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Franz Meyer dans

Le sceptre de Râ par Agostinho Moreira

Editions Kelach

Collection Forêt des Maléfices


Chapitre I Une sensation dérangeante Il était sept heures du matin. Un franc soleil éclairait les rues d’un charmant quartier de la ville de Francfort. Au loin, les cloches de la collégiale Saint-Barthélemy résonnaient, annonçant aux habitants qu’ils allaient bientôt devoir se lever pour entamer une nouvelle journée de travail. Tout était encore calme. Le silence n’était troublé que par le chant de quelques oiseaux matinaux. Il semblait d’ailleurs tout à fait normal qu’aucun bruit ne régnât en ces lieux. Chaque résident de ce quartier bourgeois veillait à ne pas se faire remarquer par peur du qu’en-dira-t-on. Pourtant, en ce matin de début juin, la grande avenue n’était pas aussi calme qu’elle aurait dû l’être. Des cris d’effrois, provenant d’un immeuble limitrophe, perturbèrent la sérénité des locataires. Dans sa chambre, un homme fluet d’environ vingt-cinq ans dormait d’un


sommeil agité. L’énergumène ne cessait de remuer dans tous les sens en hurlant de frayeur. Il se battait avec ses draps comme s’il s’agissait d’un adversaire qui en voudrait à sa vie. Soudain, l’homme ouvrit les yeux. Son regard révélait qu’une intense terreur l’habitait. Wilhem Rosenwald avait fait cet horrible cauchemar qui le poursuivait depuis plusieurs jours. Il s’était vu assis à son bureau, absorbé par un dossier important lorsqu’il s’était senti épié. Il avait eu l’impression que quelqu’un ou quelque chose le scrutait d’un œil vicieux et malsain. Comme si un être invisible avait cherché à le sonder jusqu’au plus profond de son âme. Cela lui procurait une gêne intense et le sentiment d’un viol de son intimité. Malgré tout, celui-ci avait essayé de se concentrer sur son dossier. À peine avait-il réussi à se remettre au travail, qu’une énorme caméra de surveillance avait surgi du mur se trouvant face à son bureau. Elle s’était alors dirigée vers lui. Son objectif lui donnait l’impression d’être un œil menaçant et inquisiteur. Celui-ci avait foncé vers le torse de Wilhem qui avait cru qu’il allait se faire perforer. Le malheureux s’était mis à hurler de terreur, un frisson glacé parcourant son corps. À son grand soulagement, la machine s’était arrêtée à quelques centimètres de lui. Elle avait alors commencé à se déplacer de droite à gauche comme si elle cherchait quelque chose. Wilhem était resté scotché à son siège. Quelle position adopter ? Fuir au risque de voir la chose l’attaquer ? Attendre de connaître la raison de cette présence ? Subitement, l’entité avait plongé vers son œil gauche comme si elle voulait y pénétrer pour le sonder en profondeur. Wilhem avait essayé de remuer la tête pour éviter l’objet, mais il était dans l’impossibilité de bouger le moindre de ses membres. Cette sensation d’impuissance avait


fini de le terroriser. Notre homme stressé avait tenté de crier pour qu’on vînt à son secours, mais aucun son n’était sorti de sa bouche. La caméra s’était collée contre son œil, lui causant une douleur inimaginable. Wilhem avait eu l’impression qu’on venait de verser de l’acide fumant dessus. L’objet s’était alors enfoncé dans son orbite. Notre rêveur cauchemardeux avait eu le sentiment de se faire fouiller dans les tréfonds de son âme. À cet instant, une sonnerie avait retenti. Le pauvre homme avait pensé qu’une alarme s’était déclenchée dans son bureau, mais le son ne correspondait pas. Il avait alors reconnu son réveil, ce qui l’avait brutalement arraché à son cauchemar. Wilhem avait ouvert les yeux puis avait regardé autour de lui. Tout son être était encore empli de frayeur. Une voiture passa dans la rue en faisant un bruit de tous les diables. Instinctivement, Wilhem mit les bras devant lui pour se protéger. Se rendant compte qu’il se trouvait dans sa chambre, il détendit ses membres, totalement crispés. Ses jambes étaient incapables de le porter. Tout se passait comme si la paralysie de son rêve perdurait encore. Wilhem pensait très bien savoir ce qui était à l’origine de son cauchemar. Cela faisait plusieurs semaines qu’il avait l’impression d’être surveillé où qu’il se rendît. Cette sensation le poussait à se retourner sans arrêt pour vérifier qu’on ne le suivait pas. Dans sa voiture, il lui arrivait souvent de baisser la vitre côté passager pour apostropher un conducteur. À chaque fois, la personne le regardait comme si elle avait affaire à un fou. Si cela devait durer encore ne serait-ce que quelques jours, le pauvre bougre sentait qu’il allait finir par perdre la raison. Remis de ses émotions, Wilhem se leva et se dirigea vers la salle de bain. Il s’observa dans la glace. Ses cernes faisaient vraiment peur à voir


et lui donnaient au moins dix ans de plus. Ses cheveux noirs, mal coiffés, lui conféraient un air négligé très inhabituel, cela rendait son regard encore plus vide et inexpressif que jamais. Il s’était fait tatouer dans le dos un aigle royal avec les ailes déployées. Le chétif petit homme pensa qu’un café et une bonne douche lui permettraient de se remettre sur les rails. Il se déshabilla, révélant un corps mince, voire rachitique. Il faut dire qu’il mangeait mal et sautait souvent des repas. Wilhem fit couler l’eau et se frictionna. La saleté l’insupportait au plus haut degré. Cela datait de l’enfance. Son père était très strict avec l’hygiène. Tout manquement sur ce point entraînait une punition extrêmement brutale. Cela pouvait aller de la privation de nourriture jusqu’aux coups de ceinturon. Petit à petit, cette toilette forcée était devenue une sorte de toc. Le pauvre homme veillait donc à bien nettoyer les moindres recoins de son corps. Dans son esprit résonnaient les coups de ceintures et les cris de son père lorsque celuici détectait la plus infime trace de saleté. Malgré la mort de celui-ci, cela l’angoissait toujours autant, comme si son père pouvait le voir depuis l’au-delà et venir le tourmenter. Occupé à se laver les dents, il eut la désagréable sensation d’être observé au travers du miroir. C’était pourtant impossible. Il l’avait acheté et posé lui-même. Ce ne pouvait donc pas être une glace sans tain. De plus, étant donné son épaisseur, cela lui semblait difficilement envisageable qu’on y ait caché une caméra-espion. Malgré tout, Wilhem décrocha l’objet pour l’inspecter et le colla contre son oreille, à la recherche d’un bruit suspect, mais ne décela rien d’anormal. Le miroir retrouva donc sa place. Une fois satisfait de son nettoyage, le malingre petit homme se dirigea vers sa cuisine. Elle était plutôt moderne et assez fonctionnelle avec


son îlot central où se trouvait un évier en émail bleu de belle qualité. Sur les différents murs étaient disposés de nombreux placards et tiroirs de rangement ainsi qu’un four dernier cri. Cet aménagement avait coûté très cher. Pourtant cette pièce semblait trop propre comme un endroit qu’on n’utilise que rarement. Pourquoi avoir dépensé autant d’argent alors qu’il ne recevait que peu de monde et se contentait de réchauffer des plats tout prêts. Cuisiner ne faisait pas partie de ses dons. Notre homme ne comprenait d’ailleurs pas que l’on pût perdre du temps à préparer à manger. Il était pourtant très fier de cette pièce. Elle était avec son salon, la plus importante de son appartement. Wilhem s’approcha de sa cafetière pour se servir une tasse de robusta corsé. Il porta la tasse à ses lèvres et commença à boire. Il grimaça instantanément de dégoût et faillit cracher son café. Le liquide était si infect qu’il aurait pu croire qu’on l’avait surdosé. Wilhem sentit son cœur s’emballer. S’il ne l’avait pas préparé lui-même, cet homme méfiant aurait pensé que quelqu’un avait voulu lui provoquer une crise cardiaque. Il mangea rapidement quelques gâteaux pour l’aider à faire passer le goût de cette infâme mixture. Il se forçait à la terminer lorsqu’il crut entendre une voix l’appeler. Sa stupéfaction fut telle que sa tasse lui échappa, et vint heurter le sol carrelé de sa cuisine où elle se brisa. Wilhem sentit l’étau de la peur serrer son cœur. Qui pouvait bien l’interpeller ainsi ? Il dompta sa frayeur et fit volte-face. À son grand soulagement, il n’aperçut personne. Rien de plus normal étant donné qu’il vivait seul. Sa principale visite était celle de sa grand-mère. Elle venait, de temps en temps, lui tenir compagnie lorsque la solitude lui pesait trop. Perdait-il la raison ? Il devait prendre un peu de repos. Wilhem songea qu’il irait demander une semaine de congé afin de se remettre sur pied. Notre homme ramassa les morceaux de la tasse en faisant attention à


ne pas se couper, puis les déposa dans la poubelle sous l’évier. Ceci fait, il se dirigea vers la sortie. Après avoir vérifié deux fois qu’il avait bien fermé la porte à clef, Wilhem prit l’ascenseur pour aller récupérer sa splendide Audi toutes options dans le parking de l’immeuble. Il quitta rapidement le bâtiment et tourna vers la gauche. Quelques mètres plus loin, le feu passa au rouge. Wilhem stoppa et alluma la radio pour écouter les informations du jour. Le poste diffusait le discours du chancelier qui promettait encore monts et merveilles pour finalement ne rien donner. Tout à coup, l’horrible sensation d’être observé revint. Wilhem se tourna vers la gauche puis vers la droite. Il se trouvait seul arrêté au feu. D’où pouvait donc provenir cette étrange et dérangeante impression ? Le feu passa au vert. Ses pensées l’absorbaient tellement qu’il ne s’en aperçut pas. Quelques secondes plus tard, notre homme entendit qu’on klaxonnait furieusement, car le feu avait changé de couleur depuis un moment. Il se retourna et constata que la personne qui s’énervait sur son avertisseur était une femme. Il lui fit un doigt d’honneur. Celle-ci le dévisagea, outrée. Wilhem fut pris d’un énorme fou rire. Ce sombre individu attendit encore quelques secondes que le feu passât à l’orange puis démarra en trombe. La pensée de la conductrice coincée au feu à cause de lui le ravissait au plus haut point. C’était bien fait pour elle ! De toute façon, pour lui, la place d’une femme était chez elle à s’occuper de son foyer. Au travail, elles étaient la pire des plaies. La seule trouvant grâce à ses yeux était sa mère qui l’avait choyé et couvert d’amour jusqu’à sa mort tragique. Elle l’avait laissé avec ce père violent qui aimait les enfants autant que s’ils étaient un affreux poison, pour lui ils étaient destinés à pourrir son existence.


Une dizaine de minutes plus tard, Wilhem arriva devant l’institut archéologique où il travaillait. Après avoir garé sa voiture dans le parking, il se dirigea vers les ascenseurs et monta au cinquième étage pour rejoindre son bureau de directeur-adjoint. Notre homme y entra et s’assit dans son confortable siège en cuir qu’il adorait. Wilhem avait choisi celui-ci en particulier, car cela lui donnait la sensation d’être massé lorsqu’il y était installé. Il en avait bien besoin pour se détendre. Il avait énormément de chance d’avoir obtenu ce poste prestigieux et bien payé. Beaucoup d’employés enviaient son succès. Ils passaient une grande partie de leur temps à le dénigrer et à jalouser son ascension fulgurante. Surtout qu’eux convoitaient son poste depuis longtemps sans parvenir à le décrocher. Il faut dire que Wilhem ne s’encombrait pas de convenances. Celui-ci ne se gênait pas pour écraser quiconque osait se mettre en travers de son chemin. Cet homme avait trop souffert durant son enfance d’être le jouet des autres à cause de sa faible constitution. Désormais, il s’était juré que ce serait lui qui marcherait sur les autres. Cela faisait partie de son charme de mauvais garçon. Charme qui, d’ailleurs, attirait de nombreuses femmes qui ne cessaient de lui tourner autour. Wilhem avait donc tout pour resplendir de bonheur. Malgré cela, il n’était pas heureux. Cette impression d’être épié lui pourrissait la vie. Wilhem songeait, de plus en plus, que son patron le faisait surveiller pour le pousser à la faute et obtenir son licenciement. Mais, si son raisonnement s’avérait juste, pourquoi cette sensation le suivait-elle partout ? Il décida d’essayer de ne plus penser à tout ça. Ce cadre modèle entama les tâches que lui avait confiées son directeur, Josef Engeldorf. Depuis plusieurs jours, Wilhem avait l’impression que celui-ci lui donnait les


pires dossiers. Dans son esprit perturbé, cela renforçait sa conviction selon laquelle son patron faisait son possible pour qu’on l’évinçât de son poste. Il ne voyait en Josef qu’un être mesquin qui prenait un malin plaisir à le traiter comme son esclave personnel. Pour Wilhem, même le ton de la voix de Josef montrait qu’il le considérait comme un soushomme. Notre homme avait beaucoup de mal à supporter cette idée. Surtout lui, qui n’acceptait d’obéir à quelqu’un que si cela pouvait lui apporter un bénéfice quelconque. La journée ne faisait que débuter et ses nerfs étaient déjà à bout. Étant donné la tonne de documents empilés sur son bureau, il n’aurait sûrement pas le temps de se restaurer. Peut-être trouverait-il quelques minutes pour avaler un de ces infâmes sandwichs de la cafeteria, mais Wilhem en doutait. De toute façon, chaque fois qu’il en mangeait un, cela lui donnait envie de vomir tout le reste de la journée. À quoi bon perdre son temps et son argent pour aller en acheter un ? Il se saisit un dossier rouge sur lequel étaient inscrits Müller et Urgent, l’ouvrit et en examina le contenu. La dérangeante impression revint. Il ne savait pas d’où provenait cette sensation, mais elle était bien présente. Cela commençait vraiment à le rendre fou. Wilhem devait absolument en connaître l’origine. Il se mit donc à inspecter son bureau de fond en comble. Il retira le capot arrière de son unité centrale et l’ouvrit pour y chercher un microphone ou une caméra-espion. Rien. Il se rassit et vérifia le combiné de son téléphone, puis le secoua, mais n’y découvrit rien non plus. Notre homme pensa que la folie s’emparait de lui. La veille encore, il avait presque failli insulter une secrétaire qui venait lui apporter un document à signer d’urgence. Mais Wilhem se l’était juré : jamais son patron n’arriverait à ses fins. Dût-il supporter son petit jeu pendant plusieurs semaines. À peine l’étude du dossier entamé, il crut entendre du bruit derrière lui.


Il se retourna vivement, mais ne vit absolument rien, à part une armoire de bureau et une porte qui donnait sur le couloir. Son patron se serait-il caché de l’autre côté afin de le surveiller ? Il se leva et alla ouvrir rapidement, ne voulant pas que son espion eût le temps de réagir et de fuir. Wilhem ouvrit avec une telle violence qu’un de ses collègues, qui passait à ce moment-là, eut un mouvement de recul. Il referma la porte et retourna s’asseoir. Sa fureur intérieure était si intense qu’il faillit rater son fauteuil et finir par terre. Cette fois-ci, c’était une certitude ! La folie le gagnait. Il souffla pour retrouver son calme, et entreprit de continuer à rédiger ce rapport crucial pour sa carrière. Cette affaire était de la plus haute importance. Elle pourrait lui valoir une promotion s’il la réussissait parfaitement. Peut-être même le poste de Josef. Wilhem sourit de satisfaction en y pensant. Ce serait une sacrée revanche s’il s’avérait que Josef le faisait réellement surveiller. Un son provenant du tiroir de son bureau le fit sursauter. L’appréhension se lisait dans ses yeux. Qu’est-ce qui pouvait bien causer autant de bruit dans un meuble qui ne contenait que du papier ? Wilhem l’ouvrit lentement pour y découvrir son portable qui vibrait. Il éclata d’un rire nerveux. Notre homme le saisit et regarda qui l’appelait. C’était son patron. Que lui voulait-il encore ? « Bonjour, Monsieur. Que puis-je pour vous ? demanda le directeuradjoint de façon aussi calme que possible, après la peur que cet appel lui avait causé. — Pourriez-vous me dire où vous en êtes du dossier Müller ? dit Josef en remettant une mèche de cheveux en place. Ce qui était d’ailleurs un véritable tic chez lui. — Je suis en train de finaliser le rapport, Monsieur, mentit Wilhem qui, comme on le sait, commençait tout juste à l’étudier.


— J’en suis ravi, mais dépêchez-vous. Cette affaire est de la plus haute importance. — J’irais bien plus vite si je n’étais pas dérangé sans arrêt par des visites ou des appels inutiles ! fit observer Wilhem à son patron. — Cette remarque s’adresse-t-elle à moi, Monsieur Rosenwald ? demanda Josef, étonnamment calme. — Je ne disais pas ça pour vous, Monsieur le Directeur, répondit l’adjoint pour tenter de se rattraper. — Je l’espère. Remettez-vous au travail. N’oubliez pas l’importance de ce dossier. » Josef raccrocha. Wilhem était de plus en plus sûr que son patron le faisait surveiller. Dans son cerveau dérangé, cela ne faisait aucun doute : cet appel était uniquement destiné à le perturber. Du bruit, provenant de la fenêtre de son bureau, le fit sursauter. De quoi pouvait-il s’agir encore ? Qui pouvait bien faire un tel vacarme dehors ? Son supérieur n’avait tout de même pas escaladé les murs extérieurs pour l’espionner ? L’idée de son chef grimpant sur le rebord de la fenêtre pour venir l’épier le faisait sourire. D’autant plus que Josef était petit et plutôt de forte corpulence, ce qui ne lui donnait pas une agilité à toute épreuve. Les stores, baissés à cause du chaud soleil de juin, l’empêchaient de voir l’origine de ce vacarme. Wilhem se dirigea vers la baie vitrée et les releva pour constater que des laveurs de carreaux étaient occupés à nettoyer ses vitres. En l’apercevant, les deux hommes lui firent un grand sourire. Il éclata de rire et retourna s’asseoir pour continuer son travail. Il devait vraiment se détendre. Plusieurs fois encore, l’impression qu’on l’espionnait revint le hanter. Il cria même après une autre secrétaire venue lui apporter des papiers à signer. Wilhem regarda sa montre et constat qu’il était dix-neuf heures. La


journée se terminait enfin. Il s’étira sur son fauteuil, rangea son dossier, puis éteignit l’ordinateur. Quelques minutes plus tard, il sortit du parking en espérant rentrer chez lui rapidement. Mais trois cents mètres plus loin, un rassemblement bloquait la route. Ça continue ! se dit Wilhem. Des fanatiques religieux, manifestant contre l’ouverture d’une clinique d’avortement, avaient envahi la rue. Ils tenaient des pancartes où était inscrit : « l’avortement est un meurtre interdit par Dieu ! » ou « Ne tuez pas les êtres que Dieu à créés ! » Comment pouvait-on se montrer suffisamment stupides pour avoir foi en un dieu qu’on n’avait jamais vu ? Comment pouvait-on être aussi crédules ? Si Dieu existait vraiment, il n’en avait jamais ressenti la présence bénéfique. Sa mère avait bien essayé de lui inculquer les préceptes de la religion chrétienne. Le message de la bible, le séduisait d’ailleurs beaucoup au départ. Il aurait même pu s’y laisser prendre. Mais tout avait changé lorsque celle-ci était tombée malade. Son décès, alors qu’il n’avait que huit ans, avait terminé de le rendre athée. Comment un dieu aimant pouvait-il le priver de la seule personne qui l’aimait sincèrement et de façon totalement désintéressée ? Une seule raison à cela : aucun dieu ne gouvernait nos destinées ! Depuis ce jour, sa vie était devenue un enfer. Sa mère n’étant plus présente pour le protéger, les autres n’avaient cessé de le tourmenter. Sa petite taille et sa faible constitution ne lui permettaient pas de lutter face aux grosses brutes de son école. De plus, son père avait sombré dans l’alcool. Cet homme aigri n’arrêtait pas de reprocher à Wilhem le décès de sa mère, et le battait sans raison. Ce qui n’avait fait qu’augmenter sa haine envers les autres. Il avait juré qu’il se vengerait un jour. Il pensait à sa mère et à son doux sourire, lorsqu’un des manifestants


vint frapper à sa portière pour lui donner un tract. Comment ce malotru pouvait-il le déranger alors qu’il songeait à sa chère mère ? Se la rappeler avec son sourire angélique, la chaleur de ses caresses dans sa chevelure blonde, était désormais ses seuls instants de bien-être et de bonheur. Cet imbécile venait de tout gâcher avec son tract débile ! Ajouté à sa pénible journée, c’en était trop ! Wilhem laissa déborder sa fureur. Il ouvrit sa portière énergiquement, causant la chute brutale du malheureux protestant. Il lui lança un regard assassin, lui cracha au visage puis se jeta sur lui. Cet homme allait lui servir de défouloir pour tout ce qu’il avait subi depuis son enfance. Il le roua de coups. Sa rage était telle qu’il ne se rendait même pas compte où ses poings frappaient ni avec quelle violence. Le pauvre manifestant hurlait de douleur, lui demandant d’arrêter. Wilhem s’en moquait bien. Sa victime se mit à appeler à l’aide. À cause du bruit de la manifestation, ses camarades n’avaient pas remarqué l’agression. Lorsqu’ils l’entendirent enfin, plusieurs d’entre eux lâchèrent leurs pancartes pour se porter à son secours. La séparation fut difficile tellement la fureur de Wilhem avait décuplé ses forces. « Mais vous êtes dingue ! s’exclama une des personnes venues aider l’homme. — Laissez-moi ! Bande d’imbéciles ! Vous me dégoûtez ! Vous et vos croyances absurdes ! Je vous maudis ! Depuis mon enfance, je vis un enfer à cause de vous ! » cria Wilhem, rempli de fureur et de folie. Il se débattit pour essayer de se dégager de l’emprise de ceux qui le retenaient. Rien à faire : lui était faible et eux forts et nombreux. C’était l’éternelle histoire de sa vie. « Mais ne soyez pas aussi méchant ! s’écria une femme effrayée par tant de violence. Nous ne vous avons rien fait ! rajouta-t-elle.


— Toi ! Tais-toi, pétasse ! Je n’ai aucun compte à te rendre ! Va plutôt écarter les cuisses pour cette bande de salauds ! » Son regard devint dément. On aurait dit que la dernière parcelle de raison qui l’habitait venait de rendre l’âme. Sa phrase à peine terminée, l’époux de la femme lui décocha un uppercut au menton. Surpris par la soudaineté de l’attaque, Wilhem ne put l’éviter, et fut projeté contre son véhicule, puis s’écroula sur le sol, inanimé. Heureusement pour lui, le groupe de protestants était foncièrement non-violent, autrement, le misérable aurait pu terminer dans un bien plus triste état. Le mari serra sa femme dans ses bras pour la réconforter. Par charité chrétienne, quelques manifestants prirent le temps de mettre Wilhem dans son véhicule. Ceci fait, tous s’éloignèrent de lui pour retourner à leur rassemblement anti-avortement. Deux d’entre eux soutinrent le pauvre malheureux qui avait du mal à marcher après son agression. Ils le mirent dans une voiture pour le transporter à l’hôpital. Wilhem se réveilla deux heures plus tard avec une affreuse migraine. Il se regarda dans le rétroviseur intérieur et aperçut un hématome au niveau du menton. Notre homme sentit aussi une belle bosse sur le haut de son cuir chevelu. Comment justifier tout ça ? Il pourrait dire à son patron qu’il s’était cogné contre une porte en se levant la nuit. Josef n’irait pas chercher plus loin. Wilhem arriva chez lui, complètement épuisé. Il se rendit directement dans sa chambre sans prendre le temps de se restaurer. Complètement fourbu, il se déshabilla puis se coucha en espérant dormir rapidement. Malheureusement, il avait beaucoup de mal à garder les yeux fermés. Ici aussi, l’impression d’être observé le suivait. Une fois de plus, Wilhem


se demanda qui pourrait bien le faire surveiller ainsi. Cet individu sans scrupule avait tellement de fois joué avec la légalité qu’il lui semblait bien difficile de dresser la liste de ceux qui pourraient lui en vouloir. Les pensées se bousculaient dans sa tête augmentant son mal au crâne. Il se redressa et prit un comprimé antalgique dans la boîte sur son chevet. Il l’avala avec un peu d’eau, puis se recoucha. Ses yeux se mirent à cligner rapidement, signe que son esprit se trouvait en pleine ébullition. Il ne cessait de se retourner dans son lit, à tel point que très vite, l’ensemble de ses couvertures se retrouvèrent sur le sol. Finalement, Wilhem parvint à s’endormir, après un moment qui lui sembla très long.

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Couverture : Illustration de Brewal ISBN 979-10-97131-04-3 Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5 (2° et 3° a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


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