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1 Repenser le cosmopolitisme en Méditerranée (XIXe- XXe siècles) Marie-Carmen Smyrnelis, docteur en histoire, chargée d’enseignement à HEI-HEP, chargée d’enseignement à l’EHESS Comment qualifier une « ville cosmopolite » en Méditerranée aux XIXe et XXe siècles ? Qu’entend-on par « ville cosmopolite », par cosmopolitisme en Méditerranée durant cette longue durée de deux siècles ? Le fait que la population de ces villes soit plurielle, c’est-à-dire constituée d’individus aux appartenances ethniques, confessionnelles et nationales diverses, parlant de surcroît plusieurs langues, selon le sens le plus courant du terme ? Ou comme le définit l’historien Robert Ilbert dans son étude sur Alexandrie au XIXe siècle, l’élaboration et le partage entre les communautés qui y sont présentes d’une culture et d’intérêts communs, au delà des différences qui existent entre leurs membres, et donc l’existence d’une véritable « communauté d’intérêts » qui réunit les habitants de chacune des villes méditerranéennes autour d’un minimum accepté par tous1 ? Le cosmopolitisme ne pourrait-il pas être encore le fait pour les habitants de ces villes d’être inscrits dans des espaces diversifiés et étendus qui dépassent les frontières de leur lieu de résidence, ce qui renverrait à la définition du mot « cosmopolite » apparue en 1784 dans les dictionnaires français: « qui a une répartition géographique très large » ? Et dernier élément, reprenant une définition encore plus ancienne du terme « cosmopolite » datant de 1560, les « citoyens de l’univers » ou les « personnes qui vivent indifféremment dans tous les pays » ne sont-ils par excellence cosmopolites ?2 Une chose est sûre : les termes mêmes de « cosmopolite » et « cosmopolitisme » peuvent se conjuguer de bien des façons et méritent, dès lors, d’être employés avec prudence pour qualifier les villes méditerranéennes des XIXe et XXe siècles ou leurs habitants. D’ailleurs, ils ne figurent pas dans les documents d’archives consultés pour le XIXe et le début du XXe siècle pour des villes comme Smyrne, Alexandrie, Salonique, Beyrouth, Istanbul ou même Marseille et Livourne. Et pour les décennies postérieures, si leur usage se multiplie, la réalité à laquelle ils se réfèrent semble tout autre. I- Coexistences et réseaux de relations 1- Villes plurielles Partant du premier élément de la définition du cosmopolitisme, des villes comme Smyrne, Alexandrie, Alger, Beyrouth, sont bien cosmopolites au XIXe siècle et au début du XXe siècle. En effet, on retrouve, parmi leurs habitants, la même diversité (ethnique, confessionnelle, nationale et linguistique) qui caractérise la population de l’Empire ottoman : une diversité qui ne se limite pas à la présence d’étrangers mais qui concerne aussi la population ottomane proprement dite. A Smyrne, principal port de l’Empire ottoman et de la Méditerranée orientale aux XVIIIe et XIXe siècles, si la population stable est composée de musulmans (Turcs surtout ainsi que quelques arabes), elle est majoritairement non-musulmane : chrétienne essentiellement (avec ces Grecs catholiques et orthodoxes, ses Arméniens grégoriens et apostoliques) mais juive aussi. Elle est dès lors surnommée, par ses habitants musulmans, « gavur Izmir », Smyrne 1

Robert Ilbert, « Alexandrie cosmopolite ? » in Paul Dumont et François Georgeon (dir.), Villes ottomanes à la fin de l’Empire, Paris, Harmattan, 1992, p. 171-185. 2 Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert.


2 l’Infidèle. En son sein, les Européens (Français, Anglais, Vénitiens, Hollandais, etc) occupent une place à part : ils sont totalement indépendants des instances administratives du pays, au moyen des Capitulations3 dont ils bénéficient. Jusqu’au début du XIXe siècle, ils se trouvent dans une situation d’enclave au sein de l’Empire ottoman, avec des privilèges certes mais aussi avec des limites très fortes à leurs droits : interdiction de circuler ou de commercer dans l’arrière-pays de grandes villes jusqu’en 1838, résidence dans des quartiers séparés dans les villes.4 Cette population stable côtoie une foule de travailleurs saisonniers, d’artisans, d’ouvriers, de maçons, de commerçants, de marins, de capitaines, etc, venus des îles de l’archipel égéen, d’une autre région ottomane ou de différents pays d’Europe, tous attirés par la vitalité de cette ville et par sa position géographique exceptionnelle à la fois tournée vers la terre et vers la mer, au carrefour des pistes de caravane de Perse et d’Inde et des routes maritimes de la mer d’Egée. Mais cette diversité de la population se retrouve aussi hors de l’Empire ottoman, dans d’autres villes méditerranéennes comme Marseille ou Livourne, pour n’en citer que deux. Dans le cas de Livourne, la ville toscane a été, depuis le XVIIe siècle, un grand port méditerranéen ; comme tant d’autres ports, elle a su profiter de sa position de carrefour pour se développer et pour attirer des populations d’origines diverses : si sa population majoritaire provient de Toscane ou d’Italie centrale, ou encore de régions proches (Ligurie, sud de la France), elle est constituée aussi d’Européens, d’Ottomans (juifs, Arméniens catholiques ou apostoliques, des Grecs orthodoxes et des musulmans), etc. Ce brassage facilite « la constitution d’une société unique en Toscane, marquée par la forte présence de personnes extérieures à l’Italie centrale (gens de mer, voyageurs, négociants…), la coexistence de différents groupes ethniques-religieux […], la présence de plusieurs cultures méditerranéennes et l’existence d’espaces urbains modelés et animés par les minorités. […] Livourne est en effet le fruit d’une rencontre entre trois volontés : la volonté étatique –elle est la création des Médicis, grands-ducs de Toscane-, la volonté des puissances nordiques, en particulier la puissance anglaise dont l’affirmation en Méditerranée est concomitante à l’affirmation de Livourne comme grand port italien et méditerranéen, et la volonté des marchands qui animent alors le grand commerce en Méditerranée, réseaux largement contrôlés par des diasporas (Arméniens, juifs et Grecs surtout).» 5 2- Vivre ensemble Au XIXe siècle, les sociétés de ces villes cosmopolites méditerranéennes sont-elles vraiment des « immeubles où chacun vit retiré chez soi avec pour seuls contacts des rencontres de couloirs ? » pour reprendre la formule de Malcom Yapp 6 lorsqu’il évoque le fonctionnement de la société ottomane ? Une partie des recherches historiques l’a longtemps affirmé et continue de le faire, aussi bien pour les villes ottomanes que pour les villes du reste de la Méditerranée. En réalité, dans le cas des premières, le fonctionnement même de la coexistence atténue la rigidité des divisions et séparations entre leurs habitants, qui apparaissent trop nettement à ne 3

Les Capitulations accordées à titre gracieux aux Européens établis dans l’Empire ottoman, par le sultan ottoman, leur permettent de jouir d’importants privilèges dans leur vie quotidienne (en matière commerciale, en matière de statut, etc). La France est le premier pays européen auquel le sultan ottoman concède des Capitulations en 1569. 4 Marie-Carmen Smyrnelis, Une société hors de soi. Identités et relations sociales à Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Peeters, 2005. 5 Samuel Fettah, « Le cosmopolitisme livournais. Représentations et institutions (XVIIe-XIXe siècle) », Cahiers de la Méditerranée, Numéro 67 « Du cosmopolitisme en Méditerranée (XVIe-XXe siècles) », 2003, p. 51 à 60. 6 Malcom Yapp, The Making of Modern East. 1792-1923, London-New York, 1987. Cité par François Georgeon dans son introduction au livre qu’il a co-dirigé avec Paul Dumont, Vivre dans l’Empire ottoman. Sociabilités et relations intercommunautaires (XVIIIe-XIXe siècles), Paris, Harmattan, 1997, p. 6.


3 prendre en compte que l’existence des différents groupes institutionnels (communautés ethnico-confessionnelles ou « colonies » qui encadrent respectivement les Ottomans nonmusulmans et les Européens dans les moindres actes de leur vie quotidienne ; à n’examiner que l’espace urbain comme compartimenté en quartiers séparés réservés aux membres d’une même communauté (quartiers européen, juif, grecs, arménien, musulmans, etc) ; à n’analyser que les règles qui régissent les relations entre les habitants de l’Empire ottoman qui établissent des interdictions, des frontières entre eux (comme ces interdictions de mariages mixtes confessionnellement que l’on retrouve encore dans tous les groupes et communautés au XIXe siècle, même si de manière plus atténuée ; enfin à ne considérer que les conflits qui ponctuent aussi les relations intercommunautaires ou que les seules relations qui seraient possibles entre eux, c’est-à-dire celles correspondant à une nécessité institutionnelle (relations d’affaires, rapports officiels entre les différentes institutions de ces villes). En effet, les habitants de ces villes parviennent bien à nouer des liens entre eux, par delà leurs différentes appartenances, par delà leur rattachement à des groupes institutionnels divers, par delà les règles qui régissent leurs relations, par delà l’existence de quartiers séparés au sein de l’espace urbain. Certes l’établissement de ces liens obéit, en réalité, à des règles implicites qui ne sont pas toujours formulées de manière précise : les barrières liées aux différentes confessions (ou même aux différents rites au sein de la même confession) sont difficiles, voire impossibles à franchir, lors de la conclusion d’un mariage, et cela au XVIIIe comme au XIXe siècle. Ce sont les plus modestes qui, les premiers, par l’ensemble des liens qu’ils nouent, dépassent certaines des barrières liées aux appartenances de chacun. Avant même le XVIIIe siècle et jusqu’au début du XIXe, des mariages unissent des artisans, des bateliers, des marchands au détail, des courtiers et commis, européens, catholiques ou orthodoxes à des Grecs ottomans, catholiques ou orthodoxes ou à des Arméniens catholiques. Ces mariages se font au même niveau social. Pour leur part, les négociants et notables de Smyrne, d’Alexandrie ou d’Istanbul privilégient toujours le principe de l’endogamie professionnelle. Ils tardent dès lors à dépasser les distinctions de nature ethnico-confessionnelle ou nationale qui peuvent exister entre les conjoints, lors de la conclusion d’un mariage et le font en plusieurs étapes. Car loin d’être fixés, ces règles et interdits ont évolué entre XVIIIe et XIXe siècles : ainsi, au cours du XIXe siècle, les barrières liées aux différences de rite au sein de la religion chrétienne disparaissent progressivement. C’est ainsi qu’à partir des années 1820-1830, sont célébrés, au sein du milieu des négociants, les premiers mariages entre catholiques et protestants, tous européens, avec de plus en plus fréquemment conversion au protestantisme de la femme ; puis à partir du milieu du XIXe siècle, s’allient familles européennes et “ persanes ”7 et enfin, à partir du dernier tiers du XIXe siècle, sont célébrés des mariages entre européens et grecs ottomans (de confession catholique ou orthodoxe) mais toujours suivant le rite catholique. Tour à tour, ce sont de nouvelles frontières qui sont franchies, sans pour autant que toutes puissent l’être durant ces deux siècles : aucun mariage n’est conclu entre familles chrétiennes d’une part et familles juives ou musulmanes de l’autre. En revanche, les sociabilités et les activités professionnelles permettent à des Ottomans (musulmans, grecs orthodoxes ou catholiques, arméniens apostoliques ou catholiques) et à des Européens de nouer plus aisément des liens entre eux pendant ces deux siècles. Ainsi, négociants, commis, courtiers, marchands au détail, boutiquiers, de toute confession et de toute nationalité, font des affaires ou doivent simplement entrer en contact dans le bazar ou sur les quais du port lors de l’arrivée de bâtiments, européens ou ottomans. Les relations contractées se limitent au seul cadre professionnel ou combinent liens professionnels et liens de parenté. Quant aux pratiques de sociabilité, elles permettent à des Européens et des 7

Les « Persans » sont des Arméniens catholiques originaires du Nakhitchévan qui se sont établis dans plusieurs villes de Méditerranée orientale, dont Smyrne au milieu du XVIIIe siècle.


4 Ottomans, hommes ou femmes, de toutes conditions sociales, issus des différents groupes et communautés, de se côtoyer. Ce sont l’ensemble de ces liens noués au jour le jour par les habitants des villes méditerranéennes qui leur permettent de fonctionner. Ils déterminent des espaces sociaux, des réseaux transversaux qui les structurent en recomposant les appartenances ethniques, confessionnelles et nationales des individus, ainsi que leurs différences sociales. 3- Espaces et identités Comme l’a analysé Robert Ilbert, à partir de son étude sur Alexandrie, la force de ces villes de l’ensemble de la Méditerranée est fondée sur un cosmopolitisme original, qui a su définir un ordre urbain typique de l’espace méditerranéen : elles étaient de « quasi Cités-Etats appuyées sur la vitalité de leurs élites, le poids de leur système de communauté et la relative autonomie de leurs pouvoirs municipaux »8 De plus, ces villes entretiennent entre elles des liens étroits constituant une « véritable chaîne de cités », chacune s’inscrivant dès lors dans des espaces géographiques larges. Des membres des mêmes familles se trouvent dans l’une ou l’autre de ces villes, se déplaçant entre elles pour leurs affaires ou en raison des liens de parenté qu’ils y entretenaient. Des alliances matrimoniales sont conclues entre eux, par delà la distance géographique qui les sépare au départ, permettant par la même de renforcer les liens entre différentes branches familiales et entre différents espaces. Leur existence renvoie d’ailleurs au troisième élément de la définition du cosmopolitisme évoqué en introduction. L’exemple du négociant Georges Baltazzi, membre d’une famille grecque originaire de l’île de Chio, qui vit à Smyrne entre 1778 et 1850, est représentatif des pratiques et réseaux individuels et familiaux qui structurent l’espace méditerranéen de cette époque : par ses déplacements, par ses liens (en particulier familiaux, professionnels) G.Baltazzi s’inscrit dans des espaces qui s’étendent à Chio évidemment, à Istanbul (un de ses frères y est changeur d’argent), à Marseille (deux de ses frères y ont créé une maison de commerce qui représente les intérêts de l’établissement de Smyrne) et à Odessa (où son beau-frère est négociant). D’autres alliés de la famille Baltazzi se trouvent, pour leur part, à la même période, établis à Londres, Livourne, Marseille ou Alexandrie. Un Rodocanachi, allié des Baltazzi, a même un square à son nom à Marseille. Comment définir dès lors l’identité des habitants de ces villes méditerranéennes, tant l’existence des liens dans lesquels ils s’insèrent au quotidien, dans et hors de leur ville de résidence, est diversifiée ? Comment définir l’identité d’un individu né à Alexandrie durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, d’une mère vénitienne et d’un père français, qui a épousé, suivant le rite catholique, une grecque de confession orthodoxe, et qui ne parle plus que le grec ? Ou celle de ce négociant grec ottoman né à Smyrne au milieu du XIXe siècle, de confession orthodoxe, marié à une livournaise, qui réside, pour les besoins des activités de sa maison de commerce, dix ans à Marseille où deux de ses enfants naissent et deux autres années à Odessa (son dernier fils y voit le jour). Comment définir aussi l’identité de ses enfants ? Nous sont ainsi révélées la multiplicité des appartenances individuelles et familiales, et des inscriptions relationnelles et spatiales des individus qui vivent au XIXe et au début du XXe siècle d’un bord à l’autre de la Méditerranée ; et donc la difficulté à définir l’identité des

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Robert Ilbert, « De Beyrouth à Alger, la fin d’un ordre urbain », Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, n°32, octobre-décembre 1991, p. 15-24.


5 habitants d’une ville plurielle, sans prendre en compte leurs pratiques quotidiennes. Identités et appartenances sont d’une remarquable complexité. L’identité des individus est construite précisément par l’appartenance à des systèmes de relations différentes qui impliquent tous des obligations et des contraintes, qui ne sont jamais perçus comme des absolus. Leur identité peut dès lors être envisagée comme un « jeu » faisant intervenir un éventail plus ou moins large selon le cas des solutions possibles et de « coups à jouer ». Un jeu qui leur permet d’utiliser, en les consolidant, les différents registres de la notion même d’identité. Ne pourrait-on dès lors pas affirmer que leur identité est constituée par le fait d’être un habitant de chacune de ces villes, par l’existence d’un minimum partagé par tous les individus et familles qui y sont établis ? Un habitant au sens fort du terme, intégré dans les réseaux de relations, nombreux et divers qui la structurent ; conscient de son appartenance locale et d’intérêts communs à partager avec les autres, d’une « communauté d’intérêts » comme en fait l’hypothèse Robert Ilbert.

II- La mort des villes cosmopolites Que deviennent ces villes cosmopolites avec l’émergence des Etats-Nations ? Elles meurent, chacune à leur tour, chacune suivant une temporalité ou des temporalités qui leur sont propres. Les différences culturelles ou d’appartenances, avant perçues comme positives, sont désormais facteurs d’affrontement. Les « chaînes de cités » sont brisées par les frontières nationales mises en place et les contrôles étatiques qu’elles impliquent. Le changement de la physionomie des populations de ces villes, suivant des critères désormais d’homogénéité ethnique, confessionnelle et nationale, s’accélère aussi avec l’arrivée massive de populations rurales. Le cosmopolitisme livournais disparaît, victime de l’affirmation de l’Etat-nation italien ; il a surtout disparu parce que les conditions qui avaient permis son émergence (rencontre possible en Méditerranée entre un Etat régional, des réseaux commerciaux et des puissances) n’existaient plus. Il s’est aussi éteint parce que les élites livournaises n’ont pas su ou voulu renouveler au sein du pouvoir local cette alliance intercommunautaire qui avait pourtant eu des développements prometteurs.9 Avec la fin de l’Empire ottoman, meurt le modèle d’organisation sociale et de développement qu’il proposait ; c’est la fin aussi d’un modèle de coexistence basé sur le respect des différences de chacun et sur la pluralité de leurs appartenances. Les Etats-nations qui émergent des cendres de l’Empire prônent d’autres valeurs, d’autres modes d’identification, d’autres formes de coexistence. Sentiment national fort et cosmopolitisme semblent antinomiques10. Il est vrai pourtant que les identités multiples ont déjà été mises à mal dès la seconde moitié du XIXe siècle par les différentes mesures qui obligent les individus à faire des choix clairs : ainsi, la loi sur la nationalité ottomane promulguée en 1869 tente de promouvoir le concept de citoyenneté ottomane et fixe les conditions d’obtention de la nationalité ottomane sans jamais faire la distinction entre les appartenances ethniques et/ou confessionnelles des individus. La loi française de 1872 concernant l’obligation de service militaire pour tous les Français, y 9

Samuel Fettah, op. cit. , p. 60. Je reprends ici, en la nuançant, l’affirmation d’Ilios Yannakakis, « Epilogue : La mort du cosmopolitisme », in Robert Ilbert et llios Yannakakis, (dir.), Alexandrie.1860-1960. Un modèle éphémère de convivialité : Communautés et identité cosmopolite, Paris, Ed. Autrement, Série « Mémoires » n°20, 1992, p. 225 : « Cosmopolitisme et sentiment national fort sont antinomiques ». 10


6 compris ceux résidant à l’étranger, va dans le même sens de faire disparaître toute différence entre ressortissants étrangers, qu’ils soient établis en France ou à l’étranger. La physionomie de la ville de Smyrne change profondément dès les premières années du XXe siècle et son histoire connaît d’importantes ruptures à partir de 1908 et la révolution des Jeunes-Turcs, puis en 1914 avec le début de la première guerre mondiale. Avec le départ dès 1914, d’une large partie de ses habitants européens, et après l’incendie de septembre 1922, qui ravage les quartiers grecs et arménien ainsi que la façade de la ville, symbole de sa modernisation et son importance économique à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la « Smyrne Infidèle » cesse d’exister. C’est en fait la quasi-totalité de la population chrétienne de la ville (arménienne, grecque, européenne) qui s’en va. Disparaît, par conséquent, le modèle de coexistence entre ses habitants qu’elle proposait. Le rattachement de Salonique à l’Etat grec, en 1913, constitue la première étape de la disparition de cette ville cosmopolite. C’est encore un incendie, cette fois en 1917, qui, suite aux reconstructions qu’il implique, entraîne une profonde modification de l’« apparence physique » de cette ville. Quelques années plus tard, au lendemain de la première guerre mondiale, avec l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie à la suite de la signature du traité de Lausanne le 24 juillet 192311, le départ de ses habitants musulmans et l’arrivée de réfugiés grecs venus de Thrace et d’Asie mineure, sa population devient autre ; une partie de ses habitants juifs quitte alors aussi la ville. La vraie fin de l’histoire de la communauté juive de Salonique a lieu en 1943 quand les nazis l’exterminent presque totalement. Alexandrie reste, pour quelques décennies encore, un des ultimes exemples, avec Beyrouth, de ville cosmopolite en Méditerranée orientale, avant, à son tour, de sombrer. 1956 constitue, sans aucun doute, la date symbolique qui clôt cette histoire, qui clôt une époque. En 1956, avec la nationalisation du canal de Suez par Nasser et la guerre qui s’ensuit, Français, Anglais et juifs doivent quitter Alexandrie et l’Egypte en quelques heures et ceux qui restent voient leurs affaires péricliter progressivement. La bourgeoisie alexandrine est contrainte à l’exil vers l’Amérique, l’Australie, l’Europe ou Beyrouth. Mais comme dans le cas des autres villes qui viennent d’être évoquées, cette date a été précédée par d’autres qui ont rythmé l’histoire d’Alexandrie, et plus largement de l’Egypte, faisant progressivement basculer sa société. Dès 1937 et la conférence de Montreux qui abolit les Capitulations, c’est la fin d’une certaine Méditerranée, celle des communautés et des cités. Une bonne partie de la colonie italienne quitte alors l’Egypte. « Le coup d’Etat de 1952 consacre la victoire du nationalisme égyptien. Entre 1950 et 1952, les colonies européennes d’Alexandrie vieillissent ensemble, perdant leurs forces vives sans disparaître pour autant » 12. Beyrouth a pu conserver, un peu plus tardivement que les autres villes méditerranéennes, son mode de fonctionnement en tant que ville cosmopolite parce que son espace était relativement réduit et parce que sa fonction de capitale lui a, jusqu'en 1975, permis de conserver les avantages de son expérience ancienne du commerce international. Entre l'Indépendance et l'explosion de la guerre civile, les dynamiques semblent inépuisables, avec une croissance démographique et économique spectaculaire. « Si elle n'était qu'un port parmi d'autres dans la Méditerranée du tournant du siècle (laissant Alexandrie servir de pôle financier), Beyrouth est devenue la seule ville ouverte des années 1960 ». Elle est plaque tournante, banque ouverte pour les capitaux en provenance du Golfe. « Cette prospérité voile toutefois des déséquilibres de plus en plus évidents, que l'on ne saurait assimiler à la seule 11

Le traité de Lausanne reconnaît les frontières de la Turquie moderne. La Turquie renonce à ses anciennes provinces arabes et reconnaît la possession de Chypre par les Britanniques et les possessions italiennes du Dodécanèse. Il prévoit de régir les droits des minorités turques en Grèce et des minorités grecques en Turquie, ainsi qu’un échange de population entre la Grèce et la Turquie. 12

Robert Ilbert et Ilios Yannakakis, (dir.), Alexandrie.1860-1960. op. cit., p. 15.


7 poussée de groupes nouveaux comme les Palestiniens. Les heurts qui se multiplient depuis 1958 portent l'écho des tensions qui déchirent alors l'ensemble de la Méditerranée. Beyrouth hérite temporairement des fonctions qui étaient celles d'Alexandrie ; elle reçoit des centaines de milliers de réfugiés : Arméniens dans les années 1920, Palestiniens dans les années 1950, mais aussi Kurdes, Syriens ou Egyptiens. Elle est, enfin, écrasée sous le poids d'un exode rural qui lentement recouvre le réseau qui a fait la citadinité. Vient alors le temps des crises, déséquilibres accumulés, crises seulement retardées par l'assimilation de la cité à l'Etat. » 13 III- Vers de nouveaux modèles du cosmopolitisme méditerranéen ? De nombreux travaux de recherche récents, consacrés aux villes de Méditerranée voire plus largement, font l’hypothèse de l’émergence d’un nouvel âge du cosmopolitisme. Pour certains de ces chercheurs, comme par exemple le géographe de la Méditerranée Robert Escallier 14, il serait ainsi possible de distinguer trois âges du cosmopolitisme méditerranéen : le premier correspondrait au modèle de villes qui ont fonctionné avant l’émergence des Etats-nations, plus particulièrement au sein de l’Empire ottoman, modèle développé dans la première partie de ce texte ; un deuxième âge renverrait au déclin du cosmopolitisme suite à l’affirmation des nationalismes. Le troisième âge s’inscrirait dans le cadre de la mondialisation et de l’instauration d’un nouvel ordre spatial au sein duquel les grandes métropoles attirent toujours plus de migrants venus du monde entier, par le développement et les possibilités qu’elles offrent - et ce alors même que perdure la vision construite par les Etats-nations de mondes uniformes et cohérents, en particulier suite aux bouleversements aussi bien dans les Balkans que plus récemment encore dans le monde arabe15. Ce troisième âge se construit avec un souhait : redécouvrir et comprendre le cosmopolitisme d’antan des villes méditerranéennes et les modalités de coexistence qui avaient pu alors être possibles par delà les différences d’appartenance de leurs habitants, pour mieux décrypter et analyser le phénomène actuel. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les parutions nombreuses d’études et de romans (par des auteurs, pour la plupart, méditerranéens), sur cette période et sur la vie des habitants des villes cosmopolites 16. Comme d’ailleurs l’initiative de la Direction générale de la Démocratie et des Affaires politiques du Conseil de l’Europe quand en juin 2009, elle organise, dans le cadre du Forum Européen sur Chypre 17, une rencontre consacrée à l’identité chypriote, resituée dans le questionnement sur le fonctionnement des sociétés plurielles dans la Chypre ottomane et plus largement dans les villes de Méditerranée18. Se pose alors, avec force, la question du « vivre-ensemble » de populations d’origines géographiques et de conditions sociales diverses, d’appartenances ethniques, confessionnelles et nationales différentes, en particulier dans les villes du pourtour méditerranéen. Naples, Marseille, Athènes, Beyrouth, Tel Aviv, Le Caire, etc, font l’objet d’études récentes sur les 13

Robert Ilbert, « De Beyrouth à Alger, la fin d’un ordre urbain », op. cit., p. 22-23. Cf. par exemple : Robert Escallier, « Le cosmopolitisme méditerranéen. Réflexions et interrogations », Cahiers de la Méditerranée, Numéro 67 « Du cosmopolitisme en Méditerranée (XVIe-XXe siècles) », 2003, p. 1-13 ; Alain Tarrius, Les nouveaux cosmopolitismes. Mobilités, identités, territoires, Paris, Ed. de l’Aube, 2000. 15 Robert Escallier, op. cit., p. 8. 16 Pour n’en citer que quelques uns, outre ceux déjà cités précédemment : Robert Solé, Une soirée au Caire, Paris, Seuil, 2010 ; Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Le Livre de Poche, Réédition, 2011. 17 Le Forum Européen sur Chypre rassemble une trentaine de jeunes chypriotes, des deux principales communautés présentes dans l’île (grecque et turque) qui exercent des fonctions dans le monde politique, le journalisme, l’université, etc. Plusieurs rencontres ont lieu chaque année depuis juin 2008 au cours desquelles sont discutées et analysées les questions essentielles pour le futur de l’île et ses relations avec l’Europe. 18 http://www.coe.int/t/dgap/efc/doc/Nicosia12_14%20June2009programme.asp. Consulté le 10 mars 2011. 14


8 modalités de coexistence des populations qui y sont établies, en particulier compte tenu des nouveaux courants migratoires et de l’installation dans ces villes d’immigrés toujours plus nombreux et aux origines très variées. Pour les pays du sud méditerranéen, l’arrivée d’immigrants dans des terres traditionnellement d’émigration bouleverse aussi les équilibres. Ce sont dès lors les notions de multiculturalisme, de communautarisme, d’intégration et d’appartenance à une Cité et à un Etat, qui méritent d’être requestionnées, dans le cadre de cette réflexion sur les nouveaux cosmopolitismes méditerranéens. Résumé Cet article réinterroge la notion de cosmopolitisme dans les villes du pourtour méditerranéen, en le resituant dans une longue durée de deux siècles (XIXe et XXe siècles). L’hypothèse de trois âges du cosmopolitisme méditerranéen est ainsi testée. Abstract This paper reconsiders the notion of cosmopolitism in Mediterranean cities by studying it through a long period of two centuries (19th and 20th centuries). In this context, the three ages hypothesis of the mediterranean cosmopolitism is tested.

cosmopolistisme  

article sur le cosmopolitisme

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