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Esteban Pagella Diego Crognier Elizondo Juliette Adam Léa Dussarrat Juliette Bourdeix Benoit Giffard Heloise Barsotti Nicolas Ferreira

Directeur artistique et musical Violon Clarinette Basson Cornet à piston Trombone Percussion Contrebasse

Anne Raphël Anne Puissegur Caroline Rota Maxime Migné Valerian Goth Camille Bonnardot Aurélien Miclot

Professeur d'art dramatique Professeur de danse et chorégraphe. La Princesse Le Soldat Le Diable Narrateur Narrateur

Julián Delgado Alice Bandini Romain Debrie

Auteur du texte du programme Scénographie et illustration Régisseur

Groupe Paris XXI Le Groupe Paris XXI, un lieu imaginaire, utopique de ce siècle, actuel et réel. Groupe consacré à la musique classique et contemporaine universelle. Faisant surtout référence à des compositeurs contemporains. Plateforme d’expression pour les artistes appartenant à d’autres disciplines comme la danse, le théâtre et la scénographie. Le nom du Groupe fait une double référence au XXI siècle et à un arrondissement de Paris inexistant, imaginaire, mais réel : … un endroit qui réinvente dans chacun de ses projets, en confiant l’architecture, la conception et le design à chacun des artistes… Esteban Pagella www.groupeparisxxi.com


Histoire du Soldat Julián Delgado

1. Une pièce de circonstances Voici quatre ans que la Grande Guerre a éclaté, le 28 juillet 1914. Les soldats demeurent encore dans de froides tranchées et des batailles ont lieu sans qu’on puisse entrevoire une fin. Il y a quelques mois, le peuple russe a fait la révolution sous une devise qui exprime les souhaits de l'ensemble de la population européenne: « paix, pain et travail ». C'est aussi le moment des avant-gardes artistiques ; des peintres, des musiciens et des écrivains se mettent à explorer le thème de l'absurdité de la guerre. “C'était une chose horrible, et pourtant sublime. Il me fallait y être à tout prix. Il faut avoir vu l'homme dans cet état déchaîné pour le connaître un peu » (Otto Dix). Le compositeur russe Igor Stravinsky est réfugié à Lausanne (Suisse). Mais le conflit l’a également affecté : bien que peu d’années ont passé, le temps des grands ballets - L'oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911) et Le sacre du printemps (1913) écrits pour le chorégraphe Sergéi Diághilev et présentés en splendides soirées des

théâtres parisiens semble maintenant révolu. Stravinski n'est pour le moment qu'un musicien exilé que la révolution russe, pour aggraver les choses, a privé de ses moyens économiques.


Mais, en 1917, une idée surgit : composer une œuvre dramatique pour une poignée de musiciens et d'acteurs, facile à être transportée et représentée dans des petits villages de la région. Un théâtre itinérant qui, comme au Moyen Âge, permettrait aux artistes de gagner leur vie en racontant des histoires. Stravinsky propose à son ami l'écrivain vaudois Charles-Ferdinand Ramuz d’écrire le livret. Ce dernier se souvient, dans son livre Souvenirs sur Igor Stravinsky, qu’elle a été “une pièce de circonstances (au pluriel) et très authentiquement née d’elles”. A partir d’une situation limitée et fragile, les deux artistes créeront l'une des œuvres musicales les plus importantes du XXe siècle, Histoire du Soldat.

2. L’histoire de l’Histoire L’œuvre est créée au Théâtre Municipal de Lausanne le 28 septembre 1918. Le chef d’orchestre Ernest Ansermet, ami de Stravinsky, s’occupe de diriger l'Ensemble Instrumental. Le peintre Robert Auberjonois, bien connu aussi du compositeur et de l’écrivain, crée les décors et les costumes. Enfin, un autre ami des auteurs, le marchand suisse et clarinettiste amateur Werner Reinhart, officie de « mécène » et permet la réalisation du spectacle.

“Histoire du Soldat, lue, jouée et dansée en deux parties”, tel est le titre que Stravinsky précise au début de sa partition. L'ambiguïté du mot « jouer », qui décrit l'action des acteurs et la tâche des instrumentistes à la fois, n'est pas un détail mineur. L'œuvre se présente comme un « tout musical », comprenant chaque geste des acteurs et musiciens, chaque mot et chaque son, chaque épisode de l'histoire et chaque petit morceau de musique. La formation instrumentale se rapproche de celle d’un orchestre populaire, mais aussi d’un orchestre symphonique réduite à son expression fondamentale. Ce sont sept instruments, qui couvrent les registres


aigus et graves de chaque famille - violon et contrebasse (cordes), cornet à pistons et trombone (cuivres), clarinette et basson (bois) - plus une batterie (en charge du propre Stravinsky dans la première) comme percussion. La partition propose différents moyens d'expression (narration, actions des acteurs, danse) qui sont englobés dans la grande construction musicale qui guide l’œuvre du début à la fin. Cette conception « totale » de la musique était déjà présente dans les ballets de Stravinsky. La proposition de l'Histoire du Soldat ne peut être comprise sans se rappeler qu’un bon nombre de ses traits avaient déjà été élaborés par le compositeur russe dans des œuvres comme Petrouchka et Le Sacre du Printemps, où musique et danse formaient des parties inséparables du spectacle. Il en est de même pour l’usage des mythes et des récits traditionnels russes qui caractérisait déjà ses œuvres. La participation de son ami Ramuz ne fera que renforcer cette ligne de travail. Ses histoires et poèmes étant axés sur la « petite » histoire des gens ordinaires, il acceptera volontiers la proposition de Stravinski de travailler à partir des collections des récits populaires russes d’Afanassiev et Kireievsky. L'histoire est une réécriture de Faust : trompé par le Diable, un soldat change son violon (son âme) pour un bien-être passager. Elle raconte comment le malheureux se démène pour échapper à son destin (finalement inévitable). En plus de ces personnages principaux, Stravinsky et Ramuz ont décidé de n’inclure que deux autres acteurs de scène : un narrateur et une danseuse. Avec eux, la « troupe médiévale » est prête à partir en tournée. Cependant, la fin de la guerre et l'épidémie de Grippe Espagnole ont soudainement interrompu le projet. Histoire du Soldat, qui avait été imaginé pour voyager à travers les villages, a dû attendre l’année 1924 pour revenir à la scène.


3. Histoire du Soldat Marche du Soldat 1re scène : Petits airs au bord du ruisseau Marche du Soldat (reprise) 2me scène : Pastorale 3me scène : Petits airs au bord du ruisseau Marche du Soldat Marche royale Petit Concert Trois Danses : Tango, Valse, Ragtime Danse du Diable Petit Choral Couplet du Diable Grand Choral Marche Triumphale du Diable « Entre Denges et Denezy un soldat qui rentre chez lui » et qu’on voit cheminer au pas de la Marche à laquelle on l’identifiera tout au long de son histoire. Il s’appelle Joseph et dispose de quinze jours de congé. Au rythme de la contrebasse, il avance en toute hâte, sans prendre le temps de s'arrêter devant la myriade de mélodies qui s’entrecroisent. Mais il a déjà marché longtemps et sa destination semble encore

lointaine. Joseph s'arrête pour se reposer et tire de son sac un humble violon, dont il joue un bref moment. Le soldat joue une mélodie mystérieuse et agile annonçant l'arrivée d'événements étranges. « Donnez-moi votre violon », dit un vieux chasseur de papillons, qui n'est que le Diable déguisé. Joseph refuse, mais le Diable lui fait une proposition plus tentante : changer son violon, qui lui a coûté dix francs, pour un livre magique, capable de le rendre riche. "On n’a qu’à l'ouvrir et on sait tout". Avec lui, on connait le futur. Le soldat accepte, mais il a vendu beaucoup plus que son petit violon… Le Diable lui propose de passer trois jours chez lui. Trois jours pendant lesquels Joseph va lui apprendre à jouer de l'instrument et recevra en retour les soins d'un roi, puis une voiture volante qui l’emmènera dans son village natal. Tout va bien lorsque le soldat reprend son voyage et sa joyeuse Marche se fait entendre encore une fois. Mais une fois arrivé dans son village, il découvre que tout le monde l’a oublié. Ses amis l’ignorent, sa mère le confond avec un fantôme, sa fiancée, elle, a épousé un autre homme et a déjà deux enfants. Le Diable l'a trompé: « ce n’est pas trois jours, c’est trois ans ». Le soldat a perdu son violon et, avec lui, toute sa vie. « Je suis mort parmi les vivants » se lamente-t-il et sa désolation prend alors la forme d'une triste Pastorale, où le violon, la clarinette et le basson sont mis en avant.


Maintenant, le Diable domine Joseph et commence à lui donner des ordres. Il est devenu son prisonnier. La musique exprime la détresse du soldat qui, tout seul dans ce monde, n’a plus que son livre. Mais comme cet objet lui permet de connaître « les événements avant le temps », Joseph devient rapidement millionnaire. Toutefois il lui manque encore le plus important : « personne pour m’aimer… (…) ce n’est pas la nourriture qui compte, c’est l’appétit ». La musique réannonce l'entrée du Diable qui réapparaît maintenant habillé en vieille femme. Au moment de récupérer son violon, Joseph, moqué par le Diable, se rend compte que l’instrument est muet. Malgré tout, il est déterminé à lutter contre son malheur : « Il prende le livre, il le déchire en mille morceaux ». Commence alors la deuxième partie de l'histoire. L'orchestre joue une nouvelle version de la Marche du Soldat, qui annonce de nouveaux événements. Le soldat est maintenant en train de fuir le Diable lui-même. « Où est-ce qu'il va? ».

Lui même ne le sait pas. Il s'arrête en chemin pour manger quelque chose et entend l'annonce que le Roi du pays vient de faire : comme sa fille est malade et ne bouge pas de son lit, il a décidé qu’il la donnera « à celui qui la guérira ». Joseph se dirige vers le palais et, en entrant, écoute la Marche Royale. Le cornet à pistons fait entendre toute sa splendeur tandis que l’orchestre au complet poursuit un rythme de pasodoble espagnol. « Pourquoi pas moi? », pourquoi pas un « soldatMédecin »? dit-il, en rêvant de soigner la princesse et de l’épouser. Alors le Diable apparaît de nouveau, le violon dans ses mains. Joseph sait que seule sa musique pourra réveiller la fille du roi et joue alors aux cartes avec son maître : il parie toute sa fortune afin de récupérer l'instrument. Le Diable gagne et, tandis qu’il s’ennivre de sa victoire, Joseph profite de l’ocassion pour s'approprier le violon. Puis, il se met à jouer un Petit concert avec la clarinette, le cornet à pistons et le trombone. Quand il entre dans la chambre, la princesse « est couchée sur son lit et ne bouge pas ». Le soldat interprète ses Trois danses. Tout d'abord, un tango hypnotique : « la princesse ouvre les yeux » et « se lève du lit ». Puis, une valse, qui fait danser la princesse. Enfin, un ragtime lors duquel la princesse vient à sourir et à tomber dans les bras de Joseph. Le Diable l’interrompt encore : « Donnez-moi votre violon ». Mais Joseph joue de nouveau et l'oblige à danser. « Il se contorsionne et essaie de retenir ses jambes avec ses mains » mais ne réussit pas et « finit par être épuisé et tombe à terre ». Le soldat a vaincu et célèbre son triomphe avec un Petit Choral. Le Diable s'en va, mais avant cela lance une dernière menace sous la forme d’un Couplet : « Le royaume n’est pas tant grand/ qui les limites affranchira/ en mon pouvoir retombera ». Mais Joseph ne resistera pas à la tentation de désobéir aux ordres du Diable. Et celui-ci le rattrapera quand le soldat décidera de retourner avec sa nouvelle épouse dans sa ville natale. Tandis qu’on entend le Grand Choral, le narrateur réfléchit : Il ne faut pas vouloir ajouter à ce qu’on a ce qu’on avait,


on ne peut pas être à la fois qui on est et qui on était On n’a pas le droit de tout avoir : c’est défendu. Un bonheur est tout le bonheur; deux, c’est comme s’ils n’existaient plus.C’est le moment de la Marche triomphale du Diable : sarcastique, dionysiaque, catastrophique.

4. Un soldat allégorique C’est dans son caractère « ambigu » - dans la possibilité de trouver toujours une nouvelle interprétation- que réside sans doute le plus grand intérêt de l’Histoire du Soldat. Une histoire qui n'est que l'histoire d'un soldat, inventée pendant la Première Guerre Mondiale. La remarque semble évidente, mais on à tendance à oublier ce détail. On fait référence aux « circonstances » qui ont conduit à la création de l’œuvre, voire à certaines anecdotes biographiques de Stravinsky (dont un frère est mort du typhus au front russe), en même temps que se détache l'Histoire du Soldat de son contexte historique pour la mettre en relation avec les contes populaires russes utilisés comme source d'inspiration par les auteurs. « Sauf erreur, c’est surtout en tant que variante moderniste de Faust que cette histoire a été envisagée. Et, comme on sait, dans l’histoire de Faust, la guerre ne joue aucun rôle », réfléchit le musicologue Esteban Buch. Ce dernier propose une hypothèse différente et attrayante : si le soldat avait seulement quinze jours de licence mais il a passé trois années isolé du monde, alors désormais il est un déserteur. « L’histoire d’Histoire d’un soldat ne peut fonctionner que si le soldat devient un ex-soldat, tout en restant jusqu’à la fin quelqu’un qui cherche à arrêter d’obéir ».


C’est moins une quelconque révolte face aux armées en guerre entre 1914 et 1918 ou face au Diable lui-même que le geste de la désobéissance qui importe aux auteurs. De ce point de vue, Histoire du Soldat peut être également interprétée comme un manifeste contre l'obéissance qui dépasse de loin la situation de guerre et est projeté comme une allégorie véritablement universelle. Joseph est la figure qui représente cette résistance à la domination, mais bien qu’il soit le héros du récit, il ne se sauvera pas de la condamnation morale. Certes, le soldat a été trompé par le Diable, mais cela n’est pas suffisant pour justifier son manque de discernement et son ambition. La musique solennelle du Grand Choral, imprégnée de caractère religieux, crée le cadre idéal pour que le narrateur dépeigne la morale de l'histoire. Et cela fonctionne aussi, enfin, comme un parfait exemple de la tension entre le sens historique et le sentiment universel qui traverse l'ensemble de l’œuvre. Comment comprendre sinon que le Grand Choral soit basé sur la mélodie d'un symbole si incontestablement archi-allemand que le choral Ein feste Burg de Luther ?

(Esteban Buch, « Composer pendant la guerre, composer avec la guerre », La Grande guerre des musiciens, Stéphane Audoin-Rouzeau, Esteban Buch, Myriam Chimènes et Georgie Durosoir éds., Lyon, Symétrie, 2009, p. 135-160.


5. Une oeuvre révolutionnaire Il y a eu, peu de temps après, d'autres Histoires du Soldat. L’année suivant la prémière, Stravinsky prépara, à la demande de son mécène Werner Reinhart, une Suite pour trois instruments (violon, clarinette et piano), basée sur cinq des parties les plus importantes de l’œuvre originale. Et, en 1920, le compositeur mit au point une deuxième Suite qui n’est qu’une transcription de la partition originale sans textes. Cependant, c'est la première version qui, jusqu'à aujourd'hui, est considérée comme l'une des grandes œuvres de la musique du XXe siècle. Difficile de contester une telle affirmation : Histoire du Soldat est une oeuvre révolutionnaire, qui pousse plus loin encore la proposition musicale en son temps déjà risquée du Sacre du printemps (1913). Ses asymétries rythmiques, sa variété

mélodique et sa liberté harmonique modifient définitivement les limites de la composition et de l’écoute. Stravinsky parvient à développer avec maîtrise des éléments d'un grand raffinement musical sans toucher pour autant à la compréhension de l'histoire. Un récit simple devient, grâce à son travail, une grande fable pleine de significations. Histoire du Soldat, avec son mélange de musique, de théâtre, de danse et de narration (les auteurs ont parlé d’un « mimodrame ») peut être considérée comme l’une des « portes d'entrée » de l’univers du théâtre musical et de l'opéra contemporain.


L’un des aspects fondamentaux de cette révolution réside dans le choix de l'orchestre. À l’inverse d’une longue tradition d’œuvres écrites pour une formation particulière, Stravinsky compose Histoire du Soldat à partir d'un ensemble instrumental spécialement conçu pour l'occasion. La diversité radicale de toute l'oeuvre est définie sur la base de sept instruments, qui marquent une sonorité nouvelle et réaliste, contraire à l'idéal d’« émotion romantique ». La valeur donnée à la percussion, qui s'approprie définitivement l’œuvre en sa fin, est peut-être la meilleure expression de cette caractéristique. La relation entre la composition et l'orchestration définit le caractère entier de l’Histoire du Soldat. Ainsi que l'explique le directeur Ernest Ansermet dans son livre L’œuvre d’Igor Strawinsky : « [il] choisit ses instruments selon l’étendue et le caractère de l’échelle de valeurs que comporte son œuvre (…). Comme Cézanne, ou peut-être comme Picasso, qui construisent avec des couleurs, il construit avec des timbres ». De cette façon, Stravinsky raconte une histoire qui est à la fois une métaphore de son propre temps et une fable universelle. Une histoire qui parle d'une Europe qui, s’enfonçant dans la guerre, transforme et détruit tout. Mais aussi d’un petit soldat capable d'être érigé en symbole d'un monde rural et traditionnel en train de disparaître sous le poids d’une modernité puissante et sans pitié. Une histoire qui parle aussi des rêves, des forces et des faiblesses des hommes, de l’intemporelle coexistence entre l'archaïque et le moderne. Un grand collage où se rencontrent des récits traditionnels et la littérature la plus élaborée, la musique populaire et la grande tradition classique occidentale, le localisme et le cosmopolitisme, la tradition et l’avant-garde. Voici quelques-unes des histoires que raconte l’Histoire du soldat.

Remerciements: Peter Vizard, Directeur du Conservatoire Lionel Rokita, Conseiller aux Etudes Marc Dumazert, Professeur de percussion Marie-Véronique Guilmont


Histoire du Soldat