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PETITE BIBLIOTHÈQUE DES ARTS

COMMENT ÉCRIRE DES TEXTES COMIQUES


PETITE BIBLIOTHÈQUE DES ARTS Collection didactique à l’usage des lycéens et des étudiants


JOHN BYRNE

COMMENT ÉCRIRE DES TEXTES COMIQUES Trouver des sujets, inventer des sketchs, des histoires drôles et des monologues à succès

GREMESE


À la mémoire de Joan Clooney qui m’a appris tout ce que je sais sur l’écriture, et à Sharon Otway qui me l’a rappelé juste à temps pour écrire ce livre. Remerciements : Tout au long de sa carrière, un auteur humoristique a besoin de la participation, du soutien, et par-dessus tout du rire de nombreux artistes de talent, de confrères et d’amis. Aussi je tiens à exprimer ma reconnaissance à Stephen K. Amos, Sandra Bee, Russ Bravo, Ivor Dembina, Omid Djalili, Paul Egan, Sue Elliot, Brenda Emmanus, Griff Fender, Karola Gadja, Ed Hercer, Dionne St Hill, Jennifer Hughes, Steve Jameson, Angie Le Mar, Veronica McKenzie, Brian Marshall, Kim Morgan, Sophia Mwangi, Femi Oke, Martin Pickles, Rita Ray, Max Reinhardt, Yvette Rochester Duncan, Justine Rosenholtz, Theo Sowa, Maxine Watson et, non des moindres, à ma femme et mes enfants qui ont le courage de me supporter.

Titre original : Writing Comedy Publié en 2002 par A&C Black Publishers Limited, 37 Soho Square, London W1D 3QZ www.acblack.com Copyright © John Byrne 1999, 2002 Traduction de l’anglais : Martine Capdevielle Couverture et mise en pages : Graphic Art 6 s.r.l. – Rome Copyright de l’édition française : GREMESE 2005 (1re éd.) © E.G.E. s.r.l. – Rome 2012 (2e éd.) © Éditions de Grenelle SAS www.gremese.com Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite, enregistrée ou transmise, de quelque façon que ce soit et par quelque moyen que ce soit, sans le consentement préalable de l’éditeur. Achevé d’imprimer en mars 2012 sur les presses de Grafiche del Liri S.r.l. Via Napoli, 85 03036 Isola del Liri (FR) – Italia Dépôt légal : avril 2012 ISBN 978-2-36677-003-2


SOMMAIRE Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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1. Peut-on apprendre à écrire des textes comiques ?. . .

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2. Comment trouver sa voie dans le comique . . . . . .

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3. Les techniques de base pour écrire des blagues . . .

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4. Écrire des numéros comiques et travailler avec les acteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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5. Écrire des saynètes, des sketchs et des sitcoms . . . . 103 6. Comment promouvoir son travail. . . . . . . . . . . . 130 Index . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158

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Avant-propos Écrire des textes comiques est l’un des métiers les plus difficiles au monde. Pour accomplir ce dur labeur, il faut entre autres du talent, de la patience et beaucoup de détermination et de persévérance. Cependant, les bons auteurs comiques viennent toujours à manquer et ceux qui, en outre, peuvent écrire constamment des textes de qualité sont de véritables perles rares. Comment un auteur peut-il comprendre quel genre de texte sera le plus adapté au marché actuel ? Comment peut-il trouver des offres de travail et comprendre exactement en quoi elles consistent ? Comment faut-il écrire un script ? À qui faut-il l’envoyer ? Etc... Autant de questions auxquelles John Byrne répond de façon claire et explicite, dans ce livre unique en son genre, qui devrait être lu et étudié par tous ceux qui veulent devenir de bons auteurs comiques. Ce manuel est aussi et avant tout une vraie mine de conseils pratiques et avisés, vademecum indispensable aux auteurs comiques en herbe qui veulent percer dans un métier qui peut se révéler très lucratif. Ken Rock (Président de la British Society of Comedy Writers)

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Introduction Vas-y, fais-nous rire ! Voilà le terrible défi que doivent relever les aspirants auteurs comiques. Il était tentant de commencer ce livre par une bonne blague, mais si elle était tombée à plat, le lecteur aurait immédiatement douté de la valeur de cet ouvrage. Plus grave encore, j’aurais moi-même perdu toute confiance en moi, dès les premières lignes. J’ai donc décidé de commencer par de la musique, et plus précisément en écoutant Gladys Knight. Imaginez, en fond sonore, la chanson « The Best Thing That Ever Happened To Me ». Le passage que j’aime particulièrement est celui où Gladys chante qu’il faut lire « entre les lignes de la souffrance et du bonheur ». C’est une belle image – Gladys semble être d’ailleurs du même avis, puisque c’est le titre de son autobiographie – mais pas seulement, car ces quelques mots résument parfaitement la relation qu’entretiennent la plupart des gens avec la veine comique et l’écriture comique. Lorsqu’on arrive à être drôle, rien n’est plus merveilleux que de se dire que l’on a écrit quelque chose qui fait rire des centaines, voire des milliers de personnes. Mais d’autre part, on nous dit et nous répète que faire rire est « le plus dur métier du monde », que seuls quelques rares élus ont le don d’être drôles, et que l’on ne peut réussir à écrire de bons textes qu’au prix d’une terrible solitude et d’affreux tourments. Ma foi, à part le fait de passer les quelque cent cinquante pages qui suivent en ma compagnie, ce livre, en tout cas je l’espère, vous montrera qu’écrire des textes comiques n’est pas si douloureux qu’il y paraît. En vingt ans de métier, c’est vrai, j’ai rencontré plus d’un de ces fameux « génies tourmentés de l’humour », mais il faut savoir qu’ils n’ont pas tous eu du succès, et qu’à l’inverse, les auteurs à succès que je connais ne sont pas tous des génies torturés. Ce que nous sommes parvenus à faire, pour la plupart, c’est tout simplement à mélanger avec bonheur un minimum de talent comique, un soupçon de sens des affaires et une bonne dose de détermination. Le but de ce livre, est justement de vous aider à faire de même.

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Attention, il va vous y « aider », et non « le faire à votre place ». Aussi, mettons-nous tout de suite d’accord sur un point : contrairement à tous ceux qui voudraient écrire des textes comiques, qui aimeraient être les auteurs de Friends, ou qui écriront un jour une sitcom impérissable, vous, vous êtes vraiment prêts à vous mettre au travail, et dès maintenant ! Comme vous le verrez au fil des pages, mon propos est d’évoquer différentes typologies de textes comiques ainsi que leurs techniques d’écriture. C’est un vaste sujet, me direz-vous, pour un si petit livre... J’espère en tout état de cause que cette lecture vous incitera à faire vos propres recherches en regardant le plus de comédies possibles, et en vous poussant à analyser vos personnages et spectacles comiques préférés, et plus important encore, les comiques que vous n’aimez pas vraiment, pour en dégager quand même un enseignement. Comme je le rappellerai souvent, les trucs et ficelles du métier mentionnés tout au long de ces pages sont ceux qui fonctionnent pour moi. Certains peuvent marcher aussi pour vous, d’autres pas. Pour en savoir plus, il faudra les tester vous-même. Au fur et à mesure que vous progresserez par de continuels tâtonnements dans la carrière d’auteur comique, j’ose espérer que cet ouvrage sera pour vous une source d’encouragement et qu’il vous donnera quelques idées nouvelles, des pistes possibles auxquelles vous n’aviez pas pensé jusque-là. Alors si vous avez des idées et un grand sens de l’humour, tournez vite la page et au travail ! Et n’oubliez pas que les seuls faux-pas de cette histoire devront être ceux de vos personnages… John Byrne

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1. Peut-on apprendre à écrire des textes comiques ? Regarde ! Hugo vient d’inventer le Comique !

Un bon sujet comique, c’est tout ce qui est susceptible de nous faire rire. Un bon texte comique peut aussi nous faire réfléchir, nous faire voir la vie sous un autre angle et parfois même nous faire venir la larme à l’œil. Il a d’ailleurs été récemment prouvé scientifiquement que l’humour pouvait améliorer notre état de santé, réduire le stress et même, ça je peux vous le confirmer, faire des miracles dans notre vie sexuelle. Et pas seulement : de Billy Connolly à Eddie Murphy, de Mr Bean à Full Monty, on constate que le talent d’un acteur ou d’un auteur comique peut apporter fortune et célébrité. Mais n’allons pas trop vite ! Que vous en soyez à vos pre-

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mières armes dans l’écriture ou que vous existiez dans le métier depuis des années, votre objectif est le même : écrire quelque chose de drôle sur une page blanche. Comment est-ce que ça s’apprend ? Eh bien, si vous vouliez être mécanicien, la meilleure façon de commencer serait probablement d’observer de près une voiture pour comprendre ce qui ne va pas. Si vous vouliez être médecin, vous passeriez des heures à examiner le corps humain pour en étudier le fonctionnement. De même, si vous souhaitez faire rire votre prochain, vous devriez en toute logique étudier le sens de l’humour chez l’humain, pour en comprendre les mécanismes. C’est d’ailleurs une tâche plus difficile que de démonter un moteur ou de disséquer un cadavre. En effet, si les voitures obéissent toutes plus ou moins aux mêmes lois de la mécanique et si les corps humains fonctionnent tous fondamentalement de la même manière, l’humour est quelque chose de beaucoup plus subjectif. En effet, Il n’est pas dit que ce qui me fait rire vous fera rire aussi, et vice versa ; de même, ce qui nous fait rire l’un comme l’autre peut ne pas amuser du tout notre public. Pour corser le tout, il y a deux questions auxquelles ni la science ni la médecine n’ont apporté jusqu’ici de réponse définitive, à savoir : pourquoi sommes-nous dotés d’un sens de l’humour et quelle fonction spécifique le rire a-t-il dans l’organisme humain ? On a émis de nombreuses théories sur le sujet : selon certains, l’être humain étant la seule créature vivante qui sait qu’elle va mourir, le sens de l’humour lui aurait été donné, en quelque sorte, comme « prix de consolation » pour ne pas devenir fou. Une autre théorie définit le rire comme une des réponses de notre organisme face au danger, une décharge de tension qui nous empêche d’être pétrifiés par la peur et d’être incapables de fuir à l’approche de gros prédateurs préhistoriques, ou de leurs équivalents modernes aujourd’hui. La définition du rire que je préfère est moins scientifique, mais comme elle nous vient de Ken Dodd, un maître du comique britannique, elle me semble faire beaucoup plus autorité en ce domaine : « Le rire est un bruit qui sort d’un trou béant au milieu de votre visage… S’il sort d’un autre trou, c’est que vous avez de sérieux problèmes ! »

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Le rire est sans aucun doute une réaction involontaire. Lorsqu’on entend dire quelque chose de drôle, on ne peut s’empêcher de rire, que l’on soit dans une réunion, à l’église ou à un enterrement. D’ailleurs, si l’on se trouve dans un endroit où il est inconvenant de rire, notre désir de rire ne fait que s’accroître. Inversement, à l’instar des insomniaques qui désespèrent de trouver le sommeil, si nous nous efforçons de rire, nous parviendrons tout juste à émettre un ricanement stupide. Aucun comique n’aime être sifflé sur scène, et cela peut se comprendre. Néanmoins, la plupart s’accordent à dire que rien n’est plus démoralisant qu’un « rire de sympathie » forcé qui ne fait qu’augmenter l’embarras causé par un sketch qui tombe à plat. Un auteur comique peut-il éviter d’avoir sur la conscience des sketchs humoristiques ratés ? La réponse est simple : non ! Écrire des textes comiques est le résultat d’une suite de tâtonnements qui évoluent en dents de scie. Et la plupart du temps c’est un parcours semé de hauts et de bas dont les « bas » ont souvent lieu en public. Je peux avoir l’impression d’avoir écrit un bon sketch, mais je ne peux pas en être sûr tant que le public n’aura pas ri en l’écoutant. Et s’il ne rit pas la première fois qu’il l’entend, il est inutile de le reproposer à ce même public. Un sketch raté n’a pas de conséquences aussi irréversibles que celles que peut avoir une corde raide élimée pour un funambule ou un numéro loupé pour la partenaire d’un lanceur de couteaux. On peut toutefois trouver certaines analogies entre le rôle d’un auteur comique et celui d’un coordinateur des cascades, chargé de régler les préparatifs d’une scène périlleuse. Chacun de ces numéros comprend en effet un certain risque : dans le premier cas on risque sa vie, dans le second, son ego ! Et dans les deux situations, il est impossible d’éliminer complètement cette part de risque. Si tout le monde était capable de marcher sur une corde raide, il n’y aurait aucun intérêt à regarder un funambule. Si nous pouvions rire sur commande, nous n’aurions besoin de personne pour nous faire rire. Le coordinateur des cascades doit mettre son expérience

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et toutes ses compétences techniques à profit, afin de réduire le plus possible les risques que prend le cascadeur et d’augmenter autant qu’il le peut les chances de réussite de la cascade. Il en va de même pour un bon auteur comique. L’un comme l’autre doivent aussi veiller à dissimuler les trucs de leurs prestations, pour que le spectacle ait l’air aussi spontané, aussi dangereux et aussi fou que possible. Pour mieux comprendre ce qu’est le comique, il faut d’abord examiner ce qui déclenche le rire chez l’individu moyen. Or, l’individu moyen que vous avez sous la main et que vous pouvez mettre en examen, c’est vous-même. Repensez aux sept derniers jours qui viennent de s’écouler et jetez sur le papier tout ce qui vous a fait rire. Je n’entends pas simplement les choses « comiques » qui vous ont amusé, comme les plaisanteries que vous avez entendues ou les shows télévisés ; vous vous rendrez probablement compte que dans la plupart des cas, ce qui vous a fait rire ou sourire ne provenait pas d’un comique « fabriqué ». Vous êtes peut-être sorti prendre un verre avec d’anciens camarades de classe et vous vous êtes tordu de rire à l’évocation d’un incident survenu des années auparavant ; au travail, vous avez peut-être ri sous cape lorsqu’un collègue, que vous ne portez pas particulièrement dans votre cœur, a renversé sa tasse de café sur son bureau ; il se peut aussi que vous ayez souri amèrement de vous-même lorsque, juste après avoir vidé votre compte en banque pour régler une vieille facture de téléphone impayée, vous avez trouvé une nouvelle facture dans votre boîte aux lettres. Rire amer, rire joyeux ou méchant, toutes les variétés de rire doivent intéresser vos recherches. Évidemment, je ne peux pas savoir exactement ce qui vous a fait rire la semaine dernière, ni de quelle façon. Pourtant, si vous et moi lisons la liste des incidents qui nous ont fait rire, nous devrions pouvoir repérer un ou deux éléments communs qui, à un moment ou à un autre, provoquent le rire chez la plupart des gens. Ce sont ces mêmes éléments que nous pourrons utiliser pour écrire des textes comiques.

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LA

SURPRISE

Comme je l’ai déjà dit, le rire est une réponse naturelle à la peur, et il n’est pas difficile de trouver des exemples de situations où le rire est une réaction à un événement inattendu. Il y a, par exemple, le rire radieux de la « victime » d’une fête surprise ou le rire infantile qui se déclenche quand vous criez « bouh ! » à l’oreille de quelqu’un qui ne vous avait pas vu. Le rire convulsif de ceux qui ont subi un choc ou un grave accident est une réaction presque aussi courante qu’un torrent de larmes. Pour un auteur comique, la surprise est probablement le ressort le plus communément utilisé. Elle peut provenir d’un retournement de situation dans une sitcom : « Tu veux dire que quand je t’ai surpris en train de comploter mon assassinat, tu ne faisais que répéter une scène d’une pièce de théâtre ? » (Bon d’accord, ce truc là a peut-être été un peu trop utilisé pour être encore efficace). Ou plus simplement, la suprise peut naître de la suite insolite d’une phrase banale : Si vous ratez votre saut la première fois, dites-vous que vous n’êtes peut-être pas fait pour le parachutisme. Un autre truc consiste à ne révéler qu’à la fin une partie essentielle de l’information : Mon fils a été exclu du centre de loisirs pour avoir fait pipi dans la piscine. J’ai contesté ce renvoi en disant que beaucoup d’enfants faisaient la même chose. Le maître nageur m’a répondu : « Peut-être, mais pas du haut du plongeoir ! » Notre cerveau entend une phrase banale ou imagine une situation ordinaire sur laquelle vient se greffer quelque chose d’inattendu, et c’est ce qui déclenche le rire de surprise. C’est un procédé comique dont il sera beaucoup question dans les prochains chapitres (oups ! J’ai gâché l’effet de surprise !). Comme tous les procédés comiques, la surprise fonctionne mieux quand on l’utilise avec modération. Les auteurs comiques débutants (et de nombreux auteurs confir-

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més) commettent souvent l’erreur de se focaliser sur un procédé et d’y avoir recours continuellement, au point qu’ils détruisent l’effet de surprise. Il est plus judicieux de préparer un répertoire de tactiques différentes, de sorte que si une technique ne fonctionne pas auprès d’un public, vous pouvez toujours en essayer une autre !

OBSERVATION

ET IDENTIFICATION

Si un individu est capable d’écrire quelque chose qui fera rire un autre individu complètement différent de lui, c’est parce que nous nous ressemblons tous beaucoup plus que nous ne le pensons, homme ou femme, blanc ou noir. Cependant, lorsque nous nous sentons humiliés en public et blessés dans notre ego, nous nous imaginons que personne d’autre que nous n’aurait pu faire quelque chose d’aussi stupide et que nous sommes les seuls au monde à vouloir disparaître sous terre. Voilà pourquoi nous sommes assaillis d’un rire libératoire lorsqu’un de nos confrères nous révèle qu’il s’est trouvé lui aussi dans une situation semblable et qu’il a ressenti la même chose que nous. À l’époque où la première vague de ce que l’on a appelé les « comiques d’observation » est apparue dans les cabarets, le rire du public était provoqué à la fois par la surprise et l’identification. Ces comiques parlaient en effet des problèmes de la vie quotidienne, comme ces machines à café, dans les gares, qui ne fonctionnent jamais, et rompaient complètement avec les plaisanteries standard. Le processus d’identification a pris, parce qu’avoir sa pièce de monnaie coincée dans un distributeur automatique est une expérience connue de tous, et chacun sait que, dans un pareil cas, il n’y a que deux solutions : soit céder au ridicule d’accabler d’injures l’odieux objet inanimé devant tous les voyageurs qui attendent sur le quai, soit abandonner son argent dans la machine et subir la défaite que nous inflige l’objet inanimé susdit devant les mêmes voyageurs, qui attendent toujours sur le quai. Même si nous ne nous sommes jamais trouvés dans cette situation-là, il est quasiment certain que nous avons déjà vécu en public ce genre d’humiliation. Or, si chacun connaît cette sensation, tout le monde n’est pas capable, en revanche, de l’exprimer avec des mots. Lorsqu’un auteur

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comique le fait, nous sommes pris d’un rire d’identification et de reconnaissance que nous pourrions résumer par cette pensée : « Ce n’est pas seulement sur moi que ça tombe ! » En fait, le comique d’observation n’a rien de particulièrement nouveau, et les plaisanteries les plus désopilantes sont souvent un commentaire déguisé des travers de la nature humaine. Un crocodile entre dans un bar et demande une bière. – Ça… ça f’ra 5 , s’il vous plaît, bredouille le barman. Vous… vous comprenez… c’est pas tous les jours qu’on a des crocodiles au comptoir. – Ah ben à ce prix-là, c’est pas étonnant ! Cette vieille plaisanterie est moins une observation sur les us et coutumes des crocodiles, doués ou non de parole, qu’un commentaire sur la façon suspecte de fixer les prix dans les bars. Aujourd’hui, le public est beaucoup plus habitué au comique d’observation, je vous conseille donc vivement de ne pas abuser de ce ressort comique. Avez-vous jamais remarqué qu’en général les chauffeurs de taxi sont mal lunés / que les hommes ne rabaissent jamais la cuvette des toilettes, etc. ? Si, tout le monde l’a effectivement remarqué, à tel point d’ailleurs que les blagues qui commencent par « vous avez remarqué que… ? » sont devenues des clichés, autant que peuvent l’être les blagues sur les belles-mères. Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse plus renouveler le comique d’observation, loin s’en faut. La capacité de saisir les aspects les plus originaux et les plus ridicules de la vie quotidienne sera toujours un grand atout pour un auteur. Cela dit, dans ce domaine, il faut non seulement savoir repérer les sujets humoristiques, mais aussi et surtout écrire quelque chose de drôle à leur propos. J’ai assisté récemment au spectacle d’un humoriste qui se réduisait à ceci : « Les chiens… ah les chiens, ils sont vraiment drôles de nos jours… Ah oui, rien de plus drôle que les chiens. Et je ne vous parle pas des contractuels ! Ah non, franchement, hein, les contractuels ? Enfin je veux dire, ils sont pas tristes non plus les contractuels ! » Et ainsi de suite ; il accumulait les

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« observations » sans leur donner aucun trait qui soit le moins du monde humoristique. Il est vrai que certains humoristes parviennent à faire rire en utilisant ce genre de texte pour parodier le mauvais comique d’observation. Celui-là n’était malheureusement pas une parodie, et la seule chose que j’ai remarquée, c’est qu’après le spectacle, personne ne lui a proposé un engagement. La raison pour laquelle le comique d’observation peut devenir plat et conventionnel est peut-être identique à celle qui, dans un premier temps, a permis à ce même comique de fonctionner : le fait que nous pensons tous être beaucoup plus différents les uns des autres que nous ne le sommes en réalité. Par exemple, des séries comme Mr Bean ou Absolument Fabuleux, construites sur des références culturelles anglaises et sur un sens de l’humour typiquement british, pouvaient paraître peu exportables au premier abord. Elles ont pourtant remporté un vif succès international. S’il est nécessaire d’adapter une comédie aux besoins d’un public déterminé, il est tout aussi important de ne pas sous-estimer ce public. Certes, certaines expressions et allusions culturelles peuvent ne pas être comprises immédiatement, mais c’est aussi la tâche de l’auteur comique de reformuler les plaisanteries pour que le public les comprenne. Et l’on se rend compte alors que la base d’une bonne plaisanterie est plus universelle qu’on ne croit. On peut citer à cet égard l’un des sketchs les plus célèbres de la comédienne Gina Yashere, dont les répliques se focalisent sur sa relation avec son incroyable mère nigérienne. Le comique naît du contraste abyssal entre l’éducation super londonienne de Gina et les valeurs africaines traditionnelles de sa mère. Un sketch de ce genre provoque à coup sûr le rire et tous les publics se reconnaissent dans les personnages, même s’ils n’ont jamais approché de près ou de loin le Nigeria, ni même Londres en l’occurrence. En effet, nous avons tous des parents et nous savons tous ce que signifie avoir maille à partir avec eux. Quelles que soient vos origines, que vous débutiez votre carrière d’auteur à 16 ou à 60 ans, vous avez déjà une somme énorme d’expériences personnelles pour vos textes comiques à disposition ; et quand vous commencerez à pui-

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ser dans cette manne, vous serez surpris de constater que certaines choses qui vous semblaient des plus personnelles, touchent la corde sensible d’un public plus large que vous ne l’imaginiez.

LE

POUVOIR

Le sentiment de supériorité et d’infériorité, le pouvoir et l’impuissance sont des éléments-clés qui apparaissent sous bien des aspects dans les textes comiques. À certains égards, l’humour fondé sur le pouvoir est tout à fait analogue à l’humour d’identification, dans la mesure où il vise aussi à établir un lien entre l’acteur et le public. Mais tandis que l’humour d’identification nous rapproche les uns des autres en nous faisant rire de nous-mêmes, l’humour qui se base sur le pouvoir incite davantage à rire des autres. Lorsque le public rit du clown qui glisse sur une peau de banane ou de Mr Bean qui dissimule les aliments dont il ne veut pas sous les couverts d’une table de restaurant où il est attablé, il peut éprouver un sentiment de supériorité, sachant que dans la même situation il ne ferait rien d’aussi stupide (même s’il sait, au fond de lui-même, que rien n’est moins sûr…). L’exemple le plus éclatant de l’humour qui exploite le sens de supériorité est la plaisanterie sur une minorité. Généralement construites sur des stéréotypes éculés, et les perpétuant à plaisir (les Belges sont stupides ; les Écossais sont avares, etc.), ces plaisanteries renforcent le sentiment de distinction entre « eux » et « nous », et le besoin profond que nous avons tous apparemment, de trouver un bouc émissaire pour conjurer nos propres peurs. Il est intéressant de voir comment ces plaisanteries font le tour du monde, à la différence près que la cible des insultes varie selon la personne qui les raconte. C’est quoi un squelette dans un placard ? Un Belge qui a gagné une partie de cache-cache. Quelle est le comble de l’éternité ? S’asseoir dans un pub d’Édimbourg et attendre que quelqu’un paie sa tournée.

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Dans mon pays, en Irlande, nous nous plaignons souvent d’être la risée des Anglais… Mais ça ne nous empêche pas de raconter exactement les mêmes blagues sur les Irlandais du sud ! Au Canada anglais, les plaisanteries ont pris pour cible les « Newfies », originaires de la Newfoundland. Quant au Nigeria, ce sont les habitants du district du Ijabu qui sont dans la ligne de mire... Il est vrai aussi que, récemment, des comiques d’origine étrangère sont apparus avec des textes qui, dits par d’autres comiques, auraient aussitôt été taxés de racisme. (C’est le cas par exemple de nombreux sketchs du duo que formaient en France Élie Semoun et Dieudonné, l’un Juif, l’autre Noir N.D.T.) Pourquoi une plaisanterie sur un Belge idiot est-elle moins dérangeante si c’est un Belge qui la raconte ? Et s’il est inacceptable d’entendre des comiques blancs se moquer des Noirs, pourquoi n’y a-t-il aucun problème si des comiques noirs se moquent des Blancs et de leur façon de danser ? Voilà des questions morales épineuses, mais qui n’ont toutefois par leur place dans un petit « guide pratique » comme celui-ci ! Le fait est que de nombreux comiques retournent les gags contre eux-mêmes et contre leur prochain et, qu’il s’agisse de plaisanteries faciles ou pas, le public les accepte toutes. Néanmoins, il arrive aussi que ce genre d’humour fasse chou blanc si le gagman se méprend sur l’humeur du public. En réponse à ceux qui s’attaquent à certains « opprimés », il existe toute une tradition très vivace de minorités qui défient les stéréotypes en utilisant comme arme un humour qui leur est propre. Le comique de pouvoir peut aussi s’attaquer au statut social. Les plaisanteries sur les têtes couronnées, les politiciens, les célébrités, les fonctionnaires et les policiers rencontrent toujours un franc succès. Quelle que soit notre origine sociale, nous aimons tous plaisanter sur ceux qui, à nos yeux, contrôlent ou empoisonnent notre existence.

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Comment écrire des textes comiques  

Ce manuel pratique, qui s’adresse aux débutants comme aux professionnels, enseigne l’art de devenir un bon auteur de textes comique dans les...

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