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Résistances 93e congrès du SNJ

Samedi 8 octobre 2011

Le journalisme sur un plateau

Anthony Bellanger élu Secrétaire général p. 3 Souffrance au travail : les écrans p. 7 La déontologie en débat p. 8

Face à la précarité p. 4, 5 et 6


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Résistances

Le SNJ s’invite dans le débat présidentiel Dans l’optique de l’élection présidentielle 2012, le SNJ propose la création d’une commission permanente chargée de travailler sur des thèmes tels que la réforme du statut de l’AFP, le renforcement de la loi sur la protection des sources, ou la limitation de la concentration des groupes de presse. Elle produira un document de travail destiné aux candidats.

Le débat sur le partenariat avec APCP reporté La commission déontologie du SNJ encourage ses militants à diffuser largement la nouvelle version de la Charte de 1918. Elle réaffirme la nécessité de l’intégrer aux conventions collectives. La décision de participer ou non à un observatoire des pratiques déontologiques en collaboration avec l’Association pour la préfiguration d’un conseil de presse (APCP) et d’autres syndicats a été reportée aux Assises du journalisme qui se tiendront au Havre le 10 novembre prochain.

Promenade de santé Après le repas, une vingtaine de congressistes ont pu profiter des quelques rayons de soleil pour partir explorer les alentours d’Autrans. Ce sont deux gardes du Parc national du Vercors qui ont partagé leurs connaissances sur la faune sauvage et leur travail dans le dernier plateau du massif. Cyril Callet et Eric Charron ont conduit les militants dans la forêt, vers les pistes de ski de fond et les pâturages. Un petit tour pour digérer, juste avant de se replonger dans la séance plénière.

Le programme du jour : Ecole de Commerce de Grenoble 10h : Fin du rapport des commissions et questions d’actualité

Ours

Journal du 93e Congrès du SNJ Réalisation articles, photos et secrétariat de rédaction : Les étudiants de l’École de Journalisme de Grenoble (EJDG) et du Master Journalisme de l’IEP de Grenoble. EJDG - 11 av. du 8 mai 1945 38434 Échirolles 04 56 52 87 30 IEP - 1030 av. Centrale 38400 Saint Martin d’Hères 04 76 82 60 00 Directeur de publication : Claude Régent Rédacteur en chef : Sorlin Chanel

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Edito

Hier, Midi Libre annonçait un plan de restructuration. 158 personnes, dont 123 Tu seras CDI, risquent un « merci, au revoir » sans précaire, appel. Beaucoup de pots de départ amers en perspective. De quoi s’interroger encore mon fils sur la précarité dans le monde des médias. Dans la profession, les situations divergent. Il y a ceux qui galèrent pour obtenir la carte de presse, devenue un précieux sésame plutôt qu’une reconnaissance, et ceux que l’on voudrait entraîner dans l’impasse statutaire d’auto-entrepreneur. D’autres, entre le marteau de la polyvalence et l’enclume des contraintes horaires, s’affranchissent trop souvent des règles déontologiques. À l’heure de démarrer dans la profession, les étudiants s’inquiètent. « Le plus beau métier du monde », dixit Michel Destot, certes, mais sans garantie d’exercice ni statut stable, la belle phrase sonne creux. En tout cas, les bleus sont prévenus : au début, ils vont « déguster ». Normalement, ça ne dure pas. Après on fait son trou et tout s’arrange. Normalement. Hugo Richermoz

Anthony Bellanger, un mandat attaqué bille en tête


Priorité à la déontologie

Élections

Quel regard portez-vous sur le syndicat ? Du respect. Cela fait 93 ans qu’il perdure. Mais en plus, c’est le premier syndicat et la première organisation de la profession. Le SNJ a rédigé la première charte de 1918, réactualisée en 1938 puis en 2011. C’est aussi une organisation qui a participé à la création de la Fédération internationale des journalistes entre 1924 et 1926, à la création du statut de notre profession en 1935 ou à celle de la Commission de la carte. Puis elle a œuvré dans les années 1980 et 1990 pour la création de l’union syndicale « Solidaires ». On a affaire à des gens qui ont de vrais engagements. La force de ce syndicat, ce sont donc ses adhérents. Quel changement incarnez-vous pour le SNJ ? Peut-être un changement de génération. Alain Girard l’a rappelé, il y a besoin d’un saut générationnel. J’ai 38 ans, je fais partie des jeunes du bureau national et des plus jeunes premiers secrétaires. Plus généralement, les changements seront liés à la réorganisation du centre de décision. Il y a un exécutif composé de cinq secrétaires généraux, d’un bureau national et d’un comité national. On a envie de faire participer tous les talents, c’est-à-dire les militants qui ont envie de s’impliquer dans les dossiers nationaux. Nous allons

Aurélie Marques

Quelle est votre histoire personnelle avec le SNJ ? Mon histoire est assez simple. J’ai adhéré dès mon entrée au Courrier de l’Ouest au début des années 2000. Très vite, j’ai été nommé dans ma section entreprise, là où on débute généralement. Puis j’ai été élu délégué syndical. En 2005, j’ai fait mes premiers pas au comité national, le parlement du syndicat, où j’ai plutôt observé comment fonctionnait le plus vieux syndicat de la profession. Ensuite, je me suis pris au jeu. En 2008, j’ai été élu au bureau national. Deux ans après, je suis devenu Secrétaire général avant de devenir aujourd’hui le Premier secrétaire.

aussi travailler en direction des sections régionales, qui sont un point important de notre organisation. Celle-ci repose sur l’ensemble des trois mille adhérents. Sur quelles grandes thématiques allez-vous travailler ? On ne peut pas passer à côté de la déontologie après la réactualisation de la charte de 1918 parce que ce sont nos valeurs. On ira aussi vers les jeunes journalistes en formation pour montrer en quoi le SNJ est important dans la réflexion de la profession. On se dirigera aussi vers nos militants retraités. Nous avons vraiment de grands talents. Ce sont des gens qui quittent la profession car l’âge de la retraite a sonné. Mais on va aller vers eux car nous avons besoin de leur expertise, notamment auprès des plus jeunes. Moi y compris, j’ai beaucoup à apprendre.

Anthony Bellanger a été nommé premier secrétaire après le vote organisé vendredi 7 octobre. L’occasion pour lui de livrer sa vision du syndicat qu’il s’apprête à diriger.

Propos recueillis par Léa Marquis et Arnaud Clement

Deux ans ferme pour Anthony Bellanger

Aurélie Marques

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Anthony Bellanger a été élu pour deux ans à la tête du SNJ. Dominique Pradalié reste à ses côtés

e trône reste à l’ouest de l’Hexagone. Après six ans de présidence d’Alain Girard, la fonction de premier secrétaire a été confiée à Anthony Bellanger, 38 ans et en poste au quotidien Le Courrier de l’Ouest. Vendredi 7 octobre au matin, le bureau national du SNJ se réunit dans la salle La Drure pour élire la nouvelle collégialité. Mais aussi et surtout pour désigner le nouveau Premier secrétaire. La séance tant attendue rassemble la

trentaine de membres du bureau national, assise en cercle autour du président de séance, le doyen Mario Guastoni. Après des tractations au cours de la nuit, une seule liste est encore en lice à l’heure d’aborder l’élection. Dominique Pradalié, candidate encore déclarée la veille, a finalement choisi de se rallier au nouveau premier secrétaire élu à la quasi unanimité, Anthony Bellanger. Non sans une certaine amertume.

À l’issue du vote, Dominique Pradalié et l’ancien premier secrétaire échangent quelques propos vifs. Si Alain Girard se dit soulagé par une conclusion apaisée, la seconde ne cache pas un certain mécontentement : « Je reste par militantisme mais je regrette que certains choisissent de tacler les bonnes femmes ». Malgré tout, la rédactrice en chef du journal de la nuit de France 2 fera partie du collège qui mènera la barque SNJ jusqu’en

2013, aux côtés d’Anthony Bellanger, Elizabeth Ehrmann, Vincent Lanier et François Ollier. François Le Masson, reconduit trésorier, sera assisté dans ses tâches par Alain Girard, proposé à ce poste. « J’accepte avec une 22 long rifle dans le dos », s’amuse le journaliste d’Ouest-France. Alain Girard peut quitter son poste l’esprit tranquille, avec une boutade de fin plutôt que des tensions entre ses dauphins. Arnaud Clement

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Résistances

Journaliste et auto-entrepreneur : vers la fin du salariat ? Selon la loi de 1935, le journaliste est obligatoirement un salarié. Pourtant, depuis la création du régime d’auto-entrepreneur en 2008, nombreux sont ceux à choisir ce statut. De plein gré, mais surtout de force obligations salariales et ne règle que la prestation. Conséquence : l’entreprise de presse dépense moins alors que le journaliste touche davantage.

Soumis au chantage Sauf que, sur le long terme, l’auto-entrepreneur n’y gagne pas au change. Il risque d’abord de perdre jusqu’à son statut de journaliste. Sa carte de presse peut lui être retirée si plus de 50% de ses revenus sont facturés. Par ailleurs, l’auto-entrepreneur abandonne tous les avantages du salariat : indemnités de licenciement, chômage, treizième mois, clause de conscience et de cession, application de la convention collective,

Sabine Burfin

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rance 24, groupe Prisma, magazine de Canal + ou d’Aéroports de France… Tous ont incité leurs journalistes à adopter le statut d’auto-entrepreneur. Créé en 2008, ce régime permet à un travailleur de bénéficier plus simplement du statut fiscal de l’entreprise individuelle. Ainsi considéré, le journaliste n’est plus rémunéré en salaires mais en factures. Les directions avancent un amoindrissement des charges sociales pour les deux parties. En effet, la TVA n’est pas facturée et l’auto-entrepreneur paye lui-même ses charges au moment de l’encaissement. De son côté, le commanditaire se voit exonéré des cotisations et autres

protection lorsqu’il part à l’étranger, arrêt maladie, congé maternité… Reste que la pratique est de plus en plus courante. Dans un marché du travail précaire, les journalistes ne sont pas toujours

en mesure de refuser le chantage des sociétés de presse. L’obligation salariale pour les journalistes a pour but de protéger les acteurs d’une profession pas comme les autres, nécessaire au

bon fonctionnement de la démocratie. Pas question que le quatrième pouvoir ne se transforme en une entreprise de prestations de services.

recrudescence de cartes de presse accordées aux auto-entrepreneurs, le SNJ a décidé de prendre des mesures. Une action à trois temps. D’abord, faire de la prévention au sein des écoles de journalisme, les jeunes étant les premiers touchés par les arguments financiers des employeurs. Ensuite, alerter les sénateurs et députés sur le sujet. Enfin, diffuser plus massivement sur le web le

texte du SNJ proscrivant cette pratique. Il rappelle que ce statut entraîne la perte de tous les droits des salariés. L’idée d’inciter l’URSSAF à aller effectuer un contrôle au sein des rédactions a également été avancée. Déjà, chez le site internet Evène, cette pratique a été assimilée à du travail dissimulé et l’affaire portée devant la justice. Une démarche encourageante.

Lucie de Ribier

Le SNJ à l’offensive

Léa Marquis

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Pour Martine Rossard, « les pigistes sont les plus concernés par ce problème »

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e statut de l’autoentrepreneur était le sujet d’une commission animée par Martine Rossard. Autour de la table, une quinzaine de journalistes, inquiets de la précarisation de leur métier. Une jeune journaliste témoigne : « À Associated Press Maghreb, on m’a dit que ce statut était la condition de mon embauche. Après sept mois de stage, je suis tentée d’accepter... » D’après une autre

participante, des salariés de RMC se seraient également vu imposer ce régime. Nul besoin de pressions de ce genre pour certains. Dans l’audiovisuel, de plus en plus de professionnels choisissent d’adopter ce statut qui leur permet une plus grande flexibilité. « Ils ne se rendent pas compte que sur le long terme, ils se tirent une balle dans le pied », assure Suzanne de Morlhon. Devant la

L. De Ribier et L Ruiz


En perspective

Précarité : les étudiants angoissent

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ls sont passionnés. Ils sont motivés. Ils ont passé des concours difficiles, nécessitant des mois de préparation. Toutes leurs vacances sont dédiées aux stages. Ils pigent. Ils expérimentent sur Internet, bossent leurs cours, leurs ateliers. Tissent un réseau. Bref, ils travaillent dur, les étudiants en journalisme. Pourtant, malgré cette application, leur avenir n’est pas assuré. Et le discours qu’on leur sert est invariablement le même : « À la sortie de l’école, prépare-toi à ramer pour trouver un boulot. La profession est en crise ». Résultat : pour une partie d’entre eux, c’est l’angoisse. L’angoisse d’avoir fait tout ça pour rien.

« J’ai peur d’échouer »

Julie, 23 ans, étudiante à l’IPJ, est dans ce cas : « Je ne sais pas du tout où je vais finir […] je sais que je vais devoir

me battre pendant des années pour réussir à avoir une situation à peu près stable ». Brune, en deuxième année à l’IJBA, avoue carrément avoir une « boule au ventre » quand elle pense à son insertion professionnelle. Mais elle affirme par ailleurs « être très motivée. Je pense que si je stresse autant c’est qu’au fond, j’ai vraiment envie de le faire ». « Le faire », c’està-dire devenir journaliste, obtenir la carte, mais pas seulement. Les étudiants veulent aussi avoir un poste qui comble leurs attentes et leurs espoirs. C’est cela qui inquiète Aurélie, en deuxième année à l’ESJ Lille : « J’ai peur d’échouer, peur de me retrouver avec un job très éloigné de mes attentes... ». Olivier, un de ses camarades à l’ESJ, parle lui aussi d’angoisse, mais il rajoute que c’est la difficulté qui rend le défi excitant. Pourtant, la crainte de

l’échec ne les empêche pas de rêver. Beaucoup gardent au fond d’eux un « objectif ultime », celui qu’ils évoquent rarement parce qu’ils craignent de paraître trop ambitieux. Olivier rêve d’avoir à terme son propre site web. Aurélie, son émission politique. Brune souhaite devenir rédactrice en chef ou directrice de l’information sur une chaine de télévision. Ils savent pourtant qu’avant cela, ils risquent fort d’avoir à enchaîner un bon nombre de CDD et de piges.

Journaliste, mais pas à n’importe quel/tout prix

Quant à l’argent, c’est rarement une motivation. Peut-être plus tard. Aujourd’hui, la question est balayée rapidement. « Avoir un boulot, payé plus que le SMIC, voilà tout ce que j’espère ! » : c’est la faible ambition financière d’Aurélie, qui étudie pourtant à l’ESJ,

Guillaume Vénétitay

Posséder un diplôme d’école de journalisme n’assure à personne de trouver un emploi à la sortie de l’école. Les étudiants en sont conscients et ont parfois du mal à accepter cette situation

l’une des écoles françaises les plus prestigieuses. Malgré cette motivation, la plupart ne braderont pas le reste de leurs vies pour devenir journaliste. Brune résume cette attitude : « Je veux être journaliste, certes, mais pas à tout prix. Pas au point de sacrifier ma vie, de manger des pâtes tous les soirs, de vivre dans 25m2 à 35 ans et de ne pas pouvoir acheter un

appartement parce que la banque refuse mon prêt et de ne pas pouvoir fonder une famille parce que je change de région tous les deux ans... ». Olivier refuse lui aussi « de se saigner aux quatre veines : la précarisation du métier est une réalité qu’il faut connaître pour éviter de renforcer soi-même le phénomène. »

Mais tout deux s’entêtent. Oui, la pige a de nombreux bons côtés : « On bosse pour les rédactions que l’on veut, sur les sujets que l’on veut ». Oui, ils ont la possibilité de discuter un choix éditorial, un angle avec le rédacteur en chef. « Ça n’a rien à voir avec notre statut de pigiste », précise Martin. Et oui, avec un peu d’expérience et de contacts, la pige peut faire vivre, voire même bien vivre certains mois. Alors, ils continuent, ils persévèrent, en attendant mieux. Parce que même

si la pige peut parfois les satisfaire, elle reste une situation transitoire. Martin vient de décrocher un CDD de quatre mois dans une des rédactions radio pour lesquelles il pige, et, quoiqu’on en dise, « ça rassure malgré tout, de savoir ce qu’on va faire pendant au moins quelques mois ». David-Julien, lui, continue d’exercer ce qu’il appelle « une passion plus qu’un métier qui fait vivre ». De toute façon, il ne se voit pas faire autre chose…

Benjamin Billot

Le paradoxe du pigiste D

’un côté, DavidJulien, 26 ans, de l’autre Martin*, 25. L’un s’est spécialisé dans la presse magazine, l’autre a misé sur la radio. Des parcours très différents, mais une vie quotidienne plutôt semblable, faite de vides et de pleins, d’angoisse une semaine et de suractivité la suivante. David-Julien et Martin sont pigistes, le premier pour Science et Vie, le second pour des radios nationales privées. Après plusieurs mois pour l’un, plusieurs années pour l’autre, la pige est encore

synonyme de galère. David-Julien le confesse : « On m’avait prévenu ! On nous rabat les oreilles en nous disant ‘’ça va être la merde’’, mais on persiste malgré tout ».

« On se sent tout nu face à un rédacteur en chef »

Tous les deux se disent victimes conscientes d’un mal répandu dans la profession, le « paradoxe » du pigiste. Une forme de syndrome de Stockholm journalistique qui pousse le jeune journaliste à adorer ce qu’il fait même s’il doit

en souffrir tous les jours. Une pathologie qui force à tolérer la frustration au quotidien et les écarts à la déontologie, comme ces rédacteurs en chef qui « te refusent un synopsis pour un sujet qu’ils disent inintéressant et que tu retrouves pourtant traité par un autre dans le magazine du mois suivant » ; ou ces rédactions qui payent parfois avec plus de 8 mois de retard. « On se sent tout nu face à un rédacteur en chef », résume David-Julien, qui pige pourtant depuis plusieurs années.

AMC * le prénom a été changé

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Résistances

CDDésillusion Nicolas Clément*, jeune journaliste, enchaîne depuis plus d’un an les CDD dans un quotidien régional. Lui qui rêvait d’exercer ce métier a vite déchanté. se débrouiller pour trouver un hébergement rapidement, pour se déplacer. C’est très stressant. » Courir aux quatre coins du département, c’est fatiguant. À chaque fois, il faut redécouvrir une équipe, un contexte… Mais cela entraîne d’autres conséquences, moins évidentes. « Tu ne peux pas te projeter dans ces conditions. En restant trois semaines dans un endroit, tu ne peux pas t’inscrire dans une salle de sport. Si tu as une heure et demi de transports par jour, il faut oublier les sorties. On n’a plus de vie sociale. » Cette situation, il la partage avec environ quatrevingt autres « CDD ». Des jeunes, entre 23 et 33 ans, qui sortent généralement

d’une formation en journalisme. Ils n’attendent tous qu’une chose : une vague d’embauches pour espérer décrocher enfin un CDI. Pour cela, ils sont prêts à accepter la précarité et l’incertitude.

Un « cercle vicieux » Nicolas Clément voudrait pouvoir refuser certaines missions : « Si on m’envoie à l’autre bout de la France pour quelques jours, ce n’est pas rentable. Je ne suis pas bénévole. Je ne veux pas être dédommagé pour mon travail mais payé. » Pourtant il est difficile de dire non, « sinon on risque d’être mis de côté. » Il dénonce le « cercle vicieux » dans lequel les « CDD » sont pris. « Nous sommes dans

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evenir journaliste, c’était un rêve d’enfant. Une expérience en radio associative, deux, trois stages et puis une licence professionnelle de journalisme. À la sortie de sa formation, un CDD d’été de trois mois dans un quotidien régional. Jusque-là tout se passe bien, Nicolas Clément découvre la profession avec enthousiasme : « C’est après que c’est devenu compliqué. » Pas de boulot pendant un mois. Finalement, un contrat dans une autre locale du journal. Et puis, c’est l’enchaînement de missions très courtes, parfois pour quelques jours, souvent loin de chez lui. « On t’appelle le vendredi et on te dit « lundi, tu dois être à tel endroit. » Il faut

une situation de précarité économique car nous avons besoin de payer notre appartement, nos factures qui tombent à la fin du mois. On est finalement obligé de travailler et d’accepter ce qu’on nous propose. » Aujourd’hui, Nicolas Clément en a assez : « Je refuse d’être flexible et malléable à merci parce que je suis un CDD. » Il voudrait se révolter mais se dit résigné. « Je sais que les choses ne

pourront pas changer donc je pense que je vais arrêter. Le plus important ce n’est pas le métier, c’est la vie. C’est dommage parce que j’adore ma profession. Mais les conditions d’exercice ne me conviennent pas. » En 2010, 1 399 journalistes (encartés) étaient sous contrat CDD. Un chiffre qui a doublé en dix ans… Léa Marquis

* le prénom et le nom

ont été modifiés.

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anque de reconnaissance, de considération, pas de place pour l’humain… Les complaintes s’égrènent au fil des 87 commentaires déposés en seulement une semaine sur le forum de la précarité à Radio France. S’accumulent les anecdotes sur des jours de RTT « sucrés », des

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« Rien ne vaut d’être traité ainsi* »

disputes avec des agents de gestion « radins », des reportages à faire le soir tout en devant assurer la matinale du lendemain, et les innombrables kilomètres parcourus toutes les semaines entre les 43 antennes locales du réseau France Bleu. D’où ce sentiment de « L’Écureuil migrateur »

– le pseudonyme est utilisé pour ne pas se faire « griller » auprès de la « dame du 5e », qui gère le planning des CDD du groupe depuis la Maison de la Radio – de « devoir faire passer Radio France avant nos vies sentimentales, amicales, parentales ». Certains comparent leur situation à de la prostitution, mais rien à faire, « c’est comme une passion : c’est en train de me détruire psychologiquement et physiquement, mais je ne peux pas faire autrement. » (« Fatigué », 16/09). Pour beaucoup, le forum apparaît comme un exutoire. « Sympa, cette petite cellule psycholo-

gique pour précaires à bout de souffle. J’espère que cela redonnera des forces à tout le monde pour poursuivre le parcours du combattant », dit « Anonyme ». Un parcours du combattant qui a découragé « CDDsssss », qui s’est rendu compte « que [sa] vie perdait son sens ». D’autres appellent le SNJ à agir pour mettre fin à « cette machine à faire des dépressifs » (« Capitaine Flamme », 16/09). « C’est surtout du courage qu’il manque », renchérit « Ziggystardust », qui propose une grève des CDD et des pigistes durant les vacances de Noël et peste contre les titulaires « mollassons,

bien contents de pouvoir à leur tour exploiter les petits CDD qu’ils étaient il y a encore cinq ans ». Compatissants, des anciens précaires aujourd’hui titularisés apportent leur soutien moral. Une ancienne du planning, désormais reporter sur une télévision nationale, appelle à la résistance : « Ne laissez pas cette maison vous faire croire que vous ne valez rien ! » Thomas Séchier Le forum de la précarité

est accessible

ssur www.radioprecaire.com

* Message posté le 17 septembre, 10h35 par « Ex-pigiste 2 »


En perspective

Écrans et santé des journalistes

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ans la rédaction, les journalistes se battent pour avoir une place près de la fenêtre et recevoir un peu de lumière naturelle », raconte Solveig, journaliste aux Echos. Lors de la pause du midi, sitôt le déjeuner avalé, beaucoup se pressent à l’extérieur pour profiter d’un peu de soleil. En mai 2009, Xavier Ternisien, journaliste média au Monde, signe un papier retentissant sur les conditions de travail des journalistes web : « Les forçats du web ».

Les conditions de travail des « OS de l’info », pour reprendre l’expression de Bernard Poulet, sont dévoilées au grand jour. Depuis, la situation s’est un peu améliorée. Au printemps 2011, la rédaction web du Nouvel Obs a quitté le rez-dechaussée mal éclairé et peu accueillant qu’elle occupait pour rejoindre le reste de la rédaction de l’hebdo. Mais une question demeure pour beaucoup de journalistes : comment gérer au mieux les longues heures passées

Un journaliste devant son écran

devant l’écran ?L’INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) liste les conséquences du travail prolongé sur écran : fatigue visuelle et maux de dos arrivent en tête. L’Institut

prodigue aussi quelques conseils : pauses, position sur la chaise, éclairage, hauteur de l’écran… Journaliste au service web des Echos, Carole témoigne : « Le traitement des dépêches, c’est hypnotique. Heureusement pour nous, une partie est publiée automatiquement

sur le site. » Assis à côté d’elle, Ludovic, stagiaire fraîchement débarqué, ajoute : « À la fin de la journée, quand je rentre chez moi, j’ai envie d’une chose, c’est d’éviter les écrans. Je ne l’aurais jamais cru, moi qui suis geek dans l’âme ! »

Raphaël Chabaud

La solution de la Silicon Valley : travailler debout Les journalistes web ne sont pas les seuls à connaître les désagréments de journées entières passées devant l’écran. Dans la Silicon Valley, l’eldorado des informaticiens, la question préoccupe depuis longtemps les géants du web. Ces entreprises ont à cœur d’attirer les meilleurs éléments en leur offrant des conditions de travail optimales. Chez Google, leader en la matière, les employés peuvent pratiquer sur leur lieu de travail une panoplie d’activités alternatives pour sortir la tête des lignes de codes. Mais la dernière tendance dans la vallée, c’est de travailler debout. De récentes études ont montré que rester plus de 6 heures par jour assis est fortement nuisible pour la santé. Alertés par ces informations, les employés des géants Google et Facebook sont de plus en plus nombreux à demander des bureaux modulables avec deux positions : assise et debout. « Sitting is the new smoking » (Être assis, c’est comme fumer) disent certains dans la vallée. Une tendance appelée à s’imposer dans les rédactions françaises ? fsamuels (Flickr)

«

Delphine Jung

Smartphones, tablettes… Avec la multiplication des écrans, les journalistes passent de plus en plus de temps devant leur ordinateur à produire du contenu web. Leur travail, effectué les yeux rivés à l’écran et vissé sur la chaise toute la journée, peut avoir des conséquences sur la santé

Raphael Chabaud

Retrouvez de nombreux liens et vidéos dans l’article du blog (rubrique « précarité »)

A standing desk (un bureau debout)

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Résistances

Ethique exigée, déontologie indésirable O

utre la difficulté de protéger leurs sources, les journalistes connaissent, dans leur pratique quotidienne, des obstacles à la pratique nécessairement exemplaire de leur travail : situations salariales précaires, exigence de rentabilité, politique rédactionnelle imposée… Ces dérives ont amené les différents syndicats à demander l’intégration à la convention collective des principes fondamentaux de la déontologie journalistique. Ils proposent l’annexion d’au moins un des textes historiques : la Charte des devoirs professionnels des journalistes de 1918 et la Déclaration

des devoirs et droits des journalistes de Munich, rédigée en 1971. Ces deux textes, l’un à dimension nationale et l’autre reconnu au niveau européen, constituent un socle inébranlable mais restent pour l’instant purement déclaratifs. En cause, la résistance des patrons de presse à une telle mesure, au moins aussi forte que la ténacité des syndicats. En 2009, les réflexions du Grenelle de la presse, initiées par le gouvernement dans l’espoir d’arriver à un accord, ont accouché d’un texte qui a à la fois déplu aux patrons de presse, par principe opposés à la mesure, et par les syndicats, qui restent

attachés aux deux textes historiques. Au-delà de la possible intégration de ces textes au droit du travail, certains posent déjà la question de la création d’une institution capable de faire respecter ces normes. Mais si l’adoption de la charte fait l’unanimité au sein des journalistes, la création d’un « conseil de la presse » parait plus délicate. La proposition de loi faite cet été par le député UMP JeanFrançois Mancel alimente ce scepticisme. Le conseil de surveillance suggéré n’offre aucune garantie d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Ce risque de

Delphine Jung

En 2010, la France s’est classée 44e au classement de la liberté de la presse, établi par l’organisation Reporters sans frontières. Les journalistes français demandent l’intégration de principes de déontologie dans les conventions collectives.

François Ollier et la charte de déontologie des journalistes

connivence constitue la principale crainte formulée par certains syndicats quant à la création d’un tel organe. La profession semble aujourd’hui prise en étau entre un devoir de

régulation devenu indispensable et le risque de la soumission des journalistes à une forme d’autorité à laquelle leur déontologie leur conseille de fuir.

société civile doit aussi entrer dans le débat. « La déontologie n’appartient pas qu’aux journalistes, c’est une question de démocratie », insiste l’un des participants à la discussion. Or, pour obtenir l’adhésion d’un public toujours plus méfiant, l’instauration d’un conseil déontologique est évoqué depuis de nombreuses années. Une instance de contrôle apporterait crédibilité et soutien. Problème : le SNJ s’élève contre un conseil de presse sous la forme de conseil de l’ordre, trop

corporatiste. La création d’un observatoire déontologique est une alternative proposée par l’Association pour un Conseil de Presse (APCP). Une organisation aux contours encore flous mais qui bénéficie d’un a priori favorable des participants à la commission. À condition qu’ils puissent participer à sa fondation. Les militants de la commission ne souhaitent pas laisser l’APCP s’approprier l’exclusivité du débat.

Lila Martin

Marièke Poulat

Un combat permanent

Alain Girard, rapporteur de la commission

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ans un contexte de défiance du public envers les médias, la commission déontologie, dirigée par Alain Girard, a attiré un grand nombre

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de participants. Au menu de la réflexion du jour : la diffusion de la Charte réécrite en 2011 et l’adhésion à un projet d’observatoire de la déontologie.

L’intégration à la convention collective de la Charte déontologique demeure l’une des revendications essentielles du SNJ. Un texte modifié cette année, en réponse aux critiques qui s’étaient élevées contre celles de 1918 et 1938, jugées obsolètes. Bonne initiative. Mais les journalistes la connaissentils ? D’où la nécessité de l’information. Auprès des confrères et des étudiants en journalisme, mais pas seulement. Une proposition sur des interventions lors du congrès annuel des maires l’atteste : la

Marièke Poulat


Resistances numéro 3