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l’agriculture familiale peut-elle nourrir la planete ?

Souveraineté alimentaire et luttes paysannes

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Ce numéro a été réalisé grâce au soutien de la Direction générale de la Coopération au développement.

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lus d’un milliard d’êtres humains sous-alimentés vivent dans les zones rurales. Paradoxalement, ce sont pour la majeure partie des agriculteurs, c’est-à-dire des producteurs et productrices de nourriture qui souffrent de la faim. Ces agriculteurs familiaux vivent pour la plupart en Afrique ou en Amérique Latine où le secteur agricole représente encore souvent, à la différence des pays occidentaux, 60 à 70% des économies nationales. Pourtant, depuis les crises alimentaires aiguës de 2008, de nombreuses déclarations émanant des gouvernements et d’organismes de coopération internationale et nationale appellent à faire du soutien à l’agriculture une priorité. Même si des efforts semblent être faits, on peut cependant rester dubitatif devant un phénomène tel que la terrible famine qui ravage l’Afrique de l’Est depuis ces derniers mois. Car il est évident qu’il serait hypocrite de l’imputer uniquement à un problème climatique. En outre, la sécheresse étant récurrente dans cette région du monde, on pourrait de toute manière s’interroger sur les failles dans la prévisibilité d’une telle catastrophe… Non, il est clair que le problème est à chercher ailleurs. Comment 11 millions de personnes, en majorité des paysans, sont-ils devenus incapables de se nourrir ? Comment les responsables au pouvoir dans ces pays et les États extérieurs, qui injectent des fonds dans des programmes d’aide alimentaire et de développement, y compris le développement rural et agricole, peuvent-ils à ce point échouer par rapport à ce besoin primaire et vital, promu au statut de droit par l’ONU, qu’est l’alimentation ?


Autre question fondamentale : l’agriculture paysanne familiale est-elle à même de nourrir de manière durable les populations locales ? De plus en plus d’experts, y compris au plus haut niveau, à l’instar du Rapporteur spécial des Nations unies pour l’alimentation, Olivier De Schutter, s’accordent à dire que oui. Et même qu’elle est la seule solution durable à long terme. Évidemment, cette potentialité s’assortit de nombreuses conditions encore bien loin d’être remplies dans l’économie mondiale actuelle. En cause : de nombreux facteurs, dont, très certainement, tant à l’échelon des États qu’à l’échelon international, une série d’incohérences et de contradictions entre politiques agricoles, commerciales et de développement. Dans certains pays pauvres, les politiques publiques agricoles sont soit pratiquement inexistantes, soit mises à mal par des interférences externes et surtout par des politiques de commerce international des matières premières. Elles sont clairement au service du système néolibéral engrangeant de juteux profits qui ne sont pas redistribués aux producteurs à la base. D’une part, les paysans, qu’ils soient du Nord ou du Sud, n’arrivent pas à concurrencer les grandes entreprises de l’industrie agro-alimentaire qui inondent les marchés locaux de denrées alimentaires à bas prix et de piètre qualité. D’autre part, la même industrie agro-alimentaire monopolise les terres vivrières pour des cultures d’exportation destinées à gaver le bétail des pays du Nord et à produire des agrocarburants, encouragés par des États en quête de devises pour payer les intérêts de leurs dettes.

Une série d’accords bilatéraux ou multilatéraux sur les investissements, différents traités de libre commerce, représentent une menace pour la souveraineté alimentaire, l’environnement et les droits humains des pays concernés. Via ces accords, les acteurs privés multinationaux bénéficient, dans les faits, de mécanismes d’encouragement au pillage des ressources naturelles. Ils s’accaparent chaque année, avec la complicité des pouvoirs en place, de millions d’hectares de terres et de forêt, souvent dans les zones qui présentent la plus grande biodiversité naturelle. Ni les producteurs locaux, ni les PME nationales, ni les acteurs de la société civile ne sont généralement associés à la définition des politiques agricoles et foncières et aux conditions de mise en œuvre des accords de commerce. Des politiques de libéralisation et de privatisation, paradoxalement soutenues par des institutions financières censées promouvoir l’aide et la coopération (la Banque mondiale et le Fonds monétaire international !) démantèlent une série de secteurs vitaux des pays les plus pauvres, dont l’agriculture, en favorisant le commerce extérieur des pays riches. L’Union européenne négocie également ses aides budgétaires en fonction de ses propres priorités. La réforme de la Politique agricole commune pour sa part ne satisfait pas les agriculteurs européens qui ont, eux aussi, du mal à survivre dans ce contexte de libéralisation croissante des échanges. La dépendance des États les plus pauvres à ces différentes institutions et leur redevabilité par rapport à des prêts accordés sous conditions compromettent leur développement économique interne.

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objet du présent dossier est de questionner les mécanismes qui mettent en péril la souveraineté alimentaire des États ou de communautés spécifiques et la sécurité nutritionnelle

des populations. D’examiner également à quelles conditions l’agriculture familiale locale est viable et garante de leur sécurité alimentaire. Des compromis sont-ils possibles entre agriculture moderne et cultures traditionnelles, entre « agrobusiness » et réforme agraire ? Au fil de ces pages, nous vous proposons une série d’exemples concrets de situations vécues dans différents contextes par les paysans et aussi des analyses de ces mécanismes qui sabotent les agricultures du Sud mais également du Nord, où les petits producteurs, malgré des politiques de subside, n’arrivent plus à concurrencer les grands conglomérats de l’industrie agroalimentaire. Mais nous voulons surtout vous présenter les stratégies développées par les mouvements sociaux paysans contre le rouleau compresseur du néolibéralisme et de cette forme à peine voilée de néocolonialisme. Car, depuis environ deux décennies, les organisations paysannes se structurent, se professionnalisent et se coordonnent en réseaux nationaux et internationaux (le plus connu étant sans doute Via Campesina né en 1993). Ces derniers constituent progressivement une force de pression politique dont il n’est plus tout à fait possible d’ignorer la voix au sein des conférences intergouvernementales ou des instances internationales consacrées à l’agriculture ou à l’alimentation. Beaucoup de chemin reste encore à faire manifestement afin qu’elle soit réellement entendue et surtout prise en compte. Au côté d’autres acteurs de la société civile, Solidarité Socialiste est convaincue pour sa part que si le changement est possible en matière de justice sociale, ces dynamiques y ont un rôle fondamental à jouer et qu’il faut par conséquent les soutenir et les encourager. n

PASCALE BODINAUX Solidarité Socialiste

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1 Les défis de l’alimentation mondiale

La sécurité alimentaire, un devoir d’Etat Les crises de 2008 et 2011 montrent que le monde n’en a toujours pas fini avec la faim malgré des récoltes de plus en plus abondantes. Si l’on veut pouvoir nourrir neuf milliards de personnes en 2050, il faudra réaliser des prouesses techniques. Mais celles-ci ne pourront avoir lieu que dans un cadre politique favorable. lucien bourgeois économiste, membre de l’Académie d’agriculture de France

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a crise de 2008 a eu le mérite de rappeler les gouvernements du monde à leurs responsabilités. Dans le mouvement de mondialisation débridée des années 1990 et du début des années 2000, il était de bon ton de railler ceux qui croyaient encore à l’utilité des politiques agricoles. Sous la bannière des pays d’Océanie, l’OMC, créée en 1994, contrairement à son sigle qui commence par le vocable « Organisation », apparaissait au contraire comme le bras armé de la désorganisation du commerce mondial. Toutes les politiques agricoles étaient considérées comme des atteintes à la liberté de commercer en paix. Les pays d’Océanie n’étaient pas crédibles pour tenir un tel discours. La Nouvelle-Zélande est un très petit pays producteur qui ne peut rester compétitif qu’à la condition de ne pas intensifier sa production. Quant à l’Australie, son climat la condamne à n’être qu’un exportateur intermittent. Les sécheresses successives de ces dernières années ont accru cette instabilité récurrente. Mais ces deux pays ont été rejoints par les pays d’Amérique du Sud qui détenaient un potentiel plus important qui semblait inépuisable. Dans la mondialisation en cours, la Chine devenait petit à petit l’atelier du monde. On pouvait penser que le Brésil avait vocation à devenir la « ferme du monde ». Point

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n’était besoin de continuer à produire des produits agricoles en Europe ou aux États-Unis. La mondialisation des échanges allait permettre la spécialisation des pays les mieux placés. Ils pourraient fournir à moindre coût ce dont le monde avait besoin et cela leur servirait de monnaie d’échange pour acheter dans nos pays les produits à haute technologie vers lesquels nous devions nous spécialiser.

Émeutes de la faim

C’est ce bel édifice qui s’est écroulé en 2008. Comme pour le pétrole, le prix des matières premières agricoles explosait à des niveaux inconnus auparavant. Mais à la différence du pétrole, cela avait des conséquences beaucoup plus dramatiques pour la vie de nombre de nos concitoyens. Si le prix du pétrole augmente, on peut, sans danger, utiliser moins son automobile. Mais quand le prix du pain augmente on peut difficilement réduire sa consommation sans mettre sa vie en danger. Résultat : quand les prix ont augmenté, cela a suscité des émeutes de la faim dans de nombreux pays pauvres. Le nombre de personnes en état de sous-nutrition est passé de 850 millions à plus d’un milliard. Il n’en fallait pas plus pour susciter une kyrielle d’analyses toutes plus argumentées les unes que les autres pour nous expliquer que le monde parviendrait difficilement à se nourrir.

Toutes les raisons invoquées sont valables et méritent d’être étudiées. Nous pourrions être neuf milliards de personnes d’ici 2050. Or il y a actuellement déjà un milliard de personnes qui souffrent de sous-nutrition et environ trois milliards de plus qui aimeraient manger de temps en temps un peu de viande ou de protéines animales. Les perspectives semblent bouchées pour atteindre cet objectif. On peut y ajouter la raréfaction de l’eau douce et des terres les plus fertiles pour cause d’urbanisation galopante et bien évidemment le changement climatique qui provoque le réchauffement de la planète. Face à ces défis redoutables, il ne faudra rien négliger si l’on veut nourrir correctement les neuf milliards de personnes annoncées. La sécurité alimentaire dans tous les pays n’est toujours pas un problème résolu. Il faudra pouvoir mobiliser toutes les ressources disponibles en matière de technologie. Il faudra encourager les investissements dans la production mais aussi dans les transports et la transformation. Or, il est vrai que les investissements dans le secteur agroalimentaire sont passés au second plan dans les priorités de la Banque mondiale. On a préféré les investissements dans les activités de sous-traitance industrielle et surtout dans les équipements touristiques. Mais une chose est sûre, quand on ne peut pas faire de


nouveaux investissements, il y a peu de chances que la production de produits agricoles puisse progresser à un rythme suffisant.

Spéculation = volatilité des prix

Mais ces discours ont été apparemment démentis par les faits dès l’année 2009. Cette année-là, les prix des céréales ont brusquement chuté à leur niveau d’avant la crise. Comment expliquer pareil retournement par rapport à une tendance que l’on nous annonçait en hausse structurelle. Contrairement aux pronostics, la production de céréales du monde n’a jamais été aussi importante que ces trois dernières années. Face à cela, la demande était insuffisante et les prix ont baissé. Il restait pourtant ce milliard de personnes sous-alimentées mais n’ayant pas de revenu : leur demande est non solvable et ne peut faire augmenter les prix. La baisse des prix semble une bonne affaire pour les consommateurs. Mais comme les estomacs ne sont pas extensibles, la demande n’augmente guère et les prix baissent plus que proportionnellement par rapport à l’augmentation de l’offre. En revanche, cette baisse de prix se révèle catastrophique pour les agriculteurs. À la mi-2010, nouveau retournement de conjoncture. Les prix flambent à nouveau et doublent en quelques mois. On en a cherché la cause dans les feux qui ont dévasté les plaines russes. Mais quand on fait le bilan, on constate que la récolte de maïs et de riz de la campagne 20102011 est la meilleure de l’histoire. La

récolte totale de céréales est en recul de 2% seulement par rapport à la récolte précédente ! On en a cherché la cause dans la spéculation financière. Elle a sa part de responsabilité en particulier dans les fluctuations à court terme. Mais cela n’explique pas les « fondamentaux » et ces fondamentaux montrent une forte augmentation de la demande. Le gouvernement américain a incité à produire de l’éthanol et c’est désormais plus de 40% de la récolte américaine de maïs qui est ainsi distraite de ses utilisations alimentaires.

Les responsabilités politiques

La conjoncture actuelle illustre parfaitement les enjeux alimentaires de la planète. On finissait par croire que le libre marché assurait l’optimum économique et que les problèmes éventuels ne venaient que d’une intervention souvent calamiteuse des autorités politiques dans la sphère économique. Les fleuves de lait, les montagnes de beurre, les frigos pleins de carcasses de viande bovine et les silos de céréales étaient le fruit de l’incompétence des politiques. La très forte augmentation de la volatilité des prix à laquelle on assiste ces dernières années montre à l’évidence que le libre jeu du marché n’est pas une solution satisfaisante car il accroît les risques à la fois pour les producteurs et pour les consommateurs. Or ces risques sont contre-productifs dans le domaine de l’alimentation. Quand les prix sont élevés, cela a pour résultat d’exclure les consommateurs les plus pauvres. C’est ainsi que

le programme américain d’aide alimentaire aux plus démunis vient d’exploser en quelques années. Entre 2008, il concernait 26 millions d’Américains, en 2011, 45 millions pour un budget annuel de 65 milliards de dollars. C’est plus que l’ensemble des dépenses agricoles de l’Union européenne ! Il est vrai que l’UE est en ce domaine peu généreuse. Nous n’y affectons que 500 millions d’euros et l’Allemagne veut baisser cette enveloppe à 100 millions l’année prochaine ! Quand les prix sont bas, le revenu des agriculteurs s’effondre. Contrairement à une idée reçue, les exploitations les plus fragilisées par les baisses de prix ne sont pas les plus petites mais celles qui ont investi et qui se sont endettées pour mettre en œuvre le progrès technique disponible. Si ces entreprises disparaissent, cela grève le potentiel de production de l’avenir. Si le marché avait toutes les vertus, cela se saurait et on ne voit pas pourquoi la plupart des pays du monde seraient intervenus dans les marchés des produits agricoles. Le monde a besoin de mobiliser tout le progrès technique disponible pour assurer son alimentation. Il faudra être vigilant car la sécurité alimentaire de la planète n’est pas acquise. Cela ne pourra se faire qu’à la condition que tous les gouvernements remettent la priorité pour développer la production agricole. La crise économique actuelle montre que le marché n’est efficace qu’à condition d’être encadré par des règles collectives claires. C’est là le rôle du « politique ». C’est encore plus vrai dans l’agriculture que dans le reste de l’économie. n

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1 Les défis de l’alimentation mondiale

“Un million de personnes affamées, c’est plus qu’une urgence humanitaire” La crise humanitaire dans la corne de l’Afrique vient de rappeler la gravité de la situation de millions de personnes dans les pays en développement. Au-delà des actions humanitaires menées dans l’urgence, les Somaliens et autres Éthiopiens espèrent un jour la reconnaissance de leur droit à l’alimentation. Un concept à la mode mais très peu appliqué. entretien avec GAËTAN VAN LOQUEREN agroéconomiste, chercheur à l’Université catholique de Louvain et conseiller du rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. (Il s’exprime à titre personnel.)

Une notion revient souvent quand on parle de sécurité alimentaire, c’est le droit à l’alimentation. Quelle serait votre définition de ce droit ? Je vais commencer par une assertion négative. Le droit à l’alimentation, ce n’est pas recevoir des rations alimentaires après une catastrophe naturelle ou des tensions civiles. Cela n’est qu’une partie infime de ce qu’on peut appeler le droit à l’alimentation. Le droit à l’alimentation, c’est le droit d’avoir accès à des ressources productives qui permettent de se nourrir, ou d’avoir un revenu qui permet d’acheter sur les marchés des vivres qui garantissent une alimentation suffisante et adéquate. Enfin, c’est un « méta-droit » comme l’a proposé Amartya Sen. Le droit des citoyens à bénéficier de politiques publiques qui font reculer la faim et qui mettent en œuvre concrètement ce droit à l’alimentation. L’alimentation est influencée par les politiques agricoles, les prix sur les marchés internationaux, le commerce international… Pour réaliser le droit à l’alimentation,

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une seule mesure ne suffit pas, il faut avoir recours à des stratégies nationales. Malheureusement, très peu d’États ont mis en œuvre des politiques nationales pour assurer ce droit à leurs populations. Mais les progrès sont croissants : si on compte le Mexique qui vient de le faire en juin 2011, il y a déjà 26 pays qui ont inscrit le droit à l’alimentation dans leurs constitutions. D’autres, surtout en Amérique latine et quelques-uns en Afrique, commencent à mettre en place des stratégies nationales et des dispositions législatives. Il faut rappeler que même s’il était inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, c’est seulement depuis une vingtaine d’années que le droit à l’alimentation est traduit dans des textes concrets qui lui donnent une portée juridique. Les organisations de la société civile jouent un rôle important dans ce domaine en ce sens qu’elles considèrent le droit à l’alimentation comme complémentaire au concept de souveraineté alimentaire, et qui a l’avantage de rap-

peler que mettre la priorité sur les groupes les plus vulnérables ou garantir la participation des populations dans les politiques de sécurité alimentaire qui les affectent sont des exigences du droit international des droits de l’homme. Mais il y a encore du chemin à faire car le concept de droit à l’alimentation, même s’il est incontournable, n’est pas encore le plus déterminant dans le débat public. Pour l’instant, l’idée dominante est qu’il faut augmenter la production agricole pour assurer la sécurité alimentaire. Et la crise de 2008 avec la hausse des prix des denrées alimentaires et les émeutes de la faim ont donné du grain à moudre à ceux qui estiment qu’il faut doper la production agricole pour résoudre la question de la faim dans le monde. Alors qu’on sait bien que la faim n’est pas seulement une affaire d’agronomes et de production abondante mais plutôt une question d’accès à la production et de redistribution des revenus, de sorte que chacun puisse subvenir à ses besoins alimentaires.


Quand la sécheresse avance… c krayker

Comment analysez-vous la situation dans la corne de l’Afrique, au regard du droit à l’alimentation dont vous venez de parler ? La situation dans la corne de l’Afrique est généralement perçue comme une fatalité, un problème humanitaire et non pas comme un droit à l’alimentation qui devrait être garanti par l’État. Les experts avaient anticipé la crise. Les Nations unies, le Programme alimentaire mondial (Pam) et l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) ont lancé des appels avant que la famine ne soit déclarée. Le système des Nations unies a évalué les besoins pour nourrir les populations et redynamiser le développement. Les pays donateurs n’ont pas réagi tout de suite et n’ont commencé à le faire qu’une fois la catastrophe déclarée et qu’on a commencé à compter les morts. C’est d’une irresponsabilité sans nom. Le rapporteur spécial a fait des propositions concrètes et structurelles pour prévenir de telles situations, notamment dans le cadre de

la réforme de la Convention relative à l’aide alimentaire, afin que les obligations des États envers celle-ci soient basées sur les besoins des pays récipiendaires. Il faut aller vers un système où les pays, surtout les plus développés, auraient l’obligation de contribuer de manière anticipative et à la hauteur de leurs richesses à un fond pour faire face à des crises humanitaires comme dans la Corne de l’Afrique de sorte que les organisations humanitaires internationales, le programme alimentaire mondial en premier lieu, ne doivent pas commencer à chercher de l’argent dans l’urgence. C’est un exemple qui montre qu’il y a des possibilités politiques de gouvernance mondiale si on veut améliorer la manière dont on gère des crises. La même remarque est valable quand on parle d’insécurité alimentaire. Un milliard de personnes en situation d’insécurité alimentaire, c’est en soi une urgence.

Selon vous, l’agriculture ne devrait-elle pas représenter un secteur prioritaire pour assurer la souveraineté alimentaire dans la plupart des pays en développement ? Pendant près de trente ans, les institutions internationales n’ont pas considéré l’agriculture comme une priorité du développement. On a estimé que le développement des pays pouvait reposer sur l’exportation de quelques denrées ou que l’ouverture au commerce international induirait par génération spontanée une industrialisation et le développement d’un secteur tertiaire qui développerait le pays. L’enseignement que l’on peut tirer de la crise alimentaire, c’est qu’on ne peut pas se passer d’un investissement public dans l’agriculture pour mener un processus de développement et pour garantir la sécurité alimentaire des populations. Dans les pays où plus de 70% de la population vit de l’agriculture, la seule solution pour s’en-

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1 Les défis de l’alimentation mondiale

“Un million de personnes affamées, c’est plus qu’une urgence humanitaire” entretien avec gaËTAN Van Loqueren

Les enfants sont les premières victimes c clesio

gager dans une dynamique de développement, c’est de progressivement améliorer le sort des paysans, de créer des emplois en milieu rural, même en dehors de l’agriculture, afin de freiner l’exode vers les villes. Ne pas investir dans les petits paysans mène à une impasse, même si bien sûr les pays ne doivent pas investir que dans ce secteur. Dans les années 1980, la plupart des pays africains, indépendants depuis une vingtaine d’années, ont dû adopter des programmes d’ajustements structurels contraignants imposés par les institutions financières internationales. Ces programmes ont eu un impact important sur le secteur agricole, avec le démantèlement des offices publics gérant les prix des produits agricoles et la disparition des conseillers agricoles, des services vétérinaires et tous ceux qui concouraient à l’encadrement technique des paysans. L’État a progressivement délaissé le secteur, au profit d’entrepreneurs privés, peu soucieux des intérêts du monde rural, qu’ils ont aban-

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donné quand ce n’était pas rentable. C’est ce désinvestissement que le monde associatif a dénoncé dès le départ. Il existe, au sein de la FAO1, un Comité pour la sécurité alimentaire mondiale. Quel est son rôle et quelle place y occupent les organisations de la société civile ? Un des rares aspects positifs de la crise de 2008, c’est qu’au sein de la FAO, le Comité pour la sécurité alimentaire mondiale a été réformé et son fonctionnement amélioré. Cette instance qui gère au niveau mondial les questions de sécurité alimentaire devrait, dans une vision progressiste et ambitieuse, un jour jouer un rôle semblable à celui du Conseil de sécurité des Nations unies mais sur les questions de sécurité alimentaire. Le Comité pourrait par exemple avoir un jour à analyser les accords commerciaux de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et leur impact sur la sécurité alimentaire, et trancher quand on franchit la

ligne qui a des répercussions négatives sur l’application du droit à l’alimentation. Il y a de nombreuses organisations qui militent pour un Comité de sécurité alimentaire plus proche du droit à l’alimentation et c’est un point prévu dans la réforme. Il est par exemple espéré que le comité devienne une instance devant laquelle les pays auront à rendre des comptes. Il faudrait en effet un jour arriver à instaurer un système de redevabilité des comptes (« accountability ») qui obligerait les pays à rendre compte de leurs efforts par rapport aux personnes en situation d’insécurité alimentaire. Au niveau international, ce système pourrait même être mis en place aujourd’hui. Chaque pays devrait pouvoir rendre des comptes sur le droit à l’alimentation et la sécurité alimentaire de ses populations. Comme c’est le cas, par exemple, en ce qui concerne le respect des droits fondamentaux des citoyens des États membres de l’Union européenne. Un autre exemple : la Belgique doit remettre des rapports à l’OMC pour montrer


qu’elle respecte les règles en matière de subsides agricoles. Il devrait en être de même en ce qui concerne les droits de l’homme et la sécurité alimentaire. Un signe qui est encourageant avec la réforme du Comité pour la sécurité alimentaire, c’est que les mouvements sociaux et les organisations de la société civile en général, qui sont maintenant invités durant la majorité du processus, jouent un rôle actif et positif dans les négociations, par exemple sur la rédaction de directives volontaires sur la gestion des questions foncières. Les choses avancent doucement mais c’est un combat permanent pour créer de la convergence entre les positions d’États très différents et faire entendre la voix des organisations de la société civile dont l’implication est nécessaire et le rôle incontournable pour que les intérêts des groupes les plus vulnérables soient respectés. Pour faire avancer la question du droit à l’alimentation, les recommandations du Rapporteur spécial et les instances de Rome ne suffiront pas. Ce sont les mouvements sociaux et les forces politiques progressistes qui feront avancer le débat. La coopération internationale, à travers les ONG de développement, peut-elle favoriser la reconnaissance du droit à l’alimentation ? Oui, parfaitement. Ici et là, une grosse ONG, la FAO ou des agences de développement, ont pu aider les efforts d’une coalition d’organisations d’un pays donné pour faire adopter des lois ou des stratégies garantissant le droit à l’alimentation. Arriver à transposer le droit à l’alimentation dans des lois est

un travail de longue haleine et nécessite des moyens financiers afin de renforcer l’expertise des organisations de la société et surtout, de mieux informer les populations sur leurs droits. C’est un sujet important, peut-être aussi important à long terme que de financer des pompes ou des puits, même si c’est moins visible. Ce n’est malheureusement pas encore une priorité pour toutes les agences de développement. Quels liens faites-vous entre droit à l’alimentation et accès à la terre ? Donner un accès à la terre est une manière d’assurer la sécurité alimentaire car la parcelle familiale constitue un filet de sécurité, même si les propriétaires vont travailler en zone urbaine pour compléter et diversifier leurs revenus. La répartition et l’accès à la terre varient selon les pays. Au Brésil et en Afrique du Sud par exemple, il existe une forte inégalité entre les grands propriétaires terriens, qui possèdent des milliers d’hectares, et une masse de petits paysans qui n’ont que des parcelles de un à cinq hectares. Et puis il y a tous ceux qui n’ont rien du tout et qui vendent leur force de travail aux agriculteurs qui ont besoin de main-d’œuvre. Dans les pays où il y a de fortes inégalités dans la répartition des terres, une réforme agraire est plus que nécessaire, afin de redistribuer une partie des ressources, au profit des petits paysans, qui doivent être soutenus et accompagnés dans une dynamique de développement rural. Avec les moyens qu’il faut, les petits producteurs ont la capacité de bien gérer et exploiter la terre. Ils le prouvent là où ces conditions

sont réunies. Dans d’autres pays en Afrique, l’inégalité dans l’accès à la terre n’est pas aussi forte mais il existe un grand degré d’insécurité foncière. La propriété foncière n’est pas établie de façon formelle. Le cas de Madagascar illustre bien ce problème. Au lendemain de l’indépendance, les terres laissées par les colons sont devenues la propriété de l’État, et le pouvoir a estimé il y a quelques années, juste avant la crise, pouvoir profiter de certaines zones pour attirer des grands investisseurs étrangers. Depuis 2006, avec la création de guichets fonciers décentralisés, l’État mène parallèlement un processus de certification des terres des familles qui le demandent, dès lors qu’il n’y a pas d’autres requêtes sur ces mêmes terres. Ces certificats fonciers peuvent être transférés aux descendants, ce qui renforce le sentiment de sécurité des familles et constitue un rempart contre les expulsions et l’accaparement des terres. Enfin, ces titres fonciers devraient améliorer l’accès au crédit des petits paysans, et encourager ceux qui le souhaitent à aménager leurs terrains ou à y planter des arbres fruitiers. Autant de dynamiques qui améliorent la productivité et la durabilité des systèmes agricoles, et qui diversifient en même temps l’alimentation. Renforcer l’accès à la terre et la sécurité du foncier, c’est donc concrétiser le droit à l’alimentation. n Propos recueillis par Wendy Bashi et Pascale Bodinaux. 1 Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

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Droit à l’alimentation, souveraineté alimentaire et accès à la terre La crise alimentaire de ces dernières années a mis à jour l’urgence du débat sur la souveraineté et la sécurité alimentaires. La situation humanitaire dans la corne de l’Afrique vient aussi rappeler que partout dans le monde, quand on parle de droits humains, on oublie souvent un droit essentiel : le droit à l’alimentation. manuel eggen et florence kroff Fian-Belgique (FoodFirst Information and Action Network), organisation internationale des droits de l’Homme qui consacre son travail à la réalisation du droit à l’alimentation dans le monde.

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e droit à l’alimentation, la souveraineté alimentaire et l’accès à la terre sont des concepts interdépendants et complémentaires afin de lutter efficacement contre la faim dans le monde. Ces termes utilisés à bon, ou parfois, mauvais escient, méritent de s’y attarder pour en saisir l’essence et l’histoire. D’un côté, le droit à une alimentation adéquate est un concept juridique, consacré comme un droit humain fondamental dans plusieurs instruments nationaux, régionaux et internationaux. La souveraineté alimentaire, de son côté, est un concept politique développé par le mouvement paysan et en évolution constante qui a directement connu un succès mondial comme réponse face à la globalisation et à l’expansion du modèle de production agro-industrielle.

L’accès à la terre, un élément fondamental

Tant en ce qui concerne le droit à l’alimentation que la souveraineté alimentaire, l’accès aux ressources productives, et essentiellement à la terre, représente un élément central. Ainsi, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels prévoit que le développement ou la réforme des régimes agraires

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constitue une mesure privilégiée pour assurer le droit à l’alimentation des populations (art. 11, al. 2), tandis que la souveraineté alimentaire prône un contrôle local des ressources naturelles et des territoires et un accès équitable à la terre pour les paysans pauvres.

En effet, le manque d’accès adéquat et sécurisé à la terre et aux ressources naturelles est l’une des causes principales de la faim et de la pauvreté dans le monde. Parmi le milliard de personnes qui souffrent de la faim à l’heure actuelle, environ 500 millions sont

Le droit à l’alimentation Définition : Le droit à l’alimentation est le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne. Date : 1948 – 1966 Source : Art. 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme – Art. 11 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Éléments clés : Le droit à l’alimentation permet d’identifier trois types d’obligations dans le chef des États, qui sont tenus de respecter (s’abstenir de prendre des mesures qui aient pour effet de priver quiconque de l’accès à une alimentation adéquate), protéger (veiller à ce que des entreprises ou des particuliers ne privent pas des individus de l’accès à une nourriture adéquate) et garantir (prendre les devants de manière à renforcer l’accès de la population aux ressources et aux moyens d’assurer sa subsistance, y compris la sécurité alimentaire, ainsi que l’utilisation desdites ressources et moyens) le droit à l’alimentation des citoyens à l’intérieur et à l’extérieur de leurs frontières. Avantages : Légitimité des revendications, personnes détentrices de droits (et non victimes), obligations étatiques, protection juridique. Inconvénients : Méconnu, dépendant d’un État de droit, formel.


c NKZS

La souveraineté alimentaire des petits paysans et paysannes qui cultivent des petites parcelles insuffisantes pour assurer leur subsistance tandis que 200 millions sont des paysans et paysannes qui n’ont pas (ou plus) d’accès à la terre et qui sont contraints de travailler dans des grandes exploitations agricoles dans des conditions souvent proches de l’esclavage. Plusieurs facteurs expliquent le manque d’accès adéquat et sécurisé à la terre, en particulier : la distribution inégale des terres dans les pays en développement suite à la colonisation ; le modèle agro-industriel qui implique une concentration des terres dans un objectif de productivité et de rentabilité ; l’absence de titres fonciers sécurisés pour les petits paysans et le statut incertain des terres « coutumières » ; l’augmentation de la population mondiale qui accroît la pression sur les terres ; enfin, l’accaparement des terres. Ce dernier phénomène, entendu comme l’acquisition de terres à grande échelle par des investisseurs publics ou privés hors de leur pays d’origine, a pris, ces dernières années, une ampleur dramatique liée au besoin d’assurer une sécurité d’approvisionnement en nourriture (suite aux crises alimentaires) ou en énergie (course aux agrocarburants) au niveau mondial. La plupart des acquisitions

Définition : Le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires. Date : 1996, dans le contexte du Sommet mondial de l’alimentation (SMA). Source : Idée lancée par la Via Campesina au SMA, qui a donné naissance à un mouvement populaire global porté aujourd’hui par une grande diversité de secteurs sociaux. Éléments clés : La souveraineté alimentaire repose sur six piliers : - le droit à l’alimentation pour tous - le soutien et le respect des producteurs de denrées alimentaires - des systèmes alimentaires localisés (contre le dumping et la dépendance vis-à-vis de sociétés transnationales) - le contrôle local des ressources naturelles et des territoires (contre la privatisation et l’exploitation, pour l’accès à la terre) - le développement et l’échange du savoir local (contre les organismes génétiquement modifiés) - le travail en harmonie avec la nature (contre les monocultures, l’élevage industriel, pour des pratiques agro-écologiques). Avantages : Succès sans précédent, peuples au centre des préoccupations, alternative/ vision. Inconvénients : Flou, centré sur la production agricole, informel.

concernent des territoires de plus de 10 000 hectares et certaines plus de 500 000 hectares ! Ainsi, la FAO (l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que rien qu’entre 2008 et 2010, 20  millions d’hectares de terres agricoles ont fait l’objet de transactions ou de négociations impliquant des investisseurs étrangers et cela uniquement en Afrique1. Ce chiffre correspond à la superficie totale des terres agricoles en France ! Même si l’ampleur exacte du phénomène d’accaparement de

terres n’est pas encore connue, une chose est sûre : ce phénomène a un impact sur le droit à l’alimentation et la souveraineté alimentaire dans les pays hôtes. Sécuriser la gestion des terres et des ressources naturelles et assurer une répartition plus équitable des terres restent donc des questions urgentes qui doivent être traitées au plus vite afin de garantir la sub1 S. Monsalve Suarez, « Terre pas à vendre », L’Observatoire du droit à l’alimentation et à la nutrition, L’accaparement de terres et la nutrition – Défis pour la gouvernance mondiale, 2010, p. 37.

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1 Les défis de l’alimentation mondiale

Droit à l’alimentation, souveraineté alimentaire et accès à la terre manuel eggen et florence kroff

sistance des populations, en particulier dans le contexte de la crise alimentaire actuelle.

Pour un arrêt de l’accaparement de terres

« Pour un arrêt immédiat de l’accaparement de terres  », c’est le titre d’une déclaration commune de Fian, de Via Campesina, de Land Research Action Network (LRan) et de Grain qui a été lancée en avril 2010 pour réitérer le message porté depuis des années par les paysans et paysannes de par le monde. Plus de cent organisations de la société civile s’y sont ralliées pour rappeler « qu’il est plus important que jamais de protéger ses ressources de la convoitise des entreprises et des États, afin de les laisser à ceux qui en ont besoin pour se nourrir eux-mêmes et nourrir les autres de manière durable, et leur permettre de continuer à exister en tant que communautés et sociétés. L’accaparement de terres à grande échelle – même quand il n’est pas accompagné d’expulsions forcées – prive les communautés locales de terre, détruit des modes de vie, donne moins de places aux politiques agricoles orientées vers les paysans/paysannes, et entraîne une distorsion des marchés en favorisant la concentration toujours plus grande de l’agrobusiness et du commerce global, plutôt que de promouvoir une agriculture paysanne durable, tournée vers les marchés locaux et nationaux et les générations futures. Cela accélérera aussi la destruction des écosystèmes et la crise climatique. Promouvoir ou permettre l’accaparement de terres à grande échelle est une violation du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. »2

Assurer une meilleure gestion foncière

Dans cette optique, on peut mentionner deux processus importants qui ont été lancés par la FAO. Tout d’abord, la Conférence internationale sur la réforme agraire et

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L’abondance alimentaire est-elle possible ? c nikki macleod

le développement rural (Cirardr), organisée en mars 2006 à Porto Alegre par la FAO, et qui avait suscité de grandes attentes de la part des organisations de la société civile (OSC) quant à l’engagement renouvelé de la FAO et de ses États membres pour améliorer la gestion des terres et des ressources naturelles dans le but de combattre la faim et la pauvreté3. La déclaration finale de la conférence reste un moment important pour la lutte des peuples visant à garantir l’accès à la terre. Pour la première fois, le rôle fondamental des réformes agraires est reconnu dans le cadre de la lutte contre la faim. Malheureusement, jusqu’à présent, les engagements politiques ne se sont pas transformés en mesures concrètes. Au contraire, le phénomène d’accaparement des terres provoque de facto une contre-réforme agraire. Deuxièmement, la FAO a lancé un processus participatif pour adopter des directives volontaires sur la gouvernance responsable des régimes fonciers des terres,

de la pêche et des forêts. Ces directives volontaires actuellement en cours de finalisation et qui auraient dû être adoptées lors de la dernière session du Comité pour la sécurité alimentaire de la FAO en octobre 2011, visent à interpréter les obligations internationales des États en matière de gestion des terres, à déterminer des principes et standards reconnus internationalement et à formuler des recommandations aux États. L’enjeu est crucial. Bien que les négociations n’aient pas pu aboutir en octobre, 75% du texte ont été adoptés par les États membres de la FAO. Une ultime réunion de négociation s’annonce donc pour début 2012. Si les États s’engagent réellement aux côtés des peuples « pour » un accès durable aux ressources naturelles et « contre » la faim, ces futures directives pourraient constituer un outil capital pour soutenir de véritables réformes agraires redistributives ainsi que des politiques qui soutiennent et renforcent les droits


des communautés locales aux ressources naturelles et qui sont socialement justes et écologiquement durables. Pourtant, à l’issue de la première session de négociations en juillet 2011, les organisations de la société civile participant au processus en ont douté face aux positions décevantes de plusieurs pays. Le Canada et la Turquie se sont farouchement opposés à l’inclusion de l’accès à l’eau potable et pour la production alimentaire et l’élevage dans le champ d’application des directives. Le Canada, l’Australie et le secteur privé ont continuellement soutenu les États-Unis dans leur position selon laquelle la croissance économique, le renforcement des marchés et des investissements sont absolument essentiels pour éradiquer la pauvreté. Et pire encore, la majorité des États se sont farouchement opposés à se référer aux obligations existantes en matière de droits humains en relation avec la terre, la pêche et les forêts de peur de créer de nouvelles obligations. Mais d’autres éléments renforcent la confiance des acteurs en l’avenir. Durant tout le processus de ces nouvelles directives, il a été très encourageant de voir que le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) réformé permet une réelle participation dynamique et effective des différents groupes de la société civile. Surtout, sachant que les négociations des directives constituent la première initiative du CSA réformé face à un des problèmes les plus urgents de notre temps : comment sécuriser l’accès à la terre, à la pêche et aux forêts pour les petits producteurs alimentaires, et particulièrement les femmes. n

2 La Déclaration a été cosignée par plus de 100 organisations de la société civile. (www.fian.org) 3 Voir la Déclaration finale de la conférence sur le site : www.icarrd.org.

“ Il ne faut pas des milliards pour faire une politique agricole” En Afrique de l’Ouest, la gestion publique de la protection de l’agriculture pose problème. Devenue consommatrice de la surproduction occidentale, la région a changé radicalement ses valeurs culinaires et met en avant un plan le développement urbain plutôt qu’une réelle politique agricole. entretien avec mamadou cissoko Mamadou Cissoko est un leader paysan d’Afrique de l’Ouest, il est membre du Comité pour la sécurité alimentaire mondiale créé par les Nations unies.

Pourquoi, au XXIe siècle, y a-t-il encore de l’insécurité alimentaire ? L’accès à l’alimentation a modelé le monde. La construction des empires et des royaumes était motivée par l’accès à la terre et à l’eau. Ce sont des besoins fondamentaux de l’humanité. Et il y a toujours eu des crises alimentaires, parce que l’agriculture dépend de la nature, que les agriculteurs ne maîtrisent pas. Cependant, dans l’histoire récente, le développement technologique et scientifique qui a permis les révolutions agricoles, a favorisé la concentration des terres et de nouveaux investissements. On est sorti du système traditionnel de l’agriculture familiale, qui visait l’autosuffisance : la main-d’œuvre de la famille travaillait et on produisait avant tout pour la nourrir, elle et la communauté proche. S’il y avait de l’excédent, on pouvait songer à le vendre. Avec la globalisation, les produits ont commencé à traverser les océans. Et il y a eu,

du côté des Occidentaux d’abord, États-Unis et Europe, une volonté politique d’utiliser l’agriculture en tant que force, comme l’armée et ou la monnaie. En Afrique, au moment des indépendances, les dirigeants ont misé sur un soutien à l’agriculture avec comme principale richesse les produits agricoles (cacao, bananes, ananas…). Les gouvernements ont aussi essayé de développer l’agriculture vivrière, avec la mise en place de programmes nationaux et des financements pour l’agriculture. De 1960 aux années 1980, il y a eu un changement visible, avec davantage de bien-être en milieu rural. Les travaux physiques ont été allégés grâce aux équipements agricoles. Avant, tout se faisait avec la force. On portait tout sur la tête ou le dos, tout se faisait à la main. Les surfaces agricoles et le rendement ont alors augmenté, entre autres grâce à la recherche agricole appuyée par les États.

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1 Les défis de l’alimentation mondiale

“Il ne faut pas des milliards pour faire une politique agricole” entretien avec mamadou cissoko

Et puis avec la crise, il y a eu une situation que nous avons appelée le « sans État  ». Avec les programmes d’ajustements structurels imposés par les institutions financières internationales, il y a eu moins d’interventions de l’État. Dans le même temps, l’Europe a connu des problèmes de surproduction, en raison de la Politique agricole commune (Pac). La question était de savoir s’il ne fallait pas payer pour brûler les surplus. Alors l’Europe, la Banque mondiale et les États-Unis nous ont dit : pourquoi investir dans votre agriculture archaïque alors que nous pouvons vous fournir des produits de qualité qui ne coûtent presque rien ? Nous sommes devenus un débouché pour la surproduction occidentale : lait en poudre, blé, maïs américain… Exporter était la solution la moins chère pour l’Europe. Les chefs d’État africains étaient, eux, tranquilles parce que les villes avaient tout. Conséquence  : le changement des habitudes alimentaires. Les spaghettis sont arrivés avec les programmes d’aide, les petits pois séchés ainsi que les huiles végétales. Les consommateurs commençaient à préférer le goût du riz à celui du mil. Les femmes disaient que le temps de cuisson était nettement plus avantageux par rapport au temps passé à piler le mil. Le milieu rural perdait espoir car, quoiqu’on fasse, la production locale était beaucoup plus chère que les produits importés, parce que les agriculteurs occidentaux étaient subventionnés pour produire, pour stocker et exporter. Nos agriculteurs n’avaient plus de soutien. Les jeunes se sont massivement déplacés vers les villes. Aujourd’hui, plus de la moitié de la main-d’œuvre rurale a plus de 40 ans… Pendant la période du « tout État », il y avait des programmes agricoles, avec des objectifs de production à atteindre, mais pas de politique agricole. L’épargne en milieu rural n’a pas été favorisée, les gens dépensaient tout ce qu’ils gagnaient.

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Culture d’oignons en pays dogon, Mali. c Erwin Bolwidt

Comment concevez-vous le droit à l’alimentation ? Il semble que rien n’est mis en place pour le faire respecter. L’alimentation est avant tout une responsabilité citoyenne, partagée par tous les êtres humains. Chaque être humain doit manger, une fois par jour ou plus, végétarien ou pas, mais doit manger. Pouvoir se nourrir est un droit fondamental. Dans la Déclaration universelle des droits de l’homme qui ouvre la Charte des Nations unies, ce droit est mentionné. Mais plusieurs interprétations existent. La FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) dit : disponibilité et accessibilité. Mais ils ont oublié qu’il y a des gens qui n’ont pas un rond… Même si, devant chez soi, il y a un marché plein de produits, encore faut-il avoir de l’argent pour acheter. Que disent les paysans ? J’ai choisi un métier, j’ai choisi d’être agriculteur, pour me nourrir et nourrir ma collectivité. Toute atteinte à ce métier est donc une atteinte au droit à l’alimentation.

Le débat, pour moi, n’est pas international ; il est au niveau des pays. Les Européens et les Américains l’ont réglé. Aux États-Unis, il y a les Farm Bills, fondés sur le principe que si les produits atteignent un certain niveau de prix, le gouvernement intervient. Sinon, les habitants ne pourraient pas vivre. En Europe, il y a la Pac, qui va plus loin. Quand il y a une surproduction qui nous coûte, les agriculteurs sont payés pour produire moins, mais suffisamment pour la région et vendre ailleurs les excédents. Les terres non cultivées vont participer à la protection de l’environnement. Il n’y a pas un pays au monde qui n’a pas les moyens de régler cette question. C’est un débat que nous avons souvent avec les pays occidentaux, qui nous disent que nous n’avons pas les moyens de faire une politique agricole. Mais une politique agricole, ce n’est pas 45 milliards d’euros par an… Comment décririez-vous ce type de politique agricole ? Préserver la biodiversité est un aspect essentiel. C’est de là qu’on


c vredeseilanden

tire les semences. Avec les semences, on fait l’agriculture et les produits de notre agriculture font nos valeurs culinaires. Cela participe de notre identité. Le peul (ethnie de l’Afrique de l’Ouest) qui boit beaucoup de lait ne raisonnera pas de la même manière que celui qui mange beaucoup de manioc et d’igname. L’alimentation est une bonne partie de l’identité de l’homme. C’est pourquoi nous disons que l’exploitation familiale est multidimensionnelle et multifonctionnelle, et que nous avons refusé le nom d’agriculteur. Agriculteur, tout le monde peut l’être — celui qui dispose et cultive trois hectares de terre, est agriculteur. Le paysan, c’est celui qui est attaché à la terre, quoi qu’il arrive. C’est l’homme du terroir. L’insécurité alimentaire ne cesse de gagner du terrain et c’est inconcevable ! Dans les villes, on ne cesse de construire des buildings, des autoroutes, qui ne servent à rien si les populations ne sont pas nourries. Le problème ne se limite pas aux moyens, on devrait parler d’irresponsabilité politique. Sans parler de l’insouciance des populations qui ne se mobilisent pas autour de ces questions. C’est ma vision de la question. À mon avis, ce problème pourrait être réglé dans tous les pays d’Afrique. Nous pourrions faire en sorte que nos produits soient protégés. Le troisième millénaire est celui de l’alimentation, celui où la production agricole est maîtrisée. Si nous perdons la consommation de nos produits, nous perdrons notre agriculture. Chaque peuple a ce qu’il lui faut pour son alimentation. C’est pourquoi les anciens disent : quand quelqu’un est malade, il faut lui préparer les plats de sa tradition, parce que c’est ce qui coule dans son sang.

L’accaparement de terres, et d’une manière générale l’inaccessibilité aux ressources naturelles sont cités comme des menaces à la souveraineté alimentaire. Comment pensezvous qu’il faut lutter contre cela ? Nous sommes les premiers responsables. Dans beaucoup de pays, il y a eu une décentralisation, des élections pour permettre la gouvernance locale. Ce sont des paysans qui élisent des paysans pour gérer les ressources naturelles. Ensuite, la deuxième responsabilité revient aux gouvernements. Ils ne peuvent pas relancer l’agriculture et dire que c’est la base de l’économie, sans s’intéresser un tant soit peu aux problèmes des terres. Dans toutes les lois foncières de nos pays, est mentionnée la « reconnaissance de la propriété commune des terres ». Au Sénégal, par exemple, une loi de 1974 dit que la terre appartient à l’État mais est gérée par les communautés. C’est donc la communauté rurale qui est seule compétente pour délibérer sur la terre, sauf quand il y a des programmes ou des projets nationaux d’intérêt collectif. Dans ce cas, l’État peut décréter qu’il prend des hectares pour un hôpital. Au Togo, selon un régime instauré par les Allemands, le gouvernement n’a aucun droit ; ce sont les communautés qui ont le pouvoir sur la terre. Je pense que sur le terrain, notre réseau, le Roppa1, avec d’autres organisations, doit faire de la sensibilisation, de l’information et de la mobilisation. On ne peut pas continuer à dire que tout ce qui nous arrive est de la faute des autres. C’est nous qui élisons les décideurs. Les paysans doivent monter au créneau pour se défendre, car leur avenir est dans les ressources naturelles, qui doivent être améliorées.

Vous parliez de paysans enfermés dans une camisole. Les États ne le sont-ils pas eux enfermés dans la définition de leur politique agricole ? Non, je crois que les États peuvent se donner une marge de manœuvre. Les positions par rapport aux pays développés qui fournissent de l’aide pourraient être différentes si nos gouvernants mettaient en avant l’importance du monde rural. Les paysans produisent non seulement la nourriture, mais créent 60% des emplois. Il y a une vingtaine d’années, les paysans représentaient plus de la moitié du produit intérieur brut au Mali, au Burkina Faso, au Bénin. Les États n’ont pas misé sur ces atouts et je pense que c’est un manque de cohérence et de vision pour l’avenir de ces pays. Certains l’ont fait comme feu Thomas Sankara du Burkina Faso ou l’actuel président du Malawi. Mon avis est que, dans la plupart des négociations commerciales, nos chefs d’État donnent la priorité au développement urbain, au détriment du monde rural. n Propos recueillis par Seydou Sarr et Wendy Bashi.

1 Réseau d’organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest. (NDLR)

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2 Des agriculteurs sans terre

colombie

Une alternative pour gérer la terre Les chiffres le confirment : la croissance macroéconomique a déjà engendré des dommages écologiques et sociaux irréversibles. Aujourd’hui des communautés se renforcent et dénoncent le déplacement forcé des paysans laissant place à un modèle économique à but purement commercial et en constante progression. julisa pilar ramos quintero et javier castellanos morales Julisa Pilar Ramos Quintero est avocate, docteur et chercheur en Sciences sociales (Bogota). Javier Castellanos Morales est sociologue, spécialiste en agroécologie et économie solidaire. Il dirige l’Association de travail interdisciplinaire (Ati) à Bogota.

A

u cours de ces dix dernières années, la Colombie a présenté des chiffres témoignant d’une croissance macroéconomique en constante progression. Le pays possède pourtant le plus haut pourcentage d’inégalités en Amérique latine, ce qui signifie que cette croissance ne bénéficie qu’à très peu de gens et qu’elle est en fait préjudiciable pour la majorité. Cette situation est illustrée dans le rapport national sur le développement humain publié en septembre 2011 par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), dont le bilan met en évidence la prolifération de grands propriétaires terriens tandis que le nombre de propriétaires de petites exploitations diminue. Le rapport indique l’augmentation inquiétante de la concentration de la terre, comme en atteste l’augmentation du coefficient d’inégalité de Gini de 0,80 à 0,86 en ce qui concerne la propriété foncière au cours des dix dernières années (plus ce coefficient approche du nombre 1, plus l’inégalité est forte, plus grande est la concentration des richesses)1. Les chiffres sont concluants : se-

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lon les données fournies par l’Atlas de la distribution de la propriété rurale en Colombie, rédigé par l’Igac-Cede2 en 1960, les petits propriétaires représentaient 66,7% de la totalité des propriétaires du pays tandis qu’en 2009, un demi-siècle plus tard, ils ne représentent plus que 49,8%, soit moins de la moitié. Parallèlement, le nombre de ceux qui possèdent plus de 500 hectares, et accaparent 61% des terres, s’est élevé de 0,4% à 1,4%. De nos jours, 41% des terres rurales privées sont de grande extension (plus de 200 hectares) et 40% sont de superficie moyenne (entre 20 et 200 hectares). Seulement 18% (7 millions d’hectares) correspondent à de petites propriétés (minifundio et microfundio paysans)3. Cela signifie que dans ce pays rural à vocation agraire, le problème historique du latifundio et le conflit social ne cessent de s’aggraver sous le couvert d’une « prospérité pour tous ». Cette tendance se manifeste également au travers de la politique économique et sociale du gouvernement actuel qui se fonde sur ce qu’on appelle les « locomotives » du Programme national de développement 2010-2014  : les mégas exploitations minières à

ciel ouvert, l’exploitation d’hydrocarbures, les barrages multifonctionnels, l’agro-industrie liée aux agro-combustibles, les organismes transgéniques, les forêts commercialement exploitables, les cultures exotiques, les céréales pour les animaux et l’élevage intensif. Cette politique s’appuie sur tout un arsenal législatif dont, entre autres, la loi générale d’aménagement du territoire, la loi relative aux réserves naturelles, la loi sur les brevets et de propriété industrielle, qui renforcent l’environnement institutionnel nécessaire à la mise en œuvre des TLC (Traités de libre commerce) et à l’investissement étranger direct (IED)4, axé ces dernières années sur les ressources naturelles du pays, le deuxième en biodiversité au niveau mondial5.

Compensations trompeuses

Dans le cadre de ce modèle de développement qui accuse de profondes faiblesses par rapport à la réalisation de transformations structurelles réelles, le gouvernement a présenté quelques projets de loi, comme celui sur la de restitution des terres et la loi des victimes et de la régularisation des propriétés.


Ces initiatives, nécessaires sur le plan formel et de reconnaissance des droits des victimes du dépouillement, sont largement insuffisantes et comportent de sérieuses contradictions face à l’énorme problème historique et culturel que pose le conflit généré par l’utilisation et la propriété de la terre et des territoires en Colombie. Il est évident que l’on continue à privilégier les intérêts des capitaux transnationaux et monopolistiques et que l’on continue à imposer la logique du développement en tant que croissance économique sur tout le territoire national, en dépit de toute considération environnementale, en niant le droit au consentement libre et informé des communautés et, par conséquent, en affaiblissant les droits économiques, sociaux et culturels des populations. Le phénomène de concentration de la terre appelle à l’élaboration urgente d’une politique globale de gestion des terres à partir des réalités territoriales des habitants. Celle-ci, couplée à des lois connexes en matière d’environnement et de gestion de l’eau, devrait aussi prendre en compte un autre problème qui aggrave la situation d’inégalité et de conflit : l’utilisation actuelle des sols en Colombie. À ce sujet, la Coalition nationale contre l’accaparement des terres et des territoires6 dénonce le contrôle territorial exercé par les consortiums natio-

naux et l’investissement étranger qui vont parachever la concentration totale des terres. Ce processus sacrifie la souveraineté alimentaire nationale au profit d’un modèle promu par le capital financier orientant la production à grande échelle de matières premières, notamment énergétiques, pour le marché international. Cette évolution a déjà engendré des dommages irréversibles sur les écosystèmes et la vie des populations. Ils sont accompagnés d’une perte de la biodiversité agricole et forestière et des systèmes de production traditionnels. La Colombie vit d’ores et déjà une crise profonde de la production agricole et de la sécurité alimentaire nationale7. Selon la FAO, elle se situe actuellement parmi les dix pays du monde qui souffrent le plus d’insécurité alimentaire.

Pressions communautaires

Aujourd’hui les chiffres montrent clairement que le rapport de forces est défavorable aux communautés paysannes, indigènes et afro-descendantes. Cependant, malgré la situation d’asphyxie économique (64,3% de pauvreté dans les campagnes et 45,5% dans les villes8) et la vague violente d’accaparement et de déplacements forcés de ces deux dernières décennies (3,6 millions de déplacés9), certaines organisations communautaires locales et régionales, développent des « plans

1 El Tiempo, 25 septembre 2011, An 100, n°35363. 2 Institut géographique Agustín Codazzi et Centre d’études sur le développement économique. 3 http://m.eltiempo.com. 4 Au cours des neuf dernières années, l’IED en Colombie a été multiplié par cinq : de 2 000 millions de dollars, il est passé à environ 10 000 millions. Jusqu’en juin 2010, l’IED en pétrole a représenté 87% de l’investissement étranger total dans le pays. En 2010, les exportations de matières premières extraites des ressources naturelles du pays ont augmenté de 64% (Banco de la República, Unctad, proexport). 5 La Colombie possède 10% de la biodiversité mondiale, quelque 45 000 espèces végétales et une grande variété d’espèces animales. Elle est l’un des pays où se trouvent les plus grandes sources de ressources énergétiques. E. López González, Aliments transgéniques en Colombie, 2007. www.semillas.org.com. 6 Coalition formée par Ati, Fian, Funcop, Kanoba, Grupo Semillas, UTL, Unac et Todos a tierra, qui mène une campagne contre les dynamiques d’accaparement de terres en Colombie. 7 E. Lopez González, op. cit.. 8 http://pnudcolombia.org. Voir également dans El tempo, rapport Pnud, 25 septembre 2011. 9 Idem.

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2 Des agriculteurs sans terre

colombie Une alternative pour gérer la terre

julisa pilar ramos quintero et javier castellanos morales

pour la vie » visant un aménagement territorial populaire en accord avec leur écosystème et leur culture. Les « plans pour la vie » trouvent leur origine dans une forme de planification propre aux peuples indigènes, mais d’autres secteurs du mouvement social s’en sont désormais appropriés. Élaborés dès 1997, sous l’impulsion du Conseil régional indigène du Cauca (Cric), les « plans pour la vie », constructions populaires et non institutionnelles, questionnent les concepts de la logique moderne occidentale tels que le développement, la croissance, le progrès. Ils représentent un instrument politique des peuples indigènes, destiné à définir leur propre développement…10, basé sur une vision issue de leur culture et de leurs pratiques de vie, un outil grâce auquel ils entendent préserver leur intégrité ethnique et culturelle. Consistant en « mécanismes de négociation, de participation, de concertation et de contrôle » conçus par les communautés sous la direction de leurs leaders, ces instruments de pouvoir local et régional s’articulent en dynamiques nationales et de renforcement des mouvements sociaux et populaires opposés à la vision de développement imposée par les logiques du capital financier et corporatif international. Ils mettent en avant la politique d’aménagement du territoire comme base de l’autonomie et qui consiste pour la communauté en un cadre d’orientation concernant la gestion des ressources collectives11. C e t t e d y n a m i q u e de contrôle culturel du territoire s’oppose également au contrôle territorial exercé par les groupes armés, par l’État et par les entreprises qui favo-

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risent le modèle économique extractiviste12. Le Plan alternatif d’équilibre régional des organisations sociales centro-oriente, qui articule des processus indigènes, paysans et populaires de neuf départements (Tolima, Arauca, Nord de Santander, Santander, Boyacá, Cundinamarca, Bogotá, Meta, Vichada et Casanare) en est un exemple, résultat de plusieurs années de lutte du mouvement indigène, civique et paysan, de la région. Cette initiative ne recherche pas le développement intégral ou durable, mais bien à promouvoir l’équilibre entre les besoins sociaux et le potentiel environnemental, l’identité et l’autonomie culturelle, ainsi qu’à défendre le territoire, l’eau et les aliments. Cette expérience n’est pas unique en Colombie. Beaucoup d’autres sont en cours et entendent proposer aux générations futures des alternatives au système actuel de production et au modèle de développement prédateur des territoires et des cultures. Au cœur du conflit politique, social et armé qui secoue la Colombie, des peuples continuent à creuser des voies et à tisser des liens dans un effort constant de résistance pour la préservation de leurs territoires, pour la redistribution de la terre et de la richesse et pour la défense de la vie. n 10 Système de monitoring de la protection des droits et de la promotion du « bien vivre » des peuples indigènes d’Amérique latine et des Caraïbes. 11 « Le « plan pour la vie », instrument de résistance des peuples indigènes », Lecture critique du plan pour la vie (Etnias y Política, n°9, Cecoin, 2008). 12 Exploitation économique à des fins strictement commerciales. (NDLR)

inde

La marche vers des terre promises En 2007, en Inde, près de 25 000 personnes sans terre ont marché vers New Delhi, la capitale, afin d’obtenir du gouvernement des réformes agraires et la redistribution des terres (« verdict du peuple, en inau profit des paysans. Déçus par les promesses non tenues, les initiateurs de la manifestation vont reconduire l’action en octobre 2012, en lui donnant une dimension internationale. wendy bashi

J

e suis à Bruxelles pour une raison bien précise, je viens parler de l’action d’Ekta parishad, le mouvement dont je suis l’initiateur, mais je viens aussi obtenir votre soutien. La situation des agriculteurs indiens est déplorable… Ils n’ont pas de terre, ils doivent constamment livrer un bras de fer au gouvernement qui ne fait pas grand-chose pour leur venir en aide. Nous avons besoin d’une réforme agraire, mais apparemment notre gouvernement n’est pas assez attentif à nos supplications ». Ainsi s’exprime Rajagopal Puthan Veetil, fondateur et président de l’association Ekta parishad (« chemin commun » en hindi)1. En 2007, Rajagopal et son organisation ont conduit une marche de 350  km, qui a rassemblé près de 25  000 personnes, afin de re-


e terres

Les marcheurs traversant la rivière Chambal, sur leur route vers Delhi. © Simon Williams

vendiquer auprès du gouvernement fédéral indien des réformes pour garantir un accès à la terre aux nombreux sans terre qui vivent dans les zones rurales. « Quand il s’agit de prendre d’importantes décisions comme la vente des terres aux grandes compagnies multinationales, ou pour ouvrir un complexe touristique, le gouvernement est prompt à prendre des décisions. Mais il reste muet lorsqu’il s’agit de redistribuer les terres ou d’entreprendre des réformes agraires profitables aux populations rurales », explique encore Rajagopal. Les revendications du mouvement s’articulent autour de l’accès à la terre dans un pays où près de 70% de la population vit de l’agriculture, sans avoir la propriété de la terre. L’absence d’infrastructures et de technologies agricoles, l’endettement des agriculteurs, la chute des prix des produits agricoles, le manque de disponibilité de crédit pour les petits paysans et les mauvaises récoltes sont sources de drame qui vont jusqu’au suicide. Selon des statistiques publiées par le Bureau national des statistiques criminelles de l’Inde, environ 17 000 agriculteurs ont mis fin à leurs jours en 2009, en raison des conditions de vie insupportables.

Le silence du gouvernement…

En Inde, les réformes foncières sont votées au niveau régional et le rôle du gouvernement fédéral se limite à la promulgation des lois. Excédés par les lenteurs administratives au niveau du gouvernement régional, les manifestants qui ont marché vers Delhi en 2007 ont voulu attirer l’attention des autorités fédérales sur le sort des millions d’agriculteurs en situation de détresse et d’insécurité alimentaire. « Je suis un disciple de Gandhi et je crois en la non-violence. La marche est pour moi un moyen efficace pour obtenir gain de cause. Je suis conscient de la situation compliquée des paysans sans terre de mon pays, mais je reste persuadé que nous finirons par faire entendre raison à notre gouvernement », explique Rajagopal, qui rappelle que son association avait donné un délai de cinq ans aux autorités pour prendre des mesures concrètes favorisant la redistribution des terres. Malgré l’optimisme du leader du mouvement, force est de constater qu’on est loin du compte car le gouvernement n’a pas respecté ses engagements. Rajagopal et l’association Ekta parishad comptent renouveler

leurs actions, avec une nouvelle marche qui sera organisée en octobre 2012 et au cours de laquelle ils espèrent rassembler quatre fois plus de personnes qu’en 2007. Pour l’année prochaine, les organisateurs entendent donner une dimension internationale à leur action, ce qui explique la présence de Rajagopal à Bruxelles, après une visite en Suisse. Un important travail a été réalisé pour sensibiliser le public à travers le monde. Avec un sourire qui en dit long, il explique : « Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour que le reste monde soit au courant de la situation ardue à laquelle nous devons constamment faire face dans mon pays. Détrompez-vous, il existe bel et bien un lien entre mon pays et vous qui êtes ici en Belgique. Quand vous mangez, je vous demande de constamment faire l’exercice à table : vous demander d’où proviennent les aliments qui sont dans votre assiette, qui les a produits, à quel prix, étaitce dans une situation d’équité ? Vous verrez qu’en répondant à ces quelques phrases, le lien vous sautera aux yeux. » n 1 Rajagopal Puthan Veetil, militant gandhien et altermondialiste, était à Bruxelles en octobre dernier pour expliquer le sens de sa démarche.

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2 Des agriculteurs sans terre

brésil

La répression des Guaranis Le territoire des indigènes Guaranis s’est volatilisé avec le temps. Parqués dans des réserves, ces indiens luttent à présent contre l’insuffisance alimentaire. Fian-Belgique FoodFirst Information and Action Network, organisation internationale des droits de l’Homme qui consacre son travail à la réalisation du droit à l’alimentation dans le monde.

L

es Guaranis Kaiowà, qui vivent dans l’État du Mato Grosso do sul, ont peu à peu perdu leurs terres. D’abord, au début du XXe siècle, par l’élevage extensif de bétail accentuant le déboisement, puis avec l’arrivée du soja destiné à nourrir les animaux des pays industrialisés. Enfin, dans les années 1970, le gouvernement militaire a donné à des compagnies et à des privés des titres de propriété en bonne et due forme pour les terres des Guaranis Kaiowà, en violation de la Constitution brésilienne. Après le soja, c’est la monoculture de la canne à sucre qui a gagné des étendues déboisées de plus en plus vastes. 90% de leur territoire traditionnel a ainsi été perdu. Les forêts primaires de cette région, qui étaient des réservoirs pour la chasse, la pêche et la cueillette, ne représentent plus que 2% de la superficie de la forêt originelle1. « Sans la chasse, le fleuve et les remèdes de la forêt, nous devenons faibles physiquement et spirituellement », constate le chef indien Amilton Lopes. Les 275 000 Guaranis Kaiowá du Mato Grosso do sul sont parqués dans huit réserves dont la taille ne leur permet plus de se nourrir. 90% d’entre eux dépendent des sacs de nourriture distribués par le gouvernement. Cette aide alimentaire est insuffisante et inadaptée

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à leurs coutumes. Conséquence : la malnutrition fait des ravages et plus de 100 enfants sont morts de faim depuis 5 ans. Les hommes et les adolescents vont travailler dans les plantations de canne à sucre, la seule source de travail dans un environnement proche. Le travail est harassant. Ils coupent de 10 à 12 tonnes de canne à sucre par jour pendant dix semaines sans répit, pour un salaire d’environ 200 euros par mois, avant de rentrer chez eux. « Ils peuvent faire ce travail pendant une douzaine d’années, après ils sont finis », affirme Egon Heck du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi). Le manque de perspectives et le désespoir sont tels que les suicides sont nombreux, surtout chez les jeunes de 12 à 18 ans. L’espérance de vie des Guaranis Kaiowá est de 45 ans alors que celle de l’ensemble des Brésiliens est de 72 ans2. Ils luttent depuis trente ans pour récupérer leurs terres. Faute d’y parvenir, ils doivent s’installer au bord des routes, à côté de leurs terres, dans des conditions sanitaires et alimentaires déplorables. Selon le Cimi il existait, fin 2010, vingt de ces campements. En 2007, suite aux pressions tant nationales qu’internationales, la Fondation nationale de l’Indien (Funai) avait signé avec le Ministère public une Trajectoire d’ajustement de conduite (Tac) qui devait permettre d’identifier et de délimiter trente-neuf territoires

ancestraux. En août 2011, on n’en était encore qu’à la phase de publication des avis des anthropologues (initialement prévue pour le 30  juin 2009 !) Il faudra ensuite transmettre au ministère de la Justice les preuves établissant que les terres peuvent être reconnues comme terres indiennes (la date limite était le 19 avril 2010…)

Absence de volonté politique

Pourquoi cette lenteur  ? Parce qu’il n’y a pas de volonté politique réelle. Les Indiens sont considérés par les autorités et les entreprises comme des gens sans importance pour l’économie du pays, et même comme une entrave au développement. Et les anthropologues chargés de délimiter des terres indiennes ainsi que les groupes de travail de la Funai sont harcelés et victimes de violences quand ils se rendent sur les terres à identifier. Les entreprises de canne à sucre et de soja ainsi que les éleveurs de bétail veulent à tout prix empêcher cette identification. Le gouverneur du Mato Grosso do Sul aussi. En 2010, 80 procès étaient en cours. La présidente Dilma Rousseff, à laquelle le Conseil de l’Aty Guasu (assemblée des Indiens) avait écrit en janvier avec l’espoir qu’« une femme, une mère » serait plus sensible à leur cas ne s’est pas, depuis son élection, prononcée sur la situation des Indiens. En attendant, la violence conti-


Adolescent guarani c Ronai Rocha

Mauvais agrocarburants D’avril 2010 à mars 2011, 25 milliards de litres d’éthanol ont été produits au Brésil, dont 3 pour l’exportation.

nue. L’État ferme les yeux sur les meurtres des chefs indiens, les attaques et destruction de campements, comme à Puelito Kué en août dernier. En 2010, trentequatre Guaranis Kaiowá ont été assassinés au Mato Grosso do sul et cent cinquante étaient menacés de mort par des propriétaires terriens3. Selon le Cimi, leur situation est aujourd’hui la plus désespérée en termes d’assassinats et de suicides de tout le Brésil. En août dernier, à Paso Piraju, lors d’une Aty Guasu à laquelle participaient des chefs indiens d’autres pays, les Guaranis Kaiowá se sont montrés plus décidés que jamais à lutter. « Nous allons reprendre nos terres pour que nos forêts renaissent et que nos rivières coulent à nouveau ! Ils ne vont jamais parvenir à nous faire taire ni à nous faire abandonner notre lutte pour la reprise de nos terres ! C’est un chemin sans retour ! Plus ils nous agressent, plus nous sommes décidés à poursuivre la reconquête définitive de nos territoires et moins nous croyons dans les autorités. » Légères lueurs d’espoir : selon des informations que Fian-Brésil a reçues du Ministère public fédéral (MPF), la banque Itaú aurait refusé des financements à Raizen (la joint-venture Cosan/Shell) suite à une recommandation faite par le MPF. La recommandation vise à empêcher que des crédits publics soient accordés dans des zones

En 2008, il y avait 13 usines d’éthanol au Mato Grosso do sul. En 2011, selon le président de Biosul, l’association de producteurs de bioénergie de la région, elles sont 21 et 3 autres ont été ou devraient être inaugurées. « Ce ne sont pas seulement les Guaranis Kaiowá qui perdent avec l’expansion de la canne à sucre pour produire de l’éthanol. La diminution de la production de denrées alimentaires a entraîné une hausse du prix des haricots, du manioc et du maïs », affirme l’Institut brésilien de géographie et de statistiques. En janvier 2011, la Commission européenne a donné le feu vert à la création d’une joint-venture entre l’entreprise brésilienne Cosan et le groupe Shell pour la production de sucre et d’éthanol au Brésil. La nouvelle entreprise s’appelle Raizen. Selon le plan stratégique de Raizen, sa production d’éthanol devrait passer de 2,2 milliards de litres à 5 milliards. Selon Reporter Brasil, Cosan était en 2009 sur la liste noire du Ministère public fédéral pour emploi de main-d’œuvre esclave. À noter que Cosan a reçu la visite de M. Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, en juillet 2010. n

Fian-Belgique

identifiées comme indiennes. Les titres de ces terres seraient nuls et ne pourraient donc pas garantir des emprunts. Le MPF considère que ce serait également intéressant de faire pression sur d’autres banques pour qu’elles fassent de même. Par ailleurs un tribunal de São Paulo a garanti la permanence des indiens guarani kaiowá à Kurusu Ambá, sur le bout de terre traditionnelle qu’ils avaient repris le 24 novembre 2009 après en avoir été expulsés par la violence à trois reprises et avoir vu trois de leurs membres tomber sous les balles. Cette communauté réclame 2 200 ha pour 70 familles et la Funai est en train d’étudier leur cas. Selon la juriste Michael Mary No-

lan, du Cimi, « cette décision est favorable au mouvement indien parce qu’elle reconnaît le droit au territoire traditionnel et avalise la lutte des indiens pour la récupération de leurs terres traditionnelles ». Ce pourrait être le commencement d’une jurisprudence différente. Le gouvernement brésilien ne satisfait certes pas à ses obligations nationales et internationales. Mais il n’est pas seul à blâmer. La journaliste Verena Glass, qui accompagnait une délégation guarani kaiowá au Parlement européen en décembre dernier, disait ainsi : « Si la communauté internationale n’achetait plus d’éthanol ni de sucre au Brésil, la situation des Guaranis Kaiowá changerait ». n

1 Institut Brésilien pour l’environnement 2 Funasa 3 Rapport 2010 du Cimi.

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2 Des agriculteurs sans terre

Femme guarani avec son bébé c Ronai Rocha

mexique

Manifester nus pour obtenir des terres En 1992, plus de 13 000 familles de paysans ont été expropriées dans la région de Veracruz. Privés des terres dont ils avaient l’usufruit, ils vivent désormais dans la pauvreté et la servitude. En réaction, ces paysans sans terres se sont fédérés dans le mouvement des 400 villages. Pour attirer l’attention, ils manifestent nus. vinciane malcotte journaliste

C

est un village communautaire en plein centre f i n a nc i e r de Mexico. On dort sous des tentes, dans des lits en carton. Pour se nourrir, des invendus récupérés des supermarchés, cuisinés par le « restaurant » qui sert un repas par jour. Dans ce camping improvisé, il y a du tout, même un coiffeur. Tout ce qu’il faut pour un long séjour. Des paysans dépossédés de leurs terres interpellent les passants qui les ignorent. Un homme se lave, nu, dans la fontaine publique, sans attirer l’attention d’un homme d’affaires pressé et mal à l’aise. « Aujourd’hui, cela fait trois mois que nous sommes là. Nous n’avons toujours pas reçu de réponse concrète du gouvernement. On souffre de la faim, du froid, des pluies, de la chaleur... C’est difficile, mais nous ne pouvons faire autrement que de continuer, pour qu’ils nous écoutent. Nous voulons tous rentrer dans notre village et continuer à travailler, comme avant », explique Juan, un paysan, lors d’une manifestation en décembre dernier. Depuis une dizaine d’années, les paysans de Veracruz du mouvement des 400 villages envahissent les places de la capitale mexicaine, plusieurs mois par an. Deux fois par jour, ils se réunissent en plein

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centre de Mexico City, pour manifester nus, avec la photo d’un politicien comme cache-sexe. La foule scande « Respueta ! Respueta ! », (Réponse ! Réponse !), au rythme des roulements de tambours. Fatigués de ne pas se faire entendre des autorités qui ignorent leurs revendications, des hommes ont eu l’idée de manifester nus dans les rues de la capitale mexicaine. Sans plus de succès. Allant plus loin dans la provocation, les femmes ont commencé à se dévêtir, suscitant immédiatement l’intérêt des médias, même étrangers. « Nous avons eu l’idée de manifester nus, sans gêne, même quand il fait froid. Pour nous différencier des nombreuses revendications sociales qui existent au Mexique», rappelle César del Angel Fuentes, leader du mouvement des 400 villages.

1992, une année charnière

Le mouvement des 400 villages est né en 1970 lors d’une marche de revendication sur les droits sociaux. Le mouvement a connu son apogée en 1992, lorsque 13 000 familles expropriées ont décidé de mener le combat pour la restitution de leurs terres. Jusqu’en 1992, beaucoup de familles paysannes vivaient en communauté appelée ejido, une sorte de propriété collective de terres attribuées à un groupe de paysans. Les terres appartenaient à l’État, qui les cédait aux paysans. Le sys-

tème des ejidos a été mis en place par Lázaro Cárdenas, président du Mexique de 1934 à 1940, connu pour ses réformes, notamment dans les domaines de la santé publique ou de l’éducation, mais également sur le plan de l’économie. « Il a permis un élan économique et la privatisation de certains secteurs, tant que cela ne touchait pas à des secteurs de base comme l’éducation ou la santé », explique Christiane Daem, présidente de l’Institut interuniversitaire des relations entre l’Europe, l’Amérique latine et les Caraïbes (Irelac). Une loi de 1992 abolit ce système  et permet à l’État d’exproprier les familles en toute légalité. C’est l’ère de la « nouvelle réforme agraire », dont le but est de privatiser les terres mises en vente par le gouvernement. Une mesure qui exclut de fait les paysans qui n’ont pas les moyens de racheter les terres sur lesquelles ils vivent depuis des générations.

Des mesures arbitraires

La loi de 1992 autorisant la vente de la terre à qui pouvait se l’offrir fut une aubaine pour de grandes multinationales qui se sont approprié de vastes étendues cultivables, laissant aux paysans des lopins peu fertiles. Dans certaines régions, ceux qui avaient des moyens de se lancer dans l’innovation agraire pouvaient bénéficier des programmes agricoles.


ouganda

Dix années d’injustice, dix années d’impunité fian-belgique

Les plus pauvres n’ont eu qu’une seule possibilité : travailler douze heures par jour pour 70 cents de l’heure (192 euros mensuels), un revenu insuffisant pour faire vivre une famille, même dans un pays au niveau de vie peu élevé. Parmi les personnes lésées par la vente des terres, Evanesto, un membre du mouvement des 400 villages, qui, avant cette date, vivait bien. Il avait son lopin de terre. Le travail était dur, mais il s’en sortait bien. Aujourd’hui, il a tout perdu, sa terre, sa tranquillité, sa liberté et sa vie de famille. Il n’est plus qu’un ouvrier agricole, engagé par de riches agriculteurs qui n’hésitent pas à l’exploiter. « En 1992, nous avons manifesté sans violence, pour rester sur nos terres. Les militaires nous ont chassés et le gouvernement a emprisonné près de 500 personnes, sans raison. J’ai fait trois ans de prison, accusé à tort d’homicide et de coups et blessures. Un des leaders a écopé de six ans de prison. » « Des condamnations arbitraires », confirme César del Angel Fuentes. À leur sortie de prison, ils n’avaient plus rien. Ni terre à cultiver, ni maison, ni écoles dans leurs villages... Ils ont dû tout reconstruire, sur le plan matériel mais aussi psychologiquement. En perdant leurs terres, les paysans ont surtout perdu tout ce qui constituait leur identité. Les familles se sont disloquées et pour survivre, chacun va chercher du travail là où il peut. Certains optent pour l’émigra-

tion vers les États-Unis, malgré les difficultés et toujours avec l’espoir de revenir un jour.

Entre lassitude et espoir

Au fil du temps et avec la lassitude et le découragement, seules 2 000 familles sont encore actives, sur les 13 000 que le mouvement comptait au moment de sa formation. Les membres qui restent entendent provoquer le changement et rendre espoir aux minorités lésées. Car pour ces populations, reprendre possession de leurs terres, c’est en grande partie assurer leur sécurité alimentaire. Une lueur d’espoir est née en août  2010, le gouvernement reconnaissant enfin ses erreurs du passé. Une commission vérité a conclu que les arrestations massives et les emprisonnements, entre 1992 et 1998, des membres du mouvement, étaient totalement injustifiés. En guise de réparation, trois cents hectares de terre ont été restitués aux 2000 familles que compte actuellement le mouvement. On est loin du compte mais assez pour faire naître un espoir. Même si certains paysans se montrent sceptiques par rapport aux promesses du gouvernement. « Non, on veut du concret. Ça ne sert à rien qu’on nous fasse une promesse qui ne soit pas tenue et que nous devions encore revenir… On n’en finira jamais. Si le gouvernement veut résoudre les problèmes, il doit tenir sa parole  ! Nous voulons une réponse », martèle un paysan sans terre. n

E

n août 2001, le gouvernement ougandais a envoyé son armée pour expulser plus de 400 familles paysannes de leurs terres, dans le district de Mubende, dans le centre du pays. Suite à cette opération menée avec brutalité, c’est plus de deux mille familles qui ont été expropriées de leurs parcelles, au profit la société Kaweri Coffee Plantation Ltd, filiale du géant allemand Neumann Kaffee Gruppe, pour établir la plus grande plantation de café d’Ouganda. Cette expulsion a été effectuée en violation des droits des communautés locales et en particulier de leur droit à l’alimentation et à l’accès aux ressources productives. Avec l’appui de Fian et d’autres ONG, les communautés locales se sont regroupées au sein de l’organisation Wake Up and Fight for your Rights – Madudu Group afin de défendre leurs droits. Des actions en justice ont été entamées au niveau national. Sans succès, les procédures étant systématiquement retardées ou bloquées par le gouvernement ougandais et par la société Kaweri. Dix ans après, aucune décision substantielle n’a été prise pour restituer les terres aux communautés ou compenser les dommages subis après cette expulsion. Même les procédures extrajudiciaires entamées sur base de la responsabilité sociale des entreprises, n’ont pas permis d’aboutir à une compensation juste et équitable par l’entreprise Neumann ou sa filiale Kaweri. À l’heure où la communauté internationale commence à prendre conscience de l’impact négatif du phénomène d’accaparement des terres et des expulsions forcées sur le développement des pays du Sud et la survie des paysans, les revendications insistent sur le respect de la part des gouvernements, des obligations en matière de droit à l’alimentation et d’accès aux ressources productives. n

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3 Organisations paysannes et politiques internationales

burundi

Café : de la libéralisation à la privatisation Alors que l’État burundais a amorcé, il y a cinq ans, son désengagement d’une filière café déjà libéralisée, les caféiculteurs, qui se croient grugés dans le processus de privatisation, s’organisent pour peser davantage dans la balance. silvère hicuburundi InfoSud Belgique – Syfia Grands Lacs

N

ous sommes en plein processus de privatisation de la filière café, l’ancien Office du café [Ocibu] aujourd’hui en liquidation a cédé la place, l’année dernière, à deux structures légères, l’Agence de régulation de la filière café (Arfic) et Intercafé », a déclaré au mois d’août, Evariste Ngayempore, directeur général de l’Arfic. Des cendres de l’Office du café sont en effet nées l’Arfic, structure plus allégée, chargée de réguler et de superviser les activités de la filière, et Intercafé, chargé de l’encadrement des caféiculteurs et de la commercialisation du café. Le Burundi doit plus de 80% de ses ressources en devises au café. Suivie de loin par le thé et le coton, cette culture industrielle fait vivre plus de 800 000 ménages de caféiculteurs (soit près de la moitié de la population). Sans parler de nombreux autres opérateurs économiques qui manipulent le café, à l’état de cerise ou vert dans le processus de transformation ou de commercialisation. C’est ainsi que la privatisation de la filière café polarise aujourd’hui l’attention de tous les intervenants, quel que soit le maillon de la chaîne. Le débat bat particulièrement

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son plein au lendemain de la déclaration faite en juillet dernier par la ministre burundaise de l’Agriculture et de l’Élevage, Odette Kayitesi, qui a officiellement annoncé que 103 stations de lavage sur les 120 restantes devront être privatisées avant la fin de l’année 2011. « Le marché va être prochainement lancé et la deadline est fixée au 31 décembre de cette année. Nous sommes en train d’analyser les modalités de vente de ces stations », confie la ministre. Le gouvernement est acculé à avancer au risque de rater l’appui budgétaire promis par la Banque mondiale. C’est aussi à cette institution de Bretton Woods que le pays doit la formelle injonction de tout privatiser. Mais la filière café accuse un sérieux retard. En avril dernier, une mission d’évaluation de ce processus, conduite par J.-P. Nganou, économiste principal pour le Burundi, l’avait ouvertement souligné : « Il serait crucial que la relance de la seconde phase de privatisation des stations de lavage de café soit faite au plus tard avant la fin du mois de juin 2011 », déclaret-il dans son rapport. La Banque mondiale est, par ailleurs, commanditaire d’une stratégie de privatisation de la filière café au Burundi. Aujourd’hui, ce document

fait office de carnet de bord. Et comme ladite stratégie a été déjà validée par le gouvernement burundais, et que le processus est enclenché, l’État a du mal à faire marche arrière, cela en dépit de la salve de protestations des producteurs qui la désapprouvent énergiquement. « En aparté, les gens du gouvernement nous avouent que les revendications des caféiculteurs sont fondées et que la stratégie a des lacunes notoires », confirme le président de la Confédération des associations de caféiculteurs, Macaire Ntirandekura. Difficile, cependant, de décrocher la moindre opinion auprès de la représentation de la Banque mondiale à Bujumbura. Selon Marie Claire Nzeyimana, chargée de communication, « seul Nicaise Ehoue [économiste agricole, NDLR] peut s’exprimer sur ce dossier, il est aujourd’hui au Mali, mais c’est toujours à lui qu’on doit s’adresser pour parler de ce dossier, point trait ». En réalité, les caféiculteurs sont dopés par une promesse ferme (mais verbale) du chef de l’État qui, le 1er  mai 2007, déclarait que le café appartient aux producteurs « à partir de la pépinière jusqu’à l’exportation ». Ils veulent rester maîtres de leur produit, jusqu’à l’exportation.


Prise de bec entre producteurs et repreneurs

Il y a deux ans, Webcor-Burundi, filiale d’une société suisse du même nom, achetait le premier lot de 13 stations de lavage. L’on en est aujourd’hui à la cession du deuxième lot. Mais au-delà de l’effet d’annonce, cet appel à la deuxième phase de privatisation des stations de lavage laisse indifférent plus d’un opérateur économique averti. Car tout en promettant de se désengager, l’État reste plus que jamais présent et pesant dans la filière. Pour avoir été à l’avant-garde du processus, Webcor-Burundi en sait quelque chose. « Nous pensions que dans un système classique de privatisation, le café appartenait totalement à l’acheteur après l’achat, mais dans le contexte burundais, nous sommes étonnés de constater que deux systèmes de détermination des prix coexistent, à savoir le prix définitif pratiqué par Webcor et le prix de référence offert par les autres acheteurs non privés », explique Fidèle Busuzuma, directeur financier de Webcor-Burundi. Autant Webcor-Burundi déplore la mainmise de l’État sur la filière, autant les producteurs associés dénoncent encore les conditions dans lesquelles le premier lot de 13 stations a été cédé à la société Webcor-Burun-

di, en ne faisant aucun cas de leurs revendications. « Pour avoir aidé l’État à rembourser la dette contractée dès le départ pour construire ces stations de lavage, nous [les producteurs, NDLR] nous considérons comme copropriétaires et nous réclamons 51% du capital après la privatisation. Or, dans le cas de la société suisse Webcor, nous n’avions droit qu’à 25% promis verbalement, nous avons dit non », explique le président de la Confédération des caféiculteurs. Dès le début de la culture du café à l’ère coloniale, l’État faisait en effet un prélèvement de 30 francs burundais (0,03 dollar) en guise de contribution au remboursement de la dette contractée pour construire les stations de lavage en cours de privatisation. C’est cet effort historique qu’ils entendent capitaliser aujourd’hui. Mais rien ne serait moins légitime que cette revendication, aux yeux de certains particuliers qui lorgnent sur la filière. « Qu’il soit fourni sous forme de taxes, d’impôts ou d’autres redevances, cet effort ne justifie pas que les producteurs soient copropriétaires de ces stations de lavage, avec l’État burundais, c’est une contribution légitime qui a permis à l’État de réaliser sa mission régalienne de mettre en place les infrastructures, de construire des hôpitaux, des écoles…

Même d’autres citoyens ont dû contribuer dans d’autres secteurs sans rien revendiquer en retour », fait encore remarquer le directeur financier de Webcor-Burundi. Pourtant, la question est si délicate qu’elle pourra même exacerber les conflits fonciers si l’État n’y prend pas garde. « Ces sociétés de lavage qu’il veut vendre en ignorant les producteurs sont sur les terrains des particuliers qui les lui avaient prêtés. Ces terrains seront-ils aussi cédés aux repreneurs ? », s’interroge André Niyonkuru, caféiculteur associé à Kayanza (nord). Le flou reste total. Et il influe sur la qualité du café qui est souvent « washed » (lavé artisanalement dans les ménages) alors que c’est le « fully washed » (lavé dans les stations ou usines de lavage) qui est de qualité et générateur de beaucoup de devises. « Non contents des conditions de privatisation du premier lot de stations de lavage, certains caféiculteurs lavent eux-mêmes leur café qui devient washed, ils ont alors le droit de le vendre n’importe où dans le pays et la pratique devient courante », explique Isidore  N., ingénieur agronome.

Des caféiculteurs déterminés

Dans le cas du marché gagné par Webcor-Burundi, les producteurs ont boudé les 25% qui leur avaient été

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3 Organisations paysannes et politiques internationales

burundi Café : de la libéralisation à la privatisation silvère hicuburundi

burundi concédés comme capital ou plutôt comme part réservataire. Ils veulent plus mais ils risquent de tout perdre. « Si les caféiculteurs n’acceptent pas cette part dans Webcor, elle reviendra automatiquement à cette entreprise et le délai de deux ans expire le 14 novembre », prévient Oscar Baranyizigiye, secrétaire exécutif d’Intercafé. Mais au cœur de la tourmente, les Burundais, caféiculteurs ou non, s’accordent sur un fait : la stratégie de privatisation de cette filière les exclut a priori. « Elle est exclusive en ce sens que pour entrer en compétition au niveau de l’achat des stations de lavage, on exige un chiffre d’affaires d’un million de dollars américains, c’est hors de portée, compte tenu de leurs moyens », martèle Macaire Ntirandekura. Les producteurs sont déterminés à rester incontournables ou à se détourner du café. « Nous avons déjà arrêté une stratégie à nous, mais nous avons encore espoir que le gouvernement comprendra notre désarroi », fulmine un autre caféiculteur. En réalité, les producteurs veulent plus pour que leur voix compte. Et depuis le début du processus, ils multiplient les réunions de sensibilisation à travers les associations des producteurs qui sont comme un véritable front commun, uni pour la défense de leurs intérêts. « Si notre voix n’est pas entendue, rien n’exclut que les nombreux caféiculteurs puissent tourner le dos à cette culture en faveur d’autres produits vivriers plus rentables et c’est l’État qui perdra ses devises », confie un caféiculteur associé de la Sogestal Kirimiro (centre-est). Ils redoutent un éventuel diktat des multinationales et une minorisation du caféiculteur dans l’hypothèse d’une privatisation qui ne prendrait pas en compte leurs revendications. « Nous avons déjà une expérience avec Webcor qui, au départ, avait promis des tarifs compétitifs et qui, in fine, paie moins que l’État, à savoir 450 FBU (0,04 dollar) le kilo alors que ceux qui vendent aux Sogestal [sociétés publiques de gestion des stations de lavage] perçoivent 600 FBU », fait encore remarquer le président de la Cnac. Pour eux, les dés semblent déjà pipés. Ce processus de privatisation de la filière café s’inspire d’un document de stratégie déjà validé par le gouvernement et la Banque mondiale, commanditaire de toute cette politique qui suscite des remous. « Cette stratégie nous exclut en ce sens qu’elle pose des conditions que très peu de caféiculteurs ou de Burundais en général peuvent satisfaire », fulmine encore Macaire Ntirandekura. n

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Les agriculteurs préfèrent les cultures vivrières au café Depuis quelques années, certains agriculteurs burundais remplacent leurs caféiers par des cultures vivrières qui leur rapportent plus et au moins deux fois par an. Ils estiment que le café, principale ressource d’exportation du pays, n’est plus rentable et que la libéralisation de la filière les lèse. stany ngendakumana InfoSud – Syfia Grands Lacs

C

omment laisser le café seul sur ma petite portion de terre alors qu’il ne produit qu’une seule fois l’année ? », s’interroge un caféiculteur de la commune de Gishubi, en province Gitega, au centre du Burundi. Il explique que c’est l’exiguïté des terres et la baisse de la production qui l’ont poussé, lui et ses voisins, à abandonner la culture du café. Ils préfèrent désormais cultiver d’autres plantes plus rentables telles que les légumes, le haricot et les tubercules, en profitant de la fertilité des plantations de café longtemps enrichies de débris végétaux. Certaines plantations sont arrachées et d’autres désertées au profit des plantes vivrières. Pour lui, l’important aujourd’hui est d’avoir chaque jour de quoi nourrir sa famille, d’autant plus que le café ne rapporte plus autant qu’avant. « Autour des années 1990, avec 50 000 francs burundais [plus de 40 dollars] que je gagnais quelquefois avec la récolte du café, je pouvais facilement envoyer mes enfants à l’école, acheter des habits neufs pour toute ma famille de sept personnes et avoir des loisirs », se souvient un autre caféiculteur en province de Kayanza (nord). Ce qui n’est plus possible aujourd’hui, car il explique que le prix de ce produit n’a pas suivi la dé-


Burundi : du fromage plutôt que du café ? c IFDC Photography

valuation monétaire au Burundi. À l’heure actuelle, un hectare de café (environ 2600 pieds), qui nécessite beaucoup d’entretien, rapporte moins de 100 dollars, alors qu’autour des années 1990, les mêmes plants pouvaient rapporter plus de 500 dollars, calcule un caféiculteur de la même province. Toujours selon ce villageois, les cultures vivrières, qu’ils récoltent au moins deux fois par an, peuvent rapporter plus du triple du café.

Une privatisation en dents de scie

La privatisation de la filière café contribue aussi à l’abandon de ces plantations. Entamée en 2007, ce processus devait permettre la cession des 133 stations de lavage du café à des opérateurs privés comme Webcor (société privée de droit suisse) sous la coordination de l’Arfic (Autorité de régulation de la filière café), un établissement public à caractère administratif. Cette opération n’est pas encore terminée, puisque seules 13 stations ont été cédées au groupe Webcor, tandis que les autres restent gérées par les Sogesta (sociétés publiques de gestion des stations de lavage), sous la supervision de l’Arfic. Les Sogestal et l’Arfic qui commercialisent le café sans assurer aucun encadrement des caféiculteurs pratiquent des prix qualifiés de discriminatoires par les producteurs. Ainsi, en mars 2011, l’Arfic

a augmenté de 40% le prix du kilo de café cerise vendu par les producteurs aux stations des Sogestal qui est payé désormais 490 FBU (0,41 dollar). En revanche, la société Webcor ne le paye à ces mêmes producteurs que 370 FBU (0,33 dollar). Ce qui est démotivant. Selon les chiffres de l’Arfic, la production du café vert (prêt à l’exportation) est d’à peu près 39 000 tonnes pour la campagne 2010-2011, contre près de 43 000 tonnes pour la campagne 2009-2010 et 6 500 tonnes pour 2008-2009, année d’une très mauvaise récolte. Les replantations effectuées dans les années 1990 laissaient pourtant espérer une production de 60 000 tonnes. La Confédération des caféiculteurs du Burundi (Cnac) estime que la répartition des revenus du café entre les producteurs, l’État et les organisations qui commercialisent le café est inéquitable. « Le gouvernement s’est exclu et nous a exclus en ne tenant pas compte des crédits contractés par la population pour cultiver cette plante, ni des espaces cédés à l’État pour la construction des stations de lavage », déplore Macaire Ntirandekura, président de cette confédération.

Problème d’encadrement

Le rétablissement des agronomes dans toutes les communes et un assistant-agronome par zone n’a pas résolu le problème d’encadrement

des agriculteurs. Il manque encore le corps des assistants collinaires pour un suivi régulier de cette culture d’exportation. Les mesures administratives contraignantes n’ont plus cours. Elles punissaient les caféiculteurs qui cultivaient d’autres plantes dans leur plantation ou qui ne l’entretenaient pas bien. Ces sanctions allaient souvent jusqu’à l’emprisonnement. « Nous n’attendons qu’un mot d’ordre des autorités politiques d’en haut pour contraindre les agriculteurs à bien entretenir les caféiers », fait savoir le directeur provincial de l’agriculture et de l’élevage à Gitega (centre). Ce responsable reconnaît que la population affiche une méfiance totale envers la culture du café et va jusqu’à arracher certaines plantations. Mais la filière étant en partie libéralisée, il n’est plus question de contraindre à nouveau les agriculteurs à cultiver le café. Pourtant, près de 80% des recettes d’exportation du pays proviennent de la commercialisation du café, tandis que 90% de plus de 800  000  caféiculteurs du pays (selon les données de l’Arfic) n’entretiennent plus leurs caféiers. Dans ces conditions, produire 60 000 tonnes de café comme cela était encore envisagé dans les années 1990 après les replantations, ne semble plus être qu’une douceamère illusion… n

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Fairebel, du lait belge au goût d’ailleurs Pour réagir à la crise du lait, des producteurs belges se sont regroupés dans la coopéative Faircoop. Objectif : commercialiser du lait dans des conditions leur permettant de toucher des revenus décents. Ils ont leur marque, Fairebel, dans le commerce depuis mai 2010. Une initiative qui ne manque cependant pas de contradictions, signe des difficultés rencontrées par les éleveurs pour acquérir plus de contrôle sur la filière. benoît francès journaliste

S

eptembre 2009, la crise du lait est à son sommet. Les prix, eux, sont en chute libre : - 50% dans certains pays de l’Union européenne (UE) depuis la flambée de 2007-2008. En France, en Belgique, en Allemagne, exaspérés, les agriculteurs ouvrent les robinets des citernes. Pour dire que le lait ne vaut rien. En Wallonie, trois millions de litres sont déversés dans un champ près de Ciney. Plus de 40 000 éleveurs, en Europe, entament la « grève du lait » et gèlent leur production. Si le cours est remonté depuis, les laiteries payent actuellement aux éleveurs autour de 30 cents le litre. À ce prix, impossible de couvrir les frais, selon Erwin Schöpges, producteur à Amblève et ancien président du MIG (Milcherzeuger Interessengemeinschaft Belgien,  groupement d’intérêt de producteurs laitiers belges ), une association créée dans la foulée du mouvement de 2009 et membre du syndicat européen du lait, l’European Milk Board (EMB) : « Il faudrait un minimum de 40 cents. En dessous de ce prix, nous devons toucher des primes, notamment de l’Europe, pour nous en sortir. »

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Dans l’attente d’une hypothétique régulation du marché, lui et d’autres producteurs réfléchissent : comment permettre, maintenant, aux éleveurs de toucher des revenus décents ? Ils décident de se réunir dans une coopérative, Faircoop. Et cette coopérative, en mai 2010, lance la marque de lait Fairebel, « le lait équitable à la mode de chez nous ». Leur idée : « Que, sur chaque litre de lait Fairebel vendu, 10  cents soient reversés à la coopérative et redistribués équitablement entre les coopérateurs en fonction de leur nombre de parts », explique E. Schöpges. Pour les huit premiers mois d’activité, une part a ainsi rapporté 32 euros à chaque coopérateur, qui en détient au moins dix. À ce jour, Faircoop compte 450 paysans-coopérateurs et est ouverte à tout producteur belge.

Refus des laiteries

Alors, du « lait équitable à la mode de chez nous » ? Pas si simple, et le slogan de Faircoop est d’ailleurs soigneusement ambigu. Premier obstacle rencontré : les laiteries belges. « Aucune n’a voulu travailler avec nous. Nous n’avons pas eu de réponse argumentée. Je pense qu’ils avaient

peur que les producteurs commencent à prendre le pouvoir. Ils nous disaient : vous, les producteurs, ne vous occupez pas de la commercialisation, occupez-vous de vos fermes et de vos animaux. Et nous faisons le reste », rapporte E. Schöpges. En effet, que fait Faircoop ? Elle crée une marque, Fairebel. Et c’est grâce à cette plus-value, la marque – plus chère à la vente – que les producteurs de Faircoop peuvent toucher leurs 10  cents par litre vendu. Faircoop s’investit donc dans la commercialisation de Fairebel  : logistique, vente, rapports avec les grandes surfaces, marketing… Précisément le travail que font les grandes laiteries à travers les marques qu’elles mettent en boîte… Dans une grande laiterie, le directeur commercial nous l’avoue d’ailleurs franchement  : « Vu le contexte, tout le monde essaye d’être créatif. C’est une bonne idée de chercher de la valeur ajoutée pour s’en sortir. Mais ce que fait Faircoop rentre directement en concurrence avec nos produits : nous n’avions aucun intérêt commercial à travailler avec eux. » Paradoxalement, les rapports avec les grandes surfaces, dont on connaît la voracité, ont été plus simples, selon E. Schöpges.


« Nous nous attendions à davantage de difficultés de ce côté-là ; plus que du côté des laiteries, en tout cas. » Faircoop et grandes surfaces se sont donc accordés sans trop de mal sur les marges de chacun – chiffres « confidentiels ». Nul goût avéré de la grande distribution pour le lait «  équitable  » ni de souci pour le sort des éleveurs, mais un intérêt bien compris, car « le consommateur est demandeur et le lait est vendu plus cher qu’un autre : tout le monde s’y retrouve », assure E. Schöpges. Le prix au litre pour le consommateur est de 90 cents : plus cher que les laits non « équitables », mais moins que les laits labellisés bio.

D’où vient le lait ?

L’impossibilité de travailler avec les laiteries belges va cependant entraîner d’autres problèmes. Car le packaging du lait Fairebel affiche fièrement les couleurs du Royaume : une vache noire-jaunerouge – nommée Justine en français, Faironika en allemand et néerlandais, et qu’il est possible d’acheter ou de louer grandeur nature. Mais s’il ne vient pas des laiteries belges, d’où vient le lait  ? De Luxlait, une laiterie… luxembourgeoise. « Nous les avons appro-

chés et le projet les a de suite intéressés », raconte E. Schöpges. Pour une raison simple, de fait impossible à rencontrer chez les laiteries belges : « Cela rentrait pour eux dans le cadre de l’exportation du lait luxembourgeois ». Fairebel est donc une marque belge qui commercialise du lait luxembourgeois — une « matière première irréprochable », selon le site de Luxlait. C’est là que le Crioc (Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs) a la puce à l’oreille. Le 25 mai 2010, il signale avoir porté plainte auprès du SPF Economie pour pratiques commerciales trompeuses. « Tant le nom Fairebel que le packaging font référence à une origine “belge” du lait. […] Le consommateur est donc sciemment induit en erreur sur l’origine du produit », écrit le Centre. Bien que le Crioc et Faircoop se soient rencontrés, le problème est toujours pendant — malgré les affirmations contraires de la coopérative. « Nous maintenons qu’il s’agit de publicité mensongère, affirme Christian Boiketé, porte-parole du Crioc. Le traitement de la plainte déposée auprès des services du SPF Economie est d’ailleurs toujours en cours. » Ce que confirme la direction A du SPF,

qui traite, entre autres, de la lutte contre la fraude économique : un rapport a été transmis à ce sujet il y a quelques mois. L’analyse des suites à y donner est à l’étude. Le Crioc s’interroge, de plus, sur le caractère « équitable » du lait Fairebel. « Quand on reçoit un bénéfice pour quelque chose que l’on n’a pas produit, peut-on utiliser le mot “équitable” ? », se demande C. Boiketé. Les producteurs sont en effet luxembourgeois : ils n’ont aucune part dans Faircoop. Ils vendent, comme d’habitude, leur lait à une grande laiterie (Luxlait), au prix du marché – que tout le monde ou presque s’accorde à trouver trop bas... « On achète le produit fini, empaqueté, à Luxlait, à un prix qui serait le même qu’en Belgique. On a accepté le prix de Luxlait, en supposant que ce prix est équitable en amont, pour les producteurs luxembourgeois », se défendon chez Faircoop. Combien coûte le « produit fini » chez Luxlait ? Secret commercial. Pour le Crioc, un tel montage n’est qu’« un mécanisme financier visant à donner aux membres de cette coopérative une rémunération sur la vente d’un produit dont ils doivent faire la promotion mais qu’ils ne produisent pas ». Sans compter le manque

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Fairebel, du lait belge au goût d’ailleurs benoît francès

“ de « transparence », élément essentiel du commerce équitable et solidaire.

Arrêter de tendre la main

Car, en fin de compte, que font les coopérateurs de Faircoop ? Essentiellement de la promotion. « Pour chaque tranche de cinq parts, un producteur doit fournir une demi-journée pour effectuer du travail de promotion. C’est-à-dire aller dans les rayons des grandes surfaces à la rencontre des consommateurs », explique E. Schöpges. Une démarche en elle-même importante, selon lui, surtout après les « grèves du lait » : « Notre victoire est d’avoir changé l’image de l’agriculteur, image désormais liée au consommateur qui est de notre côté. » Ce travail de valorisation d’un produit est ce qui permet de toucher des dividendes sur la vente. Quant au lait de leurs propres vaches, il finit, lui, toujours dans les tuyaux des grandes laiteries : Walhorn (Lactalis), Milcobel, Laiterie des Ardennes… Plutôt que sur le lait, qui de fait n’est pas belge, Faircoop préfère donc insister sur le « caractère belge du projet », puisqu’il a été créé par des producteurs belges et qu’il se fait à leur bénéfice. « Dès lors, est-ce qu’on trompe le consommateur en montrant une vache belge ? », s’interroge un de ces producteurs. « Équitable », les guillemets sont peut-être de rigueur, mais solidaire, sans aucun doute selon lui : « Avec les 10 cents par litre vendu que nous récupérons, cela nous permet d’améliorer le prix trop bas auquel nous vendons notre lait », et d’améliorer un peu leurs revenus dans un contexte difficile. Car que signifie au fond cette

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initiative ? La volonté compréhensible des producteurs de lait « d’arrêter de tendre la main à l’Europe et d’arriver à vivre sans toucher de primes », explique E. Schöpges. En ce sens, « c’est un projet révolutionnaire, selon lui, car il y a eu des grèves, du travail politique effectué, mais il est important de montrer aux citoyens qu’on veut changer les choses et que l’on peut monter des projets concrets, pas seulement descendre dans la rue pour râler et manifester ». Les contradictions ou l’image confuse de la marque Fairebel ne seraient donc que le reflet temporaire des difficultés pour les éleveurs de reprendre du terrain aux intermédiaires et de maîtriser davantage la filière. Temporaire, car Faircoop n’entend pas en rester là. La coopérative affirme avoir passé un accord avec Luxlait pour qu’à terme, le lait commercialisé sous le label Fairebel soit essentiellement pris sur le marché belge et même, si possible, chez les coopérateurs eux-mêmes. En clair, « Luxlait viendrait chercher du lait en Belgique, ou nous livrerions nous-mêmes du lait pris chez les coopérateurs ou d’autres producteurs », explique E.  Schöpges. N’ont-ils alors pas mis la charrue avant les bœufs, et affiché la couleur avant d’avoir le bon contenu ? Avant d’en arriver là, il fallait être sûr de la rentabilité et constituer

un fonds de roulement, affirme-til. Ils ont dû être inventifs pour pallier le refus des laiteries belges de travailler avec eux. Et leurs capacités doivent d’ailleurs être relativisées, car Fairebel est un petit projet à l’échelle du marché du lait, même belge : « Si on arrive à 10  millions de litres commercialisés, on sera content. Cela représente la production d’une vingtaine de fermiers. » La coopérative espère donc mettre en œuvre cet accord d’ici quelques mois. Pourquoi le Crioc n’en a-t-il pas tenu compte ? Car il y a là, de nouveau, suspicion : « Nous n’avons jamais vu ce contrat. Ni chiffres, ni échéances précises, assure C. Boiketé. Depuis octobre de l’année dernière, nous attendons aussi toujours des informations de la part de Luxlait. C’est pour cette raison que nous avons maintenu la plainte auprès du SPF Economie.» On assure au contraire chez Faircoop avoir montré ce contrat au Crioc. Une source proche de ce dossier prétend d’ailleurs de son côté que rien de tel n’existe chez Luxlait, qui, de son côté, ne souhaite pas donner d’informations sur ses clients. Alors, simple cachotterie commerciale ? Façon de gagner du temps pour « s’installer » sur le marché ? Quoi qu’il en soit, les mois qui viennent permettront peut-être de savoir si les promoteurs du lait « à la mode de chez nous » – soutenus par la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugea), le MIG et l’EMB – parviennent à le pérenniser et à affermir son image. n


“Qu’on arrête d’expédier des tomates au bout du monde !” La prochaine réforme de la Politique agricole commune (Pac) doit être l’occasion de mieux réguler le marché des denrées alimentaires. Il s’agit de limiter les aides octroyées aux agriculteurs qui ne respectent pas des règles environnementales strictes ou qui ont de plus grandes facilités à produire. entretien avec marc tarabella eurodéputé (PS), membre de la Commission de l’agriculture et du développement rural.

Qu’est-ce que la nouvelle Politique agricole commune va changer pour les producteurs ? Pour la première fois, on parle du plafonnement des aides [300 000 euros maximum par exploitation, NDLR], jusqu’alors tabou, et de leur dégressivité, que le Parlement européen avait majoritairement souhaitée. Quoique ce plafonnement soit encore trop haut : en Belgique, cela ne concerne que 2% des exploitations. Cependant je constate qu’on a choisi de ne plus donner aux propriétaires de terrains agricoles, mais de faire profiter ceux qui travaillent réellement, avec la notion d’« agriculteur actif ». Car on sait tous que les grands bénéficiaires de la Pac ne sont pas les agriculteurs, mais l’Eglise polonaise, la famille Grimaldi de Monaco ou la famille royale d’Angleterre… Il faudrait aussi éviter les forfaits à l’hectare. L’aide européenne devrait être liée à une production – bien qu’on ne puisse plus le dire comme ça à cause des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il faut donc lier les aides à

une mission que l’agriculteur remplit, car donner à l’hectare sans se préoccuper de l’activité, c’est de l’assistanat. Les aides devront être plus ciblées, pour des gens qui travaillent dans le respect de certains critères, comme des modes de production permettant de diminuer les intrants, par exemple. Ne faudrait-il pas davantage conditionner les aides selon ce type de critères environnementaux ? Les propositions de « verdissement » de la Commission européenne semblent fort timides… Il ne faut pas s’autoflageller, on ne doit pas rougir de ce qui se fait au niveau européen. Les grandes productions intensives ont aussi leurs raisons d’être. Pour le blé, il faudra de toute façon 50% de production en plus, si pas doubler à l’horizon 2050. Arrêtons de croire qu’il faut des jachères partout. Protéger les zones humides, oui, mais ce n’est pas le rôle essentiel de l’agriculture, qui est de produire de l’alimentation. Si cela peut se faire de façon plus raisonnée et avec une rotation des cultures, très bien. Mais les céréa-

liers de la Beauce (France) continueront à exister. En revanche, ce type de producteurs n’a peut-être pas besoin d’être autant aidé… Les grands céréaliers sont ceux qui travaillent le moins d’heures par an. Quand le fermier est bien équipé, il travaille sept/huit heures par an et par hectare. Et quand le prix est fluctuant à son avantage, comme à l’été 2010, ce sont les producteurs de viande qui souffrent pour acheter de la nourriture à leurs bêtes. Or, eux, on les aide moins. Pourquoi ne pas envisager des aides contra-cycliques et aider les producteurs de viande ou de lait qui voient leurs coûts de revient augmenter quand le prix du blé est haut ? Les pays non européens considèrent souvent la Pac comme une forme de « dumping ». En effet, et je me réjouis que les restitutions aux exportations [subventions permettant aux producteurs européens d’écouler leurs excédents sur le marché mondial, NDLR] soient interdites à partir de 2013. Il est choquant que les aides agricoles servent à exporter

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“Qu’on arrête d’expédier des tomates au bout du monde !” benoît francès

au-delà du marché européen des produits qui vont concurrencer les produits locaux à un coût parfois moindre. L’Union européenne a parfois eu des politiques schizophréniques en aidant au développement de coopératives de producteurs laitiers et de petites laiteries, et puis, par les aides agricoles, de bombarder les mêmes pays de lait en poudre. Les politiques du développement et de l’agriculture ne doivent pas être contradictoires. Mais les aides directes (introduites en 1992 pour garantir un revenu minimum indépendamment de la quantité produite) sont aussi considérées par les pays du Sud comme des subventions à l’exportation déguisées, car elles permettraient aux producteurs d’exporter sous leurs coûts de revient… Les aides directes sont nécessaires : on doit se rendre compte que 2% de la population européenne doit nourrir les Européens. Cela mérite une protection. L’important est que ces aides n’aillent pas dans la poche de ceux qui n’en ont pas besoin. La Pac doit être légitime, ce qui n’a pas toujours été le cas : à une époque on a laissé filer la production, on détruisait des montagnes de beurre… Ceci dit, je ne trouve pas non plus normal que pour certains agriculteurs, 80% de leur revenu soit constitué de l’aide. Cela veut dire qu’ils ne sont plus rémunérés pour leur travail, qu’on ne le respecte plus. Il faut donc d’abord établir un marché rémunérateur, pour que les jeunes ne craignent pas de s’investir dans ce métier à cause de la trop grande incertitude. Les aides, elles, pourraient venir rémunérer ce que le marché ne paye pas : la contribution de l’agriculture à la société dans son ensemble, par le maintien des cultures, des paysages, de l’activité économique à la campagne… On doit pouvoir tourner le dos à l’OMC et au commerce débridé.

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Comment ? Par exemple en privilégiant les marchés régionaux à l’échelle du monde. En Afrique, par exemple, il faudrait que les pays puissent constituer des mini-marchés régionaux où s’échangeraient les denrées. Il doit y avoir une souveraineté alimentaire, si ce n’est par pays, en tout cas par « zones » mondiales. Qu’on arrête d’expédier les tomates d’un bout à l’autre du monde. On voit bien que l’OMC n’a pas permis d’enrayer la faim dans le monde : ce n’est pas là que se trouve la solution. Tourner le dos au commerce débridé, cela veut dire plus de régulation ? C’est un aspect des propositions de la Commission européenne qu’il faudrait remettre en cause. La spéculation agit aussi sur les matières alimentaires. Mais la majorité de la Commission, emmenée par Karel de Gucht, commissaire au Commerce ultralibéral, ne veut pas en-

tendre parler de régulation. Le Parlement européen devra amender le texte et peut-être apporter les chaînons manquants. Le plus important selon moi concerne la régulation des marchés. Comment, c’est encore à voir. Mais, en tout cas, amortir les fluctuations du marché par le seul biais d’assurances individuelles contre la perte de revenus me semble nettement insuffisant. Attention : on ne va pas lutter contre les variations « normales » des prix des denrées alimentaires, qui sont soumises aux aléas climatiques. Mais il faut éviter l’hypervolatilité, accrue par la spéculation. On l’a vu à l’été 2010 : à cause des incendies en Russie, le prix du blé est passé en trois semaines de 130 à 250 euros la tonne. Prendre des décisions au niveau du G20 serait déjà un grand pas. Mais on devrait apporter notre contribution, au travers de la Pac, par le développement d’outils de régulation forts. n Propos recueillis par Benoît Francès.

Réguler le marché du lait : l’exemple canadien En tant que rapporteur sur ce dossier pour son groupe parlementaire, Marc Tarabella dit « beaucoup aimer le système de régulation canadien, piloté par l’Office public du lait ». Cet organisme récolte le lait dans les fermes et le conduit aux laiteries. « Le producteur reçoit presque 60 cents d’euros le litre, deux fois plus que le producteur européen. Le transport est à sa charge, mais il ne coûte que 2 cents le litre. » La production étant régulée, le prix ne fluctue presque pas. « Il y a une grande assurance sur les revenus. Inconvénient : une érosion de la population des producteurs de lait, car la remise est très chère : cette certitude sur les revenus donne une grande valeur aux exploitations. Mais ceux qui sont sur le métier sont sereins. Les demandes sont connues, les laiteries savent qu’elles seront approvisionnées. » De quoi déplaire aux idéologues de la concurrence : « Je me suis disputé à ce propos avec l’industrie européenne des laiteries, qui déteste ce système. “Monsieur le député, me disent-ils, le marché canadien est très fermé au lait étranger !” “Heureusement, leur ai-je dit. Qu’est-ce que le lait européen a à faire sur le marché canadien ? Restez en Europe !” Le lait est une production locale qui doit être transformée de manière locale et valorisée localement ou régionalement. Pas de continent à continent… La Commission négocie d’ailleurs avec les Canadiens pour qu’ils renoncent à ce système. J’espère qu’ils refuseront. » n


La Pac et le sexe des anges Pour certains, la Politique agricole commune (Pac) est l’exemple même des freins au dynamisme européen. Pour d’autres, elle constitue le plus beau fleuron de la construction européenne. Pourtant elle reste immobile dans un contexte de crise déstabilisant les pays du Maghreb et du Moyen-Orient qui connaissent aujourd’hui une crise alimentaire. lucien bourgeois économiste, membre de l’Académie d’agriculture de France. Ce texte a été écrit dans le cadre des Controverses européennes de Marciac (France, juillet 2011).

L

a crise financière de 2008 a profondément changé le contexte économique. Elle fait apparaître une incertitude croissante sur la valeur des monnaies. Une plus grande incertitude de changes remettrait en cause les avantages de la mondialisation des échanges et la spécialisation internationale du travail. L’Union européenne à 27, qui est pourtant la première puissance économique mondiale, a été frappée de paralysie face à un couple États-Unis et Chine plus réactif. Cette crise a créé, comme aux États-Unis, un accroissement de vingt points de PIB de la dette publique en France, en Allemagne. Elle a même entraîné un risque de « banqueroute » pour un certain nombre d’États européens avec un risque sur l’avenir de l’euro. La crise actuelle a aussi pour conséquence de faire augmenter rapidement le chômage. Or la Pac réformée en 1992 repose sur la primauté du marché mondial comme référence pour les prix du marché intérieur. Le revenu des agriculteurs est assuré par des aides directes « découplées » et par l’agrandissement des exploitations agricoles. Comment réaliser cet ob-

jectif si l’instabilité des changes s’accroît dans le monde, si la monnaie unique est remise en cause, si les finances publiques sont exsangues et si le chômage croît. Les fortes augmentations des déficits budgétaires ont fait croître la masse des capitaux disponibles. Face à cela, la concertation des États dans les différentes instances de type G 20 a été insuffisante pour corriger les déséquilibres existants dans les échanges mondiaux et pour empêcher une utilisation spéculative des capitaux disponibles. Pas étonnant qu’on ait assisté à une forte augmentation de la spéculation sur les matières premières et en particulier sur les produits agricoles. Cette forte volatilité a ravivé les inquiétudes sur la possibilité de nourrir la planète et même provoqué la résurgence de comportements coloniaux avec les achats de terres par des pays riches dans des pays pauvres. Ce phénomène a été accéléré par la crainte de manquer d’énergie qui a conduit certains États à subventionner largement l’utilisation de produits agricoles pour fabriquer de l’énergie. Ces phénomènes ont un effet cumulatif et accélèrent la spéculation sur les produits agricoles.

Les impasses des politiques agricoles

Le modèle de ces dernières années était la Nouvelle-Zélande et le Brésil. En Nouvelle-Zélande, les agriculteurs s’étaient vus supprimer les aides et leur prospérité n’avait fait que croître depuis cette époque ! C’était bien la preuve qu’en appliquant une politique libérale pour l’agriculture, on allait pouvoir résoudre les problèmes. Parallèlement le Brésil disposait de terres inexploitées, ce pays allait pouvoir devenir la ferme du monde à l’exemple de la Chine qui en devenait l’atelier industriel. La forte augmentation des prix de 2008 a montré la fragilité de ce schéma. Il suffisait d’une mauvaise moisson en Europe et d’une sécheresse en Australie pour créer l’effervescence. De fait, on s’est aperçu alors que les accidents climatiques revenaient souvent dans les pays dits exportateurs et que les habitants du Brésil auraient prochainement envie de pouvoir tous manger trois fois par jour ! La sécurité alimentaire ridiculisée sur l’autel de la mondialisation redevenait d’actualité. Fort heureusement pour l’ensemble de la planète, les pays les

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La Pac et le sexe des anges lucien bourgeois

Ethanol de maïs : no comment c inju

plus peuplés de l’Asie n’avaient jamais cédé aux sirènes néolibérales. La Chine et l’Inde et la plupart des pays de cette zone avaient gardé jalousement une approche sécuritaire en ce domaine. Mais l’Inde commençait à se sentir obligée de réduire l’action de l’État sur les marchés et la Chine adoptait la stratégie européenne. Elle continuait certes à produire ses céréales mais elle importait de plus en plus de soja. La crise de 2008 a remis la sécurité des approvisionnements alimentaires en valeur. La Chine a réagi en modifiant la fiscalité foncière pour améliorer les revenus agricoles et inciter les « paysans » à ne pas venir en ville. L’Inde s’est jointe aux États-Unis pour refuser l’accord de l’OMC en juillet 2008. Les États-Unis semblent aussi avoir changé de politique agricole. Il y a eu certes les grandes déclarations du « FairAct »1 en 1996. Les agriculteurs seraient désormais livrés aux seules lois du marché. L’expérience a duré deux ans. Les agriculteurs ont alors bénéficié des aides découplées et des prix élevés. Mais dès que les prix ont baissé, ils ont demandé et obtenu des aides « exceptionnelles ». Le gouvernement a eu la sagesse cepen-

1 Loi de réforme fédérale pour l’amélioration de l’agriculture. (NDLR)

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dant de ne plus découpler les aides par rapport aux prix de marché en les rendant « contra-cycliques ». Le gouvernement a aussi proposé des formules d’assurance pour régulariser la recette des agriculteurs. Mais l’État subventionne ce type d’assurance à 50%. Mais, surtout, le grand changement date de septembre 2001. Les États-Unis ont fait monter en puissance leur programme de fabrication d’éthanol à partir du maïs. La part de la production passe de 5% avant 2001 à 10% en 2003, 20% en 2007 et 40% maintenant. Cette utilisation industrielle a pour effet de développer la demande. De fait, on assiste à un changement complet de stratégie. Hier, la régulation se faisait par la demande extérieure et la concurrence faisait baisser les prix. Actuellement, les États-Unis subventionnent une utilisation intérieure. C’est en quelque sorte une relance keynésienne par un soutien public à la consommation. À la différence du stockage public de la période précédente, on ne risque plus de faire baisser les prix au moment ou l’on ressort les stocks. Qui plus est, les États-Unis ont aussi très fortement augmenté une autre sorte de demande keynésienne, l’aide alimentaire aux Américains les plus pauvres. Ce programme concerne désormais

40 millions de personnes et coûte 100 milliards de dollars. On assiste donc à une explosion considérable des dépenses publiques dans ce pays. Au total, le coût budgétaire est désormais le double de la dépense européenne. Par ailleurs les pays d’Afrique du Nord et l’Égypte connaissent aussi une impasse alimentaire. Sous l’impulsion des politiques structurelles du FMI, la cause était entendue. Ces pays ne pouvaient pas assurer leur sécurité alimentaire et devaient se spécialiser sur le tourisme. Mais leurs importations alimentaires n’ont cessé d’augmenter. Le coût est devenu insupportable pour l’équilibre de la balance commerciale et pour le pouvoir d’achat des consommateurs. Pendant la crise de 2008, ces pays ont mis en place des politiques de subvention pour les produits alimentaires de grande nécessité. Cela a eu un coût budgétaire important. Mais en 2011, la situation a explosé en Tunisie, en Libye, en Égypte et en Syrie. La sécurité alimentaire sera au centre des débats de la reconstruction économique de ces pays.

Le mutisme de l’Union européenne

Dans ce contexte de crise, la seule chose qui ne change pas est la position de la Commission européenne. Il avait été décidé en 2003 que le principal objectif de la politique agricole serait environnemental. Voulait-on dire que l’Europe changerait de politique énergétique, que, crise aidant, on aurait décidé de relancer la croissance par des investissements dans les nouvelles technologies de la sobriété énergétique ? Une observation attentive des principales villes


européennes montre qu’on est encore loin de changer nos habitudes. Il y a encore des encombrements dans la journée et des illuminations pendant la nuit et le bilan kilométrique des produits ne cesse de s’allonger. Les propositions présentées par la Commission en novembre 2010 restent dans la droite ligne des décisions de 2003. La crise de 2008 n’est pas prise en compte. La philosophie agricole ne change pas. La production agricole pour l’alimentation n’est pas indispensable. Il y a de nombreux pays qui ne demandent pas mieux que de nous approvisionner. Il faut continuer à restructurer les exploitations existantes pour qu’elles soient plus compétitives et il faut surtout

contribuer à embellir l’espace. Il y a certes quelques propositions pour plafonner les aides et pour encourager les petites exploitations mais on sait d’avance qu’elles n’ont aucune chance de passer. Les aides actuelles sont en fait des aides à l’agrandissement et à la diminution de l’emploi. Moins l’agriculture emploie, plus les aides sont importantes. Ramenées au nombre des actifs, elles sont de 350 euros par emploi agricole en Roumanie et de 17 000 au Danemark ! En France par exemple, elles sont de 6000 euros pour un actif du Lot et de 30 000 euros pour un actif en Eure-et-Loir. Mais c’est surtout sur l’aide alimentaire que la divergence est la plus grande. L’UE n’avait pas mis

La nouvelle Pac : le dumping continue ? « La Pac est une contradiction de 50 milliards d’euros à l’engagement de l’Union européenne d’aider l’agriculture du monde en développement », a déclaré, en octobre dernier, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, après l’annonce par la Commission européenne de ses propositions pour réformer la Politique agricole commune sur la période 2013-2020. « Des subventions de cette ampleur engendreront toujours des distorsions », a-t-il ajouté. M. de Schutter rappelle que les « productions occidentales subventionnées », moins chères, concurrencent les productions des paysans du Sud dans leurs propres pays. « Les pays à faible revenu se tournent donc souvent vers les importations à bon marché. Mais cette démarche les rend extrêmement vulnérables aux flambées des prix, tout en dissuadant les producteurs locaux », a-t-il précisé. Il estime que le budget de la Pac, qui va par ailleurs dans la « bonne direction » en plafonnant les subsides pour les grandes exploitations et en conditionnant les aides à des critères environnementaux plus stricts, reste trop important : « Trop de deniers publics sont encore investis dans la compétitivité internationale de l’agriculture européenne, des sommes avec lesquelles le monde en développement ne peut rivaliser », estime-til, en concluant : « Nous ne devons pas les nourrir [les paysans du Sud] mais les aider à se nourrir eux-mêmes. » n SS

en place des programmes importants pour aider les plus démunis. Il n’y a pas de programmes d’État. La seule mesure antérieure était la possibilité de reventes de stocks d’intervention à prix réduits pour les associations qui se chargent de ce travail. La disparition des stocks avait déjà réduit les disponibilités depuis quelques années. Mais sur plainte de l’Allemagne et de la Suède, le budget alloué qui était déjà infime par rapport aux États-Unis pourrait passer de 500 à 100 millions ! Dans une récente réunion du G20 sur l’agriculture, l’UE a promis de lutter contre la volatilité des prix agricoles. On aimerait que cette volonté se concrétise par une vraie taxation des flux financiers et surtout par la constitution de stocks régulateurs. La Tunisie et l’Égypte sont à nos portes. L’UE semble se replier dans un univers à part. Il y a le feu dans un grand nombre d’endroits dans le monde. Cela concerne l’alimentation. L’UE avait su prendre ce problème à bras-le-corps après la guerre. Difficile de comprendre cette attitude qui fait penser aux discussions « byzantines » sur le sexe des anges pendant le siège de Constantinople. Cela a provoqué l’effondrement de ce très brillant Empire et la coupure de la Méditerranée. C’était curieusement l’époque ou la non moins brillante civilisation chinoise se repliait sur elle-même. Il est curieux que dans une situation actuelle radicalement contraire avec l’ouverture de la Chine, l’Europe soit absente des grands enjeux mondiaux. n

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4 Des ressources naturelles inaccessibles

RD CONGO

Un code agricole contre les pratiques archaïques En réponse aux principaux freins du développement de l’agriculture en RDC, un code agricole a été adopté en mai 2011, en concertation avec les organisations paysannes, afin de relancer le secteur. En attendant que la loi soit passée, les agriculteurs nourrissent l’espoir de pouvoir assurer leur sécurité alimentaire. jean-Baptiste lubamba lutoko journaliste et directeur de publication de La Voix du paysan congolais

C

est en avril 2010 que ce code agricole a finalement été adopté au Sénat, sous l’intitulé de « Loi portant principes fondamentaux relatifs au secteur agricole », puis renvoyé en seconde lecture au Parlement, qui l’a finalement voté en mai 2011. Le nouveau code agricole contient, entre autres innovations, la création d’un fonds national de développement agricole, l’implication des agriculteurs et des professionnels du secteur agricole dans le processus de décision, la création du Conseil consultatif national, provincial et local, la protection de l’environnement et le renforcement du mécanisme de surveillance des terres destinées à l’exploitation agricole, ainsi que le suivi de la production. L’adoption de cette loi est l’aboutissement d’un processus qui a commencé en 2009, lors de la Foire agricole pour la paix (Fagop), organisée par des organisations paysannes à Goma, à l’est du pays. Un mémorandum a été remis au ministre de l’Agriculture, qui insistait sur la nécessité d’adopter un code agricole concerté entre différents acteurs. Après le premier Carrefour paysan organisé par le Réseau pour la promotion de la démocratie et des droits économiques et sociaux (Proddes), en décembre 2010, une cellule de plaidoyer a été mise en place pour suivre l’examen de cette loi au Parlement.

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Avec l’appui de l’Alliance AgriCongo1, cette cellule de plaidoyer a fait des propositions aux législateurs sur les questions liées à l’accès à la terre de petits et grands agriculteurs, à la promotion de l’agriculture familiale et à l’accès aux crédits et aux marchés agricoles. « Grâce au plaidoyer et à l’implication des acteurs du secteur, beaucoup de propositions en faveur d’une agriculture familiale durable ont été intégrées dans cette nouvelle loi », estime Paluku Mivimba de la Fédération des organisations des producteurs agricoles du Congo (Fopac), et président de la cellule de plaidoyer. Pour Malembe Simplex Kambale, du Forum des amis de la terre, « le code agricole ne suffit pas, il faut le compléter par des lois sur les semences, la pêche, l’élevage, l’apiculture et bien d’autres activités liées au secteur de l’agriculture ».

Des défis à relever

Le secteur agricole est l’un des plus importants en RDC de part ses potentialités et occupe plus de 70% de la population congolaise. 10% des terres sont cultivées sur 80 millions d’hectares de terres agricoles. Mais, pendant des décennies, ce secteur est resté sans cadre juridique approprié, naviguant pratiquement à vue, 1 AgriCongo est une alliance de cinq ONG belges (Trias, Solidarité Socialiste, SOS Faim, Oxfam et Vredeseilanden) qui appuient le mouvement paysan congolais.

sans une politique nationale en cette matière. Et ce qui ne va pas changer, c’est l’éternelle confusion entre les différentes lois qui régissent les activités agricoles. En effet, faute d’une harmonisation et d’un cadre de concertation, il existe des conflits récurrents entre, d’une part, les codes minier, forestier et sur les hydrocarbures et, de l’autre, les lois foncières et agricoles. Une question urgente qui doit être prise en considération avec l’adoption de ce nouveau cadre juridique, c’est la réhabilitation des filières café, cacao, thé, huile de palme, autrefois rentables, mais aujourd’hui en perte de vitesse. Ce que le code prévoit d’ailleurs dans son article qui stipule que des mesures incitatives doivent être prises en vue d’améliorer et de promouvoir les filières agricoles. Cette réhabilitation passe par la réfection des pistes agricoles, le stockage et la transformation des produits, les transports et les voies de communication. Parmi les défis majeurs à relever pour relancer l’agriculture dans le pays, les organisations paysannes mettent l’accent sur les facilités de financement, l’accès et l’organisation des marchés, l’élimination de diverses tracasseries dans le circuit de commercialisation, l’augmentation du budget alloué à l’agriculture à la hauteur de 10% et le décaissement effectif des moyens à mettre à la disposition des agriculteurs.


Pour de nombreuses organisations paysannes, les grandes options sur la mécanisation agricole et l’intensification de l’agriculture avec recours à l’utilisation des engrais doivent être clairement levées et appliquées. Cette mécanisation doit comprendre l’acquisition du matériel, sa gestion et son utilisation rationnelle, au lieu de faire la mécanisation à des fins propagandistes, comme c’est le cas pour les 700 tracteurs du gouvernement acquis en 2010.

Des obstacles à surmonter

Pour de nombreux acteurs du secteur agricole, l’application rigoureuse de la loi par toutes les parties prenantes est une obligation pour remettre l’agriculture congolaise sur les rails. Car beaucoup d’obstacles se dressent sur le parcours de l’agriculture en RDC. En premier lieu, l’influence des pouvoirs coutumiers et traditionnels sur la cession des terres, source de nombreux conflits fonciers. « Le problème foncier constitue plus de 90% des problèmes trai-

Mouvement paysan dynamique ! Dans Changer l’agriculture congolaise en faveur des familles paysannes, Frans Van Hoof nous invite à rencontrer ceux qui sont à la base du mouvement paysan. Du Nord-Kivu à la province de Kinshasa, en passant par les neuf autres provinces de la RDC, l’auteur, consultant auprès des organisations paysannes (OP), aborde le quotidien de ces hommes et femmes qui participent au maintien, à la survie et à l’amélioration du domaine agricole en République démocratique du Congo. Ce livre est une initiative d’AgriCongo, collectif d’ONG belges et congolaises qui appuie les OP du pays. Ces ONG travaillent pour renforcer la synergie, l’échange d’informations et la construction d’un programme commun de renforcement structurel à un niveau national. Car dans certaines provinces, les mouvements paysans sont morcelés ; alors que dans d’autres on peut apercevoir des tentatives d’unification. AgriCongo voulait leur rendre hommage, pour qu’ils puissent s’approprier leur histoire. Le livre présente ainsi ce qui existe au niveau de la structuration des OP, de leurs initiatives et de leurs perspectives : bien que pas encore homogène, ce mouvement dynamique s’est néanmoins affirmé comme un acteur politique à Kinshasa. L’ouvrage de Frans van Hoof valorise la parole de ses acteurs, qui entendent que l’agriculture soit améliorée. n Frans van Hoof, Changer l’agriculture congolaise en faveur des familles paysannes. Des dynamiques paysannes dans les différentes provinces de la RDC, Ed. Alliance/AgriCongo, 2011.

tés dans les cours et tribunaux en RD Congo. Le Conseil consultatif provincial instauré par la nouvelle loi traitera en première instance tous les conflits fonciers, avant de les déférer devant la justice. Pour se faire, le Conseil doit d’abord mener des enquêtes, afin de déterminer les terres vacantes et donnera son avis pour tous les problèmes fonciers », se félicite Malembe Simplex Kambale, qui espère qu’avec le nouveau code, le pays va rompre avec les vieilles pratiques. Pour toucher les principaux acteurs, surtout dans les provinces et en milieu rural, les organisations paysannes mettent l’accent sur l’importance de la vulgarisation de la loi. Depuis de nombreuses années, dans ces structures décentralisées, les petits exploitants ne peuvent plus compter sur l’appui d’un personnel d’encadrement technique complètement démotivé et qu’il faudra redynamiser avec le nouveau cadre juridique. Avec la nouvelle loi, la RD Congo se dote d’une véritable politique nationale en matière agricole, à condition que son application soit réellement effective. Et pour de nombreuses personnes concernées, c’est là la grande interrogation quand on sait qu’ici, pour diverses raisons, les bonnes lois ne sont pas toujours appliquées avec rigueur. Malgré ces doutes et interrogations, les organisations paysannes congolaises espèrent que le nouveau code agricole va lancer le secteur sur la voie de la modernisation, une nécessité si les agriculteurs veulent lutter contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire. n

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palestine

Nourrir Gaza, où les terres rétrécissent Dans l’étroit couloir densément peuplé que constitue la bande de Gaza, l’instauration d’une zone tampon prive la population de 17% de son territoire. Aujourd’hui, c’est plus d’un tiers des terres cultivables et plus des trois quarts de la zone de pêche qui ne sont plus accessibles aux Gazaouis. Une situation qui grève la production agricole et une économie déjà affaiblie, sous blocus depuis quatre ans. bérénice van den driessche journaliste

I

l y a quelques années, j’employais plus de vingtcinq ouvriers agricoles dans cette exploitation. Aujourd’hui, je compte sur l’aide des coupons alimentaires pour survivre », raconte Jaber Abu Rijla, un fermier gazaoui. Peau tannée, mains épaisses des hommes qui travaillent la terre, il fait face aux décombres de sa ferme de Khan Yunes, au sud-est de la bande de Gaza. Au cours des deux dernières années, l’armée israélienne a détruit deux fois sa ferme. « Les dommages se sont élevés à plus de trente-cinq mille euros. Le bâtiment, le puits et le camion ont été détruits, mes arbres fruitiers déracinés et mes trois cents bêtes tuées. » La ferme d’Abu Rijla se situe à 400 m de la frontière avec Israël, dans ladite «  zone-tampon  » de Gaza. Une zone militaire exclusive qui s’étend à l’intérieur du territoire palestinien, le long du périmètre de la frontière entre la bande de Gaza et Israël, ainsi qu’au large des côtes de Gaza. Une zone à haut risque. La superficie de cette zone, instaurée en 1993 par les accords d’Oslo, est à géométrie variable : elle évolue au gré des aléas militaires. Des 50 m négociés à l’époque, Israël l’a progressivement et unila-

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téralement étendue jusqu’à 300 m à l’intérieur des terres gazaouïes. Voilà pour la version officielle. Mais, en pratique, les limites de cette zone restent floues. « Ce sont les balles tirées par l’armée israélienne qui définissent le périmètre. Jamais les riverains n’ont reçu de notification claire sur l’espace à éviter, hormis des papiers distribués par des avions israéliens prévenant que quiconque s’approcherait à moins de 300  m de la frontière serait susceptible de se faire tirer dessus », explique Mahmoud Abu Rahma, le directeur des relations extérieures du centre des droits de l’homme Al Mezan de Gaza. Selon un rapport du Bureau de coordination humanitaire (Ocha) et du Programme alimentaire mondial (Pam) de l’ONU, les incursions et les tirs israéliens prévalent à partir de 500 m de façon quasi systématique, et de façon récurrente jusqu’à 1,5 km. Ainsi, la zone tampon absorbe de facto plus d’un cinquième de la bande de Gaza en son point le plus large, faisant de 17% de la superficie totale de Gaza une zone d’accès restreint.

No Man’s Land

Avant chaque incursion dans la zone, les habitants doivent d’abord évaluer le danger. Ils sont environ

113 000 civils (soit environ 7,5% de la population gazaouïe) à être directement affectés par les restrictions de la zone tampon. Or c’est là que se trouvent les rares terres arables et les pâturages disponibles de Gaza. « Au total, ce sont 35% des terres agricoles les plus fertiles de Gaza qui sont capturées dans cette zone tampon et qui nous sont inaccessibles, sauf à nos risques et périls », explique Mohammed El Bakri, de l’Union des agriculteurs de Gaza. Selon l’ONU, entre janvier et mai 2011, au moins dix-neuf personnes ont été tuées, dont sept enfants ; et deux cent cinquantedeux autres blessées, dont près de la moitié sont des enfants. Certaines des victimes étaient hors de la zone « officielle » des 300 m. Khaled Qarmout se rappelle de ce matin de l’hiver dernier, quand son père a été abattu sur leurs terres, à 500 m de la frontière. « Nous nettoyions nos champs. Nous savions que c’était dangereux, mais comment faire autrement ? Mon père travaillait cette terre depuis quarante-cinq ans. Une balle a été tirée depuis une tour de guet, à la frontière, et l’a atteint à la poitrine. » Les pertes matérielles sont également conséquentes. Toujours selon l’ONU, depuis cinq ans, ce sont des centaines de puits, d’élevages


Pêcheurs de Gaza, sous le blocus israélien. c MarcinMonko

de volailles et de moutons, qui ont été détruits, faisant 195 millions d’euros de dégâts. Dans le district de Rafah par exemple, au sud de la bande de Gaza, mille sept cents serres ont été démolies. Plus au nord, à Khan Yunes, ce sont six mille arbres fruitiers qui ont été déracinés. Si le paysage est majoritairement plat, c’est parce que sur tout le périmètre, 24 km2 de terres jadis cultivées ont été rasés pour permettre une visibilité et une surveillance stricte de la zone, jour et nuit. Selon un rapport d’Ocha et du Pam, l’élimination graduelle des moyens de production et des habitations situées dans la zone sert à dissuader quiconque de cultiver à nouveau les terres rasées ou d’accéder à la zone. « Beaucoup de fermiers ont déménagé et abandonné les terres pour d’évidentes raisons de sécurité, mais les autres replantent parfois après une première destruction, explique El Bakri. Nous n’y cultivons plus que des cultures basses, et qui nécessitent peu d’entretien, comme le blé et l’orge. Si les plantations dépassent 70 cm de haut, la pratique nous a appris qu’elles risquent d’être rasées. Et si leur besoin en eau est fort, alors elles ne survivront pas car c’est trop dangereux de venir les irriguer. On ne

plante maintenant presque que des cultures pluviales, pour limiter les risques. Mais en comparaison avec les arbres fruitiers qui ont une importante valeur ajoutée à la vente, l’orge et le blé sont bien moins intéressants. » Compte tenu de l’étroitesse et du confinement quasi-total de la bande de Gaza, sous blocus israélien depuis quatre ans, ces terres capturées ne peuvent pas être récupérées ailleurs. Double manque à gagner pour les agriculteurs : une perte directe en termes de production, que l’ONU a estimée à 75 000 tonnes de perte potentielle annuelle, représentant 35  millions d’euros par an ; mais aussi une perte d’emploi. Or, dans une économie où 40% des Gazaouïs sont sans emploi, 70% vivent sous le seuil de pauvreté et 80% dépendent de l’aide humanitaire, il est difficile pour les fermiers de retrouver un emploi dans un autre secteur et de générer un revenu de remplacement.

Mer inaccessible

Sur la plage face au port de Gaza, des dizaines de bateaux sont échoués. « Certains n’ont pas bougé depuis cinq ans », explique Nizar Ayash, qui préside le syndicat des pêcheurs. Des dix mille pêcheurs que comptait Gaza il y a dix

ans, il n’en reste plus aujourd’hui qu’un tiers. Les autres se sont découragés, car l’accès à la haute mer est aussi restreint. À l’instar de la zone tampon terrestre, la zone accessible en mer a rétréci depuis les accords d’Oslo. Initialement de 20 milles nautiques, l’espace a été unilatéralement et graduellement réduit de 85%, jusqu’à atteindre les 3 milles nautiques (environ 5,5 km) depuis 2009. Audelà, les pêcheurs risquent d’être arrêtés et emprisonnés en Israël, leurs bateau, matériel et cargaison confisqués, ou d’être la cible des tirs israéliens. Depuis 2009, cinq pêcheurs ont été tués et vingtquatre blessés. « Les poissons qui restent dans la zone accessible sont minuscules, et nos techniques ne correspondent pas à cette nouvelle réalité, explique Nizar Ayash. Les mailles de nos filets sont trop larges, les poissons passaient à travers.  Depuis nous avons conçu de nouveaux filets. » Le volume des prises a aussi changé. C’étaient les sardines qui constituaient le cœur de l’économie maritime de Gaza. « Mais depuis 2009, les prises totales ont diminué de moitié, passant de 3000 tonnes à 1500 tonnes par an ; et la part de sardines dans la prise totale a diminué de 70% », explique Simon Boas, coordinateur du Pro-

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4 Des ressources naturelles inaccessibles

palestine Nourrir Gaza, où les terres rétrécissent bérénice van den driessche

gramme d’urgence de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) à Gaza. « L’impact est dramatique car deux tiers des pêcheurs de Gaza en dépendent. » À long terme, c’est bien sûr la sécurité alimentaire et sanitaire de Gaza qui est à risque. « Les restrictions en mer font que, chaque jour, 4 500 kg de protéines ne sont pas sur le marché, continue Boas. Aujourd’hui, plus de la moitié des Gazaouïs sont en situation d’insécurité alimentaire, c’està-dire qu’ils n’ont pas d’accès suffisant et régulier à une alimentation de qualité. »

Investir dans les idées…

Face à une terre qui rétrécit et à des frontières inflexibles, les secteurs maritimes et agricoles font preuve de résilience et de créativité. S’ils ne peuvent atteindre les poissons, alors il faudrait que les poissons viennent à eux. L’idée de la création d’un récif artificiel au large de Gaza est à l’étude. Au nord, à même la plage – car c’est là que se trouve l’espace disponible – des bassins de pisciculture se développent. Si cette solution est essentielle pour combler la carence en protéines des Gazaouïs, elle n’est pourtant pas viable. « Cela consomme une importante surface terrestre, beaucoup d’eau douce, de l’électricité en continu pour les pompes à oxygène, ainsi que de l’alimentation pour poisson, commente le Dr Ibrahim Al Qedra, vice-ministre de l’Agriculture et de la Pêche. Étant donné le blocus, ce sont des ressources qui n’abondent justement pas à Gaza. » Les restrictions de mouvement empêchent aussi le partage d’expertise entre Gaza et ses voisins égyptiens et israéliens – deux pays à la pointe du développement de la pisciculture. L’investissement dans les cultures de rente destinées à l’exportation, comme les tomates cerises, les fleurs et les fraises, a aussi été étu-

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dié par le secteur pour stimuler la production agricole, car les cultures de rente gazaouïes sont un avantage comparatif de taille : elles pourraient être disponibles sur les étals européens trois semaines avant la date annuelle. Mais c’est sans compter le blocus. L’an passé, 1 500 tonnes de fraises et 50  millions d’œillets étaient commandés et prêts à l’exportation. À cause des restrictions, seulement un cinquième de cette production a quitté Gaza et les agriculteurs ont finalement nourri les bêtes avec le surplus qui avait pourri.

... et tendre vers l’autosuffisance

Ils sont aujourd’hui 1 700 000 à vivre sur 365 km2. Avec une population qui croît chaque année au rythme de 3%, dans dix ans, Gaza comptera un demi million d’âme en plus, pour une zone qui n’est pas extensible. La gestion de Gaza demanderait donc une planification agricole et urbaine requérant la maîtrise de la production, des terres et des frontières, ce que n’ont pas les autorités locales. En attendant, la politique du ministère de l’Agriculture tend à favoriser l’autosuffisance. L’idée est de réduire la surface des cultures de rente (pour l’exportation) pour augmenter celle des cultures de subsistance destinées à la consommation locale. « Pour résister au blocus, explique le Dr Ibrahim Al Qedra, mais aussi parce qu’il faut diminuer notre dépendance économique vis-à-vis d’Israël. Pendant que nos plants fruitiers sont détruits dans la zone tampon, le gouvernement israélien exporte ses fruits vers Gaza. Nous voulons limiter nos importations d’Israël aux seules denrées que Gaza ne produit pas. À l’heure actuelle, nous n’avons pas de réel contrôle sur les biens que nous importons et il arrive que les produits israéliens entrent en compétition avec les nôtres. » n

afrique

Les exploitée de la crise alimentaire Alors qu’elles nourrissent la famille, les femmes ne sont pas propriétaires des terres qu’elles cultivent. La méconnaissance de leurs droits accentue leur fragilité. wendy bashi InfoSud Belgique

D

e Dakar à Kinshasa en passant par Cotonou et Abidjan, les femmes jouent un rôle clé dans le secteur agricole et celui de la vente. Il n’est pas rare de les voir arpenter les rues des grandes villes sous un soleil de plomb, avec un plateau sur la tête, une bassine en main et un enfant sur le dos pour essayer tant bien que mal de rassembler quelques sous. Piliers de l’économie, pour la plupart d’entre elles la sécurité alimentaire n’est pourtant qu’un vague concept… Souvent chargées de garantir la survie des ménages, les femmes sont les dernières à profiter du fruit de leur travail. Exploitées physiquement, psychologiquement et financièrement, nombreuses sont celles qui arrivent péniblement à joindre les deux bouts. À la campagne, la situation est d’autant plus délicate qu’elles ne sont presque jamais propriétaires des terres qu’elles cultivent… En tout cas, pas au même titre que les hommes ! Un récent rapport paru à l’issue d’une réunion de la commission des Nations unies sur la sécurité alimentaire mondiale, le 27 sep-


oitées se ire Femmes de Centre-Afrique. a philippe jimenez

tembre dernier à New York1, souligne que si les femmes disposaient de plus d’outils et de ressources, 100 à 150 millions de personnes en moins souffriraient de la faim. Le rapport a mis l’accent sur certains points cruciaux, comme l’accès aux ressources, aux formations, à la technologie et aux services financiers. Plusieurs raisons sont évoquées pour justifier les conditions difficiles auxquelles les femmes rurales et péri-urbaines doivent faire face. Premièrement, un manque d’information sur leurs droits. Celle-ci n’est pas relayée jusque dans les campagnes, zones où les femmes sont le plus vulnérables. Selon Adeline Nsimire, responsable de la radio Samwaki (« La voix de la femme rurale »), « la femme rurale est le dernier maillon de la chaîne et pourtant, c’est elle qui pourvoit aux besoins de toute la famille ». Dans la province du Sud-Kivu dont elle est originaire, l’insécurité et bien d’autres maux, comme la coutume, la loi foncière et le faible pouvoir économique sont des obstacles à l’épanouissement et à la reconnaissance des droits de la femme. 1 Article IPS, « Femmes et faim », 2011.

Pour lutter contre cet état de fait, les radios communautaires jouent un rôle prépondérant. Adeline et son équipe sensibilisent à la division du travail agricole, l’accès aux ressources, ainsi que l’alphabétisation. « La mission de la radio est de permettre à la population rurale de Walungu et ses environs, en particulier les femmes/ filles rurales, d’accéder à l’information, d’échanger sur des questions de développement auxquelles participent activement et sans discrimination des hommes et des femmes en vue d’améliorer leurs connaissances et leurs pratiques pour leur autopromotion et leur autonomie », explique-t-elle. À travers toute une série de programmes, les clubs communautaires, composés de groupes de femmes et d’hommes, se réunissent de façon régulière pour mettre l’accent sur des problèmes auxquels doivent faire face les villageois. Tous ces débats sont ensuite portés à la connaissance du public par le biais des radios communautaires. Autre fait constamment épinglé dans la sphère du genre et de l’agriculture, l’absence d’un cadre juridique solide. Trop souvent, aucune mesure ne garantit la sécu-

risation des terres exploitées par les femmes. Généralement, c’est à elles qu’incombe la lourde tâche de l’autosubsistance, aussi bien de la famille que du village. Et pourtant, selon les aires géographiques, les droits fonciers des femmes pèsent moins dans la balance que ceux des hommes... La tradition joue un rôle non négligeable dans le statut de second rôle occupé aujourd’hui par les femmes rurales. Pour pallier à ce problème, diverses structures ont ainsi vu le jour, comme le réseau Wildaf Burkina Faso, structure panafricaine qui axe l’essentiel de son travail sur l’utilisation et le renforcement du cadre juridique pour l’émancipation des femmes rurales. « Nous travaillons avec des parajuristes : des personnes qui ont reçu un renforcement de capacités pour les connaissances juridiques et les aptitudes à relayer l’information juridique dans leurs communautés et pour gérer les questions pratiques très simples », précise Madame Dankouré, responsable du réseau. Être informées sur leurs droits, améliorer leur statut face à celui des hommes… Deux des moyens qui permettent aux femmes de s’organiser et d’améliorer leur condition. n

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4 Des ressources naturelles inaccessibles

RD CONGO

Des ilôts vendus au détriment des pêcheurs En Équateur (nord-ouest), des îlots du fleuve Congo sont concédés, par l’intermédiaire de l’État, à des éleveurs. Au grand dam de pêcheurs, désormais privés de marécages poissonneux. matthieu mokolo InfoSud – Syfia Grands Lacs/RD Congo

C

es dernières années, h a u ts fo nc t i o n naires, petits commerçants et autres habitants acquièrent des portions des îlots qui entourent Mbandaka au bord du fleuve Congo, au nord-ouest de la RDC, non pas pour y pêcher mais pour y élever chèvres, moutons, porcs... Cependant, pour de nombreux pêcheurs, la privatisation de ces îlots signifie leur arrêt de mort. Ainsi, au début de l’année, des pêcheurs en colère et prêts à tout ont investi l’îlot Sambala en amont de Mbandaka, devenue propriété privée d’un pasteur évangélique. Furieux, ils se sont mis à creuser à la recherche des vers de terre malgré l’opposition des gardiens. « Trop, c’est trop, clamaient-ils. Ils ont abattu tous les palmiers et, en plus, ils nous empêchent d’exploiter les vers de terre. Où allons-nous trouver des appâts pour nos hameçons ? » Les nouveaux maîtres des lieux n’entendent pas se laisser faire. « J’ai acheté ma concession en bonne et due forme, personne n’a le droit d’y entrer sans ma permission.

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Les pêcheurs font la sourde oreille, je vais me plaindre à la justice », vocifère Moussa Embaka, propriétaire d’un îlot, 10 km en aval de Mbandaka.     

Risque de conflits

Ce conflit latent autour de la gestion des îlots en rappelle un autre similaire qui a éclaté fin octobre 2009 entre les ethnies Enyele et Monzaya au nord-ouest de Mbandaka autour du contrôle des étangs poissonneux. Ces violences interethniques avaient fait au moins une centaine de morts et provoqué la fuite de près de 100 000 personnes, qui s’étaient réfugiées pour la plupart en République du Congo voisin. Cette crainte est partagée par des pêcheurs qui redoutent de perdre leur principale source de revenu. Chef d’un campement de pêcheurs, Nestor Munsonga estime que la vente de ces terres porte un gros préjudice à leur métier. « L’État doit protéger et garantir notre espace vital sinon nous risquons de nous retrouver encore bredouilles comme c’était le cas avec les embarcadères, demande-

t-il. Maintenant nous sommes obligés de payer des taxes et autres redevances aux nouveaux propriétaires, c’est ce qui va nous arriver si la vente des îlots s’amplifie. » Fonctionnaire à la division provinciale du Plan et pêcheur de son état, Timothée Mangwele rappelle que « ces îlots sont d’une importance capitale pour nous ». En les cédant aux éleveurs, on réduit inutilement le champ d’action de pêcheurs. Pendant la décrue, ces îlots leur servent de champs. En période de montée des eaux, ils constituent un milieu par excellence pour la pêche, la coupe de bois de chauffe et de construction, la cueillette, le tirage de vin de palme ou de raphia… « Interdire à ces gens [pêcheurs] d’en jouir, c’est les priver du travail, de survie. Ce qui explique leurs démêlés incessants avec les nouveaux acquéreurs », explique le fonctionnaire.

Quelques inquiétudes

D’après un agent de la Division des affaires foncières qui rappelle que le sol et le sous-sol appartiennent à l’État, l’acquisition de


Solidarité Socialiste est une organisation non gouvernementale (ONG) de coopération au développement.

c melga

Solidarité Socialiste et les organisations avec lesquelles elle collabore luttent pour une répartition plus juste des pouvoirs et une distribution plus équitable des richesses produites. Ensemble, elles contribuent à renforcer des solidarités, à combattre l’exclusion et les inégalités. Voilà le sens de l’action de Solidarité Socialiste avec une trentaine de partenaires dans douze pays, en Amérique latine, en Afrique et au Proche-Orient. En Belgique aussi, Solidarité Socialiste s’efforce d’informer son public à Bruxelles et en Wallonie aux enjeux des relations internationales, à travers notamment des partenariats avec la FGTB, les Femmes prévoyantes socialistes et les Mutualités socialistes.

terres suit une procédure connue de tous : une demande de terre est adressée à ses services après constat de vacance attestée par les agents des affaires foncières ou par les ayants droit terriens (chefs coutumiers). Mais le problème réside dans l’affectation qu’en font les nouveaux acquéreurs. « Ces îlots marécageux et immergés la plupart du temps sont en réalité sans grande utilité pour l’élevage mais bien plus favorables à la pêche », fait remarquer l’agrovétérinaire Timothée. Chercheur à l’Institut supérieur de pêche de Mbandaka, Ekoto Mokonzo ne cache pas aussi son inquiétude : « Nous aurons du mal à expérimenter nos théories, à mener nos recherches et affecter nos stagiaires ». Il suggère que les nouveaux propriétaires achètent uniquement les parties les plus utiles pour l’élevage et laissent le reste à la communauté. « Car, soutientil, ils n’exploitent généralement qu’une infime portion de la concession alors que la grande partie est abandonnée. » n

Elle est membre de plusieurs réseaux d’associations, belges et internationaux, actifs sur les thématiques du développement et de la solidarité internationale (CNCD, Acodev, ABP, Monde selon les Femmes, Concord, Solidar, Oidhaco, Cifca, Eurac…). Solidarité Socialiste et ses partenaires constituent donc un collectif d’une quarantaine d’organisations qui se consacrent au renforcement d’associations en milieu populaire qui portent des initiatives de développement décidées par les personnes concernées. Toutes les actions menées visent à permettre ou améliorer l’accès des populations exclues aux droits sociaux : droit à la santé, droit à la sécurité et à la souveraineté alimentaires, droit à une vie digne et à un travail décent. Elles œuvrent également à la promotion de la démocratie et la défense des droits humains. Solidarité Socialiste est agréée par la coopération fédérale belge. Elle fonctionne sur base d’un cofinancement public (DGCD, CGRI/DRI, UE) et est soutenue par des donateurs privés et institutionnels, notamment les Mutualités socialistes, P&V, Fonsoc et les groupes parlementaires socialistes du Sénat, du Parlement bruxellois, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Région wallonne. Elle édite un bimestriel d’information sur ses activités, Alter Egaux, et une lettre électronique mensuelle, Le Croco (http://croco.solsoc.be). Solidarité Socialiste – FCD asbl Rue Coenraets 68 - 1060 Bruxelles Tél :+32(0)2 505 40 70 Fax : +32(0)2 512,88.16 http://www.solsoc.be

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5 Souveraineté alimentaire et commerce international

Le mythe de l’aide au développement agricole Les inégalités augmentent et la crise alimentaire sévit dans les pays du Sud. Pourtant l’aide au développement agricole ne cesse de baisser. Alors que les agriculteurs vont devoir solutionner les problèmes graves comme les dérèglements climatiques et la démographie, le marché ne se soucie pas des ventres vides. francine mestrum docteur en sciences sociales, auteure de plusieurs livres sur la pauvreté, le développement et la mondialisation. Elle milite dans le mouvement altermondialiste et est membre du Conseil international du Forum social mondial.

L

e dernier rapport des Nations unies1 sur la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) n’a rien de réjouissant. La conclusion traditionnelle s’impose une fois de plus : de grands progrès ont été faits, mais le chemin à parcourir reste long et difficile. Et la conclusion générale n’a pas changé : au niveau mondial, les OMD peuvent être réalisés en 2015, mais seulement grâce à la Chine, un pays où la pauvreté a beaucoup reculé mais où l’inégalité ne cesse d’augmenter. En Afrique et en Asie du Sud, la pauvreté extrême reste très élevée. En nombre de personnes, celle d’Afrique subsaharienne a presque doublé entre 1981 et 2005 ! Quant aux personnes qui souffrent de la faim (OMD1), la hausse des prix constatée depuis 2007 a augmenté leur nombre : malgré la baisse relative de la pauvreté, elles sont aujourd’hui plus d’un milliard. Un quart des enfants de moins de 5 ans est sous-alimenté, avec un pic de plus de 40% en Asie du Sud. Le plus choquant est sans doute que plus d’un milliard d’êtres humains sous-alimentés vivent dans les zones rurales et sont en majorité des paysans, c’est-à-dire des producteurs (trices) de nourriture ! Comment expliquer cette réalité inacceptable dans un monde où la richesse s’accumule et où un mil-

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lion de personnes super riches se partagent des dizaines de milliers de milliards de dollars2 ?

L’aide au développement diminue

La Banque mondiale a démontré comment l’aide au développement agricole a diminué au cours des deux dernières décennies. La part de l’agriculture dans le total de l’aide officielle au développement a baissé de 18% en 1979 à 3,5% en 2004. Même en termes absolus, la baisse est substantielle : de 8 milliards de dollars en 1984 à 3,4 milliards en 2004 (en dollars de 2004). À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la majorité de l’aide partait vers l’Inde où une « révolution verte » était en cours. L’aide agricole à l’Afrique a légèrement augmenté dans les années 1980, mais est retombée à son niveau de 1975 : 1,2 milliard de dollars. Cette baisse est particulièrement frappante au vu de la hausse de la pauvreté rurale pendant cette même période3. Les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) confirment ce constat. Depuis le milieu des années 1980, l’aide au développement agricole a baissé de 43%. L’OCDE n’hésite pas de parler d’un manque total d’intérêt4. Pourtant, l’aide au développement a été multipliée par six de 1979 à 2009. Dans le cadre du Nepad (New Economic Programme for African

Development) les gouvernements africains ont promis de dépenser 10% de leur budget pour l’agriculture, mais en réalité leur moyenne est à moins de 5%5. La Banque mondiale a appelé à augmenter l’aide à l’agriculture, mais son appel n’a que peu de succès. Par ailleurs, ses « solutions » sont toutes étroitement liées au développement des marchés et à la « gestion des risques ». C’est dans ce cadre qu’elle introduit des instruments financiers – des produits dérivés – dans le monde agricole soi-disant pour combattre la volatilité des prix6. Le G8 (L’Aquila, 2009) et le G20 (Paris, 2011) appellent également à relever le défi, mais les gouvernements des pays riches ne se montrent pas vraiment disposés à respecter leurs promesses. Le §12 de la Déclaration commune sur la sécurité alimentaire adoptée à L’Aquila appelle à mobiliser 20 milliards de dollars sur une période de trois ans, car les gouvernements se disent « très inquiets ». Une année plus tard, le G20 adopta un Programme mondial pour l’agriculture et la sécurité alimentaire, les bailleurs de fonds promettant… 900 millions de dollars. Fin 2010, des pays pauvres ont introduit leurs demandes mais les réponses se font attendre. Les États-Unis n’ont donné que 67 millions des 475 millions promis. Moins d’un tiers des 20 mil-


liards promis en 2008 semble être de l’aide nouvelle7… Décidément, l’agriculture n’est pas une priorité. Quant à l’aide alimentaire, ces méfaits et ces arrière-pensées ont depuis longtemps été dénoncés. La plupart des famines auraient pu être évitées. Pendant la période coloniale, au contraire, elles ont souvent été provoquées pour mater les rébellions, tandis que l’aide alimentaire était un instrument de légitimation du colonisateur. Et comme Kissinger le disait en 1976 : « L’aide humanitaire devient de plus en plus un instrument majeur de la politique étrangère »8.

Des politiques contradictoires

Plus graves encore sont les grandes contradictions constatées dans les politiques des pays riches. Aujourd’hui, des dizaines de millions d’hectares de terres africaines sont accaparées par des pays du Sud et par des investisseurs du Nord, soit pour la production d’agrocarburants, soit pour… rien. En effet, une grande partie de ces terres n’est pas cultivée bien que les petits paysans qui y vivaient soient chassés et perdent leurs moyens de subsistance. Comme l’Union européenne s’est engagée à incorporer d’ici 2020 10% d’énergies renouvelables dans l’énergie dédiée aux transports, elle favorise la production d’agrocarburants et néglige les cultures vivrières. Ensuite, la spéculation bat son

plein. Faute de produits financiers fiables, les investisseurs se sont rués vers les matières premières et les produits de base. C’est ce qui explique en partie la hausse vertigineuse des prix. Enfin, n’oublions pas que si l’aide agricole a diminué de façon aussi drastique, c’est dû aux politiques d’ajustements structurels introduits dans tous les pays pauvres à partir des années 1980, au nom du développement et de la lutte contre la pauvreté. Les subventions, les « marketing boards » et autres instruments politiques des gouvernements orientés vers l’aide à la production et aux revenus agricoles, ont tous été démantelés. Les prix ont baissé et l’agriculture est devenue dans beaucoup de cas une activité peu rentable. C’est ce qui explique la faim des populations paysannes. Jusqu’à présent, rares sont les gouvernements qui ont commencé à réintroduire les aides et les subventions qui pourtant sont toujours nécessaires pour promouvoir la souveraineté alimentaire et la survie de l’agriculture paysanne. Ces mêmes programmes d’ajustements structurels expliquent également pourquoi la plupart des pays ont développé leur production à l’exportation. La production de fruits et de légumes « hors saison », voire les fleurs à destination des pays riches, a ainsi remplacé les productions de produits locaux ga-

rantissant la nourriture et le revenu des petits paysans. À l’occasion de la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, l’agriculture a été intégrée parmi les secteurs régulés par l’OMC. La nourriture, premier bien commun tout aussi essentiel que l’eau, est ainsi devenue une marchandise. Si les pays pauvres souffrent des importations de produits agricoles des pays riches, c’est parce qu’ils ne sont plus en mesure de se protéger eux-mêmes avec des tarifs douaniers plus élevés. Sur ce point le FMI se montre plus sévère encore que l’OMC.

1 United Nations, The Millennium Development Goals Report 2011, New York, United Nations, 2011. 2 Cap Gemini, World Wealth Report 2011. 3 World Bank, World Development Report 2008. Agriculture for Development, Washington, 2007, p. 41. 4 www.ocde.org/cad. 5 « Nourrir le monde sans épuiser la terre », Alternatives économiques, n°295, octobre 2010. 6 “World Bank deaf on food speculation, vocal on financial instruments”, Bretton Woods Project, 13 septembre 2011. 7 “The politics of food. Hungry for votes”, The Economist, 29 janvier 2011, p. 52. 8 A. De Waal, Famine Crimes, London, African Rights, 1997, p. 67.

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5 Souveraineté alimentaire et commerce international

Le mythe de l’aide au développement agricole francine mestrum

L’argument qui veut que les pays pauvres doivent avoir accès aux marchés des pays riches est fallacieux. D’abord, les pays les moins développés ont un accès au marché européen sans droits de douane. Ensuite, le problème n’est pas le manque d’exportation, mais le manque de développement des marchés locaux. Cet argument est inspiré par les autres grands exportateurs agricoles des pays riches opposés à la politique agricole européenne. Si l’Union européenne est accusée à juste titre de subventionner certaines exportations agricoles vers le Sud, on ne peut que souligner que ces subventions ont fortement diminué. Et la meilleure protection des pays pauvres dans ces cas est d’augmenter leurs propres droits à l’importation pour éviter une concurrence déloyale. La nourriture n’est pas une marchandise comme les autres. De tout temps et partout au monde, les paysans méritent une protection des pouvoirs publics afin de garantir un revenu décent, de les protéger contre les mauvaises récoltes ou les catastrophes naturelles et afin de garantir des prix abordables aux populations urbaines. C’est vrai en Europe comme c’est le cas en Afrique ou en Asie.

Le pouvoir est aux grandes multinationales

Depuis des décennies, des recherches et des études démontrent que la souveraineté alimentaire ne peut venir que de l’amélioration des conditions de vie et de travail des petits paysans travaillant de façon écologiquement responsable. Ces petits paysans n’ont pas de pouvoir sur le marché mondial. Le pouvoir est aux grandes multinationales qui réussissent à s’accaparer

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l’aide au développement et qui contribuent à expulser les paysans de leurs terres ou les intègrent dans leurs grands projets de production pour l’exportation. Aujourd’hui, les pays africains doivent exporter ce qu’ils produisent afin d’avoir les moyens d’importer ce dont ils ont besoin. La rationalité économique, écologique et sociale est difficile à détecter. La production agricole répond à un bien commun de l’humanité. Le marché n’est pas en mesure de le garantir et est en train d’ôter aux peuples leurs moyens de subsistance. Comme l’explique Samir Amin, le capitalisme est entré dans sa phase sénile descendante : sa logique n’est plus en mesure d’assurer la simple survie de la moitié de l’humanité. Il est devenu barbarie9. À peine quinze ans après leur indépendance, les pays africains sont devenus des importateurs nets de produits alimentaires. En un siècle, l’écart de productivité entre les agriculteurs les moins performants et les plus performants du monde a été multiplié par 100 : de 1 contre 10 qu’il était au début du XXe siècle, cet écart est passé à 1 contre 1000. Un milliard de paysans ne disposent que d’outils manuels10. Si nous voulons que le monde agricole réussisse à relever les défis actuels – la faim dans le monde – et ceux du futur – le changement climatique et le développement démographique –, il faudra nécessairement changer de modèle et de logique. n

9 S. Amin (dir.), Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXIe siècle, Paris, Les Indes savantes, 2005, p. 14. 10 M. Mazoyer (dir.), La fracture agricole et alimentaire mondiale, Paris, Universalis, 2005.

afrique de l’ou

Les organisation défrichent le ter de l’intégration Les organisations paysannes de la région sont devenues des interlocuteurs incontournables de la politique agricole. Avec la participation de l’État, ces collectivités solidaires et organisées en réseaux définissent peu à peu une politique favorable à leurs agricultures. pape assane diop

Appui technique – Fédération des ONG du Sénégal (Fongs)

E

n Afrique de l’Ouest, l’agriculture occupe une place importante dans le développement des pays de la sous-région. Elle représente 60% des actifs, contribue à hauteur de 35% au PIB régional et pèse près de 15% dans les exportations de la région. Malgré ce rôle primordial dans l’économie, les populations agricoles rurales sont encore très vulnérables. Plus de la moitié de cette population est considérée comme pauvre et 17% en situation d’insécurité alimentaire. La région dispose pourtant de nombreux atouts non encore valorisés. Une diversité de systèmes agro-écologiques, des ressources en terres et en eau encore inexploitées, une forte capacité d’adaptation des exploitations familiales, ou encore un marché régional de taille importante en construction. Ces atouts devraient lui permettre de relever des défis essentiels, à savoir nourrir convenablement une population en constante augmentation et fortement urbanisée, assurer la promotion d’un développement durable, au double plan social et environnemental, et contribuer à la construc-


l’ouest

ations paysannes le terrain ation agricole

tion d’un marché régional performant gionale dans les différentes politiques et à l’insertion dans le marché interna- sectorielles. Dans le domaine agro-pastional de l’agriculture ouest-africaine. toral, les autorités publiques ont ellesC’est de ce constat qu’est partie l’idée mêmes impulsé la mise en place des de l’élaboration de la politique agri- organisations paysannes et de produccole (Ecowap) de la Communauté éco- teurs, dont le rôle se limite à la distrinomique des États d’Afrique de l’Ouest bution des semences, des intrants et (Cedeao), avec la volonté de promou- du matériel agricole, et pour la mise voir une politique agricole régionale ca- en place et le recouvrement des crédits. pable de relever ces défis. Avec comme Ces organisations de type coopératif vision de mettre en place « une agri- n’étaient en réalité que des instruments culture moderne et durable, fondée sur au service des États eux-mêmes, sans l’efficacité et l’efficience des exploita- aucune vision propre ou autonomie. tions familiales et la promotion des enÀ partir des années 1970, les longues treprises agricoles ». périodes de sécheresse et de crises aliL’Ecowap s’articule autour de trois mentaires successives ont modifié la axes d’intervention, qui sont l’accrois- composition des acteurs du secteur sement de la productivité et de la com- de l’agriculture, avec l’arrivée d’ONG pétitivité de l’agriculture, la mise en et d’associations internationales et la place d’un régime commercial intra- naissance des premières organisations communautaire et l’adaptation du ré- paysannes se réclamant autonomes et gime commercial extérieur. « L’Ecowap visant le développement de leurs comtémoigne d’une volonté politique, celle munautés locales. de créer les conditions pour atteindre la Pendant la même période, tous ces souveraineté alimentaire des pays de la États connaissent des déficits au niCedeao. La volonté existe mais la ques- veau de leurs budgets publics et de tion est comment mettre cette politique leurs balances commerciales. C’est ainen œuvre. C’est écrit mais comment tra- si que de 1980 à 2000, les institutions duire cela en décisions concrètes  ?», s’in- financières internationales (Fonds moterroge Nadjirou Sall, secrétaire général nétaire international et Banque monde la Fédération des ONG du Sénégal. diale) imposent à chaque pays des réformes politiques et des ajustements Lentement mais sûrement structurels, avec comme préoccupation Au lendemain des indépendances ac- centrale, le transfert vers les organisaquises dans les années 1960 et jusqu’en tions socioprofessionnelles des com1980, la plupart des États d’Afrique de pétences jusqu’alors assumées par les l’Ouest se sont orientés vers la construc- États. C’est ainsi qu’est né le principe de tion d’États-nations, avec des adminis- la participation des organisations paytrations fortes et omniprésentes, lais- sannes aux orientations politiques et à sant peu de place à la dimension ré- leur mise en œuvre.

c sumeja

Petit à petit, dans les différents pays, les organisations paysannes (OP) ont réussi à se structurer autour de faîtières zonales ou par filière, sans réussir cependant à faire émerger des plateformes paysannes nationales représentatives de toutes les organisations locales. À l’exception sans doute du Cadre national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR) au Sénégal, et du Cadre de convergence des OP au Mali, qui donnera lieu au CNOP-Mali. En 2001, de nombreuses plateformes nationales d’organisations paysannes se sont regroupées pour créer le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (Roppa), avec comme objectif, entre autres, de défendre et promouvoir l’agriculture familiale et le droit des États à la souveraineté alimentaire. Longtemps confinées dans le rôle d’instruments des gouvernements en place, ces organisations paysannes se sont structurées à partir de 2003, pour peser de tout leur poids dans la négociation des Accords de partenariat économique avec l’Union européenne et dans la définition de la politique agricole régionale. L’ouverture des négociations des Accords de partenariat économique avec l’Union européenne, simultanément avec celles relatives à la création de l’Union douanière de la Cedeao en 2003, va être le premier chantier d’apprentissage des OP à l’échelle régionale, avant le lancement en 2004 du processus de formulation de la politique agricole de la Cedeao (Ecowap) et son adoption en 2005.

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5 Souveraineté alimentaire et commerce international

afrique de l’ouest Les organisations paysannes défrichent… pape assane diop

De l’importance des réseaux et du plaidoyer

« La participation du Roppa1 à l’élaboration de l’Ecowap s’est faite dans un jeu de pouvoir avec plusieurs acteurs et des intérêts divergents. Le réseau était le maillon faible, mais il a valorisé sa capacité de plaidoyer et d’alliance », affirme Ndiogou Fall, président du Roppa au moment des négociations. Hormis la reconnaissance de l’exploitation familiale comme base du développement de l’agriculture ouestafricaine et la promotion de la souveraineté alimentaire, le Roppa a inscrit dans ses revendications et positions la création d’un marché régional et la protection des produits/filières stratégiques ainsi que la sécurisation foncière des exploitations familiales et la garantie de la durabilité des systèmes de production. Sans oublier l’implication des OP à toutes les étapes de la formulation, de la mise en œuvre et du suivi/évaluation de la politique et des programmes. Pour arriver à faire passer ses positions, le Roppa a construit des alliances afin de connaître les agendas et les positions des uns et des autres. Des ateliers ont été organisés au niveau national et régional pour mieux harmoniser les positions des OP avant d’aller les défendre de façon concertée. Le Roppa a développé plusieurs stratégies d’approche, notamment auprès des médias pour attirer l’attention des autorités et s’est appuyé sur les plateformes paysannes nationales pour préparer et consolider son plaidoyer auprès des autorités politiques et des experts techniques. Au bout du compte, ces stratégies se sont révélées payantes puisque, dans le cadre de l’Ecowap, l’exploitation familiale est reconnue comme modèle de production et apparaît explicite-

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ment dans la formulation de la vision d’« une agriculture moderne et durable, fondée sur l’efficacité et l’efficience des exploitations familiales et la promotion des entreprises agricoles ». Toutefois, des OP émettent certaines réserves et interrogations concernant la mesure qui prévoit la possibilité d’intervention du secteur privé dans le développement des exploitations familiales. Ces craintes portent précisément sur la question « d’attirer des investissements étrangers », sans que cela soit balisé. Les OP redoutent qu’une porte ne soit ouverte au phénomène d’accaparements des terres qui devient de plus en plus inquiétant pour les pays du Sud. Au niveau des États membres de la Cedeao, la participation des OP à l’élaboration et à la mise en œuvre des programmes nationaux d’investissements agricoles (PNIA) revêt un caractère obligatoire, imposé à la fois par les acteurs non étatiques et les partenaires techniques et financiers. Malheureusement, du fait que la Cedeao n’a aucun moyen de contraindre les États à faciliter une participation qualitative des OP, ces dernières doivent faire face, dans la plupart des pays, à des stratégies de contournement développées par les États. C’est ainsi qu’au Sénégal, l’État a mis en place son propre syndicat des paysans pour faire croire à qui veut l’entendre à une participation des OP. Dans la plupart des autres pays, en lieu et place des OP autonomes, les États actionnent et impliquent les chambres d’agriculture qui, en réalité, n’ont qu’un caractère consultatif, et ne peuvent dès lors jouer un rôle de contre-proposition. n 1 Réseau des organisations paysannes et des producteurs de l’Afrique de l’Ouest. (NDLR)

colombie

Les traités de lib échange menace les terres des pa Pour attirer les investisseurs étrangers, la Colombie concède 40% de ses terres aux multinationales les plus intéressées. Un territoire peuplé par plus de 4 000 indigènes. L’Organisation nationale indigène de Colombie a réussi jusque-là à préserver ses droits, mais reste prudente : intimidations et assassinats restent courants dans la région. jacques bastin Solidarité Socialiste

V

ous rappelez-vous de l’Ami ? Le projet d’Accord multilatéral d’investissement, négocié au sein de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) à la fin des années 1990, avait été bloqué par les mouvements sociaux qui lui reprochaient d’ouvrir toutes les frontières aux investissements privés au mépris des lois sociales et environnementales en vigueur dans chaque pays. Cependant, en l’absence d’un accord global et multilatéral, ce sont les Abi qui ont pris le relais. Les Accords bilatéraux d’investissement ont proliféré depuis lors : on n’en compte pas moins de 2300 conclus dans les dix années qui ont suivi l’échec de l’Ami. La Belgique s’est associée au Luxembourg1 pour négocier près de 80 Abi, dont en février 2009 celui avec la Colombie qui n’a cependant pas été ratifié par les parlements régionaux sous la pression des ONG et des syndicats. Depuis le traité de Lisbonne, c’est l’UE qui est en charge de ces négociations au nom de ses 27 États membres. Les accords conclus auparavant resteront


de libreenacent des paysans

ales

s. cependant valables. En ce qui concerne le commerce, l’OMC non plus n’a pas encore été en mesure de conclure un accord multilatéral depuis les dernières négociations du Gatt2. Et donc ici aussi ce sont les traités bilatéraux de libre-échange (TLC) qui abondent. Au sein de l’UE c’est la Commission européenne qui les négocie pour ses États membres. À côté des controversés accords de partenariat économique (APE) avec les pays ACP3, les traités de libre-échange se négocient aussi entre l’Europe et l’Amérique latine, dont le dernier en date avec la Colombie et le Pérou a été finalisé en avril dernier et doit encore être soumis à l’approbation du parlement et des États membres. Bref, une frénésie marchande domine les relations internationales, avec une certaine prétention à s’imposer comme étant le seul paradigme valable du développement : tout investissement est vu de facto comme une chance pour le développement et les pays en voie de développement doivent à tout prix attirer les investissements étrangers. Dans cette course à l’échalote néolibérale, la Colombie veut être en tête. Le gouvernement colombien cherche à établir « un climat de confiance favorable aux investisseurs étrangers », par exemple en ouvrant 40% de son territoire à des demandes de concessions pour l’exploitation minière. Pour introduire une demande, rien de plus simple, la requête s’effectue en ligne, il

suffit d’indiquer quatre coordonnées GPS déterminant le polygone du terrain convoité et de payer 400 dollars. Oui mais voilà, beaucoup de ces territoires sont aussi ceux des peuples indigènes. Et l’exploitation minière menace directement leur existence. Luis Evelis Andrade, délégué de l’Organisation nationale indigène de Colombie (Onic4) en donne un exemple : « Dans le département du Chocó, à la frontière entre la Colombie et le Panama, 4000 indigènes environ vivent dans cette zone de 44 000 hectares qui comprend également quelques-unes des plus grandes réserves naturelles du pays. Une des stratégies du gouvernement c’est de décréter qu’une zone est protégée pour l’attribuer ensuite à des exploitations minières. Il a donc ouvert toute cette région aux demandes de concessions des entreprises colombiennes et multinationales. Et il a reçu pas moins de 24 000 offres d’achat de la part de sociétés actives dans l’extraction d’or, de pétrole, de charbon, de coltan… sur des sites situés majoritairement dans les territoires indigènes. L’Onic a porté plainte devant la Cour constitutionnelle colombienne qui a émis un avis en notre faveur, reconnaissant que ces exploitations s’implantent illégalement étant donné l’obligation de consultation stipulée dans la Constitution. La Cour a donc ordonné l’arrêt des activités. »5 Dans deux autres cas la Cour

constitutionnelle a donné raison à l’Onic et a recommandé de stopper toutes les activités en cours et d’organiser une consultation préalable sur tous les projets. Cependant, l’Onic n’a pas vraiment confiance pour la suite car, malgré la campagne du président Santos insistant sur la défense des peuples indigènes et de leur territoire, leurs droits sont régulièrement violés. Alors que la constitution de 1991 leur reconnaît des droits de propriété, le gouvernement y ouvre des concessions, sans consultation aucune et passe outre ces droits. Intimidations, violences et assassinats sont le lot régulier des communautés indigènes et de leurs organisations.

Le contexte actuel n’aide pas

Ce que celles-ci craignent pardessus tout face à l’explosion de l’exploitation minière 6, « c’est,

1 Au sein de l’Union économique belgo-luxembourgeoise (UEBL). 2 Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce. 3 Afrique-Caraïbes-Pacifique. 4 L’Onic intègre des délégués de 102 peuples indigènes répartis sur l’ensemble du territoire colombien. On y recense 69 langues différentes. 5 Propos recueillis par Pascale Bodinaux le 22 juin 2011. 6 Entre 2006 et 2009 la production d’or en Colombie a triplé pour atteindre 1,75 million d’onces en 2009.

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5 Souveraineté alimentaire et commerce international

colombie Les traités de libre-échange menacent… jacques bastin

poursuit Luis Evelis Andrade, l’exacerbation des conflits. Les territoires concédés sont en effet “sécurisés” par l’armée pour protéger les entreprises. Mais, dans notre pays, qui dit présence de l’armée officielle dit aussi confrontation avec les groupes paramilitaires (qui ont aussi des intérêts dans ces régions), la guérilla, et aussi avec les populations qui entendent défendre leurs droits territoriaux. Ce sont les leaders qui sont prioritairement visés et assassinés car cela déstructure toute la communauté. Des groupes sont victimes de déplacements forcés ou fuient spontanément vers les grandes villes où ils vont grossir le nombre de pauvres vivant dans les périphéries. Il n’est pas rare de rencontrer sur les trottoirs de Bogota, un chef et les membres de sa communauté réduits à vivre de mendicité. Dans le département de Chocó, 60 leaders ont été tués. Au rythme actuel, on estime que 35 peuples sur les 102 existants disparaîtront au cours des prochaines années. » Pour Luis Evelis Andrade, les traités de libre-échange jouent un rôle clé dans la spoliation des droits des communautés indigènes. « Pour nous, ces traités représentent une autre manière de légitimer la colonisation de notre pays et de nos territoires et l’exploitation prédatrice de nos ressources. Ils ne sont rien d’autre qu’un nouveau mécanisme de pillage, à partir de la perspective dominante de la mondialisation de l’économie selon laquelle “ nous sommes tous du même village global ; tout appartient à tous, donc on peut aller partout et se servir ”. Cette logique de la domination du pouvoir économique génère les conditions pour permettre aux entreprises de s’installer où elles veulent. Les TLC vont dans ce sens. Ils encouragent la flexibilisation des normes. Au lieu de garantir la souveraineté nationale via la législation interne, on sou-

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tient une loi supra-nationale qui autorise les entreprises extérieures à entrer en Colombie à leur bonne convenance ». C’est le choc des logiques de développement. D’un côté celle du commerce qui dépossède les États de leurs facultés politiques, du libre-échange moteur de la création de profits et de richesses dont on ne se préoccupe pas de savoir comment ils sont répartis. Au contraire, toute tentative de réguler cette répartition est jugée comme un obstacle à la prospérité des marchés. De l’autre, la logique des droits des peuples, mais aussi des travailleurs, à exister en cohérence avec leur histoire et leur culture, soucieux de leur cohésion sociale, de leur qualité de vie et de leur dignité. Sont-elles conciliables ?

Des protections menacées

Les organisations indigènes ne sont pas opposées par principe à l’exploitation minière. Mais elles revendiquent d’être systématiquement consultées de façon à examiner les impacts sur l’environnement et sur les communautés, d’étudier les retombées réelles en matière d’emploi, de services de santé, d’éducation. Pour Luis Andrade « l’exploitation minière peut avoir une place et des retombées positives, dans certains endroits et sous certaines conditions ». Et la position de l’Onic par rapport au TLC est la suivante : « D’abord, les populations concernées doivent être consultées. Ensuite, il faut avoir des garanties pour que ces traités n’approfondissent pas la crise humanitaire et sociale, l’extermination de notre peuple et la perte de notre territoire ». Certes le texte de l’accord de libre-échange négocié entre l’Europe et la Colombie comporte un chapitre portant sur le « développement durable », que la Commission européenne ne néglige

pas de mettre en évidence dans sa communication. Il fait explicitement référence au respect des normes sociales et environnementales et aux conventions internationales (OIT et environnement). Il établit également une obligation de transparence et de consultation de la société civile dans sa mise en œuvre. L’expérience montre toutefois que sans mécanismes contraignants de contrôle et de sanction ces dispositions risquent de rester un vœu pieu. Et ce d’autant plus dans un pays où les droits humains et syndicaux sont bafoués, où les assassinats de leaders syndicaux et populaires sont monnaie courante. Imposer et faire respecter les normes sociales et environnementales dans les échanges commerciaux internationaux, promouvoir la souveraineté alimentaire et l’agriculture familiale, permettre aux économies locales et régionales de se renforcer, constituent aujourd’hui les enjeux sur lesquels se mobilisent les mouvements sociaux et des droits humains colombiens et leurs réseaux internationaux. n


aPE

Aide-toi et l’Afrique t’aidera L’accord de Cotonou entre l’Union européenne et les États d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP) a été signé le 23 juin 2000, après l’expiration de la Convention de Lomé. Bien que la lutte contre la pauvreté reste prétendument l’objectif central de l’accord, il marque résolument un virage beaucoup mois orienté sur l’aide au développement que sur le commerce, prôné par les tenants du libéralisme comme recette miracle de la croissance économique. pascale bodinaux et seydou sarr

L

Accord de Cotonou entend abolir « de manière progressive et réciproque » les entraves aux échanges commerciaux en les libéralisant. Les accords de partenariat économique (APE), mis en place sous la pression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), afin de rendre les accords commerciaux bilatéraux UE-ACP conformes à ses propres règles, renforcent notamment l’abaissement des barrières douanières des pays ACP. Sous le prétexte généreux de les intégrer à l’économie mondiale, l’« aide » déployée au travers des APE s’avérera à terme, selon toute probabilité, surtout profitable à l’UE et à ses entreprises. Elle n’est cependant pas gratuite. Le partenariat européen s’inscrit en effet dans la droite ligne des pratiques du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale des décennies antérieures, conditionnant leurs prêts à des « politiques d’ajustements structurels » se soldant par la privatisation du secteur public (essentiellement dans les secteurs sociaux comme la santé et l’éducation), des réformes institu-

tionnelles, des mesures en matière d’utilisation des ressources, de réduction de la pauvreté, de développement durable, d’accords de réadmission des ressortissants ACP entrés irrégulièrement en Europe… Un livre1 publié en 2002 dénonçait une stratégie européenne néocolonialiste vis-à-vis des ACP. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Les APE, supposés être ratifiés au 31 décembre 2007 entre l’UE et quatre régions d’Afrique, plus le Pacifique et les Caraïbes, n’ont pas encore pu être conclus. La mobilisation massive de nombreuses organisations de la société civile ACP et européenne et de certains gouvernements africains a fini par enrayer ce processus, et le bloquer partiellement.

Intégrations régionales à pas forcés

Le préalable imposé par l’UE pour la signature des APE est l’intégration régionale des marchés africains, au travers des quatre différentes Unions économiques et monétaires (UEMOA, Cemac, EAC, SADC2), comparables à l’ancêtre de l’Union européenne, le « marché commun ».

Cependant cette intégration est loin d’être accomplie. En poussant ce processus à marche forcée, l’UE ignore globalement les agendas de développement nationaux et semble oublier également qu’il lui a fallu des décennies de développement économique pour accomplir elle-même cette intégration au plan européen. Et le fait de se retrouver dans une région avec quatre régimes commerciaux différents ne facilite pas les choses pour les pays concernés… Si on s’en réfère aux matières agricoles, principal secteur de production en Afrique, il reste en effet de nombreux obstacles techniques au commerce entre régions en termes d’approvisionnement en semences, en engrais, d’infrastructures ou encore de transport. Aurélien Atidegla, président du Groupe de recherche et d’action pour la promotion de l’agriculture 1 L’Accord de Cotonou. Les habits neufs de la servitude, Colophon, Essais, 2002. 2 Union économique et monétaire ouest-africaine, Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale, Communauté d’Afrique de l’Est et Communauté de développement d’Afrique australe.

Politique 51


5 Souveraineté alimentaire et commerce international

APe Aide-toi et l’Afrique t’aidera pascale bodinaux et seydou sarr

et du développement (Grapad) au Bénin, évoque cette question en ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest dont les pays sont regroupés au sein de l’UEMOA. « L’UEMOA a adopté un plan de politique agricole commune, l’Ecowap, qui, même s’il n’est pas encore totalement opérationnel, met l’accent sur l’agriculture familiale  et comporte un préalable indispensable  : l’adoption d’un tarif extérieur commun. Car s’il n’existe pas de protection, la libéralisation avec l’UE va entraîner le démantèlement de la production locale. Et jusqu’ici, les pays n’ont pas eu le temps de se préparer pour offrir sur le marché local les produits dont la région a besoin, ni pour commercialiser efficacement les surplus entre les pays de l’UEMOA, ce qui éviterait l’achat de produits importés moins chers ». Selon Aurélien Atidegla, l’ouverture des marchés permet en effet aujourd’hui à l’UE d’y déverser ses surplus de produits subventionnés, qui concurrencent les produits locaux. Les agriculteurs familiaux produisent et n’arrivent pas à vendre. Il cite en exemple l’inondation des marchés africains de produits européens comme les poulets congelés dont on a tant parlé, mais aussi du lait, des huiles, de la viande et du riz. « Il faut reconnaître que les APE négociés tels quels constitueraient un désastre économique pour la région. Il faut attendre que les régions achèvent l’intégration et puissent négocier d’égal à égal, sinon les APE resteront une utopie », insiste-t-il. Abondant dans le même sens, Christine Andela, coordinatrice du Collectif des ONG pour la sécurité alimentaire et le développement rural au Cameroun (Cosader) met l’accent sur les déséquilibres engendrés par les APE. « Les matières premières et produits finis européens arrivent sans droits de douane. Nos pays, pour la plupart, n’ont pas élaboré de politiques agri-

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coles propres et nous avons peu de produits à vendre sur les marchés européens. Avec les APE, l’UE vend tout ce qu’elle veut et nous ne vendons quasiment rien. Le seul domaine dans lequel nous pourrions être compétitifs, c’est l’agriculture. Et ces accords vont ruiner ce secteur clé », affirme-t-elle. Pour Aurélien Atidegla aussi, le déséquilibre est énorme car l’Afrique n’a pas fini d’élaborer ses propres politiques agricoles, ni de réaliser les intégrations régionales. Difficile dans ce cas de concurrencer les produits européens importés en masse, résultat d’une politique agricole commune de l’UE (Pac) orientée vers l’exportation et soutenue par des subventions directes aux agriculteurs

Quelle stratégie européenne pour l’Afrique ?

Outre la question du bien-fondé du processus de libéralisation, la négociation des APE pose donc aussi celle de la cohérence de la politique d’aide au développement de l’UE. La Déclaration de Paris de 20053 sur l’efficacité de l’aide a retenu une série de principes de base selon lesquels il appartient aux pays en développement de définir et de s’approprier les priorités en matière de réduction de la pauvreté, et les pays donneurs doivent non seulement s’aligner sur les objectifs arrêtés, mais aussi s’appuyer sur les systèmes locaux pour les mettre en œuvre. Pour Christine Andela, les priorités sont définies ailleurs et non par les dirigeants africains. « Et, malheureusement l’agriculture n’est pas la priorité de l’UE. Les APE tels qu’ils sont conçus constituent une aide au commerce et non à l’agriculture », argue-t-elle. Un avis partagé par Aurélien Atidegla, qui révèle que des évaluations prouvent que ce n’est pas le commerce qui génère le développe-

ment. « Mais on continue de foncer tête baissée vers les APE. L’accord éloigne des investissements agricoles et empêche la diversification de l’agriculture. Si l’UE est sincère dans son engagement, et ses intentions affichées, elle appuierait en priorité la mise en œuvre des politiques de soutien aux filières de valeur dans le secteur agricole et ceux de la pêche et de l’élevage », déclare-t-il.

Quelle place pour la souveraineté alimentaire ?

Quand on parle de souveraineté alimentaire en Afrique, quelle importance accorde-t-on au consommateur et à la production locale ? Selon Christine Andela, au cours des négociations avec l’UE, les gouvernements ont choisi de soutenir le riz importé, considéré comme « produit sensible » car il est consommé partout, parce que moins cher. « On ne consomme d’ailleurs pas partout les mêmes denrées sur le continent. En Afrique centrale, par exemple, on consomme traditionnellement plus de racines (manioc, ignames…) que de céréales. Cette poussée des produits subventionnés a bouleversé les habitudes alimentaires traditionnelles des populations. Les produits devenus populaires, ceux de consommation courante, ne sont plus ceux de l’agriculture tra-


APE

L Des

partenariats élargis au fil du temps annick m’kele

Journaliste free-lance (Belga)

ditionnelle familiale africaine », se plaint-elle. Et d’ajouter qu’aujourd’hui en Afrique, les denrées de première nécessité sont produites ailleurs (Europe, Asie et ÉtatsUnis). « Ce n’est pas notre huile de palme que nous consommons le plus mais les huiles végétales de l’Asie du Sud-est ou d’autres pays », précise-t-elle. Selon elle, la souveraineté alimentaire est impossible si les pays africains ne sont pas en mesure de définir quels sont les produits prioritaires pour leurs populations. Sous la pression des politiques de libre-échange, les États africains en sont réduits à soutenir les productions des pays du Nord ou émergents. « La Pac est sans doute une très bonne politique pour l’Union européenne, mais pas pour les paysans africains », dit encore Christine Andela, qui clame qu’il n’y a pas plus pauvre que celui qui n’arrive pas à consommer ce qu’il produit ou à produire ce qu’il veut manger. n

3 La Déclaration de Paris est un accord international auquel une centaine de ministres, de responsables d’organismes d’aide et d’autres hauts fonctionnaires ont adhéré en s’engageant à ce que les pays et organismes qu’ils représentent accentuent les efforts d’harmonisation, d’alignement et de gestion axée sur les résultats de l’aide, afin d’en accroître l’efficacité.

accord de Cotonou (20002020) a pour objectif la réduction et l’éradication de la pauvreté tout en contribuant au développement durable et à l’intégration des 77 pays ACP (AfriqueCaraïbes-Pacifique) dans l’économie mondiale. Par rapport à la convention antérieure qu’il remplace, celle de Lomé signée en 1975 et renouvelée quatre fois, il a marqué un tournant dans la conception des préférences commerciales, ces dernières étant désormais discriminatoires et non réciproques. Les accords de Cotonou et, partant, les APE envisagent ainsi l’ouverture réciproque entre l’UE et les six blocs régionaux ACP. Les préférences commerciales héritées de la convention de Lomé étaient, en effet, incompatibles avec les règles de l’OMC. Pour réintégrer la sphère du droit international, les APE proposent la création d’une zone de libre-échange entre l’UE et les six régions ACP. Selon un expert de l’ACPSEC (Secrétariat de l’ACP Group of States), qui s’exprime à titre personnel, « ce principe de réciprocité est essentiel car il permet aux pays ACP d’entamer sur un pied d’égalité des stratégies et négociations commerciales avec l’UE qui auparavant leur garantissait des avantages sans exiger la moindre contrepartie ». En pratique, l’UE aurait dû supprimer toutes les barrières douanières résiduelles sur les produits en provenance des pays ACP dès 2008. Les pays ACP devront, d’une manière réciproque mais asymétrique, ouvrir leurs frontières aux produits européens. L’asymétrie est double. Les pays ACP pourraient maintenir leurs droits de douane sur un ensemble de produits sensibles représentant jusqu’à 20% de leurs importations en provenance d’Europe tout en bénéficiant d’un plus long délai (jusqu’à vingt ans) pour appliquer les APE.

Souveraineté alimentaire ou sécurité alimentaire ? En formant une zone de libreéchange entre les six régions et l’UE, les pays partenaires devraient théoriquement améliorer la création d’échanges à l’intérieur de la zone. Grâce aux économies d’échelles et à un accès à des produits moins chers, les prix seraient tirés vers le bas, au bénéfice des consommateurs notamment. La concurrence accrue et le flux d’investissements générés par la sécurisation d’un marché

important entraîneraient un gain de prospérité. Enfin, les APE peuvent être une opportunité pour constituer de véritables marchés régionaux au sein des pays ACP. « Développer prioritairement des marchés régionaux qui proposeraient des produits à des prix compétitifs plutôt que d’importer directement ces mêmes produits de l’UE est essentiel, estime l’ACPSEC. La souveraineté alimentaire doit elle aussi s’inscrire dans une stratégie régionale car elle est plus intéressante dans une perspective régionale que nationale. Qui plus est, dans un monde globalisé, le protectionnisme d’une agriculture nationale est coûteux, obsolète et ne fait guère l’objet d’une réelle politique dans les APE. » Même si, pour l’heure, aucun APE n’a encore été complètement signé, leur application entraînera une profonde mutation dans les relations commerciales entre des partenaires commerciaux inégaux en termes de richesses et de dépendance commerciale. La libéralisation des échanges n’engendre pas automatiquement la croissance et le développement économique. Les exportations subventionnées des pays développés ont ainsi écarté bon nombre de pays ACP de certains marchés. Si les APE se mettent en place, ils pourraient « détruire le modèle agricole de production familiale, estime l’ACPSEC. En termes de souveraineté alimentaire, les pays ACP doivent accomplir un travail préalable à l’application des APE consistant notamment à constituer des stocks alimentaires afin d’être à l’abri des fluctuations du marché. Le renforcement des capacités de productions compétitives et la stabilisation des prix sont les conditions minimales d’une ouverture de leurs marchés à des importations à bas prix. Sans ces mesures, la mise en place des APE pourrait avoir pour corollaire une moindre incitation à la production vivrière dans des pays qui se trouveraient inondés de produits agricoles européens subventionnés. Mais dans une économie globalisée et interdépendante, il faut davantage mettre l’accent sur la sécurité alimentaire que sur la souveraineté alimentaire, soit assurer aux populations des pays ACP un accès à une nourriture à prix accessible, indépendamment de sa provenance. » n

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6 L’agriculture familiale est-elle viable ?

malawi

Le pays assure son autonomie alimentaire L’État malawite est, depuis cinq ans, en mesure de produire en quantité suffisante son alimentation par un système de semences subventionnées. En consacrant une plus grande partie de son budget à l’agriculture, le pays montre l’exemple aux autres pays africains en terme de politique agricole. arnaud bébien InfoSud-Belgique

Q

ui pourrait situer le Malawi sur une carte ? Pays d’Afrique australe peuplé de 15 millions d’habitants s’étendant sur 900 km du nord au sud, enclavé et tirant son nom du lac qui le borde sur sa partie est, il n’a guère fait parler de lui ces dernières années, en dehors des deux adoptions de la chanteuse américaine Madonna. Cette ancienne colonie britannique fait pourtant face, comme de nombreux pays du continent, à des insuffisances alimentaires chroniques depuis les années 1960. La population, rurale à plus de 80%, cultive majoritairement sur de petites parcelles qui ne comblent pas complètement les besoins alimentaires. Le maïs, à la base du plat traditionnel, est la culture la plus répandue. Soumise aux aléas climatiques, la population rurale souffre régulièrement de mauvaises récoltes. Si la météo joue un rôle dévastateur, certains n’hésitent pas à pointer du doigt les responsabilités des bailleurs de fonds internationaux et du gouvernement pour leur manque de concertation et la faillite de certaines de leurs politiques agricoles. En 2005, alors que Bingu wa Mutharika, un ancien économiste ayant effectué sa carrière dans les institutions internationales, a été élu président, l’État malawite intervint en raison de la

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gravité de la crise alimentaire. Il fallait trouver rapidement des solutions pour en sortir et ne pas y replonger. L’une des premières mesures prises fut de consacrer plus de 10% du budget national à l’agriculture, conformément aux engagements du volet agricole du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). La règle paraît peut-être simpliste mais c’est en soutenant l’agriculture que le Malawi compte régler son problème d’insécurité alimentaire. Au Malawi, la décision de Bingu wa Mutharika succède à des décennies au cours desquelles les investissements agricoles ont largement été insuffisants. L’année 2005 est en quelque sorte celle de la « révolution verte ». Et pour mieux la comprendre, à la hauteur de ce qu’elle fut saluée – et continue de l’être – sur le continent, il faut remonter le fil de l’histoire depuis l’indépendance obtenue en 1964.

Années 1960 : agriculture d’exportation

À l’indépendance, le système mis en place par les colons britanniques survit et Kamuzu Banda, président du Malawi durant trois décennies (1964–1994), perpétue l’agriculture d’exportation. Le tabac, le thé et le sucre sont produits dans de grands domaines privés et ces productions sont exportées. Dans le même temps, l’État taxe les petits producteurs de maïs, en

fixant des prix d’achats inférieurs aux cours mondiaux. De plus, les domaines privés s’agrandissent sans cesse et accaparent les terres des petits fermiers. Ces derniers, privés de leur moyen de production, rejoignent les grands domaines comme journaliers pour des salaires très bas. On assiste alors à un enrichissement des plus aisés et à un appauvrissement de la population rurale. Au cours des années 1970 et  1980, la situation politique au Mozambique voisin, alors en guerre, n’arrange pas les choses : des milliers de Mozambicains fuient au Malawi qui se retrouve privé de l’accès aux ports de ce pays pour ses exportations. La situation du Malawi se dégrade encore plus sérieusement avec la hausse du prix du pétrole et la chute des cours de ses exportations traditionnelles. Le pays n’exporte plus suffisamment pour financer ses importations : il s’endette. Le recours à l’emprunt auprès du Fonds monétaire international (FMI) est alors inévitable. S’en suivent les plans d’ajustements structurels : les dépenses publiques doivent diminuer. La baisse des subventions aux engrais et aux semences pour les paysans en est l’une des conséquences directes. Si les conditions de vie deviennent difficiles dans les campagnes, le gouvernement tout comme les institutions internationales veulent éviter le pire et favorisent l’ac-


cès au crédit des producteurs de maïs. Malheureusement, tout le monde n’en bénéficie pas et compte tenu de l’accroissement rapide de la population, la production n’est pas suffisante pour garantir de la nourriture à chacun. L’insécurité alimentaire guette, et la décennie 1990 est marquée par une terrible sécheresse qui, entre avril 1992 et novembre 1994, touche sept millions de personnes. La production de maïs chute de 50%, les prix flambent.

2005 : le changement

Bingu wa Mutharika hérite donc d’un pays en bien mauvais état à son élection en 2004, après les exécrables conditions climatiques (inondations et sécheresse) des années 2001 et  2002 qui ont ruiné les récoltes. Plusieurs millions de Malawites sont proches de la famine. Après avoir été un thème central de la campagne électorale, le problème de l’insécurité alimentaire ne peut être ignoré. Le Malawi connaît encore en 2005 une saison de récoltes déficitaires. L’État se voit obligé d’importer 400 000 tonnes de maïs. Dès son investiture, Mutharika se saisit du dossier. Il lance en 2005 un vaste programme de distribution et de subventions de fertilisants et de semences, destiné en priorité aux agriculteurs trop pauvres pour acheter des engrais aux prix du marché, soit 1,5 million de ménages. Cette décision ne plaît guère aux institutions financières internationales (IFI) et c’est donc dans un climat en sa défaveur que Mutha-

rika prend cette initiative. Les IFI reprochent surtout au Malawi son degré de corruption et doutent de la réussite du plan de Mutharika. Pourtant dès l’année 2006, les résultats sont au rendez-vous : le Malawi a assuré son autonomie alimentaire et n’importe presque plus. Les IFI, agréablement surprises, font marche arrière et soutiennent à nouveau le Malawi. Par ses mesures, Bingu wa Mutharika a permis à son pays de doubler sa production de maïs en 2006 par rapport à 2005. Et en cinq ans seulement, entre 2005 et 2010, le rendement de maïs par hectare cultivé a progressé de 150%, passant de 0,8 à 2 tonnes. Ce cercle vertueux de l’agriculture rejaillit de manière immédiate sur la situation économique nationale puisqu’après l’arrêt ou presque des importations de denrées de base, le Malawi voit ses exportations agricoles augmenter. Car c’est l’ensemble de l’agriculture malawite qui bénéficie des semences et accroît ainsi sa production : les producteurs de maïs et de tabac en bénéficient dès les origines, avant ceux du thé et du café en 2008. Grâce à la croissance du produit intérieur brut (PIB) agricole de 10% par an depuis 2006, la croissance économique du Malawi a été en moyenne de 7% par an entre 2006 et 2009, contre à peine 2% entre 2000 et 2005. Les effets sont aussi bien visibles sur le taux de pauvreté, qui passe de 52 à 40% de la population en seulement trois ans, entre  2004 et  2007. En augmentant ses exportations de tabac, le pays fait rentrer plus de devises et permet à un

nombre toujours plus croissant de Malawites de manger à leur faim.

Semences contre coupons

La réussite agricole malawite s’explique surtout par le système de coupons, adopté par le gouvernement pour distribuer ses semences, déjà en vigueur dans le pays depuis quelques années. Ce système permet de toucher le plus grand nombre, avec une distribution étendue à l’ensemble du pays. Les bénéficiaires de ces coupons se rendent chez des commerçants mandatés par l’État afin d’échanger leurs bons contre des semences subventionnées. Quant aux commerçants, ils récupèrent le montant des semences auprès d’une institution financière. Avec cette stratégie de distribution, le gouvernement connaît les bénéficiaires, et les suit. Il peut ainsi moduler la nature et la quantité des semences, selon les besoins. De plus, en s’appuyant sur les commerçants, il dynamise le secteur privé et permet une meilleure circulation des engrais, dont les points de vente se multiplient. L’agriculture nationale en ressort ainsi gagnante puisque n’importe quel paysan, bénéficiaire ou pas de coupon, est certain de trouver des semences et des engrais près de chez lui. En 2007, pour une meilleure identification d’éventuels bénéficiaires, le gouvernement malawite implique les responsables des communautés villageoises en leur confiant la distribution des coupons. Ce sont eux qui doivent à présent cibler les besoins. Si en 2005, l’État ne finance que

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6 L’agriculture familiale est-elle viable ?

malawi Le pays assure son autonomie alimentaire arnaud bébien 20% du prix d’achat des semences par ses coupons, les subventions du gouvernement atteignent depuis jusqu’à 90% du prix. Un tel programme agricole n’a pas été sans conséquence sur le budget national. Dans un pays tel que le Malawi, au PIB parmi les plus bas de la planète, l’effort réalisé pour la subvention des semences est considérable. Ainsi, en 2005, si le coût représentait 51 millions de dollars, le montant a rapidement atteint 265 millions en 2008, soit près des trois-quarts du budget du ministère de l’Agriculture. Au Malawi, il est difficile de supporter une telle charge, qui plus est avec l’envolée du prix des semences sur les marchés internationaux. Il a bien fallu se résoudre à diminuer la distribution d’engrais  : les ciblages ont été renforcés, tout en n’excluant pas les plus nécessiteux. Aujourd’hui, malgré son autosuffisance, des défis demeurent. Le Malawi cherche des investissements massifs pour son agriculture, à travers notamment son programme « Initiative ceinture verte » lancé en 2009. Développer l’irrigation et les capacités de stockage sont les points clés de ce projet. Car si le Malawi est en position d’exporter une part de sa production, se pose le souci des stocks. Car de bonnes récoltes non stockées se perdent. Enfin, au sein du Malawi, le sud, en raison de son plus grand nombre d’habitants et de parcelles par habitant plus petites qu’au nord, fait souvent face à des pénuries alimentaires. Pour y remédier, la Réserve alimentaire nationale du Malawi se dote à chaque récolte d’un fonds d’urgence de plusieurs dizaines de milliers de tonnes. Le Malawi, avec ses moyens et ses capacités, avance vers la sécurité alimentaire, pas encore assurée en raison d’une pauvreté endémique et des aléas climatiques. Mais l’État montre en tout cas qu’il se soucie de son peuple. Un exemple bien trop rare en Afrique où seulement cinq pays, dont le Malawi évidemment, consacrent plus de 10% de leur budget à l’agriculture. n

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brésil

Les achats publics renforcent l’agriculture familiale Le gouvernement brésilien a mis en place deux programmes favorisant la consommation d’aliments produits par l’agriculture familiale. Ceux-ci illustrent l’importance des décisions politiques en matière de sécurité alimentaire. LÍvia duarte journaliste à la Fédération pour l’assistance sociale et éducative (FASE-Bahia)

I

nstauré en 2003 dans le but de promouvoir la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations au niveau fédéral, le Programme d’acquisition d’aliments issus de l’agriculture familiale (PAA) a consacré, en 2010, 870 millions de reals (360,5 millions d’euros) pour l’achat de près de 540 000 tonnes d’aliments destinés à l’approvisionnement en denrées alimentaires de restaurants populaires, cuisines communautaires, écoles, banques alimentaires et autres programmes de distribution de colis. Ce programme d’achats institutionnels de denrées issues de l’agriculture familiale, qui traduit la volonté des autorités politiques de stimuler la production et la consommation d’aliments sains, démontre, selon les organisations de base, l’importance du rôle des pouvoirs publics en matière de sécurité alimentaire. Dans le même ordre d’idées, depuis 2009, le Programme national d’alimentation scolaire (PNAE) doit, légalement, consacrer au minimum 30% du budget destiné aux cantines scolaires, à l’achat direct de denrées produites par l’agriculture familiale locale. « La loi reconnaît le rôle

social et économique de l’agriculture familiale dans la production d’aliments diversifiés. En même temps, elle permet des modes d’achats plus adaptés à la réalité de l’agriculture familiale et la vente par des groupes informels, en dynamisant par exemple l’activité des groupes de femmes », confirme Vanessa Schottz, secrétaire générale du Forum brésilien pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle (FBSSAN). Le budget total du PNAE en 2011 s’élève à 3,1 milliards de reals (1,25  milliard d’euros) dont près de 930 millions reals (385 millions d’euros) sont destinés à l’achat d’aliments produits par des paysans locaux. Sur le terrain, les mesures prises commencent à porter leurs fruits et les changements démontrent que l’approche de l’agriculture familiale est possible. « Il y a deux ans, les principaux produits cultivés pour la commercialisation étaient les bananes, le cacao, le guarana et le clou de girofle. Aujourd’hui, la production diversifiée de fruits, œufs et volaille s’est accrue. La sécurité alimentaire des familles productrices s’est améliorée considérablement », explique Fernando Ferreira Oiticica, technicien de la Fase-Bahia1, qui souligne également la dynamisation


e C’est démontré : l’agriculture familiale est possible. Même sans tracteur.L' c sumeja

des marchés locaux grâce à l’augmentation de la production familiale.

Produire et consommer sain

« Les enfants apprécient beaucoup. Nous sommes heureuses parce que nous contribuons à la santé des enfants parmi lesquels se trouvent aussi les nôtres », explique avec fierté Maria Alves Miranda, qui fait partie des 95 000 familles ayant produit des aliments pour le PAA. Des aliments destinés principalement à des crèches que les familles connaissent bien. Selon elle, des programmes comme le PAA ont une portée bien plus grande que la simple gestion d’opportunités de marchés et la dynamisation du commerce local. Les initiatives contribuent à l’approvisionnement en aliments variés, frais, de bonne qualité et correspondant aux habitudes alimentaires locales. Bien que les productrices se plaignent du prix trop bas perçu pour les aliments transformés, Maria reconnaît les impacts positifs de l’augmentation du revenu mensuel moyen sur la réalité quotidienne des familles. Un avis que partage Fátima Aparecida Garcia de Moura, de la Fase-Mato Grosso, qui explique qu’avant l’instauration des programmes, les familles produisaient sans être sûres de pouvoir commercialiser leurs récoltes. « Aujourd’hui, elles produisent de façon planifiée, pour répondre à la demande du marché institutionnel. Elles peuvent en même temps accéder à d’autres marchés locaux »,

confie-t-elle. Des changements positifs dont se réjouit également Joélia Alves dos Santos, agricultrice dans une municipalité de Bahia. Elle affirme qu’au-delà de l’augmentation des revenus des ménages, le PNAE a permis d’améliorer la sécurité alimentaire des populations, dont les agriculteurs eux-mêmes. Auparavant, le principal aliment produit dans la région était la banane, vendue aux intermédiaires. D’autres denrées étaient en grande partie gaspillées. « Certaines familles n’avaient pas l’habitude de manger les fruits et légumes locaux. Elles ont à présent pris conscience de l’importance d’en consommer et deviennent enthousiastes pour en cultiver et en revendre au PNAE. Beaucoup de producteurs voulaient arrêter l’activité et quitter les terres, mais aujourd’hui, ils se rendent compte qu’il est possible de vivre ici, explique Joélia, qui reconnaît les aspects bénéfiques des programmes sur le développement des enfants de la communauté. Ici, la fréquentation scolaire s’améliore parallèlement à l’alimentation ». Elle estime cependant, en sa qualité de présidente de l’Association des habitants de la région de Rio do Braço, qu’il serait possible de vendre davantage et de diversifier l’offre si la production était mieux organisée. Elle regrette que le gouvernement n’ait jusqu’à présent pris aucune mesure pour résoudre les questions de logistique, pour le transport des denrées alimentaires par exemple.

Un pas vers l’agriculture écologique

De plus en plus, les fonds du programme d’achats pour l’alimentation scolaire ciblent prioritairement les aliments organiques et issus de l’agriculture écologique. M. Monteiro, secrétaire exécutif de l’Articulation nationale d’agro-écologie (Ana), explique qu’en stimulant la diversification de la production, les achats du gouvernement favorisent également la transition vers une production agro-écologique. Plus de 330 types d’aliments sont acquis à travers le PAA. « Le rapprochement entre le producteur et le consommateur stimule aussi la production d’aliments plus sains, sans produits toxiques ». M.  Monteiro explique que le PAA a expérimenté l’achat de semences traditionnelles et agro-écologiques et en a fait don aux producteurs. « L’extension de l’utilisation de ces semences est très importante car elles sont mieux adaptées à la région et réduisent le degré de dépendance par rapport aux intrants. Le fait que ces semences soient disponibles stimule donc aussi la production agro-écologique ». n

1 Fédération d’institutions pour l’assistance sociale et éducationnelle. Organisation non gouvernementale orientée sur le travail d’organisation et de développement local, communautaire et associatif. Implantée dans six États brésiliens, elle a son siège à Rio.

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6 L’agriculture familiale est-elle viable ?

cameroun

L’Afrique ne doit plus importer pour manger Alors qu’il devrait être un exemple en matière de souveraineté alimentaire, le Cameroun importe 40% de sa nourriture. L’inefficacité du gouvernement, la corruption et les pays voisins sont mis en cause. Pour les acteurs du secteur, la solution est pourtant simple : soutenir les petits paysans. gustavo kühn journaliste à la Tribune de Genève. Cet article a été écrit dans le cadre du projet «En quête d’ailleurs 2011», un partenariat journalistique entre des médias suisses et « des pays éloignés tant culturellement, politiquement que socialement ». (eqda.ch)

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est le drame du Cameroun : nous avons des millions d’hectares de terres arables inexploitées, un immense potentiel hydraulique, de la main-d’œuvre disponible, mais nous sommes incapables de produire suffisamment pour nous nourrir. Nous importons donc des milliers de tonnes de vivres chaque année. » L’amer constat de Bernard Njonga, président de l’ONG Acdic1 et porte-parole de la Coalition pour la sécurité alimentaire au Cameroun, est partagé dans divers secteurs de la population de ce pays d’Afrique centrale. Le Cameroun, souvent désigné comme « l’Afrique en miniature » en raison de sa diversité humaine et géographique, devrait pourtant être un exemple en matière d’autosuffisance alimentaire, au vu de son potentiel naturel et de sa population, à plus de 50% rurale. Pourtant, les importations de nourriture augmentent continuellement depuis plusieurs décennies. « À la fin des années 1970, nous produisions près de 85% de nos be-

1 Association citoyenne de défense des intérêts citoyens. (NDLR)

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soins alimentaires. Aujourd’hui, à peine plus de 60% », affirme Bernard Njonga.

peut pas théoriser le développement. Il faut agir en lisant la réalité du terrain ».

Une politique agricole inexistante

Des subventions détournées

Le gouvernement camerounais est conscient du problème : « Nous avons consacré, en 2009, 500 milliards de francs CFA [822 millions d’euros] pour l’importation de farine, de riz et de poisson, soit sept fois de plus qu’en 1994 ! Nous devons absolument nous libérer de cette dépendance. L’Afrique ne doit plus importer pour manger », a déclaré en janvier le président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, réélu en octobre 2011 pour sept ans. Les acteurs concernés s’accordent cependant à dénoncer des discours qui ne sont jamais suivis d’actes et le fait que le Cameroun n’a pas de politique agricole cohérente depuis des années. Une des plus importantes actions de ces derniers mois a ainsi été le lancement d’une usine de tracteurs. Une « aberration » pour la plupart des spécialistes. Bernard Njonga explique en effet que 97% des producteurs travaillent dans de toutes petites exploitations : « Ils n’ont pas besoin de tracteurs. Et encore moins les moyens d’en acheter même s’ils avaient la possibilité d’avoir plus de terres. On ne

Des « solutions  » font l’unanimité chez les producteurs, les vendeurs, les ONG et les défenseurs des consommateurs. Tous réclament un soutien aux petits producteurs, en allouant notamment des subventions pour des fertilisants et des meilleures semences, afin d’améliorer la productivité des exploitations. « Ces intrants sont beaucoup trop chers pour la majorité des paysans », explique un producteur à Foumbot, dans l’ouest du pays. Des subventions, il en existe pourtant. Mais elles arrivent rarement chez les vrais producteurs. Hervé, qui cultive des ananas et des pastèques à 60 km de Yaoundé, raconte qu’il a déjà rempli de nombreuses demandes de soutien financier. « Nos dossiers restent systématiquement en bas de la pile. Il y a beaucoup de détournements », assure-t-il. Ses accusations sont confirmées par des enquêtes d’ONG. Ainsi, selon une étude de l’Acdic, en 2008, plus de 60% des aides destinées aux producteurs de maïs ont été attribuées à des structures fictives montées


Marché à Ebolowa, Cameroun (2011). c SToto98

par des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture. Mais le détournement n’est pas le seul problème lié aux subventions existantes. Jean-Francis Atangana, producteur de poisson et d’ananas, avoue qu’il ne sait simplement pas comment les obtenir : « Je n’en ai jamais demandé car je ne connais personne qui puisse m’expliquer comment faire ». Le jeune homme n’est pourtant pas un pauvre paysan illettré du fin fond du pays. Il fréquente l’université, est issu d’une famille de fonctionnaires, et son exploitation est située à une quinzaine de kilomètres seulement de la capitale. Jean-Francis Atangana n’a pas particulièrement besoin d’intrants dans sa branche. « Moi, mon principal problème, c’est le transport », déclare-t-il en parcourant son champ d’ananas, qui s’étale sur un peu moins d’un hectare et se situe à moins de 2 km d’une route goudronnée. « Dans ma voiture, je peux en transporter une centaine, que je vends dans les petits marchés du coin. Mais quand un grand nombre arrive à maturité en même temps, ce n’est pas possible. Je dois appeler un grossiste pour qu’il vienne les chercher. Seulement, il m’impose le prix qu’il veut. Les ananas valent de 250 à 300 francs CFA la

pièce. Mais les grossistes ne me les prennent qu’à 100. Et je n’ai pas le choix. C’est désespérant ». Le transport est en effet un autre problème majeur, explique Delor Magella Kamseu Kamgaing, président de la Ligue camerounaise des consommateurs. « Des productions entières pourrissent faute de pouvoir être acheminées vers les marchés ». Surtout lors de la saison des pluies. « La plupart des routes sont en terre ici, alors à cette époque, le transport est beaucoup plus difficile. Et donc plus cher », explique une vendeuse de bananes plantains du marché central de Yaoundé.

Des voisins gourmands

Pour Alex, qui commercialise des grains, le gouvernement devrait lancer un plan pour stabiliser les prix, notamment au travers du stockage. « Les coûts de production et de transport varient énormément d’une saison à l’autre. En améliorant la conservation des aliments, on pourrait faire des réserves aux bonnes périodes pour les remettre sur le marché lorsque les prix sont tendus. Le gouvernement arrive bien à le faire avec le carburant, alors pourquoi pas avec la nourriture, qui est ce qu’il y a de plus important pour la population. » D’autant que la montée des prix de cer-

tains grains produit des effets pervers en cascade. La pénurie de maïs, notamment, affecte directement le marché du poulet. En février, le gouvernement a créé la Mission de régulation des approvisionnements des produits de grande consommation. Mais son administrateur, Cyprien Bam Zock Ntol, affirme que l’organisme n’en est encore qu’au recrutement du personnel. « Nous devrons ensuite lancer une évaluation de la situation pour pouvoir définir les grandes lignes de notre action ». Mais le manque de véritable politique agricole du Cameroun n’est pas le seul « coupable » désigné. L’appétit des voisins taxés de « nouveaux riches » que sont le Gabon et la Guinée équatoriale est aussi pointé du doigt. « Ils envahissent les marchés et viennent parfois jusque dans les plantations acheter directement les produits. Cela aggrave la pénurie et fait encore augmenter les prix », assure Delor Magella Kamseu Kamgaing. Alex, le vendeur de grain, le constate aussi  : « Nous achetons normalement un sac comme celui-ci à 60 000 francs. Mais les Guinéens et les Gabonais arrivent et en proposent 70 000 ou 80 000. Alors évidemment, les producteurs leur vendent d’abord à eux. » n

Politique 59


6 L’agriculture familiale est-elle viable ?

L’agroécologie fait avancer le droit à l’alimentation Pour faire reculer la pauvreté dans le monde et assurer l’autosuffisance alimentaire des populations, de plus en plus de voix soutiennent l’agroécologie. Si et seulement si la participation des paysans et les savoirs locaux sont respectés. gaëtan van loqueren agroéconomiste, chercheur à l’Université catholique de Louvain et conseiller du rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation

L

agroécologie mise d’une part sur l’interaction entre les sols, les organismes du sol, les plantes et les arbres ainsi que les insectes. C’est l’étude et la conception de systèmes agricoles productifs qui s’inspirent des systèmes écologiques naturels. La fertilité dépend par exemple d’abord du système, afin de limiter les apports extérieurs sous forme d’intrants de synthèse. Une résistance se développe contre les maladies, les parasites ou les changements climatiques. D’autre part, l’agroécologie met les organisations paysannes au centre de la dynamique du développement et les implique comme acteurs des politiques. La participation n’est pas un vernis, mais un fondement. L’agroécologie offre une réponse intéressante à la question de l’affectation efficace des ressources lorsqu’elles sont rares. Par exemple, un pays du Sud achète cent tracteurs, suite à un soutien d’un donateur ou sur ses propres ressources. À qui vont-ils servir ? Souvent à cent paysans bien connectés au pouvoir et possédant de larges exploitations. Dans le meilleur des cas, ces tracteurs seront affectés à des coopératives qui vont partager leur usage – sans pour autant parvenir à toucher la majorité des paysans qui cultivent un hectare ou moins. D’ailleurs, pour ceux-ci, un tracteur n’est pas le meilleur outil :

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leur usage nécessite une capacité technique, une capacité de financement, et dans certaines zones, il n’y a pas de carburant pour les faire fonctionner ou celui-ci est à un prix prohibitif. Ce type d’investissement n’est pas le plus rationnel, d’autres types de mécanisation sont plus appropriés Autre exemple, en Afrique, presque tous les engrais sont importés, et les pays doivent pour cela utiliser leurs devises étrangères issues des exportations. Dans un contexte où les prix de l’énergie restent hauts, fluctuent régulièrement et influencent sur le prix des engrais, les pays qui choisissent de subsidier fortement les engrais doivent affecter des ressources de plus en plus importantes pour obtenir le même résultat. L’agroforesterie est une piste alternative intéressante pour assurer la fertilité des sols sur base de ressources locales. En encourageant les paysans à planter dans leurs champs les arbres d’une certaine façon, la même parcelle pourra produire non seulement des céréales, mais aussi des fruits, du bois et des engrais : les feuilles des arbres, en tombant, vont créer de l’humus et fertiliser le sol. Les paysans disent : j’ai ma fabrique d’engrais dans le champ !

Les conditions

Cela demande un travail participatif entre collectivités locales et spécialistes pour identifier les meilleures espèces d’arbres qui

pourraient être développées dans des pépinières tenues par des paysans-entrepreneurs plus rapidement que dans la nature, mais aussi un soutien de l’État (des conseillers, un soutien financier à ces pépinières…), et l’aide d’outils modernes de cartographie par satellite permet même de cibler au mieux des programmes nationaux. Mais en trois-quatre ans, les résultats sont là. De nombreuses études scientifiques prouvent les avantages comparatifs de l’agroécologie sur les méthodes mécaniques de la révolution verte. Cela ne veut pas dire se passer totalement d’engrais : en Afrique de l’Est, certains projets choisissent d’affecter seulement un quart de leurs ressources pour financer des engrais subsidiés, pour accélérer le processus les deux premières années avec des doses très modérées, mais la majorité des ressources va à des méthodes agroécologiques participatives pour assurer une vraie durabilité. Soutenue par une recherche agronomique participative, l’agroécologie permettrait de mêler les savoir locaux avec les apports de la science moderne, à condition de construire ces projets avec les paysans, et de renforcer les organisations qui les représentent et les structurent, par exemple pour encourager une dissémination horizontale des bonnes pratiques entre paysans. À Madagascar, les experts en agroécologie estiment qu’ils ont réussi leur mission quand leurs


sénégal

L’Afrique revendique son propre marché Cinquante ans après les indépendances africaines, l’agriculture en Afrique ne se porte pas au meilleur de sa forme. Pourtant les solutions ne manquent pas. Les décisions politiques pourraient faire avancer les choses en donnant notamment de plus grands moyens aux exploitations familiales qui assurent 60% des produits agricoles. entretien avec nadjirou Sall agriculteur et secrétaire général de la Fédération des ONG sénégalaises (Fongs)

conseillers techniques locaux leur annoncent qu’ils ne font plus que conduire un bus de paysans d’un village à l’autre, car ceux-ci échangent entre eux sans besoin d’appui extérieur, alors que les conseillers devaient précédemment assurer des formations techniques. Accroître l’autonomie est important. Jusqu’à présent, pour répondre aux défis de la sécurité alimentaire, la voie moderniste a été privilégiée. Or elle n’est pas celle qui améliore le mieux les revenus des paysans qui le nécessitent le plus – ceux qui sont régulièrement en situation d’insécurité alimentaire – et elle ne répond pas non plus au défi du changement climatique. L’agroécologie, en renforçant tant la résistance des systèmes agricoles aux changements climatiques que les capacités des organisations paysannes à créer des savoirs et à « rendre puissants » (empower) les plus vulnérables, est une approche qui permet de faire avancer le droit à l’alimentation, et de faire reculer la faim. Elle doit bien sûr être combinée avec des lois et des politiques qui assurent les autres aspects de ce droit. n Pour aller plus loin : O. De Schutter, L’agroécologie et le droit à l’alimentation, Rapport présenté à la 16e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU [A/HRC/16/49], 8 mars 2011. G. Van Loqueren et P. Baret, « Des laboratoires aux champs : les enjeux d’un changement de paradigme », I. Cassiers et al., Redéfinir la prospérité. Jalons pour un débat public, Paris, éditions de l’Aube, 2011.

Quel est l’état des lieux de l’agriculture africaine cinquante ans après les indépendances ? Nous sommes dans une situation très mitigée. Ce qui était fondamental n’a pas été discuté au moment des indépendances. Les politiques ont discuté du pouvoir au lieu de penser à créer des conditions favorables pour le développement de l’agriculture dans nos pays. Cela a duré cinquante ans, alors que 70% de la population vit de l’agriculture ! À l’heure actuelle, on ne peut pas dire que l’agriculture se porte bien. Mais cela serait possible si un certain nombre de conditions étaient remplies. Peut-on dire que l’agriculture nourrit les populations ? En Afrique, l’agriculture familiale participe globalement à nourrir des familles. Mais il y a un bémol  : elle n’arrive pas à le faire dans une situation globale. Dans l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), il y a maintenant ce qu’on appelle la volonté politique, cette volonté de créer des conditions pour parvenir à la souveraineté alimentaire. Le soubassement de celle-ci est le développement de l’exploitation familiale. Au Sénégal, on trouve des exploitations familiales qui peuvent se nourrir, mais il y en a qui ne peuvent pas nourrir toutes les familles. Comment allons-nous chan-

ger cela ? En structurant le marché, en travaillant sur la valeur ajoutée de nos produits et en ayant des politiques d’aménagement du territoire concrètes. En même temps, nous devons rendre nos produits concurrentiels. Les entreprises familiales sontelles suffisamment solides pour faire face à l’agro-industrie ? Je serai très affirmatif. Cinquante ans après les indépendances, la seule structure privée qui a pu s’adapter au changement, modifier sa stratégie par rapport à la réalité, c’est l’entreprise familiale. Elle est prête à faire face aux grandes industries si on l’aide à avoir un projet, si on l’aide à utiliser et mieux gérer ses ressources naturelles. C’est elle qui a la maind’œuvre, c’est elle qui agit. Vous parlez de ressources naturelles. On sait que le problème qui se pose pour les entreprises familiales est celui de l’accaparement des terres et de la spéculation. Comment peuvent-elles y faire face ? Elles peuvent se défendre si elles ont une loi qui leur permette de se défendre. Je connais des associations paysannes en Afrique de l’Ouest qui luttent depuis toujours pour arriver à créer ce cadre juridique. Les entités familiales sont en train de développer des stratégies de sécurisation foncière ayant

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6 L’agriculture familiale est-elle viable ?

sénégal L’Afrique revendique son propre marché entretien avec nadjirou sall

trait à la restauration des sols, mais, au-delà de ça, à la mise en valeur de ce cadre juridique. L’exploitation familiale peutelle nourrir le Sénégal ? La situation n’est pas aussi sinistre qu’on le pense. La structure familiale n’apporte pas sa contribution à l’économie nationale, et pourtant, au Sénégal, 60% des produits émanent de ces exploitations. C’est une façon de montrer qu’effectivement, nous pourrions arriver à nous nourrir si nous agissions sur la productivité globale de l’exploitation familiale. Quelle est la compétitivité des exploitations familiales face aux produits exportés issus d’une agriculture subventionnée ? Les marchés africains sont inondés de produits qui viennent concurrencer les produits locaux. Le constater n’avance à rien. Le plus fondamental est de créer des conditions pour que nous puissions avoir nos propres marchés. L’Europe s’est développée en ayant son propre marché, idem pour les États-Unis. Il faut qu’on nous permette d’avoir les conditions pour créer nos propres marchés. On ne va pas en guerre sans avoir les mêmes armes, il faut être très prudent sur ces questions. Ce que nous revendiquons en Afrique, c’est d’investir dans l’agriculture, c’est de créer nos propres marchés, des conditions aux niveaux local, régional et national pour arriver, à un moment donné, à échanger. Nous avons tant de produits céréaliers que l’on peut échanger, tant de produits légumineux : c’est sur cet aspect qu’il faut travailler. Au niveau de la Cedeao, on s’intéresse à cet aspect régional. Cela inclut les infrastructures pour la mobilité, les conditions de transformation, de conditionnement, qui permettent une accessibilité rapide.

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Marché à Akkra, Ghana (2008). c jntolva

Quelles sont les orientations de la politique agricole (Ecowap) mise en place par la Cedeao, dont vous avez parlé tout à l’heure ? Cette politique a pour grande orientation de parvenir après un certain nombre d’années à la souveraineté alimentaire des États ouest-africains. Son socle sera l’exploitation familiale. Elle a proposé toute une série d’éléments qui ont pour but de tout mettre en œuvre pour arriver à atteindre cet objectif. La participation de l’ensemble des acteurs sera déterminante. À ce niveau-là, il semble que les organisations paysannes (OP) ont été mises à contribution pour l’élaboration de cette politique agricole. Quelle est l’influence de ces celles-ci, dont la vôtre ? Nous avons participé à la création de la politique agricole de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), ensuite de la Cedeao. La deuxième problématique, c’est comment agir sur les pays. Ces dernières années, nous nous sommes demandé sur quoi l’on pouvait compter pour nourrir les populations africaines. Nous proposons des pistes sur ces éléments, nous essayons d’alerter les décideurs, nous les convions à des ateliers de concertation en essayant d’intégrer le maximum d’outils.

Vous parliez de la création d’un marché régional. Est-ce que les conditions sont mises en place pour le développement de ce marché au niveau des barrières douanières, de la tarification... ? Tous les pays de la Cedeao ont signé un engagement pour un marché régional. C’est ce que j’appelle la volonté politique. La deuxième chose, c’est la mise en œuvre de ces politiques. Un autre problème, ce sont les routes. Maintenant il existe des voies de liaison entre les différents pays, les gens voyagent plus facilement. Les barrières tarifaires existent, les gens les ont dénoncées, on en parle chaque année et il commence à y avoir des ouvertures sur ces questions. Est-il facile pour vous d’uniformiser l’ensemble des volontés au sein même des OP ? Le mouvement en lui-même est quelque chose qui bouge, mais, dans la zone de la Cedeao, nous avons des organisations fortes et structurées qui sont devenues des interlocuteurs puissants au niveau des prises de décisions dans le domaine agricole. N’avez-vous pas peur justement que cette « force » soit récupérée par le politique ? Cette tentative est quotidienne, c’est un piège que l’on essaye d’éviter. Dans les OP, on retrouve parfois des leaders puissants et charismatiques qui sont récupérés par


le pouvoir, mais cela n’empêche pas le mouvement de continuer. Qu’est ce qui ce qui caractérise la force du mouvement paysan en Afrique de l’Ouest ? Sur le plan politique, les OP ont su détecter l’endroit où il fallait agir. Les OP ont compris qu’il faut toujours créer des espaces. Par exemple, quand on a créé la Cedeao, elles ont compris qu’il fallait réunir des plateformes pour être intégré dans le processus de prise de décisions. C’est une forme d’anticipation pour savoir quand et comment agir au niveau politique. Il faut également souligner que ce sont des organisations qui ont une histoire, depuis les années 19741976 ; elles ont un background, de l’expérience. Elles ont participé à tout un processus pour obtenir leur autonomie, aussi bien au niveau local que national. Elles ont su créer l’espace qu’il fallait au moment où il fallait pour pouvoir dialoguer au niveau politique. Mais, en même temps, la question économique a trop traîné au niveau politique. Ne pensez-vous pas que ce soit un combat perdu d’avance ? Comment ça se passe avec l’UE ? Pour commencer, l’UE, ce n’est pas notre espace ; c’est un espace de partenariat. Nous cherchons à mener le même combat que celui mené avec la Cedeao : nous cherchons à dire à nos dirigeants d’être dans une posture de partenariat équitable. Ce combat n’est pas facile, nous péchons indubitablement sur ce sujet, nos gouvernements pèchent… Il faut reconnaître que si les APE n’ont pas été signés, c’est parce que nous, organisations paysannes, avons mené un combat en ce sens. Mais c’est un dialogue de sourd : ce que nous pensons n’est pas forcément ce que pensent les décideurs. Au niveau européen, nous avons des organisations « sœurs » avec lesquelles nous dialoguons. La question de l’agriculture n’est pas une question de frontière. Tout ce que nous pouvons, c’est influencer ceux qui ont la légitimité de négocier, et ce sont nos États. n Propos recueillis par Seydou Sarr et Wendy Bashi (InfoSud Belgique).

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Hors Série Politique : L'agriculture familiale peut-elle nourrir la planete?  

Solidarité Socialiste

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