairement à la mode du marché international. Mais il lui est arrivé de précéder plusieurs tendances, de la reconnaissance des « marginaux » couronnés par la Biennale de Venise quelques

années plus tard à celle de la Japonaise Chiharu Shiota en 2011, présentée par la même Biennale en 2015. Les 1 300 m2 auront ainsi connu des emplois très variés, d’un seul tenant ou fragmentés, lumineux ou obscurs. La fermeture de cet endroit singulier est donc une mauvaise nouvelle. Quand on le lui dit, Antoine de Galbert croit percevoir un reproche et se défend vivement : « La Maison rouge n’est pas un service public, et je n’ai du reste jamais fait appel à des subventions publiques. Mon initiative a été et est restée individuelle, avec les risques inhérents à une telle situation. » Ne pouvait-il tenter de

garantir la survie à long terme de La Maison rouge ? Sa réponse est claire : « Pour pérenniser la Fondation au-delà de ma disparition, il aurait fallu un capital de 200 millions d’euros. Désolé : je ne les ai pas. Je ne suis pas François Pinault et j’agis en conséquence. Mon grand souci était de ne pas mettre en danger ceux qui travaillent avec moi. C’est pour cette raison que j’ai décidé d’annoncer la fermeture longtemps à l’avance. » Deux ans à l’avance en effet, puisque la programmation de 2017 et 2018 est déjà connue, de L’Esprit français, contre-cultures 1969-1989 à partir du 24 février, jusqu’à l’exposition finale, intitulée L’Envol, qui finira le 30 octobre 2018. Entre-temps, il y aura Inextricabilia, enchevêtrements magiques cet été et la collection de Marin Karmitz, le fondateur du groupe cinématographique MK2, à partir du 21 octobre, avec ce titre narquois : Etranger résident. « Le 30 octobre 2018, ce sera la fin de La Maison rouge, mais la Fondation Antoine-de-Galbert ne disparaîtra pas pour autant, s’empresse de promettre son créateur. Elle agira autrement et réorientera son action vers le mécénat. Jusqu’à présent La Maison rouge absorbait toutes les ressources financières de la Fondation. Elle aura donc une latitude d’action plus grande. Elle pourra intervenir avec plus de liberté, dans des directions plus nombreuses. » p philippe dagen

« Vangelo », l’Evangile selon Pippo Delbono Le comédien et metteur en scène italien, entouré de sa troupe pas comme les autres, bouleverse le Théâtre du Rond-Point

ippo Delbono et sa mère : le sujet est inépuisable. C’était une mère italienne devant l’Eternel. Elle aimait plus que tout Dieu et son fils, à qui elle disait, sur son lit de mort : « Pippo, pourquoi tu ne fais pas un spectacle sur l’Evangile ? » Pippo l’a fait, il s’appelle Vangelo, on peut le voir au Théâtre du Rond-Point, et c’est un cadeau comme le théâtre peut en offrir quand il ne cherche pas l’épate : bricolé avec affection, maladroit avec tendresse, doux comme certains rendez-vous. Pour apprécier Vangelo, il faut se laisser porter par des mots, des images, des sentiments. Et des gens, surtout. Car Pippo est sur le plateau avec son monde, des co-

médiens pas comme les autres, qui sont avant tout des personnes, venues de tous horizons, souvent bizarres, grandes, grosses, maigres, trisomiques comme Luca ou microcéphales, sourdes et muettes, comme Bobo. Toutes belles de ne pas chercher à être autres que ce que la vie leur a donné, elles sont mises en scène dans des tableaux qui racontent comme toujours l’histoire de Pippo Delbono, connue par cœur de ses aficionados et réenchantée d’être de nouveau entendue, dans un nouveau chapitre. Celui-ci s’appelle donc Vangelo (« l’Evangile », en italien), et c’est un journal intime, un requiem pour l’amour d’une mère, une sarabande noire et une ode à la vie. Pippo Delbono a beaucoup fré-

quenté les églises quand il était enfant. Puis il s’est détaché du catholicisme, parce qu’il était en rage contre le dieu qu’on lui avait imposé, un dieu de la peur. Sa mère ne supportait pas qu’il soit devenu bouddhiste. Jusqu’au bout, elle a essayé de le convertir, en lui parlant de l’amour. Cet amour est dans le spectacle, à la façon de Pippo Delbono, qui épouse le monde. Quand il préparait Vangelo, il a eu un problème aux yeux. Il voyait double, trouble, se sentait mal. Alors, il est parti à la rencontre de migrants jetés sur les rives italiennes, avec lesquels il a tourné un beau long-métrage, Vangelo, qui sera programmé sur Arte en janvier. On en voit des images à un moment du spectacle, et Pippo raconte dans le film qu’auprès

terre noire Stefano Massini

mise en scène Irina Brook

d’eux il s’est senti à l’endroit juste, comme quand il s’était enfui avec Bobo de l’asile psychiatrique. A ce moment-là aussi, il allait mal, à cause du sida. Une idée de l’amour vrai Un moine bouddhiste lui avait dit : « La compassion, c’est sombrer dans les zones les plus noires, les plus obscures. Quand tu toucheras le fond, tu remonteras quelqu’un et remonteras avec lui. » Bobo fut celui-ci. Il avait été interné quarantequatre ans près de Naples quand Pippo l’a rencontré, en 1996. Depuis, il est devenu une star. La scène est son royaume : il apparaît et on ne voit que lui. Aujourd’hui, Bobo a 80 ans. Quand Pippo lui prend la main et qu’ils s’éloignent ensemble vers

les coulisses, l’un grand et costaud, l’autre petit et frêle, on approche une idée de l’amour vrai. Dans Vangelo, Bobo chevauche un cheval à bascule, ou porte les cornes du diable, que Pippo préfère à Dieu parce qu’« au moins il est plus féminin, bisexe ». Bobo danse aussi, avec tous les autres, parce qu’il faut danser, jouir de la beauté des corps, de la puissance de la musique, oublier que « nous avons été jugés comme pervers, malades, différents, athées, putains, pédés, clodos, gitans », et ne pas avoir peur de la solitude. La rédemption n’est jamais loin du désastre, chez Pippo Delbono. Les deux s’enlacent dans son Evangile, crucifié par l’image du Christ et le malheur du monde, nourri d’une croyance qui emprunte à

théâtre national de nice 13 > 14 janvier

saint Augustin, Pier Paolo Pasolini ou Led Zeppelin, et porté par un sentiment de la vie qui fait que l’on se sent bien, tout simplement, en la compagnie de Pippo Delbono et de ses amis. p brigitte salino

Vangelo, de et mis en scène par Pippo Delbono. Avec Gianluca Ballarè, Bobo, Margherita Clemente, Ilaria Distante, Simone Goggiano, Nelson Lariccia, Gianni Parenti, Alma Prica, Pepe Robledo, Grazia Spinella, Nina Violic, Safi Zakria, Mirta Zecevic. Théâtre du Rond-Point, 2 bis, av. FranklinD.-Roosevelt, Paris 8e. Tél. : 01-4495-98-21. Du mardi au samedi, à 21 heures ; dimanche à 15 heures. De 12 € à 38 €. Jusqu’au 21 janvier. Durée : 1 h 40. En italien surtitré.

et en tournée > La Rochelle, Namur, Lyon, Fréjus, Plan-les-Ouates, Neuilly-sur-Seine, Bruxelles, Bulle, Lattes, Marseille, Miramas, Yzeure, Pistoia...

© Gaëlle Simon

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THÉÂTRE


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Le crépuscule prolifique de David Bowie

VOTRE SOIRÉE TÉLÉ

Le réalisateur anglais Francis Whately retrace les dernières années de l’artiste mort le 10 janvier 2016 ARTE VENDREDI 13 – 22 H 25 DOCUMENTAIRE

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e 8 janvier 2016, la planète rock s’électrisait avec la sortie de Blackstar, le dernier opus de David Bowie. Deux jours plus tard, la Terre entière ou presque était sous le choc de sa mort. Depuis sa prestation au Festival Hurricane, en Allemagne, le 25 juin 2004, le chanteur, entré en semi-retraite, n’était pas monté sur scène. Le 8 janvier 2013, il avait cependant pris de surprise tout le monde avec The Next Day, son premier album depuis dix ans. « Il voulait surprendre les gens après toutes ces années d’absence, et pouvoir jouer avec son image. Il n’était plus ce jeune homme voulant être original à tout prix. Il avait vécu sa vie et n’était pas prêt à se voir dans les médias en permanence. Bowie était super-content que nous ayons réussi à garder le secret jusqu’au bout. Il a accompli un exploit dans une époque où tout le monde sait tout », explique Jonathan Barnbrook, qui a conçu les pochettes de ces derniers disques. Après son documentaire David Bowie en cinq actes, qui mettait en lumière les années charnières de la carrière de l’artiste britannique, le réalisateur anglais Francis Whately retrace cette fois les dernières années de la vie de Bowie qui, s’il

David Bowie en septembre 2002, lors d’un concert de la BBC.BBC

était éloigné des projecteurs, n’en était pas moins très prolixe. Le réalisateur revient sur la genèse de ses deux derniers disques ainsi que sur celle de la comédie musicale Lazarus, qui a été mise en scène à New York quelques semaines avant le décès de la star. Le film mélange des interviews de ceux qui ont côtoyé le chanteur ces dernières années et des archives rares, parfois inédites.

Pour concevoir ses deux albums, David Bowie a fait appel à ceux qui l’ont accompagné sur le Reality Tour, son ultime tournée. « Il voulait continuer » « J’étais sans nouvelles de lui depuis un moment, puis j’ai reçu un courriel me demandant si j’étais disponible pour jouer sur l’album. Ensuite, j’ai reçu un message de la part du management, précisant

que je devais garder cet enregistrement secret, sans quoi j’allais avoir de gros ennuis », raconte la bassiste Gail Ann Dorsey. Bowie se montre particulièrement créatif. Il « arrivait en studio avec des pages de paroles et il se mettait à les griffonner. Il modifiait ses textes jusqu’à la dernière minute. Parfois, il revenait juste pour réenregistrer une seule phrase », témoigne Tony Visconti

le producteur historique de la star. « Il essayait beaucoup de choses. Il travaillait sa condition physique pour se remettre en forme, comme un sportif », ajoute-t-il. Si le rockeur garde toujours le même enthousiasme, la maladie et l’approche de la mort vont pourtant avoir des conséquences sur son travail. « Les séances étaient très courtes. A 18 heures, on arrêtait, quoi qu’il arrive, et parfois même encore plus tôt. Ce n’était pas le David avec lequel j’avais l’habitude de travailler. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Habituellement, il restait jusqu’à ce qu’il ait terminé ou qu’il soit fatigué », se souvient le guitariste Earl Slick. Francis Whately ne se limite pas toujours à la chronique des dernières années de Bowie. Il revient aussi sur sa carrière et les thèmes récurrents que l’on retrouve tout au long de son œuvre. « Il a rejoint les étoiles, mais je suis sûr qu’il a vraiment lutté. Il voulait continuer », conclut Ivo van Hove, qui a mis en scène Lazarus. David Bowie est toujours très présent. Un album inédit de quatre titres, qu’il a enregistré juste avant sa mort, vient d’ailleurs de sortir. p joël morio

David Bowie, les cinq dernières années, de Francis Whately (Royaume-Uni, 2016, 90 min).

« Dix pour cent » devient « Call My Agent » La série imaginée par Dominique Besnehard pour France 2 est désormais disponible, sous un autre titre, sur Netflix NETFLIX A LA DEMANDE SÉRIE

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insi que le dit un grognard de notre connaissance à propos de Dix pour cent, diffusée à l’automne 2015 par France 2 : « Pour une série française, c’est plutôt réussi… » D’ailleurs, on pourrait la prendre d’autant mieux pour une production anglo-saxonne que la plateforme de vidéo à la demande par abonnement Netflix, qui la propose depuis la fin 2016 dans

119 pays, a choisi de la réintituler Call My Agent (« Contactez mon agent »). Dix pour cent, c’est le taux de la commission que touchent les agents artistiques sur les cachets des acteurs qu’ils représentent. Dominique Besnehard, qui fut longtemps celui des plus grandes vedettes du cinéma français, a fait de ce milieu qu’il connaît bien le cadre piquant et la savoureuse matière de six épisodes. Le prodige auquel il est parvenu, avec l’équipe d’auteurs et de réalisateurs – placés sous la direction

artistique de Cédric Klapisch, qui réalise deux des épisodes – est d’avoir convaincu des acteurs connus de jouer leur propre rôle. Prodige d’autant plus grand qu’une trentaine d’entre eux auraient refusé et que ceux qui ont accepté de figurer dans Dix pour cent s’y montrent sous un jour pas toujours gratifiant pour leur image. Pistes brouillées Evidemment, les pistes sont brouillées : les vedettes incarnent souvent le portrait plus ou moins

HORIZONTALEMENT

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SOLUTION DE LA GRILLE N° 17 - 010 HORIZONTALEMENT I. Télécommande. II. Ipomée. Amour. III. Rimer. Bien.

IV. Electron. EPO. V. Fa. Heurte. AM. VI. Etres. Dépare. VII. Soue. Désirât. VIII. Sis. Mil. Fr. IX. Erevan. Balai. X. Serviabilité. VERTICALEMENT 1. Tire-fesses. 2. Epilatoire. 3. Lomé. Ruser. 4. Eméché.

Vv. 5. Certes. Mai. 6. OE. Ru. Dîna. 7. Bordel. 8. Maintes. Bi. 9. Ame. Epinal. 10. None. Ar. Li. 11. Du. Parafât. 12. Ergométrie.

I. Coupe et contredit n’importe quand. II. Coriace sous la dent. Trois points sur quatre. III. Dans le haut de la hiérarchie. A consommer avec modération. IV. Petit cours de Bretagne. Vrai jeton. V. Allumé intentionnellement. Repêche les noyés dans la mythologie nordique. VI. Prêt pour la prière. VII. Pour tracer droit. Facilite les déplacements dans la Communauté. Vient de la droite pour être tenu. VIII. Fournit de grands cadres. Facilite le passage. Propos puéril. IX. Proitables à tous. Grâce au féminin, politesse au masculin. X. Remises à leurs justes dimensions. VERTICALEMENT

1. Tout ce qu’il rapporte doit lui rapporter. 2. Laisse beaucoup de choses de côté. 3. Ribambelle en Suisse et au Canada. Sa tête ne manque pas de goût. 4. En rêve. Cours d’Irlande. Avant exécution. 5. Mobile dans la moule. Conduit de la rade à la mer. 6. Coupe par moments. Dans la gamme. 7. Beaucoup trop entendue. Chez Homère à la in. 8. En bouquet à l’oice. Méiez-vous quand il vous veut du bien. 9. En crise. Touches les intérêts. 10. Fait Vinaigre au sommet. Ile de l’Atlantique. 11. Fera la liaison. Félin de l’Altaï. 12. Débiterais dans la longueur.

crypté d’autres de leurs collègues. Mais si certaines private jokes sont, on l’imagine, uniquement déchiffrables par les gens du métier, il n’en reste pas moins que la rivalité entre Françoise Fabian et Line Renaud ou le rapport mèrefille de Nathalie Baye et Laura Smet sonnent vrai. Le plus amusant des duos est sûrement celui constitué par JoeyStarr et Julie Gayet : cette dernière, dépeinte en capricieuse ne s’entendant pas avec son partenaire, finit tout de même par tomber dans son lit. Ce qui occasionne

l’une des plus hilarantes répliques de Dix pour cent, lorsque Starr demande à celle dont chacun savait alors qui était son notoire et éminent compagnon : « Tu as quelqu’un en ce moment ? » p renaud machart

Call My Agent (Dix pour cent), créée par Fanny Herrero. Avec Camille Cottin, Thibault de Montalembert, Grégory Montel, Liliane Rovère, Fanny Sidney, Cécile de France, Françoise Fabian (Fr., 2015, 6 × 52 min).

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Face à un système en crise, des Français de plus en plus indociles Le livre

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n vent de contestation souffle sur la France. Il redouble d’énergie à mesure que s’effrite notre modèle bâti au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Celui-ci reposait sur trois points forts : un niveau de protection sociale élevé pour des millions de salariés ; une abondance de produits propre à satisfaire la « libido consumériste » ; des institutions permettant à la droite et à la gauche de se relayer aux commandes du pays, sans convulsion majeure. Aujourd’hui, le système vacille, il n’est plus aussi efficace. Déçus, le travailleur, le consommateur et le citoyen s’en détournent, le courtcircuitent ou cherchent même à l’abattre. Il devient donc urgent de conjurer ces menaces. C’est, en substance, le message délivré par le livre de Thierry Pech, directeur de Terra Nova, un think tank proche du Parti socialiste. Ancien animateur d’un autre cercle de réflexion – La République des idées – au côté de l’historien Pierre Rosanvallon, ex-directeur du mensuel Alternatives économiques, l’auteur scrute, depuis des années, l’Hexagone sous toutes ses coutures. Il se place à la fois sur le terrain de l’analyse et de la préconisation. Sa pensée est dense, exigeante, documentée – mais avec un goût pour l’abstraction qui provoque, occasionnellement, des maux de tête chez le lec-

teur, peu habitué à entendre parler d’« idiosyncrasie » ou de « déformalisation des relations de coopération ». L’approche aussi est originale car dans cet essai sont convoqués des acteurs qui n’ont, de prime abord, aucun rapport entre eux : quoi de commun entre un conducteur de VTC, l’utilisateur de la plate-forme Airbnb et un électeur du FN ? Ils incarnent des « insoumissions contemporaines », qui « ne convergent pas » mais témoignent « d’un changement d’époque », nous dit Thierry Pech : certaines de ces « insoumissions » sont le reflet d’« une société inventive et dynamique » ; d’autres, à l’inverse, manifestent une « hantise de l’insécurité sociale » sur laquelle prospère l’extrême droite.

Par PAUL MAGNETTE

L

es vifs débats suscités par les traités commerciaux entre l’Union européenne et le Canada (Accord économique et commercial global, ou CETA en anglais) d’une part, les Etats-Unis d’autre part (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, ou TTIP en anglais) montrent qu’il ne suffit plus aujourd’hui, pour convaincre, d’affirmer que le commerce est bon pour la croissance. Avant tout parce que les traités dits « de nouvelle génération », fondés sur une logique de dérégulation réglementaire, affectent des législations nationales et régionales en matière de services publics, de santé, d’environnement, de droit du travail, auxquelles les citoyens européens sont profondément attachés. La Déclaration de Namur, signée par une centaine d’universitaires, vise à amener les institutions européennes à ouvrir un vaste débat sur ces questions fondamentales. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et le succès croissant des mouvements populistes en Europe – s’appuyant sur les craintes suscitées par la mondialisation – rendent un tel débat plus impérieux que jamais. Trois principes devraient désormais gouverner les négociations commerciales menées par l’Union. Une authentique publicité des débats, d’abord. Diffuser certains documents et organiser des forums en présence d’une sélection d’entreprises et d’ONG n’est pas à la hauteur des attentes contemporaines de transparence et de reddition des comptes. Dès lors que leurs compétences en matière d’environnement, de santé, de droit du travail sont visées par de tels accords, les Parlements des Etats membres doivent pouvoir en délibérer, en y associant aussi largement que possible la société civile, avant, pendant et après les négociations. Les adversaires de tels débats prétendent qu’ils affaibliraient la capacité de négociation de l’Union, mais les accords internationaux de lutte contre le réchauffement climatique démontrent l’inverse. Objets de vastes délibérations ouvertes, ces accords ont été négociés dans un délai rai-

de Thierry Pech, Seuil, 234 pages, 18 euros

« Inégalités de rapport à l’avenir » Premier pilier qui subit ces coups de boutoir : le travail salarié stable. Le CDI continue d’être la forme d’emploi archidominante, mais il est remis en cause par la prolifération des statuts précaires et les « parcours professionnels accidentés ». Nombreux sont les hommes et les femmes à se montrer « désabusés » face à un « deal salarial » qui leur demande « beaucoup » (obéissance, loyauté) « en échange de peu » (salaires modestes, contrats courts). L’insatisfaction est d’autant plus grande que les « aspirations à l’autonomie et à la réalisation de soi par le travail » se sont accrues, sous l’effet de « l’élévation du niveau général de formation ». Du coup, certains se mettent à leur compte, selon

L’Europe doit inventer une nouvelle mondialisation Avec plus de transparence, une véritable union politique et une remise à plat des mécanismes de résolution des conflits entre entreprises et Etats, le commerce international pourrait profiter à tous

INSOUMISSIONS : PORTRAIT DE LA FRANCE QUI VIENT

sonnable – il ne s’est écoulé que six ans entre le fiasco de Copenhague et le succès de Paris en 2015, pas plus que pour le CETA –, et ratifiés en un temps record – les accords de Paris sont entrés en vigueur moins d’un an après leur finalisation. La logique des traités commerciaux doit par ailleurs être inversée. Plutôt que de considérer le commerce comme une finalité en soi, il faut réaffirmer les priorités politiques de l’Union européenne. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, pour le développement durable et la réduction de la pauvreté et des inégalités, l’Union européenne peut retrouver un leadership mondial, face aux Etats-Unis et à la Chine. Les futurs traités commerciaux devraient, dans cet esprit, rappeler que le commerce doit être au service de ces ambitions. Ils devraient le démontrer en excluant tout dumping fiscal, social et environnemental, et en se donnant des objectifs précis en matière de réduction des gaz à effet de serre et de taxation des profits des entreprises, par exemple. ENTENDRE LES INQUIÉTUDES LÉGITIMES

Enfin, la logique de la résolution des différends entre entreprises et Etats doit être fondamentalement revue. L’Europe doit exiger que les mécanismes de résolution de tels conflits comportent des procédures d’épuisement des voies de recours internes et d’appel, et les conditions les plus exigeantes en ce qui concerne la nomination et la rémunération des juges, leur impartialité avant et après leur mandat, et l’accès de tous à de telles juridictions. L’histoire du commerce international est marquée par de grands revirements, rappelant que les politiques ont pu comprendre les évolutions géopolitiques et entendre les inquiétudes légitimes exprimées par les citoyens. L’Union européenne, si elle ne veut pas aggraver la profonde crise de légitimité qu’elle traverse aujourd’hui, doit porter un tel renversement de perspectives et réaffirmer son ambition politique en faveur d’un développement durable profitant à tous, et en priorité aux plus vulnérables. p

¶ Paul Magnette est ministre-président de la Wallonie. Parmi la centaine d’universitaires signataires : François Bourguignon (Paris), Ha-Joon Chang (Cambridge), Marise Cremona (Florence), Ulrike Guérot (Berlin), Philippe Maystadt (Bruxelles), Frédéric Mérand (Montréal), Kalypso Nicolaïdis (Oxford), Claus Offe (Berlin), Kate Pickett (York), Thomas Piketty (Paris), Dani Rodrik (Harvard), Vivien Schmidt (Boston)

des modalités variées (autoentrepreneurs, travailleurs indépendants…). Cette « quête d’indépendance » est attestée par le « dynamisme des créations d’entreprises ». Elle est portée par « les nouvelles formes de relations d’emploi qui émergent à la faveur de la révolution numérique » : dès lors, celles-ci ne doivent pas être vues comme « un désastre ». Un tel élan, admet l’auteur, résulte aussi de choix par défaut, effectués par ceux qui n’ont pas trouvé « d’emploi traditionnel » : dans les banlieues déshéritées, « l’entrepreneuriat est souvent la seule chance de promotion sociale ». Le nombre de sociétés, au sein des zones urbaines sensibles (ZUS), a d’ailleurs progressé de 20 %, entre 2007 et 2013, rapporte Thierry Pech. Le désir d’« émancipation » se retrouve chez le consommateur, qui rejette les diktats de la publicité et boude les linéaires des hypermarchés. De plus en plus de particuliers se connectent pour acheter : 70 % de la population aurait déjà eu « une expérience collaborative à travers des plates-formes » telles que Blablacar, Drivy ou Le Bon Coin. « Se développe ainsi (…) une contre-consommation », dont doivent tenir compte les industriels, les entreprises de service et les géants de la distribution, s’ils veulent préserver leurs parts de marché. L’« indocilité », enfin, est tangible dans une frange croissante de l’électorat. Le constat est connu : les élus se voient reprocher de former « un club fermé travaillant à sa propre reproduction ». Alors que la Constitution de la Ve Répu-

blique cherchait à asseoir la suprématie du pouvoir exécutif, les gouvernements se distinguent par leur « impuissance » à résoudre le problème numéro un : le chômage de masse. De là jaillit une « demande d’autorité », dont les « forces populistes » – FN en tête – tirent parti en promouvant l’euroscepticisme, le souverainisme national, le protectionnisme, la défense des frontières contre l’immigration. « Ce sont malheureusement [ces] peurs qui l’emportent sur la scène publique », déplore l’auteur. Il est temps, pour « les progressistes », de réagir, en mettant à jour leur vision du monde et leur corpus idéologique. L’enjeu est double : répondre aux « demandes d’indépendance » qui montent chez les actifs, mais aussi lutter contre les « inégalités de rapport à l’avenir » – c’est-à-dire contre ce phénomène tragique qui assigne des « parcours écrits d’avance » aux individus, en fonction de leur profession, de leur qualification et du lieu où ils habitent. Les mesures à prendre ne se réduisent pas à la redistribution des richesses ; il faut mettre le paquet sur l’éducation et la formation. A qui s’adresse Thierry Pech quand il interpelle les « progressistes » ? Sans doute pas à Jean-Luc Mélenchon, dont le discours présente des « points de convergence », « peu nombreux » mais « sensibles », avec Marine Le Pen. Ce livre déplaira à une partie de la gauche. Mais il place le débat à un niveau élevé, ce qui est loin d’être inutile avant un scrutin présidentiel. p bertrand bissuel

Programmes présidentiels : demain, on rase gratis Analyse audrey tonnelier Service économie

E IL FAUT SOUHAITER QUE L’ÉCONOMIE ET SES CHIFFRES, RÉBARBATIFS MAIS INSTRUCTIFS, FASSENT LEUR GRAND RETOUR DANS CETTE CAMPAGNE

lle est fréquemment évoquée, mais toujours en filigrane. On ne peut s’en passer, mais on la cache tant bien que mal. A son propos, on serait presque tenté d’inverser la célèbre formule de Gambetta évoquant l’Alsace-Lorraine : « En parler toujours, n’y penser jamais. » Elle ? L’économie, à la fois omniprésente et grande absente des programmes des candidats à l’élection présidentielle. A gauche comme à droite, la campagne se focalise sur l’emploi et le travail. La courbe du chômage, dont l’inversion, sinon ratée, du moins beaucoup trop tardive, aura hanté le quinquennat de François Hollande, est sur toutes les lèvres. Elle a profondément marqué un électorat de gauche dont la défiance constitue l’une des raisons de la renonciation du président à briguer un second mandat. Elle représente encore le quotidien de plus de 3,5 millions de Français (6 millions si l’on prend en compte les catégories B et C de Pôle emploi, c’est-à-dire les personnes en activité réduite qui recherchent un emploi). Et pour de nombreux autres, la peur de la perte d’emploi et du déclassement exacerbe la tentation d’un vote populiste. Forts de cette évidence, les candidats à l’Elysée rivalisent de slogans visant à mettre en scène leur préoccupation pour le sujet. François Fillon brandit son objectif de retour au plein-emploi en cinq ans, Emmanuel Macron s’est autoproclamé « candidat du travail », Arnaud Montebourg a relancé avec le « candidat de la feuille de paie et de la quittance de loyer ». Jean-Luc Mélenchon se pose en défenseur de la classe ouvrière, tandis que Marine Le Pen drague les entrepreneurs. CATALOGUE DE MESURES

La réalité des choses est quelque peu différente. En matière économique comme ailleurs, on cherchera en vain des cadrages budgétaires solides chez les candidats à l’élection de 2017. A l’exception notable d’Arnaud Montebourg, qui, afin d’être présent dans la course en ce début d’année, a mis sur pied une estimation précise de l’incidence budgétaire de ses propositions, sous la houlette d’un économiste de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) passé par son cabinet lorsqu’il était à Bercy, Mathieu Plane. L’exercice peut (et doit) prêter à débat, mais il a le mérite d’exister. Ailleurs, c’est le néant, ou presque. Faute de chiffrage digne de ce nom, les propositions des candidats tournent vite au catalogue de mesures, toutes plus séduisantes les unes que

les autres… mais sans garantie aucune sur leur faisabilité. C’est M. Mélenchon qui veut relever de 16 % le smic et passer aux 32 heures sans perte de salaire. C’est M. Macron qui propose de continuer les baisses de charges pour les entreprises, sans taxer davantage les plus hauts revenus, et promet le remboursement à 100 % des lunettes et autres prothèses auditives d’ici à 2022. C’est Mme Le Pen qui fustige pêle-mêle les lourdeurs de l’Etat gestionnaire et la suppression de 500 000 fonctionnaires par François Fillon, la perte de pouvoir d’achat et la nécessité de produire des biens de consommation courante en France. Chacun a ses raisons pour ne pas s’embarrasser de chiffres : François Fillon, qui avait proposé un cadrage financier précis cet automne, doit désormais composer avec un électorat plus large que celui qui lui a fait gagner la primaire de la droite et du centre. Au demeurant, même ses prévisions de déficit et de croissance ont été questionnées dès le lendemain de sa victoire, sans que son équipe soit en mesure d’apporter une réponse convaincante. Emmanuel Macron a choisi dans un premier temps de distiller ses propositions au compte-gouttes. Marine Le Pen ne dévoilera l’ensemble des siennes que début février. Quant aux autres candidats de la primaire à gauche, ils ne s’embarrassent pas de ce genre de formalités : « Cela n’aurait pas de sens, aujourd’hui, de proposer un chiffrage global », déclarait benoîtement Manuel Valls au Parisien, lundi 9 janvier. On le sait : la campagne électorale a son propre tempo, que la logique économique ne peut remplacer. A plus de trois mois du premier tour du scrutin, il est vraisemblablement trop tôt pour juger définitivement de programmes encore inachevés. Mais l’idée est là : « L’économie, ce ne sont pas seulement des chiffres, des milliards, des statistiques, des pourcentages », s’est empressé d’indiquer M. Montebourg en préambule de la présentation de son « manifeste économique », le 4 janvier. Traduire : on peut parfois s’encanailler avec les chiffres, mais seulement si c’est pour la bonne cause… La cause est bonne, pourtant. Elle est même indispensable. Certes, les budgets se manipulent autant que les idées. Ils ne sauraient constituer l’alpha et l’oméga d’une campagne présidentielle. Mais ils peuvent en former l’ossature, permettre des comparaisons, des mises en perspectives. Il faut souhaiter que l’économie et ses chiffres, rébarbatifs mais ô combien instructifs, fassent leur grand retour dans cette campagne. Faute de quoi on retombera comme souvent dans la tentation du « demain, on rase gratis ». Et il sera alors trop tard pour se lamenter sur la désillusion des Français vis-àvis de la chose politique. p tonnelier@lemonde.fr


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0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

p a r a l a in fr a cho n

Obama, bilan complexe

C

omment l’histoire le jugera-t-elle ? Homme de rupture ou de transition ? Dans la première catégorie, les Américains rangent ceux qui, à la Maison Blanche, ont « transformé » les Etats-Unis ou l’ordre international. Pour le meilleur et pour le pire. La seconde catégorie accueille les gestionnaires de l’état des choses. Barack Obama a été l’un et l’autre. La rupture, sa seule présence à la Maison Blanche l’a incarnée. Premier président noir des EtatsUnis, avant même qu’il ne gouverne, sa victoire ouvre un nouveau chapitre de la démocratie américaine. Son héritage, c’est son élection : en somme, mandat accompli le 5 novembre 2008. Ensuite, le style va ajouter à la portée de l’événement. Elégance, brio intellectuel et talent oratoire, calme, impavidité dans le succès comme dans l’échec : qu’il parle, chante ou danse, Obama est un charmeur. Un mélange de pasteur inspiré et de Fred Astaire qui serait passé par Harvard. A l’arrivée, il hérite d’un désastre : deux guerres à l’étranger qui n’en finissent pas, ni perdues ni gagnées ; l’économie ravagée par le séisme parti de Wall Street en 2008. Il faut remonter aux années 1930 (la dépression) pour trouver le pays dans un état aussi calamiteux. Dix millions d’Américains ont perdu leur maison, dix millions encore leur emploi. Le plan de relance d’Obama sort les Etats-Unis de la récession. Il sauve l’industrie automobile. Avec la législation Dodd-Frank, Wall Street est encadré, un peu. Les finances publiques – toujours « explosées » par la droite, c’est une tradition – sont redressées. La réforme de l’assurance-maladie est une « première » : 20 millions d’Américains, parmi les plus démunis, en bénéficient. Un chômage divisé par deux Huit ans plus tard, huit années de croissance et de création d’emplois continues, le chômage a été divisé par deux (4,7 %), même si beaucoup d’Américains sont sortis du marché du travail. L’activité tient bon, la Bourse aussi, même si le salaire moyen n’a commencé à augmenter qu’en 2016. Obama a assuré une « transition » qui n’était pas gagnée au départ : partir d’un désastre pour revenir à une forme de normalité. Gros bilan. La gauche râle. Il avait l’occasion d’en finir avec la prépondérance de Wall Street, il ne l’a pas fait. Il n’a pas atténué la polarisation politique dans le pays, pas réglementé les ventes d’armes, pas fermé Guantanamo, pas réussi à faire voter une réforme de l’immigration, pas changé radicalement la condition des Afro-Américains. C’est oublier deux choses. Dès 2013, Obama a fait face à un Congrès républicain dont l’obstructionnisme systématique n’était pas exempt d’une bonne dose de racisme. D’autre part, cet ancien militant social des quartiers les plus durs de Chicago n’appartient pas à la gauche du parti : Obama est un activiste centriste. Il croit dans le compromis dynamique, pas dans le changement radical.

LE FRONT EXTÉRIEUR A ÉTÉ DOMINÉ PAR UN MOYEN-ORIENT QU’IL COMPREND MAL

BARACK OBAMA EST PARTI D’UN DÉSASTRE POUR REVENIR À UNE FORME DE NORMALITÉ Le front extérieur est plus ingrat, dominé par un Moyen-Orient qu’Obama comprend mal, région maudite où il pense que les EtatsUnis n’ont plus d’intérêts stratégiques évidents. Il faut s’en retirer au plus vite. Bonne chance aux Russes s’ils veulent jouer les administrateurs ! Ce natif de Hawaï, en partie élevé en Indonésie, estime que le leadership américain se joue en Asie, où l’on compte trois des plus puissantes économies du monde – Chine, Japon, Inde. Seulement voilà, en dépit de ce pivotement à l’est de l’effort diplomatico-militaire américain, d’ailleurs moyennement couronné de succès, le Moyen-Orient s’est rappelé à lui. Quand Obama entre à la Maison Blanche, en janvier 2009, les EtatsUnis ont 180 000 soldats déployés en Afghanistan et en Irak. Ce sont des guerres sans fin parce que l’ennemi se nourrit des combats. Obama a promis d’y mettre un terme. En janvier 2017, l’Amérique n’a plus que 15 000 hommes dans le Grand Moyen-Orient. Mais elle est toujours en guerre. Elle bombarde en Irak, en Syrie, notamment. L’exécution de Ben Laden n’a pas porté un coup fatal au djihadisme. Obama a mis longtemps avant de prendre au sérieux l’organisation Etat islamique. Ce professeur de droit est trop rationnel. Il s’est laissé entraîner en Libye, et le regrettera. Le tragique chaos libyen le conforte dans son refus de s’engager en Syrie. Il appelle au départ de Bachar Al-Assad sans appuyer l’opposition. Il pose une « ligne rouge » – pas d’armes chimiques – et ne la fait pas respecter. Il croit qu’on peut contenir la guerre syrienne : plus de 400 000 morts et près de 10 millions de réfugiés plus tard, l’Europe est déstabilisée. Les Etats-Unis n’ont pas la capacité de résoudre une crise aussi complexe que celle qui ravage la Syrie, dit-il. « Ne pas avoir agi en Syrie est une décision qui a eu autant de conséquences qu’aurait eues celle d’agir », lui réplique Richard Haass, un des vieux sages de la diplomatie américaine. Exchef d’état-major, l’amiral Michael Mullen affirme que la Syrie a été « le Rwanda d’Obama ». Le président a été plus heureux avec l’accord de Paris sur le climat et celui de Vienne sur le nucléaire iranien. Les stratèges reconstruisent volontiers une ligne de causalité qui ferait d’Obama le président du retrait « occidental » : son inaction en Syrie aurait encouragé Vladimir Poutine en Crimée et Xi Jinping en mer de Chine. A quoi on peut répliquer que cette vision du monde reflète la nostalgie d’une époque qui n’existe plus, celle de « l’hyperpuissance » américaine, pour reprendre le mot d’Hubert Védrine, ou du moment unipolaire américain (19892001). Obama a exercé son mandat dans un monde multipolaire. Esprit analytique, Obama prend en compte la complexité des situations. Son bilan lui ressemble : complexe. Il s’en va avec un taux de popularité élevé, du niveau de celui de Ronald Reagan. Mais l’élection de Donald Trump fait aussi, un peu, partie de l’héritage. p frachon@lemonde.fr

Tirage du Monde daté jeudi 12 janvier : 219 203 exemplaires

À GAUCHE, LA BATAILLE DU VOTE UTILE

I

l y a bien longtemps, à la fin des années 1970, la politique se dansait sur un rythme binaire. C’était la règle du quadrille bipolaire : gaullistes et giscardiens à droite, socialistes et communistes à gauche se départageaient au premier tour de la présidentielle et les vainqueurs de chaque camp s’affrontaient au second. Cela se solda par la victoire durable des socialistes à gauche (de Mitterrand à Hollande) et des néogaullistes à droite (de Chirac à Sarkozy). Ce temps est révolu. La présidentielle se danse désormais sur un rythme ternaire, beaucoup plus sophistiqué et imprévisible. Pour le second tour, trois candidats, en effet, vont se disputer les deux places de finalistes. Ce sera tout l’enjeu de l’affrontement

qui va s’engager entre les candidats de la droite, de l’extrême droite et de la gauche : éliminer le maillon faible. Mais c’est également le cas pour le premier tour. A droite, la primaire de novembre 2016 a arbitré entre trois ambitions, trois caractères et trois projets : contre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, c’est François Fillon qui est sorti vainqueur de la compétition. De même à gauche, les semaines qui viennent vont devoir trancher entre trois propositions. Deux sont dès à présent connues : Jean-Luc Mélenchon, portevoix de la France « insoumise » d’un côté et Emmanuel Macron, champion de la France « en marche » de l’autre. Le premier entend défendre et réhabiliter des credo qu’il estime bafoués par les socialistes depuis une dizaine d’années. Le second a l’ambition d’inventer la gauche du XXIe siècle, mobile, moderne et imaginative. Le soutien de l’économiste Jean Pisani-Ferry, jusqu’à hier commissaire général de France Stratégie, un organisme de réflexion rattaché au premier ministre, vient d’assurer à son entreprise un renfort de poids. Reste à déterminer qui sera le porte-drapeau des socialistes (et apparentés), au terme de la primaire des 22 et 29 janvier. Rude débat en perspective, tant ils apparaissent affaiblis et divisés. Affaiblis parce que les principaux protagonistes – Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon

et Vincent Peillon – ont été associés à l’exercice du pouvoir depuis cinq ans et sont tous comptables du bilan de François Hollande. Ils s’en défendront avec plus ou moins de bonne foi, mais ils portent comme une croix ces cinq années de désillusion, de déception et de discrédit. Ils sont, en outre, divisés par des rivalités personnelles sans fond et sans fin qui donnent à leur compétition les allures d’un combat de coqs et laissent mal augurer de leur rassemblement final derrière le vainqueur de la primaire. Mais celui-ci ne sera pas au bout de ses peines. A peine désigné, il devra tenter de s’imposer pour apparaître comme le candidat de gauche le plus capable d’affronter la droite et l’extrême droite. Or c’est tout sauf acquis. Chacun admet que, si la gauche présente trois candidats, elle est assurée d’être écartée au soir du premier tour. Longtemps, les socialistes ont pu invoquer le vote utile pour appeler à l’union autour de leur champion. Le risque très sérieux qu’ils courent, aujourd’hui, est de voir l’argument se retourner contre eux. Mélenchon et Macron ne se sont pas privés de le leur renvoyer : à quoi servirait un candidat socialiste, sinon à faire perdre la gauche ? Cruel renversement de l’histoire. Et démonstration supplémentaire que le jeu politique ternaire peut tourner au jeu de massacre. p

ÉDITION SPÉCIALE JEUDI 12 JANVIER

18H-MINUIT

PRIMAIRE DE LA GAUCHE

LE DÉBAT

18H-21H AVANT LE DÉBAT MARC-OLIVIER FOGIEL / ALAIN DUHAMEL

21H-23H

MARC-OLIVIER FOGIEL

“LA PRIMAIRE : LE DÉBAT” Co-présenté par ÉLIZABETH MARTICHOUX Avec Gilles Bouleau (TF1) et Matthieu Croissandeau (L’Obs)

23H-MINUIT ON REFAIT LE DÉBAT

ÉLIZABETH MARTICHOUX

MARC-OLIVIER FOGIEL / ALAIN DUHAMEL

> Suivez le débat en direct et en vidéo sur RTL.fr > Retrouvez l’analyse et les commentaires d’Alain Duhamel et de Marc-Oliver Fogiel tout au long de la soirée sur RTL.fr et sur la page Facebook de RTL. > Réagissez et commentez l’édition spéciale avec #PrimaireLeDebat

ALAIN DUHAMEL

I RTL.fr

Photos : Élodie Grégoire / Romain Boé

INTERNATIONAL | CHRONIQUE


PME : le taux réduit de l’impôt sur les sociétés sur la sellette

En 2016, Airbus a dépassé ses objectifs de livraisons

▶ Dans un rapport qui de-

▶ Placé sous l’autorité de la

▶ Ce plaidoyer devrait faire

▶ Jean-Pierre Farandou,

vrait faire date, le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) défend la suppression du taux réduit de l’IS pour les PME

Cour des comptes, le CPO juge « discutable » « la pertinence d’une différence d’imposition fondée sur la taille des entreprises »

réagir les petits patrons, devant lesquels cinq candidats de la primaire à gauche ont planché, à l’appel de la CPME

président de l’Union des transports publics, invite les candidats à se mobiliser pour ce secteur PAGE S 4 - 5

Modi réactive les rêves nucléaires d’EDF en Inde ▶ L’énergéticien

français espère démarrer sous deux ans la construction simultanée de six réacteurs EPR ▶ Ce projet ferait de Jaitapur la centrale la plus puissante du monde. Son coût approximatif est évalué à 60 milliards de dollars ▶ La construction des EPR sur une zone sismique se heurte à l’opposition de la population

guy dutheil LIR E L A S U IT E PAGE 6

688

PAGE 3

Des opposants à l’installation d’une centrale nucléaire à Jaitapur, en février 2013, lors d’une visite de François Hollande.

C’EST LE NOMBRE D’APPAREILS LIVRÉS PAR L’AVIONNEUR EUROPÉEN EN 2016

MANSI THAPLIYAL/REUTERS

CONJONCTURE

LES DÉFIS D’UNE ÉCONOMIE ALLEMANDE EN GRANDE FORME PAGE 6

PLEIN CADRE

COMMENT LES PATRONS FRANÇAIS REPARTENT À LA CONQUÊTE DE L’AFRIQUE PAGE 2

J CAC 40 | 4 864 PTS – 0,50 % j DOW JONES | 19 954 PTS + 0,50 % j EURO-DOLLAR | 1,0644 j PÉTROLE | 55,25 $ LE BARIL J TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,74 % VALEURS AU 12 JANVIER À 9 H 30

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es sourires à Toulouse, des grimaces à Seattle (Etat de Washington). Airbus a terminé 2016 en fanfare. Ce sont pas moins de 688 appareils qui ont été livrés par l’avionneur européen l’an dernier. Un record ! Avec cette performance, le constructeur est allé bien plus loin que les objectifs fixés en 2016, à 670 livraisons. « L’année 2016 nous a permis non seulement d’atteindre nos objectifs, mais de les dépasser », s’est félicité, mercredi 11 janvier, Fabrice Brégier, PDG d’Airbus et numéro deux du groupe. L’avionneur a réalisé un mois de décembre à l’arraché avec 111 appareils livrés. Pour la quatorzième année d’affilée, Airbus a enregistré une hausse de ses livraisons. Boeing a, lui, marqué le pas. Début janvier, l’américain a dévoilé des chiffres de livraisons en baisse : 748 en 2016, contre 762 en 2015. Pire, le constructeur de Seattle n’aura pas tenu son « book to bill », qui veut que les prises de commandes soient au moins égales ou supérieures aux livraisons. En 2016, il n’a engrangé « que » 668 commandes nettes, contre 768 un an plus tôt. Cette baisse confirme le repli des prises de commandes qui s’amorce. Elles ont aussi ralenti chez Airbus, avec une baisse de 30 % par rapport à 2015.

PERTES & PROFITS | EMPLOI

La machine contre le travail

E

n 1811, tandis que Napoléon mène ses dernières guerres, le petit peuple anglais laisse éclater sa colère, cassant les métiers à tisser mécaniques qui viennent menacer leurs emplois. Quelques années plus tard, l’économiste suisse Jean de Sismondi, précurseur des premiers socialistes, répond à son confrère britannique, le très libéral David Ricardo : « Quoi ! La richesse est donc tout ? Les hommes ne sont donc absolument rien ! Il ne reste plus qu’à désirer que votre roi, demeuré tout seul dans l’île, en tournant constamment une manivelle, fasse accomplir par des automates tout l’ouvrage de l’Angleterre ! » Deux siècles plus tard, le candidat socialiste Benoît Hamon relance le débat dans le cadre de la primaire à gauche. Pour lui, le travail se raréfie du fait de la révolution numérique, cela justifie l’adoption d’un revenu universel qui assure une subsistance même à ceux qui ne trouveront plus leur place sur le grand marché du travail. Face à la stagnation économique et à la persistance du chômage, le coupable est désormais tout désigné : le robot tue l’emploi. Le Conseil d’orientation pour l’emploi, organisme rattaché au premier ministre, a tenté de se faire une opinion sur ce sujet crucial qui devrait conditionner toutes les politiques publiques dans les dix prochaines années. Publiées jeudi 12 octobre, ses conclusions sont plus mitigées. Selon lui, moins de 10 % des emplois actuels pourraient être directement supprimés par l’automatisation. En revanche, il reconnaît que « la moitié des emplois existants sont sus-

Cahier du « Monde » No 22395 daté Vendredi 13 janvier 2017 - Ne peut être vendu séparément

ceptibles d’évoluer dans leur contenu de façon significative à très importante ». Sans surprise, il souligne que le progrès technologique favorisera l’emploi qualifié. Les métiers manuels et peu qualifiés de l’industrie sont les plus exposés : manutention, bâtiment, entretien sont en première ligne. Mais pour eux, la messe est dite. L’industrie, même si elle ne se délocalise pas, n’est plus pourvoyeuse de main-d’œuvre. Transition délicate La vraie bataille se joue dans le secteur des services, soit les trois quarts de l’économie et les quatre cinquièmes de l’emploi. Et pas seulement du côté des caissières de supermarché ou des chauffeurs. La plupart des tâches intellectuelles répétitives peuvent déjà aujourd’hui être remplacées par de l’intelligence artificielle. Des ordinateurs peuvent établir un diagnostic médical, rédiger des analyses. Certains prévoient déjà un tsunami dans des secteurs comme la banque, le commerce ou la santé. L’histoire a pourtant démontré que le progrès technique finissait toujours, mais des dizaines d’années plus tard, par créer de la valeur et de l’emploi pour tous. La question est donc double : comment gérer au mieux cette transition délicate tout en favorisant la création de nouvelles activités porteuses d’emploi. La manivelle de Sismondi n’existe pas, mais le mode d’emploi pour changer de société non plus. C’est ce que l’on appelle une crise. p philippe escande

L’ATLAS DES UTOPIES ÉDITION 2015 Un hors-série 188 pages - 12 € Chez votre marchand de journaux et sur Lemonde.fr/boutique


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Pierre Gattaz à Lagos, au Nigeria, en octobre 2015. HAMILTON/RÉA

La France à la reconquête de l’Afrique

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ierre Gattaz le reconnaît volontiers : « Je ne connais pas très bien l’Afrique. » Aux commandes de Radiall, sa société spécialisée dans les composants électroniques, le chef d’entreprise ne s’est guère frotté au continent noir. Mais comme patron des patrons, le président du Medef s’en est fait une cause. Une mission, même, qu’il défend avec des accents passionnés et parfois presque un peu… désespérés. « Les Africains que j’ai rencontrés ces trois dernières années disent : “On ne vous voit plus. Vous, les Français, vous avez déserté l’Afrique”, se désole M. Gattaz. Ne loupons pas le réveil africain ! C’est un continent formidable, énorme, qui a besoin de tout et nous attend ! » Dont acte. Alors que se tient à Bamako, au Mali, vendredi 13 et samedi 14 janvier, la 27e édition d’un sommet très politique des chefs d’Etat Afrique-France, l’organisation patronale affiche son ambition d’en faire aussi un événement économique. Le Medef emmène une soixantaine d’entreprises tricolores, dont des grands groupes comme Veolia ou Thales, mais également des PME et des start-up, pour un raout centré « business ». Un forum qui prolonge les initiatives tous azimuts lancées ces derniers mois par un Medef en mode « reconquête » : conférences, rencontres entrepreneuriales, tournées en grande pompe sur des terrains soigneusement choisis… En avril 2016, une délégation monstre de 150 chefs d’entreprise français se rendait ainsi en Côte d’Ivoire, nouvelle championne de la croissance africaine. Six mois plus tôt, c’est le Nigeria qu’élisait Pierre Gattaz pour son premier voyage au sud du Sahara. Un géant de 186 millions d’habitants, première économie du continent, où la France ne détenait en 2015 que 3,3 % de parts de marché. Au Nigeria anglophone, cette présence commerciale modeste ne surprend pas tellement. Mais le constat général est peu réjouissant : dans toute l’Afrique subsaharienne, l’Hexagone a perdu du terrain. En dix ans, ses parts de marché ont été divisées par deux, passant de 7 % en 2005 à 4 % en 2015. Même avec les pays de la zone franc, la France a perdu sa place de premier fournisseur dès 2008, relevait le Trésor dans une note d’avril 2016. Les spécialistes du continent nuancent la réalité des chiffres. « Les statistiques douanières traduisent imparfaitement la présence de la France en Afrique, qui ne se manifeste pas seulement par des exportations, mais aussi par des implantations sur le terrain », souligne

Le continent noir, investi depuis une décennie par les pays émergents, est redécouvert par les entreprises tricolores. En témoigne l’importante délégation de patrons présente à Bamako pour le sommet Afrique-France Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique. Cet ancien de Bolloré cite l’exemple du groupe qui, depuis 2000, a gagné la gestion de quatorze ports sur le continent. Il n’empêche. « Sur un marché qui a crû beaucoup, la proportion de la France a baissé, c’est indéniable, reconnaît M. Giros. Pendant un temps, les entreprises françaises ont sans doute un peu minimisé les opportunités et surévalué les risques. » Frileuses, les sociétés hexagonales se sont fait tailler des croupières par les pays émergents. La Chine, bien sûr, dont la part de marché a bondi de 8 % à 22 % en une décennie, mais également la Turquie, la Corée du Sud, le Brésil, la Malaisie… TRANSPORTS, ÉLECTRICITÉ, DISTRIBUTION

« Désamour » français pour le continent ? C’est ce qu’a ressenti Alain Taïeb, observateur privilégié à travers sa société Mobilitas, spécialiste du déménagement international et présente dans les 54 pays africains. « Les élections truquées, les guerres, les maladies, le racket fiscal : longtemps on n’a parlé que de ça au lieu de regarder tout ce qui bougeait, regrette le président du conseil de surveillance de cette entreprise de taille intermédiaire fondée par ses parents. Dans les groupes, les mutations nobles, c’était l’Asie, jamais l’Afrique. » Pourtant, se réjouit-il, les choses changent aujourd’hui : « Cela aurait dû se passer il y a dix ou vingt ans, mais enfin, ça y est, tout le monde se met à chanter la chanson de l’Afrique. » Au diapason du Medef, le milieu des affaires français s’entiche du continent. De séminaires en colloques, on se repasse les statistiques comme autant de promesses de création de valeur : essor d’une classe moyenne

« CELA AURAIT DÛ SE PASSER IL Y A DIX OU VINGT ANS, MAIS ENFIN, ÇA Y EST, TOUT LE MONDE SE MET À CHANTER LA CHANSON DE L’AFRIQUE » ALAIN TAÏEB

président du conseil de surveillance de Mobilitas

émergente estimée entre 150 millions et 300 millions de consommateurs ; urbanisation accélérée à un rythme de 4 % par an, selon l’agence ONU-Habitat ; explosion du marché du mobile, et avec lui de l’e-commerce… La conjoncture connaît certes un gros trou d’air, dans le sillage de la chute des prix du pétrole. Selon la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne a vu son produit intérieur brut progresser de 1,5 % en 2016, soit sa plus mauvaise performance en plus de vingt ans. Mais des pays comme le Rwanda, l’Ethiopie, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire affichent toujours des taux de croissance supérieurs à 6 %. Et l’Afrique reste un continent à équiper, dans les infrastructures de transport, le traitement des eaux et des déchets, l’électricité, la distribution ou encore l’industrie agroalimentaire. « C’est une bonne nouvelle pour la France qui, en plus de ses atouts historiques, dispose de fortes positions dans ces secteurs, estime Jean-Michel Severino, ex-directeur de l’Agence française de développement, aujourd’hui à la tête d’Investisseurs et Partenaires, un fonds d’investissement pour les PME africaines. D’ailleurs, on le voit : dans la plupart des groupes français, le sujet africain est devenu prioritaire. » Selon un rapport publié fin 2015 par le cabinet BearingPoint, les sociétés françaises s’attendent à ce que la part de leur chiffre d’affaires réalisé en Afrique augmente de 75 % en dix ans. Témoin, Danone, qui a créé en 2015 une direction Afrique, un marché où il ne cesse de se développer, notamment au Ghana, au Kenya, au Togo. Les enseignes de distribution appuient aussi sur l’accélérateur à l’image de Carrefour, qui ouvre des hypermarchés en Côte d’Ivoire ou au Kenya. Pour mieux prendre le pouls du continent, L’Oréal a transféré mi-2016 des Etats-Unis à Johannesburg, en Afrique du Sud, son centre de recherche sur les cheveux africains et les peaux noires. Dans les services financiers, Axa multiplie les acquisitions et les prises de participation. L’an dernier, le groupe a investi 75 millions d’euros pour s’offrir 8 % de Jumia, numéro un de l’e-commerce africain, grâce auquel il compte distribuer ses produits d’assurance. Déjà massivement engagé, Orange clame que l’Afrique est devenue son premier axe de développement à l’international. Outre les rachats d’opérateurs locaux, il s’est imposé sur le segment du paiement mobile avec son service Orange Money. La trajectoire de la start-up française Afrimarket symbolise également cet engouement. Cette plate-forme d’e-commerce à des-

tination de six pays d’Afrique francophone a déjà levé 13 millions d’euros, dont 10 millions en septembre 2016. Son tour de table, essentiellement tricolore, compte des noms comme Olivier Mathiot (cofondateur de PriceMinister), Jacques-Antoine Granjon (Vente-privee. com), ou encore Xavier Niel (patron de Free et actionnaire à titre individuel du Monde). Pourtant, il y a trois ans, une première tournée auprès d’investisseurs avait quasiment fait chou blanc. « On nous répondait : l’Afrique, on ne connaît pas, on n’y va pas, raconte Rania Belkahia, cofondatrice d’Afrimarket. Depuis, c’est le retournement. Même le Quai d’Orsay nous a invités pour parler consommation africaine ! » AU PREMIER PLAN DIPLOMATIQUEMENT

« La charge de la preuve a changé, note l’investisseur franco-béninois Lionel Zinsou. Avant, les boîtes disaient : “Expliquez-moi pourquoi il faut aller en Afrique ?” Maintenant, si vous n’y êtes pas, on se demande pourquoi. » Le patron du fonds PAI Partners préside aujourd’hui AfricaFrance, une fondation créée en 2013 sous l’impulsion de l’Elysée pour resserrer les liens économiques avec le continent. Un signe parmi d’autres d’une volonté de sursaut au niveau de l’Etat. « Dans l’administration, le poids des affaires africaines – la Françafrique, le traumatisme rwandais – avait entraîné une posture de retrait, analyse M. Severino. Il y a eu une prise de conscience qu’il fallait remobiliser l’appareil public car il y a là un nœud d’enjeux tous liés : commercial, sécuritaire, politique, migratoire. » L’Afrique s’est retrouvée au premier plan de la diplomatie économique instaurée par Laurent Fabius quand il était au Quai d’Orsay, entre 2012 et 2016. Un exemple ? En quatre ans, Business France, l’agence chargée de promouvoir l’Hexagone à l’international, est passé d’un seul bureau compétent, à Johannesburg, à un réseau de huit entités couvrant toute l’Afrique subsaharienne. Pour autant, gare à l’aventurisme ! Tous les connaisseurs soulignent que le continent noir peut être un relais de croissance à condition de bien s’y préparer. « Il est vital de connaître le terrain et ne pas imaginer que, en quelques mois seulement, on va faire beaucoup d’argent », insiste Jérôme Douat, patron de Vergnet, une PME spécialiste des énergies renouvelables qui réalise près de 50 % de son chiffre d’affaires en Afrique. « C’est un marché d’avenir, résume-t-il, mais pour y travailler, il faut des reins solides. » p marie de vergès


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Relance des négociations sur la vente de six EPR à l’Inde

Le site sur lequel pourrait être construite la centrale nucléaire de Jaitapur.

New Delhi verrait bien EDF démarrer la construction des réacteurs à eau pressurisée au plus tard début 2019 new delhi - correspondance

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nlisées depuis dix ans, les négociations sur la vente de réacteurs EPR à l’Inde ont repris. Le premier ministre indien, Narendra Modi, a confirmé son intérêt pour l’achat de six réacteurs à eau pressurisée de troisième génération, lors d’un entretien qu’il a eu, dimanche 8 janvier, avec le ministre français des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, en visite officielle à Bangalore, Ahmedabad et New Delhi. En février 2009, la France avait signé un protocole d’accord avec l’Inde pour la livraison de deux à six réacteurs nucléaires, avant que les négociations butent sur le prix et le partage des responsabilités en cas d’accident. La loi indienne engage en effet la responsabilité du fournisseur, en l’occurrence EDF, et non celle de la Nuclear Power Corporation of India (NPCIL), la compagnie publique qui exploite les centrales nucléaires du sous-continent. Des négociations sur ce point ont néanmoins repris durant l’été 2016 et prévoient, entre autres possibilités, un accord-cadre incluant un pool d’assureurs. Il y a exactement un an, le passage de François Hollande en Inde avait permis à EDF de signer un protocole de coopération avec les autorités indiennes pour relancer le dossier, à la suite de quoi l’électricien français a remis une

première offre indicative, en juin 2016. Il était alors prévu qu’EDF, qui mène les discussions puisque l’activité réacteurs nucléaires d’Areva est entrée dans son giron, rende en décembre un rapport détaillé fixant les grandes lignes techniques du projet. Ce document a pris du retard. « Nous n’en sommes qu’au stade préliminaire », affirme Jean-Bernard Lévy, le PDG d’EDF, qui a rencontré à son tour M. Modi, mardi 10 janvier. « Jaitapur est un projet essentiel pour l’Inde, car cette centrale assurerait 5 % environ des besoins du pays en électricité », observe-t-il. EDF pense aussi que le passage de M. Ayrault, cette semaine, aura été un coup de pouce supplémentaire. « Avec M. Modi, les choses vont plus vite qu’avant, estime M. Lévy. Le premier ministre indien est un homme pragmatique qui a trouvé dans la France et son gouvernement un partenaire de confiance. Il sait que nous respecterons nos engagements. » Projet pharaonique A New Delhi, les services du premier ministre ne cachent pas qu’ils verraient d’un bon œil le chantier démarrer au plus tard début 2019, juste avant les prochaines élections générales, lors desquelles M. Modi cherchera à rempiler pour un second quinquennat. Mais le parcours risque d’être semé d’embûches. Car la mobilisation des opposants a repris à Jaitapur, ou plus exacte-

Un site exposé aux séismes et aux tsunamis satyajit chavan et Rajendra Phatarpekar n’en démordent pas. Chefs de file des opposants à la centrale nucléaire de Jaitapur (district de Ratnagiri, sur la côte ouest de l’Inde), les deux hommes se battent pour obtenir des pouvoirs publics « la vérité » sur le risque sismique dans la région. S’ils ont réussi à se procurer plusieurs rapports confidentiels émanant du Department of Atomic Energy (DAE), ils ont aussi saisi la Central Information Commission, qui défend le droit d’accès des citoyens aux informations détenues par l’Etat. A leur demande, cette instance a obligé la compagnie d’électricité Nuclear Power Corporation of India (NPCIL) à mettre dans le domaine public un certain nombre de documents concernant Jaitapur. Le Monde a pu consulter ces sources. On y découvre qu’en septembre 2002, le DAE a publié un rapport sur les sites susceptibles d’accueillir des centrales nucléaires. A Jaitapur, des études géologiques menées par le ministère des mines ont ainsi révélé l’existence de trois failles souterraines, dont l’une, située « le long du rivage entre les villages de Vijaydurg et Hamdara, coupe à travers le plateau de Madban », le lieu exact de construction des futurs EPR d’EDF. NPCIL, de son côté, a recensé en janvier 2007 toutes les secousses enregistrées sur place entre 1985 et 2005. Il s’avère que les événements sismiques sont fréquents à Jaitapur : en 1993, un tremblement de terre d’une intensité de 6,3 sur l’échelle de Richter y a même été observé. Des terrassements colossaux nécessaires Le rapport du DAE datant de 2002 soulève un autre problème : le plateau de Madban, supposément à l’abri d’un éventuel tsunami en raison de sa hauteur (25 mètres), nécessiterait des terrassements colossaux pour accueillir des infrastructures aussi lourdes que des réacteurs. « La latérite qui le compose est inappropriée et il faudrait (…) faire reposer les fondations sur la roche basaltique qui se trouve en dessous, écrit le DAE. Cela nécessiterait de creuser jusqu’à 20 à 30 mètres de profondeur pour araser la latérite et les couches altérées sous-jacentes. » En clair, la centrale se retrouverait in fine au niveau de la mer. Désireux d’en savoir davantage, Satyajit Chavan a écrit au ministère de l’environnement, des forêts et du changement climatique. Le 19 août 2016, il lui a été opposé une fin de non-recevoir, s’agissant d’un sujet de nature « stratégique » qui relève « de la souveraineté nationale » et des relations de l’Inde « avec un Etat étranger ». – (Intérim.) p

MANSI THAPLIYAL / REUTERS

ment sur le plateau de Madban, choisi pour accueillir les réacteurs d’EDF. Dans cette commune du district de Ratnagiri, sur la côte ouest de l’Inde, agriculteurs, pêcheurs, défenseurs de l’environnement et militants antinucléaires se sont donné rendez-vous le 25 janvier, veille de la fête nationale du « Republic Day », pour dire non à la centrale. Le projet est pharaonique, puisqu’il s’agit d’implanter au bord de la mer d’Arabie, à mi-distance de Bombay et Goa, rien moins qu’une capacité de production d’électricité de 9 900 MW, ce qui ferait de Jaitapur la centrale nucléaire la plus puissante au monde. Elle représenterait à elle seule l’équivalent de 20 % de la production nucléaire française et pour l’instant, son coût approximatif est évalué, au bas mot, à 60 milliards de dollars (56,7 milliards d’euros). « Il y a maintenant plus de dix ans que la population locale s’élève contre ce projet de la démesure, mais comme le gouvernement ne nous écoute pas, nous souhaitons maintenant alerter la

La mobilisation des opposants a repris à Jaitapur, et sur le plateau de Madban, choisi pour accueillir les réacteurs d’EDF communauté internationale », explique Satyajit Chavan, un ingénieur des travaux publics qui préside la Jan Hakka Seva Samiti (organisation de défense des droits du peuple), l’association qui chapeaute tous les opposants à la centrale. Satyajit Chavan s’inquiète du secret qui entoure ce dossier. Il dit que « personne ne sait » ce qu’EDF a proposé à NPCIL. Mais il est persuadé que les négociations entre les deux opérateurs avancent bien et que les pelleteuses ne tarderont pas à arriver. Du point de vue d’EDF, Jaitapur offre une configuration idéale. « Nous pensons sincèrement que

les conditions techniques sont très bonnes et les conditions économiques très correctes, confie Xavier Ursat, directeur exécutif chargé des nouveaux projets nucléaires. Si nous avions des doutes, nous n’irions pas, car nous ne voulons pas marier notre nom à un projet qui ne correspondrait pas à nos standards. » Le site se présente sous la forme d’une péninsule qui avance dans la mer, avec des falaises dessinant un plateau culminant à 25 mètres d’altitude. « L’accès à la mer est facile pour les prises d’eau destinées au refroidissement des réacteurs, et le site est classé en zone sismique modérée, ce qui est tout à fait compatible avec l’implantation de réacteurs EPR », affirme Xavier Ursat. En avril 2011, plusieurs défilés de riverains avaient tourné à l’émeute et un manifestant avait même été tué par la police. Depuis, l’Etat s’est approprié les terrains, en indemnisant les propriétaires à raison de 2,25 millions de roupies l’hectare (31 360 euros). « La plupart ont accepté cet argent parce qu’ils allaient nécessairement être expropriés, mais cela ne

signifie pas qu’ils ont retourné leur veste », indique Satyajit Chavan, avant d’énumérer les griefs de la population locale : les six mille pêcheurs de la région sont persuadés que le réchauffement de la mer par les circuits de refroidissement de la centrale représentera localement 6 à 8 degrés et détruira le patrimoine halieutique ; les cultivateurs de noix de cajou et de mangues de l’espèce Alphonso craignent pour leurs récoltes futures et pour la survie des forêts environnantes, où cohabitent 300 essences de plantes différentes et 150 espèces d’oiseaux, dont certaines en voie de disparition. Quant aux doutes que soulève toujours la technologie EPR en Inde, M. Lévy les balaie du revers de la main. « A Flamanville et à Taishan, en Chine, les EPR sont presque terminés et entreront en service dans un an ou deux, affirme le PDG d’EDF. Il aura fallu du temps, mais l’EPR est aujourd’hui le plus puissant et le plus sûr des réacteurs dans le monde. » p julien bouissou avec intérim


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L E S P E T I T E S E N T R E P R I S E S , U N E N J E U D E C A M PA G N E

Audition de François de Rugy, candidat de la primaire à gauche, devant les patrons réunis par la CPME, la Confédération des petites et moyennes entreprises, le 11 janvier, à Puteaux. ÉRIC PIERMONT/AFP

Le plaidoyer des candidats de gauche pour les PME Compte pénibilité, marchés publics, fiscalité : les petits patrons attendent de la stabilité et du pragmatisme

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tait-ce parce qu’ils pressentaient que l’auditoire serait moins acquis à leur cause qu’à celle de leurs concurrents de droite, reçus deux mois plus tôt ? Seuls cinq des sept candidats de la primaire à gauche ont fait le déplacement, mercredi 11 janvier à la Défense (Hauts-de-Seine), pour présenter leurs propositions aux patrons réunis par la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME, ex-CGPME). Le grand oral d’Arnaud Montebourg, Sylvia Pinel, Jean-Luc Bennahmias, François de Rugy et Manuel Valls devant ce parterre de chefs d’entreprise a duré deux heures. Benoît Hamon, en déplacement à Montpellier, et Vincent Peillon, qui

n’avait pas confirmé sa venue, manquaient à l’appel. Les patrons, pourtant, les attendaient de pied ferme. « Je voulais les voir en chair et en os, pour savoir s’ils sont authentiques, s’ils croient à ce qu’ils disent », explique Alexandre Gonzva, qui dirige le cabinet d’Ormane, une société de recouvrement de créances de dix personnes. « On sent un discours pro-PME chez certains candidats », apprécie Pierre Kuchly, le dirigeant d’ERA-SIB, une entreprise de robinetterie industrielle d’Argenteuil (Val-d’Oise). Et pour cause. S’ils ne constituent pas un électorat stratégique pour la gauche, les patrons de TPE-PME restent incontournables pour les candidats à la pri-

maire des 22 et 29 janvier. Les petites entreprises représentent en effet 98 % du tissu économique tricolore et emploient près d’un salarié sur deux. Entre intérêt et scepticisme « Les PME sont au cœur des préoccupations de ma politique de reconstruction industrielle », a lancé Arnaud Montebourg, quand Manuel Valls vantait ces entreprises qui « font la force de notre pays, car c’est là ou travaille l’immense majorité de nos concitoyens ». D’ailleurs, les petits patrons sont loin de tirer à boulets rouges sur la gauche. « Cette campagne est différente des précédentes : avec la politique de l’offre, François Hollande a fait tomber un dogme.

Si le gouvernement n’avait pas mis en place le pacte de responsabilité, la situation des entreprises serait beaucoup plus dramatique », admet François Asselin, le patron de la CPME, tout en plaidant pour « continuer dans l’élan de la politique de l’offre ». Comme en écho, M. Valls se lance dans une défense assumée du quinquennat Hollande. Il s’engage à « préserver la dynamique engagée », notamment avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, « qui n’a pas profité qu’aux grandes boîtes ». Sa proposition de stabilité des règles fiscales sur le quinquennat « vise en priorité les PME », assure-t-il, avant de défendre l’idée d’un « European Buy Act » (préférence

Jacques Schaffnit, chef de file des petits patrons derrière Montebourg « ce qui nous rassemble ? La défense des entreprises françaises. » Ils ne s’affichent pas encore en pleine lumière, mais certains figurent en bonne place dans les meetings d’Arnaud Montebourg. Une petite dizaine de patrons de PME-ETI (entreprises de taille intermédiaire) tricolores a rejoint le « cercle des entrepreneurs », un think tank constitué pour alimenter le programme économique du candidat à la primaire à gauche. Leur chef de file s’appelle Jacques Schaffnit. A 54 ans, il est à la tête de Radio Frequency Systems (RFS), une filiale d’AlcatelLucent, après avoir dirigé le sidérurgiste tricolore Ascométal. Il a aussi été vice-président de l’équipementier automobile Valeo et avait commencé sa carrière chez Hutchinson, une filiale de Total. Le patron et le candidat se sont connus lorsque ce dernier était ministre de l’économie : en mai 2014, Ascométal, en redressement judiciaire, avait été repris avec le soutien de l’Etat par un pool d’investisseurs européens – avant de connaître une réorganisation en profondeur et des suppressions de postes.

« Ce qui m’a plu, c’est la personnalité de M. Montebourg : il sait rassembler, il a une approche pragmatique des choses, bref les qualités d’un entrepreneur », dit M. Schaffnit. Il se revendique pourtant « apolitique » et insiste : « Nous sommes issus de sensibilités politiques différentes. Dans l’équipe, il y a même quelques fillonistes ! » « Choix patriotiques » Autour de lui, entre autres, Rémy Thannberger, ancien avocat qui a repris la société d’armement alsacienne Manurhin, François Moulias, patron de la chaîne de magasins de décoration Sia et ancien cogérant de Libération, ou Michel Piloquet, ami et trésorier de la campagne de M. Montebourg et président du promoteur immobilier Quanim. Mais aussi Jean-Marc Barki, membre du comité directeur de CroissancePlus et cofondateur de Sealock (colles industrielles), et le jeune Rami Zouaoui, membre de l’UDI, qui a fondé un réseau d’entrepreneurs (Linkstarters). Cette équipe éclectique se réunit une à deux fois par semaine, avec l’objectif de

soumettre au candidat des idées qui pourront être débattues « lors de la primaire et, nous l’espérons, pour l’élection présidentielle », indique M. Schaffnit. Les thèmes abordés ? L’accès au financement des PME, y compris de la part d’investisseurs étrangers, la compétitivité, les passerelles salariat-entrepreneuriat ou encore l’adaptation des outils numériques aux PME. « Le tissu industriel français n’est pas suffisamment mis en avant. En Allemagne, le secteur privé fait plus naturellement des choix patriotiques : il m’est arrivé de me voir discrètement retirer un appel d’offres que j’avais gagné auprès d’un constructeur automobile allemand pour qu’il soit donné à une PME locale », raconte le chef d’entreprise. Pas question, toutefois, de se voir réduits à des thèmes nationaux. « Nous travaillons dans le monde entier et ne voulons pas d’une France repliée sur elle-même. Nous sommes pour la mondialisation, mais pas telle qu’elle se fait aujourd’hui », martèle M. Schaffnit. Dans la droite ligne de son champion politique. p a. t.

Manuel Valls a assuré vouloir « préserver la dynamique engagée » sous le quinquennat Hollande européenne pour les marchés publics) pour les PME, et le rétablissement de la défiscalisation des heures supplémentaires. Dans la salle, l’auditoire oscille entre intérêt et scepticisme. Quand Arnaud Montebourg en appelle à « la mobilisation de l’ensemble des ressources de la nation » et en particulier « l’argent public », les petits patrons voient rouge. « L’argent public, c’est celui de nos impôts ! Ça fait quarante ans que l’Etat dépense plus qu’il ne gagne », s’étrangle M. Gonzva. L’ancien ministre de l’économie défend aussi l’idée d’attribuer 80 % des marchés publics, soit 80 milliards d’euros par an, aux PME implantées en France, contre moins de 20 % aujourd’hui. Il souhaite diriger 10 % des 1 500 milliards d’encours de l’assurancevie vers les entreprises, et créer « une grande banque des PME ». « On n’a pas déjà le PEA-PME et Bpifrance ? », raille Patrick Lautard, président d’Osea, une société de conseil pour les concessions automobiles. « Confier le monopole de la commande publique à l’Union des groupements d’achats publics [un établissement public qui gère 3 milliards d’euros de commande publique], c’est une bêtise : ils privilégient les entreprises nationales pour avoir moins d’interlocuteurs. Les PME n’en bénéficieront pas »,

estime Stéphanie Pauzat, président de Mil Eclair, une entreprise de propreté de Caen. Bien qu’ancienne ministre de l’artisanat, Sylvia Pinel a peiné à convaincre l’assemblée du bienfondé du compte pénibilité, considéré comme très complexe à mettre en œuvre – la CPME a d’ailleurs déposé fin décembre un recours devant le Conseil d’Etat. Les propos de Mme Pinel sur la réforme du bac professionnel et l’apprentissage, en renforçant le lien entre les entreprises et l’éducation nationale, ont été davantage appréciés. Les petits patrons ne sont guère sensibles au revenu universel prôné par M. Bennahmias, davantage aux propositions de M. de Rugy de baisser les cotisations familiales sur les salaires. Ils questionnent aussi la place grandissante faite aux négociations avec les syndicats dans la loi travail, arguant que les TPE-PME peinent à trouver des représentants syndicaux. « Ce texte est calibré pour les grandes entreprises », déplore Jean-Alain Margarit, président du Syndicat national des établissements d’accueil pour personnes âgées et à la tête d’une maison de retraite à Marseille. Tous de droite, les patrons ? « Je serais capable de voter pour quelqu’un de gauche s’il continue les baisses de charge des entreprises et rétablit la défiscalisation des heures supplémentaires », assure M. Kuchly. Quant à Emmanuel Macron, avec son volontarisme et son application à brouiller les codes gauche-droite, il ne laisse pas les petits patrons insensibles. Mais pas d’admiration béate pour autant : « Macron a davantage une vision de long terme. Mais nous, on vit à court ou moyen terme, pas à long terme », soupire M. Gonzva. p audrey tonnelier


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Le taux réduit de l’impôt sur les sociétés pour les PME contesté Le Conseil des prélèvements obligatoires propose de supprimer cet avantage fiscal accordé à certaines petites entreprises

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oilà un rapport qui va bousculer pas mal d’idées reçues en matière de fiscalité des entreprises. Et qui, pour le moins, va à contre-courant de la tendance observée lors de la discussion au Parlement de la loi de finances pour 2017, lorsque a été engagé un mouvement progressif de baisse de l’impôt sur les sociétés (IS) qui doit porter celui-ci de 33,3 % actuellement à 28 % en 2020. Toutes ? Non, car les petites et moyennes entreprises (PME), dont le chiffre d’affaires est inférieur à 7,63 millions d’euros et dont le capital est détenu à plus de 75 % par des personnes physiques sont, elles, taxées au taux de 15 % sur les premiers 38 120 euros de bénéfice. En 2014, 670 000 PME ont bénéficié de ce taux réduit. En outre, les députés ont décidé de l’étendre, à compter de 2019, aux entreprises réalisant jusqu’à 50 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est précisément la persistance – et même l’extension – de ce taux réduit, alors que s’amorce la baisse de l’IS, dont le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO), institution placée sous l’autorité de la Cour des comptes et de son premier président, Didier Migaud, juge « la justification économique loin d’être évidente ». Dans son rapport publié jeudi 12 janvier, le CPO plaide ni plus ni moins pour la suppression de ce taux réduit, institué en 2001 et dont le coût pour les finances publiques est estimé à 2,64 milliards d’euros en 2016. Jusqu’à présent, la caractérisation de l’IS se résumait à cette double assertion : « taux élevé, assiette mitée » et le taux réel d’imposition des PME est largement supérieur à celui des grandes entreprises. Pour le CPO, ces deux arguments sont de moins en moins avérés, sauf en ce qui concerne le taux élevé, qui pourrait, selon lui, être ramené au taux moyen de 25 % appliqué dans les principaux pays de l’Union européenne. Le taux nominal, porté progressivement de 50 % à 33,3 % au milieu des années 1980 en France, n’a pas évolué depuis, alors que les autres pays ont poursuivi le mouvement de baisse. Le produit

Pour le CPO, « la pertinence d’une différence d’imposition fondée sur la taille des entreprises est discutable »

L’écart d’imposition entre petites et grandes entreprises s’est resserré TAUX D’IMPOSITION IMPLICITE, EN % EN 2011

TAUX D’IMPOSITION EN 2015, EN %

EN 2014

TAUX NORMAL

25,7

MICROENTREPRISES

22,5 30,5

PME

ÉTATS-UNIS

15

FRANCE

15

TAUX RÉDUIT POUR LES PME

38,9 33,3 34

24,3

BELGIQUE

27,8 de l’IS, net des remboursements et dégrèvements, s’est élevé à 33,5 milliards d’euros en 2015. Un rendement finalement comparable à la moyenne européenne, malgré ce taux facial élevé, du fait en particulier que l’IS est utilisé comme « véhicule » de dispositifs de soutien aux entreprises comme le crédit d’impôt recherche (CIR, 5,3 milliards d’euros en 2015) ou le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE, 12,5 milliards d’euros en 2015). Il ne représente toutefois que 15,4 % des prélèvements obligatoires pesant sur les entreprises. Des arguments « datés » En ce qui concerne le « mitage » de l’assiette, une bonne partie des dispositifs qui contribuaient à réduire le champ des bénéfices imposables a été revue à la baisse ou supprimée au cours des cinq dernières années. Que ce soient le dispositif de déductibilité des intérêts d’emprunt, les mécanismes de report des déficits, les conditions d’exonération des plus-values de cession de titres, les avantages du régime d’intégration fiscale ou le régime préférentiel des revenus de la propriété intellectuelle. Ainsi, depuis les dernières études qui avaient été menées, notamment par la direction du Trésor, sur le taux réel d’IS acquitté par les entreprises selon leur catégorie de taille, les écarts se sont fortement resserrés. Quand, en 2011, les PME avaient un taux d’IS implicite de 30,5 % et les grandes entreprises de 20,6 % – soit près de 10 points d’écart –, ceux-ci ont été respectivement ramenés à 27,8 % et 23,5 % en 2014, soit un peu plus de 4 points d’écart. Une tendance

ÉTABLISSEMENTS DE TAILLE INTERMÉDIAIRE

ALLEMAGNE

Pas de taux réduit

ITALIE

Pas de taux réduit

30,2

24

24,6

ROYAUME-UNI

20,6

GRANDES ENTREPRISES

IRLANDE

23,5

Pas de taux réduit Pas de taux réduit

27,5 20

12,5

Le taux d’imposition implicite s’entend hors dégrèvements et remboursements ÉVOLUTION DU TAUX NORMAL D’IMPOSITION DES SOCIÉTÉS DE 1980 À 2015, EN % 60 50 40

Etats-Unis France

30

Allemagne

20

Royaume-Uni

10 0

1980

1985

1990

1995

2000

2005

2010

2015 SOURCE : CPO

qui devrait encore s’affirmer sur les deux dernières années. Aussi, pour le CPO, « la pertinence d’une différence d’imposition fondée sur la taille des entreprises est discutable ». Il juge « datés » les arguments généralement avancés en faveur d’un taux réduit pour les PME. En instaurant en 2001 cette différenciation, le législateur entendait soutenir le financement des PME. « Le contexte a changé », note le CPO, considérant que « l’outil fiscal n’apparaît pas le plus adapté pour soutenir l’accès au financement des entreprises ».

De plus, si ce taux réduit a permis de diminuer le montant d’IS acquitté par ces PME, il n’a pas favorisé l’émergence d’entreprises de taille intermédiaire (ETI). Jugement corroboré par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), selon laquelle « des taux réduits d’impôt sur les sociétés pour les petites entreprises ne semblent pas favoriser la croissance », car cela peut conduire à la « survie artificielle d’entreprises peu performantes ». Autre argument balayé par le rapport : celui de la moindre ren-

Le rapport note que « l’existence d’un taux réduit incite à des stratégies d’évitement de l’impôt »

tabilité des PME. « Le taux de marge des petites entreprises (…) est comparable, en 2012 et 2013, à celui des entreprises employant plus de 250 salariés », observe le CPO, et leur rentabilité financière nette est plus élevée que celle des ETI et des grandes entreprises depuis 2007. Enfin, ajoute le CPO, « l’existence d’un taux réduit incite à des stratégies d’évitement de l’impôt ». Il met en lumière un effet de seuil dans la distribution des entreprises selon le montant de leur bénéfice, avec un brusque ressaut à 38 000 euros, soit le niveau du taux réduit d’imposition pour les PME. « Cela suggère de façon manifeste l’existence de pratiques de “pilotage” du résultat imposable, voire d’organisation de groupes en entités de petite taille pouvant afficher un chiffre d’affaires et un bénéfice inférieurs au seuil d’imposition à 15 % », note le rapport. « Adaptation » Le Conseil conclut sans ambages à la nécessité de supprimer le taux réduit, dans le cadre d’une réforme d’ensemble visant à diminuer le taux de l’IS. En l’alignant sur un taux normal de 25 % – hypothèse privilégiée par le CPO, alors que la loi de finances prévoit de le ramener à 28 % en 2020 –, le surcroît de recettes serait de 1,47 milliard d’euros, selon le chiffrage figurant dans le rapport. Le propos du CPO, en effet, consiste bien à plaider pour une « adaptation » de l’impôt sur les sociétés. « Dans les années à venir, l’IS est sans doute l’un des grands impôts de notre système fiscal qui est appelé à évoluer le plus en profondeur, sous l’effet de facteurs multiples », conclut le rapport. La lutte contre l’évasion fiscale, la nécessaire convergence des assiettes engagée au sein de l’Union européenne, qui peine cependant à enrayer la dynamique de concurrence fiscale enclenchée depuis la fin des années 1990, doivent, estime le CPO, conduire la France à accélérer le mouvement de baisse de l’IS. Un thème qui figure au cœur du projet présidentiel de la droite. p patrick roger

Les entreprises du transport public s’inquiètent du programme Fillon Le candidat souhaite supprimer la participation des sociétés au financement du secteur, s’alarme Jean-Pierre Farandou, président de l’UTP

C

e n’est pas tout à fait un cri d’alarme, mais ça y ressemble. Jean-Pierre Farandou, président de l’Union des transports publics et ferroviaire (UTP), le syndicat professionnel des entreprises du transport urbain et du chemin de fer, souhaite interpeller les candidats à l’élection présidentielle, afin de leur faire prendre conscience des bouleversements et des risques que court aujourd’hui le secteur de la mobilité collective. A la veille de la cérémonie des vœux pour 2017 de l’UTP, programmée jeudi 12 janvier, celui qui est aussi président de Keolis, filiale de la SNCF et l’un des leaders mondiaux des opérateurs de transport, a accordé un entretien au Monde. « Hélas, les transports, ça n’est pas une cause qui retient l’attention des candidats à l’élection présidentielle, regrette JeanPierre Farandou. C’est dommage, car la mobilité collective est liée à des thèmes majeurs du débat public : la transition énergétique, le développement des territoires, la santé et bien sûr l’emploi. Notre secteur fait travailler 500 000 per-

sonnes dans des activités très variées, non délocalisables et où il y a aussi de la place pour des personnes peu qualifiées. » Non seulement le transport n’est pas une tête de chapitre dans les projets des candidats. Mais les patrons du transport urbain ont aussi repéré, cachée au cœur du programme de François Fillon, la proposition de supprimer le « versement transport », cette contribution payée par les entreprises de plus de onze salariés permettant de financer les transports en commun. « Chiffre d’affaires menacé » « Ce serait une catastrophe si ce dispositif venait à disparaître déclare M. Farandou. C’est une source indispensable à l’équilibre du secteur. Il rapporte 7,5 milliards d’euros par an. Il est impossible de se passer d’une telle somme du jour au lendemain. Si on enlève ces 7,5 milliards d’euros au transport public en France, l’offre va être réduite d’un tiers. En plus, le versement transport est consacré à l’investissement. Il revient donc à l’économie. C’est grâce à lui que les

grandes villes françaises sont dotées de réseaux collectifs performants, reconnus partout en Europe et dans le monde. » Les acteurs du transport public se souviennent, non sans frémir, que le seul passage du seuil déclenchant ce « versement transport » de neuf salariés à onze salariés, en 2015, a failli faire perdre 500 millions d’euros par an au secteur (le manque à gagner a été finalement compensé par l’Etat). Cette mesure, passée par amendement en quelques minutes lors d’une séance nocturne au Parlement, est d’ailleurs à l’origine de l’une des trois principales demandes de l’UTP au prochain président de la République. « Nous souhaitons qu’avant de décider à l’Assemblée telle ou telle disposition fiscale ou réglementaire, on fasse une étude d’impact auprès des acteurs du secteur. Nous nous engageons à la réaliser en un mois. Après, les politiques et les parlementaires décideront. Ce sont eux qui font la loi. » M. Farandou s’inquiète aussi d’une situation « paradoxale » où, malgré les besoins accrus de mo-

« Si on enlève ces 7,5 milliards d’euros au transport public en France, l’offre va être réduite d’un tiers » JEAN-PIERRE FARANDOU

président de l’UTP

bilité des citoyens, les entreprises qui la mettent en œuvre sont pris en tenaille entre de nouveaux concurrents, surtout issus de l’économie numérique (Uber, Blablacar, Google, cars Macron), et des contraintes financières de plus en plus sévères. « Confrontées à des problèmes de financement public, des collectivités envisagent sérieusement d’ajuster l’offre de transports en commun. Si cette tendance devait prendre de l’ampleur, le chiffre d’affaires de nos entreprises serait menacé », prévient M. Farandou avant de lister la succession de

mauvaises nouvelles législatives et réglementaires qui a touché la profession. « La réduction des dotations de l’Etat aux collectivités, qui atteint 11 milliards d’euros en trois ans, concerne en partie le secteur du transport public. L’augmentation de la TVA sur le transport de voyageurs, qui est passée de 5,5 % à 7 % en 2012 puis de 7 % à 10 % en 2014, représente un prélèvement de l’Etat de 300 millions d’euros par an sur le secteur. Enfin l’arrêt de l’écotaxe fut une très mauvaise nouvelle, puisqu’elle était censée générer plus d’un milliard d’euros par an qui serait venu financer l’investissement dans le transport en commun. » « Un service essentiel » Ce constat amène aux autres propositions formulées au futur président de la République par l’UTP. « Elles permettront de voir tout de suite s’il y a une réelle volonté d’aider la mobilité publique ou pas. La première, c’est de créer un vrai ministère à part entière dela mobilité et des infrastructures. Je rappelle qu’aujourd’hui, le

transport, c’est un secrétariat d’Etat. Nous souhaitons que ce ministère de plein exercice ait un rôle protocolaire satisfaisant dans la hiérarchie du gouvernement. » « La deuxième décision que nous proposons, c’est de revenir au taux de TVA de 5,5 %, ce qui rendrait 300 millions d’euros de financement au secteur par an. Cela reviendrait à considérer le transport public pour ce qu’il est : un service essentiel. Normalement, les besoins primaires ne sont pas taxés plus que 5,5 %. En Grande-Bretagne, pays de tradition libérale, la TVA sur le transport de voyageurs est à zéro. » En lançant ces propositions, l’UTP espère une prise de conscience des candidats sur ces questions de transport et de mobilité. Depuis plusieurs mois, le syndicat professionnel anime avec d’autres associations des Etats généraux de la mobilité durable, également dans ce but. Leurs conclusions seront dévoilées le 7 mars au Sénat, précisément deux mois avant l’élection du nouveau président. p éric béziat


6 | économie & entreprise F I N AN C E

La Chine enquête sur le bitcoin La banque centrale chinoise a annoncé avoir lancé des enquêtes sur les platesformes d’échanges de bitcoins, laissant augurer des contrôles durcis et provoquant une chute de 15 % de la monnaie virtuelle, mercredi 11 janvier. L’objectif de l’institution était d’examiner le respect des règles sur les échanges de devises, le blanchiment d’argent et les risques financiers, a expliqué l’institution, alors que 98 % des échanges sur le bitcoin passent par les plates-formes chinoises. – (AFP.)

Le sauvetage des banques espagnoles a coûté 61 milliards d’euros En Espagne, le sauvetage des banques, laminées par l’explosion d’une bulle immobilière à la fin des années 2000 (la période prise en compte débute en 2009), a coûté près de 61 milliards d’euros au contribuable espagnol, selon une estimation provisoire publiée par la Cour des comptes, mercredi 11 janvier.

0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Les défis d’une Allemagne florissante Le pays a enregistré une vive croissance en 2016, mais doit investir davantage berlin - correspondance

U

ne chose est sûre : si Angela Merkel s’apprête à se lancer dans une campagne électorale difficile, ce ne sera pas à cause de son bilan économique. Onze ans après sa prise de fonctions comme chancelière, l’Allemagne affiche une vigueur à faire pâlir la plupart de ses voisins. Selon les chiffres publiés jeudi 12 janvier par l’institut de statistiques Destatis, l’économie du pays a progressé de 1,9 % en 2016, conformément aux prévisions des analystes. C’est la plus forte progression depuis 2011. Pour la dirigeante, tous les indicateurs sont au vert. Après un léger ralentissement au troisième trimestre, la machine allemande est fortement repartie en fin d’année grâce à une hausse des commandes industrielles. Le mois de novembre a offert un nouveau record sur le plan du

commerce extérieur : les exportations ont bondi de 5,6 % par rapport au mois de novembre 2015, à 108,8 milliards d’euros de biens et services livrés à l’étranger ; les importations ont progressé de 4,5 % sur la même période, permettant au pays d’afficher une impressionnante progression de l’excédent de la balance commerciale à 22,6 milliards d’euros, contre 20,5 il y a un an.

Le nombre d’actifs ayant un emploi a battu un nouveau record, et les salaires ont connu une hausse nette de 1,9 % l’an dernier

Immobilier en plein essor Même si elle s’en inquiète, l’Allemagne n’a pas encore été affectée par les nuages qui obscurcissent le ciel du libre-échange. Ni le Brexit ni l’élection de Donald Trump n’ont pour l’instant pénalisé les carnets de commandes du made in Germany. Et le « dieselgate » n’a eu que peu de répercussions sur l’industrie automobile, si cruciale outre-Rhin. En 2016, Volkswagen a enregistré une progression de ses ventes de 3,8 %, à 10,3 millions de véhicules livrés,

et Mercedes a pour la première fois vendu plus de 2 millions de véhicules dans le monde, après une progression de plus de 11 % par rapport à l’année précédente. Sur le plan intérieur, l’activité a notamment été stimulée par un marché immobilier en plein essor. Deux éléments y concourent : l’arrivée des réfugiés (260 000 en 2016 après 890 000 en 2015) et l’urbanisation croissante de l’Allemagne, qui voit ses villages se dépeupler et ses métropoles se den-

sifier rapidement. Le secteur de la construction, fort d’un carnet de commandes au plus haut depuis 1995, attend pour 2017 une progression de son chiffre d’affaires de 5 %, à 112,2 milliards d’euros. Si les Allemands sont plus nombreux qu’avant à acheter leur logement, cela tient aussi à l’évolution de leur pouvoir d’achat. La consommation intérieure a été un important relais pour la croissance allemande en 2016. L’introduction du salaire minimum, début 2015, n’a pas affecté la création d’emplois. Le chômage évolue actuellement à son plus faible niveau depuis la réunification et la population active ayant un emploi a battu un nouveau record, à 43,7 millions. En 2017, la Fédération des industriels allemands (BDI) table sur la création de 500 000 emplois. Surtout, les salariés ont vu leur rémunération augmenter. Corollaire du chômage faible, les syndicats ont pu négocier de confortables augmentations des salaires. Avec une hausse nette de 1,9 % (après déduction de l’inflation) l’an dernier, les salariés bénéficient d’une augmentation qui dépasse celle de la productivité (+ 1 %). Même les travailleurs non couverts par une convention collective ont vu leur rémunération augmenter de 2,3 %, a calculé l’Institut WSI de la Hans-Böckler-Stiftung, proche des syndicats. Cette évolution n’est pas sans inquiéter le patronat, qui voit se réduire ses capacités d’investissement.

Conséquence de la bonne santé de l’économie : les caisses sont pleines. Comment utiliser cet argent ? La question divise fortement les partis en cette année électorale, et la tentation est grande de satisfaire les groupes d’électeurs les plus influents, comme les retraités. Ceux-ci se montrent très soucieux du respect de l’équilibre budgétaire et de la réduction de la dette. Or, préviennent plusieurs experts, une Allemagne vieillissante et satisfaite d’elle-même prend le risque de ne pas investir suffisamment dans l’avenir ou de ne pas effectuer les réformes nécessaires. Certains éléments ont en effet de quoi inquiéter les jeunes générations : à cause du niveau trop faible d’investissement des communes, les routes et les écoles sont en très mauvais état. Selon l’enquête PISA, l’Allemagne a vu ses performances scolaires baisser en 2015, alors qu’elle était en progression jusqu’en 2012. Une enquête de l’Institut ZEW parue début janvier relève une perte de compétitivité de l’Allemagne en Europe. Et dans son analyse sur l’Allemagne, l’OCDE dresse elle aussi un diagnostic sévère : malgré sa bonne santé économique, le pays n’a pas effectué les réformes nécessaires, notamment fiscales, et le pays est très en retard sur l’Internet à très haut débit. Pour Patrick Artus, de Natixis, l’Allemagne a « mangé » ses progrès de la période Schröder. p cécile boutelet

Airbus a dépassé ses objectifs en 2016 Sur fond de baisse des commandes, l’avionneur européen a livré 688 appareils suite de la première page

S Étude réalisée par 20 Minutes en partenariat avec l’Institut OpinionWay

ur le terrain des livraisons, l’avionneur européen n’a donc pas encore rattrapé son grand rival, Boeing. Il y a quelques mois, M. Brégier avait confié que le groupe devrait dépasser le constructeur américain en 2019. Une date importante pour Airbus, car c’est au moment de la livraison que les constructeurs sont payés par leurs clients. En revanche, l’européen est toujours largement leader en termes de prises de commandes, avec un total de 731, contre 668 au constructeur américain. En 2016, Airbus a gonflé un peu plus un carnet de commandes déjà bien fourni. Ce dernier se monte à 6 874 appareils en commande valorisés plus de 1 000 milliards de dollars (plus de 949 milliards d’euros), a indiqué M. Brégier. Soit plus de huit années de production assurées. Toutefois, à l’instar d’Airbus, Boeing ne s’alarme pas. Il doit encore construire 5 715 appareils, soit également plus de huit années de production. Airbus ne « se veut pas inquiet ». Selon les deux rivaux, les compagnies ne se précipitent plus pour conclure des contrats géants car les délais de livraison s’allongent d’année en année. Aux dires d’Airbus, les nouveaux clients devront patienter une dizaine d’années en moyenne avant d’être livrés.

#moijeune

avec vous

Augmenter les cadences « L’année 2016 n’a pas été facile », a dû reconnaître M. Brégier, alors que l’avionneur n’a pas été épargné par les problèmes techniques et les retards. La mise au point des moteurs Pratt & Whitney, qui doivent propulser une partie de la future flotte d’A320neo, a connu

quelques ratés. De même, l’équipement des cabines du long-courrier A350 a souffert des retards du français Zodiac. Au second semestre de 2016, Airbus a été conduit à pousser les feux pour tenir ses prévisions. L’avionneur européen avait annoncé la production de cinquante exemplaires de l’A350. Il n’aura échoué que d’un souffle avec quarante-neuf long-courriers livrés. Sans surprise, ce sont les mono-couloirs de la famille des A320 qui ont fourni le gros des livraisons. L’an passé, cinq cent quarante-cinq A320 ont été remis à leurs clients. Sur le segment de marché des moyencourriers, Airbus détient près de 60 % de part de marché. A l’avenir, comme le dit Airbus, « la priorité n’est pas de prendre des commandes ». En pratique, l’objectif des deux concurrents est de tenir et d’augmenter leurs cadences de production. En 2017, le patron du constructeur européen prévoit « plus de 700 livraisons », et notamment près de 200 exemplaires de son nouveau best-seller l’A320 Neo, une version remotorisée et moins gourmande en carburant du moyen-courrier. En 2019, le constructeur de Toulouse compte sortir chaque mois de ses chaînes dix exemplaires d’A350 et soixante A320. A ce rythme, Airbus envisage de livrer en 2020 autour de neuf cents avions par an. Il n’empêche, cette baisse des prises de commandes pourrait annoncer un Salon du Bourget, attendu en juin, moins fastueux que les éditions précédentes. L’été prochain, les contrats géants devraient se faire rares. Surtout si les cours du pétrole poursuivent leur remontée. p guy dutheil


MÉDIAS&PIXELS | 7

0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

L’héritier de Samsung soupçonné de corruption Lee Jae-yong, vice-président du groupe coréen, est rattrapé par le scandale Park Geun-Hye

L’

audition comme suspect par le parquet de Séoul de Lee Jaeyong (connu sous le diminutif Jae Y. Lee), vice-président du groupe Samsung, donne une dimension nouvelle au scandale qui a conduit à la destitution de la présidente Park Geun-hye par l’Assemblée nationale. Samsung est en effet le premier chaebol (conglomérat) sud-coréen. La mise en cause de son plus haut dirigeant, fils du président Lee Kunhee, en retrait pour des raisons de santé, témoigne de l’ampleur d’une affaire de corruption qui déstabilise le pays. La mise en cause de Lee Jaeyong, 48 ans, aura des conséquences à la fois sur le groupe puisqu’elle compromet ses chances de succéder à son père conformément au népotisme en cours dans les chaebol, mais aussi sur la procédure de destitution de la présidente Park examinée par la Cour suprême qui doit d’ici à juin confirmer ou invalider la décision de l’Assemblée nationale. M. Lee est soupçonné d’avoir versé plusieurs millions de dollars aux deux fondations contrôlées par la confidente et éminence grise de la présidente, Mme Choi Soon-sil. En décembre, il avait déclaré devant l’Assemblée nationale que ces donations n’avaient pas été volontaires, laissant entendre que le groupe avait été victime d’extorsion. Selon le procureur spécial chargé de l’af-

Samsung a été le plus généreux contributeur des fondations de Mme Choi, l’éminence grise de la présidente Park faire, cité par la presse, « il existe des preuves que M. Lee a bien reçu une demande de la présidente Park et qu’il a donné l’ordre à des filiales de Samsung de verser les contributions demandées ». Le parquet a enjoint à l’Assemblée nationale de déposer une plainte pour faux témoignage à l’encontre de M. Lee. Généreux contributeur En novembre, le procureur a accusé Mme Choi d’extorsion auprès de 53 grandes entreprises, dont Samsung, pour un montant de 69 millions de dollars en faveur de ses deux fondations et il a conclu à la complicité de la présidente Park dans ces affaires. Dans l’acte de destitution, l’Assemblée nationale a estimé que ces donations avaient été faites avec l’espoir de contreparties politiques et relevaient par conséquent de la corruption. Le groupe Samsung a été le plus généreux contributeur des fonda-

tions de Mme Choi (17 millions de dollars, soit 15,9 millions d’euros). Il a en outre versé 18 millions en soutien à une entreprise d’activités sportives en Allemagne gérée par Mme Choi pour former des cavaliers et offert à sa fille un pursang de 850 000 dollars. Le parquet enquête sur la contrepartie de ces contributions : il cherche à établir si les sommes versées par Samsung ont favorisé un arbitrage en faveur du groupe dans la fusion controversée de deux de ses filiales (Cheil Industries Inc. et Samsung C & T Corp.) rendu en 2015 par le principal fonds de pension sud-coréen dépendant du gouvernement. Son président, Moon Hyung-pyo, a été arrêté en décembre après avoir avoué qu’il avait effectivement exercé des pressions afin de favoriser Samsung. La nouvelle entreprise, devenue Samsung C & T, est l’actionnaire majoritaire de Samsung Electronics.

La collusion entre les chaebol et le monde politique n’est pas un phénomène nouveau : elle remonte à la dictature de Park Chung-hee (1961-1979), père de la présidente destituée, qui avait fait des conglomérats les instruments de son dirigisme économique. Puissants, ils ont depuis toujours « acheté » les faveurs des dirigeants politiques (par des contributions directes ou par le biais de fondations). Les gouvernements de centre gauche de Kim Dae-jung (1998-2003) et Roh Moo-hyun (2003-2008) n’ont jamais pu mettre fin à ces pratiques. Ce qui est nouveau dans cette affaire, c’est la réaction populaire. Colère populaire Le scandale dans lequel est impliquée la présidente Park a déclenché une colère populaire d’une ampleur encore jamais vue. La mise en cause du plus haut dirigeant de Samsung, quelques jours après la levée de bouclier

déclenchée dans l’opinion par le rappel par le Japon de son ambassadeur pour protester contre l’érection devant son consulat à Busan d’une statue à la mémoire des « femmes de réconfort » (Asiatiques contraintes à se prostituer pour l’armée impériale), exacerbe les tensions. Au cours de la dernière manifestation exigeant le départ de Mme Park, samedi, un moine bouddhiste de 64 ans s’est immolé par le feu en protestation contre l’accord de 2015 entre la Corée et le Japon qui devait mettre un terme à ce contentieux entre les deux pays. Avec un gouvernement impuissant (le premier ministre exerce par intérim les fonctions de chef de l’Etat), des partis politiques qui se déchirent et une opinion outragée par l’étendue du scandale que confirment les soupçons pesant sur le patron de Samsung, la Corée du Sud s’enfonce dans les turbulences. p philippe pons

V

alexandre piquard

MARS 1938 Création de Samsung, qui signifie « 3 étoiles », à Daegu, en Corée. A l’origine, le groupe exporte du poisson séché, des légumes et des fruits vers la Mandchourie et vers Pékin.

OCTOBRE 2016 Après avoir rappelé près de 2,5 millions de téléphones aux batteries défectueuses, le géant coréen est contraint d’arrêter la production du Galaxy Note 7.

DÉCEMBRE 2016 Samsung affiche un chiffre d’affaires trimestriel de 41,1 milliards de dollars, en baisse de 7,6 % par rapport à la même période de 2015.

DÈS VENDREDI EN KIOSQUE

Elkabbach, patrimoine commun de Bolloré et Lagardère ous avez été beaucoup viré, et à chaque fois vous êtes revenu », avait lancé tout en ironie François Hollande à Jean-Pierre Elkabbach, lors de la remise de sa Légion d’honneur le 19 novembre 2015. Celui qui était alors encore un possible futur président-candidat ne croyait pas si bien dire. La voix quasi éternelle d’Europe 1, qui s’est vu retirer le 12 décembre 2016 l’interview politique de la matinale de la station, vient de retrouver une place chez i-Télé, comme l’a officialisé le groupe Canal+, mercredi 11 janvier. Preuve que son profil est hors norme, le transfert de M. Elkabbach a suscité deux communiqués, l’un de Canal+, l’autre du groupe Lagardère. Laconiques, ces textes donnent toutefois des indications sur la situation au sein des deux groupes. « Jean-Pierre Elkabbach rejoint i-Télé pour le lancement prochain de CNews. Il assurera des interviews politiques et de grands entretiens. » Exsangue après le départ de 98 salariés sur 180 et une grève historique à l’automne, la chaîne d’information doit en effet se rebaptiser et changer de grille dans les prochaines semaines. Le recrutement d’un intervieweur de 79 ans, mis à l’écart d’une case très exposée chez un concurrent, illustre la stratégie du groupe : tenter de relancer des figures qui ont déjà connu une longue carrière, afin de jouer la carte du talk-show dans l’univers ultra-concurrentiel des chaînes d’inL’INTERVIEWEUR formation. M. Elkabbach rejoindra DE 79 ANS REJOINDRA l’animateur Jean-Marc Morandini, voire, si les discussions aboutissent, L’ANIMATEUR JEANPatrick Poivre d’Arvor ou Rachid Arhab, ancien conseiller du Conseil MARC MORANDINI supérieur de l’audiovisuel. Le communiqué précise, fait peu SUR I-TÉLÉ courant, que M. Elkabbach « est également nommé conseiller auprès de la direction générale du groupe Vivendi-Canal + pour son développement ». On peut toutefois se demander si cette fonction, auprès d’un Vincent Bolloré déjà flanqué de conseillers, sera réellement opérationnelle ou s’il s’agit surtout d’une marque d’estime envers le vétéran de l’audiovisuel. Dans le communiqué de Lagardère, on apprend – fait encore plus inédit – qu’« Arnaud Lagardère a décidé, en accord avec Vincent Bolloré, président du conseil de surveillance de Vivendi, de reconduire Jean-Pierre Elkabbach dans sa mission de conseiller pour les médias du groupe Lagardère ». Certains exégètes y verront le signe qu’Arnaud Lagardère, après avoir laissé le patron de la branche médias Denis Olivennes mettre à l’écart de la matinale un « JPE » furieux de ce mauvais coup, souhaite simplement montrer que l’intervieweur, actif depuis l’époque de son père Jean-Luc, n’est pas en disgrâce. D’autres voudront y voir le signal que l’actionnaire souhaite se mêler d’Europe 1 et des médias et mettre sous pression M. Olivennes, confronté à des mauvais résultats d’audience. Surtout, on lira dans ce court texte la concorde affichée entre MM. Bolloré et Lagardère, patrons de deux groupes de médias familiaux. Avec, en trait d’union, l’inoxydable Elkabbach. p

LES DATES

LEMONDE.FR/M-LE-MAG


GOUTAL AGENCE TÉ


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DOSSIER v Que fait l’histoire globale à la nation ? v Autour de la parution d’« Histoire mondiale de la France », sous la direction de Patrick Boucheron, et de « L’Histoire de France vue d’ailleurs », dirigé par Jean-Noël Jeanneney et Jeanne Guérout

Lorrie Moore dissout les liens du mariage

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Dans les nouvelles de « Merci pour l’invitation », l’écrivaine américaine met en scène les hauts et, surtout, les bas de la vie de couple, avec une réjouissante intensité

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florence noiville

C’

est une bonne surprise de l’année. Il y a, si l’on peut dire, du nouveau dans la nouvelle. Alors qu’on croyait ce genre méprisé des lecteurs et boudé par les éditeurs (ou l’inverse), le voici qui s’impose. En force. Pas moins de trois recueils importants en cette rentrée de janvier : celui de l’Américaine Lucia Berlin, que l’on redécouvre à travers son Manuel des femmes de ménage (Grasset, voir « Le Monde des livres » du 6 janvier), celui de l’Argentine Mariana Enriquez, déjà très remarquée à l’étranger avec Ce que nous avons perdu dans le feu (Le Sous-Sol, 240 p., 19 €), et ce Merci pour l’invitation, de Lorrie Moore – une Américaine elle aussi, quoique pas « nouvelle » puisqu’elle en publie (des nouvelles), et souvent dans le prestigieux New Yorker, depuis 1985. Trois recueils, trois femmes ? Certain(e)s iront jusqu’à dire que ce n’est pas un hasard. Qu’on écrit court quand on n’a pas le temps matériel de « faire plus long ». Moore, elle, parle d’une autre forme d’urgence. D’une « connexion compulsive entre le cerveau et la main ». Un flux de mots « glisse le long du bras » tel un courant électrique. Au moment où il arrive dans les doigts, il faut, vite, capter son énergie. En « faire de l’art », avant qu’il ne remonte. Sinon, trop tard. La raison le censurera. Il n’en restera rien. Saisir ce qui est là, palpite et fuit : Moore fait ça comme personne. Elle a beau porter le nom d’un sculpteur anglais – Henri Moore, qui polissait ses bronzes comme elle ses phrases –, c’est plutôt à Calder que ses structures font penser. Une histoire centrale en entraîne d’autres qui gravitent autour. Comme de petits morceaux de métal légers et miroitants.

On lit ces huit nouvelles avec un perpétuel sourire en coin. D’accord, couple égale fiasco. Mais que se passe-t-il ensuite ? Ensuite, tout va de mal en pis, bien sûr Quant à ses thèmes, ce sont toujours à peu près les mêmes depuis le début – depuis qu’Alison Lurie l’a remarquée dans son cours de creative writing, à l’université Cornell (New York), dans les années 1980. L’amour. De l’autre, de soi. Les attachements hasardeux, les conventions as-

LITTÉRATURE Didier Decoin, Carole Fives, Jean Hegland, Donal Ryan, Michel Jullien, Anne Tyler

MOTS DE PASSE v Daniel Pennac s’offre un coup de jeune avec « Le Cas Malaussène » v Les mots-clés de la saga

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HISTOIRE D’UN LIVRE « Née contente à Oraibi », de Bérengère Cournut

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CHRONIQUES v LE FEUILLETON

Eric Chevillard admire les lauriers de Marc Lambron

Lorrie Moore, 2009. ALEC SOTH/MAGNUM PHOTOS

phyxiantes, les générations en lutte, les couples en déroute, les amants décevants, les jonglages malheureux… Ouvrons au hasard… La Passerelle, par exemple (Editions de l’Olivier, 2010). « Sur les photos de mariage, ils sont en blanc, ils se détachent sur le fond gris sale des arbres. Ils ont des sourires placides. La bouche du père de la mariée est une petite barre horizontale. Je ne sais pas qui a pris ces photos. Je suis presque sûre qu’elles mentent, que la vérité n’apparaît qu’à travers des omissions, des références obliques, des indices tels que les chaussures ou les arbres. Mais elles disent malgré tout la vérité, de cette façon bien particulière qu’ont les mensonges de dire la vérité. » La nouvelle qui donne son titre au recueil pourrait être la suite de ce passage. L’union n’a pas duré. Ils se sont séparés et elle se remarie. Elle, c’est Maria, une jolie Brésilienne remuante. Elle épouse un fermier, le deuxième. « Un deuxième fermier dans une deuxième ferme. » Toujours les mêmes erreurs. Mais, cette fois, l’ex est convié. Les mariés l’ont embauché pour la musique. « Et tandis que les invités se promenaient un verre de vin en

plastique à la main, il interprétait une version mélancolique d’I Want You Back. A ce détail près qu’il ne donnait pas l’impression de vouloir récupérer Maria. Il souriait à tout le monde, visiblement heureux de participer à ce nouveau départ. L’attraction, c’était lui. Il portait un T-shirt avec l’inscription : “Merci pour l’invitation”. » « C’était remarquablement optimiste et presque beau », fait dire Lorrie Moore à l’un de ses personnages. On attend une pique perfide. Façon Ambrose Bierce (« L’amour est une folie passagère que seul le mariage peut guérir »). Mais c’est plutôt Stevenson qui vient sous sa plume : « Le mariage est une seule longue conversation. » Sauf que, « Stevenson étant mort à l’âge de 44 ans, il ignorait à quel point la conversation pouvait durer ». On lit ces huit nouvelles avec un perpétuel sourire en coin. D’accord, couple égale fiasco. Mais que se passe-t-il ensuite ? Ensuite, tout va de mal en pis, bien sûr. Les personnages de Moore sont si pitoyables ou mal à l’aise, leurs comportements si absurdes, qu’ils en deviennent attendrissants. L’un d’eux se rebelle. Il brûle son smoking de mariage dans le

Cahier du « Monde » No 22395 daté Vendredi 13 janvier 2017 - Ne peut être vendu séparément

jardin, avec un briquet jetable au bout d’une perche, et s’étonne : « C’est incroyable ce qu’il a vite pris feu, le salaud ! » D’autres s’accrochent à la relation « comme ces bébés singes à qui on présente une mère faite de fil de fer » et qui, faute de mieux, s’attachent à cette « femme-cintre » parce qu’ils ne connaissent rien d’autre. Quant à ceux qui divorcent, ils trimballent leurs enfants entre deux domiciles « avec un empressement et des gestes si stéréotypés qu’ils font penser à un échange d’otages ». Humour, tension, concentration. Lorsque le flux des mots glisse le long de son bras, Lorrie Moore est happée. « Je peux plancher une nuit entière sur une nouvelle, explique-t-elle. J’ai besoin de douze heures d’affilée. » Douze heures pour ne rien lâcher – et surtout pas son lecteur –, jusqu’au point final. p merci pour l’invitation (Bark), de Lorrie Moore, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laetitia Devaux, L’Olivier, 240 p., 21 €.

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RENCONTRE Mathieu Belezi, l’art de l’embardée. L’écrivain signe « Le Pas suspendu de la révolte »


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Un courant d’air frais sur l’histoire de France Deux ouvrages rompent avec un « roman national » renfermé sur lui-même en décentrant le regard. L’un en invitant des chercheurs étrangers à écrire l’histoire du pays, l’autre en montrant combien celui-ci doit au monde qui l’entoure

julie clarini

C’

est un peu comme aller prendre l’air du large. Ça fait un bien fou. Vous partez avec une mauvaise fluxion, un vieux manuel d’histoire mal digéré, et vous revenez électrisé par le grand vent : le hasard veut que les deux histoires de France qui sont

proposées cette saison fassent sur le lecteur ce même effet. Les portes et les fenêtres battent ; chaque page est une goulée d’oxygène. Une odeur française de renfermé (certains ont pu dire, en leur temps, de moisi) se dissipe. Dans le premier des deux ouvrages, L’Histoire de France vue d’ailleurs, dirigé par Jeanne Guérout et Jean-Noël Jeanneney, l’idée est toute simple : demander à des chercheurs étrangers (et non des moindres : Gerd Krumeich, Robert Tombs, Robert Paxton…) de choisir une date célèbre de l’histoire de France et de faire un court récit de l’événement auquel elle renvoie. Inévitablement, le fait de ne pas avoir été sur les bancs de l’école française produit un léger décalage. En fonction des personnalités et des choix narratifs, les séquences sont plus ou moins étonnantes : 800, le couronnement de Charlemagne (qui lui offre sa postérité de prince parfait au XVIIIe siècle) ; 1515, Marignan (une victoire esthétique avant que militaire) ; 1954, la chute de Dien Bien Phu (conséquence lointaine de l’invasion japonaise)… Dépourvue d’index, cette histoire-là, toute stimulante qu’elle soit, n’a pas tout à fait la même ambition qu’Histoire mondiale de la France. Ou disons qu’Histoire mondiale de la France, dirigé par Patrick Boucheron (chroniqueur du « Monde des livres »), qui rassemble 120 historiens et historiennes, est – comme le fut l’Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009), également sous

la direction de Patrick Boucheron – un projet collectif, une somme savante et un jalon historiographique. Une pierre, aussi, dans le jardin de ceux qui veulent découper des frontières et des généalogies toujours plus nettes. Le titre et son paradoxe, l’« histoire mondiale » du pays, sonnent comme une réponse aux simplifications du « roman national ». Loin d’un destin s’écrivant, de Clovis au général de Gaulle, dans une guerre constante contre l’extérieur, la nation se fabrique ici dans les courants d’air (et d’idées) : quelque chose de la France naît dans la tornade d’un monde battu par les migra-

Ancien et Nouveau Monde, transformations croisées L’OUVRAGE de Samir Boumediene, d’une très belle facture et magnifiquement illustré, prend résolument position dans les débats actuels sur la signification et les modalités de l’expansion européenne à l’époque moderne. Par le biais d’une histoire de la « colonisation du savoir », il entreprend d’analyser la façon dont les Européens se sont progressivement appropriés les plantes médicinales du continent américain, à la recherche des substances guérisseuses au cœur des espèces vénéneuses. Car rien ne prédestinait le quinquina plutôt que le peyotl à entrer dans la composition de l’une des cures les plus efficaces de l’Ancien Monde. Que la première soit devenue le principal remède contre la malaria et que le second soit

demeuré une drogue peu consommée en dehors de l’Amérique relève d’un processus complexe que l’historien, chercheur au CNRS, analyse avec beaucoup de finesse. Le balancement constant entre les deux côtés de l’Atlantique révèle combien le processus a transformé en parallèle les deux parties du monde. Aux « Indes » commence un travail d’enquête auprès des guérisseurs et des habitants, puis de traduction et d’adaptation. En Europe, on expérimente – le gaïac contre la syphilis ou le quinquina contre les fièvres – avant que les traités savants n’opèrent la légitimation des poisons, sous le contrôle de l’Eglise. Mais le processus n’est pas sans effet dans le Nouveau Monde, au moment où les maladies des conquérants déciment les populations. Les corps, les

langues, les « manières de vivre », les rapports à l’espace, les plantes ellesmêmes : tous se transforment à son tour, malgré les résistances et les efforts de dissimulation pour préserver les usages comme les conceptions du monde. A distance d’une histoire des circulations, des contacts et des transferts, c’est plutôt celle de l’« envie simultanée de s’approprier et d’extirper, de sauvegarder et de détruire » qui est menée ici, pour analyser le projet de conquête des territoires, des hommes et de leurs connaissances. p claire judde de larivière la colonisation du savoir. une histoire des plantes médicinales du « nouveau monde » (1492-1750), de Samir Boumediene, Des mondes à faire, 480 p., 24 €.

tions, les invasions, les explorations, les colonisations. On ne saurait pas dire quand vraiment, d’ailleurs, en commençant en 34 000 av. J.-C., le livre laisse volontairement de côté la question des origines.

Quelque chose de la France naît dans la tornade d’un monde battu par les migrations, les invasions, les explorations, les colonisations Tout cela participe d’un choix et d’une vision politique clairement revendiqués : vous avez dans les mains l’expression d’« une conception pluraliste de l’histoire contre le rétrécissement identitaire », écrit Patrick Boucheron dans l’introduction. Une visée inhérente au choix de « mondialiser » l’histoire de France. Pour autant, l’objet « France » ne se dilue pas dans un vaste tableau. Pas plus qu’il n’est « déconstruit » dans un récit inverse à celui que les auteurs veulent combattre. On retrouve ici la France dans ses grandeurs et ses revers, dans ses glorieuses défaites aussi. Les dates s’égrènent dans une ribambelle familière : 52 av. J.-C., la bataille d’Alésia ; 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts ; 1685, la révocation de l’édit de Nantes ; 1789, la Révolution, etc. La chronologie constitue un ensemble de repères pour de nouvelles narrations qui tirent leur caractère inédit du décen-

trement qu’elles privilégient, du point de vue élargi qu’elles épousent, fidèles en cela aux approches développées depuis une trentaine d’années par la world history ou « histoire globale ». « 1066 » (Guillaume le Conquérant) est l’occasion d’apprendre que La Chanson de Roland, premier texte littéraire français, a été composée sur les bords de la Tamise, « la confrontation avec les Anglais favorisant l’affirmation d’une identité “française” », explique Florian Mazel. « 1769 » : le retour de Bougainville en métropole est important non pour ses échantillons et repérages savants (très pauvres en vérité), mais parce que le Voyage autour du Monde, racontant l’escale à Tahiti, inscrit, nous apprend Antoine Lilti, « sur la carte mentale de l’Europe une figure nouvelle : l’île paradisiaque ». « 1940 » : les premiers territoires d’ampleur significative à rallier de Gaulle sont l’Afrique-Equatoriale française et le Cameroun. Eric Jennings ajoute, avec, pense-t-on, un brin d’ironie, que « repenser la France depuis l’Afrique n’est pas une tendance historique récente : c’était la priorité absolue du général de Gaulle en 1940 ». Ainsi, sous la houlette de Nicolas Delalande, Florian Mazel, Yann Potin et Pierre Singaravélou, les chercheurs déplacent les bornes pour le plus grand plaisir du lecteur, emporté par les nouvelles histoires de ses anciens héros. Et, du coup, il gambade, ce lecteur, d’un espace à l’autre, d’une date à une autre, incité par de judicieux renvois : de 1215 (l’université de Paris est dotée de statuts qui vont en faire le premier centre du monde intellectuel médiéval), il saute à 1968 (la contestation à la Sorbonne). Certains de


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Nicolas Delalande: «La France s’est longtemps pensée comme un Etat-nation ancien et unique en son genre» L’historien est l’un des coordinateurs d’« Histoire mondiale de la France ». Il revient sur le « retard » français en matière d’histoire globale ENTRETIEN

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lors que les polémiques à propos des fonctions de l’histoire ne semblent pas devoir s’atténuer, l’ouvrage collectif Histoire mondiale de la France s’inscrit dans un mouvement de recherches qui entend dépasser le cadre national. L’un de ses coordinateurs du livre, l’historien Nicolas Delalande, spécialiste de l’Etat et de la redistribution, éclaire ce que cette « histoire mondiale » fait à la nation.

ALE+ALE

ces jeux d’échos dessinent de très sérieuses perspectives – la France et la notion d’empire ; la France, terre de naissance des idées ; la France et l’Italie… –, d’autres sont d’amusants clins d’œil : en 1137, Louis VII se marie avec Aliénor d’Aquitaine, une femme libre et piquante, et la répudie quinze ans plus tard. Pas en reste, celle-ci épouse alors Henri Plantagenêt et contrecarre, explique Fanny Madeline, l’union Nord-Sud tant désirée par le royaume de France. Reportez-vous

Les chercheurs déplacent les bornes pour le grand plaisir du lecteur, emporté par les nouvelles histoires de ses anciens héros à l’année 1949… : parution chez Gallimard du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir ! A sauts et à gambades, donc, comme disait Montaigne. Et c’est à lui qu’on pense quand certains récits provoquent une sorte de saisissement, quand ils nous déroutent, nous « défamiliarisent ». Telle l’entrée « 1550 ». A l’automne de cette année-là, à Rouen, l’arrivée du roi Henri II et de Catherine de Médicis est fêtée avec un spectacle dans lequel les Normands sont déguisés en Tupinambas, des Amérindiens du Brésil. Une cinquantaine de ces derniers sont également présents. Tous ensemble, ils miment une bataille nautique, victoire

contre une caravelle portugaise, honorant leur alliance. C’est l’entente, au-delà des différences de religions ou de coutumes, qui prévaut, et presque une forme de sympathie, nous laisse entendre l’auteur, Yann Lignereux. Nous sommes loin des « zoos humains » de la fin du XIXe siècle ou autres spectacles dégradants qui exhibaient des « indigènes ». Proches, en revanche, de l’auteur des Essais et de sa façon de voir la sauvagerie dans ce que font les hommes et non dans ce qu’ils sont. Au milieu du XVIe siècle, le royaume de France préférait « l’intimité d’une alliance » à la conquête et à la soumission. Décidément, la rencontre avec l’autre se rejoue sans cesse. Les voies violentes prises plus tard par la colonisation française n’étaient pas tracées d’avance. Ce sont tous ces fronts renversés, toutes ces circulations qu’Histoire mondiale de la France raconte avec intelligence et vivacité. A l’heure où le pays est malade d’une grandeur perdue – ritournelle du déclin chantée par les éditorialistes, promesse de redressement dans la bouche des politiques –, alors qu’elle semble grippée dans son rapport aux autres, ces deux ouvrages pleins de souffle que sont L’Histoire de France vue d’ailleurs et Histoire mondiale de la France font assurément de bons remèdes. p histoire mondiale de la france, sous la direction de Patrick Boucheron, Seuil, 796 p., 29 €. l’histoire de france vue d’ailleurs, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney et Jeanne Guérout, Les Arènes, 610 p., 27 €.

L’histoire globale s’est-elle construite contre le cadre national ? « Histoire globale », « histoire mondiale » ou encore « histoire connectée » : il y a toute une variante d’appellations qui font l’objet de longs débats. Ce qui est certain, c’est que ces entreprises ont en commun de viser à saisir des trajectoires ou des phénomènes qui passent très largement par-delà les frontières étatiques et nationales. Elles ont pour objet des migrations d’hommes, de biens, d’idées, de symboles ; ou bien encore le changement climatique, les pandémies, les révolutions technologiques. Le deuxième élément important est qu’on entend aussi souvent, par ce type d’histoire, appelons-la « histoire globale », la volonté d’appréhender les phénomènes sur une relative longue durée. Une position courante, en histoire globale, tend à dire que le national est un cadre d’analyse qui est apparu au XIXe siècle, c’est-à-dire très tardivement à l’échelle de l’histoire universelle. Certes, c’est à l’intérieur de ce cadre que s’est écrite l’histoire à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle, mais il ne rend pas justice à l’ensemble des phénomènes sociaux, politiques, culturels, si on cherche à les

appréhender sur une plus longue durée. La tentation est alors d’opposer l’histoire globale à l’histoire de la nation, en l’accompagnant d’une critique très forte de ce qu’on appelle le « nationalisme méthodologique ». Cela nous renvoie à l’histoire de l’histoire, au fait que l’histoire qui s’est écrite à partir des années 1870-1880 dans le cadre de l’Etatnation avait pour but, bien souvent, de renforcer le sentiment d’appartenance nationale. C’est cette manière de concevoir la discipline qui a été révisée, à juste titre, depuis trente ans.

Quelles autres tentatives d’histoire mondiale de la nation ont-elles été proposées ? Ce que nous faisons avec Histoire mondiale de la France n’est pas du tout un geste inédit. Ce regard est devenu banal dans d’autres historiographies depuis vingt ans. Le mouvement collectif est parti des années 19902000 aux Etats-Unis. Il a débouché notamment sur la parution, en 2006, du livre de Thomas H. Bender, A Nation Among Nations (non traduit), où il s’agit de concevoir les Etats-Unis comme une nation parmi d’autres et de limiter le sentiment d’exceptionnalité qui est propre à la nation américaine. Ce mouvement a été aussi très fort en Allemagne, puis a gagné d’autres pays comme le Japon, l’Ukraine… Le relatif retard français tient sans doute au fait que la France s’est longtemps pensée comme un Etat-nation très ancien et unique en son genre, faisant comme si le sentiment de sa propre exceptionnalité pouvait la tenir à l’écart des renouvellements de l’écriture historique.

Comment avez-vous, dans l’ouvrage, réconcilié le national et le global ? Un des enjeux du livre, c’est de comprendre comment on peut continuer à travailler sur la nation tout en ouvrant le cadre d’analyse, en tenant compte de ces phénomènes qui passent pardelà les frontières, les transcendent, connectent ce qui est de l’ordre du micro-local ou du national, avec d’autres échelles, régionales ou globales. La nation existe, c’est une réalité politique qui se maintient (il n’y a jamais eu autant d’Etats-nations dans le monde qu’aujourd’hui). La position du livre, c’est donc d’affirmer qu’on va mieux saisir la consistance et l’évolution des phénomènes nationaux en les inscrivant dans ces perspectives d’histoire globale. En ce sens, Histoire mondiale de la France tient d’un double projet : mieux comprendre comment le monde a façonné l’histoire de la France comme Etat-nation et, symétriquement, comment la France a contribué à l’histoire des mondialisations successives. Un des propos essentiels du livre est de lever l’illusion selon laquelle les nations auraient existé paisiblement, à l’écart du monde environnant, puis que, tout à coup, dans les années 1970, la mondialisation serait apparue, venant éroder les souverainetés nationales.

Pourquoi la parution d’« Histoire mondiale de la France » a-t-elle immanquablement une résonance politique ? La situation des historiens aujourd’hui, c’est d’essayer de répondre à une injonction contradictoire : celle de l’espace public où l’on est accusé de brader l’histoire de France parce qu’on s’intéresse à des connexions de plus long cours, et celle du champ académique, pour qui le national est devenu trop étroit et doit être subverti par une perspective de plus long terme. L’urgence politique est, je pense, de dire qu’on peut continuer à penser le cadre national mais en intégrant à notre regard tout ce qui fait la richesse de la recherche historique depuis vingt ans. Ouvrir et rafraîchir, en somme, plutôt que répéter sans fin les récits d’autrefois. p Propos recueillis par J. Cl.

L’envers invisible du monde colonial C’EST À UNE EXPÉRIENCE de dépaysement et de décentrement que convie le fascicule dans lequel Romain Bertrand revisite toute l’histoire de la colonisation depuis le XVe siècle. Tirant parti de ses renouvellements récents, l’historien insiste en effet sur les expériences et les représentations indigènes des contacts coloniaux, congédiant l’européocentrisme qui a longtemps régi leur écriture. Dense, volontiers imagé lorsqu’il chante la « brise des historicités

indigènes », le propos pourra déconcerter les enseignants auxquels la revue Documentation photographique s’adresse, en l’absence de narration synthétique – l’auteur dédaigne la « misère des grands récits ». En contrepartie, ils pourront puiser dans la prodigieuse richesse des documents rassemblés, faisant la part belle aux croyances, aux rêves, à l’envers « invisible » du monde colonial. Un univers plus fragile qu’il n’y paraît, où les Européens échouent largement à « percer la

surface » des sociétés rencontrées. On le voit, sous les dehors modestes d’un dossier pédagogique, ce sont des positions historiographiques fortes qui sont ici exposées, et méritent d’être discutées. p andré loez « colonisation, une autre histoire », de Romain Bertrand, Documentation photographique, novembre-décembre 2016, La Documentation française, 64 p., 11,90 €.


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Vendredi 13 janvier 2017

Avec « Le Bureau des jardins et des étangs », exquise estampe japonaise, Didier Decoin salue des artistes qu’il admire, le peintre Hiroshige ou l’écrivain Kawabata

La petite porteuse de carpes

S’

Le romancier a capté l’atmosphère d’un Japon éternel, abandonné au raffinement et à l’exaltation des sens Kusagawa, la petite paysanne effarouchée décide d’aller livrer ellemême ses dernières prises à la cour impériale d’Heiankyo, située à plusieurs jours de marche. Animaux d’ornement à la « longévité incomparable » et aux « reflets de cuir vernissé [et] de bronze poli », ces carpes ont une double valeur – sentimentale et économique – pour Miyuki : « Ce n’est pas diminuer les mérites de son mari que de dire que les eaux de la Kusagawa, sa rivière, étaient aussi

Biffer « Libé » Ancien directeur-adjoint de la rédaction de Libération, Sylvain Bourmeau se penche sur les pages du journal dont il a jadis supervisé le service culture, armé de ciseaux et un an et demi après son départ : « Le premier jour de l’automne 2016, j’ai commencé à biffer Libé, tirer un trait en somme. » La technique s’apparente à celle dite du « bâtonnage » de presse, qui consiste à réduire une dépêche d’agence au format d’une brève. Le résultat est une suite de poèmes en cut-up, qui révèle tout à la fois le matériau de l’actualité, les travers de la presse quotidienne – ce « dégoûtant apéritif » dont « l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin », comme disait Baudelaire – et qui témoigne de la façon dont un lecteur informé parcourt les news, les considère, les remixe dans son cerveau. Ainsi d’un compte rendu d’exposition qui devient ici un art poétique : « Un programme/ sérieux/ mécanique/ dit : “Je vais passer ma vie/ dans les mots !”/ C’est parfait comme une rêverie/ célèbre/ une base maléfique/ réalise des carcasses/ visuellement efficaces/ dans la veine de/ l’art/ mou au marqueur. » p

frédéric potet

abîmer dans la contemplation d’œuvres picturales peut devenir un geste littéraire. Didier Decoin s’y est essayé pour écrire son nouveau roman, dont l’action se déroule dans le Japon ancien. Le romancier et scénariste français s’est « littéralement plongé », comme il l’explique, dans les estampes du grand peintre Hiroshige (1786-1864), en même temps qu’il tenait la plume. Il y a chapardé, ici, la silhouette d’un couple de grues s’ébrouant dans le ciel, là le profil d’un pont en demi-lune émergeant de la brume. Il y a surtout capté l’atmosphère d’un Japon éternel, abandonné au raffinement et à l’exaltation des sens ; un Japon chahuté par les créatures surnaturelles et les lois de la nature. Bref, un terrain d’aventures rêvé pour qui veut mener une expérience romanesque. Le Bureau des jardins et des étangs raconte l’obstination d’une jeune veuve à rendre hommage à son défunt mari dans un monde aussi délicat qu’hostile. Miyuki filait jusque-là un amour idyllique avec Katsuro, le pêcheur de carpes le plus doué du village de Shimae, un « ramassis de huttes bancales et bossues » situé sur l’île de Honshu. Après la mort accidentelle de Katsuro dans la rivière

SANS OUBLIER

éric loret a Bâtonnage, de Sylvain Bourmeau, Stock, 140 p., 16,50 €.

Carpes. Gravure sur bois japonaise anonyme, début du XXe siècle. MARY EVANS/SIPA

Mort pour la France ? riches que lui, Katsuro, était pauvre. » Destinés à approvisionner les étangs des temples d’Heiankyo, ces poissons merveilleux garantissent surtout au village de Shimae une quasi-exemption des taxes. Raison de plus pour se rendre jusqu’au « bureau des jardins et des étangs », dirigé par l’impétueux et hypersensible Nagusa Watanabe. Commence alors un périple épique pour la jeune ingénue, une sorte de road-trip pédestre et périlleux, l’épaule gauche affaissée par une longue perche en bambou lestée de deux vasques en osier où huit carpes vivantes ont pris place. L’attendent, elle qui n’est jamais sortie de chez elle, de nombreuses rencontres : des pirates de l’intérieur, des voleurs de grand chemin aux faux airs de pèlerins, une mère maquerelle aux lèvres vertes… Des catastrophes, aussi : un orage, un incendie et même un tremblement de terre jalonneront sa découverte du grand monde, un peu comme dans Candide. C’est toutefois plutôt du côté de Yasunari Kawabata (1899-1972) – son « idole absolue », dit-il – que

Didier Decoin est allé chercher l’inspiration, à travers une écriture cristalline laissant partout percer la quête du beau. Il a également beaucoup lu les journaux des dames de cour du Japon médiéval, notamment le fameux Dit du Genji, de Murasaki Shikibu (XIe siècle), pour la dernière partie de son roman, située au cœur de la cité impériale, où un « concours de parfum », sommet de raffinement, est organisé auprès des courtisans par un souverain âgé de 15 ans. Comment Miyuki a-t-elle pu arriver jusque-là, elle dont le corps dégage une odeur repoussante ? Mue par un irrésistible désir d’émancipation, la brave campagnarde n’a pas hésité à négliger les rituels de purification qui suivent un décès pour mener sa mission à bien. Elle a dû vaincre, également, sa peur du kappa, créature aquatique de petite taille, « sorte de bafouillage entre le singe et la grenouille », dont le grand plaisir est « d’enfoncer ses mains griffues et palmées dans l’anus de ses victimes afin de remonter jusqu’à leur foie pour s’en régaler », détaille l’écrivain, tout à son amu-

sement d’abolir les frontières entre réalisme et fantastique. Le rôle joué par Katsuro dans le roman relève du même procédé. S’il meurt dès la première page, le vaillant pêcheur de Shimae n’en demeure pas moins présent tout au long du récit, Miyuki n’ayant de cesse de convoquer son souvenir au gré de son voyage dans l’inconnu. « Tandis que, sur la montagne, elle n’avait aucun repère, rien ne lui était familier à l’exception de ses évocations de Katsuro, ou du moins de son fantôme – car c’était bien d’un fantôme qu’il s’agissait, ce Katsuro de ses réminiscences n’avait aucune consistance, aucune vie propre, Miyuki manipulait son image (…) de la même façon que ces petites mouches noires, ou au contraire très lumineuses, qui quelquefois s’incrustaient dans son champ de vision, et qu’elle faisait virevolter par de simples mouvements des yeux. » Au Japon, les fantômes s’avèrent parfois de bonne compagnie. p le bureau des jardins et des étangs, de Didier Decoin, Stock, 392 p., 20,50 €.

La vie de François bascule le jour où son père, André, bénévole dans un centre d’aide aux sans-papiers, est poignardé par un migrant bangladais. Une lutte pour sa mémoire s’engage alors entre lui et sa cousine Louise, militante d’extrême droite voulant faire d’André un martyr. François choisit l’indignation et l’action, quitte à nourrir le scandale public que recherche Louise : « Par la mort de mon père, Louise avait fait irruption dans ma vie la plus intime et venait me secouer en hurlant : “Si tu es de gauche, alors, vas-y ! Explique-moi ce que c’est ! Dis-moi pourquoi je devrais accepter ce qui se passe !” » Dans ce duel en pleine période électorale, Louise se montre coriace, forte d’une grande maîtrise des réseaux sociaux et des codes de la « fachosphère ». Par-delà les thèmes du deuil et du conflit familial, ce court récit à la première personne aborde en outre celui de la mémoire : car en tentant de sauver son père d’une récupération politique, le fils rencontrera une figure plus complexe que celle qu’il connaissait. p clotilde ravel a #MartyrsFrançais, d’Alexis DavidMarie, Aux forges de Vulcain, 186 p., 17 €.

Ecoute ta mère quand elle te parle ! Carole Fives imagine une écrivaine au téléphone, absorbant le flot impérieux et fragile de la parole maternelle. Jubilatoire

éric loret

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n connaissait La Voix humaine, de Jean Cocteau (1930), monologue interprété par les plus grandes actrices (Anna Magnani, Ingrid Bergman) et mis en musique par Poulenc en 1959 : une femme est au téléphone avec son amant, qui lui annonce qu’il en épouse une autre. On n’entend jamais l’homme, seulement la femme, que l’on voit chez elle, et qui craque. Une femme au téléphone, troisième roman de Carole Fives, ne pourrait pas monter sur scène : car cette fois la protagoniste est

en quelque sorte une oreille pure, suspendue aux coups de fils torrentiels de sa mère. On n’entend que la voix de celle-ci et les réactions de la fille apparaissent en creux : « Je te dérange ? Tu n’avais qu’à fermer ton téléphone. » Premier coup de génie : renverser un modèle éprouvé en se plaçant depuis le point d’écoute et non pas depuis celui de l’énonciation. Le deuxième effet de ce renversement, c’est que rien, sinon un silence résigné, ne s’oppose au flot maternel impérieux, avec tout ce qu’il charrie de mesquineries et de fragilité. La fille est écrivaine, apprend-on, mais, outre que ce n’est « pas un prix de beauté », elle devrait « déjà être au zénith de la littérature » alors qu’elle est « encore en bas de l’échelle », selon sa mère. Ce qui pousse cette dernière à vouloir

parasiter son travail, en lui racontant des anecdotes et sa vie en général, qu’elle estime propre à nourrir les romans de son enfant : « C’est dur la vie, hein ? Ça t’aide que je te parle de ça ? Moi, ça m’aide d’écrire, ça me resitue dans mon histoire. »

Cette haine affectueuse Chacun retrouvera dans ce texte jubilatoire sa propre mère, en vertu de l’adage durassien bien connu (« Toutes les mères sont folles »). Le spécimen débusqué par Carole Fives est, comme souvent les génitrices, expert en malédiction, prédisant à sa fille qu’elle ne pourra jamais rester avec un mec, que son enfant sera « court sur pattes, que veux-tu » et s’inquiétant lors de l’attentat de Nice alors qu’elle sait son interlocutrice à Lyon – mais le désir de

mort que porte tout amour maternel n’a que faire de la géographie. Cette haine affectueuse qu’elle voue à sa progéniture, voire à la progéniture de sa progéniture (« Répète-moi ça ? Enceinte ? J’entends mal ! C’est sans doute mon portable (…). Et tu vas le garder ? Mais qui va te le garder ? ») se double ici d’un remugle d’idéologie hippie attardée, mêlant liberté sexuelle et aspirations créatives, qui range cette maman fatigante dans la catégorie des « bobos » malgré elle : « Mai 68 ? Tu parles, au lieu d’aller aux rattrapages du bachot, je me suis mariée. Je suis une artiste moi, j’aurais dû naître dans une famille d’artistes. J’étais hypersensible, j’étais pas faite pour naître chez ces cons. » En plus d’être profiteuse, culpabilisatrice, vaguement cyclothy-

mique (à moins qu’elle ne soit surdouée en foutage de gueule) et de coller des photos de sa chienne dans son profil de drague sur AdoptUnType (car « ma chienne, c’est comme vous mes enfants, c’est sacré »), cette mère au téléphone parle une femme aussi à sa fille. au Ce qui veut dire : téléphone, pas à un fils ni à de Carole un compagnon. Fives, Ces déblatéraGallimard, tions entre fem« L’arbalète », mes dévoilent 106 p., 14 €. au lecteur masculin ce que, on suppose, il n’entendra jamais, par exemple : « C’est bête que tu sois ma fille, je t’aurais préférée comme mère en fait. » Ou pas tout à fait, car dans le récent Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel (Minuit, voir « Le Monde des li-

vres » du 6 janvier), on trouve un père qui veut semblablement rentrer dans « l’aine » de son fils. Comme si, en donnant la vie, on avait envie de s’en faire rendre un peu : « La vérité c’est qu’on fait les enfants pour soi, sinon c’est trop égoïste. » p

DANIEL PENNAC rencontre à la librairie

L E D I VA N le samedi 14 janvier à partir de 17h pour son livre

Le Cas Malaussène (Ed. Gallimard)

203, rue de la Convention, Paris 15e Métro Convention www.librairie-ledivan.com


Mots de passe | 5

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Vendredi 13 janvier 2017

philippe-jean catinchi

N

ouvel acte dans le petit théâtre des Malaussène ! Daniel Pennac (né en 1944) reprend la geste qui fit son succès, dix-huit ans après son sixième et dernier épisode – trente-deux ans après le premier. Où l’on retrouve policiers et malfrats, éditeurs et écrivains, sous le regard d’un antihéros plus que jamais bouc émissaire universel. Mandaté par la Reine Zabo, éditrice, pour veiller dans le Vercors sur un de ses auteurs, champion de la « vérité vraie » et menacé de mort par ses proches, Benjamin Malaussène revient à Paris en coupable idéal de crimes dont il ignore tout. Où l’on redécouvre les procédés et les malices d’un romancier impatient de savoir ce que ses personnages étaient devenus et de renouer avec une écriture qu’il avait trop longtemps délaissée.

Langue « Ecrire, c’est me plonger dans les profondeurs de ma langue comme dans un élément naturel, affirme Daniel Pennac au « Monde des livres ». Jouer avec les mots, en créer, demeure un plaisir intime, sensuel, très difficilement communicable. Cette sensation que ma langue maternelle, avec sa musique, sa grammaire, m’est un élément vital… » En marge de la savoureuse galerie des personnages de ses romans, la langue, l’intrigue et l’écriture révèlent souvent un Pennac moraliste. Dans ce nouvel épisode de la saga, il craint d’être hors jeu dans un monde aux marges duquel il se tient, comme Benjamin Malaussène dans son Vercors. Là, les roses trémières sont d’« impériales guenilleuses » : une occasion de commenter un monde que les codes de la téléréalité, la dictature de l’info et la toute-puissance des « résosocios » rendent aussi menaçant que les délinquants traqués par ses fantasques héros. « Le temps de l’écriture est sans lien avec le temps réel. Une temporalité comme arrachée au monde. J’aime infiniment cette langue française, ses “e” muets, ses bas bruits, sa syntaxe si complexe et si souple, sa musique soyeuse, ses demi-mots, son subjonctif, ses subordonnées conjonctives de concession et d’opposition, comme on disait dans le temps… et son argot aussi, l’incessant mouvement de son argot… cette surprise de tous les jours… Jouer avec cette musique, c’est évidemment donner rendez-vous au théâtre. » On pense évidemment à Monsieur Malaussène au théâtre (Gallimard, 1996), mais Pennac se réfère plus volontiers à Merci (Gallimard, 2004), un monologue où un artiste, primé pour l’ensemble de son œuvre, est contraint de remercier publiquement. Le personnage constate en cette circonstance la dangereuse polysémie du mot. « Je ne comptais pas lire ce texte moi-même. C’est JeanMichel Ribes qui a insisté pour que je l’incarne. Et finalement, je l’ai joué sans lire. J’aime le théâtre. Aussi bien la scène, la confrontation au public, que le monde des régisseurs, des machinistes, des coulisses : l’équipe au travail. L’atmosphère de travail au Théâtre du Rond-Point, à Paris, était entraînante. Contrepoint absolu à ma solitude dans le Vercors et à ma table d’écriture, elle m’a rempli d’énergie. Un peu comme la classe quand j’étais prof. » Le petit théâtre des Malaussène a sans doute la même vertu.

Daniel Pennac tout auréolé de sa jeune gloire, en 1990. XAVIER LAMBOURS/SIGNATURES

Daniel Pennac, coup de jeune Toujours enthousiaste, l’écrivain renoue avec les personnages qui ont fait son succès dans les années 1980-1990. Saga Malaussène, les coulisses

Suspense

La saga Malaussène est peuplée d’intrigues intrigantes où complots abominables et crimes effroyables laissent le champ libre aux criminels, pour la plus grande inquiétude du lecteur. Une recette parfaitement assumée par le romancier : « Le propre de mes intrigues est d’amener le lecteur à comprendre avant lui ce qui menace le narrateur. Voilà un narrateur qui raconte benoîtement une histoire dont il n’a pas conscience qu’il va en être la victime. Mais le lecteur, lui, le sait. » Quand, dans Le Cas Malaussène, Benjamin est interviewé dans le TGV et qu’il dit ce qu’il ne devrait pas dire sur l’enlèvement d’un milliardaire affairiste, l’auteur se plaît, nous confie-t-il, à imaginer le lecteur occupé à se taper la tête contre les murs en hurlant : “Mais ferme-la, bougre de con !” « Mais non, quand on vous tend un micro, on y cause ; c’est un automatisme de la “société de la communication” et Benjamin n’y échappe pas, même s’il se fout complètement de l’enlèvement en question. L’avance que, par ces procédés, je donne au lecteur sur le narrateur contribue à la marche du roman. »

Noms

Le Cas Malaussène, pour la première fois dans la saga, est complété par un répertoire des personnages et des notions-clés. Où l’on mesure l’importance des jeux avec l’identité. « Les noms et surnoms sont essentiels pour moi, explique l’auteur. Mes proches en sont les premières victimes ; je surnomme beaucoup. » De fait, la première apparition d’un nom propre dans les romans de Pennac est souvent fonction de la sonorité et du rythme de la phrase où il surgit. Un nom peut aussi en appeler un autre. Ainsi dans le duo de flics Titus et Silistri : « Titus appelait, musicalement, Silistri ; cela sonne à mes oreilles. Par ailleurs Jérémy, l’un des frères de Benjamin, s’est fait une spécialité de nommer par décret les nouveau-nés et d’attribuer les surnoms en fonction de la genèse ou de l’apparence physique du personnage : Verdun, C’est Un Ange, etc. » La démarche est si typique que, dans Le Cas Malaussène, la mécanique est dévoilée à propos de César, personnage secondaire dont l’appellation impériale est le fruit d’un quiproquo de comptoir. « Les producteurs de vérité vraie sont monolithiques par nature, indique la Reine Zabo à Malaussène, comme les dieux de l’Antiquité ou les grands types littéraires. » Elle les surnomme donc Alceste, Médée, Coriolan, Lorenzaccio, en fonction de leur caractère et du contenu de leurs romans. Benjamin, par conséquent, en protégeant le misanthrope Alceste au fond du Vercors, tient le rôle modérateur de Philinte. Le patronyme Malaussène, on le sait, est emprunté à une lignée d’avocats garibaldiens immigrés à Nice (boulevard Malausséna) et à un village perdu du haut pays niçois. « C’est du reste dans ce village que mon commissaire divisionnaire, Coudrier, s’est retiré, lui dont le nom de chercheur d’eau indique sa vocation pour l’investigation. »

Rendez-vous

Avec ou sans coudrier, la saga Malaussène est depuis toujours affaire de rendez-vous : « J’ai eu rendez-vous d’abord avec un livre, l’essai de René Girard, Le Bouc émissaire [Grasset, 1982]. J’ai eu envie d’en incarner l’idée maîtresse en inventant un personnage fédérateur qui soit explicitement salarié pour payer à la place des autres. Je m’en suis ouvert à René Girard, qui m’a donné sa bénédiction bienveillante. Rendez-vous aussi avec la “Série noire”, quand Jean-Bernard Pouy m’a initié au genre (par Chandler, Chase, Charyn…) et défié de l’illustrer à mon tour. Ce qui m’a poussé à imaginer le monde en réduction du magasin d’Au bonheur des ogres [Gallimard, 1985]. » Le retour de la tribu, aujourd’hui, illustre un autre type de rendez-vous : « Rendezvous avec un type d’écriture, dont Le Dictateur et le hamac, Chagrin d’école ou Journal d’un corps [Gallimard, 2003, 2007 et 2012] m’avaient éloigné, et qui me manquait. Rendez-vous aussi avec les enfants nés dans les “Malaussène” précédents. Je voulais savoir comment ils avaient grandi et ce qu’ils étaient devenus dans le monde d’aujourd’hui. » Comme si chacun de ces « rendez-vous » répondait à la sommation d’un désir. p

La vérité vraie de Benjamin Malaussène UN AGENT SPORTIF VÉREUX, qui spécule sur des joueurs mineurs. Un homme d’affaires, ancien ministre, naufrageur d’entreprises en difficulté. Face à ces deux incarnations du mal, une juge d’instruction intraitable et une bande d’apprentis justiciers, à la fois utopistes et lucides, qui ont un point commun : ce sont tous des membres de la tribu Malaussène, que l’on avait perdue de vue depuis dixhuit ans et la parution d’Aux fruits de la passion (Gallimard, 1999). Septième volume de la saga donc, où l’on mesure l’influence de Benjamin Malaussène, bouc-émissaire par nature et par vocation, sur la génération suivante. Comme il se doit, les tours de passepasse – on escamote voiture et politicien cynique aussi aisément que s’envolent les parachutes dorés – et les confrontations – ici spectaculaire-

ment mises en scène grâce à la vogue de la télé-réalité – rythment une intrigue où tout échappe au malheureux Benjamin. Même le titre et le sous-titre sont empruntés à d’autres, Le Cas Malaussène reprenant celui de l’essai que le commissaire Coudrier, dans le roman, compose sur le phénomène, et Ils m’ont menti celui du livre événement d’Alceste, un champion de la « vérité vraie » sur lequel Benjamin veille. Cela nous vaut quelques forts passages sur la mission du roman, menacé par la fable trompeuse comme par une sèche radicalité à servir la vérité. Pennac est, comme son héros, un moraliste désabusé mais bienveillant. Compassionnel toujours. p p.-j. c. le cas malaussène. i. ils m’ont menti, de Daniel Pennac, Gallimard, 320 p., 21 €.


6 | Histoire d’un livre

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Vendredi 13 janvier 2017

Du bonheur de se rêver hopi Au terme de longs mois passés en Arizona, Bérengère Cournut s’est glissée dans la peau d’une jeune Indienne pour « Née contente à Oraibi »

macha séry

S

ur le rabat de la couverture, Bérengère Cournut a fait inscrire une phrase un peu énigmatique, qui mérite explication : « Avant de découvrir les terres et la culture hopi, j’écrivais en quatre couleurs. Le jour où j’ai plongé dans leur univers, j’en ai découvert quarante-huit supplémentaires. Beaucoup leur appartiennent, quelques-unes sont les miennes, que je ne connaissais pas. » Un exergue en hommage à cette tribu d’une telle richesse symbolique qu’elle a, dit-elle, suppléé à son imagination baroque. Jusqu’à Née contente à Oraibi, l’écrivaine de 36 ans, qui fut secrétaire du traducteur Pierre Leyris puis correctrice de presse, avait livré quelques textes d’obédience surréaliste : L’Ecorcobaliseur, récit noir qui payait sa dette à Henri Michaux (Attila, 2008), Palabres, roman « traduit du portugnol » sous le pseudonyme d’Urbano Moacir Espedite (avec Nicolas Tainturier, Attila, 2011), de la poésie et des contes, tous terrains d’expérimentation langagière. Avec Née contente à Oraibi, son style a gagné en sobriété. La narration semble apaisée dans ce roman d’apprentissage et d’initiation, à l’instar des cérémonies qui tiennent une place prépondérante chez les Indiens hopi. Comme si la sérénité du « peuple de la paix » (traduction du hopi hopitu-shinumu) s’était transmise à l’écrivaine, lui soufflant inspiration et audace pour exaucer deux de ses rêves littéraires : écrire, un jour, un roman sur l’absence – « dans le désert, cela prend tout son sens » – et, pour des raisons privées, évoquer le deuil d’un parent au cœur de l’enfance. « Les

Par pudeur, l’auteure n’a osé interroger personne du village hopi qu’elle a visité en 2012 : « J’avais une peur maladive de déranger » années durant lesquelles j’ai écrit ce livre m’ont aidée à vivre », reconnaît Bérengère Cournut. Le projet de Née contente à Oraibi, tentative romanesque sur les Hopi qui suit celle de Claudie Gallay (Dans l’or du temps, Rouergue, 2006), a germé lors des trois voyages, d’une durée totale de sept mois, qu’elle a effectués pour suivre son compagnon au Nouveau-Mexique. La région la plus aride des Etats-Unis, l’une des moins convoitées par les pionniers pendant la conquête de l’Ouest, là où se trouvent donc de nombreuses réserves navajo et des pueblos (villages) aux cultu-

Comme neufs Il y a, au cœur du nouveau récit du Franco-Américain Eugène Green, qui est aussi le réalisateur du Pont des Arts (2004) ou de La Sapienza (2014), un prêtre pédophile qu’on envoie, une fois dénoncé, « évangéliser la jeunesse dans sa province de Thaïlande ». Et beaucoup de spectres, qui hantent l’anamnèse tentée par Patxi et Matxi, deux jeunes hommes basques qui se retrouvent par hasard, après des années d’une amitié distante. Le lecteur fait à leurs côtés une traversée du pays basque et de leur adolescence passée où, de lieu en lieu, de station en station, les garçons se réveillent comme neufs à intervalles réguliers, flottant sur les vestiges de la vie matérielle, tel un duo de Grands Meaulnes ressuscités. C’est que règne ici Gaueko (« Celui de la nuit », en basque), astre lugubre des tombeaux que seul l’amour d’une femme pourra déjouer : « Et le sentiment produit par le contact des corps n’était pas la passion, mais la paix née du retour à une certaine réalité. » p éric loret a Les Voix de la nuit,

d’Eugène Green, Robert Laffont, 216 p., 18,50 €.

Les inconnus de famille

Femme hopi préparant du maïs, 1898. GEORGE WHARTON JAMES

res relativement préservées. Ce n’est pas pour eux que Bérengère Cournut s’est passionnée, mais, par le hasard des rencontres, pour les Hopi habitant au nord-est de l’Arizona, soit à quatre heures de route d’Albuquerque. Des villages perchés sur des plateaux rocheux, les mesas, dont les fondations sont millénaires. Il s’agit d’une fédération d’une douzaine de clans portant des noms d’animaux (ours, papillons, blaireaux, serpents, etc.). Les Hopi, dont la société est peu conflictuelle, monogame et matriarcale, sont foncièrement fidèles aux valeurs de leurs ancêtres. Leurs croyances, leurs rituels religieux et les efforts qu’ils déploient pour survivre, grâce à l’agriculture et de rares troupeaux dans un environnement hostile, sont quasi inchangés depuis la nuit des temps. Le temps, une notion qui, précisément, n’existe pas dans la langue hopi. Même s’ils disposent aujourd’hui d’hôpitaux, d’écoles, et commercialisent des bijoux, ainsi que des tapisseries dont les motifs sont copiés par de grandes enseignes de mode. Les rouleaux de chevelure de la princesse Leia, dans Star Wars (1977), pourraient avoir été inspirés de la coiffure traditionnelle des femmes hopi. Ce peuple, qu’on dépossède aussi de ses biens culturels, en organisant, par exemple, à Drouot, à Paris, en mai 2016, une vente aux

EXTRAIT « A Oraibi, je ne prêtais jamais une si grande attention à la course du soleil. Grâce à elle, les prêtres [hopi] déterminent pourtant le temps des semailles et le calendrier des cérémonies. Mais ici, cette connaissance ne m’aurait de toute façon pas été très utile, car chaque point d’observation est unique et donne lieu à des interprétations particulières. Ce qui se passait à ce moment et cet endroit précis du plateau, j’en étais le seul témoin. Sans savoir ce qui m’avait poussée à prendre la route seule, j’éprouvais pour la première fois le sentiment que certaines choses dans ce monde, certains moments pouvaient n’appartenir qu’à moi. Et cette pensée nouvelle me remplissait le cœur de joie. Le soir venu, alors que le soleil atteignait l’horizon, j’ai arrêté ma propre course pour m’asseoir sur un rocher en surplomb du chemin. » née contente à oraibi, page 94

Au fil des ans et des rites d’initiation, Tayatitaawa découvre les cérémonies religieuses et les danses publiques qui occupent une place prépondérante entre deux solstices. Elle apprend également à respecter tous les animaux, car ceux-ci représentent pour son peuple des esprits sacrés. Cette riche cosmogonie se mêle étroitement au mode de vie des Hopi. Ici, la communauté exerce de fortes contraintes sociales tout en offrant à chacun une grande liberté. Ce qui convient à la narratrice, à la fois intrépide et curieuse, peu disposée, au sortir de la puberté, à se marier tôt comme le font ses amies : « J’ai très tôt

Un village au nord de la Finlande. Trois générations se côtoient au sein d’une même maison. La mère, une sage-femme dominatrice et émancipée, doit affronter l’animosité et la méfiance des habitants. La fille, qui cherche à s’affirmer face à elle, devient à son tour la terreur de ses proches. Quant aux enfants, une ombre pesante plane sur eux depuis que leur père, bouleversé, a découvert son homosexualité… Ce premier roman du Finlandais Tommi Kinnunen (né en 1973) couvre exactement un siècle. Il se déploie sur fond de guerre, de destructions et de reconstructions successives de la maison, laquelle, tout compte fait, constitue le seul lien entre ces êtres. Bien que partageant le même toit, les personnages de Kinnunen restent des énigmes les uns pour les autres. Leurs destins ne font que se croiser sans se rencontrer jamais. Une inquiétante vision de la famille et un livre subtil dont le titre ne pouvait être mieux choisi. p elena balzamo

enchères de masques kachina, que les Indiens considèrent comme sacrés, n’aime guère la publicité. Il se protège de l’exposition. Lorsque André Breton l’a visité, durant l’été 1945, il n’a pu prendre de photos ni procéder à aucun enregistrement. Dans son Carnet de voyage – dont les notes sont reproduites dans le tome III de ses Œuvres complètes (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999) –, il s’est borné à dessiner à la hâte les paysages traversés, de décrire des objets usuels ou cultuels, de croquer en quelques lignes ou quelques mots les costumes et les villages en alvéoles, tels des ruches en adobes reliés par des échelles.

Le destin ensoleillé de Tayatitaawa VILLAGE D’ORAIBI, au nord-est de l’Arizona, où résident des Indiens hopi. Une femme donne à sa nièce, à sa naissance, le nom de Tayatitaawa (Cellequi-salue-le-soleil-en-riant). Affiliée au Clan des papillons, la fillette grandit entre une mère enjouée, appréciée pour son hospitalité, un père taiseux, habile bâtisseur, et un frère aîné aventureux. La famille est unie, le clan soudé comme le sont tous les clans des Hopi, pacifistes peu doués pour le conflit.

SANS OUBLIER

senti la pulsation entre l’intérieur et l’extérieur », dit-elle. Au-delà de la description du quotidien – moudre le maïs, garder les troupeaux, tresser des paniers, confectionner des tapisseries (une activité réservée aux hommes) –, Née contente à Oraibi est un étonnant roman d’apprentissage qui flirte avec le conte et parvient à faire entrevoir la psychologie de son héroïne par les paysages qu’elle traverse. On en sort comme lavé de toute inquiétude. p m. s. née contente à oraibi, de Bérengère Cournut, Le Tripode, 302 p., 19 €.

L’interdit – ni photos ni enregistrements – n’a pas été levé à l’heure des réseaux sociaux. Bérengère Cournut s’y est pliée lorsqu’elle a assisté, en 2012, à l’une des rares cérémonies ouvertes dans l’année à une poignée de visiteurs. Par pudeur, elle n’a osé interroger personne du village. « J’avais une peur maladive de déranger. » Pourtant, c’est bien dans la peau d’une fillette puis d’une jeune fille hopi qu’elle s’est glissée pour Née contente à Oraibi ; une jeune fille narrant à la première personne les travaux et les jours, les relations familiales et claniques, sa découverte de la mythologie au fil d’un récit non daté et dépourvu d’actualité au sens strict du terme. Bérengère Cournut a, dit-elle, « mauvaise conscience » de s’être appropriée une culture qui n’est pas la sienne, mais elle revendique son « rêve hopi ». « J’aurais voulu expliquer dans une postface en quoi mon livre est complètement hopi et pas du tout hopi. » Evidemment, elle s’est beaucoup documentée, puisant aux meilleures sources, notamment les classiques de l’ethnologie que sont Soleil hopi, de Don C. Talayesva (Plon, « Terre humaine », 1959), et Le Livre du Hopi, de Frank Waters (Le Rocher, 1992), afin de donner à ce « rêve » une forme rigoureusement réaliste. Elle en a un autre désormais : les Inuits. p

a Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys), de Tommi Kinnunen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Albin Michel, 368 p., 22 €.

L’initiation Au soir de sa vie, un écrivain se souvient d’une rencontre décisive faite à l’adolescence : celle d’un homme mystérieux, plus âgé que lui, Andrés, qui lui fit découvrir le Buenos Aires underground des années 1950. Victor, jeune garçon de bonne famille aux ambitions littéraires déjà très affirmées, découvrira grâce à lui bars de tango, cabarets, maisons closes et lieux gays. Il l’accompagnera aussi en voyage et sera initié à une certaine forme de délinquance. Dans ce court roman aux accents autobiographiques, le narrateur paie sa dette à ce personnage énigmatique : le premier adulte qui sut le traiter en égal. Le premier, aussi, « à qui il pourrait prêter des traits de fiction ». Dans cet émouvant roman d’apprentissage, Cozarinsky explore, entre fantasme et réalité, inquiétude et exaltation, l’attirance ambiguë du jeune homme pour ce mentor aux intentions incertaines. p ariane singer a Dark, d’Edgardo Cozarinsky,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, Grasset, 142 p., 14 €.


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Vendredi 13 janvier 2017

APARTÉ macha séry

Ferrante andante

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ne dystopie ? Encore ? Oui, encore. Légitimes sont les préventions tant ces récits se sont multipliés en quelques années, tant la fin du monde présente de multiples visages de dévastation. D’emblée mentionnons un élément doublement à décharge pour l’Américaine Jean Hegland : son premier roman, Dans la forêt, traduit aujourd’hui en France, est paru l’année de ses 40 ans, en 1996, soit avant la mode des contre-utopies et, à distance, on mesure mieux en quoi cette fiction ne perd rien à être comparée à un corpus désormais foisonnant, en quoi elle détient une originalité inentamée. Car, après tout, l’apocalypse n’est ici nullement le cœur de son propos. Pourquoi tout se dérègle, le lecteur l’ignore. Une addition, suggère l’auteure : guerres, terrorisme, catastrophe nucléaire, cessation des services publics, épidémies… Par vagues, jusqu’à l’extinction de toutes les relations sociales. Car l’essence s’est raréfiée puis épuisée. D’abord coupée irrégulièrement, l’électricité a aussi disparu. Les magasins ont fermé, et les voitures arrêté de circuler. Les gens sont morts, une infection après l’autre, ou sur les routes de l’exil. L’essentiel est là : un à un, la modernité a éteint ses voyants. En Caroline du Nord, une famille aimante est demeurée dans sa maison. Au cours des événements dont elle ne perçoit que des échos lointains, la mère meurt d’un cancer, le père d’un accident de tronçonneuse, à quelques mois d’intervalle. Ils laissent deux orphelines, Nell, 17 ans, dont nous lisons le journal intime, et Eva, 18. Les deux sœurs, scolarisées à domicile, vivent depuis l’enfance à cinquante kilomètres de la ville et de leurs voisins les plus proches, dont les sépare une forêt de sapins et de séquoias. Avant que l’Etat ne s’effondre, l’une ambitionnait, grâce à ses notes obtenues aux tests d’aptitude, d’entrer à Harvard, l’autre d’intégrer le corps de ballet de San Francisco. dans la forêt Désormais Eva, pri(Into the Forest), vée de musique, s’ende Jean traîne au rythme du Hegland, métronome et Nell astraduit de souvit sa curiosité en l’anglais (Etatsparcourant une encyUnis) par Josette clopédie. Deux jeunes Chicheportiche, filles dissemblables et Gallmeister, très complices que 304 p., 23,50 €. vont parfois mettre à l’épreuve ce huis clos en plein air et l’usure du quotidien : s’occuper des poules, cultiver le potager, rationner la nourriture… Routine interrompue deux fois par le séjour d’un ami et l’irruption brutale d’un inconnu. Sondant ce qui lie une poignée de survivants en temps de chaos ou d’oppression, les dystopies se divisent en deux grands sous-genres. D’un côté, l’héritage de 1984, de George Orwell (Gallimard, 1950), avec la représentation d’une société soumise à

PLAINPICTURE/AURELIA FREY

Deux sœurs apprennent à vivre loin de tout après la fin du monde. Une dystopie lyrique de Jean Hegland

Robinsonnes des bois une surveillance généralisée. De l’autre, le legs tricentenaire de Daniel Defoe. Comme le titre l’indique, Dans la forêt renoue avec le genre de la robinsonnade, que Karl Marx considérait comme une réduction utopique, une « révolution sur cinquante kilomètres carrés ». Solitude et réorganisation du réel caractérisent cette expérience extrême d’autarcie, où il s’agit autant de domestiquer la nature que de dompter sa propre sauvagerie.

En symbiose Robinson Crusoé échouait sur une île déserte, coupé de sa civilisation d’origine ? Libres d’aller et venir en théorie, Eva et Nell sont, elles, naufragées sur terre. Plus précisément, dans leur propre maison, car ailleurs est moins sûr. « Chaque tiroir était une boîte de Pandore de laquelle s’échappaient perte et désespoir. Là se trouvait le vieux sac à dos de notre père, sa brosse à dents aux brins courbés, sa tasse à café ébréchée. Là, le métier à tisser de notre mère, où attendait sa dernière tapisserie, la foule ouverte entre les fils de chaîne pour le prochain passage du fil de trame abandonné. » Les semaines passant, les provisions s’amenuisent, le toit fuit, les poules tombent malades. Et, dans ce processus de déclin, la symbiose avec

la forêt, dont les sœurs inventorient les richesses, se précise. Par effet mimétique, le plaisir de lecture que procure Dans la forêt prend la forme d’une clairière. Qu’un roman d’aventures puisse advenir sans déplacement géographique, qu’une odyssée psychologique puisse être circonscrite dans quelques hectares dépend de la rare habileté d’un(e) auteur(e) à tisser une chronique dépourvue de monotonie. Jean Hegland y parvient avec aisance et lyrisme. Avec elle, le lecteur buissonne. p

EXTRAIT « A ce moment-là, la poste marchait sporadiquement, et les magasins fermaient plus souvent. Pendant plusieurs mois, les fonctionnaires avaient été payés avec des billets à ordre jusqu’à ce que les banques refusent d’honorer les reconnaissances de dette du gouvernement. Alors les fonctionnaires n’avaient plus été payés du tout. C’est incroyable la rapidité avec laquelle tout le monde s’est adapté à ces changements. J’imagine que c’est comme ça que les gens qui vivent par-delà la forêt s’étaient accoutumés à boire de l’eau en bouteille, à conduire sur des autoroutes bondées et à avoir affaire aux voix automatisées qui répondaient à tous leurs appels. A l’époque, eux aussi ont pesté et se sont plaints, et bientôt se sont habitués, oubliant presque qu’ils avaient un jour vécu autrement. » dans la forêt, page 26

LAISSONS DE CÔTÉ le « mystère Ferrante » – bien éventé depuis « l’affaire Anita Raja » (lire Le Monde du 4 octobre 2016). Oublions-le surtout pour exaucer le vœu de cette auteure : se concentrer sur la seule chose qui lui importe, son texte. Dans ce troisième tome du cycle de « L’Amie prodigieuse », nous retrouvons les familles Greco et Cerullo (entre autres), leurs parcours habilement découpés sur un demi-siècle d’histoire italienne et, surtout, l’amitié amoureuse, sinueuse et ambivalente, qui lie Elena Greco à Lila Cerullo. Nous sommes ici à la fin des années 1960, à l’aube des Brigades rouges et des attentats terroristes, mais aussi de la montée du féminisme. Pour les protagonistes, toutes deux trentenaires, c’est une période que l’auteure qualifie d’« intermédiaire » – elle précède « la maturité » et « la vieillesse », décrites dans le dernier volet de la tétralogie, L’Enfant perdu, à paraître cet automne.

Dans la lumière Mais c’est aussi, pour les deux jeunes femmes, la période des divergences et de l’éloignement. « Celle qui fuit », c’est Elena, diplômée de l’Ecole normale de Pise, entourée d’intellectuels et désormais dans la lumière pour avoir publié un roman inspiré de sa vie napolitaine et de ses expériences adolescentes. Lena s’est installée à Florence, où elle s’apprête à épouser Pietro Airota. Tandis que Lila, elle, a fait le choix de rester à Naples. Désormais séparée de son mari, elle travaille à l’usine de salaisons devenue le théâtre de vives revendications ouvrières et de rixes sanglantes entre fascistes et communistes. Là, elle éprouve « le plaisir anxieux de la violence », au risque de devenir, pour Elena, « de plus en plus fuyante ». Certes, pour la première fois, ce troisième volume fait la part belle à la vie politique et sociale. Mais la sexualité féminine comme la maternité et tout ce qui entoure leurs aspects les plus opaques ou les plus intimes – la honte, la frustration, « les secrets qu’on sait seulement si on est une femme »… – tout cela n’en est pas moins au cœur du roman. Elena Ferrante explore ces territoires complexes avec autant de précision que de liberté. De ce point de vue aussi, on comprend mieux l’importance du pseudonyme, au fur et à mesure que l’on progresse dans la saga. p florence noiville a Celle qui fuit et celle qui reste. L’Amie prodigieuse III (Storia di chi fugge e di chi resta), d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, « Du monde entier », 480 p., 23 €. Signalons, de la même auteure, par la même traductrice, la parution en poche du « Nouveau Nom. L’Amie prodigieuse II », Folio, 640 p., 6,80 €.

Un cœur pur dans la grise Erin Bucolique, la campagne irlandaise ? Pour Donal Ryan et son héros Johnsey, elle est plutôt brutale et menacée par l’avidité des hommes

frédéric potet

L

e procédé n’est ni nouveau ni original. Mais bien maîtrisé, comme ici, il offre une vraie fluidité à la narration. Douze chapitres – un pour chaque mois de l’année – composent Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, le deuxième roman de Donal Ryan, une des figures montantes de la littérature irlandaise. L’action se déroulant dans le Munster rural (au sud-ouest de l’île), le dispositif donne l’occasion à l’auteur d’évoquer, au fil des saisons, les petits événements qui rythment le calendrier agricole : les foins, le vêlage, l’agnelage, la tonte des moutons… Qu’on ne s’attende pas pour autant à feuilleter un guide touristique sur la bucolique et verte Erin. L’Irlande que

nous décrit aussi, et surtout, Donal Ryan est plutôt dominée par le gris, et contaminée par un sale venin : l’avidité. Johnsey Cunliffe a 24 ans et travaille à la coopérative agricole d’un village sans nom, à l’intérieur duquel l’écrivain a choisi d’isoler son histoire. Surprotégé par ses parents, à moins qu’il ne soit atteint d’une légère déficience intellectuelle, le jeune magasinier est le souffre-douleur d’une petite bande de racailles. Il n’a jamais embrassé de fille, est nul au hurling (le sport national irlandais) et rêve parfois de devenir le seul homme sur Terre après qu’une bombe a tout ravagé. Une décision du conseil municipal va changer son statut dans le village. Des terres jusque-là destinées à la culture ou à la pâture deviennent constructibles. Johnsey, qui a hérité de la ferme de ses parents à la mort de ceux-ci, n’a qu’à donner son accord pour que se réalise un projet immobilier qui le mettra à l’abri

du besoin, ainsi que de nombreux voisins. Mais Johnsey ne veut pas. Par loyauté « envers les gens de sa famille, même s’ils ne sont plus de ce monde », « il refuse de vendre ces terres qui les ont nourris. Il ne veut pas qu’on engloutisse sous le béton des une année années de dur dans la vie labeur ». de johnsey De sérieux cunliffe problèmes at(The Thing tendent alors About le jeune December), de Donal Ryan, homme. Stimulés par la traduit de perspective l’anglais de voir « des (Irlande) bestiaux qui par Marina mangeaient Boraso, de l’herbe orAlbin Michel, dinaire (…) se 304 p., 24 €. mettre à chier de l’or », tous les vautours des alentours vont converger vers lui. Comment le fébrile Johnsey va-t-il pouvoir s’opposer aux mensonges et aux trahisons,

ainsi qu’à la violence verbale et physique ? A travers sa résistance, Donal Ryan instruit en fait un procès plus large, celui de l’Irlande ouverte au libéralisme débridé du début des années 2000, qui lui valut une très forte croissance (puis une crise en proportion). Mais la voix intérieure de son héros décrit aussi, au passage, une ruralité brutale, dominée par le chacun pour soi. Y sont racontées des histoires d’accidents agricoles, de vols de matériel, d’avortements domestiques, d’usines à viande qui ferment. Et si les personnages secondaires du roman sont nombreux à porter un surnom – Dave Charabia, Docteur Couilles-Molles, Mary Œil-de-merlan-frit, Timmy Serremoi-la-pince… –, le but est bien de souligner l’âpreté des rapports humains dans un coin paumé de l’Union européenne d’aujourd’hui. Au mitan du roman, un fidèle ami des parents de Johnsey vient

donner conseil à celui-ci dans un but intéressé : « Je sais bien que c’est une honte de voir les belles choses tomber entre les mains de ces gens qui ne cherchent que le profit, mais c’est la façon dont marche le monde, de nos jours – il

te faut laisser les hommes d’affaires construire ce qu’ils veulent et s’en mettre plein les poches, pour qu’au final leur rapacité profite à tout un chacun. » Apreté, donc, à laquelle le romancier ajoute une résignation sans retour. p


8 | Chroniques

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Vendredi 13 janvier 2017

Mondanités

LE POUVOIR, À VOUS DE VOIR

PATRICK BOUCHERON professeur au Collège de France dre son père. Les pages qu’il consacre à cette séparation ont plus de retenue. Nous devinons que son journal fut d’emblée destiné à la publication et que certaines douleurs privées seraient malséantes à cette tribune, parmi les congratulations dont il se fait le modeste greffier. Il ne s’efface pas tout à fait cependant et, quand ses amis oublient de le féliciter, il décroche avec abnégation sa serpette et descend au jardin se couper lui-même quelques lauriers. C’est tout à sa gloire de ne pas laisser Bernard-Henri Lévy, Philippe Labro ou Jean d’Ormesson veiller seuls sur celle-ci. Ainsi, finaliste du Goncourt, il flétrit l’injustice qui compromet ses chances de succès : « (…) mon profil est celui de l’excellence républicaine, mais la notion de mérite est largement dépassée

LE FEUILLETON

D’ÉRIC CHEVILLARD C’EST CE QUI s’appelle avoir le sens du suspense. Nous en avons lu, pourtant, des thrillers à rebondissements, des grands romans au souffle puissant qui nous soulèvent comme plumes, comme fétus, des sombres drames dont nous voulons connaître la fin pour en finir aussi avec l’angoisse qu’ils suscitent et qui nous poigne le cœur, bref, des livres que nous dévorons comme l’enfant la barbe à papa ou comme la fouine l’oisillon. Mais un journal intime qui nous tient ainsi en haleine sur près de 500 pages, jamais. Vous ouvrez l’ouvrage, vous ne le lâcherez plus avant de connaître la réponse à cette obsédante question qui le travaille tout du long : son auteur décrochera-t-il le prix Goncourt en 1997 ? Déjà à l’époque, souvenez-vous, ce suspense nous avait excités tout l’automne. Rien d’autre ne comptait. Je me rappelle n’avoir pas dormi une minute durant toutes ces semaines. En publiant aujourd’hui son journal, Marc Lambron parvient à nous passionner à nouveau pour cette aventure. Peut-être finira-t-elle mieux cette fois ? Peut-être cette seconde tentative sera-t-elle la bonne et l’obtiendra-t-il enfin, ce Goncourt 1997. Voici le lecteur captif, captivé. Il veut savoir. Quarante ans, c’est le titre du volume et l’âge que Marc Lambron, aujourd’hui sexagénaire, académicien et conseiller d’Etat, allait fêter cette année-là. Il publie alors un roman sur Vichy, 1941 (Grasset), et fréquente la fine fleur des lettres françaises : Patrick Besson, Eric Neuhoff, Frédéric Beigbeder, Erik Orsenna… Voici là, à n’en pas douter, les noms que retiendra la postérité et c’est évidemment un privilège rare que d’entrer ainsi, grâce aux confidences de Marc Lambron, dans l’intimité de ces beaux esprits. Il est cependant fort peu question de littérature dans les pages de ce journal. Il faut avouer que le sujet est ingrat. Marc Lambron préfère entraîner son lecteur aux yeux brillants dans les coulisses de son cirque : « Lettre de Frédéric Beigbeder me remerciant d’une chronique sur son dernier roman. Il suggère qu’il pourrait, en témoignage de gratitude, me prêter sa petite amie pour une nuit, mais ajoute : “Ça n’exciterait que moi”. Amusante rosserie. Qu’en sait-il ? Et si ça m’excitait, moi ? » Nous nous réjouissons d’être témoins de ces échanges de haut vol et de participer ainsi un peu, depuis notre morne province, à la vie intellectuelle de ce temps. Marc Lambron, qui possède un flair infaillible pour repérer les jeunes talents,

Quand ses amis oublient de le féliciter, Marc Lambron décroche avec abnégation sa serpette et descend au jardin se couper lui-même quelques lauriers

JEAN-FRANÇOIS MARTIN

assiste à une représentation de Variations énigmatiques après en avoir reçu le texte ainsi dédicacé par son auteur, EricEmmanuel Schmitt : « Enfin quelqu’un à qui j’aimerais plaire. » Car le diariste, avec un scrupule qui l’honore, n’oublie jamais de noter les compliments qu’on lui adresse. Luc Ferry, autre exemple, lui écrit : « (…) je suis tout simplement époustouflé par ton talent : c’est d’évidence le meilleur roman que j’ai lu depuis des années et il est si au-dessus du lot que les critiques en deviennent grotesques. » Cette année-là, Marc Lambron va per-

quarante ans. journal 1997, de Marc Lambron, Grasset, 480 p., 23 €. Signalons, du même auteur, la parution de Discours de réception à l’Académie française et réponse d’Erik Orsenna, Grasset, 128 p., 13 €.

depuis quelques années (…). Serais-je kiosquier ou gardien de cimetière, le pittoresque compassionnel jouerait. » Puis il dénonce les « manœuvres » de certains critiques et jurés qui osent prétendre que son livre est indigne du prix. Avec une ingénuité touchante, il décrit pourtant les manœuvres opposées de son propre camp, fort du soutien affiché de François Nourissier (1927-2011), président de l’Académie Goncourt. Le greffier se fait alors liftier et tient le registre émouvant des renvois d’ascenseur. Au moins est-ce là, chevrote-t-il, « un moment où l’on compte les siens ». « Il y a peu d’écrivains français de son âge qui connaissent aussi bien les livres, les aiment autant et en fabriquent avec une telle ferveur », écrit par exemple Patrick Besson. « En fabriquent », c’est bien cela, l’éloge touche juste. Pour nourrir son travail – son journal en tout cas –, Marc Lambron fréquente La Closerie des Lilas, le Flore et les défilés de mode. Il aime les femmes, surtout quand elles « ont oublié d’être sottes ». Expression récurrente qui souvent conclut une phrase où il aura d’abord été question de minijupe. On raille finement ce raseur de Louis-René des Forêts, on lui préfère Morand, Drieu, on cite volontiers les « mots » de tel ou tel, on se vante toujours de ses brillantes études, on se prend pour le sel de la terre, ça tombe bien, les carottes sont cuites : le Goncourt 1997 est encore attribué à Patrick Rambaud. p

Le postulat du monde « mauvais » FIGURES LIBRES

ROGER-POL DROIT CE BREF ESSAI est un précis de guérilla intellectuelle. Sobre, tranchant, et sans nuances. L’unique question qui compte, pour le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, est celle de la lutte politique au sein même du travail intellectuel. Ecrire ou enseigner d’un côté, militer d’un autre, cette division de l’existence lui paraît non seulement schizophrénique mais illusoire et donc trompeuse. Chercheur, enseignant, auteur, écrivain, quiconque produit et diffuse discours, analyses et concepts ne pratique jamais, selon lui, une activité neutre, séparable du reste de la société. En allant au terme de cette logique, il faut donc porter le fer dans la plaie – et se demander comment trans-

former l’ensemble du travail théorique, ses ambitions comme ses institutions, afin qu’il participe activement à la déstabilisation du monde actuel, qui ne vaut rien et ne doit pas survivre. Car le postulat de départ, comme l’indique le titre même de ce petit manuel de rébellion, est bien que « penser dans un monde mauvais » implique de penser contre ce monde, en œuvrant méthodiquement à sa destruction. Parce que l’activité de ceux qui penser dans écrivent, pensent et publient ne un monde saurait faire comme si l’horreur mauvais, ambiante n’existait pas. Au de Geoffroy contraire, répète Geoffroy de Lade Lagasnerie, gasnerie, « le monde est injuste, PUF, il est mauvais, il est traversé par « Des mots », des systèmes de domination, 126 p., 12 €. d’exploitation, de pouvoir et de violence qui doivent être stoppés, mis en question et transformés ». A partir de ce postulat, l’impossibilité d’être neutre s’ensuit de manière cohérente. Aucun savoir n’étant coupé du monde, de la société et de l’époque où il prend place, l’idée même d’une

« science objective » risque d’être une imposture. Moralité : au moment même où tu te crois hors de la mêlée, tu deviens complice aveugle et mystifié des pouvoirs en place… Voilà, schématiquement, ce que soutient cet essai, en s’appuyant notamment sur Michel Foucault, Didier Eribon, mais aussi Theodor Adorno et Judith Butler. Ces deux derniers auteurs ont en commun la question : « Comment mener une vie bonne dans un monde mauvais ? » Elle devient ici : « Comment élaborer une pratique intellectuelle juste dans une société injuste ? »

Quantité de questions Il n’en reste pas moins que ce postulat d’un monde injuste, donc mauvais, soulève quantité de questions. D’abord, est-il logiquement possible de porter un jugement quelconque sur le monde en général ? Wittgenstein a montré combien c’était dépourvu de sens. Que répondre, si l’on y tient, à ses arguments logiques ? D’autre part, un jugement moral concernant le

monde présent dans son ensemble peut-il être légitimement formulé ? Le monde est-il simplement « bon » ou « mauvais » de manière globale, d’un seul tenant ? Ne faudrait-il pas considérer que certains éléments sont mauvais, et à détruire, et d’autres bons, et donc à conserver ? Et ce n’est pas tout ! Car il faudrait encore savoir si c’est bien parce qu’il est « injuste » que le monde est « mauvais » ? Ces deux jugements sont-ils nécessairement équivalents ? Pour peu qu’on ait lu Nietzsche, la réponse n’est pas si simple. A moins, bien sûr, d’avoir une conception fondamentalement gnostique de la chute et de la malédiction… Le problème, c’est qu’aucune de ces interrogations n’est effleurée par Geoffroy de Lagasnerie. Il les tient d’emblée pour résolues, puisque, de toute évidence, « le monde est mauvais ». Si poser pareilles questions revient à se révéler laquais du grand capital, complice du conservatisme, ennemi du peuple, j’assume… p

Nuit debout, lieux et liens QU’ONT-ILS VU ceux qui, par hasard ou par envie, ont dirigé leurs pas vers la place de la République, à Paris, entre le 31 mars et le 10 juillet 2016 ? « Beaucoup d’ennui, une certaine tristesse, un sentiment de vanité. » Dressé par Patrice Maniglier, le constat est sévère. Mais il n’est pas amer. C’est que le philosophe a activement participé à la commission « Démocratie » de Nuit debout, espérant y voir se lever une parole collective pour faire front à l’indécence du monde. Son échec ? S’être laissé enfermer dans le morne spectacle d’un rituel essentiellement soucieux d’obéir à ses propres règles. « Rien ne menace plus le débat que cet impératif de débattre », précise-t-il. Voici pourquoi il n’était pas question d’organiser, dans ce numéro de la revue Les Temps modernes, un débat sur les méfaits de la loi travail ou les ratés du mouvement social qui tenta vainement de s’y opposer. On a toujours raison de se révolter, rappelait Jean-Paul Sartre. N’attendez pas de la revue qu’il a fondée en 1945 qu’elle dresse le tombeau de l’insubordination. Mais si Nuit debout fut une révolte, quelles furent ses raisons ? Pour le savoir, Patrice Maniglier a lancé un appel à témoignages sur les réseaux sociaux, demandant à ceux qui l’avaient vécue de relater ce qu’il appelle lui-même, dans un long texte qui clôt ce passionnant volume, une « expérience de pensée ». Etudiants, artistes, militants et jeunes chercheurs, les auteurs de ces textes se livrent sans complaisance à l’ethnographie politique de leur colère, de leur espoir et de leur impuissance. Autant de points de vue qui, à Paris, mais aussi à Nantes, Rennes ou Lille, font comprendre comment avec des lieux on cherche à faire des liens. Mais les lieux sont tenaces et résistent au désir des solitudes craintives qui s’y rassemblent pour faire multitude d’un courage retrouvé. Et les liens sont fragiles quand peu à peu ils se distendent sous l’effet des violences et de l’épuisement des corps. Le temps joue contre eux ; alors vient le moment de penser ses manques.

Présence floue, incertaine et frêle On peut aussi lire ce recueil comme l’encyclopédie provisoire de la pensée critique d’aujourd’hui, qui ne se laisse pas réduire à ses expressions publiques les plus bruyantes. La diversité des références théoriques y est remarquable. Claude Lefort aide à comprendre comment la démocratie est mise à l’épreuve de l’ensauvagement des places. On s’y souvient, avec Robert Castel, qu’un « “homme debout” ne tient pas debout tout seul », dès lors que ce qui fait se soulever ensemble est bien ce qu’Axel Honneth désigne comme l’expérience morale du déni de reconnaissance. Nuit debout ne revendiquait donc rien, sinon une réappropriation sociale du politique. Visant une puissance d’agir indéterminée, le mouvement luttait pour faire reconnaître l’indétermination d’un ordre social qui, demeurant contingent, pouvait être autrement qu’il n’est. Il ne s’agissait pas alors d’occuper la place comme jadis on occupait une usine, pour en prendre possession. Il s’agissait de rendre visible une désertion morale des lieux de nos vies, « parce que nous ne nous sentons plus appartenir aux lieux qui nous sont attribués ». Voici pourquoi cette présence était floue, incertaine et frêle. On ne réclame pas le bilan d’un soulèvement, on peut seulement exiger qu’il ait un avenir. « Le monde ou rien », lisait-on sur les murs. Peut-être faut-il, pour réussir en politique, demander moins que tout. p « nuit debout et notre monde », Les Temps modernes, novembredécembre 2016, Gallimard, 288 p., 22 €.

Les écrivains Mathias Enard, Maylis de Kerangal, Alice Zéniter, et l’historien Patrick Boucheron tiennent ici à tour de rôle une chronique.


Critiques | Littérature | 9

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Vendredi 13 janvier 2017

Avec « Denise au Ventoux », une promenade canine et les pensées qui l’accompagnent, Michel Jullien invite à une réflexion sur le chemin parcouru

Exil intérieur C’était une belle amitié : deux jeunes gens que rapprochaient leurs études à Paris, leurs rendezvous au café, le goût du cinéma et des romanciers russes. Très différents pourtant : Thibaut le généreux, le confiant, le solide, attaché à son terroir bordelais ; le narrateur – né au royaume de K., petit pays du Sud-Est asiatique –, mal remis d’une enfance obscurcie par le deuil et le déracinement. « Du K. ne me restait qu’un vocabulaire chétif, archaïque, impuissant à recouvrir la plénitude du monde, cette langue n’était pourtant pas morte, sommeillant en moi elle demeurait une autre manière d’être et de sentir. » Dans cette romance profonde et mélancolique, l’amour sème le trouble, car Camille, la « saturnienne », promise à Thibaut, vit une passion secrète avec le narrateur. Elle les aime tous les deux, mais ressent sa propre trahison comme insupportable : « Jules et Jim c’est du cinéma. » Les amoureux clandestins finissent par rompre. Vingt ans après son retour d’un nouvel exil, inverse, au Namdaï, pays voisin du K., le narrateur essaie de revoir Thibaut, l’ami qu’il avait trahi. En l’attendant, dans la brume qui baigne les vignes, il se laisse envahir par le souvenir de son premier amour, et de cet « émoi intense, immense, océanique, qui est le désir même ». p

Chienne de ma vie éric loret

D

enise au Ventoux : le titre ouvre à la rêverie. Femme à l’éventail ? Ou peut-être allusion pétrarquienne (L’Ascension du mont Ventoux, XIVe siècle) ? Si c’est la peinture, ce sera plutôt le portrait d’une maja desnuda : « Denise occupait le canapé, alanguie d’un bord à l’autre, couchée sur le dos, la colonne n’importe comment, grande scoliose indolente, le basventre nu sous le grand toboggan du thorax, le gros du ventre aussi. » Voilà qui paraît un mystère plus épais que le nombre de vertèbres de La Grande Odalisque, d’Ingres (1814). Sauf que Denise offre aussi à la vue « ses lignes de tétons » – car il s’agit d’une chienne, dont la

Dans l’appartement de Paul, Denise, bouvier de 43 kg, manque cruellement d’espace et d’exercice. Car un chien, c’est fait pour gambader. Tel est plutôt le vrai sujet du récit : l’espace, les lieux gueule, à défaut de l’âme, est un paysage choisi : « Tous les chiens ont en bouche une chaîne des Alpes. » Ce qui ne nous éloigne pas tout à fait de Pétrarque car, comme chez lui, c’est dans la descente du Ventoux que Denise et son maître, Paul, trouveront l’éternité. Et donc, Denise a le « bas-ventre nu ». Curieuse formulation, qui pose la question de savoir si les animaux sont nus. Dans L’Animal que donc je suis (Galilée, 2006), Derrida a tenté d’y répondre, tout en dénouant « l’immense énigme touffue du poil, du pelage, de la pelure et de la peau ». Réponse : on ne sait pas si une bête est « nue », mais ce qui est sûr, c’est qu’on expérimente la plus terrible des nudités devant elle lorsqu’elle nous voit « à poil » et pose ainsi sur nous, écrit Derrida, « le point de vue de l’autre absolu ». On ressent un peu le même dénudement dans ce cinquième récit de Michel Jullien, qui excelle, par sa prose poétique, à exprimer ce que pourrait être une pensée animale, collée aux choses. Ainsi dans la scène où la pauvre Denise, coincée plus de seize heures sans

SANS OUBLIER

monique petillon a Le Meilleur des amis, de Sean Rose, Actes Sud, 162 p., 16,90 €.

Braconner la taïga

Mont Ventoux, col des Tempêtes. ÉRIC FRANCESCHI

pouvoir sortir, finit par uriner sur le lino : « Elle s’écarta d’un rien, contrite et méfiante de cette chose, humant la flaque de biais, à distance raisonnable, le regard nulle part, mâchant à vide comme si lui montait une coupable pépie, comme si ce n’était pas d’elle, apeurée de cette vérité sur le sol, patente, gigantesque, un étoc, une chose incachable au flair, dont elle voulait se leurrer, l’énormité d’un liquide à faire passer dans l’oubli, celui d’elle-même, celui de l’homme qui reviendrait. » Dans l’appartement de Paul, Denise, bouvier de 43 kg, manque cruellement d’espace et d’exercice. Car un chien, c’est fait pour gambader. Tel est plutôt le vrai sujet du récit de Jullien : l’espace, les lieux. Sauf que ces espaces présentent, apprendra-t-on au cours des pérégrinations, un grand danger lorsqu’on s’arrête : éloge du chemin plutôt que du but. Paul sort Denise dans la rue, mais les trottoirs sont durs et on y croise

des importuns, qui s’autorisent de la gent canine pour vous causer : « J’avais du mal à démêler la part exacte des chagrins de son veuvage et celle qu’elle mettait dans la perte du berger. » D’où l’idée d’une excursion au Ventoux, qui donne lieu à d’extraordinaires pages sur la promenade comme combo de perceptions, le narrateur se plaçant au plus près de sa propre animalité : « L’effort se payait en suées, les suées sous le tricot faisaient chaud, le chaud se mélangeait au froid de la boisée, le froid se rappelait au corps, le corps à lui seul ne savait qu’en penser. » Mais, avant le Ventoux, le texte aura fait, en plein milieu de luimême, un détour à la fois drôle et dérangeant par un immense flash-back : Denise s’appelait au départ Athena, et n’était pas le chien de Paul mais celui de Valentine. Or Denise préférait Paul. Et Valentine préférait Joop, « mastiff hollandais » comme l’appelle Paul – ce qui ne l’empêche pas d’être un

homme. Bateleur amateur, Joop a entrepris de reconstituer la « salle à manger » de son compatriote Van Gogh à partir de meubles piqués à Auvers-sur-Oise, et de la trimballer à travers le monde en faisant payer le chaland : « Offrezvous un dîner à la table de Van Gogh », tel est son slogan. C’est toujours facile d’aller quelque part, au Ventoux ou à New York, avec ou sans table de Van Gogh. Plus compliqué est de revenir. Raison sans denise doute pour laquelle le au ventoux, narrateur cite Après, de Michel Jullien, d’Erich Maria Remarque Verdier, (Gallimard, 1931), à la 144 p., 16 €. toute fin du récit, sans préciser que le titre original allemand de ce roman est « Le chemin du retour » : Remarque, « cherchant à rentrer chez lui », croise un convoi de chevaux « aux rétines crevées, menés où ? », se demande Paul. Le point de vue de l’autre absolu, retour et retournement, serait-il un point aveugle ? p

L’Extrême-Orient russe. Des milliers de kilomètres carrés de taïga, regorgeant de gibier. Nulle trace de présence humaine, hormis les trappeurs chassant l’hermine et pêchant le saumon. Une idylle des temps révolus ? Nullement. Dans Volia Volnaïa, Victor Remizov montre au contraire le saccage de cette majestueuse nature. Car chasse et pêche relèvent ici du braconnage tous azimuts. Un braconnage auquel les habitants se livrent pour pallier les carences de l’Etat et assurer leur survie. La police et les pouvoirs locaux ferment les yeux et reçoivent leur part du butin. Bref, tout le monde trouve son compte dans ces « deals » que scellent des beuveries collectives. Jusqu’à ce qu’un banal accident vienne y mettre fin, déclenchant une avalanche de règlements de comptes, de trahisons et de vengeances. Simple fait divers ou parabole d’une société démoralisée ? p elena balzamo a Volia Volnaïa, de Victor Remizov, traduit du russe par Luba Jurgenson, Belfond, 386 p., 21 €.

Une famille américaine comme les autres Anne Tyler recrée à la perfection la vie enviable et le quotidien animé d’une maisonnée où l’on n’a rien à cacher. Vraiment ?

florence bouchy

C’

est l’histoire d’une famille formidable. D’Américains fiers de leur maison, convaincus de leur générosité et de leur ouverture d’esprit, certains d’incarner aux yeux de tous un exemple d’équilibre et de réussite. La famille, écrit Anne Tyler, « semblait ignorer les déceptions. C’était une autre de leurs singularités : ils avaient le don de faire comme si tout allait bien. Ou peut-être cela n’avait-il rien de singulier, justement. C’était peutêtre la preuve supplémentaire que les Whitshank étaient une famille comme les

autres ». Avec Une bobine de fil bleu, la romancière américaine jette une lumière crue sur les mensonges au prix desquels ses compatriotes entretiennent, aux yeux de leurs voisins comme d’eux-mêmes, l’illusion d’une conformité aux standards d’une vie enviable. Fédérés par l’énergie d’Abby, qui ne se lasse pas de convier ses enfants et petitsenfants chez elle, les Whitshank mènent une vie sans relief apparent mais enjouée. Chacun semble obéir aux injonctions de l’aïeule, laquelle ne supporte pas que sa « famille soit tout aussi compliquée, insatisfaite et finalement ordinaire que les autres ». A 72 ans, pourtant, la chef du clan commence à avoir des absences et à disparaître. Et quand elle fait le bilan d’une vie où elle se sent « étrangère et inutile », c’est le doute qui l’assaille. « A bien des égards, admet Abby,

elle avait aujourd’hui moins de certitudes que lorsqu’elle était jeune. Et souvent, quand elle s’entendait parler, elle était consternée par le ton niais qu’elle prenait – elle paraissait écervelée et superficielle, comme si, d’une certaine manière, elle avait endossé le rôle de la mère dans une sitcom stupide. »

Zones d’ombre Anne Tyler, Prix Pulitzer 1989 pour Leçons de conduite (Calmann-Lévy, 1994), réussit à la perfection à recréer l’atmosphère fluide et sans gravité de cette vie familiale animée, pressée et sans urgence tout à la fois. Remplie de mots, de gestes et de micro-événements, mais parfaitement creuse aussi. Elle rend sensible le rythme de ces conversations faites de riens et de coq-à-l’âne, de banalités et de problèmes pratiques à régler. En

somme, elle nous plonge dans le quotidien d’une famille comme tant d’autres, où l’on parle beaucoup sans jamais rien se dire, où les voix qui se mêlent comblent le silence et donnent l’illusion une bobine d’une vie bien de fil bleu remplie, mais évi(A Spool of tent toujours soiBlue Thread), gneusement les d’Anne Tyler, sujets importants. traduit de Bien sûr, la narl’anglais (Etatsration laisse deviUnis) par Cyrielle Ayakatsikas, ner par petites Phébus, touches les zones 400 p., 22 €. d’ombre de chacun des personnages, les tensions et les rancœurs finissent par surgir et se dire. Elles sont néanmoins vite balayées et comme remises sous le tapis, dans cette tribu où l’on

préfère taire les secrets pour préserver la légende familiale. De sorte que le sentiment qui envahit le lecteur, au fil des pages, est finalement assez ambivalent. L’écriture alerte rend la lecture plaisante, et même assez divertissante, malgré la platitude voulue du monde décrit. C’est, du coup, lorsqu’il se fait généalogique que le roman gagne en densité, tirant le fil de la bobine bleue qui lui donne son titre. Au commencement était la maison, construite par l’un des ancêtres malheureux en ménage. « C’était la maison de sa vie, apprend-on, tout comme un autre homme que lui aurait eu une femme de sa vie. » Symbole de la respectabilité des Whitshank, preuve sociale de la solidité de la famille, le legs se révèle un cadeau empoisonné. Dont chacun devra apprendre à se détacher. p


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Vendredi 13 janvier 2017

Mathieu Belezi

L’art de l’embardée Plusieurs fois, l’écrivain a tout laissé derrière lui pour suivre une femme, parcourir le monde ou signer des romans audacieux et libres comme « Le Pas suspendu de la révolte »

florent georgesco

Parcours

I

l arrive qu’on ne puisse pas tourner un volant. La route qui vous mène chaque matin à votre travail est à gauche. Vous continuez tout droit. Quelques décennies plus tard, vous écrivez un roman où un homme longe la mer pendant des semaines, vit dans une voiture qui, elle non plus, n’a pas pu tourner à gauche, et qui file dans la nuit comme s’il n’y avait plus que la nuit pour échapper au monde, aux autres, à la fatalité d’être là où on est et de ne plus savoir pourquoi. Vous vous retrouvez devant un journaliste pour parler de ce roman, et vous lui dites : « Je comprends très bien les explorateurs. Ça m’a toujours attiré. J’ai besoin de partir souvent. Si je reste trop longtemps quelque part, je me sens coincé, j’ai l’impression que les pièces rétrécissent autour de moi. J’étais tout jeune à cette époque, mais c’était déjà le cas. J’ai roulé jusqu’à la ville la plus proche, et j’ai appelé le centre éducatif où je travaillais pour leur dire que je ne reviendrais pas. Je n’avais plus rien, mais je préférais ça. » Le journaliste sait dès lors qu’il va raconter une histoire de mouvement et de

1953 Naissance à Limoges. 1999 Le Petit Roi (Phébus), premier roman signé Mathieu Belezi. 2004 Il s’installe en Italie. 2008 C’était notre terre (Albin Michel) ouvre une trilogie sur l’Algérie coloniale. 2011 Les Vieux Fous, Flammarion, suite de la trilogie. 2015 Un faux pas dans la vie d’Emma Picard (Flammarion), fin de la trilogie.

ne va jamais loin, tourne en rond autour du territoire familial. Le roman entier, passant de ce premier narrateur aux cinq autres, tous membres de cette famille qu’il fuit – chœur désarticulé, dissonant –, ne sera qu’un imL’auteur sursaute si on lui mense trépignement, l’explodemande ce qu’il pense des sion en chaîne d’énergies erratiquatre romans qu’il a publiés ques, comprimées, d’espoirs inutiles et défaits, qui se retourquand il ne s’appelait pas nent en haine, en force destrucencore Mathieu Belezi. « Je trice. Et pourtant, ce roman extraorn’en sais rien. Je ne pourrais dinaire, l’un des plus audacieux pas les relire. C’est pour moi que la littérature française ait l’œuvre de quelqu’un d’autre » récemment offerts, possède en outre cette singularité que, tout cauchemardesque qu’il soit, le rupture, l’histoire de ces vies qui bondis- lecteur en ressort ragaillardi et comme sent soudain hors d’elles-mêmes, et re- joyeux. Mathieu Belezi semble y avoir naissent, ou se crashent. Pas d’explora- mis toute la rage qui, dans sa propre vie, teur dans Le Pas suspendu de la révolte. l’a toujours arraché aux enlisements, Pas d’ailleurs, sinon en rêve. Tout le communiquant, par la puissance rythmonde reste chez soi, et s’y dessèche ; mique, la percussion, l’intensité de sa l’homme à la voiture, le seul qui s’en aille, langue, son propre art de l’esquive à des

A tâtons contre le destin VERS LE MILIEU du Pas suspendu de la révolte, Romain prend la parole. Quatrième narrateur du livre, neveu, fils et arrière-petit-fils des précédents, alors qu’il avance, les armes à la main, au milieu des foules, sa voix enfle, prend des proportions gigantesques et dérisoires pour annoncer à tout ce qui vit que c’est de l’histoire ancienne, la vie. A mesure qu’elles révèlent par l’énormité de leurs excès leur nature de fable, de fantasme d’adolescent enfermé, seul, dans sa chambre, rêvant de détruire ce qu’il craint de ne jamais connaître, ces scènes étourdissantes – Tueurs nés, d’Oliver Stone (1994), raconté par Claudel – deviennent le microcosme du roman. Sa voix est la voix de tous les autres narrateurs, en fusion. Il arrive que rien ne se passe une fois franchie la porte de la

chambre. Il arrive qu’on soit maudit, à se révolter à tâtons contre le destin, à imaginer ce qu’on aurait été si on avait su échapper à l’héritage de ressentiment et de frayeur dont Mathieu Belezi trace la courbe affolée. Un tueur (réel, lui) frappe dans la région. Sur le corps de ses victimes, une inscription : « Réveillez-vous ». Théo errant sur les routes depuis qu’il a tout abandonné, ou Clara haïssant Théo et qui n’est plus que cette haine, ou Maurice bavardant avec ses fantômes dans un hospice, tous, comme Romain, ont entendu sa leçon de liberté et de mort ; personne n’en a retenu le premier terme, sauf, mais avec quelle tonitruante énergie, quelle invention dans sa colère, le romancier. p fl. go le pas suspendu de la révolte, de Mathieu Belezi, Flammarion, 608 p., 21 €.

SÉLENE DE CONDAT

personnages plus habitués à foncer contre le mur. Aussi parle-t-il d’une époque tout en ayant le sentiment profond d’appartenir à une autre, plus légère, plus amoureuse de la liberté. « Quand, jeune homme, je me suis retrouvé sans travail, explique-t-il de sa voix douce, un peu éraillée (on se dit en l’écoutant qu’elle ne doit pas toujours être douce), ça n’avait aucune importance. J’ai fait mille métiers. Je vivais dans la précarité, mais c’était très gai. On pouvait vivre en marge alors. On n’était pas poussé par la société à avoir un boulot, à s’installer. J’avais déjà décidé de ne pas avoir d’enfant – vivant comme je le faisais, je ne me serais pas permis de m’engager de la sorte. Sans enfant, manger des pâtes tous les jours, ce n’est pas un drame. » Suivront, dit-il, « deux bonnes dizaines d’années d’errance » ; toute une jeunesse comme, peut-être, on ne la conçoit plus, à traverser les Etats-Unis de part en part dans une grosse Plymouth (« Tout me paraissait plus petit lorsque je suis rentré en France »), à sillonner ce Périgord très aimé (« C’est une terre d’écriture, Henry Miller y est passé, des gens bizarres y vivaient, comme François Augiéras, dont la liberté, qu’il a payée de sa vie, me fascinait – j’ai besoin de suivre des gens comme lui »), ou l’Inde, ou la Grèce, à diriger quelque temps un centre culturel à Limoges, avant de tout plaquer, de vivre de son chômage à Paris, de tout plaquer à nouveau pour suivre une femme à Avignon, de tout plaquer encore pour revenir à Paris, rompant avec son amante, ses amis, se débarrassant de ce qu’il possédait, à l’exception des livres. Et d’être quelqu’un d’autre à chaque fois, au point, lors de cette nouvelle embardée parisienne, de changer de prénom, puis de nom, prenant celui de sa mère. Il faut dire qu’entre-temps Mathieu Belezi, qui ne s’appelait donc pas encore ainsi, avait publié quatre romans. « Longtemps, raconte-t-il, je n’ai écrit que des poèmes. Je m’étais persuadé qu’étant de milieu modeste (il y avait peu de livres chez moi, c’est un professeur, en première, je crois, qui m’a ouvert cette porte), je ne serais jamais capable d’écrire un roman de 400 pages, que ce serait ridicule. Et puis, je ne sais trop comment, j’ai franchi le pas. » Mais ces premières tentatives, aujourd’hui, n’apparaissent pas sur la

EXTRAIT « Et puis, parce qu’il est normal de se lasser de ce qu’on fait, Bi et moi finissons par nous lasser de détruire cette ville du diable. D’ailleurs il est tard et nos armes sont fatiguées. Traînant les pieds, on se retrouve tout en haut de la rue des Doreurs. (…) Autour de nous la ville flambe, on entend encore le bruit d’une sirène au loin, mais c’est un bruit qui s’étouffe progressivement dans la suie des incendies. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant ne montre sa tête. On est enfin seuls sous le ciel qui rougeoie. Vraiment seuls. Poussés par une même volonté, on ouvre les portières d’une voiture abandonnée, on la met en marche, et on lance la voiture dans la pente de la rue. Bi, on y va ? Ouais, Toc, on y va. » le pas suspendu de la révolte, pages 385-386

page « Du même auteur » en tête de ses livres. Il sursaute si on lui demande ce qu’il en pense. « Je n’en sais rien. Je ne pourrais pas les relire. C’est pour moi l’œuvre de quelqu’un d’autre, un homme qui a existé un jour en moi mais qui n’existe plus, un homme qui aurait dû s’abstenir de publier. » Mathieu Belezi devient donc, entre autres avatars, l’auteur d’un premier roman qui se trouve être son cinquième : Le Petit Roi, en 1998. N’importe qui, dirat-on, peut s’offrir ce genre de caprice. Mais à y regarder de plus près, la transformation, entre ces débuts reniés et ce nouveau départ, a la radicalité d’un bond en avant. Une voix nouvelle a surgi, plus

forte, plus scandée, soulevée par un souffle plus ample ; capable désormais de porter d’autres voix, différenciées, incarnées, celle, ici, d’un enfant, celles, plus tard, dans la trilogie algérienne commencée avec C’était notre terre (2008), des colons de toutes époques et conditions. Mathieu Belezi commente cette opération magique en termes brefs : « J’avais commencé à écrire des livres qui sortaient du ventre, plus de la tête », avant d’ajouter : « Repartir de zéro ainsi, devenir Mathieu Belezi, c’était une décision organique, qui engageait tout mon corps, mes bras et mes jambes habitués au mouvement, à la lumière naturelle des choses. » Beaucoup écrivent sur leurs blessures, leurs chagrins. Le Pas suspendu de la révolte semble sortir tout entier, au contraire, de la joie débordante de contempler, depuis la rive où l’on s’est enfui, les tempêtes qui ne vous ont pas emporté. C’est le livre des cauchemars, de la peur qui vous fige ou vous met en mouvement, qui redouble ou lamine la volonté de vivre. Il peut y avoir de la nostalgie dans la conscience des misères auxquelles vous avez échappé ; et de la terreur dans cette nostalgie. Contre quoi se révolte-t-on, sinon, d’abord, contre sa propre paralysie ? « J’ai vu une étude très sérieuse, commente Mathieu Belezi, selon laquelle 70 % des jeunes se disent prêts à descendre dans la rue. Mais ils ne le font pas. Ils restent, avec leur envie de révolte, peut-être sans objet. Cela donne une société où, moi, j’étouffe, où on n’arrive plus à concevoir l’avenir, à se projeter, à construire. » Une société qu’il dit connaître en lisant les journaux, en écoutant beaucoup les radios françaises (« Les radios populaires surtout, on y entend les gens, sans filtre »), lui qui, il y a plus de dix ans, a « définitivement » quitté la France pour l’Italie. « Je me suis d’abord installé, avec ma compagne, dans une maison des Pouilles, audessus de l’Adriatique. On voyait les bateaux qui allaient en Grèce, en Turquie. J’avais besoin de cette distance. » Vous oubliez de tourner à gauche. La mer apparaît. Puis vous écrivez un roman ; la mer est toujours là, un homme la longe, et vous découvrez qu’il suffit de s’éloigner un peu pour que sa voix résonne en vous, pour que vous soyez cet homme, et tous les autres. Une tempête se lève. p


Richelieu s’enrichit Repensé, restauré, recomposé, le site historique de la Bibliothèque nationale de France, à Paris, accueille aussi désormais les fonds de l’Institut national d’histoire de l’art et de l’Ecole des chartes Magasin des arts et spectacles, aménagé et décoré par Henri Labrouste pour accueillir la donation Auguste Rondelle. JEAN-CHRISTOPHE BALLOT

R

iders on the Storm, des Doors en fond sonore, ce n’est pas encore une boîte de nuit, mais au moins l’ambiance d’une surprise-partie des années 1970, à cela près qu’elle avait lieu dans le « magasin central », les locaux adjacents à la salle Labrouste, le plus grand espace de lecture de l’ancienne Bibliothèque nationale, rue Richelieu, lors de notre visite mercredi 14 décembre. Sur la chanson diffusée par un ghetto-blaster à l’initiative d’un documentaliste mélomane, les collègues de ce dernier, jeunes ou moins jeunes, ne dansaient pas, sinon un ballet réglé au millimètre par l’ordre alphabétique : ils et elles classaient des monceaux de livres dans les rayonnages de ce qui va devenir la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA, créé en 2001). Une fois couplée avec les collections d’estampes, de manuscrits, de photos et de médailles de la BNF (qui collecte depuis le XVe siècle et bénéficie du dépôt légal depuis 1537) et la bibliothèque de l’Ecole nationale des chartes (fondée

en 1821), celle-ci constituera un des plus importants centres de recherches du monde.

Un chantier complexe « Riders on the storm » (« des cavaliers dans la tempête ») : c’est peut-être ce qu’ont ressenti JeanFrançois Lagneau, architecte en chef des Monuments historiques, et ses confrères Virginie Brégal et Bruno Gaudin, chargés de la rénovation du site, un vaste quadrilatère (58 000 m²) délimité par les rues des Petits-Champs (au sud), Vivienne (à l’est), Colbert (au nord) et Richelieu (à l’ouest), dans le 2e arrondissement de Paris. Chantier complexe, d’autant que le lieu devait rester ouvert aux chercheurs : les bâtiments sont d’époques différentes, plusieurs n’étaient pas reliés entre eux, certaines parties sont classées, d’autres non. Il fallait imaginer de nouvelles circulations et mettre le tout aux normes de sécurité. Si JeanFrançois Lagneau assure s’être contenté de procéder à un simple « nettoyage », les architectes ont eu à affronter les polémiques, inévitables dès qu’on touche à un bâtiment classé. Et ce n’est probablement pas terminé : la première tranche de

Cahier du « Monde » No 22395 daté Vendredi 13 janvier 2017 - Ne peut être vendu séparément

travaux sera bien inaugurée à l’occasion du weekend de journées portes ouvertes les vendredi 13, samedi 14 et dimanche 15 janvier, mais la seconde, qui concerne notamment la prestigieuse salle Ovale, ne s’achèvera qu’en 2020. « Riders on the storm » : pas certain que les vénérables professeurs Jacques Thuillier (dès 1973) et André Chastel (en 1983) y auraient songé, mais c’est un peu ce qu’ils paraissaient être, ces pionniers, lorsqu’ils plaidaient pour la création d’une telle entité. Le second y consacra même un rapport, qui fut remis au ministre d’alors, Jack Lang. Lequel n’aura de cesse de faire aboutir le projet. Sept ans plus tard, en 1990, il annonce le souhait du président de la République, François Mitterrand de créer un institut international d’art. Après plusieurs rapports – dont ceux de Françoise Benhamou, Philippe Bélaval et Michel Laclotte –, le projet se précise : le fonds de l’INHA va regrouper celui de la Bibliothèque d’art et d’archéologie de la rue Michelet, c’est-à-dire 450000 volumes et un large stock de photos et d’estampes, ensemble constitué par le couturier Jacques Doucet, puis légué en 1917 à l’université

de Paris, et celui de la Bibliothèque centrale des musées nationaux (300 000 volumes et 1 500 titres de revues). Aujourd’hui, l’INHA conserve plus de 1,7 million de documents, soit une des plus grandes collections de livres et de revues en histoire de l’art et en archéologie du monde. La BNF n’est pas en reste : à ses manuscrits, ses estampes et sa collection de photographies s’ajoute un département des arts du spectacle, soit, en tout, plus de 20 millions de documents. Avec 150 000 volumes, la bibliothèque de l’Ecole nationale des chartes semble bien modeste, si on omet qu’ils sont hautement spécialisés et souvent introuvables ailleurs. p harry bellet

Week-end Portes ouvertes, table ronde, le 13 janvier, à 19 h, conférence de Georges DidiHuberman, le 14, à 19 h, visites et animations les samedi 14 (de 11 h à 22 h) et dimanche 15 (de 11 h à 19 h). Entrée libre. www.bnf.fr Ce dossier a été réalisé en partenariat avec la BNF, l’INHA et l’Ecole des chartes.


2 | la rénovation du site richelieu

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De gauche à droite : Michelle Bubenicek, Laurence Engel et Eric de Chassey. JEAN-FRANÇOIS ROBERT POUR LE MONDE

“L’histoire de l’art ne peut pas fonctionner en circuit fermé” Michelle Bubenicek, directrice de l’Ecole nationale des chartes, Eric de Chassey, directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), et Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France, reviennent sur l’intérêt de réunir leurs trois institutions

M

ichelle Bubenicek, directrice de l’Ecole nationale des chartes, Eric de Chassey, directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art, et Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France, vont piloter ce qui sera, avec plus de vingt millions de documents rares, sinon uniques, une des plus grandes ressources documentaires mondiales et un centre de recherche sans équivalent, concentrés sur le site Richelieu, à Paris. Le site Richelieu va réunir trois entités de nature et d’âge différents. Quels sont vos spécificités et vos points communs ? Laurence Engel On peut considérer plusieurs dates pour célébrer la naissance de la Bibliothèque nationale, mais je trouve que 1537, avec l’institution par François 1er du dépôt légal [qui impose à toute publication imprimée en France d’être déposée à la bibliothèque], est la plus puissante, parce que c’est la manifestation de la volonté de transmettre un patrimoine imprimé aux générations futures. Au-delà du livre, c’est très vite un lien à l’histoire de France et à l’universalité des savoirs qui se crée, puisque évidemment sont déjà présents les manuscrits anciens, qu’on y adjoint rapidement une part du trésor royal, le Musée

des monnaies et médailles, puis les cartes de géographie et les plans. S’y ajouteront les estampes, la photographie et, plus récemment, à partir de 1946, les arts du spectacle, grâce à la collection constituée par Auguste Rondel. Cette histoire littéraire, artistique, intellectuelle, le lien constant avec la création et la volonté de transmettre ces savoirs à tous, c’est le triple ADN de la BNF. Qu’en est-il de l’Ecole des chartes ? Michelle Bubenicek Elle a moins de deux cents ans d’existence, mais avait pour finalité, dès le départ, de former des spécialistes de la conservation du patrimoine écrit, les trésors des archives et ceux des bibliothèques. Elle est née d’une prise de conscience des savants de l’époque, mais aussi des politiques, à la suite des événements révolutionnaires. Cela suppose l’enseignement d’un certain nombre de disciplines assez rares comme la philologie romane et latine, la codicologie, c’est-à-dire l’étude et l’analyse des manuscrits, la paléographie, qui sert à déchiffrer n’importe quel type d’écriture, l’histoire du livre, celle du droit – tout ce qui aide à appréhender au mieux les sources qui permettent d’écrire l’histoire et, au-delà, l’histoire de l’art. Nos étudiants doivent rédiger leur thèse à partir de sources inédites, dont beaucoup peuvent se trouver ici, à Richelieu. Notre rapprochement est donc tout à fait intéressant et pertinent.

Dans ce trio, l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), créé en 2001, fait figure de cadet… Eric de Chassey On fait souvent remonter l’INHA aux souhaits des historiens d’art Jacques Thuillier et André Chastel dans les années 1970 et 1980, mais je crois que l’intuition est plus ancienne encore. On la trouve déjà quand le couturier, collectionneur et

« Pour l’instant, 30 000 m2, soit plus de la moitié de la superficie du site Richelieu, ont été rénovés » laurence engel

présidente de la Bibliothèque nationale de France mécène Jacques Doucet [1853-1929] a l’intuition qu’il faut renforcer l’histoire de l’art en France et, pour cela, constituer une bibliothèque spécialisée qui n’existe pas à l’époque. Il s’agit de traiter l’histoire de l’art dans sa dimension universelle, c’est-à-dire quels qu’en soient les objets, les périodes et les aires culturelles. L’idée d’André Chastel, devant l’éclatement des disciplines, qui se partagent entre les écoles d’art, les musées, les universités et ne communiquent guère

entre elles, était de dire qu’il fallait créer une maison commune, qui serait en lien avec cette bibliothèque. Mais aussi avec la Bibliothèque centrale des musées nationaux, qui était jusqu’à présent au Musée du Louvre. On en a parlé longtemps mais, concrètement, cela n’est fait que depuis le mois de janvier 2016. Ce qui veut dire que tout chercheur peut avoir à disposition les collections les plus complètes possibles, en Europe, et peut-être au monde, non seulement d’imprimés, mais aussi d’archives d’artistes, de marchands, d’historiens et de critiques d’art. L’histoire de l’art ne peut pas fonctionner en circuit fermé. Elle a besoin en permanence d’être irriguée par les autres pratiques artistiques, le spectacle vivant, la musique, le cinéma… Le regroupement de nos trois institutions en ce lieu va permettre cela. Où en êtes-vous de la réhabilitation du site Richelieu ? L. E. Il y a 58 000 m² en tout. Pour l’instant, 30 000 m² ont été rénovés. Mais j’insiste, durant tout le chantier, les collections sont restées accessibles. La deuxième phase de travaux, qui doit s’achever en 2020, commence maintenant : la salle Ovale, notamment, qui sera ouverte gratuitement au grand public, la galerie Mazarine, où ont lieu les expositions temporaires, un nouveau musée où sera montrée toute la diversité des collections de la BNF – médailles, incunables ou manuscrits, trésors royaux, photographies, estampes – ainsi qu’une librairie et un café composeront ce nouvel espace public culturel. E. de C. L’accès sera également gratuit pour les chercheurs, à partir du niveau de master 1, mais aussi pour les professeurs du primaire et du secondaire, puisqu’il y a désormais un enseignement d’histoire des arts dans les collèges et les lycées. M. B. L’Ecole des chartes, pour sa part, est ouverte gratuitement aux élèves de l’école, naturellement, mais aussi aux anciens élèves et aux conservateurs. Vous pensez donc être à même d’établir des passerelles entre vous ? L. E. C’est pour cela que j’aime utiliser à notre propos le terme de « campus ». On a une masse documentaire qui, en termes de sources, est inouïe. Mais on a surtout le fait d’être ensemble – les étudiants, les chercheurs, les instituts de recherche, venus des universités comme des musées. Le rêve d’André Chastel, nous


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La salle Labrouste, entièrement restaurée, est désormais dévolue à l’Histoire de l’art. JEAN-CHRISTOPHE BALLOT

allons non seulement pouvoir le tester, mais surtout le faire vivre. M. B. Il ne s’agit pas de rester dans nos tours d’ivoire, mais de pousser les portes, avec par exemple une carte de lecteur commune aux trois entités. On peut imaginer que nos étudiants se mélangeront, voire collaboreront entre eux sur certains projets. En tout cas, on peut les y aider. E. de C. La carte d’accès commune va offrir aussi un plus grand confort. Un lecteur qui va s’installer dans une des salles de Richelieu en fonction de ses intérêts – mettons, dans celle consacrée aux arts du spectacle – et qui constaterait, lors de ses recherches bibliographiques, que parmi les ouvrages qui l’intéressent, l’un est conservé à la bibliothèque de l’INHA ou à celle de l’Ecole des chartes, n’aura pas besoin de se déplacer : c’est l’ouvrage qui viendra à lui. Pas les archives, bien sûr – elles sont trop fragiles –, mais ce sera valable pour tous les imprimés. Les architectes ont conçu le projet global de Richelieu pour faciliter les circulations. Quid de la numérisation des collections ? Le travail de la BNF avec le site Gallica est déjà remarquablement avancé, mais qu’en est-il pour les deux autres institutions ? M. B. A l’Ecole des chartes, nous avons déjà un certain nombre de données et de cours en ligne sur le site de l’école. Nous allons intensifier ces pratiques. Il y a ainsi un très beau portail, Theleme [theleme.enc.sorbonne.fr], qui permet de s’initier à la paléographie, que nous allons développer. Nous avons aussi de vrais geeks parmi nos jeunes chartistes, qui nous entraînent naturellement dans ce sens. E. de C. A l’INHA, nous avons aussi des programmes de numérisation, commencés plus tard mais très importants, notamment des ouvrages rares et précieux, des collections de photographies, des collections d’estampes de Doucet, et qui bénéficient du savoir-faire accumulé par la BNF. Pour le grand public, nous participons chaque année au Festival de l’histoire de l’art de Fontainebleau, où nous sommes chargés des aspects scientifiques, avec des cours et des conférences qui sont en ligne. Nous avons aussi vocation à mettre en place une plate-forme qui réunisse tous les modes d’enseignement liés de près ou de loin à l’histoire de l’art, au patrimoine et à l’archéologie en France, et de les organiser pour que les

gens puissent se retrouver dans ces ressources, qui sont extrêmement éparpillées. On a par exemple aujourd’hui une chaîne YouTube avec un certain nombre de cours en ligne, mais c’est encore assez compliqué à trouver. Pensez-vous voir un jour la fin de ce chantier ? L. E. Lorsqu’on a commencé la numérisation, on pensait ne jamais en voir le bout, mais les progrès dans ce domaine ont été spectaculaires. Il ne s’agit pas de tout numériser, mais de faire aboutir le projet de la BNF. C’est envisageable à l’horizon d’une trentaine d’années. La BNF est pionnière avec Gallica, qui a développé une technologie que nous partageons volontiers avec d’autres bibliothèques, en France et à l’international. Nous avons ainsi des programmes en commun avec les institutions qui ont des fonds comparables, comme la British Library de Londres mais plus largement avec des partenaires d’horizons très variés. Ainsi, nous construisons la Bibliothèque francophone numérique avec les Québécois, les Belges, les pays francophones d’Afrique. Nous travaillons également avec la Chine pour les fonds qui la concernent, ou avec les Israéliens pour nos manuscrits hébreux. C’est pour cela que le lien avec les chercheurs est aussi important : les programmes de recherche, les travaux sur les sources, les projets communs d’éditorialisation sont nécessaires. Je dis, et ce n’est pas seulement un bon mot, que la bibliothèque royale, les bibliothèques nationales en général, c’est le numérique avant le numérique. Car il ne suffit pas de collecter ou de numériser les savoirs, il faut également les organiser pour les rendre accessibles : c’est notre métier. Et du côté de l’INHA ? E. de C. Nous y travaillons aussi. Ces derniers mois, nous avons réalisé une modélisation 2D et 3D du portail de l’église Sainte-Foy de Conques [Aveyron], avec une interprétation iconographique des sculptures. Le site est conçu de telle façon que l’on puisse l’aborder avec différents niveaux de lecture : il est accessible au très grand public et reste pertinent pour des chercheurs très avancés. Mais même une fois que tout sera numérisé, il ne faudra pas négliger l’objet physique, les originaux auxquels nos bibliothèques permettent de revenir.

Dans le magasin central, les pneumatiques qui acheminaient les demandes des bibliothécaires. J. C. BALLOT

C’est la vocation du site Richelieu ? L. E. Oui, car on y bénéficie aussi de la compétence des archivistes, des bibliographes, des documentalistes. Quand vous êtes dans une bibliothèque, vous pouvez interroger un président de salle, qui vous aide à orienter vos recherches. E. de C. Ce qui est passionnant, c’est que ce nouveau campus tel qu’il se préfigure va, je crois, produire des résultats auxquels nous n’avions pas pensé au départ. Je l’ai constaté quand j’ai vu travailler ensemble des gens venus de l’Ecole du patrimoine, de l’université… M. B. Les chartistes sont enthousiastes, les nouveaux comme les anciens, qui sont ravis de voir se créer un tel potentiel de recherches. Et d’accueil : ces locaux vont permettre d’élargir notre public, notamment aux chercheurs basés en province, qui trouveront ici des conditions de travail optimales durant leurs séjours à Paris. C’est vrai aussi pour l’international. Nous dispensons un enseignement qui a peu d’équivalents ailleurs, ce qui a conduit beaucoup d’établissements étrangers à signer des conventions avec nous. L. E. Il faut les y encourager. L’offre est exceptionnelle, mais cela ne suffit jamais pour que les gens viennent pousser nos portes. Il faut construire une relation active, pour les chercheurs comme pour le grand public, sinon on ne remplit pas complètement notre mission. On a tout de même la sensation que l’Ecole des chartes est un peu à l’étroit… M. B. Par rapport à nos anciens locaux de la Sorbonne, c’est Byzance ! On arrive à rassembler en un seul lieu les trois sites que nous occupions jusqu’ici. Et nous avons pour l’instant assez de place prévue pour l’accroissement de nos collections sur les neuf prochaines années. En outre, nous allons pouvoir coordonner nos politiques documentaires avec la bibliothèque de l’INHA : il serait absurde d’acquérir les mêmes ouvrages. Le budget global de 232 millions d’euros comprend-il les deux tranches de travaux ? L. E. Oui. Il est financé à 80 % par le ministère de la culture et à 20 % par celui de l’enseignement supérieur. La BNF, aidée de ses mécènes, y ajoute 20 millions d’euros sur son budget. p propos recueillis par harry bellet et florence evin

Trois écrivains nous ont confié leurs souvenirs de la Bibliothèque Richelieu. BONHEUR ÉPHÉMÈRE « Un jour, c’était complet. Voyant mon air désolé, le conservateur responsable de l’attribution des places m’adressa un clin d’œil complice et me fit passer derrière son bureau où une dizaine de places étaient spécialement “réservées”. A qui, je l’ignore. Trop heureux de mon privilège, je me mis au travail. Au bout d’une heure, levant enfin la tête, je m’aperçus que je partageais mon bureau avec un chauve qui me faisait face et qui leva lui aussi les yeux : Michel Foucault. Ephémère mais inoubliable coexistence pour un jeune auteur. (…) Un jour, j’étais assis en face d’Emmanuel Le Roy Ladurie que j’avais interviewé chez lui des années auparavant. Il quitta son rempart de livres pour aller aux toilettes. A son retour, plus professeur Nimbus que jamais, le grand historien se trompa et s’assit cinq ou six places plus loin derrière un autre mur de livres que le sien. Il s’y plongea pourtant et y demeura cinq bonnes minutes avant de comprendre et, tout naturellement, de revenir s’asseoir en face de moi et de s’absorber cette fois dans les livres qu’il avait commandés comme si de rien n’était. » Pierre Assouline LE TEMPS ÉCOULÉ « Fasciné par les manuscrits, leur mystère et leurs secrets, j’ai souvent rêvé d’être enfermé une nuit ou deux dans la salle où sont déposés ces trésors. Les manuscrits de la Bibliothèque de France sont la mémoire de l’intelligence et de l’imaginaire d’un peuple qui a toujours été curieux des autres et de leurs cultures. C’est pour cela que “la chambre des manuscrits” est le lieu le plus vivant, le plus tumultueux, le plus riche de l’histoire de ce pays. Je l’ai découvert d’abord grâce au film d’Alain Resnais Toute la mémoire du monde [1956], un documentaire de vingt et une minutes sur

les archives des écrits, de la pensée et de la création à travers les siècles se trouvant réunis et rangés dans cette grande bibliothèque. C’est elle qui recueille tout ce qui se publie dans le pays. Tout est classé, archivé, mis côte à côte, bout à bout. Cela sent le temps écoulé, ça sent l’odeur de l’impatience du chercheur, du découvreur. Le génie de la nation a un foyer, une demeure, un lieu de vie et d’éternité. C’est là que j’aimerais me perdre, abolir le temps et les codes, entrer en contact avec la mémoire des ancêtres, avec le doute des anciens, avec la beauté et la grâce ou la folie des créateurs qui ont façonné l’imaginaire français, ce qui fait son originalité, sa force et son magnifique patrimoine. » Tahar Ben Jelloun DANS LE LABYRINTHE DU MONDE « Mon plus beau théâtre de papier était la Bibliothèque de la rue Richelieu, mémoire si vivante, si tactile. J’allais droit vers mon rendez-vous, ma boussole. Vertige toujours, en entrant dans la salle de lecture. Je plongeais dans le temps. Aimantée par les lumières vertes et l’odeur tamisée des livres, je retrouvais tous les jours ma petite place au milieu du labyrinthe du monde. J’étais coquille, grain de sable, ver luisant, seul le chemin de ma recherche me guidait, les heures n’existaient plus, et Paris tout entier se résumait pour moi à la présence majestueuse de ce lieu, qui me protégeait, me grandissait. Et ce silence toujours vibrant, qui bruissait d’un pupitre à l’autre, qui réunissait nos cœurs. Là, je n’avais plus peur, là je rejoignais les voix de tant de livres, je les appelais et ils arrivaient, je les écoutais, m’enveloppais en eux comme dans des châles anciens, je n’avais besoin de rien d’autre, ils étaient devenus plus essentiels que mes parents. Mon frère m’avait tracé le chemin, je le suivais, la Bibliothèque était notre secret mais, ça, c’est une autre histoire. » Colette Fellous


4 | la rénovation du site richelieu

0123 VENDREDI 13 JANVIER 2017

Rue de Richelieu, une lumière retrouvée A l’issue d’une première phase de travaux, la bibliothèque renoue avec sa splendeur passée. Visite guidée

U

n rayon de soleil éclaire la rue Richelieu. L’appareillage de pierre blonde, enfin ravalé sur 170 mètres de long, du site historique de la Bibliothèque nationale (BN), redonne de la lumière à ce boyau très fréquenté reliant la Bourse au Louvre et à la Comédie-Française. Désormais, au cœur de ce Paris de la culture et des arts, l’imposante façade néoclassique dressée en 1872 par l’architecte Henri Labrouste, pour fermer l’ensemble hétéroclite de la bibliothèque impériale, exhibe fièrement sa beauté retrouvée. Le grand porche d’entrée du 58, rue de Richelieu est rouvert au public, avec portique de sécurité, Vigipirate oblige. La cour d’honneur, encombrée des baraques nécessaires à la poursuite des travaux, illustre l’ampleur des opérations encore à venir : la moitié du quadrilatère reste à restaurer. Dans la cour, face

Avec son mobilier de style Louis XV, la salle des manuscrits qui a été restaurée resplendit, elle aussi, au premier étage au porche, la belle façade XVIIIe de Robert de Cotte a gardé de grands carreaux en verre soufflé – des vitrages contemporains fabriqués à l’ancienne –, comme l’exigeait Jean-François Lagneau, architecte en chef des monuments historiques qui veille à la perfection de la restauration dans les règles de l’art. Le hall d’accueil des visiteurs, aux lambris de pierre à médaillons de marbre rose, a été affublé d’un lustre incongru à paillettes métalliques. Ce vestibule donne sur la fameuse salle de lecture Labrouste, fermée depuis près de vingt ans, et désormais dévolue à l’histoire de l’art – 150 000 ouvrages en accès libre pour les étudiants et les chercheurs. A peine rouverte, elle fait le plein, dans un silence religieux. Les têtes penchées ne se laissent pas distraire par l’éblouissant décor de l’hémicycle aux couleurs retrouvées. Jean-François Lagneau luimême n’en revient pas de « la vivacité du fuchsia, couleur typique des années 1870, choisie par Labrouste, qui aimait le style Napoléon III. J’ai eu la prétention de ne faire que le ménage, ce qui n’avait pas été fait depuis plus d’un siècle. On s’est contenté d’enlever la crasse. » Décor en voûte et en trompe-l’œil, les frondaisons vert cru se détachent sur un ciel éternellement bleu. La salle est éclairée comme en plein jour. « La luminosité étonnante vient d’en haut par les oculi, souligne l’architecte en saluant l’avantgarde de Labrouste qui a simulé la lumière naturelle, et fait « souffler l’air chaud par les bouches grillagées du sol et

La nouvelle passerelle de l’architecte Bruno Gaudin avec vue plongeante sur la salle des manuscrits. JEAN-CHRISTOPHE BALLOT

les calorifères. Des tubes passaient sous les tables pour réchauffer les pieds ». Un dispositif inventif réutilisé aujourd’hui pour ventiler l’espace. L’ensemble du mobilier a été conservé, jusqu’aux chaises, dont l’assise est renforcée, et équipé d’écrans dernier cri. Retour dans le hall d’entrée, desservant, aussi, la salle Ovale dessinée par l’architecte Jean-Louis Pascal (1837-1920), élève de Charles Garnier. Spectaculaire dans son décorum et non encore restaurée, cette immense salle de lecture sera ouverte au grand public en 2020. On y accède par un vestibule dans lequel trône un escalier monumental. Encombrant, il sera détruit, bien qu’inscrit à l’inventaire des monuments historiques, et remplacé par une passerelle hélicoïdale signée Bruno Gaudin. L’Etat a tranché et même Jean-François Lagneau, réticent au départ, en convient : « Cet escalier n’est pas fonctionnel, il en “jette”, mais il est gratuit. Si l’on considère l’ensemble du quadrilatère, c’est un détail. » Au premier étage, la salle des manuscrits restaurée resplendit elle aussi. Elle est dans son jus. Le mobilier de style Louis XV est intact, comme les escaliers

en colimaçon accédant aux réserves. Là encore, un simple nettoyage fut nécessaire. De la même manière, ça le sera dans l’enfilade des pièces poussiéreuses qui restent à restaurer, de sept mètres sous plafond, du département des monnaies et médailles, où sont alignées les consoles-portefeuilles conservant à l’abri des regards ce trésor public. Le bon état du mobilier impressionne. Le plus spectaculaire est le salon Louis XV, formidable vestige figé dans l’oubli. Louis XIV et Louis XV se font face, deux portraits monumentaux régnant sur ce mobilier XVIIIe qui provient de l’hôtel de Nevers – démoli par Labrouste – et qui ne demande qu’un peu d’encaustique pour briller. Seule franche nouveauté, la salle de lecture et sa riche bibliothèque dévolue à l’Ecole des chartes, ensemble résolument moderne, comme l’est l’espace de style scandinave réservé aux arts et spectacles. Ces deux créations ont aussi leur note historique : deux charmantes rotondes. L’une dédiée aux spectacles rassemble costumes et masques sous le regard d’une rayonnante Sarah Bernhardt. L’autre, dite de Voltaire, abritait

son beau portrait sculpté par Houdon. Le cœur du philosophe des Lumières est conservé dans une cassette, dissimulée dans le socle de la statue. Il y est toujours. Mais Voltaire préside aujourd’hui les séances du salon d’honneur de la BN. Trente-trois ans ont passé, depuis le rapport de 1983 d’André Chastel, pour aboutir au sacre de l’histoire de l’art dans la salle Labrouste. Jack Lang reconnaît que « la bagarre entre les institutions fut rude. Jamais je n’ai consacré autant de temps à un projet face aux résistances multiples, chacun se recroquevillant sur ses ergots ». Et l’ancien ministre de François Mitterrand d’évoquer « la longue marche qui, pour être victorieuse, réclamait de la conviction, de l’entêtement, afin que l’histoire de l’art soit reconnue ». Le 16 janvier 1992, Jack Lang signait une note à François Mitterrand : « Le moment est venu d’annoncer ce projet qui nous est cher : la création d’une bibliothèque nationale des arts… » Les imprimés iront à Tolbiac, les arts à Richelieu. En 2017, c’est chose faite. « Voilà la démonstration dans ce domaine qu’il faut avoir la vue longue », assure Jack Lang. p florence evin

Six siècles d’histoire 1483 Louis XI transmet sa bibliothèque à Charles VIII 1537 Institution du dépôt légal, à l’initiative de François Ier 1666 Colbert transfère la bibliothèque royale de Louis XIV, rue Vivienne 1721 L’abbé Bignon, bibliothécaire de Louis XV, installe le fonds royal dans l’hôtel de Nevers, qui occupe une partie du site Richelieu 1826 Les galeries Mazarine et Mansart sont récupérées au départ de la Bourse 1854-1875 Grands travaux menés par Henri Labrouste 1882-1936 Jean-Louis Pascal restaure l’aile Robert de Cotte et conçoit la salle Ovale 1988-1998 Construction de la Bibliothèque François-Mitterrand

Vers la quadrature du quadrilatère Les travaux de rénovation, dont la fin est prévue en 2020, ont déjà permis la réouverture de la moitié des espaces

L

a vénérable Bibliothèque nationale a enfin retrouvé sa grande entrée sur la rue de Richelieu. Depuis plus de vingt ans, le square Louvois qui lui fait face s’était endormi, perdant les deux ou trois cafés qui vivaient de la fidélité des lecteurs, tandis que la rue, polie par le passage des bus, se chargeait de particules crasseuses, à l’instar des poumons et des vieux rayonnages laissés vides par le remplissage des quatre tours de la nouvelle BNF, désormais connue sous le nom de son initiateur politique, François Mitterrand. Pourtant, plus de vingt ans après des travaux considérables qui impliquaient autant le contenant que le contenu, nous n’en sommes qu’à la fin de la première phase des travaux mis en œuvre sur les bâtiments Richelieu. Soit la moitié de l’ancienne bibliothèque. La seconde

devrait être achevée en 2020. En l’état, elle ne se visite pas sans peine ni accompagnement, avec les deux architectes du projet, Bruno Gaudin et Virginie Brégal. Même ainsi, Richelieu reste un dédale difficile à comprendre dans lequel se croisent de multiples strates, les dernières remontant aux années 1930 et 1950 et aux interventions de Michel RouxSpitz pour accroître le nombre de niveaux, de cinq étages en hauteur et de deux en sous-sol. A vue de drone ou de pigeon, le quadrilatère se lit comme un rectangle, découpé presque régulièrement en six grandes parcelles. Du nord au sud, la cour d’honneur, entrée principale de l’ensemble immobilier, et la salle Ovale (180 places), achevée en 1936, et naguère affectée aux périodiques. Achevée ? Oui et non : pour en financer la rénova-

tion, la BNF incite son public à jouer les mécènes en « adoptant » une lampe, un calorifère, une table, une ville ou une colonne. Les donateurs verront ainsi leur nom inscrit à côté du mobilier.

D’illustres lecteurs Au sud, la cour d’honneur dessert la salle Labrouste, mais avant cela notre pigeon géographe repère un large couloir aux fonctions multiples, comme il l’était dans son état antérieur, et baptisé le hall. Il y a près de quarante ans, c’est ici qu’étaient délivrées – elles le sont toujours – les cartes de lecteur avec, déjà, une sévère parcimonie. C’est ici, en prise directe, que se trouvait l’entrée de la salle Labrouste, et, sur l’espace laissé libre, la « cour de récréation » des lecteurs, chercheurs et conservateurs. Il n’était pas rare d’y voir le célèbre archéo-

logue Raoul Curiel, conservateur des monnaies orientales, en conversation avec Michel Foucault et quelques élèves en état d’adoration. Puis chacun se séparait pour rejoindre son espace de travail : Curiel à l’étage des médailles, sur la table de l’abbé Barthélemy. Foucault, lui, regagnait l’hémicycle, la place 284 (selon Télérama), son sanctuaire dans la salle Labrouste, où il pouvait déroger au nombre d’ouvrages empruntés autorisé. La salle Labrouste, considérée comme le joyau du quadrilatère, devrait offrir 320 places, sur 1 370 m², presque autant que dans son état antérieur (360). On s’émerveille du coup que Tolbiac puisse être déjà saturée avec ses 2 000 places pour chercheurs et 1 700 autres pour les lecteurs de la salle du Haut-de-jardin, comme si l’édification de ce site n’avait en rien diminué les besoins de Richelieu.

Classée aux Monuments historiques et restaurée par Jean-François Lagneau, Labrouste reste reliée au magasin central des imprimés, onze niveaux de rayonnages sophistiqués dont trois seront accessibles au public. Si la salle de lecture est célèbre pour son élégance inspirée, le magasin central révèle une « alchimie de bois, de fonte et de lumières », disent ses architectes actuels. A la fin des travaux, d’ici trois ans, le hall prendra les fonctions de couloir distributif. Mais surtout, une fois démoli, non sans polémiques, le grand escalier d’honneur (construit en 1903) qui conduisait aux manuscrits et au département des monnaies et médailles, l’espace architectural devrait laisser place à un escalier « moderne » en spirale, le hall y trouvant une nouvelle continuité. p frédéric edelmann


Le monde du vendredi 13 janvier 2017