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EXTRAIT : Une pluie de doutes


Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5 (2° et 3° a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L.122-4).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

ISBN 978-2-490647-12-15 EAN 9782490647125

Éditions Kelach Collection Nouvelles Graines

NOVEMBRE 2019


UN RECUEIL RÉALISÉ PAR CÉCILE DURANT

DEMAIN : NOS LIBERTÉS nouvelles dystopiques

HUGUES BLOT CLÉMENCE CHANEL FLORIANE DERAIN AURÉLIE GENÊT ÉLODIE GREFFE ANAÏS HAY RODOLPHE LE DORNER GILLES MADIC LAURA P. SIKORSKI FRANCK STEVENS CLÉMENCE TEIXEIRA-LEVELEUX


Pluie de doutes Anaïs Hay

Il pleut. Les gouttes martèlent la vitre du bus. Encore une journée fade, qu’aucun orage ne vient rendre plus électrique. Je me lève du siège, ouvre mon parapluie entre les portes et sors sur le bitume chaud, qui, au contact de l’eau, dégage un parfum d’été. En face, le palais de justice brille sombrement, la devise nationale gravée sur sa façade : VÉRITÉ, STABILITÉ, SÉCURITÉ La fresque de caméras décorant la rue nous le rappelle : les enregistrements permettent de distinguer le vrai du faux. Aussi ne peut-on oublier les crimes ou accuser à tort. Jamais on ne doute non plus, car les ordres émanent toujours de supérieurs qui savent. On ne se trompera pas en suivant le chemin stable qu’ils construisent. Notre chef d’État ne préside pas, il édicte. Le plus sage des hommes, pour la meilleure gestion possible de nos intérêts. Ici, tout est sécure : les agresseurs ne peuvent plus sévir sous les feux de la rampe, ni s’enfuir quand la loi les attrape. En théorie, je n’en aurais que pour cinq minutes à courir entre mon arrêt et les bureaux où je travaille, mais je préfère prendre mon temps et marcher. Je ne suis pas en retard, mon parapluie me protège, et je n’ai pas envie d’expliquer la raison de mon essoufflement à mes collègues de bureau. Je n’aime pas parler de moi. J’ai même du mal à supporter mes propres pensées. Ces dernières glissent et s’enchaînent, sans accroc. Je navigue, taciturne, sur ce lac de verbes lisses. Monotone, insipide, plus pâle encore que le gris des nuages qui pèsent sur nos têtes ce matin. La lassitude a gagné. Je suis seule. Sur la rive, le reste du monde bruyant profite d’une plénitude méritée. Arrivée dans le hall du centre d’appel, je referme mon parapluie et le laisse à sécher dans le pot prévu à cet effet. Mon précieux


protecteur rejoint celui de mon collègue, Louis François, lis-je sur la broderie criarde que je connais par cœur. Mon nom n’est pas indiqué de manière aussi exemplaire que le sien ; mon étiquette détrempée, bientôt illisible, ne fait plus que le chuchoter : Dalya Cartesan. Je m’apprête à rejoindre l’ascenseur, vers le troisième étage, lorsque j’entends un énorme fracas derrière moi. Je me retourne. Une femme vient de se prendre la porte vitrée. Le nez ensanglanté, elle entre dans le bâtiment. Encore sonnée par le choc, elle ne parle pas. Ne se présente pas. — Bonjour, votre nom, s’il vous plaît, lui ordonné-je. Elle m’observe, silencieuse. — Bonjour, je suis Sophia Gomez. À sa manière de parler, j’entends qu’elle n’est pas d’ici. — Vous êtes la nouvelle coordinatrice, déduis-je. Je me présente : — Dalya Cartesan, enchantée. Elle me regarde toujours, et je la dévisage à mon tour. D’habitude, je n’aime pas ça. Mais avec elle, je ne peux m’en empêcher. Une force empreinte de douceur se dégage de ses traits hâlés, une attraction qui me happe. — Je suis attendue au troisième étage, je suis en retard, finit-elle par bredouiller. De la main, elle essuie son visage, les quelques traces rouges qui y subsistent, et m’invite à avancer d’un air gêné. Je prends le temps de remarquer ses iris verts, brillant d’un sentiment rare, un entredeux. Pas de peur, pas d’audace. Des vagues y font tanguer une incertitude permanente. Je balaye cette observation futile. Une couleur d’yeux venue d’ailleurs et voilà que je déraille. Nous montons ensemble dans l’ascenseur, j’appuie sur le bouton. La machine se ferme sur nous et démarre dans un vrombissement tonitruant. J’ai l’habitude. Pas elle. Quelques secondes, elle agrippe la barre métallique d’une main crispée, avant de se détendre. Nous arrivons à destination. Ma supérieure se dépêche de gagner son bureau et je rejoins le


mien dans l’open-space. Mes collègues entrent au compte-goutte, pressés par la pluie, alors qu’il nous reste dix minutes avant l’heure de pointage. Tous les jours, la même rengaine. Attendre la sonnerie du téléphone, décrocher, se faire incendier parce qu’un produit ne marche pas, expliquer dix fois comment charger une batterie. Remercier quelqu’un qui vient de nous insulter, saluer, raccrocher. Aucune gratitude. Normal, je suis payée pour les aider le moins possible. Le moindre problème doit se retourner contre l’utilisateur. Tout est de sa faute. Comme ça, la garantie ne s’applique pas. À peine le temps de me plaindre avec les voisins de bureau que les premiers appels résonnent dans la pièce, se dédoublent, pullulent et se font écho dans une ruche fourmillant d’employés débordés. Déjà, je perds patience et transfère un client difficile. Déjà, je laisse sonner mon combiné plus de dix secondes avant de décrocher à nouveau. Déjà, un manager sorti de réunion me tombe sur le dos. — Vous traînez trop ! Et arrêtez de transférer des appels faciles à expédier, bon sang ! La prochaine fois, je vous colle un avertissement ! — Oui. Je n’ai plus aucune fierté depuis longtemps ; je reçois sans broncher les reproches et tâche de ne plus me faire remarquer. Pourtant, je fais les choses suffisamment mal pour qu’à peine vingt minutes plus tard, le même manager me houspille, avec encore plus de ferveur : — Vous n’êtes vraiment bonne à rien ! Je vous ai déjà dit d’accélérer le mouvement ! Quelle lenteur ! On dirait une limace ! J’ai beau avoir l’habitude, ses remarques acerbes me font toujours le même effet. J’essaye de contenir mes larmes, mais son mépris résonne encore en moi. Je me ratatine au fond de mon siège, priant pour qu’il s’en aille, quand une voix retentit, calme et tranchante : — Comment osez-vous lui parler ainsi ?

(...)


Demain : Nos Libertés

 

Retrouvez l'intégralité de cette nouvelle dans l'Anthologie

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Une pluie de doutes  

Extrait de la nouvelle "Une pluie de doutes" écrite par Anaïs Hay et publiée aux éditions Kelach. C’est un jour ordinaire pour Dalya. L’État...

Une pluie de doutes  

Extrait de la nouvelle "Une pluie de doutes" écrite par Anaïs Hay et publiée aux éditions Kelach. C’est un jour ordinaire pour Dalya. L’État...

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