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Georges Niangoran-Bouah

Symboles institutionnels chez les Akan In: L'Homme, 1973, tome 13 n째1-2. Etudes d'anthropologie politique. pp. 207-232.

Citer ce document / Cite this document : Niangoran-Bouah Georges. Symboles institutionnels chez les Akan. In: L'Homme, 1973, tome 13 n째1-2. Etudes d'anthropologie politique. pp. 207-232. doi : 10.3406/hom.1973.367334 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1973_num_13_1_367334


SYMBOLES

INSTITUTIONNELS

CHEZ

LES

AKAN

par GEORGES

NIANGORAN-BOUAH

Ce chapitre* n'a pas la prétention d'être une étude exhaustive des institutions de la société akan1 dans son ensemble. Il se fixe pour objectif de donner un aperçu, un panorama succinct de certains éléments de l'histoire des populations de cette région d'Afrique, de leurs institutions politiques, de leur vie sociale et leurs activités économiques, à travers la nature des « poids figuratifs » contenus dans le sanaa*. Les informateurs indiquent unanimement que tous les éléments sont des ahindra-yobwe « pierres proverbes ». Il suffit de creuser quelque peu cette formule pour se rendre compte qu'elle recouvre deux autres notions non moins importantes. En effet, les poids appelés ahindra-yobwe sont également des mpaninisem et des titisem. Le terme mpaninisem est composé de deux éléments linguis tiques : mpaninisem et sem. Le premier est le pluriel de panini « vieux, ancien, ancêtre ». Le second terme, sem, est la forme contractée de asem « histoire, affaire, légende, mythe, récit ». Mpaninisem, ce sont les récits historiques, les contes et légendes que les personnes âgées ont l'habitude de raconter ; des récits dont eux seuls détiennent le secret. Le terme mpaninisem laisse entendre que ces récits historiques ont une origine humaine. Titisem est également un mot composé, formé de titi et de sem. Le premier terme, titi, désigne l'état de quelque chose qui a toujours été, de quelque chose dont l'origine remonterait à l'aube des temps historiques ; ce terme se traduit également par « toujours ». Le deuxième élément, déjà connu, se traduit par « récit historique, mythe, légende ». Titisem désigne donc des récits qui datent, dans l'esprit des intéressés, du commencement de la création ; ce sont de vieilles légendes dont l'origine échappe aux humains et qui, dans la majorité des cas, ne furent révélées que par des dieux et par les esprits * Extrait d'un livre à paraître aux Éditions Geuthner : Les « poids à peser l'or » dans la civilisation akan. 1. Peuples du Golfe de Guinée (Côte d'Ivoire, Ghana, Togo) : Abron, Abouré, Agni, Akyé, Anno, Abe, Ashanti, Adansi, Baoulé, Dinkyra, Fanti, Akwapim, Assin, Akyem, Nzima, etc. 2. Sanaa ou dja : collection, ensemble des poids ou figurines.


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de la brousse. En les évoquant, les vieux font souvent allusion aux récits se rapportant aux mythes de la création, aux croyances religieuses et au principe de quelques institutions traditionnelles. Le chef nafana Koffi Amoa de Bondoukou, parlant des poids ahindra, n'hésita pas un seul instant à affirmer qu'il détenait des « photos » montrant son aïeul Akomi recevant son homologue Tanin-Date, ancêtre qui a conduit les AbronGyaman d'Akwamu (Ghana) à Gontugu (Bondoukou) en Côte d'Ivoire. Nous avions pensé qu'en nous narrant l'histoire de l'immigration gyaman, le chef faisait allusion à de vieux dessins tirés de documents européens anciens, étant donné qu'aucun photographe ne pouvait être témoin d'un événement datant du xvne siècle. Après l'offrande de la boisson rituelle d'usage, le chef Amoa présenta ses « photos » qui ne sont autres que des éléments matériels (figurines en laiton) du dja de cet ancêtre lointain. Spontanément, il avait identifié cette figurine {cf. ph. i) — objet d'art en métal — à une photographie parce qu'elle a fixé et perpétué un événement historique vieux de plusieurs siècles. Les statuettes en bois appelées portraits d'ancêtre jouent le même rôle documentaire dans l'esprit des Africains. Les Nafana ont pieusement conservé ces objets qui constituent des documents sur les événements des temps anciens. Plus d'une fois, ils servirent de pièces à conviction dans des conflits fonciers opposant Gyaman et Nafana. Peu importe que ces objets soient ressemblants ou non, l'essentiel est que l'artiste ait pu dégager de la masse du métal des formes permettant de saisir leurs messages venus de l'aube des temps historiques, du temps où le ciel avoisinait la terre. Le récit du chef Amoa confirme ce que nous disions plus haut. Il est évident que cette figurine appelée « poids proverbe » n'en est pas un. Nous la considérons comme une importante page d'histoire de deux peuples devenus amis et obligés de cohabiter pour des raisons politiques. A ce niveau, titisem, mftaninisem et ahindra ou ebe forment un tout indissociable : ce sont des éléments traduisant une réalité sociale. En évoquant les mythes, les légendes, les symboles et les proverbes spécifiques attachés aux différentes figurines contenues dans le dja, les anciens les maintiennent dans leur forme elliptique et s'arrangent toujours pour intégrer à tour de rôle les ahindra dans les textes des récits en rapport avec l'histoire des princes, du pays et des clans, avec le système politique, la vie rel igieuse, la vie économique et la vie sociale. Ils réalisent, par cette dialectique, l'équivalent d'une monographie orale plus ou moins importante qui permet à l'interlocuteur avisé et désireux de s'informer d'avoir une idée de quelques institutions de base communes à l'ensemble des provinces, en passant les ebemwo (figurines) en revue. Nous entendons demeurer fidèle à cette tradition et conserver ainsi à chaque figurine son individualité et sa spécificité. Pour permettre cette saisie partielle des principales institutions, disons qu'à chaque figurine sont attachés des proverbes et des symboles qu'il convient de connaître au préalable. Ces éléments peuvent n'être pas les mêmes partout, ni connus de tous.


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S'il est vrai que les Akan constituent un vaste ensemble linguistiquement cohérent, il n'en demeure pas moins que chacune des provinces a développé quelques institutions originales ignorées des autres. Ce phénomène, historique et sociologique, s'explique par le fait qu'il n'y eut jamais, à notre connaissance, un monarque unique dans leur longue histoire. L'importante tâche d'unification de l'ensemble du pays, entreprise par Osei Tutu, ne fut malheureusement pas menée à son terme. L'unité tant souhaitée par ce monarque n'existe qu'au niveau des seuls Ashanti (plus de deux millions d'individus) . Les Abron et les Agni, encore divisés, ne connaissent pas pareille organisation étatique groupant un aussi grand nombre d'individus. Avec la mort d'Osei Tutu, les Akan ont peut-être perdu à jamais l'unique chance qui s'offrait à eux de créer une nation homogène, forte, prospère et respectée. Pour nous familiariser avec les institutions de base et avec la pensée de ce peuple, feuilletons ensemble les plus importantes et les plus belles pages du dja. L'or destiné à payer les frais de cérémonie, à payer une amende d'adultère, à régler une dette, était souvent accompagné d'un « poids figuratif ». Dans ce cas, les figurines jouaient le rôle de nos notes d'aujourd'hui, le rôle du billet sous enveloppe accompagnant un paquet postal ou envoyé par l'intermédiaire d'un tiers. Dans certains cas, la figurine constitue le mot de passe qui autorise celui qui le reçoit à parler et à s'exprimer en toute quiétude ; à remettre à son détenteur et sans arrière-pensée l'objet d'une convention. Cari Kjersmeier, l'un des rares auteurs à avoir compris la vraie nature des « poids » akan, écrit : « Les poids ne sont pas seulement utilisés dans le commerce pour peser la poudre d'or, ils sont également utilisés dans de nombreuses circonstances de la vie de tous les jours. Quand le roi désire imposer un décret, souvent il fait couler un poids lourd ayant un sens symbolique. En outre, les poids étaient aussi utilisés par les conteurs profes sionnels pour illustrer des messages de leurs récits, et comme moyen de commun ication d'individu à individu... w1 Au temps où la société akan dans son ensemble n'était pas sociologiquement perturbée, au temps où les initiations de toutes sortes n'étaient pas placées sous le couvert du secret, l'enseignement du message et du langage des figurines contenues dans le dja était dispensé aux individus des deux sexes parvenus à l'âge adulte et même aux enfants. Cet enseignement se donnait uniquement au niveau des clans, et les séances n'avaient lieu que les jours rituels consacrés (temps de la purification du kra (âme) royal, jour de la dévolution des biens d'un chef de clan décédé, temps des cérémonies de la fête des ignames). Sans initiation au langage imagé, il est pénible de s'intéresser et de prendre part à des discussions. Dans ce domaine, les Africains en général et les Akan en particulier i. Kjersmeir, Ashanti Vaegtlodder (Ashanti Weights), Kopenhagen, Gjellerups Forlag, 1948.


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possèdent deux manières de communiquer. A côté du langage courant, de tous les jours, ils ont le langage des sages composé de dictons, de proverbes, d'allusions et d'évocations. Ce langage n'est utilisé que dans les grandes occasions : règlement de conflits entre groupes ethniques, entre membres de différents villages et entre différents clans. C'est le souci de ne pas étaler, en présence des jeunes et des personnes étrangères, certains aspects des problèmes évoqués, et c'est surtout l'intérêt de démontrer l'éducation, la culture, la maîtrise de la langue, qui obligent les vieux à utiliser ce langage. Ce moyen subtil de communication des anciens n'est pas un langage technique et professionnel ; c'est un langage d'individus parfaitement au courant des coutumes et traditions du pays, un langage d'indi vidus possédant une vaste culture intellectuelle pour qui la dialectique est un art cultivé avec soin, un jeu, un plaisir et un passe-temps. Avant de profaner le dja, nous allons d'abord prendre connaissance des cér émonies où la présence des figurines est rituelle. I. — Fonctions sociales et rituelles Ici, le paquet et son contenu {cf. ph. 2, 3 et 4) ne sont pas perçus comme éléments du système monétaire ; ce dont il est tenu compte, c'est d'un certain pouvoir occulte, magique qui émanerait du sanaa et des figurines. Ces objets sont considérés par l'usage et avec le temps comme des reliques des ancêtres fondateurs de clan. Les Akan captent ce pouvoir, tantôt bénéfique tantôt maléf ique, pour renforcer la puissance économique du souverain régnant et pour purifier son âme, pour les besoins de la médecine, pour rendre la justice, pour tester la bonne foi d'un individu qui se dit sincère, et pour purifier annuellement le village et le pays. Le dja et les « poids » se présentent ici comme objets sacrés de culte. 1. Le dja et les responsabilités civiles Les Akan connaissent les cérémonies de passage d'échelon d'âge fondées sur l'âge physiologique. Dans certains cas, elles permettent à la classe d'âge tout entière d'accéder à des responsabilités politiques. Le rituel qui confère les respons abilités politiques est souvent public et intéresse une collectivité, un groupe plus ou moins important d'individus, jamais des individus isolés. D'une manière générale, les responsabilités civiles individuelles restent intimement liées aux responsabilités politiques des classes d'âge. Au niveau de cette organisation de masse, les différences d'âge des membres sont souvent grandes, elles peuvent atteindre dix ans. Si les aînés, dans certains cas, peuvent se considérer comme majeurs après le mariage, les plus jeunes ne peuvent bénéficier de ce privilège,


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laissé à la discrétion des parents. Disons que les vraies responsabilités civiles ne peuvent s'acquérir que dans le cadre familial. Autrefois, après l'âge pubertaire (15 ans), les garçons intelligents et capables de se débrouiller seuls dans la vie recevaient des parents un petit dja, leur jour anniversaire de naissance. (Pour les filles, ces responsabilités ne peuvent être conférées que par le mariage et la maternité.) Le rituel est un devoir d'homme, c'est celui du père. Pour concrétiser la décision de la famille, le père remettait à son fils un futwo (petit dja) contenant quelques « poids » de petites valeurs cou rantes, une pesette, une cuillère, une pierre de touche et une petite boîte contenant une certaine quantité de poudre d'or fin dont l'importance variait selon la fortune des parents. Le roi, dans quelques cas, était tenu d'accomplir cette formalité pour les enfants de ses courtisans. Dans ces temps révolus, l'individu qui recevait un dja était considéré comme ayant atteint l'âge des responsabilités civiles, de la gestion des biens financiers, celui où l'on peut entreprendre des opérations commerciales. Cette cérémonie de haute valeur juridique indique que le récipien daire,libéré de la tutelle paternelle et familiale, est désormais libre d'organiser sa vie et ses activités économiques comme il l'entend, selon son caractère propre lié à son kra « destinée, tempérament, fortune », selon ses propres principes en accord avec les habitudes de vie de son ethnie et de son village. 2. Le dja et la puissance économique du souverain au pouvoir La royauté akan implique trois pouvoirs dont les signes doivent se trouver réunis entre les mains du monarque régnant : le tabouret, symbole du pouvoir politique et religieux, le sabre, symbole du pouvoir militaire, et le dja, symbole de la puissance économique. Ces trois objets sont remis au roi au moment de son accession au trône ; souvent ils sont conservés dans la même pièce ; ils ne sont montrés au public qu'en de rares occasions : fête des ignames, cérémonies d'intro nisation et funérailles de personnalités de haut rang social. Le dja, symbole du pouvoir économique de l'État, lui-même symbolisé par le roi, est constitué par l'ensemble des « poids » de gros format destinés à estimer l'or des impôts, des tributs, des amendes pour crimes de toutes sortes et l'or destiné à faire des achats importants. Les « poids » et divers objets sont emballés dans une pièce de tissu épais, le tout enveloppé dans une peau provenant d'une oreille d'éléphant. Le paquet reste solidement ficelé et savamment noué. Dans certaines régions, pour rendre le paquet inviolable, le sanahène (gardien et tréso rierdu royaume) renforce le nœud de ficelle par un cadenas en or massif. Un proverbe agni affirme : « celui qui défait le nœud connaît le secret du dja ». En effet, les figurines en laiton étant toutes symboles d'institutions connues et méconnues, le contenu du dja ne peut plus être un secret, un mystère, pour celui qui le viole et le défait. Le nœud est aussi symbole d'intelligence et de ruse. Il


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arrive que l'on place sous le nœud du dja un couteau rituel, ce qui indique le sort qui attend celui qui d'aventure viole le sanaa. Tout dja fait l'objet d'un culte à sacrifice. Ce paquet sacré ne peut être ouvert qu'en présence du roi, qui ne le touche jamais, du djasihène (responsable de la maison royale) et du sanahène (trésorier du royaume). Son ouverture donne toujours lieu à un rituel approprié (sacrifice d'animal et offrande de boisson). Il y a en principe deux dja, le mâle confié au roi et la femelle confié au roifemme. La royauté divine akan, bicéphale, est représentée par deux individus de sexe opposé qui ne sont pas mari et femme, mais nécessairement membres du même clan. Le roi (ohène), élément masculin, père de la nation, est celui que tout le monde voit, celui qui, en apparence, fait tout ; il est le roi visible, le roi du jour, celui qui détient le pouvoir. Mais ce pouvoir ne peut lui être conféré que par son homologue himya, principe féminin, mère de la nation, toujours effacée, celle qu'on ne voit que dans quelques rares occasions, qui s'occupe des femmes et des affaires féminines, celle qui joue un rôle de premier plan dans les coulisses ; himya est la seule femme qui détienne un dja de l'importance de celui de son homologue masculin. Tant que le dja n'est pas remis au nouveau monarque, ce dernier ne peut prétendre être gardien des biens meubles et immeubles du royaume, il n'est pas encore détenteur du pouvoir économique essentiel et indispensable pour gouverner. Le fait, pour le nouveau roi, d'entrer en possession du dja signifie que le conseil des anciens et celui de sa famille lui font confiance ; lui conférer l'instrument qui permettra de régner, c'est lui signifier que son pouvoir est sans restrictions. Maître absolu, il est autorisé à lever des impôts, à infliger des amendes et à prendre des décisions susceptibles d'enrichir le pays et les caisses de l'État. Riche, il pourra mener une politique indépendante et souveraine sans être obligé de recourir à des emprunts aliénants auprès des souverains voisins. Les emprunts, en effet, entraînent toujours des liens de dépendance et limitent la liberté d'initiative politique. Pour les administrés, savoir que le nouveau souverain est en possession du dja de l'État signifie qu'il est jugé capable de gérer le patrimoine financier et économique du pays. Plus le volume du dja est important, plus le crédit et le prestige du roi seront grands dans le pays. C'est la même opinion qu'on se fait, de nos jours, d'un établissement financier qui affiche un important capital. C'est également le signe évident que le pays et la famille du souverain ne sont pas ruinés. 3. Le dja et la purification de l'âme du roi Les Akan célèbrent deux fêtes des ignames dans l'année. La première, celle des ancêtres et des divinités, ne concerne que les rois et les chefs de clan. La seconde, populaire et plus grandiose, intéresse toute la population villageoise.


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La fête des ignames marque le début de l'année nouvelle. Son but est de débar rasser le pays des impuretés de toutes sortes, de neutraliser les sorciers malfaisants, de rendre la terre fertile, les champs prospères, les femmes et les animaux féconds. La tradition veut que le roi, grand prêtre du pays, purifie son corps et ait la paix dans Tâme pour présider les cérémonies cultuelles qui marquent le début de la nouvelle année. Le rituel de purification de l'âme du souverain se fait une fois Fan. Il a lieu le jour anniversaire de sa naissance qui précède la première fête des ignames. Au jour rituel, à Nzaranou (Côte d'Ivoire), le roi, une de ses épouses (la pre mière en date) et les enfants du ménage prennent tôt un bain rituel, se badi geonnent le corps de kaolin et portent leurs habits blancs. Ce jour est sacré, l'épouse de cérémonie ne doit avoir aucune activité ménagère. A l'heure indiquée, le maître de cérémonie, généralement l'individu qui symbolise l'âme (kra) du roi, installe le dja du royaume sur la couchette du souverain, aménagée spécia lement à cet effet. Kra va ensuite chercher le repas rituel qu'il place dans la même pièce, prend un peu de boisson (vin de raphia ou liqueur d'importation) et invoque longuement l'âme du roi en versant quelques gouttes de cette boisson sur le sanaa, et lui donne à manger en plaçant dessus quelques miettes du repas cérémoniel. Le maître de cérémonie invite ensuite les membres de la famille royale (roi, épouse et enfants) à consommer le repas qu'ils mangent en silence après récitation, par le souverain, d'une prière de son invention à son propre kra et aux mânes de ses ancêtres. Le repas rituel terminé, les convives sortent et se tiennent debout devant la porte, laissant l'officiant récupérer les restes du repas qu'il placera sur le toit de la maison rituelle, près du crâne du mouton sacrifié pour les besoins de la cérémonie. Kra jette ensuite l'eau d'une calebasse sur le crâne et sur les restes. Au moment où l'eau commence à s'égoutter du toit, l'officiant invite les intéressés à pénétrer dans la chambre en passant sous les gouttes d'eau. Il s'arrange pour que chacun en reçoive sur le corps. Dans la chambre, le souverain et sa famille vont s'étendre sur une couchette préparée à cet effet près du dja et crient à haute voix : Kra, ko da o ! « Ame, la cérémonie est terminée, va te coucher ! » Après cette phrase rituelle qui met fin à la cérémonie de purification de l'âme du souve rainrégnant, le roi, grand prêtre du royaume, réconcilié avec les ancêtres et les divinités, l'âme purifiée au contact du dja et la paix dans le cœur, peut enfin attendre avec sérénité la fête des ignames. Cette cérémonie revêt chez les Abouré et surtout chez les Agni Indénié et Morofws une importance capitale. De toutes les cérémonies de cette nature, la plus importante reste celle qui a lieu tous les trois ans à la rivière sacrée. Ce rituel est en rapport avec la fécondité des femmes, celle des animaux ainsi que celle des plantes. Dans l'Indénié, le règne d'un souverain n'excédait jamais sept ans. Dans ce laps de temps, le souverain au pouvoir ne purifie son âme que deux fois


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à la rivière sacrée. Ce rituel accompli, il est tenu d'abdiquer à la fin de l'année qui suit le deuxième bain de purification (7e année de règne). S'il ne respecte pas cette prescription prévue par les coutumes, au troisième bain (3 fois 3 = 9 e année de règne) à la rivière sacrée, il est définitivement écarté du pouvoir (élimination physique par assassinat rituel ou par empoisonnement) . On considère ici que le pouvoir politique tout comme les objets de culte perdent de leur efficacité après sept années d'exercice et d'usage. Un roi ou un chef, après les sept premières années de pouvoir, perd un peu de son dynamisme, de son autorité et de son équité. Ce n'est plus lui (individu mortel) que le peuple vénère mais l'institution qu'il incarne. Après le septennat commence le temps du despotisme, de la corrupt ion,de la délation, de l'arbitraire et de la tyrannie, si le même individu reste en place. S'agissant d'un objet de culte, il convient, après un cycle de sept ans, de lui consacrer un rituel approprié, sinon il devient neutre, inefficace, perd sa beauté, devient nuisible et même maléfique. Dans le même esprit, si le roi, pendant son septennat, s'est montré à la hauteur de sa charge et si après ce temps il reste toujours admiré et aimé de son peuple, on ne l'élimine pas physiquement ; les coutumes, dans ce cas précis, recommandent de recourir à un coup d'État ou à une révolution de palais. On éloigne ainsi le souverain du trône et le conseil de régence place à la tête du pays un individu non issu du lignage royal, mais membre du même clan. Après un an passé loin du trône, le souverain destitué intente une action en justice auprès des membres du conseil de régence pour reprendre son trône, en invoquant le fait que le successeur reste un usurpateur étranger à la lignée du fondateur du clan royal. Après un semblant de vérification des généalogies en présence, les anciens donnent raison au destitué et le rétablissent dans ses fonctions et dans ses droits. Grâce à cette interruption dans l'exercice du pouvoir politique et religieux, les prescriptions coutumières se trouvent respectées : un second septennat peut commencer, le premier étant oublié et considéré comme n'ayant jamais eu lieu ; il fait partie du temps mort qui, sous aucun prétexte, ne doit jamais plus être évoqué. Un dicton dit à ce sujet : « Dieu n'a fait que des choses merveilleuses ; son chef-d'œuvre, c'est l'oubli. » Dans ce contexte, le nom d'un souverain écarté physiquement du pouvoir ne doit pas figurer sur la liste des rois du pays. Cette prescription dénature la liste des souverains qu'on commun iquesouvent aux chercheurs, liste qui ne permet pas d'établir une généalogie correcte ni de remonter dans le temps jusqu'à la date réelle de la mise en place de la dynastie intéressée. La purification de l'âme du roi à la rivière est un rituel apprécié et souhaité par la population, mais elle reste redoutée par les intéressés, les souverains, pour des raisons que nous pouvons maintenant comprendre. Le septennat passé, ceux des souverains qui n'ont pas démissionné refusent, en connaissance de cause,


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de se rendre à la rivière pour purifier leur âme. Ce refus ouvre l'épreuve de force avec le peuple qui accusera le roi de toutes les calamités frappant le pays. 4. Le dja, symbole du monde (cérémonies d'Ojura) Chez les Akan en général et chez les Sefwi (Ghana) en particulier, le dja du royaume ne sort que dans quelques rares occasions. Pendant les cérémonies d'Ojura (fête des ignames), le sanahène (trésorier du royaume) sort le sanaa et lui fait faire trois fois le tour du village. Cette cérémonie, qui a lieu au mois de novembre, vise à purifier le village au seuil de la nouvelle année et à le débarrasser des esprits méchants qui neutralisent la prospérité économique du pays. En temps normal, un seul individu est parfaitement capable de porter le dja d'État sur la tête pour effectuer n'importe quel trajet. Au jour cérémoniel, les informateurs sont formels : le dja rituel décuple son poids, au point que plusieurs gaillards se voient obligés de se relayer continuellement pour accomplir les trois tours du village. Questionné à ce sujet, l'honorable Adu Yaw répondit : « A la procession des cérémonies d'Ojura, le trésor du royaume se charge du poids de toutes les institutions matérialisées par des figurines se trouvant en son sein. En accomplissant les trois tours du village, sanaa symbolise le monde, il est le monde. Dans ces conditions, un individu, physiquement parlant, est incapable de porter à lui tout seul le monde ; sur le plan des connaissances, un seul individu est incapable de connaître le monde. » Cette image, réelle et symbolique à la fois, produit d'une croyance et élément de culture remontant à l'aube des temps historiques, fait comprendre toute l'importance que les populations de cette région attachent au dja. Poussant plus loin notre interprétation, nous pouvons, sans rien exagérer bien sûr, dire que, dans le contexte précis des cérémonies d'Ojura, chaque sanabwo (poids) représente une fraction du poids de notre planète Terre. Et puis, le dja akan n'est-il pas seul au monde à rassembler tous les symboles les plus sacrés et les plus vénérés — pyramide, croix grecque, svastika, sausvastika, croix romaine, croix de SaintAndré, spirale, triangle, carré, croissant lunaire, croix de Malte, etc. {cf. ph. 5 à 16) — des peuples anciens auteurs des grandes civilisations, des idées et des croyances religieuses qui furent à l'origine des religions révélées et des croyances des temps modernes ? Il y a là matière à réflexion. Dja akan, centre de diffusion ou lieu de convergence ? 5. Le dja et la paix du village Dans un conflit, lorsque le moins fort des antagonistes sent que son parte naire est prêt à porter la main sur lui, et s'il désire ne pas être battu, il est tenu


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de dire cette phrase rituelle qui empêche littéralement l'adversaire d'aller jusqu'au bout de son intention : ntals ntcha te (abouré) « je tiens une tête d'homme ». Quelle que soit sa colère, l'adversaire doit alors s'abstenir de frapper, sachant très bien que le partenaire ne tient rien en main. Prononcer cette phrase, c'est se placer sous la protection des ancêtres. Frapper après l'avoir entendue, c'est offenser les ancêtres. Traditionnellement, quand les membres de deux clans, après de chaudes discussions, sont prêts à en venir aux mains, le chef de village, informé, sort de son dja et va remettre aux antagonistes deux masques en or massif. Masques en main, les partenaires rivaux sont tenus de cesser toute hostilité et de rejoindre leurs quartiers et leurs domiciles respectifs. Le geste du chef signifie que le conflit, susceptible de troubler la paix du village, sera porté devant la plus haute instance juridique de celui-ci. Quarante-huit heures après la remise des masques, le chef informe son conseil de notables et, ensemble, ils fixent une date pour le jugement. A la date indiquée, la séance commence par la restitution des masques au propriét aire.Après la sentence, le clan reconnu coupable assume les frais du jugement. Sran tre (cf. ph. 17 à 20) chez les Baoulé de Côte d'Ivoire est le masque de la paix. L'expression abouré ntale ete, litt. « j'ai reçu, pris ou accepté la tête », met un terme à tout conflit et place celui qui la prononce ou celui qui reçoit les masques sous la protection des ancêtres et des divinités du pays. 6. Le crime de lèse-majesté Le grand fanfan (pelle ou van) au fond troué est une des pièces importantes du dja. Il rend occasionnellement inutile l'usage de la balance pour estimer l'or destiné à payer l'amende pour le crime de lèse-majesté1. En principe, si un individu se rend coupable d'un tel crime, il est mis à mort, mais il arrive souvent, quand le coupable est très riche et très influent, que les coutumes le condamnent à être ruiné à vie. Dans ce cas, il est convoqué chez le roi avec les membres importants de sa famille. Là, ils sont informés des raisons de leur convocation et reçoivent l'ordre, pour avoir la vie sauve, de remplir le grand fanfan de poudre d'or fin. Le récipient ne peut jamais être rempli à cause des nombreux trous se trouvant dans son fond et le condamné n'est pas autorisé à ramasser la poudre d'or qui en tombe. A la suite de cette séance, lui et les siens s'en tirent ruinés, appauvris, déshonorés et mis au ban de la société. Étant donné que le fanfan est conçu pour ne jamais être rempli, le coupable restera indéfiniment redevable au roi d'importantes quantités d'or. Ainsi le souverain peut-il s'assurer que le condamné ne se relèvera plus économiquement. Jadis, 1. Sont considérés comme crimes de lèse-majesté : la tentative d'assassinat du roi, l'adul tèrede la femme du roi, la profanation des lieux de culte et des objets sacrés symbolisant l'État et la Nation, etc.


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les coupables étaient, en pareil cas, donnés en gage et même vendus pour payer le solde des amendes pour crime de lèse-majesté. Une fois la première séance de pesée d'or effectuée, le dja du criminel lui est retiré et confié au trésorier de la maison royale. Ce matériel peut aussi, par privilège royal, être donné aux commerçants fortunés, aux devins et aux meilleurs orfèvres du royaume. 7. Le dja et la médecine En principe, on ne jette jamais rien de ce qui se trouve dans le dja. Les objets, du fait même qu'ils sont en contact avec ce paquet contenant les reliques des ancêtres, deviennent sacrés et, comme tels, demeurent indéfiniment dans le sanaa. C'est dans cet esprit que les Ébrié (Côte d'Ivoire) cherchent et récupèrent soigneusement les grains de sable se trouvant dans le paquet sacré. Ils les utilisent dans la préparation du médicament contre les œdèmes de toutes origines. Adjatentu « sable du dja » entre également dans la préparation du médicament qui guérit les individus ayant perdu l'usage de la parole. Contre l'asthme, la présence d'une certaine quantité de sable ou de déchets de toute nature provenant du dja est également requise. Adjatentu est très recherché et se paye cher pour sauver des vies humaines. A l'extrême rigueur, ce sable rituel peut être remplacé par de la poudre d'or se trouvant dans un abampruwa (boîte à conserver la poudre d'or). La poudre du métal jaune et les grains de sable ont la même valeur symbolique et le même pouvoir curatif. Exceptionnellement ici, le sable a plus de prix que la poudre d'or fin. 8. Le dja et l'ordalie Les Akan considèrent comme un acte vil, déshonorant et humiliant, le fait d'emprunter une somme d'argent à un ami ou à un tiers. Un tel acte ne peut se faire que dans le plus grand secret, en dehors de tout témoignage ; au moment de sa conclusion, il n'engage que les parties en présence : l'emprunteur et son créancier. En principe, les opérations se font tard la nuit, au premier ou au second chant du coq, au moment où l'étoile du matin, Vénus (Kotoklo ou étoile du pauvre), pointe à l'est. Le créancier n'a pour garantie que la parole d'honneur du débiteur et l'espoir d'une malédiction qui frapperait éventuellement ce dernier au cas où il n'honorerait pas ses engagements. Cette croyance tient à la nature essentie llementdivine et sacrée du métal jaune, capable de se charger de pouvoir maléfique. L'or, même abandonné dans la rue, ne trouvait jamais preneur. On ne vole pas l'or ; mal acquis, il porte malheur non seulement à l'intéressé mais à toute sa famille. Ce mal est susceptible de frapper celle des parties qui se montre malhonn ête et animée de mauvaises intentions au moment du remboursement. Emprunter


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est également considéré en soi comme un acte religieux. Cette idée vient du fait que le prêteur, considéré comme riche, aisé et comblé, ne connaît jamais l'identité réelle de son partenaire. L'individu qui lui fait face peut bien être une image d'emprunt, c'est-à-dire posséder le physique d'un individu connu mais être, en réalité, un génie déguisé venant contrôler les rumeurs de toutes sortes qui courent sur le compte du créancier. Le fait que l'opération n'a lieu que la nuit renforce cette croyance. Pour cette raison, le prêteur se croit toujours obligé de donner satisfaction au demandeur et de se montrer magnanime. Cette croyance qui conditionne le comportement des possédants akan face aux nécessiteux est très importante et explique en partie la courtoisie des membres de cette ethnie, le respect et l'hospitalité qu'ils ont pour l'étranger en général. Si, pour une raison ou pour une autre, une des parties contractantes meurt avant le terme fixé pour le remboursement, le survivant, selon les coutumes, est tenu de se signaler aux héritiers du défunt et de faire connaître la nature des rapports qui le liaient à lui. La tradition veut que les héritiers aient confiance en la parole du survivant ; mais il arrive souvent qu'ils contestent ses déclarations. En ce cas, il est recommandé de recourir à l'ordalie, pour calmer les esprits. Chez les Abs d'Agboville (Côte d'Ivoire), la cérémonie au cours de laquelle le survivant subit l'ordalie se nomme anaéin. Ce terme désigne également une unité monétaire valant 14 g. A l'heure fixée pour le serment, le doyen d'âge de la famille du défunt prend le dja familial, l'ouvre et en sort une figurine de la valeur anaéin [cf. ph. 21), la remet au survivant qui, figurine en main, se lève et expose à haute voix la nature de ses rapports avec le défunt. Au terme de son exposé, le survivant, s'adressant au défunt, dit cette phrase terrible : « Si le récit que je viens de faire n'est pas exact, alors ne tarde pas à venir me chercher pour un jugement dans l'au-delà ; que mon mensonge se transforme en calamités de toutes sortes pour décimer ma famille. » Le serment terminé, le poids rituel est remis dans son dja. Ce rituel met un terme au conflit. Accepter de passer anaéin, c'est vouloir se faire reconnaître par les tiers comme un homme de bonne foi, sincère et intellectuellement honnête.

IL - — Fonctions symboliques (« titisem ») A — Figurines symboles de la Nation, de l'État, de la religion et du roi 1. Les tabourets Ces tabourets (akonua ou sesebya) , qui présentent tous la même forme de siège incurvé concave {cf. ph. 22), sont différents les uns des autres et jouent différents rôles. Les principaux sont :


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— le tabouret noir (en bois) (Akonua tuntum) ; il symbolise la religion et le pouvoir spirituel ; — le tabouret d'or (Sikadjua), qui symbolise l'État et le pouvoir temporel ; — le tabouret d'argent (Sikafufuodjua) , siège d'apparat du souverain régnant ; — le tabouret blanc (en bois) (Akonua fufuo), qui symbolise la mariée et le domicile conjugal. a) Akonua tuntum (tabouret noir) et Sikadjua (tabouret d'or) L'histoire locale enseigne que les Akan eurent des monarques de talent, des chefs de groupe et de grands meneurs d'hommes encore honorés dans leurs pays respectifs comme des héros nationaux. Ces hommes exceptionnels s'acquit tèrenthonorablement de leur tâche parce que les peuples qu'ils avaient mission de gouverner et de commander avaient foi en quelque chose d'infiniment plus grand et plus puissant que leur modeste et humaine personne. L'ascendant qu'ils exerçaient sur leurs administrés et le destin qui les élevait au rang de divinité, tout cela, les monarques akan le tenaient de quelque chose, et souvent ce puissant pouvoir est symbolisé par un objet matériel de facture modeste. Dans le cas qui nous intéresse ici, un de ces objets hautement sacrés, vénérés et craints est un tabouret1 {cf. ph. 23). Cet objet est intimement lié à la personne du roi, s'identifie à lui et devient son double inanimé. Comme dit un proverbe : se akonua ni hoa, ehinin ni ho « quand il n'y a pas de siège, il n'y a pas de roi ». Le siège est plus fort et plus grand que le roi. Si le roi est respecté et craint, c'est à son siège qu'il le doit. L'origine des sièges se perd dans la nuit des temps et les légendes qui l'expl iquent varient d'une région à l'autre. Nous pouvons cependant dire que pour le noyau akan, le plus vieux siège connu est celui du roi Bonsra des Adansi qui régna à Fomenan entre le xne et le xme siècle. Le siège de ce premier royaume se nomme Bonsra Afryie Akonua. L'aîné des sièges du groupe Brong serait celui des Takyman de l'ancien royaume de Bono. On pense qu'il serait plus vieux que le précédent. Le pouvoir spirituel et temporel est très hiérarchisé. Au sommet de l'édifice étatique se trouve un roi d'essence divine : l'animisme est érigé en religion d'État. Ce pouvoir spirituel à son tour est symbolisé par un siège ou tabouret. Chaque roi intronisé en possède un, qui porte son nom ; après sa mort, le tabouret devient une relique, réceptacle de son âme. C'est sur cet objet, devenu autel, qu'on sacrifie au nom du défunt ; il n'est montré en public que dans les grandes occasions (fêtes des ignames, funérailles, etc.). Le roi, prêtre du royaume, est seul habilité 1. Ajoutons qu'autrefois tout individu de sexe masculin arrivé à l'âge d'homme recevait de son père un siège. Ce rituel signifie que, libéré de la tutelle paternelle, le garçon peut enfin siéger dans les assemblées et participer activement aux affaires publiques du pays.


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à manipuler les sièges. Dans la maison des cultes, il y a autant de tabourets noirs que le royaume compte de princes intronisés. C'est le souverain régnant qui détient le siège-mère (le premier en date, celui du fondateur du royaume) . Il en est respon sablemoralement et matériellement. Toute atteinte portée à ces meubles est punie de la peine de mort. La remise des sièges au nouveau roi est un acte juridique et constitutionnel de haute importance, elle entérine la décision du conseil de régence, officialise l'intronisation et confère au candidat le droit et le pouvoir de commander. Ainsi, quelle que soit son importance, la localité où les tabourets se trouvent réunis devient la capitale du royaume. (Une localité elle-même ne devient village que dans la mesure où elle détient en son sein quelques tabourets des clans constitutifs du pays.) Dans la même ligne de pensée, un pays sans tabouret ne peut, en aucun cas, être considéré comme un royaume ; de même, un roi qui se dessaisit, d'une façon ou d'une autre, des sièges d'État, même s'il demeure toujours au domicile royal, ne peut plus être considéré comme souverain par l'ensemble de la popul ation, car il se trouve privé de l'unique moyen d'entrer en contact avec les divinités et les ancêtres. Un roi dépossédé des sièges ne mérite plus la confiance des ancêtres. De ce fait, le détenteur des tabourets, même sans rituel d'intronisation, se considère virtuellement comme monarque, puisque c'est lui qui détient les attributs du pouvoir. Dans un conflit armé, le seul fait pour l'adversaire de se saisir des tabourets sacrés met fin à l'existence du royaume adverse qui devient un État vassal. L'histoire des Akan mentionne des cas où le peuple tout entier a suivi en exil le prince régnant (Kwame Adingra de Bondoukou) pour la seule raison que ce dernier avait emporté avec lui à l'étranger les tabourets d'État. Un royaume que les tabourets abandonnent ne peut plus être habité par les descendants des fondateurs. L'histoire signale également un cas où le souverain (Prempeh Ier de Kumasi), bien que vaincu et déporté par l'ennemi, était toujours regardé par son peuple comme roi parce qu'il avait réussi, avant d'aller en captivité, à mettre en lieu sûr les tabourets sacrés1. Ceux-ci n'ayant pas été souillés et profanés par des mains impures, l'État continuait de vivre malgré la captivité du roi. Les Sikadjua sont en principe en or massif ; ils symbolisent l'État et le pouvoir temporel. Les Akan affirment que l'État, c'est le tabouret d'or. Un proverbe confirme cette idée : ehinin wu, akonua unwu « le roi est mortel, le tabouret est permanent et immortel ». i. Au moment du siège de Kumasi, pendant la guerre de Yaa Asantewa déclarée en 1895, les Anglais avaient réclamé le Sikadjua Koffi, en or massif, des Ashanti : « In 1901 the British Governor demanded that the Ashanti should surrender the Golden Stool to him. The Ashanti refused, and the stool was burried to keep it safe » (K. O. Bonsu Kyeretwik, Ashanti Heroes, London, Oxford University Press, 1964 : 51). Les Ashanti remirent finalement un faux siège [cf. ph. 24) aux Anglais pour obtenir le retour d'exil de leur roi Prempeh Ier.


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L'histoire souvent invoquée pour expliquer l'origine des Sikadjua (tabourets d'État) est celle des Ashanti, qui remonterait au xvne siècle sous le règne du roi Osei Tutu, fondateur du royaume de Kumasi. L'histoire raconte que Sikadjua Koffi, (siège d'or) était descendu du ciel un vendredi. (Koffi est le nom que porte tout individu de sexe masculin né ce jour de la semaine.) Directement du ciel, le tabouret vint se placer devant le monarque Osei Tutu, en présence du presti gieux devin Konfwo Anokye et des anciens du royaume. Cet événement marquant fut immédiatement interprété par le devin comme la volonté des dieux et des ancêtres de reconnaître Osei Tutu comme leur seul et unique représentant sur terre. Cette histoire est la version populaire de l'origine de cet objet de culte1. Les milieux bien informés affirment que l'auteur du miracle est Konfwo Anokye, devin, grand magicien et prestidigitateur attaché à la personne du roi. Par cette mise en scène, les pouvoirs — le temporel et le spirituel — se sont trouvés entre les mains d'Osei Tutu qui devint, par la même occasion, l'unique chef de l'État, monarque de droit divin et grand prêtre. Des informateurs disent que le siège Sikadjua Koffi de Kumasi est en réalité celui de Bondoukou que les Ashanti emportèrent comme butin de guerre après leur victoire sur les armées gyaman du roi Adingra Kuman. b) Akonua fufuo (tabouret blanc) D'une manière générale, les Akonua fufuo (tabourets blancs) symbolisent la mariée et le domicile matrimonial. C'est le siège-trône de la reine du foyer conjugal, l'épouse. Ces tabourets sont ainsi nommés pour deux raisons : ils sont taillés dans un bois blanc et régulièrement badigeonnés de kaolin blanc. Le blanc est aussi la couleur de la nouvelle épouse. Il était de tradition chez les Akan en général et chez les Ashanti en particulier que l'homme épousant une jeune femme offre à cette dernière un Akonua fufuo (cf. ph. 25). Le mari signifie par ce geste que désormais elle possède un siège et un foyer à elle. Finie la vie vagabonde de jeune fille. Une vie plus calme, plus dure, plus libre certes mais pleine de responsabilités, commence pour elle. Demeurer en permanence au domicile conjugal doit être son seul et unique souci ; le foyer, c'est l'épouse. L'individu qu'on installe sur un tabouret est un individu qui se déplace rarement loin de son domicile ; il est sacré roi. La jeune épouse qui reçoit un siège blanc devient reine du domicile conjugal. Pour le mariage, on dit couramment « asseoir l'épouse », et pour le divorce « renverser l'épouse ». Pour ce faire, on lui 1. Remarquons que Sikadjua Koffi (Ashanti) est postérieur à Abankanua (Dinkyra), lui-même postérieur à Bonsra Afriyie Akonua (Adansi, xnie siècle). Nous demeurons, quant à nous, en faveur de la thèse qui veut que l'origine des sièges-trônes akan remonte plus loin dans le temps.


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enlève le siège sur lequel elle a coutume de se tenir assise. Une épouse renversée est une personne qui n'a plus de place au domicile de l'auteur du geste rituel, le mari. L'expression « femme assise » désigne également l'épouse enceinte. La femme qui n'enfante pas après plusieurs années de mariage ne peut, en principe, demeurer longtemps au domicile conjugal ; le mariage, ce sont les enfants. 2. Les sabres Le terme général pour sabre ou cimeterre est afran ou ohoto. Il comporte une lame souvent ajourée, placée dans un fourreau en peau d'animaux symboliques (éléphant, lion, panthère, biche, etc.). L'extrémité du manche est constituée par deux boules en bois recouvertes de feuilles d'or. Les sabres importants ont toujours sur le fourreau un signe distinctif ou emblème en or massif. Les motifs des emblèmes sont divers. Les sabres d'État, symboles du pouvoir militaire et du pouvoir temporel, se nomment Afran Abusudie ; ils ne jouent pas le même rôle. Les Afran avec emblème appartiennent au roi de la tribu (roi des Ashanti, roi des Dinkyra, des Fanti, des Brong, roi des Gyaman, des Domaa, des Baoulé, roi des Agni-Sanwi, etc.). Les sabres de chef de province d'une tribu ne comportent pas de signe distinctif, et donc pas de fourreau car c'est sur ce dernier que se fixe l'emblème. Les sabres d'État comportent toujours un petit couteau diss imulé dans le fourreau, près du manche. Le roi de Kumasi possède douze Afran A busudie qui ne sortent que les jours de grandes cérémonies cultuelles. Six porteurs de sabre se mettent à gauche et six à droite du roi, pour l'accompagner dans ses déplacements. A l'instar des autres objets royaux, ces sabres possèdent des noms et des fonctions déterminées. Les douze sabres de la Nation ashanti sont : — Ahuiba Ce cimeterre a comme emblème une maternité (femme portant un enfant). Ce sabre est celui qu'utilisent certains chefs de province pour prêter serment d'all égeance au roi de Kumasi. — Busumuru (ph. 26) Busumuru est le principal et le plus important des douze sabres du royaume ashanti. Il est utilisé par le roi pour prêter serment de fidélité au tabouret d'État, il figure en bonne place sur la liste des objets sacrés (tabouret, dja, sabre) indi spensables pour le rituel de purification périodique du kra (âme) du roi. L'individu porteur de ce sabre est celui qui, en cas de nécessité, va chercher le bantmanhène, le chef de guerre de la maison royale de Kumasi. Le sabre, ohoto, est le signe distinctif du messager du roi.


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— Mpomponsuo (Rivière des rivières — ph. 28a) Mpomponsuo a comme emblème un serpent boa tenant une biche dans sa gueule. Le porteur de ce sabre est le chef de tous les afransuafwo (porteurs de sabre). Il va chercher le roi de Mampon. C'est avec Mpomponsuo que les principaux chefs de province ashanti prêtent serment d'allégeance au roi de Kumasi {cf. ph. 27). Dans son serment, le chef de province promet de servir le roi et la Nation à tout moment et en tout lieu. — Ekraku ou Afrantchem (ph. 28b) Ce sabre a comme symbole un etchem (bouclier). Son porteur va chercher le chef de la maison royale ou manonihène. Dans une cérémonie officielle, le porteur de ce sabre précède le roi et lui fraie un chemin dans la foule des administrés admirateurs. — Krakoffi (Apim asie ntchida — ph. 30) Krakofi a comme emblème un régime de bananes plantain. Il précède le roi dans ses déplacements. — Krakwasi (Ankyem prebwo — ph. 29b) Cet objet de culte a comme signe distinctif un oiseau sur deux nids. Il précède éga lement le roi dans ses déplacements. Ce cimeterre signifie que le roi est le chef suprême de tous les Ashanti et des peuples soumis. — Krakwamin (Dinkyem memu — ph. 32a) L'emblème de cette arme est un régime de palmier à huile. Jadis, chaque pro vince ashanti vivait indépendante et libre. Il a fallu Osei Tutu pour réunir toutes ces provinces en une confédération forte et puissante. C'est avec ce sabre que les chefs de province prêtèrent le serment de la réconciliation qui permit la naissance de la Nation ashanti. Le kabomuhène (chef de réconciliation) en est le porteur. — Bosompra Ce cimeterre a pour signe distinctif un kuduo (vase avec couvercle) . Bosompra fait l'objet d'un culte spécial qui a pour but de purifier l'âme du roi. Il est l'habi tacledu génie de la rivière Pra où le plus grand roi de l'histoire des Akan, Osei Tutu, trouva la mort vers 1740. De ce temps à l'indépendance du Ghana en 1956, aucun de ses successeurs n'avait traversé cette rivière. Le porteur de ce sabre a pour mission d'aller chercher la reine. — Dinkyem (ph. 33a) Cette arme de parade a pour signe caractéristique un crocodile. Elle précède


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le roi dans ses déplacements. Le porteur de ce sabre va chercher le roi de la ville de Nsuta. — Nimisaa kakyre (Wotchuin — ph. 31) Ce nom signifie « si je savais reste toujours derrière ». Cette arme de parade a pour signe distinctif une antilope couchée. Elle précède le roi dans ses déplace mentset symbolise l'unité des Ashanti. — Bonsomprakuma (ph. 29a) Cette arme a pour signe distinctif une poule avec ses poussins. Elle symbolise le roi et les citoyens. Le porteur de ce sabre va chercher le roi d'Ofnnso. — Djapatia (ph. 33b) II ne comporte pas de signe distinctif. Il est cependant le plus vieux sabre du royaume. C'est le sabre que les chefs de village utilisent pour prêter serment au roi des Ashanti. B — Figurines symboles des institutions étatiques 1. Afranta, sabres jumeaux Afranta {cf. ph. 34 et 35) est l'un des attributs du royaume abron deBondoukou. Afranta symbolise l'égalité des citoyens devant la justice royale et divine. Un proverbe abouré dit : Afranta yebe venivahe, ye.be belin « le sabre de justice coupe à droite, coupe à gauche ». Les juges — membres du conseil des anciens — se tiennent à droite du roi, et les plaignants à gauche. Il peut arriver qu'un conflit oppose des individus siégeant à droite du roi à d'autres citoyens. Après le juge ment, la sentence sanctionne celui qui siège à droite s'il a tort ; dans le cas contraire elle frappera le citoyen de gauche. La justice ici n'est pas seulement affaire des vivants, elle intéresse également les morts et les divinités protectrices des clans en présence. Si la justice est mal rendue par les vivants, les morts et les divinités peuvent se saisir de l'affaire et convoquer juges et plaignants dans l'au-delà pour un second jugement. Il arrive que même les témoins soient invités dans l'au-delà pour témoigner. Cette dernière idée effraie, c'est elle qui oblige les juges à prononcer la sentence presque toujours dans le bon sens. Il est normal, dans de telles conditions, que chacun des membres présents à une délibération songe à ne faire aucun faux témoignage, car il désire préserver sa vie. Au jugement, chacun des membres prend à témoin Dieu, les divinités protectrices des clans et les ancêtres morts. On jure également sur certains objets rituels appartenant au roi et considérés comme biens de la collec tivité villageoise.


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Ph. i — Akomi et Tanin Date (Abron). Cette figurine évoque l'histoire de la rencontre du roi Akomi des Nafana de Gontugu (Bondoukou) et de Tanin Date, roi des AbronGyaman, venu demander le droit d'asile politique. hauteur : 6 cm matière : laiton largeur : 53 cm état ancien

Ph. 2, 3 et 4 — Dja ou sanaa (collection, ensemble des « poids » ou figurines


Ph. 5 à 1 6 — Exemples de symboles figurant sur les poids akan.

Ph. 5

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Ph. 9

Ph. io

PH. II

PH. 12

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Ph. 17 à 20 — Sran tre (têtes humaines). Figurines représentant diff érentes têtes de personnages à la barbe tressée et aux coiffures aban données de longue date. Ce sont des modèles réduits en laiton de masques plus importants en or massif, portraits d'ancêtres et de personnages de légende.

Ph. 21 — Poids anaéin (14 g). La marque figurant sur ce poids est identique à celle que nous avons, à plusieurs reprises, observée sur des figurines de valeur anaéin.


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Ph. 22 — Figurine du dja représentant le profil d'un tabouret rituel. hauteur : 2,5 cm matière : laiton longueur 7,3 cm état : vieux et patiné

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Ph. 23 — Figurine du dja représentant un tabouret noir (Akonua tuntum-). hauteur 3 cm matière : laiton longueur : 6 cm état vieux et patiné

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Ph. 24 — Le faux Sikadjua Koffi, en cuivre doré. Ce meuble se trouve au Centre culturel de Kumasi (Ghana)

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Ph. 25 — Figurine représentant un tabouret blanc (A konua fufuo) hauteur : 4 cm matière : laiton longueur : 6,5 cm état : vieux et patiné


Ph. 26 — Poids à peser l'or représentant une vieille lame de Busumuru avec son emblème, un crâne de cynocéphale.

Ph. 27 — Nana Kwantwi Barima II, roi des Adansi, prêtant serment d'allégeance au roi Opoku Ware II de Kumasi avec Mponiponsuo.


Ph. 28 à 33 — Vrais cimeterres ou sabres d'État du royaume de Kumasi. Les signes distinctifs figurant sur les fourreaux sont en or massif ; les manches ont une âme de bois sculpté recouvert de feuilles d'or. 28a — Mpomponsuo (Rivière des rivières). Emblème : le serpent ayant une antilope dans la gueule. 28b — Ekraku. Bouclier comportant au centre une figuration humaine.

29a — Bonsomprakuma. I,a poule et ses poussins.

29b — Krakwasi. Oiseau sur deux nids.

30 — Krakoffi. Régime de bananes.

31 — Nimisaa kakyre. I/antilope cornue.

32a — Krakwamin. Régime de graines de palme avec un cœur. 32b — Buffle.

33a — Dinkyem. Crocodile. 33b —-Djapatia.


Ph. 34 et 35 — Figurines représentant des sabres à deux lames ajourées (Afranta).

Ph. 34 longueur : 10,5 cm matière : laiton état : vieux et patiné

IJH. 35 longueur : 4,9 cm matière : laiton état : vieux et patiné


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Ph.longueur humaines. matière état d'appel 36: vieux — : laiton 5,7et(Asisiben) Figurine cm patiné représentant orné de mâchoires un cor s

Ph. 37 — Figurine représentant un Esunu dua (queue d'éléphant). longueur : 8,5 cm état : vieux et patiné

Ph. 38 — Figurine représentant un Etchem titia ashanti, bouclier traditionnel avec insignes du possesseur ou propriétaire. : :

longueur 7 cm largeur 4 cm

matière : laiton état : ancien


longueur : 4,5 cm état : ancien et patiné

Ph. 39 — Figurine représentant une cloche, Ayobwe (Ébrié).

Ph. 40 — Figurine représentant un tambour royal d'appel de la série des Krinsrin (tambours courts).

:

: :

hauteur 1,7 cm matière laiton état ancien et patiné

Ph. 41 — Figurine à estimer la poudre d'or, montrant l'image d'une paire de tam bours parleurs mâle et fe melle.


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Ph. 42 — Figurine représentant une paire de sandales royales (mpabwa) longueur 3 cm état : vieux et patiné

Ph. 43 à 46 — Vraies sandales ceremonielles comportant des ornements en or. Elles appartiennent à Nanan Opoku Ware II, l'actuel souverain des Ashanti.

Ph. 46


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2. Asisiben, cors d'appel Tous les rois possèdent des cors d'appel (cf. ph. 36) qui les accompagnent dans leurs différents déplacements aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Il y a un cor pour chaque occasion. La devise chantée par l'instrument est toujours en rapport avec un événement important intéressant la vie du royaume. Chaque cor d'appel possède un nom et ne chante qu'une seule devise, privilège du roi. Les deux principaux cors d'appel de Nana Boa Amponsem de Dinkyra se nomment Owuo « mort » et Bimpa « parole ». Le premier chante : Owuo, Owuo, Owuo ! Adawu Dinkyra Pentemprem minan sunon Yerekikan M wunti. « Mort, mort, mort ! Adawu Dinkyra La vase arrête l'éléphant La forêt avale l'éléphant Nous annonçons une mort, écoutez ! » Quand ce cor d'appel chante, c'est qu'on conduit un malfaiteur ou un prisonnier de guerre au lieu des exécutions capitales. Le second cor dit : Kun ys, kun ys ! Kun frititi, kun ye ! « La guerre est une bonne chose La guerre est une bonne chose ! La guerre vient du commencement C'est une création de Dieu La guerre est une bonne chose ! » Entendre le son de ce cor signifie qu'il y a danger imminent, que le roi est prêt à partir en guerre à la tête des forces armées pour défendre la patrie. 3. Esunu dua Chez les Abron de Bondoukou, la queue d'éléphant reste le symbole le plus représentatif de l'envoyé ou messager du roi (cf. ph. 37). Le citoyen qui voit un individu pénétrer dans sa cour muni de cet objet, doit tout abandonner et se présenter sur l'heure au domicile du roi où sa présence est requise. Jadis, s'il n'obtempérait pas, il était sévèrement puni. 15


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II est aussi de tradition dans cette région que le chasseur qui abat un éléphant se présente à la cour du roi muni de la queue de l'animal pour annoncer son exploit au monarque. En voyant la queue fraîchement sectionnée, le roi fait annoncer la nouvelle au village et invite, par la même occasion, la population à se rendre au lieu où l'animal a été abattu pour procéder à son dépeçage. Le chasseur d'éléphants jouit des honneurs et privilèges d'un héros national. Un texte du langage tambouriné indique sans ambiguïté la place qu'occupe un chas seur d'éléphants chez les Akan : fhinin, Yebo odini ; Yebo ni sein ? Yebo ni kokroo, Se bomofu Kuman sunon. « Majesté, Nous voulons vous imposer un surnom ; Comment le désirez-vous ? Nous allons le choisir Grand, immense Et semblable à celui d'un chasseur d'éléphants. » Esunu dua est utilisé également comme chasse-mouches par les membres de la famille royale et par des citoyens fortunés et influents et des chefs de clan. 4. Etchem titia (Ashanti) De nos jours, les boucliers n'appartiennent qu'aux rois. Quand ces derniers se déplacent pour se rendre à une importante cérémonie, les princes précédant le cortège exécutent des danses guerrières en faisant tournoyer leur etchem (bouclier) . Les boucliers étaient faits de cuir d'éléphant mais l'armature était en bois ou en nervure de palmier raphia. Un proverbe dit : etchem titia kani bremwon « un bouclier abîmé garde son armature en bois »*. Certains étaient recouverts de rotin tressé. Les plus beaux spécimens portaient les insignes de leur proprié taire : flèches, lances, queue d'éléphant (cf. ph. 38). Les etchem ont perdu de leur importance à l'avènement des armes à feu. Aujourd'hui, ils demeurent des armes de parade qu'on ne montre que lors des cérémonies annuelles et dans d'autres occasions solennelles ; les boucliers ne se rencontrent qu'à la cour de Kumasi et de Mampon (Ghana). 1. Ce proverbe s'applique, par exemple, à un aristocrate qui, bien que ruiné, conserve toujours les bonnes manières de son ancienne classe sociale.


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Autrefois, en cas de conflit armé, pour éviter une guerre meurtrière, les parties en présence organisaient un duel entre les chefs de guerre des deux commun autés antagonistes. Les combattants se battaient munis d'un sabre et d'un bouclier. De là le dicton : okatakye ofa afran ni etchem kokun « c'est armé d'un sabre et d'un bouclier qu'un héros se rend au combat ». En remettant ses armes au vainqueur, le héros défait place son pays dans un état de dépendance et de vassalité perpétuel. A partir de cet instant, jamais plus les vaincus n'utilisent à' etchem (signe d'invincibilité et de protection militaire). 5. Ayobwe (Ébrié) Ayobwe, petite cloche de facture modeste {cf. ph. 39), remplit plusieurs fonc tions importantes chez les lagunaires en Côte d'Ivoire. Comme instrument de musique, ayobwe est utilisé dans les séances de danse de possession religieuse. Chez les Adioukrou, angbandji est une cérémonie d'ascension sociale. Tout villageois adulte de sexe masculin est tenu de faire son angbandji pour avoir droit à la parole dans une réunion publique et aux honneurs des tambours. Après la cérémonie, qui dure une semaine et qui consiste à donner à boire et à manger à tout le village et aux invités étrangers, le candidat est admis dans la société des riches, et devient de ce fait un notable. Pendant la cérémonie, le candidat ne doit pas prononcer une seule parole à haute voix. Il répond aux discours des aînés en faisant tinter son gong. C'est l'individu ayant fait son angbandji qui utilise cet instrument de musique, symbole de la richesse, de la fortune et d'un rang social élevé. Ayobwe, chez les Ebrié, est le signe distinctif du duasanwo (chef guerrier des classes d'âge). Dans un conflit armé, ce personnage se tient en permanence en tête de sa section. C'est lui qui va en éclaireur faire des reconnaissances derrière les lignes ennemies. Duasanwo, à cause des risques qu'il prend, n'est pas nommé. Tout membre de classe d'âge qui se sent courageux peut jouer ce rôle. Dans l'exercice de ses fonctions, chaque duasanwo possède un ayobwe comme signe distinctif. Dans les manifestations de caractère martial, les duasaman (pluriel de duasanwo) signalent leur présence en faisant tinter de temps à autre leur instrument. Faire tinter cette cloche est un défi qu'on lance au duasanwo. Autrefois, le défi se terminait toujours par un combat en duel. Faire tinter ayobwe dans un village autre que le sien, provoque toujours un conflit armé. Chaque duasanwo, au niveau de son village, jouit d'un immense prestige. Ayobwe, c'est en somme l'équivalent de la croix de guerre avec palme des Occidentaux. Au village, l'ind ividu ignorant qui s'amuse à faire tinter un ayobwe peut être mortellement blessé par les duasaman de la localité. En pays ébrié c'est avec ayobwe que l'on chasse la panthère. Le son de cet instrument attire la panthère qui cherche toujours son lieu de provenance. Pour


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la chasser, duasanwo grimpe dans un arbre. Solidement installé, il fait tinter plusieurs fois son gong. Pendant ce temps, d'autres chasseurs armés de fusil se tiennent à l'affût et, dès que l'animal paraît, ouvrent ensemble le feu sur lui. 6. Kantamanto, tambour royal d'appel Chaque tambour royal d'appel [cf. ph. 40) possède un nom et ne chante qu'une devise. Kantamanto, c'est la devise du petit tambour du chef Adiko des Manséin. Les Gyaman de Côte d'Ivoire possèdent également un kantamanto. Ce tambour date du chef de guerre (krontihène) du roi des Doma. L'histoire raconte que le siège-trône des Manséin fut institué au XVIIe siècle. Les membres de ce clan viennent de Dinkyra qu'ils quittèrent pendant la guerre contre les Ashanti. Après la défaite, leur chef Adiko vint de lui-même se placer sous la protection du roi Doma, grand rival des Ashanti. Pour montrer aux protecteurs qu'ils étaient courageux à la guerre, Adiko et ses hommes se portaient toujours en tête des armées ou se tenaient en permanence dans le groupe de tête : de là l'origine de leur nouveau nom : manséin « laissez-nous passer en tête » ou « laissez-nous prendre la tête des opérations ». Pour son courage et son ardeur au combat, le roi des Doma fit d' Adiko son krontihène (chef de guerre). C'est lui qui assumait l'intérim en cas d'absence du souverain. Adiko obtint ainsi pour lui et pour les siens un autre privilège, plus grand : celui de n'encourir aucune sanction en cas de parjure. Ce privilège explique la devise de son tambour : kantamanto, contraction de min kan ndaa manto « je ne cours aucun risque pour un parjure ou pour un interdit verbal ». Cette devise est en fait un interdit verbal se rapportant à une histoire malheureuse du royaume ou intéressant la famille royale. En principe, celui qui fait allusion à une pareille histoire en public, s'il n'est pas membre du noyau royal, peut être puni d'une forte amende ; autrefois il pouvait encourir la peine de mort. Kantamanto, c'est l'individu qui, bien que n'étant pas membre de la famille du roi, ne peut être sanctionné pour avoir enfreint un quelconque interdit de langage se rapportant à ce dernier. Guyabra est une des nombreuses devises tambourinées du roi de Dinkyra : guyabra, guyabra, Kotoko sum Amponsem « où que vous soyez, rentrez, rentrez, Kotoko a servi Amponsem ». Kotoko est en twi le nom du porc-épic. Cet animal symbolise le royaume de Kumasi fondé par Osei Tutu. Ce symbole indique que Kumasi est invincible et aussi bien armé que le corps du porc-épic. Après avoir choisi ce surnom à son pays, Tutu lui-même devint Kotoko. Amponsem est le nom que portent les rois de Dinkyra. Le premier en date à le porter fut Boa Ier. Au temps où ce roi régnait, les Dinkyra dominaient tous les Akan et Osei Tutu était alors à la cour d'Abankesissu. C'est là qu'il reçut son éducation et s'initia au maniement des armes ; il était porteur de sabre, c'est-à-dire messager de roi. A ce titre, il était simple serviteur. En ce temps-là, le pays ashanti payait tribut


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au roi de Dinkyra. C'est plus tard, devenu grand, qu'Osei Tutu fit la guerre pour recouvrer l'indépendance de son pays. Après la défaite, les Dinkyra, pour échapper à la domination ashanti, abandonnèrent le pays. La capitale du royaume fut transférée à Jukwa, au sud, près du littoral marin. Par ce tambour, le royaume reconstitué, le roi somme ses sujets où qu'ils se trouvent de rentrer au pays. Cette devise rappelle aussi aux Ashanti qu'à un moment de leur histoire ils étaient soumis aux Amponsem. Les Dinkyra insinuent par cette devise que, même vaincus, ils n'avaient jamais servi et ne serviront jamais Kotoko (Kumasi). 7. Attungblan ou Ntumpan, tambours parleurs « Là où le langage tambouriné passe, aucun chemin ne passe. » Ce dicton abc fait allusion ici aux tambours jumelés mâle et femelle nommés ntumpan ou etikpanon (cf. ph. 41). Le mâle émet un son grave et la femelle un son aigu. On ne sait à quelle époque ils furent institués. Un texte du même tambour nous en donne cependant une idée : Odumankaman, Boadie, Obori kreman. « Dieu, le créateur En organisant le monde A créé en tout premier lieu Le tambour et le tambourinaire. » Attungblan (tambour parleur) vient donc du commencement des temps, il est aussi vieux que le monde. Le tambour et le tambourinaire symbolisent la Parole, le Verbe sacré. Ce passage du langage tambouriné rappelle étrangement celui de la Bible : « au commencement était le Verbe ». Les Akan instituèrent ce tambour pour lancer un message sur une grande distance ; d'où le terme de tambour « téléphone » utilisé par certains chercheurs. En effet, par temps calme et d'une hauteur, le son d'etikpanon peut porter à plus de quarante kilomètres. Les ancêtres utilisèrent le tambour parleur pour communiquer avec les dieux, avec l'esprit des ancêtres et enfin pour dialoguer avec les divinités lors d'une cérémonie rituelle. Les messages émis par les tambours portent sur les points suivants : — Appel. Le tambour mâle appelle le tambour femelle. — Invocations • Invocation de la forêt • Invocation de l'esprit de l'arbre qui donne son tronc pour fabriquer les tambours


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GEORGES NIANGORAN-BOUAH • Invocation de l'esprit des animaux qui donnent leur peau pour couvrir les tambours • Invocation de l'esprit de la liane qui sert de tendeur • Invocation de l'esprit des crochets à tambouriner • Invocation de l'esprit de la main du tambourinaire (pouce) • Invocation de l'esprit de la pierre qui sert de marteau tendeur • Invocation des divinités protectrices du village et de l'ethnie • Invocation des forces cosmiques : terre, ciel, soleil, lune • Invocation de l'esprit des eaux • Invocation de l'esprit des ancêtres morts (princes et rois) qui par leur intelligence et par la force de leurs armes contribuèrent de façon notable à agrandir les limites du royaume.

— Présentation. Autobiographie du tambourinaire. — Messages — Appels — Dialogue (entre le tambourinaire et l'assistance). 8. Mpabwa, sandales royales Les rois, considérés comme personnages d'essence divine, ne doivent jamais, à partir du moment où ils sont intronisés, fouler le sol avec leurs pieds nus. Dans les grandes cérémonies, ils sont toujours portés en hamac. Les paires de sandales qu'ils portent pour se déplacer, bien que de même nature, ont chacune des signes distinctifs (cf. ph. 42 à 46) et un nom auquel est attaché un proverbe. Le roi ne les porte que pour transmettre un message à son peuple ou aux membres de son conseil. Le roi Boa Amponsem de Dinkyra en possède neuf : — Asomlodjui Asomlodjui est un coléoptère qui vit dans le bois du palmier mort. Il est comestible mais on en garde dans la bouche une saveur amère. Sa chenille akonklon, également comestible, est de loin plus appréciée et possède un meilleur goût. A cette sandale est attaché ce proverbe : se wu hui asomlodjui nan annewu dea fa woni tu akonklon anim « si asomlodjui ne vous convient pas au goût, songez à akonklon ». Le roi signifie à son conseil des anciens ou à son peuple que si certaines de ses décisions déplaisent et sont jugées sévères, c'est dans l'intérêt de la Nation qu'il agit ainsi. La Nation est une chose permanente, elle demeure le bien le plus important. Le roi est mortel, le tabouret symbole de la Nation est immortel. — Abubumaba (cocon) Ces sandales ont pour signe distinctif un cocon fait de petites brindilles de


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bois mort. Le proverbe dit : se onurinhin nan wokomu anan ikomu ansanan onurin hin « on ne sait jamais si abubumaba ferme son cocon et reste à l'extérieur ou s'il y entre avant de le boucher ». Le roi signifie en les portant que l'État a des secrets que même lui ignore. Tout ne peut pas s'expliquer, le monde garde des mystères que les plus érudits ne parviennent pas à éclaircir. — Apakahin mfiabwa (sandales de palanquin) Ces sandales restent toujours accolées, elles ne se portent pas. Elles sont mont rées au public avant d'installer le roi dans son palanquin les jours de grandes cérémonies. — Nsrima (cauris — ph. 44, à droite) Ces sandales ont pour signe distinctif des cauris. Le roi les porte pour signifier à son peuple qu'il est particulièrement heureux. Il peut aussi signifier qu'un heureux événement s'est produit dans la maison ou la vie privée du souverain. De ce fait, il invite le peuple à partager son bonheur. Ces sandales sont donc symbole de joie et de bonheur. — Nwan ni atchitchidie (escargot et tortue) Ici le signe distinctif est un escargot et une tortue. Proverbe : se ekaa nwan ni atchitchidie nkwan ankan etuo rintu kwaye mu da « s'il ne tient qu'à l'escargot et à la tortue, aucun coup de fusil ne se fera entendre en forêt ». En effet, un chasseur n'a pas besoin de tirer un coup de fusil sur une tortue ou sur un escargot, qui figurent parmi les animaux les plus lents de la forêt. Le roi signifie à son peuple que ceux des citoyens qui ont des problèmes particuliers peuvent venir dire ctement se confier à lui sans passer par des intermédiaires. Il reste à tout moment à la disposition de ceux qui désirent le contacter. — Sunon (éléphant) Proverbe : Esunonys brimponkon (éléphant-roi). Cet animal est le symbole du roi de Dinkyra. — Shinin mpabwa (sandales tricolores : vert, rouge et blanc) Vert, couleur de la forêt : le souverain de Dinkyra est riche. W. Bosman écri vait en 1700 : « Le premier pays à produire l'or est le Dinkira [...] Ce pays, qui était, à l'origine, réduit à une faible étendue, et qui ne contenait qu'un nombre insignifiant d'habitants, a, par la bravoure de ceux-ci, tellement accru sa puissance que ses gens sont respectés et honorés par toutes les nations voisines. » Le rouge, couleur de sang, indique que le roi de Dinkyra ne craint pas la guerre, il reste à tout moment et en tout lieu prêt à donner son sang pour sauver sa patrie. Le blanc signifie que le roi de Dinkyra est bon, libéral et juste.


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— Kotoku san moble Le proverbe attaché à ces sandales dit : on nkasu, on hummin « il ne parle pas, il n'oublie pas ». Ceci fait allusion au silence du roi en public. En principe, quand un de ses sujets lui fait un affront en public, le roi ne lui fait aucune remarque sur-le-champ, mais sait ce qu'il réserve à l'insolent pour plus tard. — Odesfwo Le dicton dit : Odeefwo aman yo ohene an wops minkrofwo bribidie. Il se rapporte au nom de règne du roi : Odeefwo Boa Amponsem « Souverain magnanime qui ne pense qu'au bonheur de son peuple ».


Article hom 0439 4216 1973 num 13 1 367334