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LMH329-MAG-Laicite au maghreb

1/06/10

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PRESSE Zineb El-Rhazoui, l’une des figures de proue de la laïcité, cherche dans la presse marocaine, des informations sur le sit-in avorté du MALI.

Ainsi, ce sont les femmes, désormais, qui investissent les lieux de prière pendant le mois de carême, et même le vendredi. « C’est leur prétexte pour abandonner les tâches ménagères et sortir de chez elles ! Les soirs de ramadan, elles se rendent en masse dans les mosquées pour se retrouver et bavarder. Au point de se faire rappeler à l’ordre par les imams qui leur reprochent de faire trop de bruit ! », explique en riant Nouria Benghabrit-Remaoun, maître de conférences au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle d’Oran. Bien que courroucés par ce phénomène récent, les hommes s’inclinent. « Les femmes les piègent par la légitimité de leur action, sur le mode : “Tu ne peux rien dire, je suis aussi croyante que toi !” », poursuit Mme Benghrabit-Remaoun. LE PATRIARCAT ÉBRANLÉ

Dans le même esprit, le foulard et le hidjab sont utilisés comme un passeport, voire une arme. « Je le porte pour que mes frères et mon père me laissent sortir. Et dans la rue, on me fiche la paix », disent de nombreuses jeunes filles. Moins que jamais, l’apparence vestimentaire est significative. Madonna, célèbre travestie d’Alger, fait le trottoir, la nuit, en minijupe

léopard, bas résille et hauts talons, mais se promène, le jour, drapée dans un voile intégral, le djilbeb, ce qui lui permet « de tout observer comme derrière une glace sans tain ! ». D’année en année, les femmes revendiquent davantage leurs droits – d’étudier, de travailler, d’être autonomes, – et s’emparent de l’espace public. Le patriarcat, plus que l’islam, en est ainsi sérieusement ébranlé. Parfois, un événement imprévu fait office d’accélérateur. Ainsi, en novembre 2009, l’affrontement Algérie-Egypte pour la qualification au Mondial 2010 de football a créé l’union sacrée. Filles et garçons sont sortis ensemble dans les rues, de jour comme de nuit, pour chanter leur soutien à l’équipe nationale, sans que cet épisode soit récupéré par les islamistes. Beaucoup ont vu là « le premier mouvement de masse post-islamiste » en Algérie. Il n’y a plus de rêve collectif dans ce pays depuis l’échec de l’islam politique comme projet de société. On recherche désormais son salut à titre individuel. L’affirmation de soi grandit, y compris face à l’islam. « La religion n’est plus sacrée comme avant. Les gens la vivent désormais de façon très personnelle. Ils s’approprient le Coran, sans crainte, et l’interprètent,

chacun à sa manière », explique encore Nacer Djabi. De même, de nombreux Algériens ne pratiquent pas le ramadan mais n’en disent rien, estimant que ce choix leur appartient. Ce nouveau rapport à la religion va parfois jusqu’à mettre en cause l’appartenance à l’islam, comme en témoignent les conversions au christianisme, de plus en plus nombreuses, en Algérie comme au Maroc. Ainsi, le phénomène de « sortie de la religion », dont parle le philosophe Marcel Gauchet à propos du monde chrétien, touche-t-il également le Maghreb. Les croyants sont légion, mais la religion organise de moins en moins leur vie. L’islam serait-il en train de perdre l’autorité morale qu’il a eue pendant des siècles sur les sociétés, comme le christianisme en Occident ? Les sociologues du Maghreb, parmi les plus avertis, s’en disent persuadés. A une différence près, soulignentils : en Europe, il a fallu des siècles pour en arriver là. Dans les pays musulmans, tout va très vite et se télescope, mondialisation et Internet obligent. « Et plus les islamistes donnent de la voix, assure en souriant l’anthropologue marocain Mohamed-Sghir Janjar, plus c’est le signe qu’ils ont déjà perdu la partie. » B 5 JUIN 2010 — LE MONDE MAGAZINE

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Les têtes brulées de la laïcité 6