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Langues & Médias / Français A / G.Henchoz / Discours politiques

OBAMA ET LE POUVOIR DES MOTS Article paru dans la revue Sciences humaines, mars 2011 Les analystes et professeurs de rhétorique se sont déjà plongés dans les discours de Barack Obama pour tenter d’en «casser le code». Barack Obama est entré dans l’histoire par le pouvoir des mots. Quelques grands discours politiques ont réussi à projeter un jeune sénateur noir de Chicago, inconnu en 2004, à la tête de la première puissance du monde. Celui de Boston, lors de la convention démocrate de 2004, en a fait une star nationale. Son discours de Philadelphie, sur la race en Amérique, est déjà légendaire. Celui de Chicago, le soir de l’élection à la présidence, a fait frissonner le monde entier. À chaque fois, il a réussi à marquer les esprits, à enflammer les cœurs, à faire couler des larmes et à émouvoir les plus cyniques et endurcis. Quel est donc son secret? Aura et charisme ? Tout d’abord, il faut se demander si, au-delà des mots, le charisme personnel de B. Obama n’est est pas pour beaucoup dans la séduction. Le personnage a de l’allure. Grand, beau, son élégance naturelle, sa voix grave au rythme si particulier, son sourire rassurant inspirent la confiance. Virginia Sapiro, professeure de science politique à Boston, souligne qu’il «a toujours l’air d’être maître de lui-même. Il est très calme, avec une paix intérieure, ce qui dans une période de crise est très important». Le charisme du personnage, associé à l’émotion collective de ses rassemblements, pourrait donc expliquer en partie la fascination qu’exerce le personnage. Pour neutraliser ces effets, il faut donc s’asseoir dans un fauteuil, supprimer l’image, le son, l’ambiance collective de ses rassemblements et se contenter de lire ses discours. Manifestement, la magie opère encore, on se surprend à frissonner. Il y a donc bien quelque chose qui tient dans le discours lui-même. La force des histoires B. Obama a l’art tout d’abord de faire vivre et vibrer ses idées à partir d’histoires simples, émouvantes et édifiantes. La sienne d’abord. Lors de la convention démocrate de 2004, qui va le faire connaître au niveau national, il débute son intervention en racontant l’histoire de sa famille. Celle de son grand-père, un cuisinier pauvre, qui rêvait pour son fils d’un avenir meilleur. Il parle de son père, né au Kenya, qui a étudié et obtenu une bourse pour venir étudier «dans un endroit magique: l’Amérique». ll évoque la rencontre avec une femme blanche «née à l’autre bout du monde, au Kansas»: sa mère. «Mes parents ne partageaient pas simplement un improbable amour; ils partageaient la foi dans les possibilités offertes par cette nation. Ils m’ont donné un nom africain, Barack, qui veut dire “soit béni”, parce qu’ils croyaient que dans une Amérique tolérante, votre nom n’est pas une barrière au succès.» Petit tour de force. En quelques mots, l’essentiel est dit: le rêve américain vu à travers une histoire de vie. Elle met l’accent sur l’alliance entre Blancs et Noirs (un «amour improbable») plutôt que sur leur opposition, sur la capacité de l’Amérique à offrir sa chance à chacun. Message rassembleur et émouvant. Comment ne pas être ému par des parents qui rêvent d’une belle vie pour leurs enfants? Un discours qui ne peut que toucher toutes les générations, tous les milieux, tous les Américains.


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Dans chacun de ses discours, il met en scène de telles histoires de vie. À Philadelphie, il parle d’Ashley, une étudiante dont la mère a eu un cancer et n’avait pas de couverture de santé. Ces histoires, il les inscrit dans la «grande histoire». Comment? Par des formules chocs qui réussissent à faire défiler l’histoire de l’Amérique bien mieux que des dates ou des rappels historiques. À Chicago, le soir de sa victoire, il fera trembler le public en évoquant l’histoire d’Ann Nixon Cooper, une femme de 106 ans, qui a bravé le froid et la fatigue pour aller voter, car elle avait su que «le temps du changement était venu». Cette femme est née «à une époque où il n’y avait pas de voitures dans les rues ou d’avions dans le ciel». Elle a vu défiler un siècle d’histoire («Un homme a marché sur la lune, un mur est tombé, un monde a été relié par la force de notre science et de notre imagination»). Ce procédé du déplacement qui consiste à remplacer un nom, une idée par une image parlante est quasi systématique. C’est là que l’on rejoint les procédés classiques de la métaphore et de la métonymie qui sont l’un des piliers de sa rhétorique. Quand il aborde les questions d’écologie, point de chiffres ni de considérations savantes sur le réchauffement climatique, mais une évocation concrète: «Tandis que nous parlons, des voitures à Boston et des usines à Pékin font fondre la calotte glaciaire dans l’Arctique, réduisent le littoral sur l’Atlantique, et amènent la sécheresse dans les fermes, du Kansas au Kenya». Là où un politicien aurait dit «nous augmenterons la production d’électricité issue des énergies nouvelles – solaire, éolien, géothermie.», B. Obama déclame: «Nous dompterons le soleil, le vent et le sol.» L’art du contraste est un autre procédé rhétorique qui fait mouche. Il consiste à créer des oppositions simples et binaires pour baliser le champ du débat. Dans son discours au Sénat pour défendre sa réforme de la santé, il assène: «Le temps des bavardages est terminé, le temps de l’action arrive». Critiques, oppositions, débats sont réduits à des «bavardages» qui s’opposent à «l’action». Ce contraste crée une simplification et une opposition sommaire qui ont l’avantage de baliser le terrain en créant deux alternatives claires (alors que dans la réalité, il y a toujours un champ des possibles). Au-delà de la rhétorique Charlotte Higgins a parlé de B. Obama comme d’un «nouveau Cicéron». En fait, plutôt que la rhétorique romaine, B. Obama est plutôt l’héritier de la tradition oratoire des pasteurs noirs et des grands tribuns de l’histoire américaine (Franklin B. Roosevelt, John F. Kennedy). Mais les ficelles rhétoriques suffisent-elles à expliquer sa force de conviction? Au-delà des techniques rhétoriques, il y a aussi un message. Il repose sur trois idées clés: l’espoir (hope) en un monde meilleur (même si le contenu de ce «monde meilleur» reste assez flou); ce changement doit reposer sur la capacité du peuple américain à inventer l’impossible, idée qui se résume dans le slogan: «Yes, we can»; ce changement s’appuie sur l’unité du peuple américain. Au-delà des clivages, il existe une unité des Américains autour des valeurs fondatrices. Tous les commentateurs le soulignent: B. Obama est un rassembleur. Son positionnement politique n’est pas celui d’un partisan ou d’un représentant d’une communauté; il se présente comme un homme au-dessus de la mêlée, qui mobilise des valeurs non partisanes. Si la rhétorique est l’art, selon M. Meyer, de rapprocher les distances entre les interlocuteurs, alors B. Obama est un maître du genre.

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