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JEAN-LUC GODARD

COSMOGONIE

EDITIONS SAINT-GERMAIN -DES-PRES


COSMOGONIE


Du même auteur :

Ventrifuge, Editions Saint-Germain-des-Prés, 1977. HomoLogiques, en préparation.


,

JEAN-LUC GODARD

COSMOGONIE Variations

Illustration de Pierre Petit Collection Blanche

~

ÉDmONS SAINT· GERMAIN·OES·PRÉS 70, rue du Cherche-Midi - 75006 Paris


Il a été tiré à part 60 exemplaires sur vergé de Hollande numérotés à la main ·de 1 à 60, tous enrichis d'un dessin original de

PIERRE PETIT et 700 exemplaires sur bouffant, non numérotés, le tout constituant l' edition originale.

©

éditions saint-germain-des-prés • 1979


A D路aniel Laroche


Cosmogonie histoire de cosses d'agonies de mots quelle dictĂŠe

9


Tout. avait commencé aussi par l'étrange patience des plantes des algues et d'audaces en audaces l'émergence vers ce soleil épuisé aujourd'hui le défi de la tête l'apparente défaite du ventre

et puis le saurons-nom;

longtemps longtemps après dans le noir brutal total de leur planète l'hélium et l'hydrogène nous ensoleillèrent tout à coup nous aspirèrent à notre tour

nous rêverons toujours si peu


C'est le soleil qui a tout compliqué qui nous a divisés écartelés entre le jour et la nuit non c'est la terre ivre de lumière c'est la terre qui a toujours toujours soif

11

è'


La lĂŠzargie le soleil aura toujours raison le soleil son rai

12


L'omhre c'est aussi le soleil c'est surtout le soleil car l'ombre d'avant le soleil

13


Nés pour l'herbe nous avons poussé trop haut notre exigence notre indifférence tous les arbres regrettent tous les arbres s'entêtent

14


Nous sommes bien des arbres nus condamnés au supplice d'une invisible roue si noués si écartelés si X nous non nous dans dans

ne nous ébranchons pas nous épanchons toutes les directions toutes les directions

comme la mer comme le soleil cette autre grande roue maîtresse de l'engrenage comme le soleil notre gangrène notre graine notre gangue

15


Nous aurions aussi créé des oiseaux peut-être que des oiseaux aux ailes d'aigle et des vautours auraient quand même violé la terre

16


Nous reste un peu d'herbe brûlée séchée un peu d'herbe sur la tête. quelques pauvres touffes aux aisselles sur le ventre ailleurs la douceur délaissée ailleurs assassinée nous nous sommes peut-être trop battus

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Un peu d'herbe que quelques poils la raison la raison comme si les lions se dĂŠchiraient s'entre-tuaient comme s'ils ne se nourrissaient pas les yeux de la savane et de la pavane des arbres leurs montagnes un peu d'herbe ne nous reste qu'un peu d'herbe qu'un peu d'herbe

18


Condamnés à choisir nous avions renié la mer entre les racines et les griffes nous nous sommes peut-être trompés préférant boire la lumière du sang nous che~chions l'impossible tyrannie et maintenant l'impossible mer l'impossible ciel toujours prisonniers de la plante de nos pieds

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Il aurait pu pourtant frêle esquif éternellement dériver dans la mer de ses yeux sous le soleil de ses prunelles métaphores premières

qu'a dit la mer qu'a dit le soleil soudain a regardé ses mains s'est levé· faut-il le lui pardonner ce ne peut être en effet qu'il se mit à parler à chanter il rêvait d'un autre paradis il sortait d'un autre paradis la forêt

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Volé nous n'avons pas volé le :feu l'étincelle a jailli par hasard d'une griffe sur le roc et nos griffes à ce moment-là étaient encore des griffes innocentes et pures mais valait-elle cette étincelle celle de nos prunelles

21


r

Il aimait la charrue pas la terre mais il aimait

il croyait aimer

22


Sous un vieux figuier d'étonnantes paroles s'envolèrent les chasseurs nombreux de plus en plus nombreux ce sont heureusement paroles sans nids paroles éternelles mais il faut que les figuiers se relaient qu'ils étendent leurs bras frêles partout dans le monde ces humbles prêtres du chant du vent incandescent

23


Téméraires interrogeons l'herbe nos semi-échecs terre mer air feu conquis sans la totale ivresse liqueurs à hase de plantes

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Ces idées taillées au doloire nos idoles nos idoles pourquoi les brûler nous brûler à moins que le feu à moins que les cendres

25


Comment parler au feu sans qu~il n'enflamme la feuille sans se brûler nos ongles sont déjà si noirs le sang change si vite et il fait si froid hors des plaies

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Nos mains ne sont pas encore assez propres assez feuilles pour attirer les oiseaux de fausses nervures nous labourent toujours trop la peau la sève ne coule rouge ni bleue même dans nos rameaux cela nous prendra du vent d'ouvrir les poings de transformer nos trappes nos trappes en nids

27


La ville ce vignoble que nous voulions planter que nous avons voulu rentabiliser la campagne la campagne est entièrement labouré.e quelques forêts encore et nous ne chercherons plus à les défricher nous reboiserons le monde pour la lumière de l'ombre

28


Du gui sur les arbres un reste de neige un peu sale ĂŠternelle

qui n'a pas voulu mourir et qui s'ennuie un homme en somme

29


Le cœur de mon aimante était d'amiante pouvais-je savoir ses blonds cheveux ses cheveux d'ange fleuraient le chanvre l'acier bleuté de ses yeux rêvait d'être laminé pouvais-je savoir j'avais déserté les forges pour courir nu vers la neige

la neige le givre

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J'ai longtemps longtemps tourné longtemps gravité blessé à demi-mort autour de certaines étoiles dans la même galaxie longtemps honteux si peu lumineux si terre à terre instinctivement je cachais le soleil timide de mes blés non le blé n'existait pas encore

31


Le chien prie aussi pour multiplier les rÊverbères

il est des nuits l'impression qu'ils se penchent tendrement vers lui

32


C'ĂŠtait dans le jardin noces de cannas nous goĂťtions aux braises de nos visages c'ĂŠtait

33


Détourner les vraies rivières après avoir dérivé celle vivante de ses rêves et puis les fleuves puis l'océan les océans détourner au lieu d'épouser d'épouser

34


T'ĂŠpousant je volais le monde t'ĂŠpousant je fĂŠcondais le monde insatiable

35


Il faut au moins un creux pour nourrir deux vagues

il faut bien un rivage pour comprendre les vagues

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Et si le Christ je l'avais rencontrĂŠ un soir

dans mon miroir après l'amour

37


Le sol m'est un rivage plus doux plus doux qu'une pauvre chaise paralysée exilée de sa forêt

fermons les scieries condamnons les vases aux fleurs artificielles le végétal ne saigne pas vraiment je suis aux. abois vaut-elle un crime la feuille de papier qui ne refuse rien

est·ce un crime que de prolonger non la vie à flanc de coteau de rivière non la vie l'errance mais l'existence

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fausses vagues d'un dictionnaire mon cœur pourrait cesser de jouer à la mer du moins après avoir tenté toutes les marées qu'il pouvait toutes

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L' écœurante royauté des lys et tout ce chemin de ronces pour y renoncer les pensées dans les bois les pensées

et les bois

40


Jardins si sereins clôturés de falaises de parenthèses les ·dairières où le soleil avoue sa poussière les forêts qui savent digérer sa lumière

41


Je partirai souvent tes yeux qui se dĂŠchirent toi aussi m'ont creusĂŠ tes baisers des plaies que rouvre chaque retard je souffre crois-moi de plus de cinq stigmates

42


Une rose et je t'offre la mer réduite à ses vagues ses marées ses embruns pour

le voilier de ton regard

43


T'adoucirai la peau des vagues de mes mains et comme le sable qui s'ouvre et retient sur la page de ton ventre perdu je retrouverai conscience paroles avortées aux temps de croisières tendres comme les plus beaux poèmes les plus beaux oedèmes


Tu me parlerais d'avant moi faucheuses mains d'heureuse berceuse laiteuse nuageuse berceuse langoureuse tubéreuse d'herbeuse mer ta demi-torpeur sableuse spongieuse frileuse frileuse ensorceleuse les muqueuses neigeuses de la brise printanière frileuse fileuse d'oléagineuse lumière résineuse liquoreuse lumière

45


tu m'en parlerais si la jument folle de la parole si le halètement silencieuse les profondes profondes inspirations la fusion t'apprendrai-je à parler t'apprendrai-je l'effusion moi je respirais si mal les mots sont toujours un peu mes poumons

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J'ai la malaria de toi

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Affréter ton regard et pour fouiller le musée de ta mémoire nous serions amnésiques nous serions divins

et l'éternité du temps qui fuit qui s'éteint

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Les moulins leurs ailes qui pétrissaient l'air voitures bâtiments ces lourds ces trop lourds oiseaux les aurions-nous un jour trop longtemps repliées pour raccourcir l'horizon pour .}es herbes plus douces plus tendres que feuilles

49


Skieur fragile oiseau des îles des marais qui vole bas partagé entre deux marées qui ne goûte plus souvent aux baies

50


Sous le ventre du chamois l'extase de la faille la femelle elle n'exige rien des rochers elle rêve elle rêve la femelle au gouffre de ses prunelles au précipice de ses jambes et le chamois désespéré se demande si elle allaite vraiment le ciel

51


Prenons-nous le train pour nous persuader que là-bas nos parallèles ne s'unissent pas ne peuvent s'unir ou parce que seule cette voie-là n'en finit pas ou ailleurs ailleurs ou prenons-nous le train tout simplement sans penser à rien parce que la cigarette parce que la bière parce que nos corps nous transportent suffisamment loin

52


Lui repoussent-elles parfois la nuit ses griffes le vin rouge rouge de leurs plaies lui repoussent-elles malgré lui toutes l.!)s nuits l'alcool de l'herbe du sainfoin du sainfoin l'alcool de l'herbe la vitesse absolue absolue

il a tout sacrifié le lièvre dit-on chez les chats où l'on ne comprend pas très bien où l'on a déjà conquis le velours et un certain regard d'au-delà

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S'ĂŠmousser pour mousser de tous ses ports

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Te l'assurer te le jurer je résisterai vaillamment au vent vaillamment vaillamment si déraciné que folles mes feuilles rêvent d'envol l'alcool la glu du ciel si ailes si elles si affamé je m'éventre sous l'exigeante cognée de ce sang blanc je m'évente tu m'embrases trop bien tu m'embarrasses t'adosser te reposer comment déployer paternelle la carrure du platane je plane

55


et br没le d'autre flamme t'emporter te d茅porter t'exfolier

accoucher de toi n'accoucher que de toits

56


La cascade de ta chevelure emporte tout

si ·vite jusqu'à la mer

57


De trop près l'Êtoile n'est plus qu'un soleil

58


Ne plus jamais réduire la fleur à son fruit comme quand je te butiné les yeux que nous essaimons à même la ruche bourdonnante

59


Dans le noir les doigts ~ se vengent des yeux croient se venger

60


Toujours les enfants grimperont grimperont aux: arbres grimperont y chercher confusément la plénitude déjà la poulie insatiable des poignets déjà ce laminoir de l'esprit pressé de dompter l'acier des muscles l'acier des corps jusqu'à l'éblouissement

61


Souvent avant l'orage une hirondelle meurt fait semblant de mourir sous son aile le secret de son vol de sa volupté où le mystère sans ailes nous pouvons voler voler à l'hirondelle une hirondelle aux innombrables nids d'aigle tout petits nous avons appris appris par cœur noire étrange légende celle des mésanges

62


Peu importe le bois même raboté même vernis tout dépend de la table son altitude son envergure mais tout le monde ne peut s'asseoir et ceux qui montent sur la table ne savent pas rêver ne rêvent que de débiter le bois le bois qui chante jusque dans le feu

63


Il est rond l'heptagone pour celui qui ne connaît que le carré tous ceux que défigure qu'emprisonne le carré qui ne tournent jamais en rond qui ont inventé le cercle

64


Savoir qui de l'herbe ou de la rivière l'ornière en sait peut-être plus que le chemin fleuves nous nous berçons étranges lacs étranges mers parmi les roseaux de la pensée roseaux secs mais dont les bergers taillent d'admirables flutiaux de sensuels flutiaux

65


Bleu bleu d'orgasme d'outre-mer comme nos veines nos vaisseaux

66


Nous n'aurions pas compris une mer sans sel ce petit go没t de remords de fin de mar茅e

67


La mer aussi pour se dĂŠfaire de la terre rĂŞve d'autres terres inlassablement

68


Quand nous comprendrons ce que confient inlassablement les oiseaux nos bras ne seront plus les mêmes plutôt quand nous vivrons leurs chants si purs si féconds que nous ne battrons plus que l'air que nous ne scierons plus les branches dangereuses que nous les ramifierons à l'infini

vertigineuses

69


Des mains aux ailes le détachement le renoncement à l'étreinte aux dents à la sensuelle morsure à la fausse envergure de la parole la plu$ pure

nous ne serons jamais trop tôt des oiseaux dans le soufre de

r air

et nos lèvres lévriers nos lèvres

70


Il faut bien mille pattes pour voler un jour seules certaines chenilles y croient

71


Mais le poisson ne nage pas l'oiseau ne vole pas

72


Un fruit celui de l'inconscience forcément l'était mais défendus tous le seront bientôt dans ce nouvel éden tous ils pourrissent les fruits ils se cueillent souvent trop bas trop las seules les fleurs ces fleuves de haute mer seules les fleurs les haies de tes lèvres les effluves de tes yeux peut-être même que sur les arbres elles cesseront de se suicider

73


Du long fil de soie que dévide patiemment la conscience notre cocon et de fleurs en fleurs la vraie hauteur que tentent désespérément les bouleaux les oiseaux parfums bateaux parfums tolllheaux celles qui ne se sacrifient pas au fruit au noyau aux pépins

14


Le pĂŠchĂŠ c'est l'ascenseur c'est l'avion

75


Ce n'est jamais la vague ni le vaisseau qui ĂŠchoue c'est le roc le roc non plus il ĂŠternise l'extase

76


Pupilles qui pépillent pétillent piaffent hurlent qui fusillent qui gèlent moins que les mots prisonnières d'un visage

77


Ce n'est jamais le nom que nous cherchons le nom et pourtant bien pâles nos baisers les plus profonds les plus gouffres tu le crois aussi tu te fardes souvent les lèvres de plus en plus souvent choisir entre les Êtoiles et le soleil

78


L'encre n'est pas toujours amène n'est pas toujours la même et le papier le papier saturé le sent parfois marcs attachent sans nuire à la dérive quelques caillots noirs d'étranges maux qui ne cessent de suinter de suppurer de lever l'encre chevauchée de pur sang halètement qui allaite qui élargit

la plage

79


Un jour de désespoir un mot trouera la page il faudra bien le chercher dans le vrai bois où il sera retourné bois dénoué dans un long un logique silence

lui seul d'ailleurs aurait pu nous esquisser d'éternelles branches nous apprendre à mieux faire la planche

80


Je chante toujours mais ma musique je répète toujours les mêmes flux toujours les mêmes reflux patiemment j'anéantis patiemment mes falaises mes fausses mes folles falaises les sculptant et les sculptant je m'apaise mais ma musique ma musique

81


Nos paroles et leurs questions d'oiseaux l'oiseau suprême qui ne croasse ni ne pépie qui ne plane même pas des branches seulement pour récolter le vent pour se résoudre dans la greffe la dissection pour se pendre rien que des branches nos .paroles et leùrs retours d'ailes

qui fauchent le silence qui moissonnent le silence

82


Modulant mes vers d'un peu de terre d'un peu de mer d'un peu d'air et de feu un jour ils se détacheraient je le savais un jour ils se dépasseraient je persiste cependant au delà du livre à les aimer livrés à eux-mêmes ils ne peuvent que me sauver ma fausse solitude transcendant l'encre de leurs pouls la volupté du papier auquel je· les ai enchaînés j'ai feint de les enchaîner pour leur apprendre l'amour auquel ils ont toujours fait semblant de croire

qu'ils me l'apprennent aussi

83


Dieu c'est moi

quand les bras en croix crucifié de soleil crucifié de sel · je me laisse dériver entre deux mers entre deux ciels j'éprouve au bout de mes bras au bout de mes doigts l'infinité Dieu c'est nous parfois quand nous inventons l'éternité

dans nos regards dàns la mer neige de nos draps et hors de toi toujours en toi la marée de mes paroles la marée de mes pensées


.A.u connnenceinent ĂŠtait le vert homonymie infinie

buter sur une question d'orthographe

le vers sait

85


Dieu d'yeux car il entre tant d' espacA tant de temps en notre regard

86


Toute danse embellie de fuite éternelle parce qu' éphémère

la dansité

87


Bien au delà des nids des falaises bien au·delà des pics les arbres boutonnent la terre ses pans ses haillons mais il est hon que sur cette même terre le sillon ferme l'horizon et que nous nous blottissions

88


Ne reviendraient plus aux nids s'ils n'ĂŠtaient asphyxiĂŠs les oiseaux les oiseaux les vrais dorment dans la ramure de la page ils nous attendent nous. gonflent d'un vent qui ne ride les branches

89


Morte ce qu'elle brille ce qu'elle brille encore l'ĂŠtoile mais il faut des yeux pour la voir des yeux qui hantent les nuits et qui doivent sommeiller le jour

90


LĂ -bas le ciel plus bleu . le soleil plus feu forcĂŠment vas-y et surtout n'en reviens pas il est interdit de se tromper il est in,terdit de vraiment voyager chez les hommes

91


Paysage d'hiver la blanche mort la nôtre paysage d'hiver o:ù seuls s'obstinent les arbres en labsence de leurs chants nous n'avons pas changé malgré notre fausse liberté

92


Un calendrier perpĂŠtuel perpĂŠtuel mais anonyme un calendrier qui ne doit pas compter ses jours s'ennuie ne s'accroche pas au mur

93


Chaque soir dans le noir nous apprivoisons peu Ă peu la mort

94


Une porte finit toujours par gémir elle rêve en secret elle rêve d'être condamnée la porte pour s'ouvrir

à elle-même à elle-même

95


Un jour je voudrais tant que ce ne soit un soir mais je n'en sais rien ce clavecin ce violon vibreront pour moi rien que pour moi comment regretter ces petits matins de fougères dans une bien douce forêt semée d'oiseaux fleurie de soleil ces implacables midis leurs pierres à aiguiser ses rayons et œs paisibles crépuscules où toon lait attendrit encore celui de nos regards s'arrêtera mon cœur de battre pour cette sonate s'arrêtera de battre pour l'écouter vraiment

faudrait cependant que j'apprenne le langage du clavecin et toi celui du violon faudrait

96


A l'embouchure il ne lui reste plus à l'eau perdue qu'à se croire invitée aux marées aux éternelles marées à l'embouchure

à l'ouverture

97


Quànd d'un coup de reins le fleuve pénètre la mer il renonce aux méandres mais y renonce·t·il vraiment

98


Sous terre les os vivent enfin à chaud

ils cherchaient depuis un certain temps déjà à trouèr la peau et les yeux se retiraient sournoisement du littoral des sourcils dormant de moins en moins d'ailleurs peur d'être surpris de ne pouvoir fuir à temps fondus dans le regard mais le chant de la mer n'est pas la mer s'enfuir et s'enfouir

99


Je veux bien mourir

en toi

100


Une vieille horloge retarde toujours elle guette elle guette son pouls surtout quand la voix du mari ne rassure plus les murs une vieille horloge est sereine c'est nous qui la guettons

101


L'arbre qui s'est patiemment ouvert ne craint pas de se replier de tomber avant de se recroqueviller

il entend trop souvent la cognée pour espérer

il lui semble même que parfois elle résonne dans le bois ses yeux que nous appelons nœuds

102


Sable il ne suffit pas d'être sable il faut être du côté de la mer et elle porte trop bien son nom ses vagues

103


La ch.aux 路 est plus blanche beaucoup plus blanche que le sable

104


La scie minéralise l'arbre mais au delà des limbes le jugement dernier de ! 'homme la damnation éternelle de la chaise de la table le lit la bibliothèque le bureau si près du rêve

il est si peu de statues de statues et le dieu n'y a jamais vraiment songé

105


Mes fenêtres rêvaient de plus en plus tard si tard qu'un oiseau les brisa un jour de son chant impossible de s'envoler d'une aile même quand la maison semble abandonnée

106


Les pierres ont d没 vivre il y a Iongtemps fort longtemps

la possible et triste fossilisation de mes veines cette foi en la vie

en la mort

107


Mourant je mendierai l'éternité de ton regard sinon comment me déraciner hors la chair cependant toutes fontaines ne distillent-elles pas mêmes acides , mêmes élixirs hors la chair

108


La terre n'en a pas fini de trembler le sol n'est plus qu'un vaste charnier et les morts de plus en plus se rappelleront aux vivants dĂŠsespĂŠrĂŠment et ce sang si rouge si chaud qui se coagule aussi' appelons-le lave pour nous apaiser pour nous suicider

109


Blanche et dense patience du galet de l'érable fausse désespérance la rivière finit toujours par atteindre le cercle parfait évanescent n'écartons pas trop nos argileuses rives

110


Il nous faudra aussi franchir la mer rouge rouge du sang attendre tout du sable et du souffle

111


Fourbu je me suis affaissé malgré moi voulant me relever me suis éparpillé c'est du moins ce que promet la poussière qui ne rêve que de vent je n'avais plus assez soif ou trop d'ailleurs pour prolonger l'argile

112


C'est la peau c'est la chair qui nous empĂŞche qui empĂŞche nos os de se souder nous ne nous aimons pas encore assez

113


Une pierre une pierre ne traîne jamais sur le sol une pierre qui se détache du sentier était déjà pierre mais elles évoquent les pierres un autre désert où elles espèrent l'ardente la muette prière se retrouver étrange cette eau qui en donne un avant-goût et qui use qui use qui polit qui prépare

114


Tu voles la lumière mais tu donnes sur la cour sur la place la lumière je la fais naÎtre

115


Les fenêtres on s'imagine mal les fenêtres des siècles pour s'abandonner vraiment à la mer des siècles et un heureux hasard un souffle disait-on un souffle croyait-on pour perdre son opacité

116


Ce n'est jamais le bois qui crie sous Ja scie c'est la scie aveuglée à chaque cercle de lumière

117


Comme les pierres ne subissons-nous la pesanteur que hors de la terre que dans l'exaltante l'angoissante atmosphère que dans la lumière qui nous vend le temps

118


Plus on se rapproche du centre de la terre plus le vertige augmente plus le vertige augmente plus le vertige plus le plus

119


Et c'est encore la rivière la rivière qui sait la montagne qui sait la plaine . prisonnière condamnée au rêve qu'elle apprend en ses torrents en ses méandres qui angoissée la mer les multiplie si nos rives étaient les mêmes la fausse fausse prisonnière

l' éthernelle

120


La bouche ne s'ouvre vraiment qu'au dernier moment les marins le disent c'est ainsi que l'on entend le mieux

les enfants c'est ainsi qu'ils voient le mieux c'est ainsi que l'on embrasse le mieux que l'on s'embrase

121


Vivre de petites morts de petites aubes hennir souvent silencieusement

122


Ne pas trop s'aiguiser les yeux à la meule exigeante du soleil toujours un tronc à vaincre une insolente cime mieux vaut faire l'arbre se grandir ,d'attentes et puis attendre encore sans trop se tendre sans trop s'étendre attendre les enfants les fondre dans nos branches ces oiseaux qui dérangent qui enchantent attendre enfin lâche la hache

123


.nous aurons respiré passionnément survolé le monde nous l'aurons régénéré de nos feuilles assez et sur notre souche aussi ce soleil inouï

124


Ma mort sera la musique les musiques s'évanouir s'évanouir un peu chaque jour et vivre de brûlures le reste du jour

j'aurai enfin justifié mes rides

125


Je prévois l'au-delà de ton corps dans l'or de tes yeux

126


La cire imite la pierre dont la seule hantise est de s'adoucir s'adoucir ou s'ĂŠparpiller comme une lampe

/

des coquillages heureux bĂŠniraient-ils le rivage

127


Se consumer se consumer en ardente lumière mais l'étoile se sait si peu regardée si peu tentée qu'un seul regard timide suffit à la paralyser à la faire pleurer et ses pleurs ses pleurs lui ourdissent une douce toile une trop douce toile

128


Entendre ĂŠcouter ĂŠcouter pour entendre

129


Nous planterons toujours des vignes au delà des plus lointaines collines des plus lointaines étoiles

les vignes étaient plantées et nos mains purent les tailler nos bouches s'enivrer nous rêvons tous d'un immense pressoir

130


Ceci est mon corps

la chair de mes mots ceci est mon sang le vin de mes paroles

131


Numéro d'éditeur: 2022 l.S.B.N. : 2-243-01084-4 Dépôt légal 4me trimestre 1979


AchevĂŠ d'imprimer en octobre 1979 sur les presses du Castellum 8, rue de Berne Ă NĂŽmes


Sensualité, humour, caméra en arc-en-ciel, tout part du vrai, du vécu, pour fleurir en autre chose, que seule l'éternité concerne, c'est-à-dire l'éclatement du temps. Capter son esprit et le suc deses sens à travers le charme des choses de la nature. L'union, ici, est étroite, totale entre l'abstrait et le concret. Si étroite qu',à la fois l'esprit semble tirer sa connais· sance du sensible et que les idées, les concepts, les lois qu'il imagine s'adaptent parfaitement au monde extérieur qui p<>urrait paraître, à première vue, chaotique. r .·'·ces « variations » rompent définitivement avec le Nominalisme à la mode depuis une vingtaine d'années. Voici une poésie forte qui porte, comme le pressentait Jean Paris, '« le combat au niveau

du concret, arrache le

poèm~

au règne unique du langage pour le

montrer présent au cœur des choses m•mes .».

diffusion

70, rue du cherche-midi - 75006 paris

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