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No2-2015

clumlarevue.com

La revue littéraire

Critique littéraire 21-25

Cinéma 26-27

Théâtre 28

Autobiographie 29

Dossier

Entretiens avec quatre auteurs de l’Université de Montréal

30

7-20

Classique Le voyage initiatique du petit prince

32

35

37

Sortie

Article

Nouvelle

Dany Laferrière sur scène

Un Québécois à l’Académie française

Ce jour tant attendu


Éditorial

Services de design graphique

A

solutions pour vos présentations

vez-vous déjà eu l’occasion de lire l’œuvre d’un de vos professeurs ? Avez-vous déjà choisi un cours en fonction de la plume d’un professeur ? En effet, qu’on soit cet étudiant lisant les publications de l’enseignant ou ce simple lecteur curieux de découvrir de nouvelles lectures, notre regard, notre curiosité et nos attentes ne sont pas les mêmes. En ce sens, porter la double étiquette « auteur-enseignant » expose le commettant aux critiques, y compris celles de ses propres étudiants.

Laetitia Maldonado

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C’est en partant de cette réalité que l’équipe du club de lecture (le CLUM) a décidé de s’intéresser à quatre auteurs reconnus dans la littérature québécoise et enseignant également à l’Université de Montréal. Catherine Mavrikakis, Marie Clark, Carlos Seguin et Jean-Simon Desrochers ont tout de suite accepté de se prêter au jeu d’une entrevue pour nous parler de leur dernière parution. Des entrevues à travers lesquelles vous découvrirez leur personnalité, mais aussi l’univers créatif dans lequel ils évoluent et dont ils aiment partager la passion avec leurs étudiants. Avec ce dossier spécial, le CLUM rend hommage aux professeurs qui tout en dévoilant leur créativité affrontent, chaque nouvelle session, une cohorte d’étudiants prêts à déballer de leur sac un flot de questions dont la pertinence révèle leur jugement critique. Aussi, parce que l’abondance de lectures s’accompagne parfois du geste d’écriture, le CLUM a lancé, en novembre dernier, son premier concours de nouvelles sous le thème, « La plume et l’envol ». Destiné à tous les étudiants de l’Université de Montréal, ce concours a connu un succès inattendu auprès de la communauté universitaire. Vous trouverez, en fin de numéro, la nouvelle gagnante signée Marina Kulafian. Cette année encore, les membres du club de lecture se sont amusés à débattre autour d’essais, de romans, de pièces de théâtre et d’adaptations cinématographiques parus en 2014. La motivation et l’engagement de toute l’équipe se reflètent dans cette nouvelle revue dont l’entière réalisation repose sur le désir commun de partager avec plaisir et modestie, l’envie de lire. Bonne lecture !

[glographique@gmail.com]

[438 887-3022]

[glographica.blogspot.ca/]

No2-2015 | CLUM




L’équipe éditoriale CLUM

la revue littéraire de l’Université de Montréal Édition No2-2015 ÉDITRICE : Laetitia Maldonado RÉVISEURS-CORRECTEURS Sylvie Garcia Robert Gagnon Jean-Francois Lhote Louise Mercure GRAPHISTE Gloria Barreto CRÉDITS PHOTOS Marie-Reine Mattera Nathalie St-Pierre Carl Perreault Laetitia Maldonado Robert Gemme JF Paga / Grasset Wikipédia RÉDACTEURS Sylvie Garcia Louise Mercure Salomé Georgiev Kar Anthony Pierre Marie Scultore Christine Turgeon Florence Goka Perrine Louati REMERCIEMENTS Claude Duchesnay Maurice Drouin Lucien Bouthillier CLUM UdeM PARTENAIRES

FITUM Festival international de théâtre universitaire de Montréal

Sylvie Garcia : Rédactrice inspirée et lectrice boulimique, c’est le nez dans le vent avec mon insatiable curiosité en bandoulière que je poursuis ma quête. Je parcours le monde sur des sentiers d’encre et de papier. De la langue, tout me fascine, et les mots, et les figures de style, et la musicalité. Quelle merveilleuse aventure! Karl Anthony Pierre : Amateur de romans, de films d’action de bandes dessinées de superhéros, d’écriture, je suis aussi friand de laits frappés au chocolat, de chips et de Tae Bo. Accessoirement, j’enseigne le français au secondaire et suis étudiant au certificat de rédaction. 

Marie Scultore : Je suis une fille du sud de la France qui a décidé de troquer son maillot contre de la fourrure de raton laveur. Malgré de nombreuses engelures, j’ai compris la leçon : au Québec, l’hiver, il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de ses gants.

Perrine Louati : Etudiante en rédaction professionnelle passionnée par l’art et la bonne bouffe. J’adore particulièrement la musique, la danse et tous les genres de cinéma. 

Louise Mercure : Passionnée d’écriture et de lecture, je complète un certificat en rédaction à l’Université de Montréal. Mon implication dans le club de lecture me permet de mettre en pratique les enseignements du cours de rédaction.

Salomé Gorgiev: Étudiante en littérature comparée et philosophie à l’Université de Montréal, passionnée de lecture, de cinéma et d’art, j’aspire à une carrière dans le domaine littéraire. Globe-trotteuse dans l’âme, ayant habitée à San Francisco, Berlin, et Bruxelles, je suis avide d’explorer de nouveaux pays, observer les cultures, et découvrir diverses traditions. 

Florence Goka : Étudiante à HEC Montréal, passionnée de voyage et de lecture, j’adore en apprendre davantage sur le monde qui nous entoure. De nature curieuse, la lecture me permet de rêver et de m’instruire.

3 4 6

Sommaire Dossier

Éditorial L’équipe éditoriale

Entretiens avec quatre auteurs de l’Université de Montréal

8 11

Critiques Pétronille : des mots et des bulles Par Karl-Anthony Pierre

Comprendre l’incompréhensible Par Sylvie Garcia

21 22

Par Laetitia Maldonado

23

Dans les draps des autres Par Marie Scultore

Par Salomé Georgiev

14

Carlos Seguin Le sadomasochisme

17

Une histoire d’amour fragile

Dany Laferrière sur scène

Par Florence Goka

26

Gemma Bovery : Flaubert revu à la mode anglaise Par Perrine Louati

27

Théâtre

Classique

Par Sylvie Garcia

Le voyage initiatique du petit prince Par Salomé Gorgiev

32

Un Québécois à l’Académie française

Nouvelle Par Marina Kulafian

Par Christine Turgeon

Vivre en dépit des parhélies

7-20

35

Ce jour tant attendu

Le théâtre en l’honneur de Gary

Par Louise Mercure

Article Par Louise Mercure

28

Romain Gary remplit ses promesses

25

Jean-Simon Desrochers La canicule des pauvres

Sortie

Autobiographie

24

Marie Clark Mes aventures d’apprenti chevalier presque entièrement raté

Cinéma

Un roman explosif

Edouard Louis alias Eddy Bellegueule Christine Turgeon : Enseignante en français, étudiante à la maîtrise en lettres (création), lectrice compulsive et curieuse de tout, je suis fascinée par la langue et le pouvoir des mots, ceux qui racontent...

Catherine Mavrikakis La ballade d’Ali Baba

Commentaire Le plaisir croît avec le partage

29 30

37


Commentaire

Dossier

Le plaisir croît avec le partage Par Sylvie Garcia

D

’aussi loin que je me souvienne, je lis. De la Comtesse de Ségur à Marguerite Yourcenar, des albums de Martine à Gotlib, de Guy des Cars à Haruki Murakami, de découverte en découverte, je ne me suis jamais lassée. Jusqu’à tout récemment, la lecture était pour moi un plaisir solitaire.

coups de foudre littéraires, je garde le goût de l’aventure et, comme des cartes postales, des images créées de leurs mots dans mon imaginaire.

sion commune. Une fois par mois, on se réunit. Un tour de table permet à chacun de transmettre ses impressions sur le livre du mois.

Me sachant passionnée de lecture, une amie m’a invitée à me joindre au club de lecture de l’Université de Montréal, le CLUM. J’allais découvrir le plaisir du partage littéraire.

Un moment de grâce au cours duquel, bien calée dans un fauteuil, je m’aventurais en sentier inconnu et suivais aveuglément un auteur, souvent tout aussi inconnu. Parfois, le voyage était si fabuleuxquej’enredemandais et dévorais tous les ouvrages de ce même écrivain. De ces

Le groupe est composé de gens de tous les âges et de tous les horizons à l’image de la population estudiantine. Ce qui unit les membres du CLUM, c’est leur amour des mots et de la langue. Les discussions y sont animées, parfois même enflammées, par cette pas-

J’ai écouté avec ravissement les différentes lectures qu’on pouvait faire d’un même ouvrage. Certains commentaires ont apporté un éclairage nouveau sur ma compréhension d’un récit. Quelques fois, je me suis empressée de relire certains passages d’un livre dont la teneur m’avait échappé lors de ma première lecture. Puis, nous discutons de l’auteur du mois. Chaque membre choisit à sa guise un des livres d’un même auteur et nous en donne son appréciation. J’adore cette

formule, car elle permet d’avoir une vision plus globale de l’œuvre d’un écrivain et de déterminer les livres de sa bibliographie les plus susceptibles de nous intéresser. Au cours de ces rencontres mensuelles, j’ai fait la connaissance de gens formidables et certaines belles amitiés se sont tissées. J’étais déjà conquise, lorsqu’on m’a parlé de la revue littéraire publiée par le club. On m’offrait la possibilité d’écrire pour cette publication. Oh, que oui! Grâce à ma fréquentation du CLUM, je peux vous assurer que le plaisir de lire croit avec le partage !

Entretiens avec

quatre auteurs

de l’Université de Montréal

Catherine Mavrikakis

La ballade d’Ali Baba

8

Carlos Seguin

Le sadomasochisme

11

Marie Clark

Mes aventures d’apprenti chevalier presque entièrement raté

14

Jean-Simon Desrochers

La canicule des pauvres

17

Ces visages vous sont peut-être familiers ou inconnus ; peut-être avez-vous eu l’occasion de les croiser dans les couloirs ou plus encore vous ont-ils enseigné les beautés de la langue française dans ses diverses manifestations ? Dans tous les cas, le club de lecture de l’université les a rencontrés pour mieux faire leur connaissance, vous les faire découvrir et pourquoi pas, vous donner l’envie de les lire. 

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No2-2015 | CLUM




Par Laetitia Maldonado

J

C.M : Mon prochain roman se passera uniquement en hiver. Il sera très sombre. Cela dit, dans Le ciel de Bay City, l’histoire se situe dans le Michigan, donc même si cela se passe l’été, c’est un été tout gris à cause des fumées des usines qui assombrissent le ciel. Mais, c’est vrai, j’ai un rapport très fort au lieu et au temps.

e l’ai aperçue à travers la vitre du café, boulevard Saint-Laurent. Elle était assise à une petite table en train de lire son journal tournant le dos au soleil de novembre. D’un calme reposant, Catherine Mavrikakis affiche une élégance naturelle dans son ensemble bleu ciel. Rencontre avec une auteure surprenante. LAETITIA MALDONADO: Dans La ballade d’Ali Baba, vous ouvrez le roman sur un lever de soleil annonçant le début d’un long voyage en direction de Key West et le refermez de la même façon. Pourquoi ce choix ? CATHERINE MAVRIKAKIS : Cette reprise est importante parce que je tenais à ce que ce roman soit très lumineux. J’avais besoin de cette lumière. Même si j’ai toujours vécu ici, à Montréal, j’ai beaucoup de mal à écrire sur le froid. Il y a peut-être une nostalgie de mon père derrière ça, mais lui, ne s’en plaignait jamais. Moi, je souffre de ce manque de lumière. Pourtant, il y a aussi une lumière extraordinaire en hiver avec la neige, mais je suis une personne qui vit dans le Nord sans y être jamais arrivée. Cela étant, dans La ballade d’Ali Baba, on trouve des passages de tempêtes de neige parce que j’aime m’approprier la ville l’hiver, justement pour cette luminosité particulière qu’elle offre à cette période de l’année. L.M : Vous veillez, me semble-t-il, à ne jamais laisser la nuit, même hivernale, s’imposer dans votre roman. Quand ce n’est pas la clarté de la lune qui rompt l’obscurité, ce sont les



reflets des réverbères qui illuminent la neige. Vous donnez l’impression d’accorder une grande place à l’ambiance et à la temporalité. C.M : Le climat est très important pour moi. Il décide de tout dans mon écriture parce que je crois que l’environnement détermine nos états d’âme. Je trouve que c’est difficile de se sentir bien en novembre quand la lumière s’en va. Je le dis dans le texte : « Quand le soleil se couche pour certaines âmes c’est difficile. » L’être humain est toujours lié à la nature, à son environnement d’une façon étrange, même en ville, où il ne parvient jamais à dépasser son rapport aux éléments. La temporalité est aussi très importante. D’ailleurs, je conçois mes romans comme des romans du Sud, du Nord. L. M : Pensez-vous l’écriture de vos romans à partir de ces deux concepts ?

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L.M : Dans vos romans précédents, votre écriture est plus mélancolique, voire dramatique, à la différence de La ballade d’Ali Baba où le lecteur y ressent plus d’espoir. C.M (sur un ton amusé) : Ah oui, mais comme je le dis souvent en blague : « Ce n’est pas moi qui ai écrit ce roman, c’est mon père ! » Je me demande d’ailleurs, comment se fait-il que ce livre soit si lumineux alors que je ne le suis pas autant. Avec ce récit, j’ai l’impression de m’être laissé entrainer à la vitalité que procure l’espoir, mais aussi l’énergie, deux traits de caractère que possédait mon père. Traits que je possède également, car si je suis quelqu’un du désespoir, j’ai aussi beaucoup d’énergie. Le titre, lui-même, ne me ressemble pas. Je voulais que ce soit, Conversation avec un père mort, puis j’ai décidé d’en mettre un plus léger, un peu kitch, un peu simple pour rester fidèle à l’esprit de mon père. D’ailleurs, le récit ne reflète pas le point de vue de la narratrice, elle, elle va très vite être écrasée par le père, sauf à la fin. C’est le père qui en met plein la vue tout au long du récit. Donc, je voulais que le titre soit, La ballade d’Ali Baba et non Conversation avec mon père mort qui aurait gardé la narratrice responsable de la narration.

L.M : Vous placer votre récit de 1968 sous les mers tout simplement parce à 2013. Ces dates ont-elles une signifi- qu’elle n’a jamais vu la mer comme ça. cation particulière pour vous ? Petite, elle a l’impression que son père a tous les pouvoirs. C.M : Les années 1968 et 2013 sont deux dates qui font partie de ma réalité, Le titre, lui, fait référence à Ali Baba, le elles sont très importantes pour moi. J’ai voleur volé. Pour moi, Ali Baba, c’est choisi 1968 parce que je suis réellement un roublard qui vole les voleurs. La cruallée à la mer cette année-là, mais aussi auté renvoie à la méchanceté du père. Je parce que ça faisait 45 ans tout ronds en voulais qu’on se rende compte que si le 2013. Et, 2013 parce que ça faisait un père peut être un personnage fabuleux, an que mon père était mort. Après ça, il possède aussi un côté cruel. Pour être j’ai joué avec le temps. dans le conte, le merveilleux, il faut être du côté du père. L’écriture représente le L.M : Tout au long du récit vous côté du père, la rationalité, celui de la promenez habilement votre lecteur mère. d’un pays à un autre (la Grèce, l’Amérique, l’Algérie, le Canada) L.M : Dans un passage, le père, Vasdans une chronologie décousue. silli Papadopoulos, dit : « Mais mort Pourquoi avez-vous décidé de placer comme vivant on ne peut avoir de les évènements dans le désordre ? lieu à soi ni de nostalgie. », pouvezvous précisez ce que vous vouliez C.M : Je voulais vraiment que ce récit exprimer en lui faisant dire cela ? soit construit comme une mosaïque. Je voulais que la vie ne soit pas linéaire, C.M : Toute l’idée de cet homme, c’est mais au contraire que ce soit des frag- qu’on ne peut pas avoir de lieu. On est ments de nos vies dont on se souvient, toujours des nomades même dans la car c’est comme ça qu’on se construit mort où le lieu final, serait le lieu de nous-mêmes. Je n’avais pas du tout l’enterrement. Mais, là encore, c’est un envie que ce soit une histoire chro- lieu d’où il demande qu’on le déplace. nologique, mais plutôt une déconstruction du temps. L.M : Dans votre récit, on trouve un schéma répétitif autour de l’abandon. L.M : Vous faîtes de nombreuses ré- Vassili est abandonné par son père férences mythologiques, mais aussi qui lui-même abandonnera sa femme aux contes variant entre la beauté et et ses filles. le macabre. Dans quel genre situezvous votre récit ? C.M : Je souhaitais cette succession d’abandons. Tout le monde est dans C.M : D’une certaine façon, il s’agit l’attente du père, de l’homme qui ne d’un récit fantastique. On le comprend peut pas être tout à fait là. entre autre avec l’apparition du fantôme. Dès le départ, je voulais installer un L.M : Comment avez-vous pensé la monde un peu inquiétant. Érina a une structure de ce récit ? façon étrange de voir le monde, c’est de l’ordre du bizarre, du merveilleux. C.M : Je voulais que le premier et le Par exemple : quand elle a le senti- dernier chapitre se répondent, et ce ment que la voiture sort de l’eau, elle 45 ans plus tard. À l’intérieur, je poua l’impression d’être vingt-mille lieues vais changer les choses, mais je désirai

aussi trois choses : tout d’abord qu’il y ait trois temps : le présent, le passé, et le passé du père. Ensuite, je voulais 12 chapitres dont trois consacrés, au père. Je me laisse beaucoup entraîner par l’écriture, mais jamais au niveau de la structure. Le romanesque n’est pas quelque chose d’évident pour moi, c’est pourquoi quand j’ai une structure de roman, je m’y attache. Après ça, je peux jouer dans chaque chapitre; je reste tout de même très cadrée. Dans Les derniers jours de Smokey Nelson, j’ai quatre voix en alternance. La structure est pour moi, comme un garde-fou. Je veille aussi au rythme entre les chapitres. Dans ce récit, je souhaitais avoir un rythme rapide et un récit court pour que ce soit un peu comme un conte. L.M : Allez-vous écrire d’autres romans sur le thème du père ? C.M : J’ai écrit un essai sur le père avec Nicolas Lévesque, Ce que dit l’écorce, et dans la deuxième partie de Diamanda Galàs, je parle aussi du père. Mais, écrire un autre récit, non je ne pense pas. Pas pour le moment. C’est la première fois que je parle de mon père de cette façon. J’ai beaucoup plus parlé sur ma mère. Dans Le ciel de Bay City, je raconte la vie que je vivais chez ma tante, la sœur de ma mère. C’est plus autobiographique. L.M : Est-ce que la relation d’Érina avec son père fait écho à celle que vous partagiez avec le vôtre ? C.M : Oui. D’une certaine façon, oui. Très tôt, mon père était souvent absent ; très tôt mon père mentait tout le temps. Comme dans le récit, mon père était très curieux, il voulait qu’on découvre le monde, alors que ma mère était plus rationnelle. Mais, dans la vie, je me suis beaucoup appuyée du côté de ma mère,

No2-2015 | CLUM



Dossier

Un nouveau regard sur le père

Crédit photos : Marie-Reine Mattera

Dossier

Entrevue avec Catherine Mavrikakis


Profil

Roman Le Ciel de Bay City, Montréal, Héliotrope, 2008. Les Derniers Jours de Smokey Nelson, Montréal, Héliotrope, 2011. La Ballade d’Ali Baba, Montréal, Héliotrope, 2014.

Prix

Pour son roman Le ciel de Bay City : Lauréate du Grand prix du livre de Montréal (2008). Lauréate du Prix des libraires du Québec (2009). Pour son oratorio Omaha Beach : Finaliste, Prix du Gouverneur général, catégorie Théâtre (2008). Pour son essai Condamner à mort. Le meurtre et la loi à l’écran, Catherine Mavrikakis a remporté les prix suivants : Prix Victor-Barbeau de l’Académie des Essai lettres du Québec (2006); En collaboration avec Patrick Finaliste, Prix du Gouverneur général caPoirier, Un certain genre malgré tout, tégorie Études et essais (2006). Pour une réflexion sur la différence Pour son roman, Les derniers jours de sexuelle à l’œuvre dans l’écriture, Qué- Smokey Nelson: bec, Nota bene, 2006.  Finaliste au Prix littéraire des colléL’éternité en accéléré, Montréal, Hélio- giens (2012) trope, 2010. En collaboration avec Nicolas Lévesque, Ce que dit l’écorce, Québec, Nota bene, 2014.

Catherine Mavrikakis, née le 7 janvier 1961 à Chicago d’un père d’origine grecque (qui a grandi en Algérie) et d’une mère française. Elle est une écrivaine et essayiste québécoise, mais aussi professeure au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal depuis juin 2003, après avoir été professeure à l’Université Concordia de 1993 à 2003.

Bibliographie (non exhaustive)

Résumé

Vassili avance à vive allure en direction du sud, il veut montrer la mer à ses trois filles. Pour le garçon d’Alger, pauvre mais futé, l’Amérique est une chance. On le retrouve à Montréal avec sa petite famille, à New York avec sa maîtresse, à Key West ou Kalamazoo au volant de ses grosses voitures. Dans les casinos de Las Vegas ou MonteCarlo, il fait rouler les dés d’un geste théâtral sur le tapis vert. Beau parleur et séduisant, l’homme aime le risque, le commerce et les femmes. Cosmopolite, toujours en mouvement, il multiplie les amitiés et les trahisons dans les restos grecs de l’avenue du Parc, au célèbre Sloppy Joe’s Bar tout au bout de la Floride ou dans un gîte en Toscane. La vie passe ainsi et, un soir d’hiver, alors qu’il joue avec l’accent pied-noir Hamlet en robe de chambre dans son petit appartement de la rue Sainte-Famille, il demande à sa fille aînée, Érina, son héritière, un étrange et ultime service.

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Entrevue avec Carlos Seguin

Un essai fascinant sur le sadomasochisme Par Louise Mercure

C

arlos Seguin, ce professeur passionné et passionnant, enseigne la stylistique et la structure de textes à l’Université de Montréal et à l’Université Concordia. Son engouement pour la littérature n’a d’égal que son enthousiasme pour son métier. Polyglotte, il s’intéresse à la littérature lusophone, hispanophone, française et québécoise. En continuité avec sa thèse de doctorat portant sur le corps souffrant, il a publié en 2013 son premier essai Le sadomasochisme, dans lequel il nous invite à découvrir les dédales obscurs de la sexualité.

ment, j’en ai par-dessus la tête, et bien, ça me rattrape. Le sujet m’habite et ma réflexion se poursuit.

LOUISE MERCURE :Votre blogue, Les splendeurs de Carlos, nous permet de mieux vous connaître. On y apprend que vous parlez très bien le français, l’anglais et l’espagnol. Pourquoi avez-vous choisi d’écrire et de vivre en français ?

L.M. : Vous avez consacré votre doctorat à l’étude du corps souffrant. Est-ce que votre essai Le sadomasochisme s’inscrit dans la continuité de votre réflexion ?

CARLOS SEGUIN : Je suis né à Montréal de parents d’origine espagnole. Ma langue maternelle est le galicien. Mes parents se sont installés ici en 1971 et moi je suis né en 1974. Avant la petite école, j’ai grandi dans un milieu allophone et anglophone. Mon premier contact avec le français se fit à la prématernelle. L’apprentissage fut ardu. Ce n’est qu’à la fin du secondaire et au début du Cégep que j’ai commencé à m’intéresser beaucoup au français et à tous ses aspects. Le français est devenu une véritable passion : j’écris et ne rêve qu’en français. Je suis fasciné par les anacoluthes, les barbarismes, les pléonasmes, les anglicismes, les solécismes et les nombreuses figures de style. Depuis, j’y consacre ma vie.

C.S : Je ne sais pas. Comme j’ai travaillé sur le thème du corps souffrant de 1999 à 2003, j’ai beaucoup réfléchi à ses nombreux aspects. Je me suis intéressé à la littérature « queer » qui se caractérise par le refus d’une catégorisation du genre, des sentiments amoureux et de la sexualité. Je me suis aussi penché sur l’histoire et l’évolution du sida, les modifications corporelles comme le tatouage et les piercings et enfin, le sadomasochisme. J’ai réalisé qu’il restait encore beaucoup à dire à ce sujet. J’ai senti le besoin d’expliquer et de démystifier certaines notions portant sur le sadomasochisme. Même si j’essaie de me débarrasser du thème du corps souffrant, même si, par mo-

L.M. : Votre essai Le Sadomasochisme : Découvrir les dédales obscurs de la sexualité explore différents angles depuis la création du mot sadomasochisme : psychanalyse, littérature, cinéma, médecine… Lequel de ces thèmes est votre favori ? C.S. : C’est une bonne question. Lorsque j’ai décidé de rédiger sur le sadomasochisme (SM), je me suis aperçu que les gens connaissent mal cette forme de sexualité. C’est toujours les mêmes stéréotypes qui reviennent, comme celui d’une femme en talons aiguilles qui flagelle son amant à quatre pattes. Lors de mes lectures sur le sujet, je retrouvais toujours les mêmes clichés. Même certains sexologues tiennent le même discours. Ils s’expriment généralement en disant : « Oui, le SM peut pimenter votre vie. » S’ajoute à la non-compréhension du phénomène, le très populaire roman Cinquante nuances de Grey qui confine le SM dans son expression la plus réductrice. Dans ma thèse, j’ai traité du SM sous l’angle de la psychanalyse. Pour mon essai, Le sadomasochisme, je me suis servi de mes connaissances pour traiter de son aspect anthropologique. Le SM s’inscrit de plus en plus dans la culture populaire. Ça peut se manifester à travers des jeux de rôle et du fétichisme, mais ça va beaucoup plus loin, car le SM est polymorphe. Ce qui pose problème, c’est que ces pratiques sont souvent associées à des scènes d’agressivité

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Dossier

Après plus d’une heure de conversation, Catherine Mavrikakis se lève d’un bond, consciente du temps qui passe. Elle est en retard à son prochain rendez-vous. Avec une énergie que je ne lui soupçonnais pas en arrivant, elle enfile son caban couleur beige, se dirige vers le comptoir de caisse et revient m’embrasser avant de disparaître. •

Crédit photos : Courtoisie de Carlos Seguin

Dossier

même si ce livre ne lui rend pas hom- transformer la réalité. C’est une façon mage. Quand je me mets à raconter mes de faire mon deuil, de me réconcilier parents, j’ai beaucoup d’amertume, j’ai avec lui. beaucoup de colère. Dans La Ballade d’Ali Baba, j’ai voulu renouer avec le côté fabuleux de mon père, avec cette admiration que j’avais pour lui petite parce que j’en avais plein la vue. J’ai souhaité, ici, grossir ce souvenir pour


L.M. : On parle beaucoup des agressions de l’affaire Ghomeshi pour lesquelles l’accusé prétend qu’il ne s’agissait que de jeux sadomasochistes. Qu’en pensez-vous ?

C.S. : D’emblée, je recommande de lire Linda Hart et surtout son livre Between the body and the flesh (Entre le corps et la chair). C’est une des premières féministes à s’être intéressée au SM et à le défendre. Elle critique Freud, l’accusant de misogynie. Elle donne beaucoup d’exemples de la pluralité du SM et le défend bec et ongles. J’aime bien son titre Entre le corps et la chair. Le corps est performatif alors que la chair est jouissive. Ce livre a été traduit en français alors que la plupart des livres sur le SM n’ont pas été traduits. Même s’il est assez aride, ce qui est bien dans ce livre c’est qu’elle s’intéresse au mouvement féministe des années 80 qui accusait les tenants du SM d’être des violeurs et des agresseurs.

C.S. : Dans cette affaire, il ne s’agit pas de sadomasochisme. Selon la couverture médiatique, Ghomeshi aurait abusé et agressé sexuellement ses partenaires. N’oublions pas que le SM est, par définition, consensuel. Le SM est théâtral. Il consiste en un jeu divertissant qui ne sous-tend aucune violence, régi par la règle stricte qu’il doit s’arrêter dès qu’un des partenaires L.M. : Avez-vous actuellement des en fait la demande. projets d’écriture ? Si oui, quel est votre processus ? L.M. : En lisant votre essai, on remarque un changement de ton dans C.S. : À l’automne 2015, un livre sur les derniers chapitres. Ce change- le sida devrait paraitre. Je suis en train ment était-il prévu dans votre plan ? de le corriger. Le sida sera présenté à travers l’histoire, la littérature et le C.S. : Oui, c’était voulu. Je voulais que cinéma, car il ne s’agit pas seulement la première partie soit plus informa- d’une maladie, mais aussi d’un tive, car il fallait explorer l’origine et la vecteur artistique. Je m’attarderai compréhension de la psychanalyse et également aux motivations de de la médecine quant à ce phénomène. certaines personnes à pratiquer la De plus, il fallait aborder les critiques séroconversion. Je m’explique : quant à ces pratiques. Il m’a semblé des gens tout à fait sains, des gens également essentiel d’inclure le con- séronégatifs désirent attraper le virus texte anthropologique et social. Le pour faire partie d’une communauté changement de ton survient alors que, de sang. Ces personnes se rendent à dans la deuxième partie, je me suis at- des soirées dites de séroconversion tardé sur la façon dont le SM s’inscrit spécifiquement organisées dans ce dans la littérature. J’ai voulu démontrer but. J’aborde ce phénomène méconnu. qu’on peut en parler autrement. Il faut en parler. Quant à mon processus d’écriture, je note tout ce L.M. : La bibliographie annexée à qui m’intéresse : des expressions, des votre livre est imposante. Si vous ne idées, des mots en plus de lire tous les deviez choisir qu’un ou deux ouvrages jours. Je n’écris que lorsque mon esprit parmi cette liste, quels sont à votre avis est complètement organisé. Le plan se les livres phares sur le sujet ? fait d’abord et avant tout dans ma tête.

12 CLUM | la revue littéraire de l’Université de Montréal

Si mon essai sur le sadomasochisme ne compte que cent pages, il m’aura fallu un an pour l’écrire, car je voulais être certain d’aller à l’essentiel. J’ai besoin de temps et de recul pour bien écrire. Toutefois, j’ai beaucoup plus de facilité à écrire un essai que de la fiction. L.M. : Est-ce que le roman fait aussi partie de vos projets ?

dernière appartient à la description. Pour un essai, c’est l’objectivité qui prime, mais lorsqu’on veut raconter une histoire, c’est différent.

Claire Blais le disait : « Les auteurs d’aujourd’hui sont toujours trop pressés. Je vois des jeunes ayant publié des romans ayant passé 2 à 3 mois à l’écrire. Écrire un roman ça prend L.M. : Quand paraitra ce premier du temps. Il faut prendre le temps de roman ? vouloir construire quelque chose. » Je veux que mon roman soit une fenêtre C.S. : Il n’y a pas de date d’arrêtée sur un monde intérieur. Je ne veux pas encore. C’est plus ardu pour moi raconter que pour raconter. C’est pour d’écrire de la fiction. Comme Marie- ça que je n’en parle pas, comme une

C.S. : Le romanesque relève d’un tout autre univers puisque, somme toute, on part toujours de soi. Il est impossible de créer de toute pièce. Pour que ce soit intéressant, je considère qu’il est inévitable de toucher à nos propres blessures. Ayant beaucoup lu, je possède une certaine aptitude à trouver les mots. Pour réussir à transformer des idées ou des sensations dans l’écriture, il faut lire beaucoup. Tous les grands auteurs sont de grands lecteurs. C’est pour ça que même si mon roman est écrit…

Profil

Carlos Seguin est titulaire d’un doctorat (Ph.D.) en littérature. Il enseigne à l’Université de Montréal ainsi qu’à l’Université Concordia.

Bibliographie

L.M. :(s’exclame) Ha bon, votre premier roman est écrit ! C.S. : Oui, il est là. Mais, il n’est pas convaincant, je crois qu’il ne vaut pas encore la peine d’être publié. J’ai l’impression de ne pas avoir réussi à tout circonscrire, comme s’il y avait encore des nuances à apporter. Bien sûr, je peux toujours améliorer le style, mais là n’est pas le problème. Je me pose énormément de questions. Si on raconte que d’un point de vue descriptif ça donne l’impression au lecteur d’être au cinéma. La littérature ce n’est pas le cinéma, elle doit aller plus loin. Je n’ai pas envie de décrire les choses; j’ai envie de les raconter. Quelques fois, la nuance est mince et c’est pour ça que je ne suis pas encore satisfait de ce roman. Il faut bien choisir les figures de style et les mots afin de ne pas se cantonner dans l’approximation. Cette

femme enceinte qui n’ose pas parler de son état tant qu’il y a danger de perte. Je peaufine en attendant d’être certain que cette histoire vaut la peine d’être lue. •

Seguin, Carlos. Le sadomasochisme, Découvrir les dédales obscurs de la sexualité, Montréal, Les éditions Carthagène, 2013

Résumé

L’essai désire, dans un langage accessible, tracer un portrait de cette sexualité marginale : Comment a-t-elle débuté ? Qui sont les instigateurs ? Quelles ont été les critiques formulées à son endroit ? De quelle manière le sadomasochisme est-il devenu acceptable ? , etc. Des réponses sont apportées afin de faire la lumière sur ce phénomène qui devient de plus en plus populaire. De plus, il s’agit de faire comprendre aux lecteurs les perceptions souvent négatives à travers les discours psychanalytiques, philosophiques et féministes. Le but ultime est de d’éclairer une réalité trop souvent tue.

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et même de viol. Elles sont perçues comme agressives et dégradantes, principalement envers les femmes, ce qui fausse la perception populaire sur le sujet.


Une passionnée de l’écriture et de sa transmission Par Sylvie Garcia

E

n 2001, Marie Clark publie son premier roman Le banc qui fut très bien accueilli par la critique. Puis, suivra une trilogie qui nous plonge dans l’univers d’un enfant hyperactif. Les trois tomes — parus successivement en 2008, 2011 et 2014 — relatent le cheminement, de l’enfance à l’âge adulte de Benjamin qui peine à trouver sa place dans le monde. Rencontre avec une écrivaine au parcours professionnel riche et multiple. SYLVIE GARCIA : Après votre premier roman, Le banc, pourquoi a-t-il fallu attendre sept ans pour votre deuxième ouvrage Mes aventures d’apprenti chevalier presque entièrement raté, soit quasiment l’âge de votre héros Benjamin ?

SG : Le style de ce roman est pour le moins singulier. Il est entièrement écrit sans points, sans majuscules ni divisions par chapitre, comme un long soliloque de 102 pages. N’aviezvous pas peur de décourager les lecteurs et en amont les éditeurs ? Comment ce style audacieux s’est-il imposé à vous ?

SG : D’où vous vient cette connaisMARIE CLARK : (Rires.) Je n’avais sance de l’hyperactivité ? pas réalisé. C’est vrai que l’histoire commence alors que Benjamin a 8 MC : J’ai un baccalauréat en enseians. Ce personnage est né, comme gnement du français au secondaire. bien des choses, par hasard. Après une En début de carrière, j’ai fait un peu de longue pause pendant laquelle j’étais suppléance. Je me suis vite aperçue que occupée à faire écrire les autres en tant ce n’était pas comme ça que je voulais que rédactrice en chef du magazine entrer en contact avec les jeunes. Très Guide Ressources, je me suis remise peu pour moi le rôle de soldat de discià l’écriture. Benjamin a surgi en 2006, pline. Une amie orthopédagogue voupendant un exercice d’écriture. Je me lait ouvrir un centre privé d’aide aux suis dit qu’il serait intéressant d’écrire enfants en difficulté. On s’est associé et l’histoire d’un enfant hyperactif selon on a fondé le centre. Au cours de cette sa perception à lui. On entend beau- période, j’ai reçu de nombreux enfants coup l’opinion des intervenants et des en consultation. Dans Mes aventures spécialistes sur cette question, mais d’apprenti chevalier presque entièrerarement celle des principaux intéres- ment raté, j’ai voulu donner une voix à ces enfants. sés, les enfants.

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MC : J’ai tâtonné au début pour trouver la voix de l’enfant. Je me demandais comment la rendre crédible et faire ressentir aux lecteurs l’univers d’un enfant hyperactif. C’est encore une fois par hasard que j’ai découvert ce procédé en lisant Alain Mabanckou. Cet auteur africain, afin de rester proche de la tradition orale, écrit ses romans de cette façon. Je me suis dit : « quelle bonne idée! » En ne mettant pas de ponctuation ça traduira à quel point ça roule vite dans la tête de l’enfant. À partir du moment où j’ai opté pour ce style, c’est devenu un jeu de langage vraiment fascinant. Je me suis beaucoup amusée en l’écrivant. Au début, mes premiers lecteurs me disaient : « oh non, pas un livre comme ça! ». Ça leur faisait un peu peur. Puis, ils me disaient qu’après 5 minutes de lecture ils n’y pensaient plus. Chacun trouvait sa propre respiration en cours de récit. De leur côté, les éditeurs se faisaient un peu tirer l’oreille. Je me suis fait dire que c’était compliqué ce que j’écrivais… Heureusement, le directeur littéraire de la collection Texture, a beaucoup aimé mon roman. Il trouvait que c’était original. Merci à François Couture !

MC : Non, pas du tout. C’est la rencontre d’un lecteur qui m’a confié avoir beaucoup aimé mon livre et qui a ajouté : « C’est fou, j’ai envie de vous demander des nouvelles de Benjamin ». Ça m’a trotté dans la tête. Moi aussi, je me suis mise à me demander ce que devenait mon personnage. On parle beaucoup de l’hyperactivité chez les jeunes enfants; peu, chez les adolescents. Comme si ça disparaissait, du jour au lendemain. J’ai donc écrit Mémoires d’outre-Web, dans lequel Benjamin a 16 ans, pour apprendre la suite de l’histoire. SG : Pour le 2e tome, vous délaissez l’écriture sans ponctuation. On sent que la pensée de Benjamin est plus structurée, mais ses difficultés d’adaptation subsistent. Pourquoi avoir décidé d’explorer l’univers des jeux interactifs dans ce récit ? MC : Le travail de ce récit a été de trouver la voix de Benjamin adolescent, de traduire une plus grande maturité, tout en restant fidèle au Benjamin du 1er tome. C’était pour moi une suite logique d’incorporer l’univers des jeux interactifs, une façon de continuer la métaphore amorcée dans le premier roman, où Benjamin enfant se prend pour un apprenti chevalier qui aspire à obtenir ses galons. Dans le 2e tome, il a réussi à devenir un chevalier très compétent dans l’univers des jeux en ligne, alors que dans sa vie réelle ça continue d’être très difficile. Il va faire face à tous les grands enjeux de l’adolescence et envisagera le suicide comme une issue possible. Les personnages colorés du monde virtuel qui s’immiscent dans le réel apportent une respiration au récit. C’est formidable que la littérature nous

permette d’installer des images qui ai- d’accueil ou pour l’ouverture de cendent à créer l’histoire, qui participent à tres pour jeunes. Ce qui compte n’est accomplir cette impression. pas tant une formation particulière, qu’une expérience personnelle. Je ne SG : Le fantôme de Raph (une voulais pas intégrer de spécialistes à jeune fille qui comptait beaucoup cette histoire. Ceux-ci auraient eu le pour lui et qui s’est suicidée) lui dit : beau rôle et, de plus, je ne voulais pas « Mourir est pas si simple que ça […] utiliser un langage de clinicien. Je ne il y a toujours une part de soi qui voulais pas qu’il y ait des bons et des souhaite autre chose ». Benjamin se méchants. J’ai préféré m’intéresser à la questionne : « Ce qu’on se fait à soi richesse, qui passe trop souvent inaperon le fait donc aussi aux autres? ». çue, des enfants différents. J’ai constaté Vouliez-vous passer des messages qu’une espèce de solidarité se construit d’espoir ? entre eux. C’est très touchant de voir cette entraide. On me reproche un peu MC : Benjamin découvre la dureté ce dénouement heureux, ce genre de du monde. Je n’ai pas voulu passer mini victoires existe pourtant. des messages, l’histoire elle-même les transmet. Mon intention était de mon- SG : Caressez-vous le désir de faire trer le cheminement des réflexions de renaitre Benjamin, cette fois, dans la Benjamin. Je suis allée rencontrer une peau d’un grand-père ? intervenante auprès des jeunes de la rue pour que les personnages soient MC : (Rires.) Pas du tout. S’il reste très vraisemblables, plausibles. Certains dé- marginal, Benjamin a réussi sa quête. tails, comme la peau sous les ongles de Grâce à sa capacité d’être à l’écoute, il Raph qui s’est pendue, sont tirés de faits a enfin trouvé sa place dans le monde, réels. Il est prouvé que même les gens à sa manière, qui ne pouvait être celle qui ont pris la décision de se tuer ont de tout le monde. • jusqu’à la dernière minute des réflexes de survie. Pour avoir travaillé pendant longtemps avec des jeunes, je sais qu’il subsiste toujours, à différents degrés, un désir de vivre et de réussir. SG : Dans Le lieu précis de ma colère, paru en mars dernier, Benjamin a 30 ans. Il est sans travail, sans amour et sans argent. Il trouvera sa résurrection en fondant un centre pour jeunes en difficultés. Alors qu’il n’a aucune formation en la matière, il ne fait face à aucune tracasserie administrative, la création de ce centre semble couler de source. N’est-ce pas un peu fleur bleue comme finale ? MC : On m’a déjà fait ce commentaire, mais ce que les gens ignorent c’est que c’est souvent le cas pour les familles

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SG : Saviez-vous dès le départ que le destin de Benjamin ferait partie d’une trilogie ?

Crédit photos : Courtoisie de Marie Clark

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Entrevue avec Marie Clark


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Entrevue avec Jean-Simon Desrochers

Profil

Marie Clark est écrivaine, animatrice d’ateliers d’écriture, chargée de cours en création littéraire à l’Université de Montréal, conférencière et rédactrice pédagogique. Pour plus de renseignements sur son parcours et ses ateliers d’écriture : www.marieclark.ca

Un auteur hors du commun Par Salome Georgiev

Bibliographie

Projets

Le Banc, Montréal, Éditions Les intouchables, 2001, 130 p.

Son carnet d’écrivain, intitulé Petites leçons d’orientation dans le désordre, sera publié en 2015 chez Lévesque Éditeur. Un extrait de ce carnet est paru dans Comme une seule voix, un livre collectif destiné à faire connaitre la nouvelle collection « Carnets d’écrivains » dirigé par Robert Lalonde chez cet éditeur. Marie Clark travaille actuellement à un recueil de nouvelles.

Mes aventures d’apprenti chevalier presque entièrement raté, Montréal, 2008, Éditions Hurtubise, coll. Texture, 105 p. Mémoires d’outre-Web, Montréal, Éditions Hurtubise, coll. Texture, 2011, 140 p. Le lieu précis de ma colère, Montréal, Éditions XYZ, coll. Romanichels, 2014, 184 p. Comme une seule voix, Montréal, Levesque Éditeur, coll. Carnets d’écrivains, 2014, 120 p.

Résumé

Benjamin, un garçon de huit ans, hyperactif de père, insupporté de mère, raconte dans une langue débridée ses tentatives pour devenir «un peu moins raté» et ainsi obtenir son «diplôme de chevalier». Cet exploit consacrerait ses efforts pour tirer sa famille du désastre et éradiquer la menace d’être «placé» qui plane sur lui. Grâce aux enseignements d’un «maître chevalier» psychologue pour enfants et d’une fée orthopédagogue au clavier complice, Benjamin accédera non seulement à son monde intérieur mais à celui qui l’entoure. Il percera les mystères jusqu’ici clos de la lecture et de l’écriture, et récoltera au passage l’amitié inespérée de Philémon, un «super enfant sage», mais aussi celle de Raph, une semblable aux longues jambes rieuses qu’il essaiera d’extirper de la déroute, conscient qu’«il ne faut pas échapper trop d’enfants pour la suite du monde».

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JEAN-SIMON DESROCHERS : Oui, constamment. J’ai une passion pour l’enseignement et particulièrement dans le domaine de la création littéraire. C’est une matière assez récente au sein des universités, alors que ma recherche porte principalement sur la théorie de la création. Dans mes ateliers, les étudiants et moi-même amenons constamment des doutes, c’est un exercice extrêmement jouissif. C’est un peu l’équivalent de se retrouver dans un café dadaïste dans les années 1900, au Cabaret Voltaire, où on buvait du café en refaisant le monde, ce qui est extrêmement stimulant. Être dans ce questionnement constant et exercer un métier comme le mien, c’est un cadeau. D’en faire l’expérience avec des groupes d’étudiants, c’est magnifique. Des jeunes gens, à l’aube de la vingtaine, émettent des réflexions qui répondent à un pas entier de notre questionnement comme professeur. Les enseignants apprennent beaucoup de leurs étudiants, c’est un échange, un dialogue, un jeu de communication qui n’est pas à sens unique. Comme le dit un vieux dicton : “Si l’on veut vraiment apprendre quelque chose, il faut l’enseigner”. Pour transmettre une matière, on doit forcément la maîtriser, faire corps avec elle, alors que la perception des autres renouvèle notre perspective.

S. G. : Nous allons maintenant parler de votre roman La canicule des pauvres. Est-ce que vos plus récents romans sont une continuité de celui-ci ?

Crédit photos : Nathalie St-Pierre

SALOME GEORGIEV : Est-ce que l’enseignement est une source d’inspiration pour vos futurs romans ?

S. G : Préconisez-vous des petits groupes d’enseignements ? J-S.D : Généralement oui. Nous ne sommes pas plus de vingt au baccalauréat et pas plus de douze ou treize aux cycles supérieurs. La création littéraire c’est un territoire relativiste. Cet aspect particulier qui a fait que ça a été long pour qu’on reconnaisse la pertinence de la création littéraire dans les départements de littérature. En création, on tente de se spécialiser sur le texte qui est à faire, alors qu’en littérature, on étudie le texte qui existe. La notion de passation qu’implique la création amène à une dynamique et appelle à de plus petits groupes.

J-S. D. : Tous mes romans possèdent un univers commun. J’ai une idée vieille comme le monde, appliquée par des auteurs comme Balzac, Zola ou encore Hergé, qui est de concevoir mes romans afin qu’ils se parlent continuellement entre eux. Mon inspiration d’origine étant Tintin, les livres se parlent et on se trouve à l’intérieur d’une mythologie qui, de récit en récit, croît et devient de plus en plus signifiante. Mes romans suivent une même ligne temporelle dans laquelle les mêmes personnages viennent et passent. Certains seront repris dans le gros projet de roman que je suis en train de finaliser. Monique, par exemple, est un personnage central de ce roman. De son côté, Malarche, lui, revient un peu et meurt. La Canicule des pauvres est un roman ambitieux. Je cherche toujours à écrire le livre que je souhaiterais lire. Je suis un lecteur assez vorace et je suis souvent insatisfait de mes lectures et, même, de mes livres. Dans la création d’une composition, je dois m’amuser. Mon niveau de plaisir peut être très retors et très complexe, mais je poursuis ma recherche en toute simplicité. La canicule des pauvres est un livre de la multiplicité. Celle-ci s’incarne dans les personnages autant que dans les différents niveaux possibles de lecture. Si on s’en tient au récit, on a plusieurs histoires, certaines que l’on aime plus que d’autres. Certains lecteurs sont venus me dire: « Ce personnage, je ne suis pas

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Lorsque j’ai conçu La canicule des pauvres,l’autofictionétaitàlamode.Dans un style quelque peu réactionnaire, je me suis alors dit que j’allais me permettre d’écrire un roman à la troisième personne du singulier. Je crois également que le « je » est très intéressant comme mode narratif. On peut avoir vingt-six « je » et n’avoir qu’un seul « il » qui chapeaute le tout. L’inverse n’est pas nécessairement vrai. J’essaye donc de rameuter mon amour du roman du XIXème. Beaucoup plus Dostoïevski que Zola par exemple. J’aime beaucoup Tchekhov aussi, et Raymond Carver. J’ai alors été chercher un bassin d’influence, qui est certes un peu éclaté, et, je me suis dit que j’allais tenter de faire tout cela dans le même livre, quitte à ce que ce soit baroque et bordélique. Il faut également savoir que je n’ai jamais relu mes livres une fois qu’ils sont publiés. Je n’ai aucune idée de l’effet produit. Pour moi, une fois que ça devient un livre, ça ne m’appartient plus. Je suis très détaché par rapport à mon travail et je n’en garde, en fin de compte, que le souvenir.

S. G. : Je trouve que ce n’est pas « bordélique » du tout. Il y a une logique qui est toutefois assez travaillée. Tout se complète, l’espace-temps est constamment lié. De plus, c’est un roman très visuel : vous introduisez même des photos au sein du livre. Avez-vous pensé à l’adapter au cinéma ? J-S. D. : Effectivement, j’ai découvert, a posteriori, que la manière dont j’ai conçu ce roman est à l’image du travail d’un scénariste. Je me suis fait une bible de personnages, un scène à scène, alors que c’était des éléments que je ne connaissais pas du tout. Ce livre m’a mené à écrire pour le cinéma par la suite. Les gens de ce domaine ont adopté mon roman qui a connu une bonne popularité dans le milieu. Je suis devenu scénariste et travaille à l’adaptation de La canicule des pauvres avec Guy Edoin. J’ai déjà collaboré avec ce réalisateur avec qui j’ai coécrit Ville-Marie qui est actuellement en postproduction et qui met en scène Monica Bellucci. On est toujours dans un roman par rapport à l’image et à l’écriture du corps. J’ai toujours été obsédé par l’écriture du corps pour arriver à une écriture des sensations, sans nécessairement passer par un spectre phénoménologique, mais plutôt de rendre cela le plus intuitif possible. D’ailleurs, il n’y a rien de plus immédiat que le langage. Et ça dans ma poésie c’était très présent. Dans mes romans, cela prend une articulation plus visible dans le récit. J’ai assumé le story-telling, le fait que je produisais des histoires. Je n’ai pas cherché à faire du roman formaliste qui aurait démontré toute ma surpuissance intellectuelle et ma capacité à être illisible, car quand je veux être illisible, je me tourne vers la poésie. Mais pour l’instant, le roman est le territoire où je tente de pousser la mécanique narrative. Demain sera sans

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rêve, aux frontières de la science-fiction, s’inscrit dans cette lignée. S.G. : On vous compare souvent à Balzac et à Zola. Personnellement, j’ai fait un rapprochement avec Isidore Ducasse. Est-ce le cas ? Ducasse dissuade ces lecteurs de lire son livre et c’est un peu ce que vous faîtes dans votre roman. J-S. D. : Mon livre est dédié à ceux qui ne lisent pas. Cela fait partie des niveaux multiples qui entrent dans la composition générale du projet, un paquet de petits clins d’œil. Isidore Ducasse est fondamental chez moi. La première fois que j’ai lu Les chants de Maldoror, j’avais dix-sept ans et j’ai été incapable de lire autre chose pendant à peu près trois semaines. Aujourd’hui, je le relis à chaque un ou deux ans. J’y reviens toujours. J’ai plusieurs lectures fétiches, mais je n’en est pas fini avec Isidore Ducasse. Par exemple, je reprends le motif du grand océan dans une suite de poèmes que j’écris actuellement. C’est un thème tellement porteur et tellement magnifique. S.G. : Déconstruction du corps, dégoût de la société, banalisation du mal, vous laisser transparaître à travers votre écriture une vision très pessimiste de la nature humaine à travers de personnages comme le droguer, le photographe ou encore l’artiste. Pourquoi ? J-S.D. : Mais, sommes-nous autre chose? C’est la question que je me pose constamment. On peut porter un jugement de nature qualitative sur la morale de l’humain ou encore sur le beau, le propre, le laid, le sale, mais la posture que j’ai tenté de prendre est une posture réaliste. La posture réaliste c’est de dire que le réel lui suffit. C’est à nous de nous dépêtrer dans tout ce bordel. Eh oui, le corps humain échappe

au contrôle de notre conscience. Notre conscience même échappe à notre contrôle. J’ai un rapport plutôt scientifique, non pas que j’en suis un, mais j’ai un rapport, d’un point de vue épistémologique, découlant quasiment de la croyance aux sciences. Comme je suis incapable de faire des reproductions avec ce que les scientifiques peuvent dire de l’être humain, je les crois. On peut revenir avec des débats sur la philosophie post-analytique, mais le fait que l’on soit toujours dans un rapport de croyance, de certitude et d’incertitude, fait que l’être humain reste un phénomène infiniment multiple, et très simple à résumer selon ses appétits fondamentaux pour reprendre Spinoza. Nos appétits sont quand même assez simples et les jeux entre simplicité et complexité nourrissent l’imaginaire où règne tout un monde de tensions. Ce sont ces tensions qui font les histoires. On a déjà qualifié le style de La canicule des pauvres de réalisme sale. Personnellement, je n’ai jamais croisé de réalisme propre dans ma vie…

de sommeil, ce n’est pas la même chose qu’une très bonne idée de sommeil. Il est important de garder cette dimension très matérielle en fin de compte, mais un matérialisme abscons ou un matérialisme prêchi-prêcha. Juste un matérialisme de la matière jusqu’à preuve du contraire. Prove me wrong : je serais très heureux d’avoir une âme, ou un abonnement dans un paradis et de rencontrer quarante-deux vierges si je me fais exploser, mais je serai aussi hyper heureux de savoir que mon décès n’entrainera pas l’éradication de tout de ce que je suis.

S.G. : Cela est vrai que certaines personnes pourraient le qualifier de sale, mais je trouve justement que ce n’est ni sale ni vulgaire contrairement à certaines écritures qui peuvent l’être et qui sont « dans l’air du temps ». Les choses sont dites crûment, il y a certains passages où les descriptions peuvent même parfois paraître « choquantes », mais c’est la réalité. Y a-t-il également une critique contre le discours « écologique » ?

En même temps, c’est très zen de savoir que tout ce que je suis va disparaître. On aime s’ignorer comme corps, pour cela notre imaginaire est très performant. On remarque une séparation dans tout le discours narratif environnemental, comme « sauvons la planète ». Premièrement, la planète n’a pas besoin d’être sauvée. C’est une planète. Elle était là bien avant nous et sera là bien après nous. Sauvons-nous nous-mêmes, c’est quand même mieux! On ne se rend pas compte que c’est de l’air que l’on respire. S’il est vrai que l’être humain a besoin d’eau et d’aliments, notre premier carburant, c’est l’oxygène. Sans boire, on peut vivre quand même deux jours, presque une semaine pour certaines personnes. Sans manger, on peut vivre presque un mois, mais sans oxygène on meurt. Donc, sommesnous en symbiose avec notre milieu de vie? Peut-être. Cette distanciation-là est culturelle, mais tellement répandue.

J-S. D. : C’est ça l’idée, c’est la réalité et on fait avec. De plus, aucun personnage ne représente l’auteur. Il y a un peu de moi dans chacun d’eux. C’est aussi l’idée de faire cohabiter divers points de vue dans des corporalités différentes. Un point de vue pur ou une idée pure ça n’existe pas : une idée est animée et vit. Une très bonne idée avec deux heures

Deuxièmement, si j’ai un agenda politique dans ma pratique, parce que l’on ne peut pas tout dépolitiser, je crois que la posture sous-jacente à tout cela est peut-être de dire : « Si nous considérions ce point de vue? Juste comme ça, juste parce que j’aimerais bien que ma fille vive longtemps, que ses enfants vivent aussi. » Dans mon livre, la cani-

cule est un personnage à part entière. S.G. : Dans votre roman, vous dites les choses telles qu’elles sont. Le sexe est assez présent, l’alcool, la drogue sous différentes formes et la mort aussi. Est-ce que vous les imaginez ou est-ce que vous vous inspirez de situations vécues, ou observes ? J-S. D. : C’est un peu de tout, mais très peu de l’ordre de l’expérience personnelle. Ma recherche doctorale porte en grande partie sur la question de l’empathie et le rapport que l’on peut développer avec un texte. J’ai toujours cherché à sentir comment l’autre vit à travers l’individualité qui lui est propre. Pourquoi tant de sexe? Tant de drogue? Tant d’engourdissement divers? Principalement parce que je crois que ce sont des choses d’assez banales. C’était de toutes les époques, à la différence près que maintenant ça fait partie d’un certain discours qui sous-tend une forme d’acceptabilité, de banalisation de certains phénomènes. J’emprunte ici une formule peut-être un peu trop élégante pour dire que je fais transparaître mon époque. Je ne crois pas vraiment que l’être humain change énormément d’une époque à l’autre. C’est sa façon de se percevoir qui évolue, mais l’être humain n’a pas fondamentalement changé. Toujours présents, le sexe et la drogue sont une manière de jouer sur les états de conscience, de jouer sur le corps, de rapporter au corps des stratégies narratives qui sont tout à fait défendables pour le projet dans sa globalité. De plus, notre société moderne est obsédée par la sexualité. Ma fille de huit ans me parle de ses amies d’école qui se maquillent depuis qu’elles ont six ans. Qu’est-ce que c’est? C’est comme un rejet de soi. C’est ridicule. Si, je suis assez critique, je ne suis pas quelqu’un qui estime trans-

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capable, il m’écœure » ou encore: « Ce personnage, je l’aime beaucoup », alors que d’autres me diront le contraire. Ce qui est merveilleux c’est que chacun à ses personnages préférés. Pour moi, cela signifie qu’ils sont bien faits. Mais, on peut aussi voir le sous-texte, le rapport à la vie, toutes les différentes organisations structurales, tout le jeu d’architectonique qui font coïncider le contenu. Au niveau des temporalités par exemple, il y a plusieurs matières à analyse potentielle et cela découle d’abord du fait que j’écris pour moi. J’apprécie me faire raconter une bonne histoire, mais j’aime aussi aller trifouiller dans le texte et voir pourquoi c’est intéressant, pourquoi cela fonctionne. C’est mon côté « geek » et il faut s’accepter tel que l’on est.


Ramener tout au corps, à priori, la stratégie de base c’était ça. Si un écrivain a le désir d’être lu, il ne doit pas chercher à saisir nécessairement ses aînés, mais plutôt ceux qui peuvent poursuivre son

œuvre au-delà de sa vie d’écrivain. Je sais très bien que lorsque j’avais dix ans, voir une image pornographique était extrêmement complexe. Il fallait aller voir le grand-frère d’un tel qui allait acheter un magazine pornographique et qui nous le revendait le double du prix. C’était alors pratiquement impossible alors que maintenant les jeunes sont bombardés par d’images pornographiques en surfant sur internet, et ce, dès six, sept ou huit ans. Cette accessibilité dès le plus jeune âge génère chez les jeunes adultes un imaginaire qui est très différent des générations antérieures. Le rapport au corps et à la sexualité, d’un point de vue sociologique, a été nettement modifié. Toutefois, personne ne m’a dit avoir été choqué par cet aspect de mon livre. At-

tention, mon roman n’est pas érotique comme certains me l’ont reproché. Il y a des gens qui voulaient bander. C’est sûrement parce que c’est très à la mode : il y a tout plein de nuances. S.G. : Dernière petite question d’ordre matériel : écrivez-vous à la main ou à l’ordinateur ? J-S. D. : À l’ordinateur : mes dix doigts sont infiniment plus rapides que mon pouce et mon index. De plus, si j’écris à la main, je ne suis plus capable de me relire, j’ai perdu l’habitude. On travaille mieux et plus vite à l’ordinateur. J’écris beaucoup. La canicule des pauvres a connu quinze versions. Initialement, c’est mille pages que j’ai coupées. •

Profil Jean-Simon Desrochers, né en 1976 à Montréal, est un poète, écrivain et enseignant. Nommé professeur en juin dernier au département de littérature de langue française à l’Université de Montréal, il possède un parcours quelque peu atypique. N’ayant jamais obtenu de diplôme de fin d’études collégiales, il entra à l’université grâce à des lettres de motivation. Autodidacte, il commença à publier pendant ses études de baccalauréat et fonda en 2006 avec plusieurs amis la revue Dialogis. Auteur de plusieurs recueils de poèmes et romans à succès comme L’obéissance impure (2001), Par le seuil (2003), La canicule des pauvres (2005), Le sablier des solitudes (2011) ou encore Demain sera sans rêves (2013). Jean-Simon Desrochers travaille aujourd’hui sur plusieurs projets.

Résumé

Dix jours de chaleur intense, humide, crasseuse; vingt six personnes, vingt six histoires liées à cet immeuble minable baptisé le Galant. Une seule réalité, impitoyable, dure, vraie. La vie, sans mode d’emploi. A la fois récit d’actions et de trahisons intimes; thriller policier, récit pornographique, conte cynique et matérialiste; La canicule des pauvres présente un réalisme cru et sensible, parfaitement dénué de morale. Une réalité où l’humain n’est que l’infime détail d’une époque trop complexe, sur laquelle toute emprise semble impossible, voire pire, inutile. Voici un imposant premier roman foisonnant qui étonne, provoque et séduit. Une expérience de lecture comme il s’en présente rarement.

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Critique

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mettre une quelconque forme de vérité. Je prends et je deviens le canal de certaines synthèses, mais le texte produit autre chose par son apparition et par sa logique. C’est comme un certain sculpteur qui travaillait le marbre et qui disait : « On ne provoque pas le marbre, on écoute le marbre ». On va dans le sens de la ligne, des cassures potentielles. Donc, j’écoute beaucoup le marbre et ça donne cela. La sexualité a toujours été très présente dans la plupart de mes textes de fictions. Je dois être un obsédé (rire).

Pétronille : des mots et des bulles Étude Nothombienne d’une amitié singulière Par Karl-Anthony Pierre

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mélie Nothomb est de retour. Comme dans Antéchrista, cette vedette littéraire explore une fois de plus une relation complexe entre femmes. Mélangeant fiction et réalité, Pétronille peut autant charmer qu’agacer. Amélie Nothomb. Voilà un nom qui suscite une réaction spontanée chez les lecteurs. On aime ou on déteste. Née en Belgique en 1966, fille de diplomate, passionnée de culture japonaise, cette « superstar » de la littérature publie un livre par année. Elle maintient ce rythme depuis une vingtaine d’années, depuis la publication de L’hygiène de l’Assassin, son premier roman. Elle donne surtout dans l’autofiction. Son œuvre touche un peu à tout, on retrouve certains thèmes : le Japon, l’amour de la littérature et la complexité des relations humaines.

: lequel d’entre eux ferait book protagonistes. Pourtant, un(e) bon(ne) camarade de rien de tout ça n’est très noubeuverie ? veau pour celui qui a déjà lu Amélie Nothomb. Son choix tombe sur Pétronille. Une jeune femme En revanche, si le fond aux airs de garçon, lectrice manque de substance, la dévouée et qui plus est forme, elle, ne fait pas déromancière en herbe. Entre faut. Les répliques morces deux femmes que tout dantes fusent de toute part. oppose–origine,personnalité, Les dialogues sont crus et goûts - se développera une drôles, en général. Pétronille amitié invraisemblable et est franche, impulsive et un compliquée. Cette relation peu névrosée. Le portrait de durera quelques années et son milieu d’origine semble se terminera de façon plutôt caricatural (ce sont des ouabrupte… vriers aux convictions socialistes arrêtées), quoi que plutôt sympathique et même touchant par moment. « Ce récit peut sembler superficiel et redondant malgré sa brièveté. »

Comme beaucoup de romans de Nothomb, on nage en pleine autofiction. L’intrigue est aussi mince que le livre lui-même. On ne sort pas vraiment de l’anecdote : voici les deux amies en voyage…Tiens, les voilà en train de se saouler. Ce singulier aspect de Puis, elles se disputent l’œuvre de Nothomb se avant de se réconcilier. Et ça trouve au cœur de son recommence. dernier roman, Pétronille. Une romancière à succès Les personnages vieillissent, nommée Amélie Nothomb sans évoluer vraiment. Ce accomplit son devoir de récit peut sembler superfivedette littéraire en sig- ciel et redondant malgré sa nant des dédicaces pour ses brièveté laissant au lecteur lecteurs. Elle les observe, les l’impression qu’il regarde une analyse tout en réfléchissant série de vidéos personnelles à une question importante publiées sur les pages Face-

par Amélie Nothomb, ce roman peut créer un plaisir passager. Il peut aussi amener un agacement et un léger mal de tête pour ceux qui apprécient moins le style de l’auteure. Les fidèles de Nothomb apprécieront surement, mais les autres devraient commencer par Hygiène de l’assassin ou Stupeurs et tremblements.

Le contraste entre les deux femmes, le choc des personnalités peut créer un certain intérêt chez le lecteur. De plus, les deux partagent un trait de caractère commun : l’amour de la littérature, les références et les citations occupent une bonne partie de leurs échanges verbaux. Pétronille est une romancière qui ne vit pas de sa plume ce quoi donne au lecteur l’occasion d’apprécier la différence entre la carrière d’une vedette littéraire comme Amélie Nothomb et la majorité des auteurs anoCatégorie : Romans Français nymes. Somme toute, c’est une œuvre inoffensive, légère, drôle et rythmée. Comme le champagne, nectar tant prisé

Auteur : Amélie Nothomb Titre : Pétronille Date de parution : septembre 2014 Éditeur : ALBIN-MICHEL Pages : 160

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Un roman explosif

Par Sylvie Garcia

Par Laetitia Maldonado

Haruki Murakami explore la ligne de faille entre humanité et atrocité

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é à Kyoto en 1949, cet auteur est une figure de proue de la littérature japonaise. Ses romans lui vaudront d’être favori à quelques reprises pour le Nobel de littérature. Underground, dont la traduction française a été publiée aux Éditions Belfond en 2013, est son premier essai.

tion à peine audible, chuchotée. Comment est-ce que ça a bien pu nous arriver? » La question hante Haruki Murakami. Quelles failles du système et de l’âme humaine peuvent permettre qu’une telle chose se produise ? Des 5 500 blessés et 12 morts; les autorités n’ont recensé que 700 noms. Que des noms, sans la moindre coordonnée. En 1996, aidé de 2 assistants, l’auteur réussit à identifier 140 victimes, dont 62 accepteront d’être interviewés.

Par un beau matin de printemps, la fourmilière s’active. En rangs serrés, les usagers empruntent les voies qui les mènent au labeur quotidien. Dans un ordre tacite, ils s’entassent et progressent dans les sou- « Cet essai captivant vous hantera longtemps. » terrains. Dans ce parcours immuable, le chaos surgira des pointes acérées de parapluies. Les témoignages sont recueillis selon un protocole Le 20 mars 1995, en pleine très strict de non-intervention. heure de pointe, cinq Ce procédé aurait pu produire adeptes de la secte Aum, un livre désincarné, une suite un mouvement religieux de récits sans âme tel un extrémiste, provoquent procès-verbal judiciaire. Il mort et désolation dans n’en est rien. Au contraire, autant de rames du métro de ce manque d’intention sousTokyo. De leurs parapluies- jacente, cette absence de baïonnettes, les illuminés direction leur insufflent une libèrent les émanations force et une charge émotive toxiques de poches de gaz décuplées. sarin. À l’inverse de la couverture médiatique — dans laquelle Dans le courrier des lecteurs les méchants sont nettement d’un magazine, une dame identifiables et le bon peuple exprime son désarroi avec sans visage — l’essai fait toute la retenue japonaise, ressortir l’individualité de comme « […] une récrimina- chacun. L’auteur refuse cette

vec ce premier roman devenu bestseller international, Jonas Jonasson démontre son talent de conteur. Paru en 2011, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire plonge le lecteur dans une réécriture du XXème siècle vu à travers la vie d’un centenaire candide : Allan Karlsson.

En 1997, l’auteur effectue une série d’articles intitulée PostUnderground. Cette fois, il interviewera des membres de la secte Aum responsables de l’attentat. Ces rubriques sont ajoutées à la nouvelle édition d’Underground. L’exercice est fascinant. Si pour les victimes, Murakami se gardait d’intervenir, pour les bourreaux il ne s’en prive pas.

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d’énergie et un grain de folie ?

Amateur de pétards et autres matières explosives depuis son enfance, le vieux garnement deviendra, malgré lui, un acteur déterminant dans les grands évènements de son siècle. Son insouciance et ses talents d’artificier vont le mener aux côtés de figures célèbres, telles que Staline, Franco, Mao, Truman et bien d’autres qu’il fréquente pour Tout commence sur un coup ses intérêts personnels et non de tête ; une heure avant la par conviction politique. célèbrationdesonanniversaire, le jeune centenaire fuit sa En effet, Allan Karlson le propre fête en passant par la dit et le répète, la politique fenêtre de sa chambre. Muni l’ennuie. Quand celle-ci de ses charentaises, le vieil devient trop exigeante, trop homme tente une dernière sérieuse, qu’elle s’impose au escapade loin de sa maison de détriment des petits plaisirs retraite. Pourquoi s’enfermer de la vie, l’homme prend entre quatre murs quand, à 100 ses cliques et ses claques ans, on possède encore un peu pour aller boire ailleurs. Sa

Tatsuo éprouve le besoin intrinsèque de noter chronologiquement les progrès de sa sœur afin de mettre un semblant d’ordre dans le chaos. Ce jeune homme dont la sœur souffre de très graves séquelles confie : « Dans mon carnet, j’ai noté que ses yeux avaient bougé le 24 mars ». Il ajoute : « Le 23 juillet, elle a prononcé son premier mot. Elle s’est écriée : Maman! »

Un ouvrage exceptionnel, merveilleusement bien écrit et troublant de simplicité, qui traite pourtant d’un sujet, ô combien, complexe! Cet essai captivant, qui scrute les dérives individuelles et collectives de l’âme humaine, vous hantera longtemps après avoir tourné la dernière page.

Jonas Jonasson réinvente l’histoire du XXème siècle

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simplification qui consiste à rejeter tous les torts sur la secte Aum, et, surtout, que ses victimes sombrent dans l’oubli.

Catégorie : Romans Étrangers Auteur : Haruki Murakami Titre : Underground Date de parution : 2013 Éditeur : Belfond Sujet : litterature asiatique

Critique

Critique

Dossier

Comprendre l’incompréhensible

Catégorie : Romans Étrangers Auteur : Jonas Jonasson Titre : Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire Date de parution : avril 2012 Éditeur : POCKET Collection : pocket Sujet : litterature scandinave

philosophie repose sur le fatalisme élémentaire de sa mère : « Les choses sont ce qu’elles sont et seront ce qu’elles seront. » Cette sagesse, bien que naïve, donneaupersonnageprincipal toute sa fougue et accroît la sympathie du lecteur pour ce vieillard intrépide débordant de contradictions. Tout au long du roman, Jonas Jonasson transporte le lecteur dans une fresque historique savamment dosée d’absurde et d’humour noir. Journaliste de formation, l’auteur d’origine suédoise, manie avec habileté le récit où l’on voit se rencontrer une multitude de personnages secondaires avec des rétrospectives sur la vie du héros depuis sa naissance, en 1905.

Catégorie : Romans Français Auteur : Edouard Louis Titre : En finir avec Eddy Bellegueule Date de parution : mars 2014 Éditeur : SEUIL Collection : cadre rouge Sujet : litterature francaise

Véritable phénomène littéraire vendu à 6 millions d’exemplaires dans le monde, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire est adapté au cinéma par le réalisateur Suédois, Felix Herngren. Sorti en salle à l’hiver 2014, le film reflète bien l’originalité et la dérision du roman, mais manque de subtilité dans l’enchaînement des situations loufoques. Les explosions successives sont présentées davantage comme de mauvaises plaisanteries plutôt que de simples maladresses, et atténuent tout le charme que l’on peut trouver au personnage. Heureusement, la performance des acteurs, et particulièrement celle de Robert Gustafsson dans le rôle d’Allan Karlson, sauve le film.

Catégorie : Romans Français Auteur : Edouard Louis Titre : En finir avec Eddy Bellegueule Date de parution : mars 2014 Éditeur : SEUIL Collection : cadre rouge Sujet : litterature francaise

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Vivre en dépit des parhélies

Par Marie Scultore

Par Sylvie Garcia

Un récit en trompe-l’œil de Marie-Ève Trudel Vibert

Tatiana De Rosnay entre amour et trahison

S

on carnet rouge est enfin sorti, pour le plus grand bonheur de ses fans. Une fois de plus, Tatiana De Rosnay excelle dans l’art de nous raconter des histoires. Inclassable par les magazines littéraires, Tatiana De Rosnay est une femme décomplexée. Fille du scientifique Joël De Rosnay et d’une aristocrate anglaise, à l’adolescence Tatiana souffre d’anorexie et manque de confiance en elle. Il faut qu’elle attende l’arrivée de ses 40 ans et de son mari pour enfin pouvoir faire découvrir au

monde son vrai visage. Peu après la naissance de ses deux enfants, elle publie alors le livre qui la rend célèbre, Elle s’appelait Sarah.

Etonnamment, dans ce recueil de nouvelles, les histoires de femmes volages se multiplient, bousculant les clichés sur l’infidélité. Victime ou trompeur, maîtresse ou amant, Dans Son carnet rouge, Ta- mari ou femme, le lecteur détiana De Rosnay transporte couvre peu à peu les secrets ses lecteurs dans un univers d’un vice tabou, l’adultère, la qui intrigue et qui choque, tromperie et la trahison. l’adultère. La romancière s’inspire ici de son ancien Comment ne pas résister ? Nos amant, un Don Juan collec- yeux peuvent se faufiler sous tionnant les conquêtes. C’est les draps de couples machiade cette liaison tumultueuse véliques, bouillants de sexuque naîtra ce récit. Cette his- alité, mais malades d’amour. toire la marque et elle com- Le désir se mêle au regret, à mence alors à mettre sur pa- la douleur, à la passion. Sans pier cette aventure. aucun doute les curieux aim-

eront tout savoir, mais le secret de l’écriture De Rosnay réside là, dans l’interprétation. Car, le lecteur a peur, peur d’être trompé, ou peut-être de se reconnaître dans ces aventures rocambolesques. En effet, les éléments réalistes dont sont truffés les nouvelles permettent de situer l’action dans une réalité qui plait. Les personnages ne cachent pas leur goût prononcé pour le sexe et la débauche. D’ailleurs, les phrases sont crues, les pensées grossières, mais jamais obscènes.

Edouard Louis alias Eddy Bellegueule Pour en finir avec l’enfer

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Par Salomé Georgiev

oman poignant porteur d’un passé lourd et traumatisant, En finir avec Eddy Bellegueule retrace l’enfance d’un jeune garçon enfermé dans son petit village du nord de la France. Entre autobiographie et étude sociologique, l’auteur nous ouvre les portes d’une enfance difficile marquée par d’incessantes remises en question. Édouard Louis, anciennement connu sous le nom d’Eddy Bellegueule, signe, ici, sont tout premier roman à l’âge de 21 ans. Petit bijou littéraire, l’auteur se livre entièrement à son public afin d’y racon-

ter ses efforts pour accepter une homosexualité refoulée et oublier les nombreuses intimidations dont il fut victime dans sa jeunesse. Le personnage d’Eddy Bellegueule est issu d’une famille pauvre de quatre enfants dont le père se retrouve au chômage après un accident de travail à l’usine et d’une mère qui prend soin des personnes âgées du village en veillant à leur hygiène quotidienne. Petit garçon incompris et mal dans sa peau, il ne rêve que d’une chose : échapper à son milieu social défavorisé

Critique

Critique

Dans les draps des autres

et à la bêtise de sa famille. C’est en fuyant son lieu de naissance et en changeant d’identité qu’Édouard Louis crée une rupture forte avec ses origines. L’auteur nous livre ainsi un témoignage émouvant sur un passé qui malheureusement, s’applique à plusieurs enfants. Bien plus qu’un simple roman, l’auteurnousdépeintuneréalité bouleversante. L’inégalité entre les hommes et les femmes, le manque d’éducation et la mauvaise volonté sont mises en évidence par de nombreux procédés stylistiques. En finir avec Eddy Bellegueule dé-

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nonce les injustices dont il fut victime. Cependant, l’auteur, sans cherchér à régler des comptes ou même à condamner ce passé douleureux et marquant d’incompréhension, souhaite plutôt offrir, par le biais d’un récit de vie, une description générale de son village de Picardie pour y mettre en évidence les rites sociaux. “La fuite était la seule possibilité qui s’offrait à moi, la seule à laquelle j’étais réduit.” Dès les premières lignes du roman, nous savons d’ores et déjà que, marqués par cette histoire pleine d’émotions, nous n’en sortirons pas indemnes.

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a fille de Coin-duBanc, paru en 2014, est le premier roman de cette auteure. Lors du Salon du livre de Montréal, l’Alliance québécoise des éditeurs indépendants (AQÉI) lui a décerné le premier prix dans le cadre des Prix d’excellence 2014. Marie-Ève Trudel Vibert, intervenante dans un Carrefour jeunesseemploi en Gaspésie, nous propose un récit empreint d’une maturité et d’une lucidité peu commune. Sous la forme d’un journal, elle nous livre le parcours d’une jeune mère en proie à ses contradictions. À 20 ans, Marine apprend qu’elle est enceinte de jumelles. De cette grossesse, elle dira : « J’ai fabriqué des enfants sans savoir ce que je faisais ». Alors qu’elle est porteuse de vie, elle se débat avec des envies de mort. Marine vogue en eaux troubles. De son refuge, les marches du porche de sa maison face à la mer, elle affronte ses démons. Empêtrée dans ses états d’âme balayés par des

vents contraires, elle choisira de vivre sa vie pleinement. On suit l’héroïne jusqu’à l’aube de la quarantaine, alors que ses filles sont en âge de quitter le nid familial.

ongles s’emplissent de fins minéraux. Une algue trempée s’enroule autour de mes jambes. L’irrésistible Anglais me mange toute crue. Comme un sushi. »

Des phrases courtes et des images fortes qui transportent « Un premier roman des pulsions de vie et de mort très achevé » en perpétuel mouvement, comme la marée. Si le thème du suicide est omniprésent, Le style est moderne, l’espoir, comme un bateau percutant. « Demain, la porte dans la tempête, résiste et se de la maison serait verrouillée bat toutes voiles dehors. à double tour. J’ai décidé de m’occuper de mes enfants. Chaque chapitre est précédé D’envoyer Madeleine [sa d’un extrait de livre ou d’une mère] au tapis. Décidé que citation qui donne le ton et j’avais une tête dure. Un collabore à la réflexion de foutu caractère. C’était sans son personnage. Comme deviner que je ressemblerais premier extrait, un très beau à ma mère. » Les paysages texte de l’écrivain et poète gaspésiens servent de toile français Christian Bobin, de fond, alors que la mer, tiré de La folle allure. Belle tantôt calme, tantôt agitée, analogie avec un parhélie, ce rythme le récit. Si l’écriture phénomène optique, lié à celui est efficace, elle n’en est pas du halo solaire, consistant en moins dénuée de poésie. l’apparition de deux répliques « C’est la fin du monde tel de l’image du soleil. Un que je le connais. C’est le plongeon, dès les premières vide. Malgré l’orage qui nous pages, dans l’univers clairrince. Qui nous revitalise. obscur qui teinte le roman. Par-dessus. En dessous. Mes Sur la couverture, une œuvre

superbe de l’artiste-peintre Gilles Côté. Marie-Ève Trudel Vibert a créé sa propre maison Les Éditions 3 sista. Comme les éditeurs indépendants peinent à caser leurs livres, il vous faudra peut-être le commander à votre libraire. N’hésitez pas, car il s’agit d’un premier roman très achevé qui donne envie d’en lire d’autres, plusieurs autres.

Résumé Marine Harbour vit l’arrivée de la quarantaine. Faire le bilan de sa vie, c’est relater les 20 dernières années à la fois vides de temps et pleines d’éternité. Soit depuis l’accouchement des jumelles nées le 10 septembre 1983, à Gaspé. Devenue mère avant l’âge adulte, Marine éduque ses filles avec la connaissance qu’elle a d’elle-même et du monde. Avec Hubert, son amoureux sur le mode longue distance. Avec Madeleine, sa mère, qui se mêle toujours de ses affaires. Avec sa meilleure amie, Catherine, qui habite à Montréal. Marine vit dans l’attente du voyage qu’elle fera pour souligner ses 40 ans. Elle est loin de s’imaginer qu’à force de résister, on tombe en résistance. Ses enfants la mettent en échec. Son conjoint, en état de manque perpétuel. Sa mère, en rupture familiale. La fille de Coin-du-Banc prouve que la mort et la renaissance se partagent souvent le même lit.

Titre : La fille de Coin-du-Banc Auteure : Marie-Ève Trudel Vibert Genre: roman actuel Pages : 176 Éditeurs : Les Éditions 3 sista Date de publication : 3 mai 2014

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Gemma Bovery : Flaubert revu à la mode anglaise

Le destin de deux adolescents

Humour noir et femme fatale

Par Florence Goka

Par Perrine Louati

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riginaire d’Indianapolis, John Green a grandi en Floride avant d’étudier en Alabama. En 2007, celui-ci créé avec son frère, Hank, le blog nommé « Vlogbrothers », une chaîne Youtube. En plus de sa carrière de bloggeur, John Green est reconnu pour ses romans de fiction pour jeunes. Son bestseller Nos étoiles contraires paru en avril 2013 aux éditions Nathan Fernand est adapté sur grand écran par le réalisateur Josh Boone, lequel adaptera, en 2016, Le Fléau de Stephen King.

Waters. Les deux adolescents sont tombés amoureux lors d’une réunion d’entraide pour les malades du cancer. Hazel, atteinte du cancer des poumons, est en phase terminale. Elle est maintenue en vie pour une durée indéterminée grâce à des médicaments expérimentaux. Pour Augustus, le mal, du nom d’ostéosarcome, s’attaque à ses os. Ainsi, cette rencontre inhabituelle les conduit à bâtir une relation qui l’est tout autant.

Si on visionne le film avant de lire le livre, on a l’impression dans les premiers chapitres qu’il s’agit du script intégral du film. Toutefois, en lisant les Le film Nos étoiles contrai- quelques répliques enfantines res raconte l’histoire d’amour présentes dans le roman, on répeu commune entre Hazel alise que ce récit est davantage Grace Lancaster et Augustus destiné aux adolescents. En

revanche, cet aspect est moins présent dans le long métrage. Par ailleurs, l’adaptation cinématographique nous permet une vision plus large de l’histoire alors que dans le roman cette dernière est narrée par Hazel, ce qui laisse moins de place à l’imagination du lecteur. Le sujet étant à la fois dramatique et touchant, on peut apprécier la délicatesse avec laquelle le roman, comme dans l’adaptation cinématographique, aborde la réalité des enfants malades. Cette délicatesse nous permet de nous attacher aux personnages pour ceux qu’ils sont sans sombrer dans la pitié ni la lourdeur. L’adaptation de Boone nous fait vivre une expérience unique dans l’univers

des enfants malades nous faisant voir et comprendre les obstacles que ces jeunes affrontent quotidiennement. Il nous expose également la belle relation d’amour et de confiance qui se crée entre deux adolescents très différents, mais avec un point en commun : la lutte quotidienne contre la maladie ravageuse qu’est le cancer. Ce drame romantique nous montre la vie sous un autre angle. Si le sujet est délicat, le traitement avec une touche de comédie allège l’histoire qui aurait pu, sans cela, être insoutenable. Somme toute, ce long métrage est modulé d’un savant équilibre entre la tristesse, l’humour, la tendresse et l’amour.

Résumé du roman Hazel, 16 ans, est atteinte d’un cancer. Son dernier traitement semble avoir arrêté l’évolution de la maladie, mais elle se sait condamnée. Bien qu’elle s’y ennuie passablement, elle intègre un groupe de soutien, fréquenté par d’autres jeunes malades. C’est là qu’elle rencontre Augustus, un garçon en rémission, qui partage son humour et son goût de la littérature. Entre les deux adolescents, l’attirance est immédiate. Et malgré les réticences d’Hazel, qui a peur de s’impliquer dans une relation dont le temps est compté, leur histoire d’amour commence. les entraînant vite dans un projet un peu fou, ambitieux, drôle et surtout plein de vie.

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Titre : Nos étoiles contraires Auteur : John Green Éditeur : NATHAN FERNAND Date de parution : mai 2014 Sujet : adolescents-fiction Catégorie : Lectures Avancées

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ibrement adapté du célèbre roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, le film français Gemma Bovery est signé Anne Fontaine. Elle s’est largement inspirée du roman graphique de Posy Simmonds, illustratrice renommée qui collabore au journal anglais The Guardian et qui est également l’auteure de Tamara Drewe, adapté au cinéma par Stephen Frears en 2010. Dans ce film, tout comme dans Gemma Bovery, le rôle-titre est interprété par la comédienne Gemma Arterton La réalisatrice Anne Fontaine, connue entre autres pour son film Nathalie, ou encore Coco avant Chanel, met souvent en scène des personnages féminins complexes et torturés. Utilisant à la fois une distribution française et anglaise, la réalisatrice adoptera l’angle de la bande dessinée pour le traitement de Gemma Bovary. Une jeune femme anglaise, Gemma, et son mari Charles Bovery, fatigués de leur quotidien londonien, décident de partir à l’aventure en Normandie. Si tout paraît idéal au départ, Gemma se rend vite compte qu’une vie paisible sans stimulation ne lui convient pas. Tout change lorsqu’elle rencontre un jeune

français, Hervé, censé réviser son droit, qui lui fait la cour. L’histoire est racontée de façon subjective par la voix hors champ de Martin, le boulanger qui, dès l’arrivée du couple, épie les faits et gestes de la jeune femme. Si l’œuvre de Flaubert est plutôt tragique, cette adaptation mélange la comédie et le drame. L’aspect comique est porté grâce à l’interprétation de Fabrice Luchini qui incarne Martin, le voisin boulanger du couple anglais. Celuici est obnubilé par la jeune Gemma, par son attitude et sa beauté. Il voit tout de suite en elle la Madame Bovary de Flaubert, c’est-à-dire une femme malheureuse cherchant à exister tant bien que mal. Gemma Bovery est campée par l’actrice Gemma Arterton, ex-James Bond Girl, reconnue non seulement pour ses talents d’actrice, mais aussi pour sa grande beauté. On peut comprendre la fascination qu’elle exerce sur le personnage de Luchini. L’amalgame du regard, de la beauté et du petit accent anglais de l’héroïne sont les ingrédients qui poussent le jeune Hervé à vouloir la conquérir coûte que coûte.

par son scénario original et l’interprétation de certains comédiens. Entre les mimiques et les insultes toujours bien lancées par Luchini et le parfait archétype de la femme du 21e siècle, cette « je suis végétalienne, accro au sport et j’ai toujours raison » extrêmement insupportable, interprété par Elza Zylberstein. Le film propose donc des personnages hauts en couleur qui font cependant de l’ombre à d’autres comédiens, comme à l’interprète du mari de Gemma, Charles. Quant à l’amant de Gemma, le petit parisien bourgeois Hervé de Bressigny, qui semble être une caricature de Nicolas Sarkozy, il est assez antipathique rendant presque impossible toute forme d’empathie à son égard.

Ce que la réalisatrice maîtrise particulièrement ce sont les jeux de regard que Martin échange avec les autres personnages, spécialement avec la jeune Gemma. Cette méthode est à double tranchant. Si d’un côté elle permet de rendre resplendissante l’actrice principale, comme la voit le boulanger; de l’autre, il nous est difficile de nous faire notre propre opinion au sujet de cette femme. C’est comme si la réalisatrice nous forçait à aimer Gemma à travers les yeux de Martin, malgré le fait Si la réalisation est assez sim- qu’elle commette l’adultère, ple, même parfois ennuyante, qu’elle est capricieuse, etc. le film est clairement porté Néanmoins, c’est grâce aux

Cinéma

Cinéma

Une histoire d’amour fragile

rebondissements du scénario que l’on comprend le caractère particulier et, malgré tout, attachant de Gemma. Dans cette adaptation, on perçoit toute la finesse de l’humour anglais trop souvent incompris des Français. Le sort, pourtant dramatique, de Gemma est présenté avec une certaine légèreté. Le climat froid et pluvieux, commun à la région de la Normandie et à l’Angleterre, contribue à donner cette touche british à l’image. Gemma Bovery est un film français, léger, ponctué de pointes d’humour noir à l’anglaise, parfois cruelles, qui lui confèrent son originalité.

Titre : Gemma Bovary Auteur : Fontaine Anne Éditeur : METROPOLE FILMS Date de parution : mars 2015 Catégorie : Comédie

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Quand l’homme s’éprend de la bête

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Par Louise Mercure

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Par Christine Turgeon es 9, 10 et 11 octobre, Premier Acte présentait GrosCâlin ou conférence sur la solitude des pythons dans les grandes villes. La pièce, adaptée du roman Gros-Câlin de Romain Gary, alias Émile Ajar, est une création de Pascal Contamine. Auteur prolifique fasciné par l’artdudialogue,RomainGary a vainement tenté d’écrire pour le théâtre. Paradoxalement, c’est l’adaptation de son roman Gros-Câlin par l’acteur Pascal Contamine qui lui vaut aujourd’hui une certaine reconnaissance sur la scène québécoise. Qui a apprécié le roman retrouve avec plaisir le personnage de Michel Cousin, trentenaire esseulé habitant la capitale française, incarné par Pascal Contamine. Cousin a ramené d’un voyage organisé en Afrique un python de deux mètres vingt auquel il voue une affection sans bornes. Le reptile ayant l’habitude de s’enrouler autour de lui, le serrant comme seuls les serpents savent le

faire, Cousin lui a donné le nom affectueux de Gros-Câlin. Cependant, la présence de l’animal dans son petit appartement fait beaucoup parler ses collègues, qui se moquent de lui, et Cousin se demande si mademoiselle Dreyfus, de qui il est secrètement amoureux, accepterait d’habiter avec un serpent. Puis se pose la question de la nourriture « vivante », à laquelle il s’attache sans pouvoir la donner à Gros-Câlin, telle la souris Blondine. L’adaptation est réussie. Elle restitue l’essentiel du roman, du début jusqu’à la fin, condensant par-ci par-là, mais ne perdant rien de l’esprit garyesque. La forme de la conférence, par ailleurs, a permis à Contamine d’adapter le livre pour le théâtre. Dans le roman, Cousin rédige un traité dans lequel il décrit toutes ses expériences relatives à son python. C’est donc un long monologue auquel il se livre dans une langue à la syntaxe joliment déconstruite, et que reprend très bien la pièce. On y reconnaît avec plaisir des expressions récurrentes chez

Autobio

Romain Gary remplit ses promesses

Crédit photos : Carl Perreault.

Théâtre

Le théâtre en l’honneur de Gary

Gary (« démographique », « dignité humaine ») ainsi que des phrases du roman (« Les pythons en captivité se nourrissent uniquement de proies vivantes. Des souris, des cochons d’Inde, ou même un petit lapin de temps en temps, ça fait du bien. »). « Le reptile ayant l’habitude de s’enrouler autour de lui, le serrant comme seuls les serpents savent le faire, Cousin lui a donné le nom affectueux de Gros-Câlin. » Le décor est sobre, comme le personnage. Le mur du fond, recouvert de schémas, suggère le lieu de travail du statisticien, seul parmi des nombres tous plus grands

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que le « un » qu’il incarne. Sur ce mur (par-dessus les schémas) sont projetées des images brouillonnes que Cousin adessinées pour illustrer sa conférence : un python, un cochon d’Inde, etc., ce qui ajoute du dynamisme à ce décor statique tout en montrant le caractère naïf du personnage. L’ascenseur que prend Cousin au travail est aussi suggéré par projection. On monte avec lui les étages croqués d’un trait maladroit, le suivant dans les aventures de l’être qui, finalement, ne souhaite qu’être aimé. La pièce, fidèle au roman, se termine d’étrange manière. La foule applaudit. Encore et encore. Debout, les gens offrent une dernière vague d’applaudissements. On quitte la salle, l’air songeur ou le sourire aux lèvres.

omain Gary aurait eu 100 ans le 8 mai 2014. Cet anniversaire est l’occasion de découvrir La promesse de l’aube, un roman captivant inspiré de la vie de l’auteur. Écris au « Je », ce récit est bâti presqu’essentiellement sur ses liens avec sa mère.

la détermination de la mère ; elle calcule, elle cherche, elle combine. « Pendant que je procédais ainsi, côté cour, à mes premiers contacts avec l’art, côté jardin, ma mère se livrait à une prospection systématique pour tenter de découvrir en moi la pépite secrète de quelque talent caché. » (1)

onnat de Nice de ping-pong, en 1932. » (2)

Il est le seul romancier à avoir reçu le prix Goncourt à deux reprises dans sa vie ; la première fois avec Les racines du ciel en 1956 sous son nom habituel et la deuxième fois avec La vie devant soi en 1975 sous pseudonyme, « Émile Ajar ». En plus de sa carrière d’écrivain, Romain Gary fait une carrière militaire pendant la guerre de 1940. Il est décoré devient diplomate en Afrique et en Amérique.

Entre temps, Romain écrit et dévore tous les livres qui lui tombent sous la main en plus de ceux recommandés par sa mère. Toute son éducation s’appuie sur le projet d’aller vivre en France, pays de prestige pour madame Gary. Il étudie donc la langue française et découvre de grands auteurs. Mère-fils déménagent à plusieurs reprises dans différentes villes et différents pays pour enfin atteindre leur Graal : la France.

Malgré les tempêtes provoquées par sa mère, ce livre est consacré à l’amour maternel. Si l’on retrouve bien des confidences, des anecdotes et des convictions, l’une d’entre elles sera le fil d’Ariane de ce texte : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » (4)

La promesse de l’aube accompagne pas à pas le lecteur vers chacun des apprentissages orchestrés par sa mère ambitieuse d’une carrière prestigieuse pour son fils unique. Elle lui promet le grand avenir, la belle vie. Pour combler les attentes de cette mère monoparentale qui consacre sa vie à son enfant, Romain Gary s’inscrit à des cours de ballet et de violon. Ses professeurs constatent qu’il n’a de talent ni en danse, ni en musique. Mais rien n’arrête

La promesse de l’écrivain à ses lecteurs Gary nous raconte sa vie en l’abordant du côté de sa influence centrale, celle de sa mère, une femme forte, excessive, aimante et belle. Elle le mettra souvent dans l’embarras, mais Gary s’en sort grâce à l’humour : « Les allées du marché de la Buffa devaient retentir de l’écho de mes prouesses. Elle me connaissait, après tout. Elle savait bien que c’était moi qui avais gagné le champi-

Ses descriptions sont incontournables quand il décrit celui qui désire séduire sa maman : « L’Arménien, les sourcils levés, son front illimité, libre de tout obstacle chevelu, plissé de mille rides de l’étonnement […] » (3)

(1) Romain Gary, La promesse de l’aube, France, Gallimard, 2014(1960) p.112. (2) Idem, p.411. (3) Idem, p.173 (4) Idem, p.43

« Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »

En somme, lire La promesse de l’aube c’est mieux connaître son œuvre, c’est aussi connaître à fond l’homme qui s’est battu toute sa vie contre « la connerie humaine ». Depuis son enfance, l’auteur a désiré vaincre la méchanceté, rendre la justice aux hommes et triompher de la bêtise humaine, un rêve de jeunesse que nous avons, peut-être, tous fait.

Catégorie : Roman français Auteur : Romain Gary Titre : La Promesse de l’aube Date de parution : Semptembre 1980 Éditeur : GALLIMARD Collection : Folio Sujet : litterature francaise

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Ou l’enfance oubliée Par Salomé Georgiev

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ouvent considéré comme une simple histoire pour enfant, Le petit prince de Saint-Exupéry a marqué notre jeunesse à tous. Qui ne se souvient du célèbrissime : « Dessine-moi un mouton » ; du renard apprivoisé ou encore de la rose rouge, allégorie de la femme exigeante et cruelle? Personnage à l’apparence angélique, au teint pâle et aux cheveux blonds comme les blés, le Petit Prince soulève des questions existentielles concernant l’être humain. Conte pour enfants, récit mythique ou philosophique mêlant le réel à l’imaginaire, ce texte dévoile la question de notre origine. C’est au cours d’un voyage initiatique, digne d’une mini-épopée que ce roman, publié pour la première fois en 1943, aborde la condition humaine.

est à la recherche de valeurs collectives régulant le monde qui l’entoure. Ce voyage devrait lui permettre de donner un sens à sa vie, de s’enraciner et forger son identité L’histoire se passe dans le désert, terre inhabitée, qui invite par son silence à faire le vide. Terre neuve où règne la solitude, c’est le lieu de tous les défis. Au cœur de ce lieu aride, deux choix s’imposent : survivre ou mourir.

Le désert est un des seuls endroits sur la planète où l’Homme n’a pas encore imposé sa puissance et son pouvoir. C’est pourquoi, il permet un total retour sur soi, un nouveau départ, une réflexion qui ne sera influencée par personne. Ce n’est pas anodin si nos deux héros se rencontrent dans le Sahara : le premier aban« J’aurais aimé commencer cette histoire donné par la mécanique de son avion, le à la façon d’un conte de fées. J’aurais second cherchant son chemin. aimé dire “il était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus Lorsque Saint-Exupéry perd le contrôle grande que lui, et qui avait besoin d’un de son appareil, il perd automatiquement ami” ». Pourtant, malgré le souhait de une partie de sa puissance humaine. Il l’auteur, le récit commence autrement : se retrouve comme un oiseau sans ailes, le petit personnage, pur et subfaisant face à son destin. La force de lime, dénonce le développel’homme est peu de chose s’il ne sait pas ment d’un monde aux traits qui il est réellement. Cet accident aérien inhumains en soulevant des lui permet de réfléchir sur l’origine et le questions existentielles sur devenir de l’être humain. Qu’est-ce que l’origine. Cette œuvre est signifie être homme en dehors de la une réflexion grave et pescollectivité ? Face à lui-même, simiste sur l’avenir de la le narrateur s’interroge sur sa planète. Ainsi, nous repersonne grâce à l’aide du petrouvons le Petit Prince tit enfant. jeté dans un monde confus et incapable de réponde Il n’est donc pas étonnant que à ses questions fondale Petit Prince soit l’allégorie mentales. Héros de sa propre enfance mythique, le à lui, adulte, qui petit garçon remonte à la

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surface avec ses blessures enfouies au fond de l’être. En effet, ayant abandonné sa carrière d’artiste à la suite de moqueries de ses proches, Saint-Exupéry ravive son regret quant au manque d’ouverture d’esprit de ses semblables. C’est avec des personnages différents comme le mathématicien, le géographe, le souverain ou l’allumeur de réverbères, rencontrés successivement par le petit prince, que l’auteur montre à quel point la société catégorise les individus en négligeant leur vraie nature. En leur attribuant des rôles fixes tout en dénigrant certains métiers comme le travail artistique, les hommes sont transformés en machines industrielles au risque de briser la notion même de rêve. Égoïste et vaniteux, suivant naïvement des règles sans même savoir d’où elles viennent, l’Homme se jette seul dans la gueule du loup. Il calcule, il dirige le monde sans se soucier des conséquences. Le petit prince aborde donc ces grandes questions de la métaphysique et pose des interrogations fondamentales à l’existence : Qui sommes-nous? D’où venons-nous ? Qu’est-ce qui est apparu en premier? Quel est notre rôle sur la planète? Le personnage du Petit Prince arrive sur la Terre en guise de réponse à ces questions, tel le premier astéroïde apportant la vie sur notre planète. C’est pourquoi la nature possède une place primordiale dans le récit. C’est elle qui va nous permettre, entre autres, de comprendre d’où l’on vient et qui l’on est. Sur sa planète, le Petit Prince possède

deux volcans, l’un inactif, qu’il ramone régulièrement et l’autre encore actif, relié au noyau de la Terre, à ses entrailles. Le volcan inopérant est isolé du noyau de la planète et, par conséquent, de son origine. Tout comme l’homme, ce volcan coupé de son centre vital ne produit plus de chaleur. De même, l’eau tient une place primordiale dans l’œuvre. Elle est la source de vie première. Dès le début de l’histoire, il est précisé que les jours du narrateur sont comptés, car il n’a de l’eau que pour huit jours. Après une certaine progression dans le conte, le narrateur et le Petit Prince trouvent miraculeusement un puits en plein désert. Les deux amis pourront assouvir leur soif et continuer leur parcours. Source de vie, le puits est symbole d’abondance. Dans de nombreuses civilisations, il est considéré comme une voie d’accès au monde souterrain abritant des forces mystérieuses. Par conséquent, son caractère sacré se résume dans une synthèse des trois ordres cosmiques : le ciel, la terre et l’enfer, auxquels s’ajoutent trois éléments qui sont l’eau, la terre et l’air. Le puits représente une voie vitale de communication permettant d’appréhender la connaissance du monde et la connaissance de soi. C’est la porte séparant deux mondes qui s’opposent et se complètent soit le matériel et le spirituel, le réel et le rêve, l’humain et le divin. Autre symbole important illustré dans Le Petit Prince, c’est le baobab qui représente l’arbre de la sagesse en Afrique. Il symbolise la longévité et la paix.

Ainsi, c’est avec ces rencontres que le Petit Prince va, au cours de son voyage, se forger sa propre identité. Il comprend que les hommes ne sont pas définis par ce qu’ils sont naturellement, mais par le rôle qu’ils jouent au sein de la société. Avocat, médecin, géographe, astronome ou souverain, comme on l’a dit, sont définis par leur statut social et la fonction qu’ils exercent plutôt que pour leur personnalité qui les rend unique en tant qu’homme. L’auteur commente cette situation avec une certaine ironie : « J’ai donc dû choisir un autre métier et j’ai appris à piloter des avions. J’ai volé un peu partout dans le monde. Et la géographie, c’est exact, m’a beaucoup servi. Je savais reconnaître, du premier coup d’œil, la Chine de l’Arizona. C’est très utile si l’on s’est égaré pendant la nuit. »

Dans son récit, Saint-Exupéry insère des dessins à l’aquarelle représentant le visage angélique du petit prince, tel un ange biblique dont on ignore les origines. Après avoir compris son rôle sur la Terre, Saint-Exupéry revient à sa première passion, à savoir le dessin, et le petit prince, lui, retourne sur sa planète auprès de sa rose chérie.

Ouvrage accessible à tous, Le Petit Prince s’inscrit dans la lignée des récits fondateurs permettant à ses lecteurs de trouver des réponses aux questions existentielles qui les préoccupent. •

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Classique

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Le voyage initiatique du petit prince


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ix mois après son admission à l’Académie française, Dany Laferrière offrit une soirée pleine de charme au public venu le rencontrer à la Tohu. Cet événement organisé en collaboration avec la Maison d’Haïti fut l’occasion pour l’écrivain québécohaïtien de partager avec ses lecteurs sa passion des mots autour d’une discussion menée par l’animateur Michel Désautels. MICHEL DÉSAUTELS (sur un ton amusé) : Qu’est-ce qu’on dit à un académicien : Sir, Excel- Dany Laferrière offre une séance de dédicace au public venu le rencontrer. lence, Mon Seigneur ? DANY LAFERRIÈRE : Vous voulez savoir ce qu’on dit vraiment ? Et bien, on dit Maître, tout simplement ! Des rires résonnent dans la salle.

commencé à rêver de quelque chose de plus grand que soi, y compris de l’avenir. Moi, tout ce dont je pouvais rêver avec mes amis, c’était de jouer au football l’après-midi.

Puis, un jour, j’ai compris M. D : Quand on est en- pourquoi je ne rêvais pas, je fant à Petit-Goâve, de quoi n’étais jamais seul. Toujours rêve-t-on ? au cœur de la ville entouré de choses d’une grande beauté : D. L : Je ne me souviens pas la mer turquoise des Carad’avoir rêvé durant mon en- ïbes, les montagnes et un fance. En revanche, je me sou- ciel étoilé, comme celui-ci. viens de l’avoir vraiment vécu. (Il lève la tête et regarde le Je prenais le temps de regarder plafond de la salle avec ses les petites choses d’ailleurs : petites lumières éparpillées. les fourmis, les insectes, les La comparaison fait éclater libellules. Je me demande de rire certains spectateurs même à quel moment on a dans la salle.)

M. D : Vous avez aussi toujours été entouré de femmes…

cercle de feu empêchant le mal de pénétrer.

M. D : Qui de toute ces D. L : Oui. Je vivais avec femmes vous a mis, pour ma mère, ma grand-mère, la première fois, un livre mes tantes. Mon grand-père entre les mains ou l’idée du était présent aussi, mais il livre dans la tête ? était un peu en dehors du coup. Lui, il rêvait d’avoir D. L (après quelques secdes garçons qui voyageraient ondes de réflexion) : Je la nuit pour aller chercher me souviens avoir discuté le café. Il était exportateur. de lecture avec ma grandIl voulait des garçons, il a mère, la première fois que eu cinq filles. Ma grand- j’ai eu l’impression de voir mère disait qu’elles étaient quelqu’un en train de lire, des princesses ; lui disait c’était mon grand-père. qu’elles étaient des folles. C’était un matin très tôt, je Je pense qu’elles étaient de suis entré dans sa chambre folles princesses. Elles m’ont et je l’ai vu, tout seul, penentouré d’amour comme un ché sur une table en train de

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marmonner. Je pensais qu’il faisait sa prière ; il était en train de lire. Ce fut pour moi une découverte très mystérieuse, car le jour n’était pas encore levé et je voyais quelqu’un seul en train de se parler…de lire. Avec le temps, j’ai appris que la lecture est une chose magique, car ce n’est pas normal de parler avec un mort. Pourtant c’est souvent cela lire. C’est parler avec un absent ou parler avec quelqu’un qui est mort depuis des siècles. Et plus étonnant encore, c’est que la personne qui est morte depuis des siècles nous parle et nous l’écoutons. On parle d’immortalité avec l’Académie française, mais je crois que la grande immortalité humaine, c’est le fait que dans nos bibliothèques, les morts savent parler. M. D : Quel est le premier livre qui vous a vraiment marqué ? D. L : C’est un livre de Kiplingqui,jecrois,s’appelle, Capitaines Courageux. Je me rappelle vaguement ce qu’il y avait dans ce livre ; je me suis toujours promis de le relire. Mais, ce dont je me souviens, c’est qu’il y avait une pêche de baleines ou de cachalots au large de…(il réfléchit un moment) peut-être bien au Canada…au large de TerreNeuve. Ce qui m’a marqué, c’est cette impression de sentir le varech et ce besoin de me réfugier sous mes draps pour me rassurer dès que la tempête montait pour

D.L (s’esclaffe) : Ah oui, les enfants ! Ils ont raison de croire à la magie. Je pense que tout écrivain doit avoir cette âme d’enfant. Plus jeune, ce qui me différenciait de ma sœur ou de mes cousins, c’était que, moi, lorsqu’un magicien sortait la colombe de sa manche, ça ne m’intéressait pas. Je trouvais cela normal qu’on puisse faire cela. Ce que je trouvais étonnant, c’est qu’on puisse le faire parce qu’il y avait un truc. C’est le truc que je trouvais magique. Et pour moi, c’est ça, l’écriture : c’est arriver avec des moyens artificiels à faire apparaître une fleur au bout de ses doigts. M. D : Ce n’est donc pas la Enchanté par la poésie de fin de l’histoire qui t’a in- l’auteur, le public applaudit. téressé, mais comment on peut faire entrer dans la tête M. D : Concernant la méd’un lecteur : un bateau, moire, entre la tentation des baleines, Terre-Neuve, d’autofiction à laquelle une jambe de bois… plusieurs succombent et un roman de littérature roD.L (encore bouleversé par manesques qui est, comme l’émotion) : Et surtout com- la tienne, très collée à ta vie ment moi, à Petit-Goâve, et qui est en même temps dans la petite chambre sur une invention, où se situe la le petit lit, je pus vivre une ligne de démarcation ? telle aventure. Je n’avais plus faim, je n’avais plus soif. Je D. L (sans hésitation) : C’est n’étais plus à Petit-Goâve, l’écriture, c’est l’écriture. Il y j’étais sur ce bateau-là. Com- a des choses qui nous arrivent ment quelqu’un avait-il réussi par vague dans la mémoire et à faire une magie pareille ? d’autres qu’il faut apprendre à traduire. On écrit une hisM.D : Est-ce que c’est pour toire quand brusquement il y cette raison que beau- a un mot qui s’installe sur la coup plus tard tu as décidé page et refuse de se déplacer d’écrire pour les enfants ? parce qu’il est beau. Par exPour essayer de leur donner emple : pourquoi ai-je mis ce moment de magie-là ? le mot jaune dans le livre de Vava ? (Un temps.) La robe, c’est une robe bleue, (ditéviter qu’elle m’emporte. J’étais complétement dans le livre. (Il se redresse sur son fauteuil pour mieux regarder le public.) Je sentais l’odeur de la mer et les vagues qui avançaient. J’entendais le capitaine ; j’étais petit moussaillon sur le bateau. J’entendais aussi quelqu’un avec une jambe de bois. Peut-être suis-je en train de mélanger avec L’Île aux trésors de Stevenson, mais dans mon souvenir, cette nuitlà, était terrible. C’est avec ce livre que j’ai fait le premier geste d’écrivain en essayant de comprendre comment l’auteur avait fait.

il avec évidence), mais je n’aime pas le mot bleu, donc quand je pense bleu, j’écris jaune ! (Éclat de rire général dans la salle.) Il y a des mots qui sont plus beaux à l’écrit qu’à l’oral. Donc quand vous lisez jaune il faut penser bleu. C’est ça, l’écriture : écrire avec la chose la plus artificielle possible, les lettres de l’alphabet. M. D : Revenons un peu aux femmes. Elles sont toutes dans tes livres, toutes plus vielles que toi dans ton enfance, comme des fées. Puis, dans ton œuvre d’homme adulte, elles sont plus évanescentes, la féminité est présente, mais les femmes, elles, sont plus rares. D. L (sérieusement): C’est vrai. J’ai vécu avec des femmes plus âgées, ma grand-mère, mes tantes, ma mère. Elles s’intéressaient beaucoup à moi, mais ne me demandaient jamais ce que je pensais. Enfant, j’étais un garçon très fantaisiste. Ma mère ignorait que je savais tout, car elle ne se doutait pas que même endormi j’entendais tout ce qui se passe autour de moi. Aujourd’hui encore, (il s’adresse directement au public) vous pouvez demander à ma femme, elle est dans la salle, quand je rentre à Port-au-Prince, ma mère dit à la famille : « Silence, hein… l’espion est dans nos murs ! ». Et c’est vrai, (dit-il en riant), car tout ce qu’elles disent se retrouvent dans mes livres.

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Sortie

L’art d’hypnotiser avec les mots

Crédit photo : Laetitia Maldonado

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Dany Laferrière sur scène


D. L : C’est ma tante Raymonde, elle était aussi ma marraine. Quand elle est morte, je suis allé chez elle reprendre tous les livres que je lui avais donnés parce que ce sont mes livres les plus précieux. Ils sont tous annotés, chaque page, chaque paragraphe. Ça va depuis « Bravo, mon neveu ! », jusqu’à « Chenapan ! ». (Éclat de rire dans la salle.) Elle lisait comme si elle avait une conversation. Et elle avait raison, c’est comme ça qu’on devrait lire. M. D : L’énigme du retour, c’est le livre où tu te permets le plus de réflexions philosophiques. D’un café à l’autre, d’une rencontre à une autre, on a l’impression que c’est toujours la porte ouverte pour exprimer des choses qu’on ne dirait pas autrement. D.L : Absolument ! Dans ce livre, on croise plusieurs personnages, on est toujours en mouvement. On peut dire que c’est un roman de route qui permet la réflexion parce qu’on y croise des gens de toutes les classes sociales qui posent des questions totalement différentes. Les gens s’interrogent sur ce qui les

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M. D : C’est un bien long détour pour ne pas répondre à ma question. Tu n’as aucun personnage qui te.. non ! Rien ? D. L : Non, non ! (Il rit.) Tolstoï détestait Anna Karérine ! Sur cette dernière phrase, les lumières de la salle de spectacle de la Tohu se sont allumées découvrant un public conquis par l’humour, la générosité et la sincérité de l’Immortel. •

Un Québécois à l’Académie française

Article

M. D : Dany, tu es celui qui connaît le plus d’écrivains. Tu m’as appris une chose incroyable : Tolstoï détestait le personnage qu’il avait créé : Anna Karérine. Est-ce qu’il y a un M. D : En parlant de personnage dans ton œuvre comédie humaine, selon ou un livre que tu as écrit et toi, il n’y a rien dans la vie que tu n’aimes pas ? qui ne puisse pas être un matériau. Tu as dit, un jour D. L  (perplexe) : Un livre : « La vie ordinaire des que j’ai écrit et que je n’aime gens n’est pas ordinaire et pas ! Je n’ai pas la richesse ceux qui croient que cela ne de Tolstoï pour détester un peut pas se retrouver dans de mes livres. Tolstoï est un un livre, c’est parce qu’ils personnage étrange. ne lisent pas ! » Il y a quatre ans, je suis allé D. L (s’exclame) : Tout peut pendant un mois et demi être dans un livre ! Tout peut en Italie. (Il s’adresse à la être un roman y compris un salle.) J’ai choisi de faire une théorème de mathématique chose que je vous conseille ou de géométrie. Un roman, tous: prendre un seul livre. c’est ce qui fait rêver. Al- Le mien était Guerre et Paix ors quand je lis la formule de Tolstoï. Je me suis dit : d’Archimède : ‘‘ Tout corps « Je vais lire chaque ligne, plongé dans l’eau reçoit une chaque paragraphe, chaque poussé verticale de bas en description. Vous savez, ces haut égale au poids du liquide descriptions de paysages déplacé ’’, pour moi, c’est qu’on saute. Et bien je me de l’érotisme pur ! (Éclat suis dit : je ne vais pas les de rire général). Tout peut sauter, si Tolstoï les a écrits, faire rêver ! À la question je dois les lire. Et je suis que l’on se pose toujours : arrivé à l’âge où il faut lire ‘‘Qu’est-ce qui vient en pre- les paysages. Les paysages, mier la nuit ou le jour ?” c’est une histoire de vieux ; Thalès répond magnifique- les dialogues, c’est une ment : « Le jour. La nuit est histoire d’adolescents. La en avance d’un jour. » C’est psychologie profonde des une réponse mathématique personnages et surtout la et philosophique, mais c’est profondeur des écrivains se une réponse d’une poésie trouvent dans la description des paysages. Parce que la folle. force de certains écrivains, comme, c’est la capacité de mettre à l’intérieur du paysage extérieur et réel son propre paysage intérieur. intéresse et donc forcément, ils posent des questions sur ce qui les touche. De cette façon, on a un panorama assez complet de la comédie humaine.

Par Louise Mercure

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e 12 décembre 2013, l’Académie a élu au premier tour, l’écrivain Danny Laferrière d’origine haïtienne et citoyen d’adoption du Québec. Devenu « Immortel » parmi les représentants de cette institution littéraire une question subsiste : qu’est-ce que l’Académie française ? En 1629, neuf personnalités décident de se rencontrer une fois par semaine au domicile de Valentin Conrart. Les rencontres informelles semblent un succès; quelques années plus tard, cet homme inventif, Conseiller-Secrétaire du Roi, réussit à mettre la compagnie naissante sous la protection du cardinal de Richelieu. Ce dernier exige que les statuts rédigés par les intéressés soient soumis à son approbation. C’est le 13 mars 1634 que la première assemblée signée par monsieur Conrart fait l’objet d’un compte rendu. La compagnie s’appellera à l’avenir l’Académie française et les membres seront nommés «académiciens ».

Crédit photo : Wikipedia

Sortie

M.D : J’ai déjà eu, un jour, l’occasion de rencontrer une de tes tantes, à Miami, qui trouvait que tu prenais trop de liberté avec la vérité, avec la sienne en tout cas, alors elle annotait tous tes livres pour rectifier les faits.

« Il y a des mots qui peuvent immédiatement restituer une ambiance sans faire de phrases. » Dany Laferrière avec tout le soin et toute la diligence possibles, de donner des règles certaines à notre langue et de la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. (Article 24 des statuts) ». L’Académie s’engage donc à produire quatre ouvrages : un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et un ouvrage poétique. De nos jours, seul le dictionnaire est réalisé par l’Académie.

toire proposant la création d’un prix d’éloquence. C’est ainsi que l’Académie commence à remplir sa mission de mécénat. Les premiers prix sont attribués à l’éloquence et la poésie.

Aujourd’hui, la mission concrète de l’Académie œuvre à trois niveaux. Tout d’abord, définir les normes de la langue française en étudiant La mission de l’Académie toutes les variations de française tournures, de prononciation et d’orthographe, puis en Sa mission est claire : « La En 1654, lors de son décès, dégager la forme la plus principale fonction de le Sieur de Balzac donne cohérente. l’Académie sera de travailler le premier legs de son his-

Ce travail conduit à l’édition d’un dictionnaire lexicographique faisant autorité pour décider du bon usage en matière de langue française : elle impose des standards. Pour ce faire, celle-ci recueille les us et coutumes qui s’avèrent, en fin de compte, la seule autorité créatrice de la langue française. Enfin, l’attribution de prix littéraires, de dons et de subventions complètent le rôle de mécénat de l’Académie française.

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Plusieurs années après la décision de composer un dictionnaire, les travaux n’avançant que lentement, le grammairien français Claude Favre de Vaugelas est chargé en 1639 de la rédaction. Ce n’est qu’en 1694, 44 ans après sa mort, que le dictionnaire est présenté au roi. Il paraitra sous le titre : Le Dictionnaire de l’Académie françoise. Il comprend 18 000 mots et répond aux principes définis à l’origine. Il témoigne d’un souci de compromis entre l’ancienne orthographe, influencée par l’étymologie, et l’orthographe fondée sur la prononciation, que prônent les réformateurs de ce temps. Depuis cette première édition, huit autres paraîtront tandis que la neuvième est en cours de publication. Aujourd’hui, rendus à la lettre Q, les deux tiers du vocabulaire courant ont été traités. La diffusion des 3 tomes est assurée par la Librairie Fayard et la matière en cours de rédaction est publiée en fascicules au fur et à mesure de sa rédaction dans les Documents administratifs du Journal officiel. Un demi-siècle séparera cette nouvelle édition de la huitième Ce dictionnaire sera composé de 60 000 mots. Un effort est réalisé pour que ce nouveau dictionnaire puisse inclure

La plupart des membres sont originaires de France. Par ailleurs, l’institution a senti qu’il lui fallait du sang neuf. Viennent de l’étranger Amin Maalouf du Liban et Dany Laferrière Haïtien et Québécois d’adoption. Après son élection, Dany Laferrière affirme que sa mission de gardien de la langue française lui tient à cœur. Il dira : « Si je vois un mot qui sonne fort, qui peut apporter quelque chose de neuf, je vais le signaler à mes camarades. »

L’avenir nous dira si ce nouvel Immortel teintera de ses origines mixtes notre langue en perpétuelle des mots de la nomenclature ont lieu le jeudi, à 15 h, en évolution. • scientifique. privé. Une séance publique a lieu annuellement le premier Qui sont les académiciens ? jeudi de décembre. Depuis sa fondation, l’Académie française se compose de 40 membres élus par leurs pairs. Elle rassemble depuis toujours des personnalités marquantes de la vie culturelle: poètes, romanciers, critiques, philosophes, scientifiques, historiens et, par tradition, des militaires de haut rang, des politiciens et des représentants religieux. Les séances dites ordinaires

La tradition veut qu’on les nomme les « Immortels ». Surnom inspiré de leur devise : « À l’immortalité », laquelle réfère à leur mission première : rendre la langue française immortelle. Fait troublant, depuis sa création, l’Académie française n’était composée que d’hommes. Ce n’est qu’en 1980queMargueriteYourcenar

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Ce texte a été inspiré de : Entrevue de D.L. avec Nancy Roc suite à sa nomination : https://www.youtube.com/ http://www.academie-francaise.fr/

Nouvelle

Concours de nouvelles du club de lecture Thème : L’envol et la plume Octobre 2014, le CLUM invite tous les étudiants de l’Université de Montréal à participer à son premier concours de nouvelles sous le thème : L’envol et la plume. Les membres du club de lecture vous sollicitent à lire celle ayant reçue le premier prix : Ce jour tant attendu par Marina Kulafian.

Crédit photo : Robert Gemme

recevra l’honneur de devenir la première académicienne. Depuis, l’Institution a accueilli au moins sept autres femmes en son sein dont l’historienne Hélène Carrière d’Encausse, et les écrivaines Florence Delay et Simone Veil.

Crédit photo : JF Paga / Grasset

Article

Le long processus de création du dictionnaire

Ce jour tant attendu Par Marina Kulafian

M

es voisins m’appelaient Plouc. Je ne saurais dire si ce sobriquet avait quelque chose de sympathique. De toute manière, il m’aurait été impossible de déceler leur mimique à l’utilisation de ce surnom, puisque j’étais aveugle. Je ne connaîtrai sans doute jamais rien de mes origines, d’où je suis né, de comment je me suis retrouvé ici, et de tout ce qui aurait pu me servir à bâtir mon identité. Personne ne savait rien sur moi, tant je paraissais insignifiant. Je ne leur en veux pas : aussi proches

fussent-ils de moi, je ne savais absolument rien d’eux, moi non plus. Ah… Pardonnez-moi : je m’égare. J’en oublie que le temps m’est compté. Je suis ici pour vous raconter mon histoire. Je m’appelle donc Plouc. Je vivais dans une société sombre, triste, que je qualifierai aujourd’hui de morte. Il n’y avait ni jour, ni nuit, ni crépuscule, ni aurore. La notion de temps n’existait pas : il y avait seulement cette obscurité permanente qui occupait l’espace, ce voile noir sans étoiles ni comètes, uniforme et déprimant.

Tout du moins, c’est la description que l’on m’en faisait, car, comme je vous l’ai dit, j’étais aveugle et tout était naturellement sombre à mes yeux. Peut-être l’étions-nous tous, après tout? Nous étions nombreux. Très nombreux. Tellement nombreux que nous étions tassés les uns sur les autres, habitant tous dans cette structure étroite et froide qui nous était commune. La densité oppressante qui y régnait était telle que nous arrivions à peine à bouger. À quoi bon, de toute manière? Notre société était basée sur une perpétuelle oisiveté. Personne ne se

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Nouvelle

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donnait la peine de sortir de chez lui, et aucun d’entre nous n’en avait réellement l’envie. Nous nous contentions de rester parqués à nos places respectives.

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Pourtant, un souffle de vie animait notre morne torpeur quotidienne. Nos corps étaient inactifs, mais nos esprits cogitaient sans cesse. Nous n’arrêtions pas de discuter les uns avec les autres. Tout du moins, les autres parlaient : je me contentais le plus souvent d’écouter en silence. Mes voisins les plus proches parlaient souvent de nos conditions de vie. Tantôt ruminant, tantôt se lamentant, ils jacassaient tous dans un brouhaha infernal dont il était parfois difficile d’en extraire les informations intéressantes. En vérité, beaucoup parlaient pour ne rien dire. Qu’y avait-il à dire, puisque nous étions des larves amorphes, sans travail, sans loisirs, sans but? Toutefois, il y avait une rumeur qui égayait à chaque fois mon attention. Mes voisins ne juraient que par elle lors des pires moments d’ennui. Ils disaient que notre place ici-bas n’était pas due au hasard : nous avions été enclavés ici dans un but supérieur. Le jour de l’avènement, l’obscurité disparaîtra, laissant place à un jour rayonnant de clarté. Ce jour-là, Dieu choisira ses élus parmi nous tous pour le servir dans l’autre monde, celui de la lumière et de la liberté.

logos publicité brochures magazines affiches cartes d’affaires présentations documents livres courriel marketing invitations catalogues programmes mise en page papeterie bannières Web Gagnante du concours de nouvelles 2014 : Marina Kulafian J’ai eu tort.

avec cette pointe : elle s’imprégnait littéralement de moi, jusqu’à ce que Ce moment tant espéré par tous nous ne fassions plus qu’un. arriva aujourd’hui même. Moi, qui étais aveugle durant tout ce temps, Je n’avais plus peur de tomber dans ce je me mis miraculeusement à voir. flacon de métal dans lequel purgeaient, Ce que je vis me transforma à tout dans une mare noirâtre infâme, tous jamais. La lumière s’engouffra chez mes semblables. Il n’y eut point besoin nous, éblouissante et radieuse, par de paroles : un simple mouvement de le dôme qui nous surplombait. Le sa part suffit, et tout devint clair. Le doigt du Dieu apparut, un long bout Dieu, en mal d’inspiration, voulait que de métal pointu, d’une droiture sans je lui raconte mon histoire. faille, à l’image de sa perfection. De ce doigt acéré, il s’invita chez Mon envol cessa tandis que nous. Je le vis qui se rapprochait de j’accomplissais ce but supérieur plus en plus de moi, empreint d’une dont ils avaient tous tant parlé. détermination absolue. Je m’appelle Plouc, je suis une goutte Lorsque je le sentis me piquer de d’encre, et c’est dans un dernier souffle sa pointe aiguisée, je n’en crus pas que je quitte ce monde pour gagner mes yeux : il m’avait désigné, moi, l’éternité. • Plouc, pour être son élu. Jalousé par tous pour la première fois de ma vie, j’acceptai cet honneur et, bien que fébrile, m’accrochai à son bord. C’est alors que je me sentis m’envoler.

Alors, ces élus quitteront ces lieux sordides pour s’envoler vers d’autres cieux, dans un monde brillant duquel on ne revient jamais. Il paraît que certains auraient déjà vu ce phénomène se produire. Malgré mon engouement À mesure que je m’éloignais de ma soupe primordiale, je faisais corps pour ce mystère, je n’y croyais pas.

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