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Goater Noir

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– Collection dirigée par Jean-Marie Goater et Antoine Mottier – Illustration de couverture : Jean-Christophe Chauzy Éditions Goater 12 rue Gaston Tardif 35 000 Rennes www.editions-goater.org Dépôt légal : 2nd semestre 2017 ISBN : 978-2-918647-97-3


Sandinista I Serguei Dounovetz, Stéphane Grangier, Michel Embareck, Jean-Hugues Oppel, Caroline Sers, Karine Médrano, Anne Bourrel, Alain Feydri, Thierry Crifo, Jean-Luc Manet, Sylvain Bertrand et Jean-Noël Levavasseur Recueil dirigé par JeanNoël Levavasseur.

Nouvelles

Éditions Goater


Préface Sandinista ! C’est le titre que j’aurais voulu donner à mon dernier roman sud-américain, comme un ultime hommage à ceux qui ont bousculé le punk puis le rock. Bon, je suis parti pour la Colombie plutôt que le Nicaragua, ce Sandinista ! ne verra donc jamais le jour – on s’en fout, hein. Pour le reste, on aura tout dit sur ce triple album vendu au prix d’un simple pour que les kids puissent l’acheter, l’arnaque de la maison de disques, la réception plus que frileuse des médias, qui ne comprenaient pas comment on pouvait, en trois ans (!!!), passer du punk-rock pur et dur au reggae/soul/funk/hip-hop/etc. ondulant sous la brise tropicale d’Amérique centrale – même s’il fut enregistré à New York (voir la pochette by night so clashienne). Je retiendrai la réflexion de Paul Simonon quand, Joe Strummer lui faisant remarquer qu’il faisait des fausses notes : « On s’en fout, c’est du jazz ! » Si c’est pas rock, je vote Macron. Pour le reste, un temps désarçonné, c’est sans doute l’album que j’ai le plus écouté dans les années 1990, qui lui devaient tout ou presque. Et puis, bien plus tard à New York, me retrouvant bien pété à six heures du matin sur Broadway encore vide, quel bonheur de chantonner pour soimême, « It ain’t my fault, it’s six o’clock in the morning… »

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Sandinista – I

Sandinista ! est le genre d’album qui vous suit toute la vie puisqu’elle court après ; on ne s’en lasse pas à force d’étrangetés, d’expérimentations, de sons nouveaux mille fois revisités depuis. Je n’ai pas encore lu les textes des potes qui figurent dans ce recueil mais je suis sûr qu’ils seront au diapason de cet album ouvert sur le monde. The sound of the sinners. Alors péchons encore, car comme disait Nietzsche, « je croirais en Dieu le jour où je Le verrai danser ». Sur « The Magnificent Seven », qu’Il bouge son cul plutôt que de nous gonfler avec ses avatars ! Caryl Férey, toujours très calme.

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Serguei Dounovetz

THE MAGNIFICENT SEVEN


Papa est sorti du placard le jour de mes 13 ans, à l’occasion d’une partie de pêche avec son nouveau copain Jasmin, celui qui tient la supérette à l’angle de la rue Bardot et du boulevard Pablo-Neruda. Maman a appelé tout de suite Zac, mon grand-père, pour l’aider à faire l’inventaire de sa vie. Zac est un type épatant, un vrai dandy, même si maman dit qu’il picole trop et gâche son talent. Le lendemain, au petit matin, j’enfourche mon vélo et file, le casque de mon Walkman vissé sur les oreilles, non sans avoir ouvert le placard pour m’assurer que papa n’est pas entré dans la nuit. Mais seule une odeur de jasmin émane de ses chemises colorées suspendues aux cintres en bois vernis. Je pédale toute la journée sur la nationale, c’est ma première fugue. Pour éviter de ruminer, j’écoute Sandinista des Clash, que Zac m’a enregistré sur une cassette audio. Le titre qui me remue le plus, c’est « The Magnificent Seven ». Et comme c’est le premier morceau, je peux l’enrouler en arrière pour le réécouter quand je veux. Le jour où Zac m’a passé la K7, il m’a conseillé d’apprendre par cœur la ligne de basse des Sept mercenaires. – C’est le meilleur passeport pour rester debout, même quand t’es dans les cordes et que tu te crois mort, il m’a dit avec son regard de cow-boy.

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Sandinista – I

Ça fait deux semaines que je me casse le cul et les ongles sur ce titre, penchée sur ma copie Rickenbacker, la même que celle de Lemmy Kilmister. Les voitures me doublent en klaxonnant, elles font des embardées. Les yeux me piquent, j’ai mal aux mollets et au ventre. J’en peux plus, je m’écroule sur le bord de la route, épuisée. Je reste allongée en regardant le ciel. Je veux mourir, mais je sens que mon corps s’en branle de ma requête. Une voiture de police me ramasse et me dépose à l’hôpital. Maman et Zac viennent me chercher. Maman est dans tous ses états, elle hurle qu’elle s’est fait du mauvais sang, qu’elle doit déjà gérer le départ de l’autre connard, que je n’ai pas le droit de lui faire ça. Maman se fait toujours du mauvais sang, j’en déduis que je suis issue d’une famille qui a le sang pourri et que je n’en ai plus pour très longtemps. Je décide de m’organiser en conséquence et vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Six mois plus tard, je suis toujours dans les cordes mais debout. Zac me regarde, il a mauvaise mine. Nous attendons l’ambulance et le taxi. Je suis inquiète, je ne veux pas le perdre, j’aime infiniment mon grand-père, sa jeunesse d’esprit, son non-conformisme, sa douceur d’âme. Je n’ai plus que lui et mon demi-frère, issu d’un premier lit. J’ai compris cette expression très tard, quand maman m’a expliqué. – Ça s’est passé il y a longtemps, avant que ton père devienne une pintade, je ne suis pas la mère de ton frère. Ça n’a rien changé à mon quotidien, les demis ça compte pour du beurre. Zac picole trop, c’est pour ça qu’on attend l’ambulance pour lui, et le taxi pour moi. Je sens qu’il voudrait me dire quelque chose, mais on a tout dit, à répéter les mots ils s’usent, l’important c’est de ne pas les oublier et se rappeler en quelle circonstance on les a prononcés. Zac est encore bel homme, grand, costaud, habillé

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comme un outlaw chic, un côté rétro, mais classe. Je pense, comme maman, qu’il a foiré sa vie. Avec son physique, il était fait pour le cinoche, mais il a choisi la bouteille. Sans elle, il serait mort, qu’il dit. C’est une excuse, je crois surtout qu’il s’ennuie. Hier, j’ai eu 13 ans et demi, y’a que moi qui le sais, les demis ça compte pour du beurre. Zac ne fête aucun anniversaire. – On se bourre pas la gueule pour fêter un pas de plus vers la tombe, on boit pour se soulager de l’existence, comme on se soulage la vessie, assène-t-il doctement. Il se lève avec difficulté de son fauteuil club, refuse que je l’aide. Je le soupçonne de s’accrocher pour moi, alors qu’il n’aspire qu’à lâcher prise. Il sort sur le balcon, pose ses larges mains sur la rambarde et scrute la mer à l’horizon. Ses longs cheveux ondulés, clairsemés de fils d’argent, ont des reflets cuivrés. Je trouve qu’il ressemble à Kris Kristofferson dans La porte du paradis de Cimino. Il se tient au même endroit que maman… L’appartement est lumineux, dans les hauteurs de Nice, près du stade du Ray, au dixième étage d’une tour qui affichait un certain standing dans les années 1970. Zac raconte qu’à l’époque il suivait les matchs de foot sur le balcon, avant qu’ils construisent le nouveau stade. Zac est artiste peintre, mais il ne peint plus. C’était son métier, il exposait, vendait, passait à la télé dans des émissions spécialisées. Maman m’a montré des cassettes VHS, elle était émue. Il a acheté son appartement cash, grâce à la vente de ses tableaux. Ça fait deux ans qu’il a arrêté de peindre. Je préférais avant, quand j’allais le voir dans son atelier. Il peignait en écoutant du rock, je le sentais presque heureux. Et puis, il y avait Annah qui passait. Elle avait le même âge que maman, buvait du rhum et fumait des petits cigares qui puent. Elle était jolie Annah, même si elle avait un gros cul.

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Sandinista – I

– Elle est cambrée, rectifiait Zac. N’empêche qu’elle avait un sacré pétard et que les gens se retournaient sur eux dans la rue. Je ne sais pas si c’était pour le joufflu d’Annah ou s’ils essayaient de deviner si elle était la femme ou la fille de Zac. Je détestais ça, la fille de Zac, c’est maman. L’ambulance est arrivée et l’idée de sauter m’a traversé l’esprit. Ce n’était pas une bonne idée, mais ça pouvait remettre les compteurs à zéro. Ce n’est pas nous qui décidons, quand les idées sont bonnes ou mauvaises, ce sont les événements. J’attrape mon Walkman et pousse le volume. « The Magnificent Seven » s’invitent, ça faisait longtemps… Je commence à chanter avec Strummer : – Les policiers tapent les hippies sur le trottoir. Un dentiste a tué une pizza. Comme les cow-boys dans la TV ! Putain que ça fait du bien. Mes doigts s’agitent sur un manche invisible. Je m’immisce dans les fréquences, j’entre dans le beat, dans la peau de Paul Simonon. Même si je sais que ce n’est pas lui qui joue cette fameuse ligne de basse, mais un dénommé Norman Watt-Roy. Simonon n’était pas de la session ce jour-là. Canon comme il est, il terminait un film. Mais je m’en tape, je l’ai vu jouer ce morceau à Mogador et je n’imagine aucun autre bassiste l’interpréter. Je me contorsionne, me déhanche, mime les accords, le son m’emporte, je suis la basse et je gueule sur la voix de Jo : – Marx était pauvre, mais Engels lui a donné le centime nécessaire ! Immergée, je prends la vague, emportée par le groove saccadé, hachée menu par le ressac. La musique peut sauver des existences, j’en suis une preuve vivante. Les sept mercenaires est mon film préféré et « The Magnificent Seven » est devenu mon morceau de chevet. Bordel de balai à chiotte ! J’ai 13 ans et demi et qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Torpillé méthodiquement ma scolarité. Nagé au-delà

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des bouées, par des nuits sans lune, loin des Ray-Ban des Maîtressauteurs-sauveteurs. Joué à me faire peur, joué de la basse comme une furie, lu des romans compliqués. Quand je lis, je ne pense pas à ce qui se passe dehors. Et quand je branche ma guitare, je suis immortelle. Je ne dois pas craquer avant l’hospitalisation de Zac, il ne s’en remettrait pas. Il me regarde comme s’il sentait que quelque chose ne tourne pas rond. Je tangue, je ne danse plus, je tangue. Brusquement, je lis dans ses yeux toute la détresse d’un homme qui se sait condamné, devant son trésor dont il ne pourra pas profiter. Pour sûr que je suis son trésor, personne ne peut m’aimer plus que mon grand-père, pas même ma mère qui a sauté dans le vide en laissant tourner « Le temps des cerises » sur la platine. Heureusement, les sept mercenaires me soutiennent et je ne lâche pas la basse. – La basse, c’est la structure, si tu flanches tout se casse la gueule. Je rassure Zac en souriant, faire bonne figure. Puis, je me rue pour embrasser le dernier des Mohicans, les valoches pleines de flaques qui refusent de gicler. Il disparaît dans le couloir, allongé sur un brancard, alors que la voix du taxiteur résonne dans l’interphone. Un demi-frère est une demi-solution, mais l’assistance sociale ne m’a pas laissé le choix, c’était ça ou le placement dans une famille d’accueil. Le chauffeur de taxi est cool. Il doit sentir que je ne suis pas dans mon assiette et essaye de me remonter le moral. Pour autant, je ne veux pas paraître trop familière, Zac m’a mise en garde. – Lola, t’as 13 ans et des brouettes et t’es gaulée comme une mousmé qui en a 16. En l’espace de six mois, tu es devenue une femme. Tu n’imagines pas le séisme potentiel que tu peux provoquer chez les mecs, rien qu’en respirant. Maintenant, tu dois vraiment faire gaffe, les loups sont partout et ces salopards ont les crocs. Les vierges du paradis leur pissent à la raie, la frustration est devenue leur religion.

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Je ferme les yeux en grinçant des dents. Nos vieux se sont repliés sur eux-mêmes. J’en connais quelques-uns qui sortent leur vieille pétoire emmaillotée dans un chiffon graisseux et les nettoient à longueur de journée, juste pour calmer leurs nerfs, un placebo. Mais faudrait pas s’aviser de leur fournir les munitions, ils sont à fleur de peau. La vieillesse est la pire des maladies. Peut-être vaudrait-il mieux s’éclipser avant d’inviter la nostalgie. Je suis profondément triste, même si je sais que toutes les filles de 13 ans et demi sont tristes. – D’accord, je ferai attention. – Vous m’avez parlé, mademoiselle ? La berline vient de passer Entrevaux et sa citadelle, nous arrivons. Clam, mon demi-frère, est Acadien comme papa. Quand notre géniteur est arrivé en France, pour clore ses études de charpentier de marine, il ne savait pas qu’il avait un fils en route. La mère de ce dernier ne s’est jamais manifestée. Clam est né de l’autre côté de l’Atlantique et papa a appris sa paternité en même temps que son homosexualité, seize ans plus tard. Mon demi-frangin s’est pointé un matin, la gueule enfarinée, il participait à une régate internationale. Papa, très ému, l’a reconnu et Clam s’est installée au pays. Le taxi passe la barrière du village-vacances et s’arrête devant le cabanon d’accueil. Je paye ma course et me dirige vers le bar-restaurant où Clam officie derrière le comptoir. Les cheveux plus longs que Zac, il m’observe de loin, avant de me tendre la clef du bungalow. Les effusions ne sont pas de mise chez ce garçon, élevé dans la tradition vaudoue, qui s’exprime avec un accent cajun qu’il entretient. Le bungalow est spacieux, trois chambres et un living-room dans lequel trône un immense écran télé devant un canapé en skaï orange. Sur les étagères, des cassettes VHS de films d’horreur, des romans anglo-saxons, ainsi que des revues d’art et de mode. Au mur,

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un tableau de Zac et un poster qui représente le quartier français de Bâton-Rouge. Le soleil de juin inonde la pièce. Je pose mon sac et fais le tour du propriétaire. La cuisine sent l’encens à l’écorce d’orange. Clam m’a dit de m’installer dans sa chambre, qu’il dormirait avec son pote Riss. Tandis que je sirote un verre de jus de pamplemousse, une petite voiture rouge délavé stoppe devant le bungalow, un modèle qui m’est inconnu, une Daihatsu Fellow 1966. Une grande bringue, avec un chapeau à larges bords, en sort accompagnée d’un garçon étonnant. Très brun, espagnol ou brésilien, il a des yeux de biche qui mettent en valeur un troublant regard bleu. À l’origine, les yeux de biche sont des tatouages de taulard, dont la signification varie entre j’ai trop pleuré et les barrettes de tueur. Je ne sais pas ce que Riss veut afficher comme message avec ses deux traits bleus tatoués à la commissure de ses paupières, mais il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que je pleure d’émotion jusqu’à ce que mort s’ensuive, tellement il est canon. – On se calme Lola, ce mec est peut-être dangereux, me lance Zac, qui s’est invité dans ma tête. – Ça m’étonnerait, c’est le meilleur ami de mon frère. – Ton demi-frère qui, pendant seize ans, a traîné dans des contrées sauvages, sans que personne ici n’ait jamais soupçonné son existence. Ce genre de tatouage n’a rien d’anodin. Aussi bien, ce type a connu ton frangin dans un pénitencier perdu au fin fond du bayou. Zac a peut-être raison, je fais trop confiance aux gens qui m’inspirent des sentiments contradictoires. Je préfère penser qu’il a tort, c’est plus confort. Sans avoir le tempérament de la Lolita de Nabokov, que j’ai lu deux fois, et contrairement à ce que pense mon grand-père, j’ai pleinement conscience de l’effet que je provoque

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sur les hommes. La fille au chapeau entre dans le bungalow, les bras chargés de paquets, suivi de près par le garçon aux yeux de biche engoncé dans un ensemble Levi’s. – Hello ! Lola ? ! Zac nous a dit que tu t’installais ici. Moi, c’est Lov et ce bad boy c’est Riss. Lov est sublime, un accent indéfinissable, plate comme une limande. – Salut. J’espère que je ne dérange pas. – Non, bien sûr, ici tu es chez toi. Je vais me baigner. Tu viens piquer une tête ? Lov est suisse italienne, elle a fricoté quelque temps avec Clam, mais ils ont rapidement arrêté une liaison sans lendemain pour se concentrer sur une amitié inoxydable. Cela fait deux ans qu’ils vivent sous le même toit. Lov tient une galerie d’art à Nice. Son papa, qui possède des portefeuilles dans le chocolat suisse, assure sa part du loyer, ainsi que ses frais de bouche. Pour s’habiller, elle écume les vide-greniers dans l’arrière-pays et transforme ses trouvailles à l’aide d’une vieille Singer à pédale. Lors de la dernière nuit d’Halloween, elle a ramassé Riss, un pianiste de bar qui s’étiolait au casino. Après un vrai fiasco au lit, elle découvre, sous le cuir tanné du mauvais garçon, une grande sensibilité qui ne demande qu’à s’exprimer. Le voyou, venu initialement pour la dépouiller et, accessoirement, la violer, dévoile sans pudeur son pedigree à la grande gigue pétrie d’humanité. Touchée par sa sincérité, Lov demande à Clam si Riss peut cohabiter avec eux. Depuis, les deux garçons sont cul et chemise et Lov porte, ou non, la culotte. La galeriste ouvre la baie vitrée qui donne sur la piscine en forme de haricot et plonge nue dans l’eau chlorée, avant d’effectuer de longues brassées en apnée. J’enfile avec hâte mon maillot de bain devenu trop petit en l’espace de deux saisons et la rejoins. L’eau est

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fraîche. Riss s’assoit sur une chaise avec une canette de bière, fixant avec insistance mon ciseau de brasse. Je le regarde à la dérobée et remarque le casque de mon Walkman sur sa tête. Il dodeline du chef sans me quitter des yeux. Je sors de l’eau et m’allonge sur l’un des transatlantiques en plastique vert pistache. Clam, qui vient de finir son service, surgit derrière Riss et lui chipe sa canette des mains. Surpris, yeux de biche essaie de récupérer son bien que mon frangin termine d’un trait. Riss, vexé, arrache le casque du Walkman et entre dans le bungalow. Clam ramasse les écouteurs et les place sur ses oreilles. – C’est quoi, du dub ? T’aimes pas ? demande-t-il au tatoué, qui revient avec une autre canette. Je me tourne sur le ventre pour mieux les observer. – C’est le dernier Clash, un triple album, répond Riss l’air maussade, ses yeux de biche scotchés sur mon maillot de bain trop petit et, par extension, sur ce qu’il est supposé cacher. – La basse est d’enfer. Où t’as chopé ça ? – Demande à la pisseuse qui se dore la rustine. Le visage de Clam tourne au gris. Un silence pesant s’installe en l’espace de quelques secondes. Mon demi-frère me tend le Walkman. Je devine un vilain rictus derrière ses dents. Il lance à Riss : – Tu sais que tu parles de ma petite sœur, là ? Tes mauvaises manières, avec elle, j’en veux pas. Je ne supporte pas. Puis, entre deux inspirations courtes, comme un boxeur qui reprend son souffle après un crochet au foie, il lâche : – Sinon, tu te barres. Yeux de biche regarde Clam, mi-figue, mi-raisin. On lit de la morgue sur son visage, accompagnée par le dédain d’une petite gouape qui s’est perdue chez les rupins. Je sens que mon frangin

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n’en a pas encore fini avec lui, à son regard, son attitude. Quelque chose ne passe pas. J’avais bien anticipé, Clam reprend : – D’ailleurs… Y’a pas de sinon. Tu te barres maintenant. Tu fais ta valise et tu dégages fissa, je veux plus te voir. Le ton est sec, tranchant, définitif. Mon cœur bat la chamade. Je culpabilise à mort. Tandis que Riss s’éloigne en serrant les dents, je croise le sourire triste de Clam. – Ça va aller Lola, ton frangin va s’occuper de toi. Les larmes se mettent alors à couler sur mes joues sans que j’arrive à en dominer le débit, celles-là même qui refusaient de sortir avec Zac. Lov, ruisselante, sort du haricot et s’allonge sur sa serviette éponge jaune safran à motifs rose et or. Elle plie un bras devant ses yeux, afin de se protéger du soleil. Elle demande : – Où est Riss ? – Parti ! répond Clam. Lov lève la tête et dévisage mon demi-frère, qui se tient debout près de son transat. – Parti, parti ? – Pour toujours. – … Il aura été désobligeant. Clam confirme en remuant doucement la tête. – Tu as bien fait, chéri, murmure Lov en massant l’intérieur de la cuisse de mon frère, de bas en haut et de haut en bas. Je les regarde, fascinée. L’amitié, plus forte que l’amour. Je réajuste les écouteurs du Walkman, ainsi que mon maillot trop petit qui me rentre dans la raie des fesses. Enfin, j’enroule la cassette en arrière, pousse le volume à fond et ferme les yeux. « The Magnificent Seven » m’explosent la tête.

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Dans six mois, j’aurai 14 ans, Zac sera revenu, s’il n’a pas rejoint maman. J’évacue aussi vite cette vision de cauchemar en récitant dans ma tête des psaumes de ma fabrication censés éloigner les mauvais esprits. Et là, devant moi, je vois Clam qui bascule dans la piscine, d’une façon pas du tout naturelle. L’eau rougit aussitôt autour de lui. Je me redresse, livide. Je n’ai pas entendu la détonation avec « The Magnificent Seven » dans les oreilles, mais j’entends distinctement mon cœur cogner. Lov se lève en hurlant et plonge. Je m’accroche aux cordes, KO debout. Avec toutes les difficultés du monde, elle ramène Clam vers le bord. Terrifiée, elle me crie des injonctions que je n’entends pas. Je devine qu’elle veut que je l’aide à sortir mon demi-frère du haricot. Elle s’agite comme un poulpe, me sommant de virer mon casque. Mais c’est hors de question. Les sept mercenaires me tiennent la tête hors de l’eau, si je les lâche maintenant, je me retrouve au tapis, c’est Zac qui me l’a dit. Je me lève et saisis mon frangin par un bras. Lov, haletante, fuse hors de l’eau et attrape l’autre bras. Pour me donner du courage, je gueule avec Strummer : – Luther King et Mahatma Gandhi sont allés au parc pour voir le jeu de la vie, ils ont été tués par l’équipe adverse ! Nous le hissons en grimaçant, soufflant comme des phoques, avant de l’allonger sur les caillebotis en teck. Il remue encore, une rigole de sang coule de son flanc droit. Lov se précipite dans le bungalow pour appeler du secours. Je prends la main de mon frangin, je ne veux pas le perdre. Un demi-frère ça compte pour des nèfles, mais si tu choisis la bonne moitié, ça peut aider. La vie est un match truqué, les options sont multiples, mais ce match-ci, j’ai décidé de le gagner, tenir tous les rounds jusqu’au dernier. Confinée dans mon coin, renvoyée dans les cordes, sonnée pour le compte, j’encaisse mais je suis toujours debout. Clam essaie de me parler.

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Impossible de l’entendre avec le casque et je ne le retirerai pas. Si je quitte « The Magnificent Seven », ils ne seront plus là pour veiller sur moi et mon frangin passera l’arme à gauche. Je suis sûre de ce que j’avance, je n’ai pas d’explication rationnelle, je le sais, c’est tout. Clam me serre la main. Pendant deux secondes, je pense que c’est fini. Non, il s’accroche aux cordes, lui aussi. Le ciel se voile comme un mauvais présage. Pourquoi dois-je endurer tout cela ? J’enroule à nouveau la K7 en arrière. Je ne sais pas combien de fois je répète ce geste. Tenir jusqu’au dernier round, sinon gagner par KO, gagner aux points contre la camarde… Tout semble perdu quand une sirène retentit. Je ne l’entends pas avec mes écouteurs, juste le gong de la dernière reprise qui sonne la fin du match, un grand clash. Je vois arriver la civière. On me pousse, je m’écroule sur l’un des transatlantiques verts pistache. J’ai juste le temps de voir Clam sur le brancard, s’évanouir derrière le bungalow. Je remonte mes genoux en position fœtale, je veux mourir… Je sens une présence qui me fait de l’ombre, maman a pris congé, Zac se fait réparer, Clam est à deux doigts de clamser. Qui c’est ? Je n’ose pas ouvrir les paupières. À tâtons, j’enclenche le retour en arrière de la K7 et laisse filer mon destin entre les mains des sept mercenaires. La voix monocorde d’yeux de biche couvre celle de Joe Strummer. – Une petite balade dans la Daihatsu Fellow 1966, ça te branche la pisseuse ?

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Stéphane Grangier

HITSVILLE UK


Joe : – Une reprise des Jam ? C’est tout ce que vous avez trouvé, toi et Ellen* ? C’est à partir de là que ça avait dégénéré et que Mick avait opéré un repli en direction des toilettes. Après l’injection, immédiatement suivie du relâchement du garrot, il lui avait fallu de longues minutes pour émerger, se lever, ressortir. Mais il n’avait pu éviter la traditionnelle bisbille avec Strummer. Pour lui, l’album formait un brouet insipide tandis que Joe considérait que c’était une mine d’or qui n’avait pas encore révélé ses pépites. Pourtant, ils s’y remettaient lorsque Bill Price, l’ingé-son, de sa cabine, relaya un coup de fil pour Mick. – Allo ? dit ce dernier. Ellen articula : – Mick, c’est fini. S’il avait pressenti la rupture, le choc lui fit tout de même l’effet d’une dévastation. Il marmonna qu’ils s’expliqueraient plus tard puis raccrocha alors qu’un afflux de dope le submergeait au moment même où une nuée de flics envahissait le studio. Il crut d’abord à une hallucination avant de comprendre que se déroulait là une perquisition. Il se rua aux toilettes et y balança toute sa poudre.

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Sandinista – I

Au retour, double déconfiture. La flicaille en question n’était autre que ces congénitaux de Blockheads, groupe du studio d’à côté, cherchant toujours à copiner lamentablement avec des célébrités pour tenter d’exister, et qui étaient venus là déguisés en flics pour amuser la galerie. Puis, il prit conscience qu’il venait de bazarder la meilleure came du monde, qu’il ne retrouverait probablement jamais, vu sa raréfaction, la disparition du dealer et son état financier du moment. Il arriva à se contenir jusqu’au départ des lèche-cul. Puis, ressurgirent les griefs sur l’album, le label, le groupe, Ellen et enfin son propre empressement à se débarrasser de la dope, seul et unique réconfort dans sa foutue chienne de vie. Son chaos intérieur cherchait un exutoire lorsque Bill Price sortit de son enclos vitrifié. D’un très incisif coup de coude, il lui défonça la mâchoire. Le lendemain, Bill Price prenait le taxi, montait dans un avion, survolait l’océan puis atterrissait dans une ville où il emprunta un autre taxi qui le laissa au pied d’une tour. Ascenseur, dernier étage, grand bureau, où il bava sans discontinuer. Les trois personnes en présence arrivèrent à traduire, malgré son zozotement édenté. Cette colère, qu’il arriva finalement à tempérer pour faire le compterendu de l’événement Jones et, conformément à ce qu’on lui avait demandé à la signature du contrat, de la surveillance du groupe. Et c’est là, au bout d’une vingtaine de minutes, qu’il crut comprendre ce que tout ce beau monde avait semblé attendre depuis perpète : le pépin, le merdier, l’embrouillamini, le clash, justement. Il fut toutefois conforté : sa maison serait payée, il aurait l’exclusivité sur les groupes du label, une dentition refaite et comme prévu, madame aurait sa voiture. Il devrait juste continuer le boulot en se réconciliant un peu avec Jones, qui regretterait son geste puisqu’il

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Hitsville UK

n’était qu’un gamin. Un gamin qui n’aimerait pas se voir en camé violent dans un tabloïd, même si CBS, un moment, avait envisagé de refourguer The Clash en mythe Pistols afin d’en tirer un max de fric. Mais finalement, le label avait renoncé, le groupe développant une rentabilité très correcte au vu de l’investissement. Bill retourna à l’aéroport. Suivant la nouvelle réorganisation du planning, le morceau de Mick et Ellen fut donc laissé de côté et le groupe rejoignit la Jamaïque. Bonne époque. Un calme ensoleillé, une fontaine de reggae et des rastasfous aux yeux brillants qui vous refilaient des oinches maousses. Les studios voyaient défiler les meilleurs musiciens du moment. L’ombre du Bob planait partout. Dans les rues de Kingston, le divin sourdait de partout. Quasi réconciliés, Bill et Mick allèrent même jusqu’à partager une bière. Les sessions s’enchaînaient, les spliffs tournaient et le sound vibrait. Ils vivaient dans une paillote inondée de soleil et le matin, deux tafs vous garantissaient rêves éveillés et trique monumentale pour la journée entière. Mick aima cette vie mais moins l’effrayante bagnole qui lui fonça dessus un jour. Trois fois, dans la même journée, à trois endroits différents. Le soir, terrifié, entouré de gardes du corps, il ne put lâcher ses deux Lüger fournis par un choriste rastafari et resta terré dans sa cabane sur-sécurisée. Deux jours plus tard, il mettait ça sur le compte du désarroi de gamins voyant des p’tits blancs faire leur beurre sur leur dos. Pourtant, si ça accentua son malaise vis-à-vis du groupe et du label, l’épisode ne se répéta pas et ils purent finir quasi normalement le boulot avant de rejoindre Londres.

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Sandinista  

Extraits du tome 1 de Sandinista à paraître en novembre 2017 aux éditions Goater

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