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Frères Bien

N° 10

Aimés

19 décembre 2002 _________________________________________________________________________

Thème de la réunion: « Le bandeau »

Avant de présenter les planches qui vont suivre, qu'il me soit permis tout d'abord de remercier les Sœurs et les Frères, de toutes obédiences confondues, qui ont accepté de se réunir depuis un an déjà, pour travailler ensemble sur des sujets rarement abordés en Loges, avec autant d'enthousiasme que de compétences, avec le désir d'aller toujours plus loin dans la recherche de ce que fut, et de ce que devrait être, la Maçonnerie . Ils ont essayé de vivre en toute liberté, en toute égalité, en toute fraternité, se respectant mutuellement, s'enrichissant de leurs différences, qu'elles soient obédientielles ou personnelles, prenant conscience petit à petit que de femmes et d'hommes de désir, ils devenaient des femmes et des hommes de devenir. Ils ont réappris l'écoute et le silence de l'apprenti, ils ont cheminé ensemble sur le chemin de l'initiation comme des compagnons de route, partageant les nourritures terrestres et spirituelles, l'agnostique découvrant peu à peu le sens du Grand Architecte de l'Univers, au-delà des significations et des préjugés, le croyant découvrant Dieu au-delà de sa simple croyance. Des profanes auraient pu suivre leurs débats, tout comme dans des tenues blanches ouvertes, et la méthode de travail qu'ils ont esquissée n'attend plus qu'à être tracée sur la planche du Maître. A tous, je souhaite que 2003 soit l'année de leurs espoirs réalisés. G.H.


La créature est plus en Dieu qu'en elle-même; Cessant d'être, elle y reste encore à tout jamais. Angelus Silesius


Le bandeau Le Bandeau, symbolisant la privation de lumière, ou son contraire lorsqu’il est dénoué, est directement ou indirectement un des éléments essentiels du symbolisme maçonnique et de sa rituélie. La première apparition de cet accessoire se fait lors de la rencontre avec les S et F de l’At, lors du bien nommé passage sous le bandeau. Il s’agit pour l’impétrant de mieux se faire connaître par ceux qui l’accueilleront, pour aller au-delà de ce que les enquêtes auront pu révéler, dans une ambiance toute particulière. Notre institution n’a pas de caractère secret, mais est essentiellement discrète, d’où une certaine précaution quant à la forme, afin de respecter la sensibilité de chacun. Cependant, il crée un climat singulier, qui isole le novice de ses repères, l’amène à puiser au fond de lui-même l’énergie et la sincérité qui le révèleront aux autres. Cette dramatisation de l’instant, doit lui permettre de se présenter en vérité et non en travestissant ses sentiments ou ses idées. C’est pourquoi cette atmosphère, que certains esprits sensibles peuvent mal vivre, est pour nous un gage de sincérité. Pour autant, il ne doit pas être perçu comme humiliant ou avilissant. Dans un contexte différent, la corde au cou passée lors de l’initiation, pourrait relever du même caractère, alors qu’il n’en est rien. Ce symbole rappelle l’assujettissement de l’homme à la matérialité, et donc par là, la nécessité de s’en détacher, sans autre critère concernant spécifiquement l’impétrant. Parallèlement, au delà du contexte particulier ainsi créé, le bandeau voilant la vision, rappelle le besoin de prendre du recul, voire du détachement par rapport à l’environnement, pour espérer trouver le chemin de sa Vérité. Mais dès lors que l’impétrant franchit l’étape suivante de son cheminement vers la F M, il revêt à nouveau le bandeau, pour aller du monde profane au Cabinet de réflexion où l’attend en signe d’espoir, le coq annonciateur de la fin de la nuit, pour ensuite rejoindre le Temple, lieu de l’Initiation.


Le choc émotionnel de la situation que nous avons tous vécu est d’une rare intensité. Nous nous trouvons démunis, face à un vécu inédit et difficilement intelligible. L’humilité est plus que jamais de mise pour prétendre s’intégrer pleinement à ce que nous comprendrons plus tard, lorsque le voile sera levé.

Le rituel du R.E.A.A dit à un moment de l’ouverture des travaux : V M :

Frère Second Surveillant, à quelle heure les apprentis francs-maçons ont-ils coutume d’ouvrir les travaux ? S S :

A midi, Vénérable Maître Ou bien au rite de Memphis – Misraïm le Second Surveillant répond :

Lorsque le soleil culmine sur les sables de Memphis, lorsqu’il est Midi, et que l’ombre est la plus courte, alors les Maçons d’Egypte ouvrent leurs travaux, Vénérable Maître.

Sur un plan symbolique, on peut dire que le bandeau (unité), voile les deux yeux (dualité) pour cheminer par V.I.T.R.I.O.L. , pour tendre vers la conscience pure. Au moment où le bandeau est soulevé pour témoigner du sort réservé aux parjures, la perception est encore altérée, mais lorsque, in fine, le parrain délie les liens pour nous libérer de l’obscurité, l’éclatante luminosité du Midi maçonnique nous éblouit tant, qu’il nous faudra mûrir longuement l’événement pour l’intégrer. C’est alors qu’on perçoit le sens du symbole, non par analyse directe, mais par analogie, rapprochement ou contraste. Nous sommes soudain soulagés à l’idée de nous éloigner de ces épreuves. Pour autant, le temps nous démontre que c’est peut-être le premier pas qui coûte, car la transition est saisissante d’intensité, de causes et de conséquences, d’épreuves lourdes aux sens obscurs. Mais audelà, les pas suivants, de l’apprenti, du compagnon du maître et plus, ne seront, s’ils sont bien perçus, qu’une succession d’œuvres d’architecture, de la pierre brute à la pierre polie, jusqu’à la pleine compréhension du sens caché de toute chose.


L’ouverture ne peut porter que sur les travaux de la Loge et non sur la Loge ellemême. C’est le travail qui nous rassemble et qui nous construit. Alors les deux chemins parallèles, connaître le monde et se connaître soi-même, se rejoindront pour aboutir à la quintessence lumineuse de ce pour quoi nous sommes si fébriles, car derrière cette vision éblouissante se profile le Graal de la conscience humaine : la Vérité. J’ai eu l’occasion de revenir de mon propre chef dans le cabinet de réflexion avec grand profit (mais aussi émotion !). Mais je gage que l’expérience de la tenue sous le bandeau, si tant est que ce fût possible, serait une expérience probablement riche de sens, car le bandeau privatif, se transforme alors en révélateur et amplificateur de la voie de la conscience par l’introspection. Cette analyse, je ne peux la faire qu’aujourd’hui, car avant d’avoir eu à réfléchir sur cet élément symbolique, je ne l’ai jamais considéré autrement qu’en tant qu’accessoire. Il participe pourtant totalement du mystère de l’initiation, en vecteur d’une perception inédite, fortement transformatrice, creuset de la transmutation du profane en initié. La Lumière du Midi est notre quête, mais il m’apparaît aujourd’hui, que c’est bien le contraste entre sa privation et sa soudaine découverte qui a été le facteur déclenchant d’un processus de compréhension. La conclusion que je peux en tirer, est qu’une fois de plus les symboles se croisent et se recoupent, ici avec le contraste du pavé mosaïque représentant selon les analyses, plusieurs types de dualités, mais qu’il appartient à l’initié de parcourir non par le passage frontal, mais en pesant les deux valeurs pour en tirer l’enrichissement intérieur le plus fort.

D.M.

Le Bandeau Le profane le porte lors de sa première visite dans la Loge pour y subir le questionnement des FFavant son acceptation ou son refus. Il est là pour protéger l'anonymat des présents, mais aussi pour que privé de l'un de ses sens, le profane se sente dans une infériorité propice aux réponses spontanées. Le bandeau est aussi là pour lui cacher nos symboles, qu'il ne devra connaître qu'une fois initié. Impétrant, il va encore revêtir ce bandeau qui lui ôte la vue,


coupant encore une fois ce sens primaire chez l'homme, lui permettant d'avoir ainsi un plus grand ressenti des sentiments qui vont l'assaillir. Comme pour le passage sous le bandeau, l'aspirant initié ressent cette privation de vision comme une descente dans les Ténèbres, et cela parfois péniblement. Cette descente dans les Ténèbres, s'il la ressent, c'est bien, puisque nous l'avons voulue. Car il serait vain de nier que toute connaissance vienne des sens. Ce que nous appelons notre personnalité, ce moi, auquel notre instinct de conservation nous attache si jalousement, ne s'est édifié au fil des années, que par l'amalgame, la sélection et l'agencement d'images reçues du monde extérieur. Que serait-il, l'individu venu au monde privé de tout moyen de communiquer avec ce qui l'entoure ? Sans vue, sans toucher ni odorat, ni goût, ni ouïe pour lui permettre d'appréhender les choses et les idées, serait-il capable seulement de prendre conscience de sa propre existence, puisqu'il ne disposerait ni d'instrument ni de mesures comparatives lui permettant d'établir des relations entre son être propre et le reste du monde ? Il se trouverait muré dans un univers intérieur fait de vagues impulsions et d'images virtuelles héritées de la mémoire de l'espèce. Car l'homme, s'il peut à la rigueur concevoir l'absolu et l'infini au prix d'un effort d'imagination, ne perçoit et ne comprend en fait que le contingent et le relatif. Pour lui, rien n'existe, pas plus lui-même que ce qui l'entoure, qu'à travers les rapports, les comparaisons et les proportions qu'il est capable de discerner et de poser clairement… ( mes FF me reconnaissent comme tel…).

C'est bien pourquoi le verbe, qui dans la phrase définit les rapports et exprime l'action, est aux yeux de l'esprit ce que la lumière est aux yeux du corps. Il permet seul de discerner ce qui, sans lui, existe peut-être objectivement, mais se trouve hors de notre champ de perception et de compréhension. Le bandeau fait office de frontière entre esprit et matière. En coupant le corps d'un de ses sens, la vue, il l'oblige à s'ouvrir sur les autres, à se sensibiliser. Des constatations fondamentales que toute connaissance vient des sens, mais que l'intelligence et la compréhension supposent la connaissance des rapports et des proportions qui unissent les objets et les idées avec le sujet, il résulte que l'existence de l'homme en tant qu'être intelligent, l'édification de sa


personnalité, sa compréhension de lui-même et de celle du monde où il vit, passent nécessairement par l'esprit. Il était donc normal dans le départ de l'initiation, de séparer le matériel du spirituel, le corps de l'esprit, grâce au bandeau. L'impétrant n'ayant plus la vue des choses est obligé d'ouvrir son esprit pour essayer de comprendre. Chez nous, tout est symbole. L'homme n'est homme que parce qu'il a besoin de s'expliquer et d'expliquer le monde. Or, il ne peut expliquer qu'en esprit. Parmi le chaos d'idées claires que ses sens ont introduit dans son cerveau, et que celui-ci est capable de restituer suivant les différents cheminements de l'association des idées, il lui faut effectuer un classement, déterminer un ordre et, en définitive, opérer perpétuellement un choix qui seul lui permettra, d'une part, de construire sa personnalité et, d'autre part, de l'insérer dans le monde. Ainsi accédera-t-il un jour à la maîtrise de lui-même et au pouvoir d'agir sur le monde. Car le monde concret est fait autant de pensée que de matière; il procède d'une substance unique qui contient en elle toutes les virtualités, toutes les énergies, toutes les potentialités. C'est dans notre vie intérieure que réside la clé de sa compréhension. Cette exploration intérieure s'accomplit dans le psychisme de l'homme depuis qu'il est apparu dans le monde. C'est elle seule qui lui a permis de s'élever et de se réaliser entant qu'homme. Mais une vie individuelle est courte et le chemin de la connaissance est sans fin. Il a fallu une chaîne ininterrompue de savants pour amener à maturité, conserver et améliorer les grandes découvertes scientifiques. Il faut de même une chaîne ininterrompue d'initiés pour conduire l'humanité à la connaissance de son âme. Si les quelques centaines de cerveaux qui, dans chaque génération , assurent la continuité et le progrès des sciences, étaient systématiquement supprimés durant deux ou trois générations, l'humanité retournerait à l'âge de pierre. Mais tandis que les sciences s'accomodent tant bien que mal des procédés de transmissions mécaniques, l'initiation ne se transmet que du vivant au vivant, de la main à la main, de la bouche à l'oreille. La voie ésotérique implique en effet un langage, une perception, une communication très différente de ceux qui assurent le progrès des sciences expérimentales. Celui qui s'engage dans la voie intérieure doit mobiliser en même temps tous ses sens; il doit utiliser toutes ensemble ses facultés de perception et d'intuition; il


doit du même coup opérer la synthèse et l'analyse. Il ne peut espérer accéder à la connaissance qu'en tenant fermement tous les fils dans la même main, qu'en se projetant à la fois dans le passé et dans le futur, qu'en étant capable de voir et d'imaginer, de déduire et d'induire, de comprendre et de sentir, de s'affirmer et de se confondre, d'être, en un mot, le soi et le non-soi. Comment le pourra-t-il, cet impétrant mis sur le chemin par ses FF avec son bandeau sur les yeux ? Simplement en s'insérant dans la chaîne vivante des initiés de tous les temps et de tous les lieux, et en accédant ainsi à l'éternel et à l'universel. L'initié vit en vérité car il vit en esprit, et la vie de l'esprit ne connaît ni bornes, ni limites, ni commencement, ni fin. Pas comme ma planche !

J.F.L.

Le Bandeau D- Dans quel état étiez-vous quand on a procédé à votre Initiation ? R- NI NU, NI VÊTU, mais dans un état décent, privé de l'usage de la vue et dépourvu de tous métaux. D- Pourquoi dans cet état ? R- Pour rappeler que la vertu n'a pas besoin d'ornements. Le genou droit mis à nu, pour marquer les sentiments d'humilité qui doivent présider à la poursuite du Vrai. Le pied gauche déchaussé par respect pour un lieu qui est Saint, parce qu'on y recherche la vérité. Privé de l'usage de la vue, afin d'indiquer l'ignorance du Néophyte, encore privé de la Lumière que lui apportera l'instruction, sans laquelle il reste plongé dans les ténèbres. Dépourvu de tous métaux, en preuve de désintéressement et pour apprendre à se priver sans regret de tout ce qui peut nuire à notre perfectionnement. Cahier du Premier Degré


Cette privation de l'usage de la vue a déjà été vécue par le profane au moment de son audition sous le bandeau. C'est sans aucun doute la première épreuve à laquelle est soumis le candidat. Il s'agit là d'une épreuve de déstructuration au cours de laquelle le profane va passer par divers stades. Tout d'abord, l'obligation de faire confiance à celui qui va lui bander les yeux et lui faire parcourir un dédale de couloirs, une succession de brèves lignes droites assortie de virages et de demi-tours, tels que l'on pourrait imaginer un parcours labyrinthique. Si quelqu'un l'accompagne et le guide, le chemin ne peut être dangereux, mais la sensation de dépendre de l'autre pour atteindre un but renforce le sentiment de déstabilisation qu'il éprouve. La méconnaissance des questions qui vont lui être posées, jointe à l'angoisse de passer devant un "jury" qui décidera de son sort sur les quelques réponses qu'il devra improviser, renforce l'émotion négative qui l'envahit. C'est avec soulagement qu'il s'assied lorsqu'on l'y invite. A l'angoisse succède un temps de questionnement. Il est assis "sur la sellette" et se sent plongé au cœur d'un silence pesant. La voix du Vénérable a beau être rassurante, les questions parfois indiscrètes qui lui sont posées par des voix qui semblent sortir de sa propre obscurité, parfois proches de lui, sur sa gauche ou sur sa droite, parfois plus éloignées, derrière lui, lui posent question. Doit-il tout dire ? Qu'attendent-ils de lui ? N'est-ce qu'un jeu, celui du chat et de la souris ? Que fait-il là à se dénuder mentalement face à ces gens qu'il ne connaît pas et qui peut-être ne vont pas l'accepter en leur sein ? Et demain, dans la rue, ils le reconnaîtront et sauront tout ou presque de lui, mais lui ne saura rien d'eux. Et tout cela sans savoir combien d'yeux le scrutent, le détaillent ou veulent le mettre en pièces… Puis on le remercie, on le reconduit par un chemin qui lui semble "raccourci", et il se retrouve à la porte du Temple, sans savoir ce que pensent de lui ceux qui l'ont parfois obligé de répondre à des questions qu'il ne s'était jamais posées. Il y a là déstructuration, mais sans restructuration. S'il est admis à subir les épreuves de l'initiation, il portera encore une fois le bandeau avant d'entrer dans le cabinet de réflexion. Il lui sera ôté pour cette épreuve de la Terre, puis lui sera remis pour entrer dans le Temple jusqu'au moment où la Lumière lui sera donnée. Les émotions qu'il va maintenant vivre, seront moins perturbantes que celles vécues "sur la sellette". Il se sent apaisé par les paroles du rituel, bien que certaines lui paraissent étranges ou désuètes, semblables à des formules


incantatoires qui tendent à le mener sur le chemin du rêve, seul chemin qu'il connaisse qui ne soit pas en prise avec sa vie passée. Des mots, plus que des phrases, résonnent en lui, parce que martelés, mesurés par une sorte de rythme perçu inconsciemment… …mourir à votre vie passée… …la boisson d'Oubli… …mon fils, venez avec moi… …mon élève, suivez-moi… …mon ami, appuyez-vous sur moi… Puis des marques de reconnaissance réitérées: … je vous félicite de votre courage… le réconfort de l'Eau de Mémoire qui va faire enfin de lui le Maçon militant, le véritable Enfant de la Veuve. Puis enfin le Serment qu'il va répéter mot pour mot après que le Vénérable en aura détaché les phrases…Parole partagée, créatrice d'un nouvel Adam. XXX Comment ne pas penser en effet à la torpeur qui envahit Adam avant qu'il ne s'endorme et que Yahvé ne tire de son côté celle qui le compléterait. Adam ignorait qu'il portait en lui son côté non accompli, cette partie "femelle" de lui, mais est-ce à dire qu'après la séparation des corps, sur le plan charnel, sur le plan du visible, sur le plan des sens, il ne restait rien d'autre en lui que sa partie mâle d'âme ? Rien n'est moins sûr, car lorsqu'il se réveille, il devient mâle parce qu'il se souvient. C'est le rôle de l'Eau de Mémoire, qui fait de lui un porteur de Devenir, lui qui n'a pour souvenirs que les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel à qui il a donné leurs noms. Il n'avait qu'un passé, subissait les épreuves du présent, il a maintenant un avenir. "La femme enceinte sait qu'elle porte dans ses flancs un embryon qui deviendra un enfant. (...) Dans le cas du puer aeternus, l'enfantement se déroule dans le secret le plus absolu. Il y a bien initialement une semence. Elle provient du monde invisible. Le réceptacle existe. Il ne se réduit pas à un corps animé, pourvu d'un nom. Le fond de l'être expérimente une vasteté, une immensité sans frontières. L'oiseau ailé, entreprenant un long voyage, doit connaître une telle ivresse. Le migrateur sait où il va. Le porteur d'un enfant qui n'est ni de chair ni de sang entre dans l'anonymat, et il ignore ce qu'il va découvrir. Désormais, comme le dirait Kierkegaard, c'est l'incognito". Marie Madeleine DAVY (Traversée en solitaire)


Ce "puer aeternus" est l'Enfant de l'Eternité dont parle Silésius: « Si l’Esprit de Dieu te touche de Son essence, l’Enfant de l’Éternité naît en toi » Johannes Scheffler, dit Angelus Silesius (1624 - 1677)

Là est le véritable commencement du chemin, où l'homme devient un pèlerin en marche vers sa patrie intérieure, comme le dit encore Silésius:

" Je suis un mont en Dieu et dois me gravir moi-même, si Dieu doit me montrer sa face bien-aimée ". Mais c'est aussi le commencement du doute: Où se tient mon séjour ? Où moi et toi ne sommes. Où est ma fin ultime à quoi je dois atteindre ? Où l'on n'en trouve point. Où dois-je tendre alors ? Jusque dans un désert, au-delà de Dieu même. Et dans cette obscurité qui l'enveloppe, il rejoint Maître Eckhart qui a l'audace et la témérité de penser que Dieu n'est rien: " Dieu n'est rien de rien…je serais dans l'erreur si j'appelais Dieu un être, comme si je disais que le soleil est pâle ou noir…quand nous présentons Dieu dans l'être, nous le présentons sur son parvis, car l'être est son parvis, mais où est donc son Temple?" Silésius dit aussi: " Dieu est un authentique néant, un pur et simple néant, un néant opaque et ténébreux…la pauvreté est sa principale caractéristique, car il est le vide et le désert." Mais au-delà des mots apparents, nier que Dieu soit être, ne signifie pas en diminuer l'être ou le lui retirer, mais plutôt l'en augmenter et le lui attribuer Au moment même où Silésius dit que " Dieu est néant ", il ajoute qu'il est plutôt "surnéant… un Sur-Rien… Qui rien ne voit en tout, crois-moi, homme le voit… S'il n'est pas être, Dieu est toutefois "Superêtre, Superessence…" Les yeux bandés, le néophyte perd la notion du temps et de l'espace. Du temps, comme Silésius encore, qui dit: " Je ne connais que trois jours : hier, aujourd'hui et demain. Mais quand hier est enfoui dans aujourd'hui et maintenant, quand demain est effacé, je vis un jour semblable à celui qu'avant d'être je vivais en Dieu. " En ce présent ténébreux, il retrouve l'espace de quelques instants sans durée, le temps d'un rêve enfoui au plus profond de lui-même, cette unicité première qui l'unissait à l'Indicible. Du noir jaillissent des phosphènes colorés. Des formes humaines semblent émaner de raies de couleurs vives, comme si la couleur précédait l'humanité elle-


même; raies de couleurs convergeant en jets vers un centre d'où émergerait l'humain, centre évoquant précisément un lieu de commencement ou d'une naissance. D'où vient cette lumière ? Jean Paulhan avait demandé un jour à Georges Braque : " D'où vient la lumière de ce tableau? " Et le peintre avait répondu qu'elle venait d'un autre tableau. D'où vient le feu? Le Sepher Yetsirah nous enseigne : le feu vient de l'eau, l'eau vient du souffle, le souffle vient du souffle et cet autre souffle vient du Dieu vivant. Ainsi la vie palpite dans la proximité du feu. Les trois voyages vont s'accomplir, la purification par les trois éléments va permettre au néophyte de se transformer. La Bible nous enseigne deux approches de l'humain : Adam est créé (Genèse 1, 27) et il est formé : "L'Eternel Dieu forma l'homme, - poussière détachée du sol, - insuffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint une âme vivante" (Genèse 2, 7). L'humanité créée et formée, ainsi que nous l'enseigne le texte biblique, est coupée de l'essence divine. Le mot hébraïque "bara" que l'on traduit par créer, signifie "couper", comme l'on coupe la branche d'un arbre. Ainsi l'humanité accède à elle-même lorsqu'elle est créée. La formation postérieure à la création désigne la formation sexuée, celle qui permet la transmission humaine de la vie et donc de la forme humaine. C'est très étrange : nous sommes à peine sur le chemin, nos pas hésitants nous mènent vers un devenir incertain, nous approchons et le regard intérieur se noie dans une sorte de buée ou derrière un voile que n'appellerait pas un désir de découverte. C'est très étrange, ce voile léger est comme une inquiétude, une attente, un rappel de quelque chose. Nous essayons de nous souvenir, et alors surgit à l'horizon de cette interrogation malhabile, comme un éclair de compréhension. Comme Hildegarde de Bingen, qui évoquait " les yeux intérieurs de (son) esprit", nous découvrons la double nature qui vit en nous, celle qui voit le monde avec ses yeux de chair et celle, indissociable de l'autre, capable de regarder l'âme. En fait, la voie mystique est "comme un arbre s'élevant vers le ciel et dont les racines plongent dans la voie commune". Chaque religion possède un " dehors " et un " dedans ", toute parole et tout écrit sacré comporte deux dimensions qui sont, d'une part, la Vérité, d'autre part la Loi.


Pas d'ésotérisme, donc, sans une loi exotérique… ce qui a permis à René Guénon de conclure que le Christianisme, du moins le christianisme des origines, ne pouvait être qu’un ésotérisme. En effet, ou bien l’ésotérisme chrétien n’existe pas, ou bien le christianisme est un pur ésotérisme, dès lors que le Christ n’a pas apporté aux hommes une Loi, mais la Vérité. La Vérité ne peut s'approcher qu'avec les yeux du cœur, sur la pointe des pieds, mieux, à quelques pas au-dessus de la poussière du sol.

Moi j'ai la main clouée au disque de la lune, Éclaboussez, ô sang, les étoiles du ciel Des anges, savez-vous, qui font les clairs de lune L'un broda mon esprit avec de l'irréel, Pour me descendre vers vous Dieu fit une échelle Je ne suis pas assez long Il y manque un échelon Prêtez-moi vos ailes. Ce poème de Max JACOB évoque l'échelle de Jacob, deuxième dormant que nous allons rencontrer. " Veux-tu entendre la couleur des feuilles de la nuit ? " demande le rabbin MarcAlain Ouaknin. "Déplie l'échelle qui est dans ton âme !" Oui. Dans notre vie de chaque jour… Déplier l'échelle de la qualité, Déplier l'échelle de l'éthique, l'échelle des couleurs de notre ouverture, l'échelle des sons de notre pédagogie. Déplier l'échelle de l'attention au fragile et au vulnérable. Déplier l'échelle de l'engagement Déplier l'échelle de notre singularité.


"Comment se fait-il, demandait-on un jour à rabbi Lévi Yitzhak, que dans le Talmud de Babylone, à chaque traité manque le premier feuillet et que tous commencent à la page 2 ?"

"L'homme d'étude, répondit le rabbi, quel que soit le nombre de pages qu'il aura lues et méditées, ne doit jamais perdre de vue qu'il n'est point parvenu encore à la première page…" Nous voilà renvoyés à un autre commencement et à ce fameux rêve de Jacob au livre de la Genèse. Nous voilà renvoyés à " l'arbre s'élevant vers le ciel et dont les racines plongent dans la voie commune". L'Arbre amplifié, qui montre l'interdépendance des quatre Mondes, a lui aussi plusieurs versions. Ses couleurs, comme il est précisé dans Exode 26, sont blanc (rayonnement) pour Azilouth, bleu (ciel) pour Bériah, rouge (sang et terre) pour Assiah, et violet (union du ciel et de la terre) pour Yétsirah, qui est un pont entre les Mondes supérieurs et inférieurs. Dans le schéma ci-contre, chaque


Monde (ou niveau) émerge avec son propre sous-Arbre du centre du Monde au-dessus de lui, de façon qu'Émanation, Création, Formation et Action s'interpénètrent. Donc l'homme, qui a en lui les quatre niveaux correspondants (Divinité, Esprit, psyché et corps) peut percevoir tous les Mondes au cours de son retour intérieur et extérieur à la Source. Dans un processus progressif d'accomplissement et d'ouverture, l'Adam déchu devient de plus en plus conscient de la Présence Divine à chaque niveau, et le microcosme regarde, dans le macrocosme, l'Image de Dieu. La nature va vers Dieu à travers l'homme, elle passe par lui en le prenant comme intermédiaire: " Homme, tout éprouve de l'amour pour toi... Tout s'élance vers toi pour aller jusqu'à Dieu" … "Ce que l'on dit de Dieu ne me suffit encore pas: La Supra Déité est ma vie et ma lumière" ( Silésius) Il y a la Déité de Dieu, profondeur inatteignable et totalement cachée du Dieu dont les hommes parlent. Il y a la Supra Déité qui est la vie et la lumière, mais une lumière vivante qui demeure inaccessible à l'homme non lumineux en raison de la loi qui veut que le semblable va vers son semblable. Dans son doute, le néophyte a bien perçu qu'au-delà du regard qu'il porte sur ce qu'il considère comme la réalité, il existe d'autres regards qui la rendent multiple. Il doit se débarrasser des préjugés, des haines aveugles, et comprend que l'Eau a pour double fonction de pérenniser la vie et de purifier le corps de chair des scories et des impuretés. Il est Mundus, lavé. Il prend conscience que l'Air se renouvelle sans cesse sans qu'aucun regard ne puisse en saisir la moindre modification et qu'il est la chose du monde la mieux partagée. C'est un pas vers le sous-jacent invisible. Son Double , médiateur entre la Forme et l'Esprit est purifié. Le Feu le rend Purus, purifié. C'est son âme, principe divin qui l'anime, qui vient de recevoir la lumière ardente. Elevé jusqu'au plan où règnent la Beauté, la Sagesse et l'harmonie, il pressent l'imminente clarté de la Lumière. Cette Lumière qu'il va recevoir, lorsqu'on lui enlèvera le bandeau, ne sera qu'un pâle reflet de ce qu'il aura pu entrevoir au plus profond de lui-même.


Les gnostiques chrétiens évoquaient différentes demeures de clarté appartenant aux sept sphères. L'Apocalypse de Pierre et l'Apocalypse de Paul y font allusion. L'adhésion graduelle à la lumière, concernant par exemple l'eschatologie individuelle en tant que traversée des sphères lumineuses successives, pourrait constituer une préparation à la condition post mortem: la peur de la mort serait ainsi transmuée. L'amour de la lumière, durant la vie terrestre, constituerait un véritable apprentissage à l'égard des sphères lumineuses que l'âme devra nécessairement affronter après la mort. Sur les stèles funéraires judéochrétiennes, on trouve des lamelles qui ont pour but de donner aux âmes, par des sortes de talismans, le moyen de recevoir un " libre passage " des anges responsables des diverses sphères lumineuses (cf. Jean Daniélou : Les traditions secrètes des Apôtres). Le chemin ne fait que commencer, et il faut déjà s'habituer à la mort, l'apprivoiser, mourir à soi pour renaître sans cesse et s'emplir de Lumière, porter en soi l'Enfant de l'Eternité. G.H.

Notre prochaine réunion aura lieu le jeudi 23 janvier à 20 heures. Le lieu reste à déterminer (chez Alain ou chez Gérard), mais vous sera communiqué en temps voulu. Le thème de la soirée sera : " La Planche "



FBA 10 Le bandeau