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Iran

Guerre de succession ouverte

Ecologie Quand le football se met au vert www.courrierinternational.com upbybg N° 1096  du 3 au 9 novembre 2011

Voyage Au Sri Lanka après la bataille

Les 1 % contre les 99 %

La nouvelle lutte des classes

Le G20, les banques, les Grecs…


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Sommaire

PIERRE-EMMANUEL RASTOIN

D’abord quelques rappels : Les PDG des cent plus grandes boîtes britanniques ont vu leur rémunération augmenter de 43 % l’an dernier. Si l’on prend en compte les membres de leurs conseils d’administration, la hausse atteint 49 % ! Les règles établies lors du G20 de Londres, fin 2008, en pleine crise, n’ont pas empêché les banquiers de s’adjuger des bonus dès la mi-2009. Malgré la directive européenne préconisant un équilibre entre salaire fixe et part variable, les dirigeants des plus grandes banques françaises continuent de s’octroyer des parts variables cinq fois supérieures à leur salaire fixe… A Wall Street, Citigroup vient d’être condamné à verser 285 millions de dollars à ses clients. En 2007, la banque leur avait fourgué des obligations pourries, adossées à des actifs immobiliers peu solides, et avait spéculé ensuite contre ces mêmes titres, en achetant des options de vente ! Ainsi va le monde enchanté de la finance et du Big Business. Le Financial Times explique que l’origine de ces dérives est le Big Bang qui, en 1986, a tout changé à la City de Londres (voir notre dossier p. 21). Il est clair qu’au cours des années 1980 et 1990, on a assisté à une “libéralisation” ou plutôt à une dérégulation, qui a culminé en 1999, aux Etats-Unis, avec la loi de modernisation des services financiers, qui tournait le dos à la séparation entre banques de dépôt et banques d’affaires. Depuis, le monde de la finance règne sans partage. Les PDG des grandes boîtes comme les hommes politiques sont ses obligés. Entre 1990 et 2010, les firmes de Wall Street ont été les grands bailleurs de fonds, versant pas moins de 2,3 milliards de dollars (vous avez bien lu) pour financer les campagnes politiques… Mais cette financiarisation de l’économie ne procède pas uniquement de la cupidité des intéressés… Elle est en fait le produit d’un rapport de force entre générations. Dans les années 1980 et 1990, les babyboomers sont arrivés, sinon à l’âge de la retraite, du moins à l’âge de l’épargne. Il s’en est suivi une demande forte, via les fonds de toutes sortes, pour une plus forte rentabilité des capitaux. Aujourd’hui nous assistons donc à une lutte entre les 1 % les plus riches contre les 99 % restants. Mais il faut savoir que, au sein de ces derniers, nombreux sont les acteurs involontaires de cette histoire qui nous a menés à la crise actuelle. Philippe Thureau-Dangin

 En couverture : Photographie de Phillip Toledano, Trunk Archive - Photosenso.

15 Royaume-Uni Que l’euro survive ! Chine Un sauvetage sous conditions Russie “N’ayons pas peur d’un Le Pen russe !”

En couverture 18 La nouvelle lutte des classes La France accueille à Cannes les 3 et 4 novembre le sommet des dirigeants du G20 sur fond de crise. La Chine est appelée à la rescousse pour sauver le Vieux Continent. La montée du chômage et le creusement des inégalités alimentent les mouvements de protestation. Montrés du doigt, les 1 % les plus riches ont aussi leurs problèmes…

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Les babyboomers et les financiers

Les opinions

42 Asie Pakistan Des militaires chez les infidèles Inde L’école des bourreaux des cœurs Chine Mère de tous les navets 46 Moyen-Orient Arabie Saoudite La haine de l’autre dans les manuels scolaires Iran Ahmadinejad, le dernier des présidents Egypte Une fatwa contre les vespasiennes ? 49 Afrique République démocratique du Congo Viva Kinshasa ! Tunisie Comment les islamistes vont-ils gouverner ? 51 Ecologie CO2 Quand le foot se met au vert 52 Sciences Santé publique Luttons contre la dengue, vaccinons les moustiques !

Long courrier

Dossier Grèce La faillite d’un Etat à l’ordre du jour

54 Voyage Le Sri Lanka après la bataille 58 Idées Bartleby et les indignés américains 60 Le livre La vie au temps des communistes 63 Insolites Les patriotes ne manquent pas d’air

D’un continent à l’autre 24 France Politique Nicolas Sarkozy, roi de l’embrouille Cannes Ces autres 1 % que les invités du G20 ne verront pas Teigneux Le président, un père au bord de la crise de nerfs 28 Europe Dossier Grèce La faillite d’un Etat à l’ordre du jour Dette Au sud du continent, rien ne va plus Roumanie Dans la “fosse aux Gitans” Pologne Très chers arrêts maladie Russie Poutine revient... Fichons le camp ! 38 Amériques Etats-Unis Je suis les 99 % ! Nicaragua L’ancien guérillero qui roule pour les capitalistes

Inde L’école des bourreaux des cœurs

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Editorial

6 Planète presse 8 A suivre 11 Les gens

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n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

Etats-Unis Je suis les 99 % !


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

courrierinternational.com Parmi nos sources cette semaine The Atlantic 430 000 ex., Etats-Unis, mensuel. Depuis 1857, la prestigieuse revue traite de politique et de culture et continue de publier de courtes œuvres de fiction. Les sujets du moment y sont traités par des acteurs importants du monde politique ou littéraire américain. En 2008, The Atlantic Monthly devient The Atlantic tout court. Corriere della Sera 715 000 ex., Italie, quotidien. Fondé en 1876, sérieux et sobre, le journal a su traverser les vicissitudes politiques en gardant son indépendance, mais sans se démarquer d’une ligne quelque peu progouvernementale. Le premier quotidien italien mentionne toujours “della sera” (du soir) dans son titre, alors qu’il sort le matin depuis plus d’un siècle. The Diplomat (thediplomat.com), Japon. Créé en 2002 sous la forme d’un bimensuel, ce magazine, exclusivement en ligne depuis 2009, propose analyses et commentaires tant d’universitaires que de journalistes sur l’actualité de l’Asie du Sud-Est. Diyi Caijing Ribao (yicai.com) 600 000 ex., Chine, quotidien. Le “Premier Quotidien de la finance et de l’économie” a été créé en 2004 avec l’ambition de devenir le journal économique du siècle de la mondialisation. Il est rapidement devenu l’un des journaux de référence. The Ecologist (theecologist.org) Royaume-Uni. Réputé pour ses enquêtes, le titre a, depuis 1970, abordé des sujets aussi variés que le financement de l’armée zapatiste ou les enjeux économiques

S

Planète presse

w u in ww r l te .c e rn ou w at rr io ie eb na r l.c om

Courrier international n° 1096 Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal novembre 2011 Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13

de la fécondation in vitro. En juillet 2009, la version papier a cessé de paraître.

Eleftherotypia 80 000 ex., Grèce, quotidien. Créé juste après la chute de la dictature militaire, en 1974, avec pour devise “Le journal des journalistes”, “Liberté de la presse” a toujours été marqué au centre gauche. Il appartient au groupe Tegopoulos. Frankfurter Allgemeine Zeitung 377 000 ex., Allemagne, quotidien. Fondée en 1949 et menée par une équipe de cinq directeurs, la FAZ, grand quotidien conservateur et libéral, est un outil de référence dans les milieux d’affaires et intellectuels allemands. Gazeta Wyborcza 396 000 ex., Pologne, quotidien. “La Gazette électorale”, fondée par Adam Michnik en mai 1989, est devenue un grand titre malgré ses faibles moyens. Son ambition est d’offrir un journal informatif et laïc. Son supplément du jeudi, Duzy Format, cultive la tradition du reportage littéraire à la polonaise. The Herald 96 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Fondé en 1783 à Glasgow, The Herald est proche des travaillistes, contrairement à son grand rival d’Edimbourg, The Scotsman. De haute tenue, The Herald a soutenu, en 1999, la revendication pour un Parlement autonome écossais. The Irrawaddy, Myanmar, trimestriel. En décembre 2010, peu de temps après la libération de

l’opposante historique Aung San Suu Kyi, le mensuel de la dissidence birmane fondé en 1993 a dû renoncer à paraître dans sa version imprimée. L’équipe rédactionnelle, basée à Chiang Mai en Thaïlande, a alors annoncé qu’elle se concentrerait sur son site Internet. Néanmoins, fin mars, est réapparue une version papier qui aura une périodicité trimestrielle. La Jornada 110 000 ex., Mexique, quotidien. Critique, indépendant, marqué à gauche et représentatif du courant PRD (Parti de la révolution démocratique), il est lu par la classe moyenne et les universitaires. Jurnalul National 73 000 ex., Roumanie, quotidien. Fondé en 1993, ce titre moderne, de centre droit, accueille dans ses pages quelques-unes des meilleures plumes du pays (Ion Cristoiu, Marius Tuca ou Ilie Serbanescu). Il lance régulièrement des campagnes de presse sur des sujets de société. Kapitalis (kapitalis.com), Tunisie. Lancé en mars 2010, ce portail d’information en langue française est dédié à la Tunisie et aux autres pays du Maghreb. Bien que centré sur l’économie, il s’intéresse aussi à la culture, aux faits de société et à la politique. I Kathimerini 30 000 ex., Grèce, quotidien. Fondé en 1919, ce titre conservateur est considéré comme l’un des journaux les plus sérieux du pays. Le propriétaire actuel du “Quotidien”, l’armateur Aristides Alafouzos, lui a donné un prestige international en lançant une édition en anglais distribuée en Grèce comme supplément de l’International Herald Tribune. Kommersant-Vlast 53 900 ex., Russie, hebdomadaire. Vlast, “Le Pouvoir”, lancé en 1997, est l’hebdomadaire phare du groupe Kommersant.

Ce magazine vise un public de “décideurs” avec des informations et des analyses spécifiques, mais publie aussi de bons reportages et montre des photos de grande qualité. n + 1, Etats-Unis, semestriel. Fondée en 2004 à New York par quatre écrivains trentenaires (Keith Gessen, Mark Greif, Benjamin Kunkel, Marco Roth), cette revue défend une conception extensive de la critique et vilipende ceux qui souhaitent la restreindre aux questions esthétiques.

Nanfang Dushibao 1 150 000 ex., Chine, quotidien. Créé en 1997, le Nanfang Dushibao est le grand succès d’une génération de “journaux de métropole” apparus à la fin du XXe siècle. Réactif, informé, financé en grande partie par la publicité, il donne à ses lecteurs citadins une gamme d’informations écrites sur un ton critique. Ta Nea 77 000 ex., Grèce, quotidien. “Les Nouvelles” est un titre prestigieux appartenant au puissant groupe de presse Lambrakis. C’est un quotidien de l’après-midi, proche du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK). Populaire et sérieux, il consacre ses pages à la politique intérieure et internationale, aux loisirs, au sport et aux petites annonces. Outlook Traveller Inde, mensuel. Fondé en 2001, ce magazine du voyage

appartient au groupe de presse Outlook, dont l’hebdomadaire d’information éponyme est le fleuron. Outlook Traveller fait la part belle aux photos et consacre ses pages à des destinations indiennes aussi bien qu’étrangères. Rasid (rasid.com) Arabie Saoudite. “L’Observateur” est consacré à la situation des chiites d’Arabie Saoudite. Malgré sa partialité et un évident biais militant communautaire, le site constitue souvent la seule source d’information, notamment s’il s’agit d’actes de répression contre cette minorité confessionnelle. Southeast Asia Globe 15 000 ex., Cambodge, mensuel. Indépendance de vue, qualité d’analyse et originalité des sujets, telles sont les ambitions de ce titre créé en 2007, qui couvre l’actualité politique, sociale, économique et culturelle de la partie continentale de l’Asie du Sud-Est. Der Spiegel 1 076 000 ex., Allemagne, hebdomadaire. Un grand, très grand magazine d’enquêtes, lancé en 1947, agressivement indépendant et qui a révélé plusieurs scandales politiques. Toronto Star 400 000 ex., Canada (Ontario), quotidien. Fondé en 1893 lors d’un conflit social, le journal continue de défendre les intérêts des travailleurs. Il se fait fort de défendre aussi une vision du Canada fort, uni et indépendant, la justice sociale, les libertés civiles et individuelles, l’engagement civique. To Vima (tovima.gr) Grèce. Confronté à une forte baisse de ses recettes publicitaires, le titre, propriété du groupe de presse Lambrakis (Ta Nea, Tachydromos, etc.), a choisi la solution radicale qui consiste à arrêter son édition papier  (tout en conservant sa version dominicale). “La Tribune” devient ainsi un quotidien en ligne.

Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédacteurs en chef Eric Chol (16 43), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Isabelle Lauze (16 54), Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Jean-Hébert Armengaud (édition, 16 57). Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Mark Porter Associates Europe Jean-Hébert Armengaud (coordination générale, 16 57), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Chloé Baker (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Marie Béloeil (France, 17 32), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Iulia BadeaGuéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (Rép. tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, Est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu et Franck Renaud (chefs de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-Est), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Médias Mouna El-Mokhtari (17 36) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt (17 48) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Marie Béloeil (rédactrice, 17 32), Mouna El-Mokhtari (rédactrice, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot (marketing), Paul Blondé (rédacteur, 16 65) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) Révision Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon)

Informatique Denis Scudeller (16 84) Fabrication Patrice Rochas (directeur), Nathalie Communeau (directrice adjointe) et Sarah Tréhin. Impression, brochage Maury, 45191 Malesherbes. Routage France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Justine Astre, Edwige Benoit, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Valérie Brunissen, Darya Clarinard, Marine Decremps, Geneviève Deschamps, Elsa Dillon, Bernadette Dremière, Marion Gronier, Catherine Guichard, Laurent Kahane, Mira Kamdar, Liesl Louw, Jean-Luc Majouret, Lola Maupas, Céline Merrien, Valentine Morizot, Isabelle Rosselin, Albane Salzberg, Leslie Talaga Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (16 99), Sophie Jan. Gestion Julie Delpech de Frayssinet (responsable, 16 13), Nicolas Guillement. Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Partenariats Sophie Jan (16 99) Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion : Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Sweeta Subbamah (16 89), Elodie Prost Publicité M Publicité-Publicat, 80 boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13. Directrice déléguée : Brune Le Gall. Directeur de la publicité : Alexandre Scher <ascher@publicat.fr> (13 97). Directrice de clientèle : Sandrine Larairie (13 47), Kenza Merzoug (13 46) Hedwige Thaler (1407). Régions : Eric Langevin (14 09). Littérature : Béatrice Truskolaski (13 80). Annonces classées : Cyril Gardère (13 03). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97) Publicité site Internet i-Régie, Alexandre de Montmarin tél. : 01 53 38 46 58. Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Service clients abonnements : Courrier international, Service abonnements, A2100 - 62066 Arras Cedex 9. Tél. : 03 21 13 04 31 Fax : 01 57 67 44 96 (du lundi au vendredi de 9 heures à 18 heures) Courriel : abo@courrierinternational.com Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78 Courrier international, USPS number 013-465, is published weekly 49 times per year (triple issue in Aug, double issue in Dec), by Courrier International SA c/o USACAN Media Dist. Srv. Corp. at 26 Power Dam Way Suite S1-S3, Plattsburgh, NY 12901. Periodicals Postage paid at Plattsburgh, NY and at additional mailing Offices. POSTMASTER : Send address changes to Courrier International c/o Express Mag, P.O. box 2769, Plattsburgh, NY 12901-0239.

Ce numéro comporte un encart Abonnement broché sur certains exemplaires kiosque France métropolitaine, un encart VPC Agenda broché sur certains exemplaires kiosque France métropolitaine et posé sur certains abonnés France métropolitaine, et un encart La Croix et un encart Yupeek posés sur certains abonnés France métropolitaine. Il comporte en outre un 8-pages Marseille pour le département 13.


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

A suivre Début 2011, Gustavo Petro, 51  ans, avait claqué la porte du Pôle démocratique alternatif (PDA, parti de gauche qu’il dirigeait), dénonçant des scandales de corruption, pour former le Mouvement progressiste. “C’est un événement historique que la mairie de Bogotá soit confiée à un ancien guérillero qui a renoncé aux armes”, affirme le quotidien colombien.

Cambodge

Penser la reconstruction Après les hautes marées du week-end du 30 octobre (photo ci-dessous), qui ont fait planer une lourde menace sur Bangkok (dont certains faubourgs ont été envahis par les eaux), les autorités veulent croire que le pire est désormais passé. Le bilan de ces inondations reste néanmoins colossal : près de 400 morts, des millions de Thaïlandais affectés, des milliers d’usines fermées, 1,6 million d’hectares de rizières sous les eaux… Avant même un retour à la normale, qui pourrait prendre plusieurs semaines, le gouvernement a décidé de prendre les devants, écrit The Nation. Il a annoncé un plan de 900 milliards de bahts (21 milliards d’euros), destiné à secourir les régions inondées et à prévenir de telles catastrophes.

Kirghizistan

Un président élu mais contesté Retour C’est décidé, Norodom Sihanouk ne quittera plus sa terre natale. Telle est la promesse que le “roi père” du Cambodge – qui a multiplié ces dernières années des séjours à Pékin pour y recevoir des traitements médicaux – a faite le 30 octobre, jour de son 89e anniversaire, devant quelque 40 000 Phnompenhois (photo). Palestine

Italie

Mobilisations contre le Cavaliere Dans une lettre publiée dans La Repubblica le lundi 31 octobre, l’influent président de Ferrari, Luca Cordero Di Montezemolo, réclame la démission du président du Conseil italien et la formation d’un gouvernement d’union nationale pour faire face à la crise. Le 4 novembre, des manifestations d’étudiants et de précaires auront lieu dans plusieurs villes de la péninsule pour protester contre les nouvelles mesures d’austérité annoncées le 26 octobre. Le Parti démocrate, principal parti d’opposition, appelle de son côté à une grande manifestation à Rome le 5 novembre.

Colombie

Victoire symbolique à l’Unesco

Un ex-guérillero à la mairie de Bogotá

“Les Palestiniens ont enregistré le 31 octobre une victoire diplomatique aussi symbolique que significative sur la voie de la reconnaissance de leur Etat en obtenant le statut de membre à part entière de l’Unesco, l’une des principales agences des Nations unies”, souligne le quotidien beyrouthin L’Orient-Le Jour. La demande d’adhésion à l’ONU doit, elle, être examinée le 11 novembre par le Conseil de sécurité, où elle se heurtera à un veto américain. Pour Washington, l’admission à l’Unesco est une “décision prématurée” qui pourrait provoquer l’arrêt immédiat de sa contribution financière à l’organisation, soit 70 millions de dollars (49,5 millions d’euros) et 22 % du budget de l’agence. Israël devrait suivre et retirer également sa dotation.

L’élection, le 30 octobre, à la mairie de Bogotá, de Gustavo Petro, ancien guérillero du Mouvement du 19 avril (M-19, démobilisé en 1990), “confirme l’avancée des leaders politiques de mouvements indépendants sur la scène politique colombienne, au moins dans les grandes villes”, souligne El Espectador.

du monde (110,03 carats), d’une pureté exceptionnelle, et son prix est estimé entre 11 et 15 millions de dollars. La pierre brute dans laquelle il a été taillé et poli a été découverte en 2010 en Afrique du Sud.

3 novembre L’Assemblée nationale algérienne vote sur le projet de loi en faveur de l’instauration d’un quota de 30 % de femmes sur les listes électorales.

L’élection présidentielle kirghize a été remportée dès le premier tour, le 30 octobre, par le Premier ministre, Almazbek Atambaev, 55 ans. Originaire du nord du pays, il a réuni 63 % des suffrages selon la commission électorale. “Le résultat de l’élection renforce l’antagonisme entre le Sud et le Nord, et annonce des confrontations futures”, estime le site Ferghana.ru. Les deux principaux rivaux d’Almazbek Atambaev – deux candidats nationalistes qui ont chacun obtenu un peu plus de 14 % et comptaient sur le soutien des électeurs du Sud – ont dénoncé des fraudes et refusé de reconnaître le résultat de l’élection. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe a, de son côté, noté des “irrégularités significatives”.

Irlande

Un poète à la tête de l’île d’Emeraude Le travailliste Michael D. Higgins a été élu 9e président de la République irlandaise lors de l’élection présidentielle du 27 octobre. Septuagénaire, ancien ministre de la Culture, poète, il est salué par The Irish Times comme “un homme politique expérimenté avec une dose d’indépendance”. Il a notamment battu le favori, Sean Gallagher, millionnaire et présentateur d’émissions de téléréalité, et Martin McGuinness, ex-membre de l’IRA, arrivé en troisième position.

Agenda Suisse

“Diamonds Are a Girl’s Best Friend” C’est l’un des diamants les plus impressionnants mis aux enchères ces dernières années. Le Sun-Drop sera présenté chez Sotheby’s à Genève le 9 novembre en prévision de sa mise aux enchères, le 15 du même mois. Il s’agit du plus gros diamant jaune

4 novembre En ce jour de fête nationale, la municipalité de Moscou a autorisé les nationalistes à manifester, dans le quartier de Lioublino. Le mouvement La Marche russe annonce pouvoir rassembler 25 000 sympathisants.

 Fin de la visite surprise de cinq jours au Myanmar de Vijay Nambiar, chef de cabinet du secrétaire général des Nations unies. Il devait s’entretenir avec plusieurs hauts responsables du gouvernement ainsi qu’avec l’opposante Aung San Suu Kyi. La visite intervient alors que le pouvoir birman donne des signes d’ouverture.  A Moscou, fin prévue de l’expérience Mars 500, qui a duré 520 jours, avec six astronautes russes,

européens et chinois enfermés dans une réplique de vaisseau spatial pour simuler un voyage sur la planète rouge. 7 novembre En Espagne, unique débat télévisé entre le candidat socialiste aux législatives du 20 novembre, Alfredo Pérez Rubalcaba, et son adversaire conservateur Mariano Rajoy, chef du Parti populaire, de droite, et grand favori pour devenir le prochain Premier ministre.

KHEM SOVANNARA/AFP, EITAN ABRAMOVICH/AFP, SAKCHAI LALIT/AP/SIPA, DR

Thaïlande


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Les gens Zarganar

L’empêcheur d’opprimer en rond

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The Irrawaddy (extraits) Thaïlande

eu après avoir été libéré, le 12 octobre, de la prison de Myitkyina, dans le nord de la Birmanie [nom officiel : Myanmar], l’humoriste et militant Zarganar a été placé sur un vol à destination de Rangoon [capitale jusqu’en 2007]. A peine était-il descendu de l’avion qu’il tournait déjà en dérision les récentes mesures “réformistes” du président Thein Sein, disant qu’elles revenaient à “maquiller une vieille femme paralysée pour l’envoyer dans la rue”. Cela fait plus de vingt ans que Zarganar, décrit comme le “Charlie Chaplin birman” par l’éminent journaliste Ludu Sein Win, se fait le porteparole – avec courage et en faisant preuve d’un humour décapant – du peuple birman, qui n’ose extérioriser ses sentiments

Cinq ans de détention pour avoir imité le général Saw Maung et ses opinions par crainte d’être arrêté et châtié. Ses satires ont le tranchant d’une lame de sabre et ses calembours fusent comme des flèches. Mais, même lorsqu’il plaisante, ses yeux s’emplissent de larmes à la pensée du sort de ses concitoyens. Agé de 50 ans, Zarganar – Thura de son vrai nom – a été arrêté à quatre reprises. La dernière est emblématique des méthodes de l’ancien régime militaire, dont il avait critiqué les efforts tardifs et insuffisants lors

du passage dévastateur du cyclone Nargis [qui, au printemps 2008, avait causé la mort de quelque 140 000 personnes]. Quand des médias d’Etat avaient proclamé que les sinistrés pouvaient survivre en mangeant des grenouilles et des plantes aquatiques, Zarganar-le-sarcastique avait rétorqué qu’ils pouvaient aussi se nourrir des corps humains flottant sur les cours d’eau. Après l’avoir condamné à cinquante-neuf ans de prison, le régime avait “magnanimement” réduit sa peine à trente-cinq ans. Sa première expérience avec la police du régime date de 1988, au lendemain du soulèvement démocratique sévèrement réprimé. Il a alors subi des interrogatoires musclés et la rumeur a même couru qu’on lui avait arraché des dents à l’aide de tenailles. Mais, en 1989, l’humoriste, remontant sur scène, s’exclamait : “Ce n’est pas vrai qu’on m’a extrait mes dents… Les voilà !” Et il extirpait un dentier de sa bouche. Un an plus tard, il était de nouveau interpellé et condamné à cinq ans de détention pour avoir imité le général Saw Maung [à la tête du pays de 1988 à 1992] devant des milliers de spectateurs. En 2007, il reprenait le chemin désormais familier des geôles, cette fois pour avoir remis de la nourriture à des moines bouddhistes pendant la “révolution de safran”, en septembre de la même année. “Si c’est mal pour un bouddhiste de faire l’aumône à des moines, alors je vais me convertir à l’islam”, avait-il ironisé. Le 12 octobre dernier, pour la première fois depuis 2008, Zarganar a donc retrouvé sa double casquette d’humoriste et de militant, s’empressant de dénoncer les carences et l’hypocrisie des autorités. Il a réservé ses premières critiques à l’amnistie de 6 000 prisonniers [dont environ 200 des 2 000 détenus politiques]. Il a comparé la décision gouvernementale de maintenir certains d’entre eux en prison et de les utiliser comme monnaie d’échange avec la communauté internationale à la tactique des pirates somaliens qui font des otages pour obtenir des rançons. “S’il nous tend la main”, a néanmoins commenté Zarganar, “nous lui tendrons la nôtre. Mais, comme l’a dit Obama, ce n’est pas parce que nous tendons la main que nous sommes des mendiants.” Ba Kaung

 Maung Thura, dit Zarganar. Dessin de David Bromley (Australie) pour Courrier international.

MIKE COPPOLA/GETTY IMAGES/AFP. DIMITAR DILKOFF/AFP

Ils et elles ont dit Rick Perry, candidat à l’investiture républicaine  Monomaniaque “Ça m’amuse de le taquiner un peu.” Il continue à poser la question du lieu de naissance du président Barack Obama, cinq mois après la publication de son certificat de naissance par la

Maison-Blanche. (The Huffington Post, New York) Sting, chanteur britannique (60 ans)  Passionné “J’adore monter sur scène et je continuerai jusqu’au jour où je m’effondrerai.” (The Sun, Londres)  Johnny Depp, acteur américain  Consentant “C’est simple, s’ils sont prêts

à me donner ces sommes d’argent stupides, moi je les accepte.” (Vanity Fair, New York) Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies  Sombre “J’ai bien peur que le sept milliardième humain naisse dans un monde de contradictions.” La population mondiale a franchi le cap des 7 milliards le 31 octobre dernier. (Time, New York)

Bart De Wever, politicien belge leader des indépendantistes flamands  Persifleur “Ma femme de ménage nigériane est en Belgique depuis deux ans. Elle parle mieux néerlandais qu’Elio.” Selon lui, les connaissances linguistiques du socialiste francophone Elio Di Rupo, pressenti pour être le futur chef du gouvernement, sont insuffisantes. “On ne peut pas vendre un sac sans être bilingue mais on peut devenir

Premier ministre”, tonne-t-il. (La Libre Belgique, Bruxelles)

avec photo prouvant qu’elle était majeure. (Daily Mirror, Londres)

Diane Taylor, nonagénaire de Harlow, au Royaume-Uni  Malmenée “C’était tellement absurde que j’ai d’abord pensé que la caissière me faisait des compliments. Puis je me suis aperçue qu’elle était sérieuse.” Dans un magasin de spiritueux, on a refusé de lui vendre une bouteille de whisky, sous prétexte qu’elle n’avait pas sur elle de pièce d’identité

Sebastian Vettel, coureur automobile allemand  Résigné “C’est le chaos, mais un chaos organisé.” A propos des routes en Inde, pays qui organise un Grand Prix de Formule 1 pour la première fois de son histoire. (The Straits Times, Singapour)


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Les opinions Royaume-Uni

Que l’euro survive ! L’opération de sauvetage de l’euro a fait grincer des dents à Londres. Pourtant, il serait de l’intérêt de la Grande-Bretagne de rejoindre un jour le club de la monnaie unique.

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The Herald Glasgow

eux dirigeants aux tempéraments radicalement différents, qui n’éprouvent visiblement guère de sympathie l’un pour l’autre, enchaînent de peu concluants sommets européens qui donnent l’impression d’être conçus pour esquiver la question essentielle : la nécessité d’un Trésor central européen. Cela ne peut à l’évidence pas durer – et pourtant cela va continuer. Jusqu’à ce que cela devienne impossible. Il ne serait cependant pas tout à fait juste de dire que rien n’est sorti de ces “parlothons” sarko-merkéliens. Tout d’abord, ils ont clairement fait savoir aux investisseurs qu’ils allaient devoir payer pour leurs achats irréfléchis de dette grecque. Il y a encore quelques mois, l’idée que les banques et fonds de pension britanniques et français aient à subir une “coupe de cheveux” [décote], autrement dit une perte substantielle sur leurs investissements en obligations grecques, semblait inconcevable. Quoi, assumer la responsabilité de ses propres actions ? En voilà une idée… Eh bien, à présent, voilà les investisseurs privés informés par l’Allemagne et le FMI qu’ils doivent s’attendre à essuyer des pertes sur leurs obligations grecques non pas de 5 % ou de 21 %, mais de plus de 50 % – ce qui ressemblera moins à une coupe de cheveux qu’à une décapitation. Jusque-là, tout le monde pensait qu’un tel défaut de la Grèce provoquerait une perte de confiance des marchés dans la dette d’autres pays du sud de l’Europe comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. A présent, cet “événement de crédit” ne paraît plus représenter un tel danger. La confiance fonctionne dans les deux sens. Pour ouvrir en grand le porte-monnaie de l’argent public, les banques ont utilisé avec une grande habileté la menace d’un effondrement de la confiance dans d’autres pays de la zone euro. Or, si les banques précipitaient l’effondrement des économies italienne, espagnole et portugaise, quelles en seraient les premières victimes ? Les banques, pardi ! Celles-ci ont donc un intérêt collectif à empêcher une nouvelle crise de la dette souveraine, car cela contraindrait la plupart d’entre elles à mettre la clé sous la porte. Un autre point important est que les pays du cœur de l’Europe sont tombés d’accord sur la nécessité de trouver un meilleur moyen de financer les futurs sauvetages tout en réduisant le risque de crises bancaires semblables à celle de 2008. Le gouvernement britannique est hostile à l’idée d’une taxe sur les transactions financières, ou taxe Tobin, alors que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sont d’accord sur son principe. L’argent rapporté par une taxe Tobin pourrait par exemple servir à abonder le Fonds européen de stabilité financière (FESF), autre résultat important des pourparlers sarko-merkéliens. Le FESF n’est pas seulement un fonds de sauvetage. Il est en mesure d’émettre des obligations, d’acheter de la dette souveraine et même de recapitaliser des banques, toutes choses qui, il y a huit mois, étaient encore frappées d’anathème par les politiciens et banquiers centraux allemands. Il s’agit là à l’évidence de l’embryon d’un futur Trésor central européen : le fait que les pays de la zone euro aient accepté qu’une autorité centrale supranationale puisse acheter des actions bancaires et des obligations partout dans l’Union européenne signifie qu’une nouvelle ère d’intégration financière européenne a commencé. L’Allemagne en est parfaitement consciente, mais elle refuse de se laisser balader par des pays comme la Grèce qui manquent de discipline budgétaire. D’où les atermoiements de Berlin et ses appels à l’austérité en Grèce et en Italie. Si elle prend les pays du sud de l’Europe sous son aile, l’Allemagne devra accepter une augmentation des charges d’intérêt sur sa dette souveraine, aussi il n’est guère étonnant qu’elle veuille s’assurer qu’à l’avenir les Grecs et les Italiens paieront leurs impôts et qu’ils ne partiront pas à la retraite plus tôt que les travailleurs allemands. Enfin la crise a montré que, même si nous autres Britanniques n’avons pas adopté l’euro, notre sort lui est étroitement lié. Peut-être finironsnous par réaliser que, si nous voulons avoir notre mot à dire sur la façon

 L’auteur Iain Macwhirter, commentateur politique, a travaillé pendant vingt ans pour la BBC. Rentré en Ecosse, il a participé au lancement du Sunday Herald, à la fin des années 1990, où il signe des chroniques hebdomadaires. En 2009, il a été élu recteur de l’université d’Edinburgh.  Le contexte Les récentes discussions sur l’avenir de l’euro et le sommet des dirigeants de la zone euro du 26 octobre, qui ont débouché le 27 octobre sur un accord pour régler la crise grecque, ont provoqué une vive altercation entre Nicolas Sarkozy et David Cameron. Le Premier ministre britannique réclame d’être davantage associé aux décisions proposées par la France et l’Allemagne pour soutenir la monnaie unique.

dont la monnaie européenne évolue, la Grande-Bretagne – ou éventuellement l’Ecosse – devra peut-être rejoindre le club de l’euro. L’une des façons de considérer ce festival de sommets européens est de se dire qu’ils n’ont visé qu’à convaincre Allemands, Français, Grecs, Italiens et Espagnols qu’ils s’en sortiront ensemble, ou sombreront, et qu’ils sont condamnés à former une union budgétaire européenne parce qu’il est désormais impossible à un pays de survivre seul. Ce n’est qu’à l’échelle européenne que le problème des mégabanques “trop grosses pour sombrer” peut être traité par les gouvernements. Si nous ne voulons pas finir comme des serfs de l’oligarchie financière internationale, nous devons espérer que l’euro survive. Et que M. Sarkozy et Mme Merkel continuent à discuter. Iain Macwhirter

Chine

Un sauvetage sous conditions L’Union européenne a besoin des capitaux chinois. Mais, entre Pékin et Bruxelles, la méfiance est de mise.

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Global Times Pékin

e 27 octobre, les responsables européens sont parvenus à un accord pour réduire la dette grecque. Ils attendent des pays riches en liquidités et extérieurs à l’UE qu’ils financent en partie leur plan de renflouement. La Chine, qui dispose de la plus grande réserve de devises étrangères, est aujourd’hui une cible prioritaire. L’Europe développée en quête de liquidités se tourne vers la Chine. Ce qui en dérange plus d’un, tant en Europe qu’en Chine. Certains Européens soutiennent que l’UE n’en est pas au point de mendier auprès de Pékin. Apparemment, là-bas, beaucoup estiment que l’UE devrait réclamer des fonds à la Chine sans pour autant lui proposer de contrepartie. En Chine, les débats font rage. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi la Chine devrait tendre la main à l’Europe quand la  16

Le nouvel hymme européen

 Dessin de Patrick Chappatte paru dans l’International Herald Tribune, Paris.


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Les opinions 15 ville de Wenzhou se trouve elle-même endettée. Pékin et Bruxelles ne sont pas unis par des liens d’amitié indéfectible au point de pouvoir sans hésiter tendre la main à l’autre dès qu’il traverse une crise. Les deux camps se livrent pour l’heure à des calculs. Un scénario encore compliqué par les opinions publiques : de part et d’autre, on trouve des analystes qui, au mépris du professionnalisme, préfèrent flatter les bas instincts d’un populisme hystérique. Peut-être l’ampleur de la participation chinoise au plan de renflouement de la zone euro a-t-elle été décidée au nom de l’intérêt commun, tout en tenant compte de la méfiance mutuelle entre les deux parties. La Chine ne peut se tenir à l’écart puisque ses intérêts sont étroitement liés à l’Europe par la mondialisation. Mais, d’un autre côté, la Chine ne va pas offrir une “grosse surprise” à l’Europe. Même les économies plus saines au sein de la zone euro répugnent à aider la Grèce. Si l’UE tient vraiment à obtenir le financement de la Chine, elle doit envisager d’ouvrir davantage son marché aux produits chinois. Si Bruxelles estime qu’il ne vaut pas la peine de passer des “arrangements” de ce type, la Chine ne fera rien pour l’y contraindre. Pour les Chinois, c’est faire preuve d’ignorance que d’établir un lien entre le plan de renflouement de la zone euro et la crise de la dette de Wenzhou. Le premier concerne l’usage que fait Pékin de sa réserve de devises étrangères, qui ne peut pas servir à sauver les entreprises abandonnées par des patrons en fuite à Wenzhou. En tant que puissance mondiale, la Chine devrait aider ceux qui ont été touchés par une crise ou par une catastrophe. Les Chinois devraient comprendre qu’un pays qui ne se préoccupe que de ses intérêts en faisant fi de la moralité finira par être détesté. Mais les Européens devraient, eux, s’interroger sur euxmêmes au lieu de reprocher à la Chine de jouer les pingres. Ils rejettent le système chinois et ne veulent pas exporter de technologies en Chine. Chaque fois qu’une entreprise chinoise investit en Europe, l’opinion publique locale s’enflamme. Ils redoutent que la Chine n’en apprenne trop auprès d’eux et qu’elle n’ait ainsi encore plus de succès. Tout ce qu’ils veulent, c’est se reposer sur leurs anciens acquis tout en restant aux commandes. Avec une telle mentalité, c’est l’Europe qui fait figure de pingre. Il ne faut pas trop politiser la participation chinoise au plan de renflouement de la zone euro. Elle devrait se dérouler dans un cadre civilisé, dont les règles tacites seraient claires pour les deux parties. 

Russie

“N’ayons pas peur d’un Le Pen russe !” Dans un pays où les idées d’extrême droite font florès, mieux vaudrait qu’une formation canalise la xénophobie ambiante. Par exemple, une sorte de Front national, soutient un quotidien de centre gauche.

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Nezavissimaïa Gazeta Moscou ans son discours de Iaroslavl [prononcé à l’occasion du “Forum de politique mondial” le 7 septembre], le président Dmitri Medvedev a déclaré que le maintien de l’ordre et l’application de la loi ne devaient pas servir de prétexte à une discrimination fondée sur des critères ethniques. Selon lui, chaque citoyen a le droit de vivre où bon lui semble. Le président a également déploré la situation qui règne en Europe, où des “partis fascisants” s’imposent dans le paysage et gagnent des sièges de députés. Beaucoup pensent, comme le président russe, que le nationalisme [xénophobe] est un mal. Pourtant, que ce soit chez nous ou en Europe, la nature et l’ampleur du phénomène sont aujourd’hui tels qu’on ne doit plus se demander comment éliminer ce fléau, mais comment réduire autant que possible son impact destructeur. Dans une société mobile, dynamique, ethniquement et culturellement hétérogène, tout déséquilibre criant dans la répartition des richesses ou des ressources est interprété en termes d’opposition entre

 Contexte : Après l’accord sur l’élargissement du Fonds européen de stabilité financière conclu lors du sommet européen du mercredi 26 octobre, Nicolas Sarkozy a déclaré que Pékin avait “un rôle majeur à jouer” dans la résolution de la crise, ce qui a donné lieu à de vives réactions. Selon Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, la Chine a intérêt à investir ses excédents dans l’Union européenne pour l’aider à surmonter la crise de la dette, mais cela n’implique aucune concession politique.

 Le contexte A la veille de deux scrutins majeurs – législatif en décembre 2011, présidentiel en mars 2012 –, nombreux sont les observateurs à penser que la carte nationaliste sera l’une des plus importantes. Les conflits interethniques se sont en effet amplifiés dans les grandes villes ces derniers temps. Et le retour annoncé de Vladimir Poutine au Kremlin a aussi été interprété comme un éventuel durcissement nationaliste. Ainsi, Dmitri Rogozine, l’ambassadeur de Russie à l’OTAN, “patriote” devant l’Eternel, a fait un retour remarqué dans la politique russe et annoncé son soutien à Poutine. En attendant, le 4 novembre, jour de fête nationale, les organisateurs de la Marche russe, patriotes et nationalistes de tous poils, annoncent un rassemblement de 25 000 personnes à Moscou.

“nous” et “les autres”. C’est une réaction primaire, mais répandue, et puisque les pouvoirs publics considèrent que le nationalisme est un mal, ils doivent s’efforcer d’en restreindre la base sociale. Cette tâche n’a jamais été véritablement entreprise. Tous les facteurs qui renforcent la base sociale du nationalisme demeurent : immigration clandestine, opacité des subventions régionales, faible niveau d’intégration culturelle des immigrés, corruption. L’Etat a préféré concentrer ses efforts sur la lutte contre les “fascistes baltes” [le Kremlin s’élève régulièrement contre les hommages aux anciens nazis rendus dans ces pays, où ils sont présentés comme des adversaires de l’“occupant soviétique”], et répéter comme une formule magique que “la Russie est un Etat doté d’une longue tradition multiethnique”. La question nationale a été minorée, les mises en garde des médias concernant la montée en puissance de l’extrême droite ont été ignorées. Le nationalisme s’est ainsi vu offrir la possibilité de conquérir largement les esprits. Le pouvoir russe ne bénéficie pas d’une aura de “conscience de la nation”. Si le président se contente d’affirmer que le nationalisme est antidémocratique et inadmissible, sans qu’aucune politique raisonnable, ouverte, et surtout efficace du point de vue économique, social et migratoire vienne appuyer ces belles paroles, ses déclarations, au mieux, ne seront pas écoutées et, au pis, seront perçues comme une apologie de l’injustice. Dans ce contexte, la création, le développement et l’entrée au Parlement d’un parti nationaliste légal serait un moindre mal. Pareille formation permettrait de canaliser la xénophobie protestataire et lui donnerait une dimension politique. Cela l’inscrirait dans un système dont les règles sont les mêmes pour tous. En outre, la légalisation politique du nationalisme marginaliserait les extrémistes. La perspective d’une conquête du pouvoir par les nationalistes, fûtelle partielle, minimale, favoriserait le rassemblement de tous ceux qui, comme le président Medvedev, considèrent que la xénophobie est un mal. Ce serait une bonne façon de souder autour d’un mode d’action des personnes qui partagent la même philosophie, et de réaffirmer les valeurs d’une société multiethnique, si le président les juge importantes. Le danger que représente un nationalisme diffus, privé d’incarnation politique, est lui aussi diffus. Cela le rend potentiellement explosif, tout en laissant au pouvoir l’illusion que le problème va disparaître si on évite d’en parler. Si les nationalistes devaient jouer sur un terrain légal, à l’instar des autres politiciens, toute illusion serait dissipée. Il y aurait alors une incitation à priver les nationalistes de perspectives électorales, et, par des démarches concrètes, des réformes, de saper la confiance que les gens pourraient placer dans leurs idées, de prouver qu’elles ne tiennent pas debout, de convaincre les électeurs de passer à autre chose. Jusqu’à présent, le pouvoir russe n’a pas été poussé à agir ainsi. Nous ne devons pas craindre un Le Pen russe. Vu les circonstances, un tel personnage servirait plutôt à empêcher une révolte nationaliste russe, qui serait dévastatrice, même si elle ne manque pas de raisons d’être. 

Elysée 2012 vu d’ailleurs avec Christophe Moulin

Vendredi 14 h 10, samedi 21 h 10 et dimanche 17 h 10 La campagne présidentielle vue de l’étranger chaque semaine avec


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

En couverture

La nouvelle lutte des classes Les 1 % contre les 99 %  La France accueille à Cannes les 3 et 4 novembre le sommet des dirigeants du G20 sur fond de crise. La Chine est appelée à la rescousse pour sauver le Vieux Continent.  La montée du chômage et le creusement des inégalités alimentent les mouvements de protestation.  Montrés du doigt, les 1 % les plus riches ont aussi leurs problèmes…


Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011



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Le G20 à Cannes : le mauvais polar de la crise Les brèches de la zone euro ont été temporairement colmatées. Maintenant, les dirigeants du G20 doivent relancer la croissance. The Guardian (extraits) Londres  Une manif à Athènes contre les plans d’austérité.

Agora, la nouvelle émission de France Ô, en partenariat avec Courrier international, chaque samedi à 18 h 45. Cette semaine, Jean-Marc Bramy et ses éditorialistes débattront de la crise et du G20.

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a dernière fois que Cannes s’est retrouvé sous les feux de l’actualité, c’était en mai, quand les puissants du monde du cinéma étaient venus y jouer des coudes à l’occasion du Festival. Cette semaine, le fauteuil du réalisateur est occupé par le président Nicolas Sarkozy, alors que les dirigeants du G20 se réunissent pour débattre de la triste situation de l’économie planétaire [les 3 et 4 novembre]. C’est le sommet le plus important du G20 depuis celui de Londres en avril 2009, avec une différence essentielle. A l’époque, le monde commençait à se hisser en titubant hors de l’abîme dans lequel il était tombé après l’effondrement de [la banque américaine] Lehman Brothers. Aujourd’hui, d’aucuns redoutent que ce film d’horreur n’ait bientôt droit à une suite. Ce n’est pourtant pas ce qui était prévu dans le script. Durant la crise de la fin 2008 et du début 2009, les banques centrales et les ministères des Finances avaient agi de concert. Ils avaient injecté de l’argent dans les banques fragiles, augmenté les dépenses publiques. De plus, comme il convenait pour répondre à la pire menace qu’aient connue l’emploi et la prospérité depuis les années 1930, le G20 avait réagi avec une vigueur digne d’un film à grand spectacle. Mais le résultat, hélas, a été décevant. Certes, cela pourrait être pire. Si le dernier sommet de la zone euro avait abouti à une impasse le 26 octobre dernier, cela aurait déclenché une avalanche de ventes sur les marchés. On aurait été confronté au risque bien réel d’un éclatement de la zone euro –  et d’une nouvelle Grande Dépression. Grâce au train de mesures qui a été décidé, il devrait être possible de colmater les brèches de l’union monétaire, ce qui laisse espérer que le reste du monde, à défaut de l’Europe, puisse échapper à une récession en double creux [redressement suivi d’une chute plus forte]. L’apocalypse a été évitée – du moins pour le moment.

Malgré tout, les dirigeants du G20 ont du pain sur la planche : l’Europe, les taux de change, le prix des matières premières, la responsabilité des pays en excédent commercial, des réflexions novatrices pour résoudre le problème des 200 millions de chômeurs de la planète. Pour Gerard Lyons, économiste en chef à la Standard Chartered Bank, l’économie mondiale ressemble un peu au film Le Bon, la Brute et le Truand, avec les grands pays émergents dans le rôle du bon, les Etats-Unis dans celui de la brute et l’Europe, évidemment, dans celui du truand. A Cannes, les discussions à propos de la croissance et des monnaies promettent d’être tendues, sans oublier l’idée d’une taxe sur les transactions financières, qui est aussi ardemment défendue par la France et l’Allemagne qu’elle est critiquée par le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Le G20 est contraint de reconnaître que nous ne traversons pas une crise ordinaire. La plupart des récessions passées ont été provoquées par de hauts niveaux d’inflation face auxquels il suffisait d’augmenter les taux d’intérêt et les impôts pour faire redescendre la demande et alléger la pression sur les prix. Mais le ralentissement économique qui a débuté en 2007 a été causé par l’endettement excessif des banques et des particuliers, qui cherchent à présent à réduire leur ratio d’endettement. Les banques prêtent moins facilement et les consommateurs évitent d’emprunter. La machine à crédit qui a longtemps alimenté la croissance s’est totalement inversée. Les revenus réels ont diminué sous l’effet d’une forte inflation, engendrée en partie par la demande des grands pays émergents, mais aussi par les politiques de création monétaire des banques centrales, qui ont encouragé la spéculation sur les matières premières. Alors que l’économie mondiale ralentit, les prix de l’énergie et des denrées alimentaires devraient diminuer, mais les premiers signes de reprise pourraient les faire repartir à la hausse, ce qui mettrait en péril toute perspective de redémarrage. Les dirigeants du G20 n’ont certainement pas besoin qu’on leur rappelle que l’économie mondiale n’est pas un film hollywoodien où tout finit bien. Les emplois sont rares et, pour la plupart, mal payés. L’inflation érode le niveau de vie. La rigueur commence à se faire durement sentir. Voilà un scénario qui aurait pu être signé par Marx. Karl, pas Groucho. Larry Elliott

GERASIMOS KOLLAKOS/INVISION-RÉA

Gouvernance

Un club trop européen Le groupe du G20, qui rassemble les principaux pays industrialisés et les économies émergentes, a été créé en décembre 1999 mais a pris véritablement son envol en 2008, à l’occasion de la crise financière. Il représente 85 % de l’économie mondiale et près des deux tiers de la population mondiale.

Il est composé de l’Afrique du Sud, de l’Allemagne, de l’Arabie Saoudite, de l’Argentine, de l’Australie, du Brésil, du Canada, de la Chine, de la Corée du Sud, des Etats-Unis, de la France, de l’Inde, de l’Indonésie, de l’Italie, du Japon, du Mexique, du RoyaumeUni, de la Russie, de la Turquie et de l’Union européenne. “Mais comment

faire entendre la voix des 172 pays qui ne sont pas à la table des discussions ?” s’insurge Pradumna Rana, de la Rajaratnam School of International Studies (RSIS), sur le site Eurasia Review. L’Europe est en surnombre au sein du G20, alignant pas moins de 6 représentants, fait observer ce professeur de politique économique.


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

En couverture La nouvelle lutte des classes

Pékin n’est pas prêt à raser gratis L’économiste Liang Guoyong n’y va pas par quatre chemins. Hors de question pour la Chine d’acheter de la dette souveraine de la zone euro. Elle doit plutôt en profiter pour renforcer ses positions et son influence. Diyi Caijing Ribao (extraits) Canton

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ace à la crise de la zone euro, quelle position la Chine doit-elle adopter ? Liang Guoyong, en poste à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), nous donne sa réponse. La question de savoir si la Chine doit ou non participer au sauvetage de la zone euro et quelle forme doit prendre son éventuelle contribution a suscité de nombreux débats en Chine. Etant donné la situation financière et économique actuelle, comment voyez-vous le rôle de la Chine ? Liang Guoyong Ma position se résume ainsi : face au dilemme moral que la crise pose à la Chine, le pays doit chercher à être gagnant sur les deux tableaux au niveau opérationnel. Actuellement, il suffit qu’un des grands acteurs économiques que sont les Etats-Unis, l’Europe et la Chine rencontre un problème important pour que l’ensemble du monde soit mis en danger et menacé de sombrer dans une longue récession. Par conséquent, il est normal que tous les pays se sentent sur le même bateau et cherchent à surmonter ensemble les difficultés. Cette démarche se justifie par des considérations à la fois morales et financières. Cependant, d’un autre côté, faire jouer à la Chine le rôle de sauveur du monde ne

 Silvio Berlusconi, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Dessin de Kroll, Bruxelles. correspondrait ni aux intérêts ni à la demande de ses habitants du fait du niveau du produit intérieur brut (PIB) par habitant de la Chine et de sa qualité de pays en voie de développement [le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat de la Chine était de 7 450 dollars en 2010 ; il se situait à 3 560 dollars pour l’Inde]. Par conséquent, l’intervention de la Chine peut difficilement dépasser le stade d’un “soutien du bout des lèvres” et d’une aide limitée. Néanmoins, la Chine a la possibilité de sortir doublement gagnante de la situation sur le plan opérationnel. Tout d’abord, dans l’état actuel des choses, le plus important est d’éliminer toute possibilité d’achat direct de dette souveraine européenne. En d’autres termes, la Chine ne doit pas devenir la “bonne poire” qui rachète les dettes “pourries” européennes. Par ailleurs, la participation au Fonds européen de stabilité financière est une option que l’on peut

envisager, – sans que ce soit la meilleure stratégie. Une meilleure solution serait de venir en aide à la zone euro de manière adéquate par le biais du Fonds monétaire international (FMI). Tout en contribuant à la stabilité économique européenne et mondiale, la Chine s’efforcerait ainsi de faire relever sa quote-part et son nombre de voix au FMI [les droits de vote de la Chine avaient été relevés de 3,65 % à 6,19 % en novembre 2010, en faisant la troisième puissance de l’organisation derrière la Japon et les Etats-Unis]. Compte tenu de la puissance du pays aujourd’hui sur le plan économique et financier, obtenir 8 % voire 10 % des droits de vote ne paraît pas exagéré, et il va de soi que ce serait pris sur la part européenne. Enfin, il convient de réfléchir et de discuter de la possibilité d’échanger des créances contre des actifs. Propos recueillis par Wang Ling

Prédiction

Zhu Rongji, le visionnaire A la fin des années 1990, le Premier ministre chinois avait mis en garde le patron de la Réserve fédérale contre les risques d’une crise. Et suggéré l’idée de créer un G20. La conversation retranscrite ci- dessous a eu lieu en janvier 1999, lors d’une rencontre entre Alan Greenspan et Zhu Rongji. Cela se passait près de dix ans avant qu’éclate la dernière crise financière : à la lumière de la décennie qui vient de s’écouler, certains de leurs propos sont édifiants. Zhu Rongji Monsieur Greenspan, votre poids dans la gestion de l’économie américaine croît de jour en jour,

vous n’êtes plus un homme, vous êtes devenu un sage de l’économie. En décembre dernier, un article publié dans le Financial Times affirmait que vous, monsieur Greenspan, agissiez de telle façon que la bulle des marchés boursiers américains allait grossir davantage, et que la réussite actuelle pourrait bien entraîner dans son sillage un effondrement du marché financier américain. Je me demandais ce que vous pensiez de ces prédictions. Alan Greenspan […] Aujourd’hui, un trop grand nombre de pays, dans le monde entier, sont excessivement dépendants du système

bancaire et recourent exclusivement aux banques à des fins de financement. Ce n’est pas le cas des EtatsUnis. En cas de crise, ils auront accès à d’autres canaux financiers que le système bancaire : nous n’aurions aucune difficulté à atténuer les effets d’une crise financière […]. L’économie américaine est en très grande forme, elle ne s’est jamais mieux portée ces cinquante dernières années. Mais il nous faut tout de même rester mesurés, car nous ignorons combien de temps le contexte restera favorable […]. Cependant, je suis personnellement convaincu

que si les marchés d’actions sont pour l’heure surévalués, des corrections se feront plus tard, naturellement. Mais si ce scénario de corrections devait se confirmer, cela ne signifie pas que l’économie américaine entrera alors en récession – simplement, la croissance économique américaine connaîtra un ralentissement modéré. Zhu Rongji J’ai rencontré l’ambassadeur d’Australie en Chine, qui m’a transmis une lettre personnelle du Premier ministre Howard suggérant l’idée d’un “G20”, au sein duquel nous pourrions discuter et coordonner

la réglementation et la surveillance du système financier mondial. L’idée d’un G20 a donc été formulée dès 1999, voire plus tôt. Il aura fallu dix ans et une autre crise grave pour qu’elle se concrétise. On peut légitimement se demander, alors que nous essayons d’éviter une autre tourmente en Europe, combien d’idées reléguées aux oubliettes en sortiront à l’occasion d’une prochaine crise. Les institutions sont coriaces : il faut souvent attendre un choc ou une crise considérable pour parvenir à les déboulonner. Damien Ma The Atlantic (extraits) Washington


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La mort du capitalisme de gentlemen La City vient de célébrer le 25e anniversaire de la libéralisation des marchés financiers britanniques. Mais il n’y a pas de quoi se réjouir, estime un ancien courtier.

aisée], dans le Surrey, à 7 h 15 – heure à laquelle, une génération plus tard, les banlieusards seraient déjà à leur poste. British Rail a ensuite mis un train supplémentaire à 6 h 44. Aujourd’hui, le premier part à 5 h 21.

Des primes mirobolantes Financial Times Londres

L

a City n’était certes pas exemplaire avant le “Big Bang”, la fameuse réforme des marchés financiers britanniques mise en place il y a exactement vingt-cinq ans [sous l’impulsion de Margaret Thatcher]. L’ancienne Bourse des valeurs était un oligopole qui s’employait à maintenir des commissions élevées et à évincer la concurrence. La City était sexiste, snob et pas très portée sur le travail. Certains responsables disparaissaient pour déjeuner à midi moins le quart et refaisaient surface trois heures plus tard. Les employés passaient beaucoup de temps à jouer avec leurs propres deniers. Les femmes, si elles voulaient percer dans le milieu, devaient essuyer toutes sortes de sobriquets. Avant le Big Bang, je n’ai vu qu’un visage noir à la City – celui d’un Antillais qui jouait dans un steel band lors d’une garden-party de la banque Cazenove. Il y avait pourtant des côtés positifs. Un code déontologique solide. Des règles claires que la plupart des gens respectaient – le bouche-à-oreille se chargeant de mettre les autres sur la touche. Sur le marché des actions, le strict cloisonnement des fonctions limitait les conflits d’intérêts. Les sociétés de Bourse ne pouvaient pas conseiller les investisseurs. Les maisons de courtage représentaient leurs clients et n’avaient pas le droit de passer des ordres en leur propre nom. Le conseil aux entreprises était la chasse gardée des banques d’affaires, auxquelles il était interdit d’effectuer des transactions pour leur propre compte. Chacun savait où était la place de chacun et personne ne parlait de ses propres opérations. Tout cela, les bons et les mauvais côtés, avait déjà commencé à changer avant le Big Bang du 27 octobre 1986. Le tournant décisif s’est produit lorsqu’on a autorisé le modèle des banques d’affaires intégrées de Wall Street. Les sociétés américaines ont alors déferlé sur le marché, apportant avec elles de nouvelles technologies, des méthodes novatrices et une éthique du travail plus rigoureuse. Du coup, la City s’est professionnalisée. En 1986, le premier train de la journée quittait Haslemere, au cœur de la stockbroker belt [“ceinture des courtiers”, banlieue

Mais la façon dont les comportements ont évolué est plus inquiétante. L’ouverture des marchés à la concurrence s’est traduite par un effondrement spectaculaire du coût des transactions et, lorsque les investisseurs ont compris qu’ils pouvaient en profiter pour gagner rapidement de l’argent, par une hausse tout aussi spectaculaire du volume des transactions. Le nouveau modèle a par ailleurs avantagé les banques d’affaires, qui étaient mieux informées, ce qui a débouché sur de plus gros bénéfices, de plus gros salaires et une culture totalement différente. Dans ce nouvel univers, l’accumulation patiente a fait place à la rapidité des transactions. Les relations d’affaires à long terme entre un banquier et son client, un patron et son employé, un actionnaire et la direction d’une entreprise cotée ont cédé le pas à des rapports éclairs. Les règles permissives n’ont pas permis de préserver une déontologie acceptable. Le client était peut-être toujours roi, mais de quel client parlait-on lorsque l’on représentait aussi bien l’acheteur que le vendeur, en mettant de surcroît en danger le capital de la société ? Les courtiers ont appris que leur priorité n’était plus les clients externes mais les ordres qu’ils passaient pour le compte de leur propre entreprise, et que le code de déontologie n’était qu’un outil de relations publiques.

Bourse Evolution de l’indice FTSE 100 de la Bourse de Londres (moyennes mensuelles, en points) 7 000

Crise asiatique

6 000

Début de la crise des subprimes

5 000

Krach

4 000 3 000

Eclatement de la bulle Internet

2 000 1 000

Faillite de Lehman Brothers Début de la crise grecque

0

1984

1990

1995

2000

2005

2010

Source : “Financial Times”

Cupidité Le revenu annuel des administrateurs des 100 sociétés du FTSE 100, le principal indice de la Bourse de Londres, a progressé l’an dernier de 49 % pour atteindre 3 millions d’euros en moyenne, selon le cabinet Incomes Data Services. Cette somme comprend le salaire, l’exercice des stock-options, les plans de rémunération variable à long terme et les primes, ces dernières ayant augmenté de 23 %. “C’est un exemple frappant de la manière dont se comportent les porcs cupides qui dirigent nos entreprises”, s’emporte Paul Kenny, secrétaire général du syndicat GMB. Parallèlement, note The Independent, la grande majorité des Britanniques subit une baisse de son pouvoir d’achat : les salaires nominaux ont progressé de 2,6 % dans le secteur privé, soit bien moins que l’inflation (5,2 %).

 Dessin de Sean Mackaoui paru dans El Mundo, Madrid.

Ceux qui ont su jouer le jeu ont touché des primes si mirobolantes que, lorsque les courtiers ont compris qu’ils pouvaient engranger en une année des sommes astronomiques, une véritable guerre de cupidité a éclaté. La règle tacite du chacun pour soi a alors gagné du terrain et ces valeurs ont déteint sur le reste de la société, apportant des changements inattendus dans les comportements et les attitudes.

Une machine à sous industrielle Rien de tout cela ne serait très grave si la City était restée ce qu’elle était avant le Big Bang, c’està-dire une activité artisanale fonctionnant en vase clos, sans grandes répercussions sur le monde extérieur. Mais elle est devenue une machine à sous industrielle, de dimension mondiale, capable de faire tomber des gouvernements et de faire ou défaire des économies. Cela parce que le Big Bang britannique est survenu à un moment où le marché international des services financiers était à un tournant. Avant, les clients et les juridictions souveraines pouvaient choisir entre le modèle intégré américain et la version discrète de l’agent de change britannique ; après le Big Bang, le guichet unique de la banque d’affaires s’est imposé. La puissance de ce modèle, renforcée par les vents du libéralisme et de la déréglementation financière, a fait de ses institutions des monstres. Sûres de leur pouvoir et alléchées par des gains disproportionnés, elles se sont fortement endettées et sont devenues dangereusement aventureuses. Si en soi le Big Bang n’est pas responsable de tous les maux, il leur a ouvert la voie. Il a contribué à créer une culture et un état d’esprit qui ont encouragé les banquiers à prendre des risques inconsidérés à la moindre occasion et a convaincu beaucoup d’intervenants du secteur de fermer les yeux. Le capitalisme est-il en crise et la faute en incombe-t-elle au Big Bang ? Sans doute pas. Mais en ce 25e anniversaire, il est pertinent que cette question soit aujourd’hui posée justement là où tout a commencé, à l’ombre de la cathédrale Saint-Paul [devant laquelle des “indignés” ont installé 200 tentes à la mi-octobre], au cœur de la City. Philip Augar* * Courtier à l’époque du Big Bang, il est notamment l’auteur de The Death of Gentlemanly Capitalism (“La mort du capitalisme de gentlemen”, éd. Penguin, 2005, non disponible en français).


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En couverture La nouvelle lutte des classes

Ultrariches et tellement fragiles Autrefois stable, la fortune des Américains les plus aisés fluctue considérablement d’une année sur l’autre. The Wall Street Journal (extraits) New York

Dessin de Graff, Norvège.

“Les ultrariches vous saluent bien”. Le 11 septembre 2008, CI consacrait sa couverture à ceux que la crise épargne :   les milliardaires, de plus en plus nombreux et de plus en plus fortunés.

Inégalités Evolution des revenus réels après impôt aux Etats-Unis (base 100 = 1979) 400

Récessions 350

Revenus les plus élevés

300

représentant 1 % de la population

250

Revenus élevés Revenus intermédiaires Revenus les plus bas

200 150 100

représentant 99 % de la population

50

1979

1985

1990

1995

2000

2007 Sources : “The Economist”, Congressional Budget Office

Le riche à fort coefficient bêta L’ascension précaire du millionnaire est une nouveauté pour l’économie américaine, et le reste du pays va de plus en plus la ressentir. Bien qu’on la présente souvent comme une ploutocratie immuable, cette élite est en réalité en mouvement permanent, et certains des nouveaux riches d’aujourd’hui seront les rois déchus de demain. Comme le montre une étude, seuls 27 % des 400 Américains affichant les plus gros revenus sont apparus dans le classement plus d’une année depuis 1994. Il n’en a pas toujours été ainsi. Après la Seconde Guerre mondiale, pendant des décennies,

Primes Evolution des bonus à Wall Street (moyenne par personne, en milliers de dollars) 200 180 160 140 120 100 80 60 40 0

2000

2002 2004

2006 2008

Estimation

A la une

Peut-être le Versailles des Siegel est-il le symbole le plus extravagant de cette orgie immobilière, alimentée par la dette et attisée par la quête de statut social que nous avons connue ces dix dernières années. Comme beaucoup d’Américains, les Siegel ont trop emprunté et trop dépensé, en pariant que les prix ne pourraient qu’augmenter. Même en cette ère d’excès, Versailles était excessif. On pourrait croire que ce qui leur arrive est une exception parmi les gens fortunés qui, nous dit-on, continuent de s’enrichir. Pourtant, les incidents comme la chute de la maison Siegel se multiplient tandis que les riches Américains vivent une révolution aussi fondamentale qu’ignorée. Leur monde, autrefois le plus stable, est aujourd’hui le plus volatil, théâtre d’ascensions fulgurantes et de chutes vertigineuses. Au cours des trois dernières récessions, ceux qui représentent 1 % des plus hauts revenus (380 000 dollars [270 000 euros] par an ou plus en 2008) ont subi les chocs les plus terribles de toutes les tranches de rémunération, selon les recherches menées par les économistes Jonathan A. Parker et Annette Vissing-Jorgensen, de la Northwestern University. Quand l’économie croît, leurs revenus progressent jusqu’à trois fois plus vite que ceux du reste du pays. Quand elle chute, ils dégringolent deux à trois fois plus vite. Ce sont les rémunérations les plus élevées qui connaissent les effondrements les plus spectaculaires. Le nombre d’Américains qui gagnent 1 million de dollars ou plus a baissé de 40 % entre 2007 et 2009, pour atteindre le chiffre de 236 883 personnes, leurs revenus combinés plongeant de près de 50 %.

Estimation

J

acqueline Siegel fait les cent pas dans les 670 mètres carrés de sa salle de bal inachevée. “Ça, c’est le grand hall, explique cette ancienne reine de beauté. On pourra y installer confortablement 500 personnes. Le problème chez nous, pour l’instant, c’est que, quand on organise de grandes fêtes, on est un peu à l’étroit.” La maison de rêve des Siegel, baptisée “Versailles”, est un chantier. Sa charpente en bois et acier jaillit de la banlieue tropicale d’Orlando, en Floride, comme un fossile de l’ère jurassique de l’immobilier. Siegel nous fait visiter la future salle de bowling, les piscines de relaxation, les 5 cuisines, les 23 salles de bains, les 13 chambres, les 2  salles de cinéma, le garage prévu pour 20 voitures et la cave à vin capable d’abriter 20 000 bouteilles. S’étendant sur plus de 8 300 mètres carrés, le Versailles des Siegel sera la plus grande demeure privée des Etats-Unis. La maison devait être l’apogée de la fabuleuse aventure de David Siegel, ce réparateur de télévisions devenu directeur général et propriétaire de Westgate Resorts, la plus grosse société immobilière spécialisée dans le timesharing des Etats-Unis, qui affiche un chiffre d’affaires de 1 milliard de dollars et des bénéfices de 200 millions. Pourtant, aujourd’hui, Versailles, à moitié achevé, est en vente. Westgate Resorts a été frappé de plein fouet par l’effondrement de l’immobilier en 2008. La société avait près de 1 milliard de dollars de dettes – dont une grande partie au nom du couple. Les banques ont adressé un ultimatum aux Siegel : soit ils remboursaient leurs prêts, soit ils vendaient la maison. Elle est donc sur le marché, mise à prix 75 millions.

2010

Sources : “The Economist”, Office of the New York State Comptroller

les 1 % les plus aisés bénéficiaient aussi de la plus grande stabilité en termes de revenus et de richesse. Ils profitaient moins que les autres des périodes de prospérité, et perdaient moins dans les ralentissements économiques. Puis, à partir de 1982, les privilégiés ont commencé à se distinguer du reste du pays. Leurs revenus se sont mis à augmenter plus sensiblement dans les périodes de croissance : depuis 1982, la part de la richesse nationale détenue par les 1 % des plus hauts revenus a plus que doublé, pour s’établir à 20 % en 2008. Ces envolées ont souvent été suivies de minikrachs, même si l’orientation générale est toujours restée à la hausse. Et dans l’histoire des classes privilégiées est apparu un nouveau type de personnalité : le riche à fort coefficient bêta. Dans le jargon financier, un fort coefficient bêta est associé aux actions et aux titres qui enregistrent des variations à la hausse ou à la baisse systématiquement plus marquées que celles du marché. Par exemple, les actions de start-up et de casinos ont un fort coefficient bêta. Or, à en croire certaines études, les grandes fortunes affichent aujourd’hui des coefficients bêta supérieurs à certains des titres les plus fortement spéculatifs. De 1947 à 1982, le coefficient bêta des 1 % les


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Parano à Wall Street

plus riches n’était que de 0,72, ce qui signifie que leurs revenus évoluaient conformément à ceux du reste des Américains. Or, entre 1982 et 2007, ce coefficient a plus que triplé. Comment expliquer cette nouvelle “richesse à fort coefficient bêta” ? Les économistes sont perplexes. La multiplication des bêtas élevés et le creusement des inégalités ont commencé en même temps, laissant à penser qu’ils ont des causes identiques. Jonathan Parker et Annette Vissing-Jorgensen pointent les nouvelles technologies de communication, qui permettent de déployer sur des marchés plus vastes les meilleurs professionnels et les meilleurs produits, qui de ce fait deviennent plus sensibles aux aléas économiques. D’autres spécialistes mettent en cause la mondialisation et les systèmes de rémunération dans lesquels les meilleurs raflent toujours la mise. Une série de nouvelles études sur les riches montre une cause différente, à savoir la “financiarisation” de la richesse. En deux mots, la richesse est davantage liée aux marchés d’actions qu’à la croissance économique en général. Les riches d’aujourd’hui sont plus nombreux à avoir bâti leur fortune sur la part de leurs rémunérations payée en actions, sur un portefeuille de titres d’entreprises cotées en Bourse, sur la vente d’une société ou sur un poste dans la finance.

Face au mouvement des “indignés” américains, les grands patrons de la finance dépensent des milliers de dollars pour assurer leur sécurité. The New York Times (extraits) New York

I A la une “Main basse sur l’Amérique – Comment les très riches ont floué les classes moyennes”. La société des classes moyennes héritée du New Deal n’est plus qu’un souvenir, expliquait l’économiste Paul Krugman dans un dossier publié par CI le 9 septembre 2003. Les 13 000 foyers les plus fortunés disposaient alors d’un revenu égal à celui des 20 millions de ménages américains les plus modestes.

Une élite endettée

 Un militant d’Occupy Chicago manifeste, grimé en financier, le 24 octobre.

JOHN LOWENSTEIN/NOOR

Comme les marchés d’actions sont jusqu’à vingt fois plus versatiles que la croissance économique, les fortunes assises sur la Bourse sont maintenant fragilisées. L’endettement croissant a son importance. Si les riches sont souvent présentés comme économes, l’époque des faibles taux d’intérêt et de l’argent facile a fait d’eux une élite endettée. L’endettement des 1 % les plus riches a plus que triplé entre 1989 et 2007, atteignant 600 milliards de dollars, et il a progressé plus vite que leur patrimoine net. Si l’on ajoute à cela la course accélérée à la consommation ostentatoire, alors on se retrouve avec de grands dépensiers menacés de ruine financière à la première crise venue. Edra Blixseth, ancienne copropriétaire du Yellowstone Club à Big Sky, dans le Montana, est passée en trois ans du statut de milliardaire sur le papier à celui d’individu se plaçant sous la protection du chapitre 7 sur les faillites personnelles. A l’en croire, son mari Tim et elle vivaient “au bord du gouffre financier” alors même qu’ils possédaient deux yachts, trois jets et une vaste propriété en Californie avec un golf à 19 trous et 110 employés. “J’avais l’impression que nous essayions en permanence de projeter l’image de la réussite”, se souvient-elle. L’existence de ces “riches à fort coefficient bêta” a d’autant plus de répercussions à mesure que les gens fortunés accaparent une plus grande part de richesses et de revenus. Les 5 % les plus riches représentent maintenant 37 % des dépenses de consommation, selon Moody’s Analytics. Les 1 % les plus riches paient 38 % de l’impôt fédéral sur le revenu. Et enfin, les 1 % les plus riches possèdent plus de la moitié des actions détenues personnellement dans le pays, d’après la Réserve fédérale. Le sort de l’Amérique est lié à celui des riches à fort coefficient bêta. Leurs hypercycles deviendront les nôtres, alors que l’économie de consommation, les marchés financiers et les recettes fiscales connaîtront des bulles et des effondrements extrêmes. Robert Frank



ls appellent lorsqu’ils apparaissent sur la liste des 400 Américains les plus riches établie par le mensuel Forbes. Ils appellent lorsque sont publiés les classements annuels des fonds spéculatifs les plus performants, lorsque leur nom est mentionné par un journaliste de la chaîne d’information financière CNBC ou que leurs enfants se rendent à l’étranger. Et, ces jours-ci, ils appellent parce que les manifestants du mouvement Occupy Wall Street nourrissent un ressentiment à leur égard qui les inquiète de plus en plus. Les richissimes banquiers, les gestionnaires de fonds spéculatifs et les cadres des sociétés de capital-investissement de New York font depuis longtemps appel à des agences de sécurité privées pour les protéger, eux et leur fortune. Mais, alors que Wall Street fait face à une hostilité grandissante, les grands financiers redoublent de prudence. Pour les sociétés de protection des personnes – qui offrent aux plus fortunés des services spécialisés tels que des systèmes de sécurité résidentiels très élaborés ou encore la possibilité d’être suivi par des gardes du corps vingt-quatre heures sur vingt-quatre –, le mouvement Occupy Wall Street est une véritable aubaine. “Cette année, nous devrions doubler notre chiffre d’affaires à New York, voire plus”, estime Paul M. Viollis, cofondateur de Risk Control Strategies (RSK), une société qui compte parmi ses clients plusieurs hauts dirigeants de Wall Street. Les services de protection destinés aux plus riches ont connu un premier pic d’activité au moment de la crise financière de 2008. En avril de cette année-là, un mois après l’effondrement de la banque d’investissement Bear Stearns, Lloyd C. Blankfein, PDG de Goldman Sachs, a fait construire un portail de sécurité de deux mètres de haut pour contrôler l’accès à sa propriété des Hamptons. [Située à l’extrémité est de Long Island, cette enclave est le rendez-vous balnéaire de l’élite new-yorkaise.] A la même époque, le siège social de la banque d’investissement Lehman

Brothers, une institution financière qui allait s’effondrer quelques mois plus tard, s’est doté d’un chien renifleur de bombes. La récente explosion de colère a encore accru le facteur de risque. Il y a deux semaines, à l’occasion de la “marche des millionnaires” organisée par les militants d’Occupy Wall Street, les manifestants ont fait étape devant les domiciles de Jamie Dimon, PDG du holding financier JPMorgan Chase, et de Stephen A. Schwarzman, milliardaire et cofondateur de la banque d’investissement Blackstone Group. L’une des pancartes brandies par les manifestants montrait la tête de Lloyd C. Blankfein promenée au bout d’une pique. Des scènes comme celles-là poussent les dirigeants à renforcer leurs équipes de sécurité. Le PDG d’une grande banque a récemment appelé Risk Control Strategies parce qu’il venait de recevoir un courriel anonyme de menaces visant sa famille. Deux vigiles ont rapidement été dépêchés à son domicile. Un autre ponte de Wall Street a demandé à Paul M. Viollis d’envoyer des hommes en civil à Zuccotti Park [où campent les militants du mouvement Occupy Wall Street] pour tenter de savoir si les manifestants avaient l’intention de lui faire du mal. Paul M. Viollis affirme qu’il a refusé cette mission. La protection des riches est un secteur encore modeste, mais les services proposés se diversifient de plus en plus. Il existe désormais des sociétés qui vendent des assurances contre le kidnapping et d’autres qui proposent de vérifier les antécédents des employés de maison. D’autres encore proposent de remplacer les fenêtres d’une résidence par un vitrage pare-balles ou de construire une salle sécurisée avec des cloisons en acier trempé. Quant aux “contre-mesures de surveillance technique”, elles permettent de détecter la présence de dispositifs électroniques d’espionnage à la maison, au bureau, ainsi que dans les chambres d’hôtel et les voitures. M. Viollis estime que le volume d’affaires de son entreprise dans ce domaine a triplé cette année, en raison du nombre croissant de gestionnaires de fonds spéculatifs qui croient faire l’objet d’enquêtes officielles et de cadres du secteur financier qui craignent l’espionnage industriel. Les prestations des sociétés de sécurité privées ont cependant un coût élevé. Pour l’embauche d’un garde du corps, il faut compter 200  dollars [145  euros] l’heure. Un balayage approfondi pour la détection de dispositifs de surveillance coûte 13,90 dollars [10 euros] le mètre carré, et le prix d’un système de surveillance résidentiel complet oscille entre 100 000 et 1,5 million de dollars [de 72 000 euros à plus de 1 million d’euros]. Howard A. Shapiro, directeur du département technologie d’Insite Security, raconte qu’un PDG l’a récemment contacté pour l’aider à préparer sa fuite du pays en cas de renversement du gouvernement fédéral. Il voulait notamment savoir combien d’or il devait garder à portée de la main et comment fuir le pays à bord d’un sous-marin. “Cet homme dépensait tout son argent pour assurer sa sécurité, dit Howard A. Shapiro. Nous n’encourageons pas ce genre de comportement.” Reste qu’en cette période de turbulences la sécurité n’a pas de prix. “Il est impossible de protéger quelqu’un à 100 %, souligne Paul M. Viollis, mais il est possible de s’en approcher.” Kevin Roose


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France

“Moi, Tarzan ; toi, téléspectateur” 

C’est sous ce titre que la Frankfurter Allgemeine Zeitung a commenté l’interview télévisée de Nicolas Sarkozy.

Un emprunt au socialiste Michel Sapin, qui a reproché au président de jouer les “Tarzan des négociations européennes”. Outre-Rhin, Angela Merkel est tenue de consulter

le Parlement avant toute décision concernant l’Europe ; il serait impensable de la voir s’expliquer en direct à la télévision lors d’entretiens largement mis en scène.

Politique

Nicolas Sarkozy, roi de l’embrouille Héros des négociations européennes, président exemplaire, il ne redouterait rien ni personne, et surtout pas les sondages. Vraiment ? Der Spiegel (extraits) Hambourg

 A

peine le président et la chancelière étaient-ils apparus devant les caméras, à Bruxelles [le jeudi 27 octobre, pour annoncer un plan anticrise], que Nicolas Sarkozy était fêté comme un héros en France. Conformément au souhait de l’Elysée, ministres, secrétaires d’Etat et membres du parti se sont répandus en éloges sur le “succès” des négociations. “Nicolas Sarkozy a atteint 100 % des objectifs de la France et a été l’acteur clé dans cette bataille pour sauver les économies européennes”, selon le commentaire affecté du sénateur Roger Karoutchi [secrétaire national de l’UMP]. Le soir même, le président revenait à la charge. L’Elysée avait réservé sur TF1, chaîne privée, et France 2, chaîne publique, la meilleure tranche horaire. Pendant plus d’une heure, interrogé par Yves Calvi et Jean-Pierre Pernaut, le chef de l’Etat s’est livré à un exercice de pédagogie politique : interpréter son propre engagement en faveur de la nation, des citoyens et de leur compte épargne. Végétant dans les profondeurs des sondages, il a cherché, au travers de ce cours particulier d’économie, à faire oublier la morosité ambiante en pleine crise de l’euro. “S’il n’y avait pas eu d’accord, ce n’est pas simplement l’Europe qui sombrait dans la catastrophe, c’est le monde entier”, a fait remarquer le président, soulignant par la même occasion son rôle dans le sauvetage de la monnaie unique. Des paroles comptées, un index impérieux et, toujours, les petites adjonctions habi-

 Dessin de Skott paru dans Handelsblatt, Düsseldorf. tuelles : “disons les choses telles qu’elles sont”, “il faut dire la vérité”, “soyons honnête”… Nicolas Sarkozy a fait le tour du répertoire du bon père de famille. En revanche, il a eu plus de mal sur les problèmes structurels internes, tels que le surendettement, le déficit budgétaire et le déficit de la balance commerciale. Il en a trouvé les causes dans le passé – dans les décisions prises sous l’ère Mitterrand et dans l’introduction des 35  heures, en l’an 2000. “Une folie, une catastrophe sociale”, a-t-il fustigé. Lui, en revanche, semble avoir tout réussi : la réforme des retraites, la réforme de l’université, la réduction du

nombre de fonctionnaires, son programme d’investissement. “Arrêtons ce pessimisme français qui consiste à toujours critiquer notre pays”, a-t-il conjuré : la France ne disposet-elle pas d’un secteur automobile, d’une industrie aéronautique et d’une agriculture qui réussissent, de ports de conteneurs, du TGV ? Il a eu l’élégance de passer sous silence ses propres échecs : la hausse du chômage, l’augmentation de la dette sous sa présidence et de fortes augmentations d’impôt. Nicolas Sarkozy s’est également gardé d’évoquer la récession qui menace. Il a néanmoins été contraint de reconnaître que les prévisions de crois-

sance étaient très exagérément optimistes. Mais, attention, les Allemands, eux aussi, doivent réviser leurs pronostics ! Au sujet des Allemands, justement : jadis moquée pour sa lenteur d’esprit (“Les Allemands réfléchissent, nous agissons” [en 2008, lors d’une conférence de presse conjointe]), la chancelière fédérale est aujourd’hui érigée en partenaire idéale. “Si la France et l’Allemagne, durant cette crise, n’avaient pas marché du même pas, […] l’Europe n’aurait pas résisté.” Et la contrée d’outre-Rhin s’est quasiment vue promue au rang de voisine modèle dans la bouche du chef de l’Etat : il s’agit désormais d’harmoniser la fiscalité, de renforcer les échanges d’informations, de fixer des objectifs d’investissement communs – la France doit redresser la barre au contact du génie allemand. Car Nicolas Sarkozy a toujours le regard résolument tourné vers l’avenir, en raison, notamment, de la présidentielle de 2012. C’est la raison pour laquelle, à la place d’un exposé concret sur les plans d’austérité, les téléspectateurs n’ont eu droit qu’à des généralités du type : il faut rembourser la dette, il faut réduire le déficit. C’est le président qui s’exprimait, l’homme d’Etat, l’idéaliste, celui qui sait faire fi d’une popularité en berne – “les sondages, moi, je dois n’en tenir aucun compte” – , celui qui dit porter le poids de la responsabilité pour la France. L’altruisme au pouvoir. Naturellement, Nicolas Sarkozy n’allait pas annoncer explicitement sa candidature à l’élection de l’année prochaine. Mais le message n’en était pas moins clair : la crise n’est pas terminée, la France a encore besoin de lui. “J’ai fait mon choix : celui d’être président de la République jusqu’à la dernière minute”, a-t-il déclaré. La suite la semaine prochaine, lors du sommet des pays du G20, à Cannes. Stefan Simons

Cannes

Ces autres 1 % que les invités du G20 ne verront pas Angela Merkel ne sera pas la seule Allemande présente sur la Riviera ces jours-ci. Nombre de ses compatriotes, devenus SDF, luttent pour survivre sur la Croisette. Die Zeit (extraits) Hambourg

 C

annes est une nouvelle fois sous le feu des projecteurs, et sa face sombre est bien sûr devenue invisible. Ce 3 novembre, les grands de ce monde se retrouvent en effet pour le

G20 dans la cité méridionale de 70  000  habitants, sur la Côte d’Azur. Seuls les riverains déclarés comme tels sont autorisés à pénétrer dans le périmètre de sécurité, qui s’étend de la gare à la Croisette, sur le front de mer. Vingt chefs d’Etat, 5 000 délégués, 3 500 journalistes et, pendant une semaine, des barrages hermétiques –  même les écoles fermeront leurs portes. Que feront les sans-abri qui ont pris l’habitude de dormir dans les parkings souterrains et de faire les poubelles des cours d’immeuble en quête de denrées comestibles ? Andreas Jachmann angoisse à l’idée

des nuits à venir. Bien qu’il n’ait pas d’abri attitré, il a peur de devoir errer toute la nuit. Voilà trente ans qu’il tire le diable par la queue à Cannes. Il pourrait y jouer les guides touristiques, tant il connaît bien la ville et son histoire. Il sait que les travaux de restauration de la gare vont coûter 42 millions d’euros, qu’un nouveau quai a été construit pour accueillir les yachts et que telle boutique de chapeaux a baissé le rideau à la suite d’une querelle de succession. Tous les matins, il rassemble et lit les journaux qu’il trouve dans la rue. “Je veux tout comprendre”, confie-t-il. Avec sa barbe et son gobelet

de café en carton, il a cependant l’air complètement perdu dans ce décor cossu. “Certains payent très cher leur place au soleil”, confirme David Miralis, un employé des services sociaux municipaux. Originaire de Rhénanie, Andreas Jachmann est arrivé à Cannes jeune et plein d’espoir. Aujourd’hui sexagénaire, il narre volontiers son histoire – rares sont ceux qui lui ont demandé de le faire. A 25 ans, fraîchement divorcé, il a quitté un emploi de peintre à Düsseldorf pour parcourir l’Inde et la Thaïlande. Sur le chemin du retour, il a atterri à Cannes, où il a posé ses  26


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 En Italie aussi. “Au diable Sarkozy”, s’exclame Il Giornale, le 25 octobre. Le quotidien pro-Berlusconi n’a pas apprécié le petit sourire entendu qu’ont échangé le président français

24 valises – la mer ! “Je me suis dit : vu le nombre de millionnaires qui habitent ici, je trouverai sûrement du travail.” Avec ses deux chiens, il a fait le gardien de nuit sur des plages privées, puis dans une villa, sur les hauteurs. Les propriétaires, des Américains, ne venaient que deux semaines par an. “Je me suis dit, bingo, c’est ici que je vais passer mes vieux jours.” Puis la propriété a été vendue, il est devenu travailleur au noir, et la déchéance a commencé. Même les familles nombreuses doivent patienter des années avant d’obtenir un logement social à Cannes. La ville a vendu chèrement ses terrains à des investisseurs russes, chinois et italiens qui y font pousser des appartements de luxe et des villas. Aujourd’hui, la ville compte plus d’agences immobilières que de boulangeries. Le plus petit des logements se loue 800 euros par mois. Sur la Côte-d’Azur, des milliers de gens partagent le sort d’Andreas Jachmann ; leur nombre exact n’est pas connu, aucune étude n’ayant jamais été réalisée. De nombreux SDF sont originaires d’Allemagne, attirés notamment par la douceur du climat. En octobre et novembre, on peut encore dormir dehors à Cannes, il y fait 15 °C la nuit. Mais des agents de sécurité veillent devant les commerces. Au milieu des années 1990, dans la ville voisine de Nice, le maire de droite, Jacques Peyrat [1995-2008], avait fait ramasser les mendiants dans la rue pour les conduire en bus à 20 km de là, au mont Chauve, à 800 mètres d’altitude. Il a fallu attendre que l’un de ces sansabri s’effondre et meure, sur le chemin du retour, sous le soleil accablant de juillet, pour que cessent ces déportations. Cet été, la ville de Cannes a voulu inciter les habitants à “donner utile”, à travers une campagne d’affiches et de prospectus : au lieu de donner aux mendiants dans la rue, il leur a été conseillé de faire des dons aux organisations caritatives. A l’origine de l’opération, le président du Palais des festivals, David Lisnard, parle de “charité bien ordonnée”. Andreas Jachmann s’en remet toujours à ses connaissances personnelles. Le matin, un banquier lui offre son café quotidien, et le soir, un employé de Leader Price lui donne un sac rempli de produits périmés. “Cela fait longtemps que je n’ai pas eu faim”, confie-t-il d’un air satisfait. Mais il y a aussi cette jeune femme d’Osnabrück, Jasmina. Elle marche pieds nus, dans des claquettes ornées d’une fleur en plastique. A la suite d’un chagrin d’amour, elle a quitté le nord de l’Allemagne en stop pour le sud de la France. Arrivée à Cannes, elle a envoyé une carte postale représentant des palmiers à son ex-petit ami. Depuis plusieurs mois, elle dort sur la plage avec une amie hollandaise. Elle fait les poubelles. Dans l’une d’elles, derrière une boulangerie haut de gamme, elle déniche un sac rempli de croissants, mais une odeur pestilentielle l’assaille : le bon boulanger a pulvérisé du poison sur ses invendus. Annika Joeres

et Angela Merkel, à Bruxelles, le 24 octobre, alors qu’un journaliste leur demandait s’ils faisaient confiance au Cavaliere pour assainir les finances italiennes.

Teigneux

Le président, un père au bord de la crise de nerfs Devenir papa à 56 ans est fatigant, même pour un président. Pas étonnant, donc, que Nicolas Sarkozy passe ses humeurs sur ses homologues européens. The Times Londres

 N

icolas Sarkozy n’est pas connu pour prendre la vie avec décontraction. Pourtant, on a beau le connaître, il semble particulièrement tendu ces derniers temps. Il y a d’abord eu ce commentaire peu aimable sur Angela Merkel et sa consommation de fromage [“Elle dit qu’elle est au régime et se ressert de fromage”, a-t-il raconté à un collègue européen, à propos des déjeuners partagés avec la chancelière allemande]. Puis, durant le week-end [des 22 et 23 octobre], il s’en est pris violemment à David Cameron. “Vous avez perdu une bonne occasion de vous taire”, l’a-t-il tancé, avant d’ajouter : “J’en ai assez de vous entendre nous critiquer et nous dire ce que nous avons à faire.” Depuis, il se murmure beaucoup de choses sur la signification de ce clash entre les deux dirigeants. Mais, comme toujours en politique, la vérité est bien moins drôle que les rumeurs. Car la raison de l’accès de mauvaise humeur de Sarkozy est toute simple : sa femme venait d’accoucher. La petite Giulia est née le 19 octobre. Aussi bien conservée soit-elle, Carla Bruni, à 44 ans, n’est pas exactement une jeune maman. Certes, ce n’est pas son premier enfant, mais son aîné a 10 ans – une décennie qui peut avoir modifié l’énergie de la maman. Son mari, quoique réputé pour sa forme et son mode de vie sain, a tout de même la cinquantaine bien tassée. Comme tous les couples de leur âge, ils ont probablement des habitudes bien ancrées. Et les Bruni-Sarkozy doivent être habitués à mener une existence bien réglée et à jouir d’une agréable bulle de liberté. Et voilà qu’une aiguille en forme de bébé, minuscule mais d’une puissance formidable, vient de percer la bulle, créant un appel d’air par lequel va inexorablement s’échapper le moindre semblant de courtoisie conjugale. Peu importe le nombre de nounous, gouvernantes ou domestiques disponibles pour aplanir les difficultés concrètes de la parentalité : qu’on soit président ou pas, avoir un bébé est un moment délicat. Si je me fie à ma propre expérience d’ex-jeune maman, la cote de popularité de papa Sarkozy à la maison aura probablement enregistré une chute spectaculaire. Disons-le franchement : il pourrait faire son jogging tout nu dans les salons d’ap-

 Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger. parat de l’Elysée, une rose entre les dents, que sa bourgeoise ne s’en rendrait même pas compte. Bouquets de fleurs, boîtes de chocolats et autres marques d’affection pourraient éventuellement parvenir à la distraire de son bébé* – mais pas pour bien longtemps. Dans ces premiers mois qui suivent la naissance, même dans la plus passionnée des relations, le mâle de l’espèce – aussi aimant, gentil, séduisant, généreux ou puissant soit-il – devient à peu près aussi appétissant que les restes froids des brocolis de la veille. Ses besoins et désirs, quels qu’ils soient (gastronomiques, affectifs ou même, pauvre homme, sexuels), sont relégués au second plan derrière les deux grandes préoccupations qui accaparent la femelle dans sa nouvelle vie de mère : le nouveau-né, et les invraisemblables ravages physiques de la parturition.

Ce ne sont pas là des considérations sexistes, ce sont les réalités de la vie. Il n’y a rien de plus exaspérant que de voir un mec traîner comme une âme en peine à travers la maison quand vous venez de vous retourner les entrailles. Je n’ai pas le plaisir de connaître Nicolas Sarkozy, mais je ne l’imagine pas vraiment enchanté de passer l’après-midi à discuter des avantages comparés de la solution de camomille et de l’infusion de fenouil en compagnie d’un être à moitié endormi, en train d’allaiter ou sujet à d’incontrôlables crises de larmes. Sans parler du bébé lui-même, qui se révèle aussi assez accaparant. Tout ce que je peux dire, c’est que ça finit par passer. Quand bien même elle serait au bord de l’épuisement, Carla Bruni n’est pas de ces femmes qui se laissent aller à la tentation du pantalon à taille élastiquée. En attendant, ses homologues européens feraient sans doute mieux d’éviter Nicolas Sarkozy. Quant aux assistants chargés de trouver le cadeau idéal pour le couple présidentiel français, ils pourraient prendre exemple sur une de mes amies, elle-même maman de trois enfants, qui a son cadeau fétiche pour les jeunes parents : une bouteille de vodka glacée et deux verres à shooters. Croyezen mon expérience, ça leur fera un bien fou. Sarah Vine * En français dans le texte.


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Dossier Grèce

Rigueur Baisse du revenu brut annuel moyen par foyer provoquée par les plans d’austérité entre 2010 et 2011. Source : Eurostat

Crise

La faillite d’un Etat à l’ordre du jour Sous le titre “Osez !”, des intellectuels grecs ont lancé au printemps dernier un appel à la classe politique grecque. Aujourd’hui, il faut aller beaucoup plus loin, estime l’écrivain Apostolos Doxiadis. I Kathimerini (extraits) Athènes

 A

u début du mois de juin, un certain nombre de personnes issues des milieux intellectuels, dont moi-même, ont signé un appel à la classe politique grecque sous le titre : “Osez !” D’éminents savants ont approuvé cette initiative, ainsi que des économistes et des hommes d’affaires reconnus. Cet appel insistait sur trois points : la Grèce se trouve dans une situation dramatique ; notre place dans l’Union européenne est menacée ; enfin, il est encore temps de sauver le pays si les hommes politiques font face à leurs responsabilités dans un consensus plus que nécessaire ces temps-ci. Où en sommes-nous aujourd’hui  ? Concernant le premier point, en juin, le mot “faillite” [de la Grèce] était encore tabou. A l’époque, la plupart des hommes politiques et des économistes affirmaient qu’il était “impossible que l’Europe nous laisse sombrer”. Aujourd’hui, les choses ont malheureusement changé. La situation évoquée dans l’appel est devenue encore plus dramatique. Sur le deuxième point, à la fin du mois de mai, Maria Damanaki, la commissaire européenne grecque [aux Affaires maritimes et à la Pêche], avait alerté sur le risque que la Grèce puisse être exclue de la zone euro. Certains se sont moqués d’elle, qualifiant sa mise en garde de “fantasque” ; d’autres l’ont traitée de “traîtresse”. Aujourd’hui, la menace [d’une sortie de l’euro] est palpable pour tous.

Les politiques ne font rien Troisièmement, enfin – ce qui était l’essence même de cet appel lancé par les intellectuel –, nous invitions les hommes politiques et les syndicalistes à engager des actions “concordantes, dans un esprit d’unité”, pour éviter la tragédie, en les avertissant que, dans le cas contraire, ils seraient responsables d’une catastrophe. Qu’ont-ils fait depuis, les uns et les autres ? Le gouvernement et le parti [socialiste, PASOK] au pouvoir ont voté et adopté le deuxième plan de rigueur, qui était, tant bien que mal, un début de solution. Mais, comme ils ont du mal à s’en souvenir, ils ressortent du placard, tous les quatre matins, des mesures sur un ton déprimant alors qu’elles ont déjà été votées et… ne

 Le 19 octobre à Athènes, lors d’une manifestation contre le plan d’austérité.

Grèce

6,8 %


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Polémique sont toujours pas appliquées ! Le Premier ministre, après avoir dit à ses ministres que “cette année, personne [ne partirait] en vacances”, est parti en congés et, depuis, tout le monde se demande s’il est rentré. Les travaux ont été pris en main par le vicePremier ministre, Théodore Pangalos. Celui-ci annonce une à une les mesures déjà votées en juin, dénonce les palinodies d’Antonis Samaras, le chef de l’opposition conservatrice [Nouvelle Démocratie], qui veut renégocier les termes du plan d’aide, puis annonce qu’il va lui-même, en tant que ministre, renégocier, puis revient sur ses déclarations, puis dénonce à nouveau l’opposition, etc. Parallèlement, il parle trop, sans arrêt, en rejetant la responsabilité de la crise sur les marchés, sur nos gènes nationaux, sur l’opposition… Mais il ne dit rien des responsabilités de son propre gouvernement, qui est au pouvoir. Il ne sait que froncer le sourcil en répétant que nous sommes tous responsables de la situation –  sauf lui, bien entendu.

“Ce pays est foutu” Dans l’opposition, les choses sont plus calmes, puisqu’une certaine paix règne à l’intérieur des rangs de la droite. Antonis Samaras a révélé ses intentions : il veut de nouveau des élections, autant qu’il en faudra pour qu’il puisse obtenir la majorité – et qu’il puisse négocier, comme il le dit, avec les bailleurs de fonds internationaux, alors que ceux-ci ont exclu toute marge de renégociation du plan d’aide. Une interrogation persiste  : pourquoi veut-il à ce point d’une majorité dans un pays qui va faire faillite ? Les partis d’extrême gauche, le stalinien communiste KKE et les néostaliniens de la coalition de gauche SYRIZA, collaborent étroitement avec tous les syndicats pour accélérer le désastre et préparer le terrain “prérévolutionnaire” léniniste qui est censé les porter au pouvoir. En conclusion, le texte “Osez !” ne semble pas avoir eu l’impact espéré sur nos politiciens : la plupart continuent à courir vers le précipice. Rares sont ceux qui ont fait quelque chose. Pour ma part, je ne regrette pas un seul instant d’avoir signé cet appel, parce qu’il fallait tirer la sonnette d’alarme. Seulement aujourd’hui, au point où nous en sommes, me viennent en mémoire ces quelques amis et collègues qui avaient refusé de signer. Sans entrer dans les détails, ils ont argué du fait que la classe politique était incapable de gérer la crise et que le seul espoir de ce pays était qu’elle démissionne – peut-être pas dans son ensemble, mais dans sa majorité – pour qu’une nouvelle dynamique politique puisse se mette en place. Au final, je vois à quel point ces amis avaient raison : sans une nouvelle élite politique, ce pays est foutu. Apostolos Doxiadis* * Né en 1953 en Australie, Apostolos Doxiadis a longtemps étudié les mathématiques avant de se lancer dans l’écriture. Il est notamment l’auteur du best-seller international Petros et la conjecture de Goldbach, publié en français chez Christian Bourgois (2000).

L’Eglise aussi doit payer ! Exemptée d’impôt, l’institution religieuse, énorme propriétaire foncier, devrait contribuer à l’effort national, estime un professeur d’université. To Vima (extraits) Athènes

 L

es propriétés de l’Eglise restent un sujet tabou en Grèce. Beaucoup de journaux étrangers s’y sont pourtant intéressés ces derniers temps. Et surtout depuis que l’on sait que l’Eglise sera épargnée par la nouvelle taxe immobilière, prélevée via la facture d’électricité, alors qu’elle est le deuxième propriétaire foncier du pays. La fortune de l’Eglise grecque est estimée entre 700 millions et 2,5  milliards d’euros. Si cette mesure d’austérité est, parmi d’autres, destinée à sauver le pays de la faillite, il reste néanmoins une interrogation : si le pauvre, le faible, le petit retraité qui sombre un peu plus tous les jours, est contraint de payer cette taxe, pourquoi pas la puissante et riche Eglise ? Pourquoi cette injustice ? A priori, le gouvernement n’a pas voulu affronter l’appareil de l’Eglise. En Grèce, les curés influencent le corps électoral ; or les politiques pêchent aussi des voix chez les croyants. La Grèce ne ressemble en

 “Il faut une finance plus éthique. — Si tu veux aller au paradis fiscal.” Dessin d’Altan paru dans L’Espresso, Rome. rien à une république occidentale dans laquelle l’Etat est clairement séparé de l’institution religieuse. Cette particularité ne semble pas avoir été comprise par la chancelière Angela Merkel et les autres dirigeants européens, qui n’ont jamais explicitement demandé une taxation des revenus de l’Eglise grecque. Aujourd’hui,

nous pouvons être certains que notre niveau de vie va se détériorer de façon spectaculaire. L’Eglise elle-même doit comprendre que les sacrifices que nous demande la communauté internationale doivent nécessairement être répartis de façon équitable. Malheureusement, aujourd’hui, personne ne semble vouloir payer pour cette crise : ni les députés, qui conservent de nombreux avantages et sont protégés par leur statut, alors qu’ils sont englués dans des scandales financiers, ni les banques, qui ont eu des gains considérables ces dernières années, ni la plupart des fraudeurs fiscaux, qui ont placé leur argent à l’étranger et qui, aujourd’hui, nous donnent des leçons de droit constitutionnel. Mais l’Eglise ne peut – et ne doit – pas être assimilée à ces gens-là. L’une de ses principales missions n’est-elle pas justement la défense des faibles ? En cela, elle se substitue même souvent à l’Etat, en s’occupant des pauvres, des SDF, des retraités, etc. Plus généralement, en Grèce, l’Eglise, qui n’est pas séparée de l’Etat, s’immisce régulièrement dans les affaires publiques, mais sans y participer financièrement. Désormais, le temps est venu pour elle de mettre la main à la poche. Giorgos Kalfelis* * Professeur de droit à l’université de Thessalonique.

Santé

Des hôpitaux sans compresses ni coton Les coupes budgétaires dans le secteur de la santé risquent de se faire au détriment des patients. Eleftherotypia (extraits) Athènes

L

e ciel s’assombrit pour les salariés du secteur de la santé. La mise au chômage technique [avec des baisses drastiques de salaire, jusqu’à 40 %] ressemble de plus en plus à une roulette russe pour le personnel. D’ici à la mi-décembre, 3 000 personnes vont devoir quitter leur poste dans les hôpitaux ou autres organismes de la santé publique. Certains des établissements concernés par ces réductions budgétaires, dont celui qui s’occupe des toxicomanes et l’Institut pour la santé de l’enfant, sont menacés de disparition pure et simple. Les personnes qui seront mises sur la touche le seront en fonction de leur efficacité et de leur niveau d’études. L’institut Pasteur d’Athènes se verra amputé de 10 % de son personnel. Il s’agit

d’un institut de recherche qui fabrique des vaccins. Le projet est de le fusionner avec un autre organisme. Mais cet institut est sous contrat avec la France, et le droit de s’appeler “institut Pasteur” en Grèce pourrait lui être retiré. Il y a deux ans, pendant le pic de la grippe porcine, l’institut Pasteur d’Athènes avait efficacement contribué à la vaccination de la population. Qu’en sera-t-il à présent ? Les mesures d’austérité prévoient aussi une réduction, dans les prochaines semaines, de 300 millions d’euros dans les dépenses du ministère, de 5,6 milliards à 5,3 milliards. Ces coupes concerneront les frais de fonctionnement et les achats de matériel et de médicaments. Le ministère a tout de même assuré que les heures de garde des médecins ne seraient pas concernées. Mais les heures supplémentaires ne sont pas payées depuis des mois. Les hôpitaux publics sont particulièrement concernés, au détriment de leurs patients. Le plus étonnant est que l’on parle de réduction de matériel et de médicaments alors qu’à l’heure actuelle la plu-

part des hôpitaux n’ont même pas de compresses ni de coton. Sans compter que les patients attendent sur le parking qu’un lit se libère… “Au lieu de faire des coupes dans l’achat de matériel médical, ils pourraient tout simplement réduire les prix”, affirme Dimitri Mardas, professeur d’économie à l’université de Thessalonique. Selon lui, le système d’approvisionnement des hôpitaux est obsolète et la grille des prix pratiqués souvent fantaisiste. Concernant les recettes, le plan du ministère est de trouver des fonds grâce à la vente des biens immobiliers des hôpitaux. On parle de fonds approchant le demi-milliard d’euros. Il s’agit d’immeubles de toutes sortes, y compris de fermes d’élevage de porcs et de poulets qui ont été léguées aux hôpitaux publics. Le secteur de la santé posséderait en tout près de 300 donations (terrains, maisons, bâtiments…) qui ne sont pas exploitées depuis des années. La santé des patients serait-elle tributaire des recettes d’une porcherie  ? Dimitra Efthymiadou


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 Impayés Ils seraient près de 1 million

Dossier Grèce

à ne plus payer leurs factures d’électricité, et 215 000 abonnés ont plus de six mois de retard dans les paiements. Ces chiffres révélés par la compagnie nationale

d’électricité (DEI) concernent les foyers, les commerces, les petites et moyennes entreprises. En sept mois, les dettes envers la DEI ont augmenté de 22 %, atteignant 564 millions d’euros

Exode

Le grand retour à la terre Pour joindre les deux bouts, de nombreux Grecs décident de revenir dans les fermes familiales longtemps délaissées, comme à Naxos, dans les Cyclades. The Independent (extraits) Londres

D 

ans le coin, les gens reviennent dans les fermes qu’ils ont abandonnées il y a des années, pour faire pousser des pommes de terre, des choux et des légumes afin de survivre à la crise”, déclare Petros Citouzouris en taillant ses vignes sur les hauteurs de Naxos, la plus grande île des Cyclades. Même les régions les plus isolées de Grèce sont emportées par la catastrophe financière. Indiquant du doigt de nouvelles cultures en terrasses le long d’une ancienne léproserie délabrée à Sifones, Citouzouris ajoute que, depuis le début de la crise, “des maçons et des mineurs sans emploi, ainsi que des retraités, ont commencé à revenir dans les fermes familiales dont ils avaient hérité il y a une génération, mais qu’ils n’avaient jamais exploitées”. Il estime que, sur les vingt propriétés des environs, dix appartiennent aux nouveaux venus. “Ils n’arriveront pas à faire pousser assez de choses pour vivre, mais ça va les aider à tenir”, commente-t-il.

Des habitants qui travaillent dur Si les touristes ont déferlé cette année encore, les autres secteurs de l’économie sont en berne. Tout Naxos est touché, et il y règne une atmosphère d’angoisse à peine voilée, de désespoir manifeste. Partout, on redoute que la situation, aussi dure qu’elle soit aujourd’hui, ne soit encore pire demain. L’île, couverte de vestiges antiques et de tours vénitiennes, n’a rien perdu de son extraordinaire beauté, avec ses villages aux murs blancs et aux terrasses arrosées agrippés aux flancs de montagnes qui dominent des vallées verdoyantes et encaissées. Les oliviers et les vignes prospèrent sur ce sol fertile qui attire les cultivateurs depuis cinq mille ans. Contrairement aux mythes qui ont cours en Europe du Nord et qui veulent que les Grecs se vautrent sans vergogne dans le confort aux dépens des prêts de l’UE, le plus frappant chez les 18 500 habitants de Naxos, c’est de voir à quel point ils travaillent dur. Beaucoup ont toujours eu plus d’un emploi, aucun n’étant vraiment bien payé. Les ouvriers du bâtiment sont généralement aussi des agriculteurs ; ils possèdent des moutons, des chèvres, des oliviers et de la vigne. Cet argent supplémentaire leur permet souvent de financer les études de leurs enfants à l’université.

 “Qu’ils s’en aillent tous !” : l’un des slogans des manifestants. Les espoirs, aujourd’hui, s’évanouissent. Naxos regorge de jeunes chômeurs hautement qualifiés qui ne parviennent pas à trouver un travail, quel qu’il soit. “Les jeunes mendient pour travailler”, dit Manoulis Koutelieris, un maçon qui emploie dix personnes. “Hier soir, il y en a un qui m’a appelé pour avoir du travail, et il pleurait.” L’impact de la crise est progressif, mais inexorable. C’en est peut-être fini des espoirs de la classe moyenne embryonnaire, mais d’autres sont dans une misère encore

La dette explose Dette publique (en % du PIB) 200

Grèce

150

Italie 100

Portugal

50

Espagne

Prévisions

0

2009

2011

2013 Sources : AFP, FMI

plus noire. Les réductions des dépenses publiques ont frappé ceux qui, jusqu’alors, joignaient à peine les deux bouts. Dans une maison exiguë de la ville de Naxos, Irène Polykretis nous explique que son mari, un pêcheur du nom de Panagiotis, et elles ont toujours été pauvres. “Quand j’étais enfant, on ne pouvait pas se payer de l’aspirine”, raconte-t-elle. Grâce à sa dot, un petit bateau de pêche, Panagiotis gagnait juste assez pour la famille parce qu’il avait également un emploi de balayeur sur le port.

L’argent ne circule plus Mais les ennuis se sont succédé. Le bateau a été endommagé par un hors-bord, et Panagiotis ne peut s’offrir le luxe de le faire réparer. Au cours du même accident, son fils a été blessé et il ne peut plus travailler. Puis le gouvernement a décrété qu’il avait versé trop d’allocations familiales à Irène et a suspendu tout paiement jusqu’à la fin de l’année. Panagiotis est amer. “Pour eux, nous ne sommes que des déchets”, lâche-t-il. Les salaires des fonctionnaires et des retraités sont en baisse. La plupart des gens du cru sont propriétaires, et c’est avec appréhension qu’ils attendent de voir combien ils vont devoir payer à cause de la nouvelle taxe sur le logement. “Là, le gouvernement a vraiment trouvé le filon”, grince un propriétaire. La nouvelle taxe devrait être perçue par le biais des factures d’électricité, avec la menace

tacite d’une coupure des prestations en cas de non-paiement. Dmitris Lianos, adjoint au maire de Naxos, accuse les banques d’avoir accordé des prêts bon marché à n’importe qui. “Les banques ont aidé les Grecs à devenir fous. Elles proposaient des prêts pour Noël, pour les voyages de noces. Nous vivions dans un monde factice.” Pour l’heure, les banques ne réclament pas d’être remboursées, mais les gens s’inquiètent de ce qui se passera lorsqu’elles le feront. Partout à Naxos, on a le sentiment que l’argent circule de moins en moins. Le bâtiment est le seul secteur à s’être écroulé, mais tout le reste semble fragile. Pour l’essentiel, les affaires se concluent à coups de reconnaissances de dettes douteuses, qui ne sont pas encaissées et, de toute façon, ne pourraient être honorées. “J’ai 30 000 euros de chèques en bois. Qu’est-ce que je peux faire ?” s’interroge Manoulis Koutelieris. Tous se plaignent d’une bureaucratie byzantine. Autour d’un verre d’ouzo, Yannis Karpontinis, propriétaire d’une carrière de marbre, raconte, dépité, comment, pendant plus de deux ans, il n’a pu ouvrir une carrière qui appartenait pourtant à sa famille. Face à la crise, il s’efforce avec un certain succès de parvenir à l’autosuffisance : il fait son propre pain, son huile d’olive, son vin et même du savon. Mais il pense que la Grèce est condamnée à un effondrement économique et social inévitable. Patrick Cockburn


fin juillet. Selon le journal Ta Nea, cette situation ne va certainement pas s’arranger avec l’arrivée de la nouvelle taxe d’habitation, qui sera prélevée via la facture d’électricité.

Emigration

Même les Albanais s’en vont Venus en Grèce dans les années 1990 en quête d’une vie meilleure, de nombreux immigrés albanais quittent un pays dans lequel ils ne voient plus d’avenir. Eleftherotypia (extraits) Athènes



edi vient d’Albanie. Ouvrier dans le bâtiment, il travaille en Grèce depuis plus de dix ans. Ses deux enfants, de 15 et 11 ans, vont dans une école grecque. Mais, avec la crise, Ledi a perdu son travail et a dû retirer ses enfants de l’école pour rentrer dans son village natal en Albanie. A Kapshtica, à la frontière gréco-albanaise, le retour des Albanais de Grèce est devenu une routine pour les douaniers. Ils rentrent en voiture ou entassés dans des bus, avec leurs valises et leurs enfants. “Ces gens partis de leurs villages pour venir travailler chez nous rentrent parce que chez eux les choses vont mieux d’un point de vue économique”, souligne Thanos Maroukis, sociologue de l’université de Panteion. Sali Berisha, le Premier ministre albanais, y voit même une victoire. “Des milliers d’Albanais sont de retour chez eux. Ils rapportent avec eux l’argent qu’ils ont gagné en Grèce et créent leur propre entreprise ici. Pour eux, c’est un grand pas. Pour nous, c’est une victoire”, a-t-il lancé il y a quelques mois. Pour l’Institut albanais d’études internationales (IAEI), sur le demi-million d’Albanais qui vivent et travaillent en Grèce, environ 15 % sont déjà partis par vagues successives. Mais, contrairement à Thanos Maroukis, l’institut est pessimiste en ce qui concerne les possibilités d’emploi sur place. “L’intégration du grand nombre d’immigrés partis il y a quelques années et qui sont de retour n’est pas simple.

L

Il leur est difficile de trouver du travail”, explique-t-il dans son rapport. L’Albanie bat déjà des records de chômage. Or, pour le directeur de l’IAEI, Albert Rakipi, “la crise économique grecque aura certainement des répercussions sur les voisins plus pauvres de la Grèce”. Giorgos Karakostas, directeur de la banque albanaise Emporiki, perçoit également une différence. “En 2010, les immigrés albanais ont transféré près de 100 millions d’euros dans les banques de leur pays”, souligne-t-il. A titre de comparaison, en 2007 les transferts d’argent de Grèce et d’Italie effectués par des Albanais avaient atteint 951 millions d’euros, soit 9 % du PIB du pays. La tendance s’est inversée. Les transferts de devises sont très limités et ceux qui sont restés en Albanie envoient régulièrement des cigarettes et de la nourriture à leurs proches qui travaillent en Grèce. Le parcours de Tola et de Gramoz est caractéristique. Tola est professeure et son mari ancien policier. Arrivés en Grèce en 1999, ils ont fait toutes sortes de petits boulots pour mettre de l’argent de côté. Leur objectif : s’acheter un appartement à Tirana et créer leur propre affaire. Entre-temps, ils ont eu deux enfants. En 2005, ils sont rentrés une première fois au pays, ont acheté un logement dans la capitale albanaise avec leurs économies mais n’ont pas pu trouver de travail ni monter leur entreprise. “En plus, nous nous sentions étrangers dans notre propre pays, les choses avaient beaucoup changé”, affirme Tola. Ils sont donc retournés en Grèce et se sont remis au travail. Quand la crise est arrivée, ils se sont tous les deux retrouvés sur le carreau. En 2009, ils sont revenus de nouveau à Tirana, où ils ont ouvert un café Internet. “Ici, au moins, mes enfants sont sûrs d’avoir leurs trois repas par jour”, se félicite Tola. Giorgia Linardou

Statistiques

Les chiffres de la discorde “Il faut qu’on fasse le ménage dans nos statistiques”, a lancé Zoe Georganta en s’adressant aux députés. La présidente de la commission des Comptes publics, jeune recrue du gouvernement de Georges Papandréou, déposait ce jour un rapport au vitriol dans lequel elle dénonçait le gonflement du déficit public et la gestion quelque peu cavalière de l’organisme des statistiques par son président, Andreas Giorgiou.

Il y a quelques années, la fiabilité de nos statistiques nationales était au plus bas. Le résultat était toujours le même : elles cachaient les chiffres réels de l’économie. Cette fois, les membres de l’Institut des statistiques (ELSTAT) mettent en garde contre les interférences politiques. “Certains souhaitaient avoir une influence sur notre travail”, ont-ils dit dans un communiqué.

Les employés d’ELSTAT n’ont absolument rien à reprocher à la fiabilité des données ; ils se plaignent seulement de certaines connivences politiques de leur président. Bref, les autorités doivent vraiment faire le ménage dans les statistiques… Les inspecteurs européens dépêchés pour réformer nos ministères auront une fois de plus beaucoup de mal avec les chiffres grecs… Haris Karanikas Ta Nea (extraits) Athènes


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

Europe Dette

Rigueur Baisse du revenu brut annuel moyen par foyer provoquée par les plans d’austérité entre 2010 et 2011.

Portugal

Espagne

8,10 %

6%

Italie

3,21 %

Source : Eurostat

Au sud du continent, rien ne va plus Les Grecs ne sont pas les seuls à être touchés par des plans de rigueur violents. En Europe du Sud, l’Espagne, l’Italie et le Portugal paient aussi, au quotidien, le prix de la crise. Témoignages.

le gouvernement Berlusconi a réalisé des coupes de 8  milliards d’euros dans le budget de l’éducation nationale]. Mercredi, tard le soir, l’enseignant a de nouveau rendu visite à ses collègues. Il a dormi avec eux sous la tente, devant le siège du Conseil régional. L’année dernière, il avait lui-même pris part au mouvement, jeûnant pendant dix-huit jours devant les locaux de la direction académique régionale, rue Praga, à Palerme. Corriere della Sera Milan

Portugal

“La frontière de la faim commence ici”

Espagne

A u cours des derniers mois, nous avons eu des avocats, des ingénieurs… Il y a même eu un juge qui est venu ici chercher de quoi manger”, confie José Almeida, un ingénieur des mines retraité qui travaille à la Banque alimentaire de Lisbonne – au lieu, pour reprendre ses paroles, de jouer au golf. La Banque alimentaire de Lisbonne, apparemment la plus grande d’Europe, emploie 15  salariés à plein temps et 150 bénévoles. Elle traite 12 000 tonnes de denrées par an, soit à peu près autant que les dix autres banques alimentaires du pays réunies. Elle n’a pas le droit de distribuer ses vivres directement aux individus, mais les quelque 150 associations qu’elle a approvisionn��es ont nourri 150 000 à 160 000 personnes l’année dernière, un chiffre en constante augmentation depuis deux ou trois ans. “C’est une grande partie du drame que nous vivons, explique José. Les gens qui demandent de quoi manger ne sont pas ceux auxquels on s’attendrait normalement. Il y a des couples dont chaque époux avait un bon emploi. Ils avaient un niveau de vie élevé. Puis l’un des deux est licencié et ils ne peuvent plus tenir le coup : ils n’ont plus les moyens de payer la voiture, le loyer ou l’emprunt, l’école des enfants… et ils ont recours à la charité.” Les surplus et les produits invendables donnés par l’industrie alimentaire

“L’air gêné du docteur”  “Ça fait six mois que je n’ai plus de travail. — Moi, ça fait six mois que je sans être payé.” Dessin de Kap paru dans La Vanguardia, Barcelone. représentent 30 % à 40 % de l’approvisionnement. “On reçoit les produits les plus divers, confie José. Une fois, on a reçu plusieurs palettes de ketchup qui avaient été refusées parce que le film d’aluminium qui se trouve à l’intérieur du bouchon était de la mauvaise couleur.” Mais cette source est en déclin parce que les fabricants et les distributeurs s’efforcent actuellement de réduire de telles erreurs. Le seul point positif, relève José, c’est la générosité et la solidarité dont font preuve les Portugais qui sont moins touchés par la crise. La dernière campagne d’appel aux dons, en mai, a vu ceux-ci augmenter de 20 %. “Et ce au plus fort de la crise, précise José. Ça fait vraiment du bien de voir ça. Ça montre que les gens commencent peut-être à ne pas penser qu’à eux.” Et d’ajouter : “La frontière de la faim, qui se situait jadis au nord du Sahara, a gagné le sud de l’Espagne et du Portugal.” Jon Henley, The Guardian Londres

PIERRE WEILL Vendredi 19h20 - Partout ailleurs en partenariat avec

franceinter.fr

travaille

Italie

Salvo, prof et ramasseur de melons De Palerme C ’est le seul moyen que j’aie trouvé pour joindre les deux bouts”, explique Salvo Altadonna. “Nous étions seize à travailler dans les champs, dont neuf originaires de pays extracommunautaires. Le vivre et le couvert étaient compris dans la paie. Je n’ai pas la chance de pouvoir compter sur ma famille pour me soutenir financièrement. Donc je n’avais pas le choix.” Telle est l’expérience vécue par ce professeur vacataire qui, se retrouvant dans une situation de grande précarité et sans perspective réjouissante – comme la plupart des étudiants, universitaires et enseignants en Italie – s’est décidé à travailler dans les champs comme cueilleur de melons. Salvo Altadonna, 38 ans, est marié et père d’une petite fille de deux ans et demi. Samedi 22 et dimanche 23 octobre, il est allé cueillir les fruits dans une exploitation, entre San Cipirrello et Roccamena, dans les environs de Palerme. En deux jours et demi de travail au noir, il a gagné 150 euros. Depuis dix ans, Salvo fait du soutien scolaire, à titre de vacations annuelles, dans une école primaire de Borgo Nuovo, un quartier “difficile” de la ville. Son épouse, qui fait le même métier que lui, n’a pas de revenus réguliers, elle non plus. “J’ai une licence en sciences de l’éducation, précise-t-il, et deux certificats d’aptitude au soutien scolaire, en maternelle et en primaire.” Salvo Altadonna est l’un des nombreux travailleurs précaires qui soutiennent trois appariteurs palermitains en grève de la faim depuis sept jours pour protester contre les coupes budgétaires dans l’éducation nationale [en trois ans,

C amila vient d’être licenciée à cause de ses trop nombreux arrêts maladie : seize semaines depuis le début de l’année. Et, à l’hôpital Vall d’Hebron, à Barcelone, en pleine réduction budgétaire, on l’ignore. “En mars, ils m’avaient dit que je devais subir une intervention d’urgence, avant trois mois”, raconte Camila Espinoza, 25 ans, avec amertume. “Ça fait maintenant six mois, ajoute-t-elle. Le temps passe et je ne sais toujours pas quand je serai opérée.” Qu’est-il arrivé  ? Le gouvernement [autonome] catalan a réduit le budget de la santé publique de 10 %, ce qui a notamment entraîné la fermeture de près d’un tiers des blocs opératoires dans les hôpitaux publics. “Avec un air gêné, le docteur m’a dit qu’il n’y avait pas encore de date prévue pour l’opération”, s’inquiète la jeune femme. Camila Espinoza souffre d’une infection rénale aiguë. Sa vie n’est pas en danger, mais son rein gauche pourrait l’être. Une malformation congénitale menace de transformer l’infection en maladie chronique, ce qui l’obligerait à être dépendante d’une dialyse tout au long de sa vie. Il y a six mois, donc, les médecins l’ont prévenue : l’opérer immédiatement était le seul moyen d’éviter que l’infection ne progresse. Maintenant, quand elle vient aux nouvelles à l’hôpital, le personnel de santé ne sait plus où se mettre. “C’est tellement cruel… je n’ai que 25 ans”, déplore-t-elle. Dans une clinique privée, l’intervention coûterait 12 000 euros. “Qu’est-ce que je vais devenir si l’on ne m’opère pas ?” Pour le moment, cette sommelière ne pourra pas trouver de travail. “Je suis douée et je reçois des propositions d’emploi, mais la maladie m’empêche de rester debout.” Dans son dernier poste, elle avait prévenu qu’elle devait être opérée sous peu. Ils se sont dit que c’était une question de semaines et l’ont embauchée. Après cinq visites aux urgences et des dizaines de jours d’arrêt maladie, ils ont abandonné [et l’ont licenciée]. “Je ne peux plus dire que je serai bientôt opérée, admet-elle, ce serait un mensonge.” Ferran Balsells, El País Madrid


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 Amende Censé donner de nombreuses informations sur le nombre d’habitants, mais aussi sur leurs conditions de vie (habitat, situation familiale, religion, ethnie, etc.), le recensement roumain qui s’est déroulé du 20 au 31 octobre a mobilisé

Europe

quelque 120 000 enquêteurs. Selon Vergil Voineagu, directeur de l’Office national de la statistique à Bucarest, le refus de participer est puni d’une amende de 5 000 lei (soit 1 155 euros), relate le site d’information punkto.ro

Roumanie

Dans la “fosse aux Gitans” Encadrés par leurs organisations, les Roms ont été vivement exhortés à déclarer leur identité ethnique lors du recensement 2011 de la population. Objectif : bénéficier de plus de subsides de l’UE. Reportage. Jurnalul National (extraits) Bucarest



lle franchit avec peine les ornières. Ses talons s’enfoncent dans le bourbier séparant les maisons qui menacent de s’écrouler sous le poids des cordes à linge surchargées de vêtements d’enfants. Se hissant sur la pointe des pieds, elle colle sur un poteau une affiche de Jean de Craiova [chanteur de manele, un style de musique mêlant le pop-rock à la musique tsigane et populaire, très prisé dans les Balkans] surmontée de cet appel : “Si tu es rom, déclare ouvertement ton origine ethnique au recensement de 2011”. La représentante de l’organisation Romani Criss, qui informe la population rom sur le recensement, s’approche d’un homme figé sur place, les yeux rivés sur la vedette. “Je suis roumain, mam’zelle ! C’est pas discutable, mitraille l’homme au teint olive, je suis roumain, puisque que je vis ici.” Au détour de la rue boueuse apparaît sa femme. Vasilica accepte volontiers le badge qu’on lui tend, sur lequel est écrit en romani “C’est génial d’être tsigane”. “Nous sommes des Roumains célivisés [elle veut dire ‘civilisés’] ou des Roms, nous ne sommes plus des Gitans”, dit-elle. “Tu ne vois pas que ces gens essaient de nous aider ?” crie-t-elle à son mari, puis elle s’éloigne en tirant derrière elle sa ribambelle d’enfants. Plus loin, une jeune femme avec un enfant dans les bras. “Ben, je le suis, rom, et alors, on nous donne quoi ? se lamentet-elle. Qu’on le dise ou pas, pour nous, ça va toujours aussi mal.” Cosmin Rad, du

E

 Dessin d’Eva Vasquez paru dans El País, Madrid. département éducation de Romani Criss, explique : “Si vous déclarez votre origine ethnique et s’il y a 10 % ou 15 % de Roms dans une commune, vous pourrez avoir accès à des fonds pour construire des écoles, vous pourrez utiliser officiellement la langue romani dans vos relations avec les autorités locales.” La femme fait la moue. “L’Europe va venir pour me donner de l’argent ? Balivernes ! J’ai déjà déclaré que j’étais rom au dernier recensement, il y a neuf ans, et personne ne m’a aidée. Moi, je vais encore le dire, mais il y en a d’autres qui diront qu’ils sont roumains, parce qu’ils ont honte. Parce que les gens sont méchants et nous montrent du doigt. A l’école, ils se moquent de nos enfants”, peste Somna Sadoveanu. Cosmin Rad travaille avec les Roms depuis plus de cinq ans. Il connaît parfaitement les problèmes des Tsiganes de la rue Baicului, à Bucarest. Il a vu comment des enfants roms, en parfaite santé,

Vous aussi, du 12 au 20 novembre, rejoignez-nous pour porter haut et fort les valeurs de la solidarité internationale et pour défendre collectivement les droits de toutes et de tous, ici et ailleurs. La Semaine de la solidarité internationale est coordonnée par le CRID et animée par :

Et par : Amnesty International France, FSU – Fédération Syndicale Unitaire, Peuples Solidaires, RADSI- Réseau Aquitain pour le Développement et la Solidarité Internationale.

En collaboration avec :

Avec le soutien de :

ont été placés dans des classes spécialisées pour retardés mentaux parce que les parents roumains s’opposaient à ce qu’ils soient dans les mêmes classes que leurs enfants. […] Plus bas dans la vallée, dans la “fosse aux Gitans”, comme les Roumains surnomment l’endroit, Stoica Dumitru ne reconnaîtrait jamais qu’il est rom. “Je suis roumain. Sur mon questionnaire, il y a marqué RO [pour Roumain ou Roumanie]”, dit-il énervé. Cosmin essaie vainement de lui dire que les données du recensement sont confidentielles, que le nom n’a pas d’importance, mais le nombre de Roms oui, parce que plus ils sont nombreux, plus ils ont de chances de pouvoir bénéficier de programmes spéciaux et de bourses pour leurs enfants. “En reconnaissant officiellement son appartenance ethnique, la communauté devient plus forte”, explique Cosmin. Et il illustre ses propos par un autre exemple : “Jusqu’à récemment, les universités n’avaient pas de places réservées aux Roms, maintenant elles en ont, nous en voulons plus. Il y a beaucoup de

sans-papiers, et leur peur d’être expulsés est d’autant plus forte que certaines familles ont vu leurs maisons démolies et vivent aujourd’hui dans des cabanes en carton.” Puis il ajoute, déçu : “Sur le papier, nous sommes environ 500 000, et en réalité plus de 2,5 millions. La plupart ne peuvent faire la différence entre la nationalité, roumaine, et l’origine ethnique, rom”. “Vous êtes venus compter les Indiens ?” lance un homme moustachu qui se mêle à la conversation. Il se dit roumain. La femme qui l’accompagne est outrée que les Tsiganes se donnent le nom de Roms : “Ils se disent roms pour se rapprocher des Roumains, alors qu’en fait ce sont des Tsiganes d’Inde !” Assise par terre, une fillette aux yeux bleus et au visage blanc joue avec un garçonnet maigrelet, à la peau noire comme le charbon, sale de la tête aux pieds – “mon meilleur ami”, nous dit-elle. Ils jouent, loin des querelles, des insultes, des méchancetés et de la haine qui divise le monde en deux sous-ensembles également miséreux. Carmen Preotesoiu

Pologne

Très chers arrêts maladie La facture économique s’élèverait à 6 milliards d’euros par an, selon certains experts. Gazeta Wyborcza Varsovie



n 2010, les Polonais ont cumulé 244  millions de jours d’arrêt maladie, contre 252 millions en 2009. Une légère amélioration, certes, mais qui ne change en rien la situation : en Europe, les travailleurs polonais semblent être les plus sensibles face à la maladie. “Curieusement, ils sont aussi les champions des heures supplémentaires”, s’étonne Monika Gladoch, conseillère du président de la Confédération des employeurs et chercheuse à la faculté du droit du travail à l’université CardinalWyszynski de Varsovie. “Il y a une malhonnêteté généralisée de la part des travailleurs et, malheureusement aussi, de certains médecins.” On sait tous qu’obtenir un arrêt maladie ne pose aucun problème. “Je le demande quand je suis surmené ou quand j’ai besoin de congés supplémentaires, avoue un salarié d’une grande entreprise de Gdansk. Mon salaire est ridiculement bas, et puis il n’y aurait pas de problème si mon chef ne me faisait pas la tête chaque fois que je lui demande un jour de congé. Le mieux, c’est encore de simuler une grippe intestinale, impossible à vérifier. J’ai un médecin qui m’arrête pour 100 zlotys [25 euros].”

E

Selon la ZUS [Sécurité sociale], le Polonais s’est absenté en moyenne treize jours dans l’année 2010. Le cabinet de conseil Work Service a calculé le coût de ces absences : 23, 2 milliards de zlotys [6 milliards d’euros]. De quoi construire 550 kilomètres d’autoroutes. “Il s’agit d’estimations minimales, car nous n’avons pas ajouté les heures payées aux remplaçants”, explique Krzysztof Inglot, de Work Service. La solution serait que l’employeur vérifie les raisons de l’arrêt maladie. “Nous avons observé, par exemple, qu’une augmentation de cas de grippe en Grande Pologne [région de Poznan, dans l’Ouest] coïncide avec le début de la récolte des asperges et des fraises [dans l’est de] l’Allemagne.” “Aujourd’hui, l’employeur paie pour les trente-trois premiers jours du congé maladie de son salarié”, explique Mme Gladoch, qui est d’avis que le patron ne devrait pas être le seul à prendre tous les risques sociaux. Et que la ZUS devrait multiplier les contrôles. Elle ajoute, que, malheureusement, dans de nombreuses entreprises, le salaire varie encore en fonction de l’absentéisme… D’ailleurs, affirme Monika Zakrzewska, experte de l’organisation du patronat Lewiatan, “les chefs de services et les cadres préfèrent prendre quelques jours de congés pendant qu’ils sont malades, par peur de perdre 20 % de leur salaire”. Mais, globalement, ajoute-t-elle, “se mettre en arrêt maladie est toujours rentable en Pologne…” Katarzyna Wlodkowska


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

Europe Russie

Poutine revient… Fichons le camp ! Après celle des années 1990, une nouvelle vague d’émigration pourrait frapper le pays. Cette fois, elle concernerait les éléments les plus dynamiques de la société, qui en ont assez d’attendre toujours de meilleures perspectives.

Émigration russe CANADA

7 083

ÉTATSUNIS

32 452

SUÈDE

8 825

Kommersant-Vlast (extraits) Moscou

FÉDÉRATION DE RUSSIE

LETTONIE

n.c.

BIÉLORUSSIE

Les jeunes les plus motivés Les lecteurs de blogs et accros de Facebook ne sont pas les seuls à refléter cette montée en flèche du désir d’émigration ; tous les instituts de sondages du pays relèvent la même tendance. En mai, le centre Levada repérait 22 % de Russes souhaitant aller s’installer à l’étranger, un chiffre encore jamais atteint. En avril 2009, année de crise pourtant, 13 % seulement des personnes interrogées avaient manifesté l’envie d’émigrer. En juin 2011, deux autres instituts considérés comme plus proches du pouvoir

Réseaux sociaux

Buzz sur twitter En Russie, depuis l’annonce, fin septembre, du retrait de Dmitri Medvedev de la course présidentielle, la tentation d’émigrer est le sujet qui revient le plus souvent sur les réseaux sociaux. Cependant, dès fin août, l’article “Les neuf raisons qui me font quitter la Russie”, paru sur le site de Gazeta.ru, avait suscité plus de 3 400 réactions et 17 000 clics “J’aime” sur le réseau V kontaktié. Il avait été retwitté 2 416 fois et avait donné lieu à 338 lettres de lecteurs. Créé il y a onze mois sur Jivoï Journal, le groupe pora_valit (Fichons le camp) rassemble plus de 4 600 internautes.

73 047

ALLEMAGNE

244 089

KAZAKHSTAN

MOLDAVIE

130 199

11 290

FRANCE

CHINE

UKRAINE

n.c.

166 129

MONTÉNÉGRO

GÉORGIE

n.c.

OUZBÉKISTAN

9 331

ARMÉNIE AZERBAÏDJAN

10 494

17 662

KIRGHIZISTAN

9 594

12 731

TADJIKISTAN

7 712

ISRAËL

28 023

Pays vers lesquels les Russes ont le plus souvent émigré définitivement de 2000 à 2010 Chiffres en rouge : estimation du nombre d’émigrés

confirmaient les résultats dégagés par celui-ci  : selon la fondation Opinion publique, 16 % à 20 % des adultes russes voudraient partir, et le Centre national d’étude de l’opinion (VTsiom) aboutit au même taux, environ 20 %. Les jeunes (moins de 25 ans) sont les plus décidés. D’après le centre Levada, ils sont 59 % à songer à un départ “provisoire, pour aller gagner de l’argent”, 48 % “pour faire des études” et 28 % envisagent une émigration “définitive”. Le VTsiom note également que “les jeunes sont les plus déterminés”. Le célèbre blogueur Anton Nossik, qui anime régulièrement des séminaires sur l’émigration, explique que son public est surtout composé de personnes au sommet de leurs capacités : patrons, scientifiques et employés autour de 35 ans. Il assure être dépassé par son succès. Mais “la perspective du retour de Poutine n’est pas la motivation principale des candidats au départ. Les raisons sont plus profondes, on voit un fort pessimisme gagner les gens qui cherchent à entreprendre. Stagnation, corruption, criminalité, mauvaise qualité des services publics, ils en ont assez.” L’émigration de la décennie 2000, période “stable” [selon la devise de Poutine] est différente de celle des “folles années 1990” [décennie agitée qui a suivi l’éclatement de l’URSS]. Lev Goudkov, qui dirige le centre Levada, constate que personne ne dispose de chiffres précis sur la question. “Les spécialistes ont calculé qu’une centaine de milliers de personnes partaient chaque année, une quantité stable qui pourrait augmenter avec le retour de Poutine à la présidence, mais sans excès, peut-être 20 000 émigrés de plus par an”, hasarde-t-il. Selon lui, le principal chan-

gement survenu depuis l’an 2000, année de la première élection de Poutine, réside dans la nature de l’émigration. “Dans les années 1990, on voyait surtout partir des scientifiques qui avaient perdu leur travail, mais, aujourd’hui, ce sont les personnes les plus riches qui s’en vont. Jeunes, dynamiques, elles aspirent à réussir encore mieux et s’inquiètent pour l’avenir ; elles ne se voient pas vivre dans la Russie de Poutine.”

Communautés russes en Chine Vladimir Maou, recteur de l’Académie d’économie nationale auprès du gouvernement russe, voit dans cette émigration qui ne diminue pas un résultat de la “nettement plus grande facilité à partir”. Beaucoup de Russes parlent désormais l’anglais avec un niveau suffisant pour travailler à l’étranger. En outre, on peut toujours revenir si on le souhaite, alors qu’auparavant c’était quasi impossible. Les pays de destination sont devenus beaucoup plus nombreux. Selon Rosstat [l’institut national de la statistique], l’Occident reste le choix privilégié. Ainsi, en 2010, l’UE a accueilli près de 60 % de l’ensemble des personnes qui ont quitté la Russie. Une façon plus modeste d’intégrer l’Union européenne est de s’installer dans l’un des trois Etats baltes. L’an dernier, la Lettonie a modifié sa législation afin de permettre aux étrangers qui achètent à Riga [la capitale] un bien immobilier d’une valeur supérieure à 100 000 lats (141 000 euros) d’obtenir le droit de résidence. Depuis un an, 1 079 personnes, dont 633 Russes, ont demandé un certificat de résidence. Le pays compte 28 % de Russes [héritage de l’URSS], et y investir dans l’immobilier semble une bonne solution pour la classe

Sources : “Vlast ”, Rosstat

A 

lors, on fiche le camp ?” Les premiers messages ponctués par cette question rhétorique sont apparus sur les réseaux sociaux russes à partir du 24 septembre en fin d’aprèsmidi – soit quelques minutes après l’annonce par Dmitri Medvedev qu’il ne serait pas candidat à la présidentielle de mars prochain et que Vladimir Poutine reprendrait son fauteuil au Kremlin. Dans la soirée, la plupart des internautes qui partageaient leur déception sur la Toile en réaction à cette nouvelle n’utilisaient déjà plus de point d’interrogation après “on fiche le camp”, mais un simple point, voire un point d’exclamation.

moyenne des grandes villes russes. Les pays aspirant à entrer dans l’UE attirent eux aussi beaucoup les Russes. Parmi eux, le Monténégro arrive en tête. L’année dernière, la cité touristique de Boudva, 15 000 habitants, a ouvert sa première classe offrant un enseignement en russe, avec 30 enfants inscrits. Malgré les atouts de l’Occident, les problèmes économiques actuels en Europe et aux Etats-Unis font que les jeunes Russes se tournent de plus en plus vers l’Asie. Cela ne concerne pas que les hippies modernes en quête de cieux plus cléments, en Thaïlande ou à Bali, mais également les jeunes diplômés sibériens qui lorgnent vers la Chine. Il y a vingt ans, personne n’aurait songé à aller vivre dans la Chine communiste arriérée, mais, avec un PIB qui augmente en moyenne de 10,5 % par an, le pays offre aujourd’hui à beaucoup de jeunes Russes une chance de participer au miracle économique. Aucun chiffre n’est disponible car presque personne ne déclare officiellement son intention de partir se fixer en Chine, mais les grandes villes comptent d’importantes communautés russes, phénomène qui n’est pas sans rappeler l’époque de l’émigration blanche [début des années  1920] à Harbin et à Shanghai. Albert Krisski, 37 ans dont dix-huit passés en Chine, est l’un des membres du bureau du Club russe de Shanghai : “Ici, nous sommes dans le TGV de la modernisation. Rentrer en Russie serait comme en descendre et rester bloqué à la gare.” Les libertés publiques sont encore plus restreintes qu’en Russie, mais ce n’est pas ce que l’on vient chercher ici. Ce qui séduit, c’est la mobilité sur l’échelle sociale. “Cela fait près de dix ans que je suis à Hong Kong. C’est un endroit où l’on vous juge vraiment sur vos capacités et votre savoir”, estime Sergueï Men, 37 ans, copropriétaire du fonds d’investissement Eurasia Capital Partners. “C’est malheureux, mais ceux qui quittent le pays sont justement ces fameux agents de la modernisation que Dmitri Medvedev a tellement invoqués, conclut Lev Goudkov. Ils ne croient pas à l’avenir de la Russie et veulent assurer une vie meilleure à leurs enfants.” Cette préoccupation est citée comme raison principale d’un départ prochain par 93 % des personnes interrogées en mai par le centre Levada ; on trouve aussi “accéder à de meilleures conditions de vie” (92 %), “vivre dans un Etat de droit” (86 %), “bénéficier d’un meilleur système de santé et de retraite” (85 %) ou “exprimer son potentiel” (80 %). Selon Lev Goudkov, la partie la plus dynamique de la classe moyenne a conscience que tous ces bienfaits ne lui seront pas offerts sur place dans les prochaines années. Alexandre Gabouïev et Elena Tchernenko


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

Amériques

Soutiens Des centaines d’écrivains ont signé une pétition Internet en soutien aux manifestants de Zuccotti Park à New York et à ceux des autres villes américaines. Plusieurs d’entre eux ont même commencé à publier des textes,

poèmes et essais sur le site Internet Occupy Writers, créé pour l’occasion. La revue new-yorkaise n+1 a elle aussi décidé de contribuer au mouvement en publiant une gazette consacrée à Occupy Wall Street. Celle-ci rassemble des textes

Etats-Unis

Je suis les 99 % ! Le slogan du mouvement Occupy Wall Street a désormais un visage. Celui des milliers d’Américains qui postent leur révolte sur Internet. n + 1 (extraits) New York



ne page Web, des lettres rouges et blanches sur fond noir, une galerie de visages, la plupart presque entièrement cachés par des écriteaux manuscrits de différents formats et couleurs. Sur l’une des photos, un homme blanc, chauve et barbu, dont on n’aperçoit qu’un quart du visage, tient un blocnotes de couleur jaune sur lequel il a écrit en lettres majuscules : “J’ai trois boulots et aucun de mes employeurs n’offre d’assurance-maladie. Mon fils est malade et nous recevons des prestations du WIC [Women Infants and Children, programme d’aide alimentaire pour les femmes, les nouveau-nés et les enfants]. Nous sommes constamment au bord de la catastrophe. Je suis les 99 %.” Une autre montre seulement les doigts d’une jeune femme tenant fermement sa note : “J’ai obtenu mon diplôme il y a un an et j’ai décroché un boulot de journaliste. J’ai de la chance. Mais chaque fois qu’il y a une réunion, quelqu’un est licencié. Mes collègues et moi avons du mal à joindre les deux bouts car nous gagnons moins de 30 000 dollars par an. Chaque jour, j’ai peur de perdre mon emploi et de me retrouver dans l’incapacité de rembourser mon prêt étudiant de 50 000 dollars avant d’avoir 40 ans. Après les remboursements et l’assurance de la voiture, il me reste juste assez d’argent pour payer l’essence. Je suis extrêmement privilé-

U

 J’ai dix-sept ans, je suis en dernière année de lycée (...) j’aimerais être architecte, mais vu la société actuelle, je ne sais pas ce que je vais devenir. (...) Je vais probablement finir caissière de supermarché ou travailler chez MacDo. Je suis les 99 %.

giée, car j’ai encore la possibilité de vivre chez mes parents pour un temps. Ma situation pourrait être bien pire. Je suis les 99 %.” Le site contient des pages et des pages de témoignages : des soldats de retour du front, atteints de handicaps plus ou moins lourds, qui se retrouvent au chômage ; un diplômé sans emploi : “J’ai trois masters, pas d’emploi et plus de 80 000 dollars de dettes” ; une femme qui raconte qu’elle et son mari ont peur d’avoir des enfants parce que ces derniers “feront partie des 99 %” ; une autre femme qui écrit sa propre épitaphe : “J’étais la première de la famille à fréquenter l’université. J’ai fait une merveilleuse carrière internationale dans des associations à but non lucratif. Et maintenant, je suis incapable d’obtenir un boulot de caissière au zoo parce que la dépression chronique, le chômage et les difficultés d’accès au système de santé ont ruiné mon dossier de crédit. J’ai pourtant toujours respecté les règles.” On peut aussi y lire des témoignages d’enseignants, de jeunes qui ont peur d’aller à l’université, d’enfants d’immigrés qui prennent conscience que leur vie sera encore plus difficile que celle de leurs parents ainsi que de grands-parents inquiets pour l’avenir de leurs petits-enfants et pour leurs propres retraites. Sur la plupart des photos, les visages sont partiellement dissimulés et ont un air abattu. Seuls quelques-uns – les plus jeunes surtout – regardent devant eux avec défiance. Le site, un blog ouvert sur la plateforme Tumblr et appelé “We Are the 99 Percent” [Nous sommes les 99 %], est l’un des plus remarquables documents produits par le mouvement Occupy Wall Street. La diversité des témoignages et des visages vient contredire tous ceux qui

 En grève tout en travaillant à plein temps. Je continue de me débattre mais je me sens bien, car mes collègues qui luttent avec moi sont comme une grande famille. Nous sommes les 99 %.

En confiant leur misère postindustrielle sur le web, ils créent une conscience de classe sont encore suffisamment naïfs ou médisants pour affirmer que le mouvement est composé exclusivement de hippies, d’anarchistes ou d’autres revenants de la Nouvelle Gauche des années 1960. Ces bribes de vie brossent un portrait de la majorité émergente : les Américains d’aujourd’hui sont endettés et souvent surqualifiés pour les rares emplois disponibles ; ils sont sans appartenance syndicale, ils ont été licenciés, privés de leur dignité et se demandent comment subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille ; ils s’accrochent désespérément à une idée de la classe moyenne qui semble de plus en plus n’être qu’un fantôme du passé. Voilà à quoi ressemble une “décennie perdue”. Ce contre quoi le chroniqueur du New York Times Paul Krugman, l’universitaire Joseph Stiglitz et d’autres honorables économistes ont cherché à nous mettre en garde en décrivant les risques qu’il y avait à vivre dans une pompe à finances – où les entreprises n’investissent pas dans le travail et où le gouvernement ne parvient pas à stimuler l’économie. D’un point de vue politique et culturel toutefois, les messages publiés sur le site sont plus ambigus. Une nation ou une société capable de produire un tel document est de toute évidence en train de subir une terrible transformation. Les amateurs d’histoire se rappelleront peutêtre les tisserands anglais qui travaillaient

 Je suis les 99 %. Occupywallstr. org

sur des métiers à bras à la fin du XVIIIe siècle et dont quelques témoignages ont été rapportés par E. P. Thompson dans The Making of the English Working Class [La Formation de la classe ouvrière anglaise, publié en français en 1988 aux Editions du Seuil]. Ces hommes avaient quitté la tranquillité de leurs terres pour les grandes manufactures de textile de Manchester et d’ailleurs et la servitude du salaire et de la dette. Après l’invention des métiers à tisser mécaniques, les tisserands, qui étaient généralement instruits, ont raconté leur histoire dans des lettres adressées à leur famille et à leurs magistrats ou dans des ballades populaires. En dépit des souffrances et des difficultés endurées par les tisserands, ils ne sont plus aujourd’hui considérés que comme des victimes collatérales de la modernité et de l’industrialisation. La création d’archives ou d’un monument à leur mémoire, même à l’époque, ne constitue pas en ellemême une forme de résistance. Dans ce contexte, il est possible que les représentants des 99  % inscrits sur le Tumblr soient considérés par les historiens de l’avenir comme les victimes nécessaires de l’ère postindustrielle, du grand ajustement, ou quel que soit le nom qu’ils donneront – probablement en chinois ou en portugais brésilien – à la période de réajustement économique et social que nous vivons actuellement. Dans le même temps, il y a derrière cette apparente futilité quelque chose de puissant. En écrivant “Je suis les 99 %” ou, dans certains cas, “Nous sommes les 99 %” à la fin de leur témoignage, ceux qui choisissent de confier leur misère postindustrielle sur le web font quelque chose que les Américains des dernières générations


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qui revient sur la genèse du mouvement, ses influences, et qui propose également des reportages sur les différentes villes où la protestation a essaimé, des suggestions de revendications et une playlist de chansons protestataires.

PHOTOS DR

des fondateurs de la revue, notamment les écrivains Mark Greif, Benjamin Kunkel et Marco Roth, mais aussi des contributions de plusieurs militants, comme l’écrivaine Marina Sitrin. Une publication très complète



 Nous vivons à six dans une caravane. Nous avons 30 000 dollars de dettes. (...) Nous scolarisons nos enfants à domicile car le système scolaire de l’Arizona est mauvais. Nous n’avons pas d’économies, pas de retraites, un prêt étudiant à rembourser et pas d’argent

pour envoyer nos enfants à l’université. Nous sommes privilégiés car nous bénéficions de bons alimentaires et d’une couverture santé de l’Etat d’Arizona. Nous vivons bien en dessous du seuil de pauvreté et tout le monde s’en fout. Nous sommes les 99 %.

 J’ai 26 ans, un diplôme d’université et pas de boulot. Je me suis portée candidate à plus de 20 postes mais n’en ai obtenu aucun à cause du “gel des embauches”. Aujourd’hui j’ai deux jobs à mi-temps et je ne m’en sors pas. Je suis les 99 %.

 J’ai 55 ans et travaille à mon compte depuis vingt ans sans assurance-maladie. (...) 2002 : mon partenaire meurt du cancer. 1999 : faillite. 1997 : saisie immobilière. Je mange sainement et je vis à Hawaii (...). Nous sommes les 99 % des 7 milliards de LA planète.

semblent avoir toujours répugné à faire : ils créent une conscience de classe pour eux et pour tous ceux qui les entourent. Il ne s’agit pas seulement d’un geste mais d’une véritable prise de parole. Lorsqu’une personne choisit de suivre les instructions du site wearethe99percent.tumblr.com – “Dites-nous qui vous êtes. Prenez une photo de vous avec une note qui explique votre situation. Par exemple : ‘Je suis étudiant et j’ai 25 000 dollars de dettes’ ou ‘On m’a dit que j’avais besoin d’une chirurgie et je me suis demandé comment j’allais pouvoir payer avant même de me préoccuper de ma santé’. En dessous de votre témoignage, écrivez ‘Je suis les 99 %’” –, elle écrit par là même une lettre de renonciation au rêve américain et s’associe au mouvement des 99 %, dont les objectifs ne sont pas encore définis mais qui gagne en force chaque fois qu’une personne accepte de “se faire connaître”, dans le jargon du site. Pour quiconque a vécu dans une grande ville américaine, ces témoignages manuscrits évoquent les pancartes des SDF – “Séropositif, pas d’assurance-maladie : aidez-moi SVP”, “Vétéran du Vietnam sans abri”, “Poète publié (The New York Times, Amsterdam News) vous vend maintenant ses poèmes directement !” – et cette association vient renforcer l’humilité volontaire du geste. Qu’il s’agisse là d’un effet de style intentionnel ou non, l’identification du mouvement Occupy Wall Street avec les sans-abri est l’un des aspects les plus troublants des manifestations actuelles. Tout comme les premiers communistes considéraient le prolétariat comme le véritable dépositaire de la conscience révolutionnaire, ce sont les sans-abri, pour le mouvement Occupy Wall Street, qui représentent le mieux la réalité de la société américaine contemporaine à l’ère du postcapitalisme. Et cela ne transparaît pas seulement dans les slogans inscrits sur les pancartes des manifestants. La récupération de l’espace

semi-public par les occupants de Zuccotti Park à New York et d’autres villes aux Etats-Unis offre en effet des avantages immédiats à ceux qui vivent en permanence dans la rue. Ils pourraient bientôt revendiquer comme leur la dignité politique de l’occupation et exiger l’accès au réseau informel de cuisines populaires, de tentes médicales, de bibliothèques et de services d’assistance juridique mis en place par les manifestants. D’un autre côté, comme tous les appels à la solidarité, qui sont surtout pratiqués en Europe – “Nous sommes tous des Juifs allemands”, “Nous sommes tous des sanspapiers” et, brièvement, après le 11 septembre  2001, “Nous sommes tous des Américains” –, le slogan “Nous sommes tous des SDF” vient se heurter aux réalités existantes. Lorsqu’un sans-abri a interrompu une réunion du comité pour l’éducation d’Occupy Philadelphia pour demander de l’argent, la consternation s’est peinte sur les visages des participants. L’homme s’est ensuite allongé sur le béton à l’extérieur du cercle et la coordonnatrice du groupe, une jeune femme dotée de cette beauté magnétique qui semble être un attribut de nombreux protagonistes du mouvement, est immédiatement allée s’asseoir à côté de lui pour tenter de le persuader, en vain, de quitter les lieux. La réunion s’est terminée dans le chaos. La jeune femme n’agissait plus alors par solidarité (“On est avec toi, mon frère”, a crié un homme sans sortir les mains de ses poches), mais avec cette compassion d’une autre époque. Puisqu’elle disposait de ressources que cet homme n’avait pas (même s’ils font tous les deux, en théorie, partie des 99 %), elle pouvait, songeait-elle, se permettre de mettre de côté la révolution pour un instant. On ne désapprend pas ses habitudes du jour au lendemain, ou même en l’espace de plusieurs jours, et il se pourrait d’ailleurs qu’il soit préférable qu’on ne les oublie pas complètement.

Quant au slogan, difficile de trouver moins individualiste que “Je suis les 99 %”. Pourtant, les témoignages sont souvent très personnels : ils parlent de maltraitance et de divorce. J’ai même tenté d’étudier l’écriture de celui qui affirme qu’il a trois masters pour savoir s’il exagérait. Puis, après un certain temps, j’ai simplement cherché à comprendre le sens de l’autre slogan des 99 % : “Les banques ont été renflouées, nous avons été vendus” [Banks got bailed out, we got sold out]. Les indignés américains réclament-ils le droit d’être eux aussi renfloués  ? Ou assiste-t-on

joues creusées par la malnutrition et l’absence de dents ; des enfants aux pieds nus, la tête basse, au milieu d’outils agricoles abandonnés sur une véranda délabrée ; une paire de godillots usés et poussiéreux. Les clichés de Walker Evans s’inscrivaient dans le cadre d’un projet de la Work Projects Administration [WPA, principale agence fédérale créée dans le cadre du New Deal et chargée de fournir des emplois et des revenus aux chômeurs victimes de la Grande Dépression], dont l’objectif était d’attirer l’attention sur l’extrême pauvreté de l’Amérique rurale. Or ils ont eu pour résultat d’exalter la rigueur des vies que le gouvernement tentait d’améliorer. Les textes d’accompagnement de l’écrivain James Agee et le stoïcisme avec lequel les sujets de Walker Evans semblent endurer leur sort ont contribué à faire d’eux, dans l’imaginaire collectif, des pauvres vertueux qui méritent “un coup de main, pas une allocation” [a hand up, not a handout] (ils ont malgré tout surtout reçu des coupons alimentaires). Ces images ont été faites pour convaincre un public extérieur, et c’est précisément ce qui fait que la souffrance qu’elles révèlent nous semble si belle lorsqu’on les regarde plusieurs générations plus tard. J’aurais aussi voulu que les occupants de Wall Street et d’ailleurs fassent preuve de ce bon vieux stoïcisme et d’une plus grande dignité, même si je sais que leur indignation vient précisément du fait que les Etats-Unis l’ont perdue – il y a déjà un certain temps. Mais le Tumblr We Are the 99 Percent est un document plutôt interne qu’externe au mouvement. Si de nombreux témoignages utilisent un langage qui fait appel aux sentiments, l’objectif n’est pas de susciter la compassion. Il s’agit plutôt d’une invitation à s’identifier au mouvement, à le rejoindre et à accepter les conséquences qu’implique le fait de reconnaître que nous faisons partie des 99 %. Marco Roth

“Les banques ont été renflouées, nous avons été vendus” plutôt à un mouvement de colère juste et naturelle contre un Etat qui protège ses grandes entreprises au détriment de ses citoyens ? S’agit-il en fait d’un mouvement d’émancipation pour réclamer la liberté de tenir des assemblées populaires dans les rues et s’opposer à la gestion stricte de la sphère publique ? Ou du plus vaste mouvement pour la défense des droits des SDF de la planète ? Après avoir navigué sur le site pendant un bon moment, j’ai été saisi d’une envie soudaine de revoir les magnifiques photos réalisées par Walker Evans dans le sud des Etats-Unis pendant la Grande Dépression des années 1930 et rassemblées dans un ouvrage intitulé Let Us Now Praise Famous Men [Louons maintenant les grands hommes, publié en français en 1972 aux éditions Plon]. Ces photos, si austères, si pures, ont marqué la mémoire culturelle de toute une génération d’Américains : une jeune femme au regard froid appuyée sur un mur extérieur en bardeaux de bois et dont le quasi-sourire, figé sur des lèvres minces, ne nous empêche pas de remarquer ses


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Amériques

Election D’après les sondages, Daniel Ortega, le président sortant, part favori face à ses quatre concurrents pour l’élection présidentielle du 6 novembre.

“Mais plusieurs personnalités de gauche, y compris d’anciens dirigeants de la révolution sandiniste, soutiennent le candidat libéral Fabio Gadea”, note La Prensa.

Nicaragua

L’ancien guérillero qui roule pour les D’après tous les sondages, le président Daniel Ortega est bien parti pour être réélu lors du scrutin très contesté du 6 novembre. Cet ancien sandiniste non seulement s’accroche au pouvoir, mais il cède aussi aux sirènes des investisseurs.

les affaires économiques. M. Ortega a peutêtre laminé des institutions comme la commission électorale et la justice, mais il a veillé à ne pas semer la pagaille dans l’économie. Le directeur adjoint du FMI a salué les efforts “courageux” du Nicaragua pour maintenir la stabilité macroéconomique. D’après la Banque mondiale, le Nicaragua est le pays d’Amérique centrale où il est le plus facile de lancer une nouvelle entreprise, Panamá mis à part. Les investissements directs devraient cette année y représenter une part du PIB plus importante que dans tous les autres pays de l’isthme centraméricain. Ces éléments sont en partie trompeurs. Le plus gros investisseur étranger est de loin le Venezuela de Hugo Chávez. Toutes les importations de pétrole du Nicaragua, qui représentent 1 milliard de dollars, viennent de ce pays, lequel lui redonne environ 500 millions de dollars sous la forme de prêts avantageux à long terme accordés à Albanista, une société privée dirigée conjointement par les deux pays. La moitié de ces fonds est affectée à des programmes sociaux. Le reste est investi, souvent de façon opaque, dans des entreprises, par exemple un hôtel du centre-ville (où le drapeau vénézuélien est accroché dans le hall) et une chaîne de télévision dont la reprise l’année dernière a chassé de l’antenne un adversaire important de M. Ortega. Le Venezuela a également commencé à acheter des produits d’exportation nicaraguayens, essentiellement des denrées alimentaires, à des prix joliment majorés. Si le Venezuela absorbait 0,5 % des exportations du Nicaragua en 2007, ce montant s’est élevé à 13 % l’année dernière,

The Economist Londres



oilà plus d’un an que des panneaux géants posés dans tout Managua pressent les citoyens de réélire Daniel Ortega [président de 1985 à 1990 durant le gouvernement sandiniste et depuis 2007]. Celui-ci est bien parti pour obtenir le 6  novembre un troisième mandat, anticonstitutionnel [la Constitution nicaraguayenne interdit au président de briguer deux mandats d’affilée, mais la Cour suprême de justice a déclaré fin 2010 cette disposition “inapplicable”]. Les affiches présentent l’ancien guérillero, qui a contribué à renverser la dictature de Somoza en 1979 et qui dirige toujours le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), comme un socialiste. Pourtant, ses ministres étaient fort occupés fin août à courtiser les grosses fortunes du monde capitaliste dans un palace de la capitale. Pour les inciter à investir dans la république socialiste, ils leur ont proposé, entre autres, d’importantes exemptions fiscales. Le FSLN est “un parti de gauche, mais un parti très réaliste”, selon Bayardo Arce, un comandante révolutionnaire qui est aujourd’hui le conseiller du président pour

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Le Nicaragua

Une élection pas tout à fait normale Pour Sergio Ramírez, célèbre écrivain nicaraguayen qui fut vice-président du gouvernement sandiniste en 1984, mais a rompu dès 1994 avec Daniel Ortega, ce scrutin est très faussé.

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Superficie : 129 494 km2 (1/4 de la France) Population : 6 millions d’habitants PIB par habitant (en PPA) : 2 632 dollars (France : 33 103) Classement IDH : 115e sur 169 Etats Taux d’homicides (pour 100 000 habitants) : 13 (Honduras : 60,9 ; Salvador : 51,8 ; Guatemala : 45,2)

Chiffres de 2010. Sources : Pnud, FMI, UNODC

Venezuela

pour une valeur de 249 millions de dollars. Cette alliance a permis au Nicaragua d’être protégé contre le marasme qu’ont connu les Etats-Unis. L’économie du pays a enregistré l’année dernière la plus forte croissance d’Amérique centrale, Panamá mis à part [cf. CI n° 1087, du 1er septembre 2011]. Le fait que le Nicaragua courtise d’autres capitaux étrangers témoigne de sa volonté de se diversifier. Ni le président ni l’économie du Venezuela ne sont en bonne santé et, si la situation se détériore encore, le Nicaragua aura besoin d’autres appuis. M. Ortega, qui était président du Nicaragua pendant l’agonie de l’Union soviétique,

ne sait que trop ce que c’est que d’être un papa gâteau. Les investisseurs étrangers, eux, mesurent parfaitement le potentiel du pays. Attirés par la faiblesse des coûts, Levi’s y produit déjà ses jeans et BMW certaines parties de ses voitures. La main-d’œuvre est bon marché et abondante, on peut louer des locaux pour 8  dollars par mois le mètre carré. La guerre de la drogue qui touche le nord de l’Amérique centrale n’est pas encore arrivée jusqu’ici. Le nombre de meurtres est cinq fois inférieur à celui du Honduras, qui avait longtemps été un centre d’industrie manufacturière. Le Nicaragua a accès aux Etats-Unis sans payer de droits de douane dans le cadre de l’accord de libre-échange d’Amérique centrale. La principale inquiétude des investisseurs étrangers concerne l’état des infrastructures. Les ports sont vétustes. Il n’y a ni eau ni électricité dans une zone rurale où un fabricant de chaussures américain voudrait construire une tannerie. Autre souci : la corruption. La justice compte parmi les moins indépendantes du monde, selon le Forum économique mondial, qui classe le Nicaragua 132e sur 139 pays, selon ce critère. Les multinationales ne se sentent pas menacées par cet état de fait : leur activité repose davantage sur la maind’œuvre que sur de lourds investissements. En revanche, les entreprises plus petites, par exemple les hôtels, et les industries gourmandes en capital, à l’instar des producteurs d’électricité, sont davantage préoccupés. Le Nicaragua doit maintenir leur intérêt s’il veut rester à flot quand la générosité du Venezuela se tarira. 

Opinion Abréviations : SA. Salvador PA. Panamá

HONDURAS

León

 Daniel Ortega. Dessin d’Enrique Flores paru dans El País, Madrid.

capitalistes

L’élection présidentielle du 6 novembre est l’une des plus invraisemblables au monde – tout à fait anormale quoi qu’en pense le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), qui a visité notre pays récemment et considère que le processus électoral concourt au progrès de la démocratie en Amérique latine. Anormale en premier lieu parce que le commandant Daniel Ortega

se représente en dépit de la Constitution, qui interdit de se présenter à deux mandats consécutifs – interdiction contournée de manière illégale par une résolution de la Cour suprême de justice (dont les magistrats sont fidèles au président sortant) validée par les magistrats du Conseil suprême électoral (qui lui sont tout aussi dévoués de manière inconditionnelle). Ensuite parce qu’Ortega se propose de compter les votes lui-même, par l’intermédiaire de ses juges électoraux inconditionnels et d’un appareil électoral aux mains de son parti. Et ce n’est pas tout : jamais

campagne électorale n’a été aussi inégalitaire. Des dizaines de millions de dollars provenant d’un accord pétrolier avec le Venezuela – qui représentent donc des ressources de l’Etat – ont été utilisés pour acheter, équiper ou réorganiser au moins cinq chaînes de télévision et des dizaines de stations de radio qui chantent nuit et jour les louanges du candidat officiel, ainsi que pour financer de gigantesques panneaux publicitaires dans les rues et sur les routes, fabriquer des bonnets, des tee-shirts, des drapeaux à ses couleurs ou louer des moyens de transport pour véhiculer les sympathisants jusqu’aux

meetings. Ces mêmes ressources ont servi également à faire des dons et des cadeaux aux votants potentiels : cela va de tôles de zinc pour les toits ou de sacs de nourriture à l’installation d’un parc d’attractions gratuit à Managua. Pour ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir – et qui l’exercent au nom d’une fausse révolution –, la possibilité de perdre cette élection ou une autre dans le futur n’est même pas envisageable. Quant à la véritable révolution, elle a cessé d’exister depuis longtemps.

Sergio Ramírez La Jornada (extraits) Mexico


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 Poulailler La secrétaire d’Etat Hillary Clinton, en visite au Pakistan le 20 octobre dernier, a finalement cédé à la volonté pakistanaise d’engager le dialogue avec le groupe terroriste Haqqani plutôt que de chercher à le vaincre militairement. Ce qui

Asie

permet à Islamabad de s’affirmer comme arbitre incontournable dans les négociations avec les insurgés. Pour l’Asia Times, cette stratégie équivaut à “faire entrer le loup pakistanais pour garder le poulailler afghan”.

Pakistan

Des militaires chez les infidèles Depuis les récentes attaques des talibans dans le nord-ouest du pays, l’armée a envoyé des renforts dans les villages. Au grand dam des Kalashs, un peuple polythéiste qui compte quelque 3 500 individus. The Guardian (extraits) Londres

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WARRICK PAGE/GETTY

es Kalashs, un peuple polythéiste niché au fond d’une magnifique vallée de l’Hindu Kuch [chaîne de montagnes], avaient jusqu’alors réussi à éviter le fléau taliban qui ravage le reste du nord-ouest du Pakistan. Les touristes affluaient pour découvrir une culture non musulmane unique, dans laquelle les femmes ne portent pas le voile, les hommes produisent du vin et tous honorent un ensemble complexe de divinités. Mais l’arrivée de visiteurs importuns est en train de mettre à mal ce tableau idyllique : le mois dernier, l’armée pakistanaise s’est déployée pour la première fois dans la vallée. La nuit, des soldats patrouillent et tirent des salves assourdissantes qui résonnent entre les parois des montagnes. Des véhicules transportant des agents du service de renseignements de l’armée, l’Inter-Services Intelligence (ISI), descendent en cahotant les routes pleines d’ornières. Ils sont là, disent-ils, pour protéger la population contre les talibans. A la fin du mois d’août, des combattants talibans pakistanais basés en Afghanistan ont tendu une embuscade à des soldats et à des policiers de la ville frontalière d’Arandu, un peu plus au sud. “Ils ont traversé la rivière de nuit sur des canots pneumatiques car les ponts étaient gardés”, raconte un agriculteur du coin, arrivé sur les lieux quelques heures plus tard. Quelque 35 soldats et policiers ont été tués dans l’opération. Cette violente attaque a mis fin à la décennie de calme relatif dont jouissait le district de Chitral. Située dans l’extrême nord de la province de Khyber Pakhtunkhwa [l’ancienne Province-de-la-Frontière-

 Chez les Kalashs, fête du Printemps au village de Batrik, dans le nord-ouest du Pakistan, en mai 2008. du-Nord-Ouest], cette région avait jusquelà réussi à échapper aux troubles qui sévissaient dans le reste de la province. Depuis que la police conseille aux rares visiteurs de se faire accompagner par des gardes armés, le tourisme s’est effondré. “Je ne comprends pas pourquoi l’armée a besoin de se déployer ici”, observe Abdul Khaliq, un ancien de la communauté kalash qui vit non loin d’un campement de fortune installé par l’armée au cœur de la vallée. “Cela effraie les gens. Ils devraient être stationnés sur la frontière, pas dans le village.” Jusqu’à présent, le principal sujet de préoccupation des Kalashs –  dont le nombre ne dépasse pas 3 500 personnes – était le prosélytisme. Depuis des années, les communautés musulmanes des vallées

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Courrier international

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voisines les incitaient à abandonner leur religion et leur culture, très éloignées de l’islam. Beaucoup ont cédé à leurs avances pour bénéficier d’un avancement professionnel ou pour être mieux intégrés à l’école ou à l’armée. Mais les plus fiers ne veulent rien entendre. “Des gens nous disent que nous devrions devenir musulmans. Nous leur répondons que c’est à eux de devenir kalashs”, proteste Khwanza Bibi, une infirmière de 28 ans. Certains spécialistes, mettant en avant la peau claire des Kalashs, sont convaincus qu’ils descendent d’Alexandre le Grand et de ses armées d’invasion. D’autres contestent cette théorie, mais un flux continu de bénévoles grecs ne se sont pas moins mobilisés pour protéger la vallée et sa riche culture, avec le soutien financier du gouvernement grec. Un imposant établissement en bois – de loin le plus grand de la vallée de Bumburet, la plus importante du pays kalash – qui abrite un musée et une école primaire, ainsi que le très beau centre communautaire où les femmes kalashs vivent pendant leurs périodes de menstruation et à l’occasion des accouchements sont les fruits de cette amitié. Aujourd’hui, des policiers sont postés dans le musée, mangeant et fumant dans une pièce voisine de l’école. Les enseignants sont furieux. “Si les talibans attaquent les policiers, nos élèves risquent d’être pris dans les échanges de tirs”, dit l’un d’eux. Les Kalashs doivent leurs récents malheurs aux événements en Afghanistan.

Depuis 2009, les troupes américaines ont quitté le Nuristan, une province montagneuse située à la frontière avec le Pakistan, en laissant la quasi-totalité de la région aux mains des insurgés. Le nombre des militants locaux a bénéficié d’un afflux de talibans pakistanais contraints de quitter la vallée en raison de l’offensive lancée par l’armée pakistanaise depuis 2009. En 2011, les talibans ont commencé à riposter, en utilisant des bases arrière positionnées dans les provinces afghanes du Nuristan et de Kunar pour mener des raids de l’autre côté de la frontière, comme cela s’est passé au mois d’août à Arandu. L’armée pakistanaise a répondu par des tirs de barrage qui ont tué des dizaines de civils en Afghanistan, ce qui a contribué à crisper davantage les relations entre les deux pays. Ce conflit extrêmement complexe ne signifie pas grand-chose pour les Kalashs, qui ne se sont jamais sentis très liés à l’Etat pakistanais. “Il nous traite comme des animaux, et notre vallée comme un zoo”, commente Khaliq, un ancien de la communauté. Maintenant que l’hiver est tout proche, les Kalashs espèrent que la nature les protégera. “Nous n’avions jamais entendu parler des talibans avant ces deux dernières années”, souligne Purstam Gul, une femme de 47 ans qui berce un enfant dans ses bras. Se tournant vers les montagnes, elle pointe du doigt une lueur blanche sur un pic éloigné. “Plus la neige arrivera tôt, mieux ce sera pour nous”, dit-elle. Declan Walsh


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Asie

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Dans certains villages d’Inde, le conseil des anciens veut interdire le téléphone portable, considéré comme un instrument sulfureux incitant les jeunes

à entamer des relations amoureuses sans l’accord des parents. Un reportage du Telegraph de Calcutta, publié en décembre 2010.

Inde

L’école des bourreaux des cœurs

Le mot de la semaine

De plus en plus de jeunes Indiens désirent flirter avant le mariage. Les moins dégourdis font appel à des coachs spécialisés dans l’art de la drague. Outlook (extraits) New Delhi



ous embrassez divinement bien ? Etes-vous prêtes à montrer à des jeunes hommes qui n’y connaissent rien comment s’y prendre ?” Mesdames, si vous répondez oui à ces questions, vous pourriez bien être les spécialistes du baiser que recherche la Real Man Academy [Académie de l’homme véritable]. Cette école située à Bombay, qui enseigne aux hommes l’art de séduire les femmes, a passé une annonce pour embaucher deux coachs susceptibles d’aider les élèves à passer de la pratique du baisemain au véritable baiser. Pour compléter la formation, le fondateur de l’école, Shiva, a mis au point un manuel très complet avec des présentations multimédias, des modèles anatomiques et des jeux de rôle interactifs. A en juger par le nombre d’élèves inscrits à l’école (500 au total, la plupart ayant entre 22 et 32 ans), l’époque n’est plus au rendez-vous de la Saint-Valentin auquel on se rendait, gauche et intimidé, loin des regards inquisiteurs des parents. Aujourd’hui, les portails de rencontres en ligne permettent de trouver l’âme sœur, et la drague sur téléphone portable s’effectue au moyen d’un simple SMS – par exemple, grâce à un service comme mobiDate, qui propose des messages tout prêts et compte jusqu’à un million d’utilisateurs. Le jeune séducteur indien a désormais de quoi se la raconter. Et, pour les âmes encore esseulées, des consultants spécialisés ne demandent qu’à venir à la rescousse. A l’atelier de séduction de la Real Man Academy, les élèves apprennent à aborder l’autre grâce à des mises en situation avec des assistantes. Ces dernières commentent ensuite la performance des jeunes hommes, du ton de voix au langage corporel. Une fois bien entraînés, ils sont mis en situation réelle et accostent des femmes en train de faire leurs courses ou de boire un café. Sans parler de l’atelier de formation intitulé “Faire l’amour”, qui transforme, à l’aide de mannequins grandeur nature, l’Indien lambda en don Juan. La facture pour participer à un atelier s’élève à 8 800 roupies [128 euros]. Nitin (un pseudonyme), un homme d’affaires de 32 ans, explique : “Je ne pouvais pas demander conseil à mes amis car ils se seraient moqués de moi.” Grâce au stage, il a vaincu ses inhibitions et vécu son premier vrai flirt. La Real Man Academy n’est pas la seule école de la séduction qui tourne à plein régime. Vicky Kalwani, une consultante financière qui a quitté Londres pour s’ins-

“nazar”

V

Coup d’œil

 Dessin paru dans Dagens Nyheter, Stockholm. taller à Bombay en 2010, travaille depuis huit mois comme “gourou de la drague”. Son carnet de rendez-vous est déjà archirempli. Chez elle, un client sur dix est une femme, parfois même une future mariée, disposée à débourser 10 000 roupies [146 euros] pour une semaine de cours théorique et 30 000 roupies [437 euros] pour un mois d’entraînement pratique. Le charme est désormais un talent qui s’acquiert, comme le montre Superstud [Superétalon], une émission de télé-réalité de la chaîne hindiphone UTV Bindass. Dans cette “école du flirt”, 13 concurrents tentent de séduire une femme au moyen d’exercices et de discussions. Leur instructeur chevronné, l’acteur Ashmit Patel, a même distribué aux trois finalistes un petit guide renfermant les secrets de la drague, le Superstud Blackbook [Guide du superétalon], dont une application pour

En bref Avec la modernisation des modes de vie et l’influence occidentale, nombreux sont ceux qui prédisaient que le mariage arrangé allait perdre de son influence au profit du mariage d’amour. Il n’en est rien. Aujourd’hui, on estime qu’environ 90 % des mariages en Inde sont des mariages décidés par les parents, où les critères de caste et de religion sont respectés. Même les Indiens urbains de la classe moyenne supérieure continuent d’accepter cette pratique traditionnelle. A l’université, certains jeunes étudiants acceptent encore de mettre un terme à leur histoire d’amour au moment de se marier, laissant aux parents le choix de la “bonne” personne.

téléphone portable est disponible. Karan Chhabra, le gagnant, est un expert en la matière. “Le meilleur moyen d’attirer l’attention des femmes lors de la première rencontre est d’employer la technique ‘du choc et de l’effroi’.” Chhabra s’explique : “Je lui dis : ‘Je vous arrête parce que vous avez tué quelqu’un.’ Stupéfaite, elle attend la suite, alors je poursuis : ‘Je suis la première personne que vous avez tuée avec votre beauté’.” C’est désarmant, en effet – il est le champion de “Superétalon”, ne l’oublions pas. Sur le plateau, l’acteur Ashmit Patel enchaîne : “Les jeunes ne craignent plus les démonstrations d’affection en public, même dans les petites villes, où on les voit désormais s’embrasser dans la rue.” La drague n’est plus un phénomène limité à Bombay ou New Delhi. Ludhiana, Bhopal, Bénarès, Vellore, Haridwar, Tumkur : autant de petites ou moyennes villes où les jeunes sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir avec quelqu’un “pour ne pas être un looser”, explique Tarun Davda, directeur de la branche indienne du site de rencontres en ligne Ignighter. “On reporte le mariage à plus tard, commente-t-il. Les femmes sont plus nombreuses à travailler et les mariages d’amour sont davantage acceptés. Aussi, les gens s’habituent à l’idée de se fréquenter avant de se marier.” Mais, malgré son désir de ne plus rester seul, le charmeur indien demeure hésitant, si l’on en croit VJ Andy, présentateur d’émissions de télévision consacrées à la drague. “C’est encore nouveau pour lui, alors il cherche à s’informer un peu partout.” Et, bien sûr, il tire d’abord son inspiration du cinéma de Bollywood. Andy appelle cela “la bollywoodisation de l’amour, qui ne correspond guère à la réalité”. Arpita Basu

Le mot nazar, d’origine arabe, a trouvé sa place dans plusieurs langues du sous-continent indien, dont l’ourdou et l’hindi. Sans doute est-il arrivé en Inde au XVIe siècle avec les Moghols, qui appréciaient fort la poésie galante, entre autres plaisirs de la cour. Nazar est un mot polysémique. Il peut signifier le coup d’œil, le regard, la perception, la vision, mais aussi l’acte de capter l’autre par le regard. Allumant la passion, faisant naître l’amour, le nazar peut aussi être malicieux, voire assassin : il devient alors le mauvais œil. C’est donc un mot parfait pour parler de l’amour, de ses transports, mais aussi de ses trahisons. Dans les films indiens, les poèmes et les chansons où le mot nazar permet d’évoquer les sentiments sont pléthore. Ainsi, dans le film Sasural, sorti en 1961, la chanson phare Teri Pyaari Pyaari Surat Ko (“Ton si charmant minois”) met à l’honneur le mot nazar. Il prend tour à tour tous les sens possibles afin de plonger l’auditeur – surtout l’héroïne du film, une jeune ingénue coiffée de nattes d’écolière – dans un trouble vertigineux. L’amant, un beau jeune homme joué par la star des années 1960 Rajendra Kumar, poursuit sa belle étudiante à travers un jardin en fleurs, lui chantant son désir de la préserver du mauvais œil (nazar). Ensuite, elle doit éviter de se promener seule – c’est ce qui le conduit sans doute à la suivre – au risque de tomber sous les regards du hasard (nazar). Il lui conseille de laisser pendre ses cheveux devant son visage afin de le soustraire aux regards dangereux (nazar). Il lui assure ensuite que n’importe quel badaud risque de tomber sous son charme et que même la lune serait émue à la vue de son visage. Et, juste au moment où elle regagne la voiture familiale, il la prévient : c’est surtout de son regard à lui (nazar) qu’il faudrait qu’elle se protège. Tel est le pouvoir du nazar, et on voit bien à son petit sourire que la jeune fille a bien appris la leçon. Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie


Précoce 1982 Naissance à Shanghai.

2000 Son premier roman, San Zhong Men (Les Trois Portes), dépasse les 2 millions d’exemplaires. 2003 Se lance dans la course automobile. 2005 Il commence son blog. 2009 Participe au rallye d’Australie.

Chine

Mère de tous les navets Han Han, l’irrespectueux et éclectique blogueur aux 500 millions de visiteurs, tape fort. Il taille en pièces les censeurs dans une interview. Nanfang Dushibao (extraits) Canton



oureur automobile célèbre, écrivain, directeur de revue et intellectuel connu du public, Han Han s’est vu décerner une autre casquette : celle de critique cinématographique. Même s’il ne se considère pas du tout comme tel, chacun de ses avis a, de fait, une portée très importante. Ainsi, il a affirmé à propos du film Jianguo Daye [“La grande œuvre de la construction d’une nation” ; en anglais, The Founding of a Republic : film produit par la société d’Etat China Film Group et réunissant plusieurs des acteurs les plus connus de Chine et de Hong Kong, sorti en 2009 pour le soixantième anniversaire de la république populaire de Chine] qu’il était “à ranger dans la catégorie des films clichés” ! Quant au film Confucius [signé de la réalisatrice Hu Mei et retraçant la vie du philosophe], il a estimé qu’on pouvait l’oublier… Ses prises de position sont claires et nettes, ses paroles tranchantes.

SHIHO FUKADA/THE NEW YORK TIMES

C

Ces deux dernières années, beaucoup d’argent a irrigué le monde du cinéma, lui donnant une apparente prospérité. Avez-vous l’occasion de voir plus régulièrement de bons films ? Han Han Le marché du cinéma est en plein boom, mais la Chine a paradoxalement plus de mal à sortir de bons films et ceux de Hong Kong voient leur niveau amoindri par les coproductions [avec la Chine populaire]. La qualité diminue pour plusieurs raisons : à cause de la censure, de la volonté d’éviter les sujets tirés de faits de société et de l’arrivée dans la profession de nombreuses personnes ayant commencé leur carrière

dans des séries télévisées ou même dans des émissions de téléachat. Selon le réalisateur Lou Ye [auteur entre autres de Purple Butterfly (2003), Une jeunesse chinoise (2006) et Nuit d’ivresse printanière (2009)], au cours des cinq années durant lesquelles ses films ont été frappés d’interdiction, le marché du cinéma en Chine a donné l’impression de prospérer, mais en fait le cinéma chinois n’a pas vraiment changé sur le fond. Qu’en pensez-vous ? Lorsque nous avons parlé de censure avec Lou Ye, il a jugé regrettable que de nombreux réalisateurs modifient leurs œuvres pour s’adapter à ce système. D’après vous, la censure explique-t-elle la présence d’autant de navets à l’affiche en Chine ? Oui, c’est une raison majeure. La censure a toujours été un frein important au développement de la culture. Bien sûr, vous me direz qu’à l’étranger il y a de très bons films qui n’abordent pas ce qu’on appelle des sujets sensibles. Mais c’est le fruit d’une créativité qui peut pleinement s’épanouir dans un contexte d’entière liberté. Si, dès le départ, les artistes se retiennent par frilosité, comment cela peut-il donner de bons résultats ? La littérature et le cinéma chinois occupent une place de peu d’importance sur la scène internationale. Nous ne pouvons pas nous mesurer aux autres à armes égales, car quand j’écris un livre je commence par m’autocensurer ; j’enlève de nombreux passages et chez l’éditeur d’autres passages sont encore supprimés. Au cinéma, c’est pire encore, parce qu’on est responsable d’une équipe beaucoup plus importante. Aussi, quand il y a la censure, si les gouvernements ne peuvent pas être critiqués ou tournés en dérision dans des œuvres culturelles de leur propre pays, ils le sont dans le reste du monde ! Auparavant, certains films censurés en Chine pouvaient quand même obtenir des distinctions internationales, mais aujourd’hui ce n’est plus possible. Le gouvernement chinois est riche et cela le renforce, sa parole porte et compte. Le marché du cinéma en Chine est florissant. Comme les sociétés de production étrangères craignent de perdre des parts de marché en Chine, il devient impossible pour les films censurés [en Chine] de remporter des prix importants dans les festivals [à l’étranger]. Propos recueillis par Fang Yimin

25 ans d’ l’hebdo.

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numéro spécial, toujours en kiosque.

25 ans d’ . le livre et la compil. AZh>cgdX`jei^WaZh!'*VchYÉ^chdjb^hh^dc# *%%eV\Zh!Vjm‚Y^i^dch AÉ6ci]dad\^ZYZh>cgdX`h!'*VchYZbjh^fjZ#

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 Han Han, le blogueur impertinent.


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 Inch Allah ! Après avoir feuilleté les

Moyen-Orient

manuels scolaires de 2011, l’écrivaine saoudienne Badriyah Al-Bishr a contacté le ministère de l’Education pour protester contre l’image

Arabie Saoudite

La haine de l’autre dans les manuels scolaires Depuis le 11 septembre 2001, le royaume saoudien, pressé par son allié américain, n’a que légèrement modifié ses manuels scolaires, qui prônent toujours la violence religieuse, estime le site saoudien de l’opposition. Rasid (extraits) Dammam



es manuels scolaires du royaume d’Arabie Saoudite ont fait la preuve qu’ils avaient un fort impact sur la société. La plupart des terroristes du 11 septembre, Oussama Ben Laden lui-même, ont grandi et fait leurs études dans ce pays. A en croire un câble diplomatique américain publié par WikiLeaks en décembre 2009, les autorités américaines considèrent que les organisations extrémistes sunnites comme AlQaida sont essentiellement financées par des bailleurs de fonds saoudiens. Stuart Levey, qui était à l’époque sous-secrétaire d’Etat au Trésor chargé du renseignement financier et de la lutte contre le terrorisme, jugeait qu’il y existait un lien étroit entre l’éducation et le soutien à des organisations comme Al-Qaida. Certains Saoudiens ont eux-mêmes reconnu que les programmes scolaires du royaume, en particulier les manuels d’éducation religieuse, posaient problème. En décembre 2003, alors que l’Arabie Saoudite se lançait dans une bataille acharnée contre les terroristes d’Al-Qaida sur son territoire, le roi Abdallah (qui était à l’époque prince héritier) avait réuni, dans le cadre d’un “dialogue national”, un groupe d’experts pour plancher sur l’enseignement de la religion dans le pays. Ceux-ci avaient relevé que les cours d’éducation religieuse encourageaient “la violence

L

En bref

Le statut de la Ville sainte En juin 1967, Israël occupe la Cisjordanie et Jérusalem-Est où se trouvent les lieux saints des trois grandes religions monothéistes et les quartiers arabes de la ville. Mais l’Etat hébreu ne donne pas le même statut à tous les territoires occupés et proclame unilatéralement Jérusalem comme étant sa capitale réunifiée et indivisible à jamais. De leur côté, les Palestiniens revendiquent Jérusalem-Est comme la capitale de leur futur Etat indépendant.

 Dessin de Janusz Kapusta paru dans Rzeczpospolita, Varsovie. envers les autres religions et incitaient à tort les élèves à penser que, pour sauvegarder leur propre religion, ils devaient réprimer violemment, voire éliminer physiquement l’autre”. L’incitation à la violence et à l’extrémisme demeure partie intégrante des manuels scolaires d’Arabie Saoudite. Cinq millions d’élèves y sont confrontés chaque année dans les salles de classe. De plus, le royaume, parce qu’il contrôle les deux lieux de pèlerinage les plus sacrés de l’islam [La  Mecque et Médine], est en mesure de disséminer son matériel d’éducation religieuse auprès des millions de musulmans qui font le hadj [pèlerinage] chaque année. Grâce à l’argent du pétrole, l’Arabie Saoudite peut en outre distribuer ses manuels très loin. Ils sont disponibles sur le site du ministère de l’Enseignement et sont expédiés et distribués gratuitement à de nombreuses écoles, mosquées et bibliothèques musulmanes du monde entier par le biais d’une vaste infrastructure sunnite soutenue par des fonds saoudiens. Le programme saoudien d’éducation religieuse est suivi par la plupart des dixneuf établissements d’enseignement internationaux que le gouvernement a fondés dans de grandes villes du monde et qui sont présidés par l’ambassadeur d’Arabie Saoudite. Dans son livre The Looming Tower and the Road to 9/11 [en français, La Guerre cachée, éd.  Robert Laffont], Lawrence Wright estime que, s’ils ne représentent que 1 % des musulmans du monde, les Saoudiens “assurent 90 % des dépenses de l’islam”. David Aufhauser, un ancien

directeur du service juridique du ministère des Finances américain, et d’autres analystes ont déclaré devant le Congrès que l’Arabie Saoudite dépensait chaque année trois fois plus pour exporter l’idéologie salafiste, également appelée wahhabisme, que les Soviétiques ne le faisaient au plus fort de la guerre froide pour exporter le communisme. Nous présentons ci-dessous une traduction de certains passages de la dernière édition des manuels scolaires. Les originaux en arabe sont disponibles sur le site du gouvernement saoudien. Le premier ensemble d’extraits renvoie aux “mar-

Un triste tableau de la situation des minorités musulmanes d’Occident queurs” que nous suivons depuis 2006 ; le second est destiné à donner une idée de l’ampleur du problème. Concernant nos marqueurs, douze des quinze passages extrêmement intolérants et violents que nous avions relevés dans nos études de 2006 et de 2008 demeurent pour l’essentiel inchangés, même si la formulation en a été légèrement modifiée. Deux des marqueurs – l’un qui glorifie la guerre sainte et le martyre, l’autre qui s’en prend aux juifs – ont été supprimés des leçons citées dans nos rapports précédents, mais les techniques d’enseignement demeurent identiques ou similaires. Un autre, concernant

les polythéistes et les infidèles, a été modifié dans l’édition 2010-2011. Le manuel de terminale sur le monothéisme incitait précédemment à tuer et à voler les polythéistes, qui englobaient les chiites et parfois les chrétiens en raison de leur croyance en la Trinité, ainsi que les hindous, les bouddhistes et autres. L’édition 2010-2011 n’approuve plus le meurtre et le vol, mais affirme qu’il faut combattre les polythéistes – et les “infidèles” en général –, mais seulement dans certaines conditions. Celles-ci sont relatives à la dhimma, l’imposition des communautés non musulmanes vaincues ; d’autres semblent de nature tactique, par exemple lorsqu’on explique qu’il faut prendre en compte la puissance respective des musulmans et des infidèles [avant de lancer une guerre]. Ces dispositions semblent destinées à assurer la sécurité des Saoudiens plutôt qu’à introduire des réformes pour protéger les droits de l’homme. Dans d’autres textes sur la guerre sainte, on incite à combattre les infidèles pour répandre l’islam, sans évoquer cette fois-ci les moyens à mettre en œuvre. Le second ensemble de passages présenté dans le présent rapport continue, comme le premier, à enseigner aux élèves qu’ils “doivent violemment réprimer, voire éliminer physiquement l’autre”. L’autre, tel qu’il est présenté, ce sont les juifs, les chrétiens (parfois appelés les “croisés”, une terminologie qui a les faveurs d’Al-Qaida), les infidèles en général, les polythéistes (ce qui inclut les chiites), les musulmans apo-


Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 négative qu’on donne des ONG et contre la façon dont on parle de la démocratie, du pluralisme ou des droits de l’homme. Des concepts présentés comme un danger portant

préjudice à la jeunesse. Le ministère a reconnu “de petites exagérations” et a conseillé à l’écrivaine de le rappeler “l’année prochaine, si Dieu le veut”. La mainmise du courant

stats (ce qui inclut les convertis à une autre religion, les blasphémateurs et ceux qui “doutent”), les bahaïs [communauté issue

de la secte du Bab, qui s’est séparée de l’islam chiite en 1844], les ahmadis [branche indienne de l’islam, fondée à la fin du XIXe siècle], les adultères, les homosexuels et ceux qui pratiquent la sorcellerie. Plusieurs leçons présentent les pourcentages (souvent gonflés) des minorités musulmanes d’Occident, tout en dressant un triste tableau de leur situation. A un moment, elles laissent entendre que les “mouvements de djihad islamique” ne sont pas allés assez loin dans l’élimination de l’influence coloniale dans les pays musulmans. Elles expriment la crainte que les musulmans ne se convertissent – en particulier au christianisme – et présentent, comme par le passé, le fait que les chrétiens et les Américains financent des écoles laïques au Moyen-Orient comme un exemple des nouvelles “croisades”. L’édition 2010-2011 d’un manuel de terminale estime que s’il y a des minorités musulmanes, c’est parce que les nonmusulmans “occupent des terres islamiques”, par exemple les Etats des Balkans, la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, le “Turkestan oriental” en Chine et le Cachemire en Inde. Elle met en avant une vision du monde belliqueuse qui semble préparer les élèves à de futures hostilités fondées sur l’identité religieuse. Les manuels de terminale 20102011 continuent à plaider explicitement en

conservateur demeure totale sur l’enseignement. “Lorsque l’écolier rapporte à ses parents ce qu’on lui a inculqué en classe, ces derniers lui répondent : ‘N’en tiens pas compte,

faveur de la guerre sainte active, à inciter à “propager l’islam” en “combattant les infidèles”. L’édition 2009-2010 – qui est toujours en ligne sur le site du gouvernement saoudien  – considère la guerre sainte comme un “échange profitable” et quelque chose qui “sauve d’un châtiment douloureux”. Dans ce contexte, ces leçons de géographie et d’histoire, qui déforment les faits, incitent manifestement à la violence contre le reste du monde. Les manuels scolaires continuent comme auparavant à se préoccuper des juifs et d’Israël. Les programmes débordent d’un antisémitisme flagrant. Les juifs sont régulièrement diabolisés, déshumanisés et désignés comme cibles. Les textes nient toute légitimité à l’Etat d’Israël et visent à préparer mentalement les élèves à la guerre finale, et non à la paix. Comme pour les autres sujets d’histoire, le déroulement des événements est copieusement déformé et truffé d’erreurs, et les textes tendent à rendre les juifs responsables de tous les problèmes du monde. Ainsi, ceux qui dénoncent la théorie de l’évolution qualifient Darwin de “juif”. Un cours d’histoire de seconde qui étudie le premier verset du Coran laisse entendre que le terme “égarés” qu’on y trouve fait référence aux juifs et explique que “Dieu tout-puissant les a attaqués, a déversé sur eux humiliation et misère, et les a égarés”. Un manuel de terminale commente la vilenie des juifs en déclarant : “Les



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ce sont des bobards d’école’”, écrit Al-Bishr dans Al-Hayat. L’Arabie Saoudite est le seul pays arabe où la philosophie ne figure pas dans les programmes scolaires.

juifs sont un groupe hétérogène et dispersé, et ils n’ont jamais connu la paix avec une seule nation à cause de leur propension à tromper, mentir et conspirer. Rien ne le prouve mieux que ce que les musulmans ont connu avec eux à Médine, d’où le Prophète (loué soit son nom) les a expulsés en recommandant qu’ils soient chassés de la péninsule Arabique. C’est aussi ce qui leur est arrivé dans des pays comme l’Allemagne, la Pologne, l’Espagne et d’autres.” Bien que Les Protocles des sages de Sion, un faux antisémite tristement célèbre rédigé en Europe à l’époque de la révolu-

Ceux qui dénoncent la théorie de l’évolution qualifient Darwin de “juif” tion russe, ne fassent évidemment pas partie des hadith (les actes et paroles du Prophète), ils figurent dans le manuel d’éducation religieuse sur “le hadith et la culture islamique”, où ils continuent à être présentés comme authentiques. Muhammad Al-Issa, le ministre de la Justice saoudien, a expliqué en février 2011 que les Protocoles étaient traités comme s’ils appartenaient à la culture islamique parce qu’on les trouve depuis longtemps en abondance en Arabie Saoudite (c’est d’ailleurs l’un des rares livres non musulmans à être dans ce cas). Le ministère des Affaires étrangères et les ambassadeurs du royaume ne contes-

tent pas la nécessité de réformer l’éducation. Voilà cependant des années qu’ils affirment tantôt que les réformes ont déjà été faites, tantôt qu’il faudra encore plusieurs années pour qu’elles soient achevées. Comme la Commission des Etats-Unis pour la liberté religieuse internationale l’a récemment fait savoir au président Obama, “cette promesse n’est toujours pas réalisée”. Le département d’Etat américain est conscient des problèmes que pose une révision des manuels scolaires saoudiens  : d’après un câble de l’ambassade des EtatsUnis publié par WikiLeaks, ladite réforme “est loin d’être d’une actualité brûlante”. Même si le gouvernement américain ne s’est pas intéressé à la refonte de l’éducation en Arabie Saoudite avec la même passion qu’au financement de la lutte antiterroriste et aux affaires commerciales, le département d’Etat en parle chaque année dans ses rapports annuels sur la liberté religieuse et les droits de l’homme. Ses conclusions sont exagérément positives. Le rapport annuel 2010 sur la liberté religieuse concernant les manuels scolaires du ministère de l’Education saoudien déclare cependant, brièvement et avec une litote toute diplomatique, que “même si le gouvernement a révisé les manuels de l’enseignement primaire et secondaire, ceux-ci conservent une formulation intolérante vis-à-vis des autres traditions religieuses, en particulier juive, chrétienne et chiite, et ordonnent de haïr les infidèles et de tuer les apostats”. 

Israël-Palestine

Jérusalem, la guerre des mots Ces derniers temps, lorsque les professeurs de Jérusalem-Est demandent à leurs étudiants d’ouvrir leurs livres d’histoire, les élèves se demandent duquel ils parlent. Deux séries de manuels rivalisent en effet pour la formation des esprits de milliers d’élèves palestiniens dans les écoles arabes de Jérusalem-Est. L’une a été rédigée par l’Autorité palestinienne ; l’autre est une version révisée par les autorités israéliennes. C’est une guerre des livres qui fait ressortir la vieille bataille des récits dans le conflit au Proche-Orient, où les combats sur l’avenir s’enracinent souvent dans la compréhension du passé. Une comparaison page à page se transforme bien vite en un jeu des 7 erreurs. Parfois, ce sont des chapitres ou des pages entières qui disparaissent ; d’autres fois, c’est juste un mot ou une ligne, laissant des blancs qui rendent ces passages incompréhensibles, et les pages ressemblent à des documents rédigés par la CIA.

 Dessin de Sdralevitch, Belgique. Bien que le gouvernement israélien demande aux écoles de n’utiliser que ses manuels, les parents [palestiniens] sont allés de classe en classe pour remplacer les versions israéliennes par les versions non corrigées. Les autorités israéliennes de Jérusalem financent environ 50 écoles publiques dans les quartiers arabes de JérusalemEst et apportent une aide partielle à des dizaines d’institutions privées.

Les parents, les professeurs et les représentants officiels palestiniens affirment que les coupes israéliennes sont motivées par des raisons politiques, parce qu’elles gomment globalement tous les symboles et références liés à l’identité, à l’histoire et au nationalisme palestinien. Parmi les coupes figurent :  presque toutes les images de drapeaux palestiniens ou les références au droit des Palestiniens à retourner chez eux ;  un cours sur les dégâts écologiques engendrés par les colonies israéliennes ;  un chapitre sur l’histoire palestinienne comprenant une photo de Yasser Arafat ;  des statistiques démographiques palestiniennes dans un manuel d’éducation civique. “Ces changements ont fait perdre son âme et son sens au texte”, déclare Dima Samman, responsable du secteur de Jérusalem au ministère de l’Education palestinien.

Les fonctionnaires palestiniens racontent que, pendant plusieurs années, les responsables israéliens n’ont apporté que des corrections mineures aux livres utilisés dans les écoles publiques, à l’aide de feutres ou d’autocollants noirs masquant les éléments considérés comme choquants. Puis ils ont commencé à réimprimer l’intégralité des livres, après avoir découvert que les élèves retiraient tout simplement les autocollants. Cette année, les autorités israéliennes ont annoncé que leurs manuels corrigés seraient introduits dans plusieurs écoles semi-privées de Jérusalem-Est, avec des modifications minimes. Or, lorsque les derniers livres corrigés par les Israéliens ont été distribués, en septembre, les parents et les élèves ont dit qu’ils avaient été choqués. “Ils nous testent”, analyse Abdul Karim Lafi, président d’une association de parents d’élèves à Jérusalem-Est. “Si nous nous

taisons maintenant, d’ici quelques années ils finiront par annuler ce qui reste du programme palestinien.” Les responsables israéliens affirment quant à eux que le conflit ne porte pas sur des visions opposées de l’Histoire, mais que leur action vise à empêcher l’exposition des élèves à des enseignements qui promeuvent la violence, l’intolérance et la haine. Des mots clés et des phrases tels que “martyr”, “nous rentrerons” ou “usurpation” sont simplement supprimés sans être remplacés. Les formulations ne font qu’attirer l’attention sur le contenu qu’Israël tente de supprimer, explique une enseignante de Jérusalem-Est qui ne veut pas donner son identité de peur de perdre son emploi. Elle raconte que la plupart de ses élèves cherchent les mots et les passages manquants, en général avec l’aide de leurs enseignants. Edmund Sanders Los Angeles Times (extraits) Los Angeles


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

Moyen-Orient Iran

Egypte

Ahmadinejad, le dernier des présidents

Une fatwa contre les vespasiennes ?

Depuis plusieurs mois, les deux têtes de l’exécutif iranien sont en désaccord constant. Le guide suprême Ali Khamenei, numéro un du régime, semble prêt à se débarrasser d’un encombrant numéro deux.

Selon un cheikh salafiste, uriner debout, c’est un péché. Al-Masri Al-Youm (extraits) Le Caire



The Diplomat (extraits) Tokyo



e message de l’homme le plus puissant d’Iran était clair  : le poste de président pourrait être aboli dans un avenir plus ou moins proche, auquel cas on recourrait au système parlementaire pour élire le gouvernement. “Il n’y aurait aucun problème à modifier la structure actuelle du régime”, a déclaré le guide suprême, Ali Khamenei, dans un discours prononcé le 16 octobre dans la ville de Kermanshah [ouest du pays]. Le différend qui oppose Ali Khamenei au président Mahmoud Ahmadinejad concerne leurs successions respectives. Le guide suprême prend l’affaire tellement au sérieux qu’il menace de supprimer la fonction même de président. Pour l’heure, il ne s’agit que d’une menace. Mais une menace qui ne peut être ignorée, surtout par M. Ahmadinejad. Celui-ci ne pourra pas se représenter à la présidentielle quand son mandat expirera, en juin 2013, la Constitution iranienne limitant l’exercice à deux mandats consécutifs. Pour assurer sa succession, M. Ahmadinejad semble soutenir la candidature de son bras droit, Esfandiar Rahim Mashai. Sans doute espère-t-il qu’avec ce dernier à la présidence il pourra conserver un poste important au sein du cabinet – à l’instar de Vladimir Poutine dans le gouvernement de Dmitri Medvedev. Une fois que M. Mashai aurait rempli son mandat de quatre ans, M. Ahmadinejad pourrait profiter de sa notoriété pour briguer à nouveau la fonction. M. Mashai est un personnage controversé. De nombreux conservateurs sont furieux qu’il ait affirmé en public que le peuple d’Iran n’avait aucun problème avec celui d’Israël. La jalousie entre aussi en jeu. Peu après le mariage de sa fille avec le fils de M. Ahmadinejad [en 2008], la carrière politique de M. Mashai a décollé. Il est clair que, s’il se porte candidat à la présidentielle, M. Mashai déchaînera de véritables batailles rangées dans le monde politique iranien, conflits qui pourraient engendrer des violences. C’est la dernière chose dont Ali Khamenei aurait besoin, dans un régime déjà confronté à des sanctions [contre son programme nucléaire], à une myriade de problèmes économiques et à l’opposition du Mouvement vert [le mouvement de contestation qui a suivi la réélection d’Ah-

ar hasard, j’ai entendu une partie du prêche prononcé par le prédicateur salafiste Mohamed Hussein Yacoub sur la chaîne AnNass [Les gens], chaîne dont le slogan est : “Le Paradis par le petit écran”. Il attirait l’attention du public sur un sujet de la plus haute importance et dont tous les jeunes et les vieux doivent saisir la gravité pour l’avenir des Arabes et des musulmans : la question de savoir si l’on a le droit d’uriner debout. Selon ce vénérable savant, c’est sans appel : c’est non ! C’est une ignominie, proscrite et illicite, qui peut vous valoir les pires tourments dans l’au-delà. Car il démontre, preuves à l’appui, que le Prophète n’a uriné qu’une seule fois debout, et c’était contraint par le terrain, qui était une décharge. Bref, la position licite pour uriner, c’est assis, pas debout. Cette illustre opinion pourrait utilement inspirer un programme électoral. Celui-ci promettrait la destruction de toutes les pissotières et l’installation obligatoire de dispositifs dans les restaurants, hôtels et toilettes publiques pour vous contraindre à vous plier à la loi religieuse, à vous soumettre aux enseignements des pieux ancêtres, à suivre la voie du grand savant Hussein Yacoub, que Dieu le comble de ses bienfaits. C’est grâce à lui que les Egyptiens seront sauvés du piège que constitue l’imitation des mécréants Occidentaux et échapperont au laïcisme insidieux des pissotières, qui ne visent qu’à détruire l’identité musulmane et la vraie foi. Trêve de plaisanterie ! L’islam est la religion de la rationalité, non celle des superstitions. Celle de l’intruction, non celle de la répression. Comment peut-on admettre qu’une chaîne de télévision prétende nous assurer une place au Paradis via le petit écran en y déversant des discours dont on ne sait s’il faut en rire ou en pleurer ? Je voudrais suggérer à cet éminent savant de consacrer sa prochaine émission à un tout autre sujet, à savoir au millier d’Egyptiens qui sont enfermés dans les prisons de la très wahhabite Arabie Saoudite. Non pas pour avoir tué ou volé, mais au gré de l’arbitraire de leurs parrains* saoudiens qui n’ont pas encore compris que le temps de l’esclavage et de la traite humaine était terminé. 

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 Khamenei et Ahmadinejad : le calice du poison. Dessin de Nick paru dans Khodnevis.org, Canada. madinejad, en juin  2009]. Le guide suprême ne veut pas que les conservateurs, qui représentent ses plus grands soutiens dans le monde politique de la République islamique, soient divisés par de sérieux conflits. Mais Ali Khamenei [au pouvoir depuis 2005] est également préoccupé par sa propre succession. Depuis son accession aux fonctions de guide suprême, en 1989 [après avoir été président de 1981 à 1989], il a eu des relations difficiles avec ses deux premiers présidents, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani [président de 1989 à 1997] et Mohammad Khatami [président de 1997 à 2005]. M. Ahmadinejad est donc apparu comme un souffle d’air frais. Durant son premier mandat, il a été pour M. Khamenei ce que ce dernier était pour l’ayatollah Khomeyni lorsqu’il était président : un soldat enthousiaste et obéissant qui s’en remettait à son commandant. Mais cette période de grâce a pris fin au cours du second mandat de M.  Ahmadinejad,

Qui fait quoi ? En république islamique d’Iran, le guide suprême, religieux, détient le pouvoir absolu. Il est nommé à vie par une Assemblée des experts élue au suffrage universel direct. Le président, chef du gouvernement, est élu au suffrage universel direct pour quatre ans renouvelables, mais les candidatures sont soumises à l’approbation d’un conseil de religieux non élus. Le poste de Premier ministre a été supprimé en 1989. Le Parlement, élu pour quatre ans au suffrage universel direct, est censé contrôler l’activité du gouvernement.

quand celui-ci s’est montré très ambitieux. Il est difficile de dire pendant combien de temps encore M. Khamenei [qui serait très malade] sera numéro un du régime. Pour pouvoir finir tranquillement son mandat, il a peut-être décidé de ne plus exercer ses fonctions avec un président à ses côtés. Ce ne serait pas la première fois qu’il agirait ainsi. Lorsqu’il est devenu guide suprême, il ne s’est pas opposé à ce que le poste de Premier ministre soit aboli par un amendement de la Constitution. Si son but est d’assurer la stabilité du régime, pourquoi ne pas se débarrasser du copilote pour assurer seul le gouvernement de la République islamique ? Après tout, les querelles avec le copilote peuvent nuire à la concentration et conduire au clash. Et, dans le nouveau régime, le majlis [Parlement, élu au suffrage universel] serait trop faible pour menacer la stabilité du régime. Il se peut également que M. Khamenei prépare sa propre succession, car l’abolition du poste de président pourrait aussi avoir un impact sur le poste du prochain guide suprême du pays. Peut-être a-t-il déjà décidé que son fils Mojtaba lui succédera. Ali Khamenei a une moins grande légitimité que l’ayatollah Khomeyni, ce qui explique pourquoi il s’est senti menacé par ses numéros deux. Et Mojtaba Khamenei en aurait encore moins. Dans de telles conditions, il est vraiment tentant pour M. Khamenei de se demander pourquoi il devrait s’embarrasser d’un président. Meir Javedanfar* * Spécialiste du Moyen-Orient, il est né en Iran et possède aussi la nationalité israélienne. Il a publié The Nuclear Sphinx of Iran, éd. Basic Books, 2008, non traduit en français.

* Un étranger a besoin d’un kafil, Saoudien qui se porte garant de lui, pour pouvoir travailler dans le royaume.


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Afrique République démocratique du Congo

Viva Kinshasa ! Immense succès, Viva Riva ! est le premier film de fiction cent pour cent congolais. Une ode à Kinshasa… et à l’Afrique urbaine. Sexe, alcool, drogues, musique, débrouillardise : ce polar brosse un portrait renversant de la capitale congolaise. The East African (extraits) Nairobi  César à la recherche de son ancien employé, Riva.

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ythme trépidant, suspense haletant et réalisme exempt de tout sentimentalisme… Viva Riva ! est une plongée implacable et grisante dans les bas-fonds de Kinshasa. Le personnage principal, Riva, joué par Patsha Bay Mukuna, est un arnaqueur à la petite semaine de retour dans sa ville natale après avoir passé dix ans en Angola. Il compte y revendre une cargaison de pétrole volée à son ancien patron, César, un mafieux angolais. Le film [scénario et réalisation de Djo Tunda Wa Munga] se déroule dans un contexte familier : Kinshasa souffre d’une grave pénurie d’essence ; les automobilistes passent des heures à faire la queue devant les stations d’essence. L’or noir se revend à 7 dollars le litre. Riva se voit déjà à la tête d’une petite fortune, mais c’est sans compter l’impitoyable César. Si vous ajoutez à l’intrigue une superbe créature,

vous obtiendrez un palpitant jeu du chat et de la souris mâtiné d’un mélange de violence brutale et de sexe filmé sans tabou. Si le film peut parfois faire penser au travail de Martin Scorsese, les dialogues en français et en lingala [une langue bantoue parlée en RDC et au Congo], associés à un travail de l’image très original et courageux, offrent une exploration rafraîchissante du sexe, de la corruption et de la trahison. On est loin du cinéma stéréotypé d’Hollywood. “Le film est une réussite pour de nombreuses raisons”, explique le réalisateur et scénariste kényan Simiyu Barasa. “D’abord, le scénario et la narration sont très construits ; ensuite, le film s’inscrit dans un contexte local rendu de manière très authentique, de sorte

que Kinshasa apparaît comme un personnage à part entière. L’utilisation du dialecte local dans le scénario confère une dimension supplémentaire au jeu des acteurs.” C’est l’acteur angolais Hoji Fortuna qui joue l’odieux César et il a apparemment pris beaucoup de plaisir à endosser la panoplie du truand avec ses costumes impeccables et ses lunettes de soleil. Mais les méchants sont souvent des personnages monolithiques. C’est malheureusement le cas de César, et c’est peut-être l’une des faiblesses du film. Munga apporte un traitement plus nuancé à ses seconds rôles, du gamin des rues débrouillard à la prostituée bisexuelle. “J’aime l’idée que le film repousse les limites de ce qui est ‘acceptable’ pour un public

Regard d’auteur

De battre mon cœur s’est arrêté…* L’écrivain Alain Mabanckou est originaire de Brazzaville, la rivale de Kinshasa, il n’en est pas moins sous le charme. Les personnages sont tellement “vrais” qu’on a l’impression, nous aussi, d’être des protagonistes. Vous l’aurez compris : nous sommes devant un chefd’œuvre, et je pèse mes mots. Car il y a 8 millions d’habitants à Kinshasa, mais un seul Riva. Et celui-là, tout le monde semble vouloir sa peau. Viva Riva ! est un film moderne, urbain, ambitieux, indépendant et réalisé avec une hardiesse rare qui devrait réveiller certains cinéastes africains trop embourgeoisés par les honneurs d’un cinéma que personne ne regarde, mais qu’on applaudit par courtoisie, voire par commisération au regard de leur parcours du

combattant dans la réalisation de leur film. Djo Munga vient de donner un coup de pied dans la fourmilière. Dans son film, on sent une ambition durable et une prise en compte de l’Afrique en mutation. Nous ne sommes plus en présence d’un cinéma tourné vers le passé – ce qu’on nous sert en grande partie dans le cinéma africain –, mais d’un art qui est proche de nos angoisses, de nos obsessions. Les tabous sont brisés, et on évoque ici le sexe comme il est souvent appréhendé dans les rues des capitales africaines. On sent la complicité entre les acteurs dans une aventure originale portée par le souci d’exposer un autre cinéma, celui qu’on attendait depuis un certain temps. Et ce film, curieusement, n’a pas été programmé par le Fespaco – Festival panafricain

du cinéma de Ouagadougou, qui réunit généralement les mêmes individus qui se congratulent et se remettent mutuellement les prix. Oubli ? Non. Le cinéaste Mahamat Haroun-Saleh – qui a décidé désormais de ne plus aller au Fespaco – se demande dans les colonnes d’Africultures comment ce Fespaco s’est arrangé pour faire l’impasse sur un tel film. Ce n’était pas un oubli. C’était la crainte du talent naissant. Parce que, disons-le clairement, Viva Riva ! n’est pas le genre de film que ces gens-là affectionnent. Ils préfèrent les navets qui font la part belle aux cases en terre battue, aux interminables plans de plaines, aux scènes d’animaux, de danses mystiques, de ventres ballonnés ou encore de guerres civiles les unes

plus barbares que les autres, nous laissant croire que le continent noir mérite son appellation d’origine contrôlée initiée par [Joseph] Conrad, le “cœur des ténèbres” ! On se réjouit pourtant de l’accueil de Viva Riva ! à travers le monde : le film a déjà reçu six récompenses internationales, dont, aux Etats-Unis, celles du Meilleur film africain aux MTV Awards et du Meilleur film au Pan African Festival de Los Angeles. Il a été remarqué dans les sélections officielles des festivals de Toronto, de Berlin et du South by Southwest (SXSW), au Texas. Une œuvre qui crée la rupture et rend le cinéma au public ! Alain Mabanckou Black Bazar Santa Monica * Titre du film à succès de Jacques Audiard sorti en 2005.

africain”, souligne Kevina Navisino, présidente de Femmes au cinéma et à la télévision, une association kényane. “Je ne comprends pas pourquoi on pourrait montrer des scènes de sexe et de violence dans les films occidentaux mais pas dans les films africains. La réalité, en Afrique, c’est aussi le sexe, la violence et la corruption. On ne peut pas toujours montrer les superbes paysages de la réserve naturelle du Massai Mara [au Kenya].” Kinshasa, dite “Kin la belle”, est réputée pour sa musique plus que pour son cinéma, mais les admirateurs du film espèrent que Viva Riva ! va relancer la production cinématographique, exsangue au Congo depuis un quart de siècle. Le film ne manque pas de faire honneur au patrimoine musical de la ville : la bande originale fait la part belle aux classiques – la rumba de Franco côtoie le son plus contemporain de Werrason –, mais aussi à la Congotronics rythmée, ou électro congolaise, un genre de techno en lingala. Simyu Barasa est même convaincu que Viva Riva ! marquera le début d’une nouvelle ère dans le cinéma local. “Nous devons raconter nos propres histoires. Certains se plaignent que nombre de nos films soient tournés dans les ruelles et les faubourgs urbains. Mais je pense que, quand le scénario l’exige, il faut se lancer et tourner dans les quartiers minables : Munga n’a pas cherché à embellir la réalité de Kinshasa, et c’est ce qui fait toute la saveur du film.” Christine Mungaï


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Afrique

Surprise Hachmi Hamdi, proche

de Ben Ali, a fait un score étonnant. Ancien “copain” d’Omar El-Béchir [le président du Soudan], ce journaliste a prénommé Oussama son fils aîné, né dans les années 1990, à l’époque où le chef

terroriste d’Al-Qaida avait encore pignon sur rue à Khartoum. Cet homme haut en couleur, beau parleur et narcissique, a utilisé sa chaîne de télévision Al-Moustaqilla pour sa campagne électorale. C’est à Sidi Bouzid [point

de départ de la révolution] que Hamdi a récolté le plus de voix. L’homme, qui se proclame déjà “président du pays” sur sa page Facebook, aurait eu le soutien tacite des anciens du RCD [parti de Ben Ali], dissous.

Tunisie

Comment les islamistes vont-ils gouverner ? L’euphorie de la victoire passée, Ennahda devra répondre à l’immense attente des Tunisiens. Une autre paire de manches. Kapitalis Tunis



es dirigeants d’Ennahda – qui ont eu le triomphe modeste, si l’on en juge par leurs réactions à chaud – sont les premiers “effrayés” par leur propre succès, car ils sont bien conscients des difficultés qui les attendent. Leurs appels incessants au rassemblement et à la formation, avec toutes les forces politiques, d’une large coalition pour doter le pays d’une nouvelle Constitution et l’aider à sortir de la crise actuelle en disent long sur leur état d’esprit actuel. Car s’opposer est une chose – une posture qu’ils connaissent depuis plus de quarante ans – et gouverner en est une autre. Ce “métier”, autrement plus difficile, ne s’apprend pas au pied levé. Les questions qui se posent aujourd’hui sont les suivantes  : que fera Ennahda de sa victoire ? Va-t-il constituer une coalition avec les partis qui ont remporté ces élections avec lui, notamment Al-Moatamar et Ettakatol, pour consti-

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 Dessin de Chappatte paru dans Le Temps, Genève. tuer une majorité gouvernementale  ? Auquel cas, il devrait faire de substantielles concessions et partager les responsabilités avec ses alliés, au risque de voir se former, en face, une forte opposition réunissant les partis de gauche et les libéraux, grands perdants des élections, alors que des élections tout aussi importantes (législatives et présidentielle) se profilent déjà à l’horizon.

Ennahda va-t-il plutôt reporter ses ambitions gouvernementales en proposant aux autres forces représentées dans l’Assemblée constituante la mise en place d’un quatrième gouvernement de transition composé de technocrates ou même d’un gouvernement d’union nationale, de manière à faire porter la responsabilité de cette difficile phase de transition à toute la classe politique

nationale ? Cette option lui donnerait une image de mouvement rassembleur, soucieux de l’unité nationale et ouvert à toutes les forces politiques, y compris laïques. Reste à savoir si les forces qui ont perdu les élections du 23 octobre (et qui songent déjà à l’après-Constituante) sont disposées à jouer le jeu, en partageant des charges dont elles mesurentent la lourdeur sans être assurées d’en tirer de réels bénéfices à terme. Ces questions sont d’autant plus légitimes qu’Ennahda, au sortir de trois décennies de harcèlement, de musellement et de répression, qui ont vu ses dirigeants condamnés à la prison et à l’exil, n’a pas aujourd’hui l’ancrage requis dans les rouages de l’administration et de l’Etat, ni le savoir-faire nécessaire pour porter seul sur ses épaules frêles les charges gouvernementales. Le parti islamiste a donc besoin d’une période d’apprentissage, plus ou moins longue et aux résultats incertains, que le pays ne saurait souffrir en cette phase délicate. Les Tunisiens, y compris (et surtout) les électeurs d’Ennahda, attendent des réponses urgentes à leurs problèmes socio-économiques et ils ne sauraient supporter longtemps des hésitations, des erreurs d’appréciation ou des faux pas que commettraient forcément des… débutants. Ridha Kéfi

Idéologie

Ennahda, un parti de valeurs Le succès électoral du parti islamiste ne s’explique pas uniquement par son programme économique, mais aussi par le retour souhaité de la morale. Les détracteurs de l’islam politique vous diront qu’Ennahda achète ses partisans (paiement des frais de mariage des sympathisants pauvres, achat de nourriture et de vêtements…), qu’Ennahda est populiste et qu’il surfe sur un retour de l’islam en Tunisie. Ceux qui sont moins hostiles vous diront que les longues vacances forcées des “ennahdistes” sur le banc de touche leur ont été bénéfiques pour absorber les règles du jeu démocratique occidental (surtout l’excellent jeu démocratique anglais, une partie des chefs d’Ennahda ayant trouvé exil au Royaume-Uni).

Et qu’Ennahda a enfin compris que, pour faire de la politique, il fallait proposer non pas un programme pour gagner le paradis, mais un programme économique pour gagner des points de croissance, sociétal pour faire évoluer la Tunisie, bref un programme pragmatique et en phase avec la modernité. Mais, sans revenir sur ces avis, il faut bien dire qu’ils sont insuffisants pour comprendre ce qui se passe. D’où vient ce fort crédit populaire ? Comment se fait-il qu’une proportion importante des Tunisiens en âge de voter fasse davantage confiance à ce parti qu’aux autres ? Une partie de la réponse est ailleurs que dans les programmes économiques : elle est à rechercher du côté des “valeurs”. Si le Tunisien espère, bien sûr, que son pays va enfin connaître un vrai

miracle économique lui permettant d’avoir un quotidien meilleur, il désire aussi le retour de certaines valeurs. Un Tunisien m’a d’ailleurs fait rire il y a quelques jours car, lorsque je lui ai demandé ce qu’il voulait pour notre pays, il m’a dit : “Moins de voleurs et plus de valeurs.” Certes, le parti islamiste tunisien n’est pas le seul à avoir des valeurs. Plusieurs excellents candidats les incarnent aussi, tels Mustapha Ben Jaafar ou Moncef Marzouki. Mais Ennahda a construit une grande partie de son programme sur le respect des valeurs et le retour à plus de moralité en Tunisie au travers de la lutte contre la corruption, la promotion de l’égalité entre tous les citoyens, la lutte contre les “voleurs au sein de l’Etat”, etc. Il faut bien comprendre que

la grande majorité des Tunisiens n’a jamais touché du doigt le miracle économique tunisien et n’a connu que le mirage économique et la descente aux enfers de la société. Pendant vingt-trois ans, les Tunisiens ont perdu leurs repères et leurs valeurs tant traditionnelles que civiles. La confiance n’existe presque plus dans cette société. Le lien social est rompu, car tout le monde a trompé tout le monde et tout le monde a surveillé tout le monde. Le nombre d’indicateurs (sababas) a été énorme. Dans l’ancien système, les dirigeants se comportaient comme des mafiosi ; ils ne servaient pas l’Etat et le peuple, mais se servaient de l’Etat pour s’enrichir contre le peuple. Ennahda a tout de suite été perçu comme une “rupture” par rapport au passé. Les Tunisiens ont sans doute

adopté le parti islamiste parce que ce dernier était l’ennemi du régime de Ben Ali. Mais, surtout, Ennahda, dès le début, à tort ou à raison, a représenté aux yeux d’une partie du peuple le retour vers davantage de moralité, de droiture et de justice – vers davantage d’exemplarité au sommet de l’Etat, une plus grande exemplarité des dirigeants. Et ce n’est même pas une question de religion, mais de recherche de sens et de valeurs. Si l’on veut objectivement comprendre la réussite du mouvement islamique, il faut donc aussi se situer sur ce terrain des valeurs et des règles morales. Occulter cet aspect, c’est faire une erreur fondamentale dans le diagnostic du succès politique du mouvement islamique. Jamel Dridi Kapitalis (extraits) Tunis


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Ecologie CO2

Quand le foot se met au vert Au Royaume-Uni, l’empreinte carbone d’un match de football de Premier League est astronomique. Certains clubs multiplient les initiatives pour réduire les émissions de gaz. The Ecologist (extraits) Londres



e football demeure l’un des sports les plus lucratifs et les plus regardés de la planète. Ce succ��s a toutefois un prix et c’est l’environnement qui le paie. Pendant la saison des tournois, ce sont 700 000 supporters qui se rendent chaque week-end dans l’un des 40 000 clubs du Royaume-Uni pour regarder un match se jouer sur une pelouse vert émeraude entretenue à coup de dizaines de litres d’eau, d’engrais et de pesticides, le tout sous les feux de projecteurs surpuissants et dans un stade gourmand en électricité. Quand on fait l’addition, une rencontre de Premier League produit en moyenne 820 tonnes de gaz carbonique. Pourtant, le football commence à relever le défi écologique et les clubs s’efforcent de réduire leur impact environnemental. Forest Green Rovers, qui appartient à Dale Vince, le fondateur d’Ecotricity [entreprise spécialisée dans l’énergie éolienne], est l’un des pionniers en la matière. Après tout, avec 1,15 milliard de personnes qui suivent les retransmissions des matchs de Premier League chaque semaine dans le monde, il n’y a pas meilleur moyen de faire passer un

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 Dessin de Matt Kenyon paru dans The Guardian, Londres. message écolo. Et c’est bien ce que Vince compte faire avec la fondation Sustainability in Sport. Lancée officiellement lors du match en l’honneur de Gary Neville [ancien joueur anglais] qui s’est déroulé au stade Old Trafford de Manchester United, en mai dernier, Sustainability in Sport a été fondée par Gary Neville et Dale Vince dans le but de rendre tous les sports – et pas seulement le football – plus écologiques. Premier point sur la liste, le match luimême : l’alimentation électrique a été assurée par les 52 éoliennes d’Ecotricity. Le duo a cependant des objectifs plus ambitieux. Il projette de travailler avec des

entreprises pour lever des fonds destinés à financer l’installation de systèmes d’énergie renouvelable et d’infrastructures à faible impact environnemental dans les clubs de football de base. Il entend aussi convaincre les clubs de tous les niveaux de repenser leur approvisionnement et leur consommation en électricité. “Le coût de fonctionnement des clubs est élevé, ils perdent souvent de l’argent”, déclare Pete Smith, chargé de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) au club Bristol City. “Il est important de réduire les factures [en consommant moins d’électricité]. Nous ne pouvons peut-être pas sauver le monde mais nous sommes bien décidés à faire notre part.” Pour Bristol City, cela nécessite que le stade soit chauffé par une chaudière à biomasse, arrosé par un système de récupération des eaux de pluie et que le site comporte quatre hectares de zone humide. D’autres clubs plus grands font aussi leur part. Simon Taylor, chargé de la RSE au club de Chelsea, a remporté le premier prix des People and Environment Achievement Awards [prix écologique britannique organisé par plusieurs entreprises] dans la catégorie développement durable dans le sport. Comment ? En donnant le coup d’envoi à une série d’initiatives diverses allant de la pose d’un toit végétal sur les bâtiments à l’utilisation d’eau de pluie pour arroser les terrains. Le club d’Arsenal a lui aussi lancé toute une série d’opérations vertes, par exemple le recyclage du papier, du carton et des cartouches d’imprimantes dans ses locaux ou l’installation de projecteurs à LED à

Le 12 avril 2007, le numéro 858 de CI consacrait son dossier de couverture aux conséquences du réchauffement planétaire sur le monde du sport. Ski, cricket, aviron, pêche… Le climat change les règles du jeu.

l’Emirates Stadium. En outre, le personnel du stade est incité à utiliser les transports publics. Bien sûr, dans son ensemble, le football – et ses joueurs qui roulent en Ferrari – a encore un long chemin à parcourir. La Coupe du Monde 2010 a produit 2,8 millions de tonnes de dioxyde de carbone, l’équivalent de la préparation de 20 cheeseburgers pour chacun des habitants du Royaume-Uni. Cependant, il ne fait pas de doute que le football peut servir la cause de l’environnement. “Le sport professionnel se concentre souvent sur des questions qui tournent autour de la santé et de l’éducation mais il y a effectivement une prise de conscience croissante des problèmes environnementaux”, constate Pete Smith. “Les supporters de football sont un public attentif et adorent leur club. Si celui-ci déclare qu’il utilise des panneaux solaires, qu’il n’y a pas de viande rouge dans les menus, etc., cela donne une crédibilité à ces idées, explique Dale Vince. Les supporters des Forest Green Rovers commencent déjà à s’impliquer.” Et c’est la raison pour laquelle il faut prendre au sérieux les initiatives qui visent à verdir le beau jeu. Ruth Styles


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Sciences

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“Imaginez un monde sans moustiques”, tel était le titre d’un article du magazine Nature publié dans Courrier international n° 1049,

du 9 décembre 2010. Quelles seraient les conséquences de l’éradication de ces insectes ? Les réponses des scientifiques sont surprenantes.

Santé publique

Luttons contre la dengue, vaccinons les moustiques ! En infectant les insectes avec une bactérie, on pourrait empêcher le virus de la maladie de se propager. Des chercheurs vont expérimenter cette stratégie novatrice au Vietnam l’an prochain.

semaines plus tard, presque tous les moustiques sauvages examinés avaient été infectés par la bactérie. “Ce fut une journée magnifique, confie le Pr O’Neill. Ces constatations nous enseignent que Wolbachia constitue une stratégie applicable. C’est peut-être la clé d’une nouvelle méthode de lutte contre la dengue, une méthode viable et qui sera particulièrement indiquée pour les grandes villes des pays en développement, où les insecticides sont peu efficaces et leur coût prohibitif.” Cette découverte permettra peut-être d’épargner une bonne partie des 593 millions de personnes qui vivent sous la menace de la dengue en Asie du Sud-Est ou des 2 milliards de personnes dans le même cas dans le monde. La prochaine étape consistera à estimer la prévalence de la maladie parmi les populations d’Asie du Sud-Est, où elle est endémique (alors qu’elle est sporadique en Australie). “La pression de la dengue est bien plus importante et plus prévisible en Asie du Sud-Est, explique le Pr O’Neill. C’est mieux pour évaluer l’efficacité de la méthode.”

Southeast Asia Globe Phnom Penh



ophal Heng repose mollement sur son lit d’hôpital, le liquide qui perfuse son bras redonne lentement de l’énergie à son corps épuisé. Elle se plaint de vives douleurs articulaires et musculaires et d’un abominable mal de tête. Ses parents, qui n’ont que peu de revenus, sont assis à ses côtés et espèrent ne pas avoir trop attendu pour l’emmener à l’hôpital : cette année au Cambodge, la dengue a tué trois fois plus de personnes qu’en 2010 et touché près de 1 personne sur 10 000. Le cas de Sophal n’a malheureusement rien d’inhabituel. La dengue, une maladie virale transmise par les moustiques, est présente dans plus de 100 pays ; 40 % de la population mondiale est exposée à ce virus. Comme il n’y a ni vaccin ni traitement, elle est responsable de 50 à 100 millions de cas par an, dont 40 000 décès. Les épidémies les plus importantes ont lieu en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et dans l’ouest du Pacifique. Le vecteur de la dengue, Aedes aegypti, est un moustique diurne. Il est présent dans les zones urbaines et périurbaines des régions tropicales, en particulier celles qui sont surpeuplées. “Aedes aegypti possède une forte capacité de survie et de reproduction dans cet environnement”, précise le Dr Chang Moh Seng, responsable régional de la maladie au sein de l’Organisation mondiale de la santé. “Il ne faut pas le sous-estimer.” “L’Asie est la région au monde la plus touchée par la dengue”, déclare le Dr Pattamaporn Kittayapong, directeur du Centre d’excellence pour les vecteurs et les maladies à transmission vectorielle de l’université Mahidol, en Thaïlande. La dengue a infecté 30 000 personnes au cours des huit premiers mois de l’année au Vietnam, selon l’Institut Pasteur de Hô Chi MinhVille. De son côté, la Thaïlande recense 60 000 cas par an et dépense 8,2 millions de dollars [5,9 millions d’euros] pour traiter les malades et 26 millions pour limiter la population de moustiques, selon les chiffres de l’université Mahidol. “Les méthodes actuelles pour éradiquer la dengue se concentrent sur l’élimination des populations de moustiques vecteurs du virus”, explique Jason Rasgon, de l’école de santé publique Bloomberg de l’université Johns Hopkins. Or les insecticides n’ont toujours pas permis de résoudre le problème bien

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Propagation rapide

 Dessin de Vlahovic, Serbie. qu’on les utilise depuis des décennies. De fait, au Cambodge, où la prévention est limitée par un manque chronique de ressources – le budget annuel du Programme national de lutte contre la dengue est inférieur à 500 000 dollars –, le nombre de personnes hospitalisées cette année a augmenté de 25 % par rapport à l’année dernière. En général, le Cambodge est frappé par une grande épidémie de dengue tous les trois à cinq ans. La dernière a eu lieu en 2007 et provoqué l’hospitalisation de 40 000 personnes, dont plus de 10 000 en une seule semaine.

Idéal pour les grandes villes Les fonds affectés à la recherche sur la dengue ont augmenté au cours des dix dernières années, en particulier les aides en provenance des pays développés, car la maladie est en train de se répandre au-delà des zones tropicales et subtropicales pour gagner les zones tempérées, explique le Dr Kittayapong. Des chercheurs ont déjà réussi à modifier génétiquement des populations de moustiques pour les empêcher de transmettre des maladies à l’homme. Ils ont par exemple créé des moustiques transgéniques résistants au paludisme et lâché dans la nature des spécimens génétiquement

stériles pour lutter contre la dengue. Ces expériences n’ont guère eu de succès. Le programme Eliminate Dengue a pour sa part opté pour une méthode révolutionnaire : il s’agit “de transformer les moustiques plutôt que de les tuer”. Eliminate Dengue, qui regroupe des chercheurs d’Australie, du Brésil, du Vietnam, de Thaïlande et des Etats-Unis, cherche en effet à protéger les moustiques de la dengue et à les empêcher de transmettre celle-ci à l’homme. L’équipe a infecté les insectes avec une bactérie appelée Wolbachia pipientis. Cette bactérie est présente naturellement dans 70 % des espèces d’insectes mais pas dans celle du moustique qui transmet la dengue à l’homme. “Wolbachia empêche le virus de la dengue de se multiplier à l’intérieur du moustique”, explique le Pr O’Neill, chef du programme Eliminate Dengue et doyen de la faculté des sciences de l’université Monash, en Australie. “Si le virus ne peut pas se développer à l’intérieur du moustique, il ne peut pas être transmis à l’homme.” L’équipe a mené en janvier une étude à ciel ouvert en Australie  : plus de 300 000 moustiques adultes porteurs de Wolbachia ont été lâchés parmi les populations sauvages d’Aedes aegypti sur une période de neuf à dix semaines. Cinq

Dès 2012, le Vietnam sera le premier terrain d’expérimentation de la technique. La Thaïlande et l’Indonésie suivront de près. “Ce sera en gros la même expérience, sauf qu’en Asie du Sud-Est les populations de moustiques ne sont pas isolées, explique Jason Rasgon. Wolbachia devrait donc se répandre largement hors des zones où les moustiques ont été lâchés.” Et d’ajouter : “Si ces expériences sont concluantes, Wolbachia devrait se propager dans le monde entier en relativement peu de temps, dix ans peut-être. Il ne sera pas nécessaire d’en faire plus. C’est la beauté et aussi le défaut de cette stratégie. Si le système fonctionne comme prévu, il sera extrêmement difficile d’empêcher la propagation de la bactérie Wolbachia. De fait, si l’on redoute ce genre de phénomène, ça peut être préoccupant. Personnellement, ça ne m’inquiète pas.” Eliminate Dengue n’est pas la seule équipe à tenter de réduire la prévalence de la maladie. Au début de l’année, le groupe français Sanofi Pasteur a commencé les premiers essais mondiaux d’un vaccin contre la dengue en Thaïlande. Selon le laboratoire, les résultats semblent prometteurs et un vaccin pourrait voir le jour dans les années à venir. “Le vaccin humain empêche le virus de se développer chez l’homme. La méthode Wolbachia empêche le virus de se développer chez le moustique, déclare le Pr O’Neill. Ces deux stratégies sont complémentaires. En les associant, on obtiendra peut-être de meilleurs résultats que si on les applique séparément.” Est-ce pour autant la fin de la dengue ? Les scientifiques, prudents, se gardent de répondre. On peut cependant espérer que des cas comme celui de Sophal appartiennent bientôt au passé. Charlie Lancaster


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Voyage

Le Sri Lanka après la bataille Deux ans après la fin de la guerre civile, le nord et l’est du pays s’ouvrent de nouveau au tourisme. Une journaliste indienne s’est aventurée de Jaffna à Trincomalee.

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ous montons à bord d’un Harbin Y-12, petit avion à hélices de quinze places dont le vrombissement ne permet pas la moindre conversation. Nous décollons de l’aéroport de Colombo, capitale économique du Sri Lanka, en direction du nord de l’île. Parmi les passagers, des journalistes, des travailleurs humanitaires et une vaste famille d’expatriés sri-lankais qui retourne à Jaffna pour la première fois depuis la guerre [le conflit qui a opposé pendant vingt-six ans l’armée srilankaise aux séparatistes tamouls, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul, s’est achevé en mai 2009]. Une heure plus tard, l’étroite piste d’atterrissage est en vue. Pour certains, c’est un retour au pays. Pour les autres, c’est l’occasion de découvrir une région qui a été sous les feux de l’actualité toutes ces dernières années. Jaffna ne se trouve qu’à 300 kilomètres de Colombo (et à moins de 80 kilomètres des côtes indiennes). Pourtant, elle semble au bout du monde. Deux ans ne lui ont pas suffi à se remettre de près de trente ans de conflit. Malgré tout, la vie reprend doucement à Yazhapanam (nom tamoul de Jaffna), de même qu’à Trincomalee et dans plusieurs autres localités, sur les plages et dans les îles magnifiques du nord et de l’est  56

ASANKA BRENDON RATNAYAKE

Outlook Traveller (extraits) New Delhi

Jaffna La nature reprend ses droits sur une maison traditionnelle, mélange d’influences tamoules et hollandaises.


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54  du Sri Lanka. Maintenant que les postes de contrôle se font plus rares et que beaucoup des restrictions concernant les déplacements ont été levées, c’en est peut-être fini de l’hégémonie touristique du triangle Colombo-Kandy-Galle [dans l’ouest et le sud de l’île]. Je m’étais bien documentée avant le voyage : j’étais allée à la pêche aux articles sur Internet, j’avais lu des livres et bombardé de questions les responsables de l’office du tourisme. Je ne savais cependant pas trop à quoi m’attendre. Personne de ma connaissance, même pas M. Augustus, notre guide, n’était allé dans le Nord ces dernières années.

Trincomalee Baignade à Nivali, l’une des plus belles plages du pays.

Paysage lunaire et temples colorés En temps de guerre comme en temps de paix, la péninsule de Jaffna a toujours été unique en son genre. Avec son paysage lunaire, blotti entre des marais salants et des lagons argentés, l’arrière-pays est d’un charme que l’on dirait distant. Et, en arrivant dans la chaleur et la poussière de Jaffna, je comprends pourquoi le fonctionnaire de l’administration coloniale britannique Leonard Woolf [ journaliste et essayiste époux de l’écrivaine Virginia Woolf], pour qui “toutes les jungles [étaient] maléfiques”, avait tant apprécié la courte période qu’il avait passée en poste à Jaffna [au début des années 1900]. Ce n’est assurément pas ici que l’on retrouve le Sri Lanka luxuriant où la végétation déborde des clôtures et envahit les rues. Jaffna fait toutefois figure d’oasis de verdure et ses couleurs contrastent avec la teinte uniforme de la terre desséchée. Les nombreux kovil [temples hindous à l’architecture typiquement tamoule] et leurs gopuram [entrées dotées d’une tour pyramidale très ornée] bleus, verts, roses et jaunes disputent l’espace aux sanctuaires bouddhistes blanchis à la chaux, aux églises et aux forts délabrés datant de l’époque coloniale. De la couleur, il y en a aussi sur le marché très animé qui se tient sur Hospital Road. Vannerie, sucre de palme, bananes plantains, kotte kalanga (racines de palmier comestibles), mangues et raisins (il y a quelques vignobles près de Point Pedro) : on peut se procurer de tout, mais encore faut-il pouvoir se faire comprendre si l’on ne parle pas tamoul. Et puis il y a ces vieilles guimbardes qui parcourent toujours les rues de Jaffna. Des Morris Minor, des Austin et des Ford d’époque, dont

Jaffna Un temple hindou à l’architecture typiquement tamoule.

MUNEM WASIF/VU



beaucoup ont été modifiées pour rouler au kérosène parce que l’essence et le gazole étaient des denrées rares durant les années de guerre. J’imagine qu’elles vont bientôt disparaître. Au moment où j’écris, un homme d’affaires rusé prévoit peut-être de les exporter en masse vers des pays où, bien astiquées, elles pourront rapporter des sommes coquettes. Difficile de faire abstraction ici des événements politiques. Pourtant, je décide dès le début du voyage de cesser de chercher les cicatrices de la guerre dans tout ce que je vois : cela peut être réducteur, qui plus est dans un endroit dont l’histoire remonte au début de l’âge de fer. Jaffna était une halte sur la route de la soie. Le roi Sinhala et les monarques de l’Inde du Sud, les Portugais, les Hollandais et les Britanniques, tous ont fréquenté ces côtes et laissé derrière

eux un cortège de légendes. Il y a ici suffisamment d’histoires pour remplir plusieurs fois la bibliothèque de Jaffna – qui a été restaurée et a rouvert en 2003, après avoir été incendiée au début des années 1980.. Alors, si cela vous intéresse de savoir que Vijaya, le premier roi connu du Sri Lanka, était originaire du village indien de Singur, ou que Bizet a situé son opéra Les Pêcheurs de perles [1863] dans le golfe de Mannar, près de Jaffna, vous aurez assez à faire en dehors de la visite des barbelés des camps militaires, des décombres de la maison de Velupillai Prabhakaran [le chef des Tigres tamouls, tué par l’armée srilankaise en mai 2009] ou des champs de bataille encore jonchés de mines de Mullaittivu [ville du Nord-Est] – des zones interdites aux touristes ordinaires.

Grandeur passée

On s’attend à quelque chose d’extraordinaire. Mais le charme de cette région réside justement dans l’ordinaire

ASANKA BRENDON RATNAYAKE

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Je me dirige à présent vers l’un des sites les plus emblématiques de Jaffna, le fort luso-hollandais en forme d’étoile qui a été sous le contrôle des Tigres tamouls pendant plus de dix ans avant d’être repris par l’armée, au terme d’un siège de cinquante jours, en 1995. Interdit aux civils jusqu’à il y a deux ans, il a récemment ouvert ses portes aux touristes. Il n’y a plus grand-chose à voir, hélas. Le fort abritait autrefois un magnifique temple calviniste, la Kruys Kerk, et la résidence du gouverneur général [chef de l’Etat et représentant de la couronne britannique de 1948 à 1972, date à laquelle le Sri Lanka est devenu une république], que le romancier canado - sri-lankais Michael Ondaatje décrit dans son roman Un air de famille (1991) comme une curiosité avec ses portes de six mètres de haut. Le bâtiment est aujourd’hui une coquille vide. Murs criblés de balles, garde en faction devant une douve à l’eau croupie et aimables conservateurs penchés sur des piles de papiers, la forteresse ne vaut la visite qu’en tant que vestige d’une grandeur passée. Le lendemain matin, je change finalement de programme et demande à voir l’île de Delft. Nainativu, une autre île qui compte un kovil célèbre et un vihara [monastère bouddhiste], attendra. Sur le ferry, j’entame la conversation avec Sainthan, un homme originaire de Jaffna, déplacé pendant la guerre et à présent de retour dans sa ville. Il se rend sur l’île, m’explique-til, pour étudier l’aménagement de nouvelles routes et d’une jetée. Une fois à terre, je constate que Sainthan a du pain sur la planche. Il faut avoir du cran pour visiter un endroit comme Delft. Si vous en manquez, vous n’aurez plus qu’à patienter trois heures en attendant le ferry suivant. Pour espérer trouver des toilettes dignes de ce nom ou de quoi manger, Il faut s’attirer les bonnes grâces des gens du coin ; et inutile de se mettre en quête d’un taxi ou d’un tuk-tuk : le tourisme est tout


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morfondent d’ennui. Avant 2009, rares étaient ceux qui s’aventuraient aussi loin, rares aussi ceux qui y étaient autorisés. Anuradhapura était pour les touristes la ligne à ne pas dépasser. Jusqu’à il y a trois mois encore, on ne pouvait poursuivre vers Jaffna sans un laissez-passer délivré par le ministère de la Défense, à Colombo. Aujourd’hui la paix est revenue et les restrictions  58 ont été levées [voir encadré ci-contre].

Une région peu fréquentée

Voyage en pays tamoul INDE

Jaffna (Yazhapanam) OCÉAN INDIEN Point Pedro Péninsule de Jaffna Nainativu Elephant Pass Kilinochchi Ile de Delft Mullaittivu

TAMIL NADU

Mannar GOLFE DE MANNAR

Trincomalee Anuradhapura

8° N

SRI LANKA Kandy

80° E

Zone majoritairement tamoule

80 km

Courrier international

Colombo Sri Jayawardenepura

Galle

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Pratique

A9

simplement inexistant. Nous voilà donc bringuebalés sur le plateau à ciel ouvert d’une camionnette pour un parcours éclair de l’île : en l’espace de deux heures, nous apercevons des forts en ruines, de vieux pigeonniers, un hôpital britannique, quelques chevaux sauvages trottant sur la plage, un baobab géant rapporté d’Afrique par des marins arabes et un trou dans le sol calcaire censé être l’empreinte de pas du dieu singe Hanuman. Ce paysage de plaines désolées est spectaculaire. C’est cela la région de Jaffna. On s’attend à quelque chose d’extraordinaire alors que tout son charme réside justement dans l’ordinaire. Je me demande si cela tient seulement à la gentillesse des habitants ou au fait que la région est préservée du tourisme. Une chose est sûre, les routes n’y sont pour rien. Lancés à toute vitesse sur l’A9 qui mène à Kandy, je commence à regretter d’avoir prévu de faire un détour par Anuradhapura, sur la route du port de Trincomalee. Anuradhapura a beau n’être qu’à 150 kilomètres de Jaffna, il faut sept heures pour l’atteindre tant les routes sont exécrables. L’avantage, c’est que cela nous permet de voir quelques-uns des “sites touristiques” récents : un vieux char sur un socle près d’Elephant Pass [ce col, qui commande l’accès à la péninsule de Jaffna, a été le théâtre de combats entre l’armée et les Tigres tamouls pendant toute la durée du conflit], un monument dédié à la victoire transpercé par une balle géante à Kilinochchi, jadis QG des Tigres tamouls et théâtre d’une des batailles les plus acharnées. Nous traversons ce qui fut une jungle avant d’être défriché pour créer des zones coupefeu. Pas le moindre signe de vie, pas le moindre village en vue. Juste une route déserte, ponctuée de quelques postes de contrôle où les soldats se



Les provinces du nord et de l’est du Sri Lanka, majoritairement peuplées de Tamouls de religion hindoue, ont été le principal théâtre de la guerre civile qui a opposé, de 1983 à 2009, l’armée srilankaise à l’organisation séparatiste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). Depuis la fin du conflit, qui a fait entre 80 000 et 100 000 morts selon l’ONU, la majorité des 300 000 déplacés internes ont pu regagner leur lieu d’origine mais la reconstruction est lente et l’armée reste omniprésente dans cette région. En avril 2011, l’autoroute A9, qui relie Jaffna au reste du pays, a été rouverte aux civils. Et, depuis juillet dernier, les voyageurs étrangers n’ont plus besoin de l’autorisation délivrée jusque-là par le ministère de la Défense pour se rendre dans le nord du Sri Lanka. Les autorités entendent ainsi élargir l’offre touristique, déjà très développée dans l’ouest et le sud de l’île. Parmi les pays dont les ressortissants choisissent de visiter le Sri Lanka, la France, avec 28 000 touristes en 2010, arrive en quatrième position, après l’Inde, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Plus d’informations sur le site officiel du tourisme sri-lankais (srilankatourism.org)


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57  A Anuradhapura, je perçois immédiatement un changement de rythme. La ville est comme un vieux majordome discret en mesure de satisfaire n’importe quel hôte. Ce bastion culturel recèle un grand nombre de ruines bouddhiques, l’arbre du temple Mahabodhi [une bouture de l’arbre sous lequel le Bouddha a reçu l’Illumination, à Bodhgaya, en Inde du Nord] et des bassins remplis de lotus. Les gens d’ici sont habitués à voir des visiteurs venus des quatre coins du monde. Même si l’endroit n’est pas trop touristique, le sourire et la langue anglaise y sont plus pratiqués que dans la région de Jaffna.

“Trinco” la paisible Nous arrivons la veille de poya [ jour de pleine lune, férié au Sri Lanka], je vais d’un vihara à l’autre, me réservant l’arbre du Mahabodhi pour le crépuscule. Je me retrouve au milieu d’une foule de bouddhistes vêtus de blanc et je les observe en prière, les lèvres pincées, les sourcils froncés. Puis l’arbre du Bouddha se dresse, étend ses bras et étreint la lune. Trincomalee figurait déjà sur les cartes de Ptolémée. Marco Polo a accosté dans ce port en eaux profondes naturel. Et me voici à mon tour dans ce qui fut une zone dangereuse pendant presque toutes les années de conflit. Contrairement à Jaffna, toutefois, Trincomalee n’a jamais été vraiment coupé du continent. Les rebelles ont dû battre en retraite dès 2006. Je vais faire un tour sur les plages d’Uppuveli et de Nilaveli, situées juste à l’extérieur de la ville. Propres, tranquilles, bordées d’une poignée d’hôtels, elles semblent presque aussi intactes qu’elles devaient l’être il y a deux ans. Mais le nombre de visiteurs augmente de jour en jour et l’on peut s’attendre à ce qu’une clientèle aisée afflue sous peu de Colombo ou de Kandy pour y passer le week-end. Pour l’heure, j’observe un groupe de pêcheurs qui tirent leur filet hors de l’eau. Les blessures infligées par le tsunami de décembre 2004 et par les années de guerre se sont refermées. Rien à voir avec le “Trinco” (comme tout le monde appelle Trincomalee) du début des années 1990 dont me parlait une amie de Colombo. Elle se souvenait d’une ville déserte avec les magasins aux volets baissés. Aujourd’hui Trinco a l’air reposé et d’humeur festive. Au temple Koneswaram, situé dans l’enceinte du fort Frederick, des pèlerins hindous et bouddhistes font la queue pour se faire bénir et attachent des berceaux en bois miniatures à un arbre à souhaits, un frangipanier. Sur la plage, des enfants jouent au cricket. Tandis que je fais route vers l’ouest en direction de Colombo, avec ses lumières éblouissantes et son atmosphère urbaine, mes pensées retournent à Delft, son exact antipode. Je me souviens d’une conversation que j’ai eue avec Sindhura, le chauffeur de notre camionnette. Ce jeune homme aux dents jaunies par le tabac et à l’oreille percée aurait pu rejoindre les rangs des Tigres si la guerre avait continué. Mais à présent il est là à conduire sa camionnette indienne importée de Colombo, sur une île qui compte de nombreux pêcheurs mais pas un seul mécanicien. Il raconte sa vie douce-amère – sa fille qui a été emportée à l’âge de 2 ans par une leucémie, son petit garçon qui commence à marcher, sa femme institutrice. “C’était un mariage d’amour ?” lui demandé-je. “Non, c’est ma cousine”, répond-il, avant d’ajouter presque immédiatement en aparté  : “Mais c’est un mariage d’amour qui dure !” Le mariage d’amour entre les deux parties du Sri Lanka vient à peine de débuter. Pourvu qu’il dure. Soity Banerjee

 Dessin de Raúl paru dans La Vanguardia, Barcelone.

Idées

Bartleby et les indignés américains Le héros de la nouvelle de Herman Melville incarne la résistance passive avec sa célèbre formule “J’aimerais mieux pas”. Le mouvement Occupy Wall Street devrait en faire son emblème.

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The New Republic New York

Bartleby ne donne aucune explication à sa résistance, ne formule pas la moindre exigence et passe ses journées à rêvasser

e saint patron de la désobéissance civile aux Etats-Unis veille à coup sûr sur le mouvement Occupy Wall Street, qui essaime un peu partout dans le pays (voir aussi pp. 38-39). Bartleby, le héros de la nouvelle éponyme de Herman Melville*, ode profondément ambiguë à la résistance passive parue en 1853, ne tapait pas sur un djembé, n’arborait pas de dreadlocks et ne défilait pas dans Manhattan avec une pancarte “Eat the Rich” [“Mangeons les riches”]. Mais, pour ce qui est d’occuper Wall Street, il se posait là. Il le faisait sans bruit, avec un calme obstiné et sans une seule caméra de télévision à l’horizon. Mais, alors que Bartleby est un réfugié qui fuit le rêve américain, le mouvement Occupy Wall Street cherche désespérément à le faire revivre. Les manifestants d’aujourd’hui pourraient tirer quelques enseignements de l’histoire de Bartleby, même si, au bout du compte, le modèle de résistance du héros se révèle insuffisant. Le lecteur fait connaissance avec Bartleby lorsqu’un riche homme de loi de Wall Street embauche ce garçon “lividement net, pitoyablement respectable, incurablement solitaire” pour jouer les photocopieurs humains. Dans un premier temps, il se révèle un excellent copiste, d’une diligence telle que l’épuisement guette ses mains et ses yeux. Mais, inexplicablement, lorsque son employeur lui demande quoi que ce soit d’autre que recopier des écritures (par exemple, faire une course), Bartleby lui oppose un refus poli : “J’aimerais mieux pas**.”

Plus largement, c’est l’essence même de son éthique du travail qui s’exprime dans cette tournure négative. Il finit par aimer mieux ne rien faire du tout. Bartleby ne donne aucune explication à sa résistance, ne formule pas la moindre exigence et passe ses journées à rêvasser en fixant le mur de brique qui fait face à sa fenêtre. Il se transforme en squatter, dormant au bureau, n’en sortant même jamais. Les autres employés poussent le patron à le mettre dehors, mais l’homme de loi, qui se pique d’humanisme, ne parvient pas à passer à l’acte. Il en arrive même à éprouver du respect pour cette tête de mule stoïque et va jusqu’à le supplier de venir chez lui – mais, naturellement, Bartleby aimerait mieux pas. Hanté par cette affaire, l’homme de loi finit par déménager ses bureaux. La police de New York (sans recourir aux gaz lacrymogènes) expédie Bartleby en prison pour vagabondage. Là, il refuse toute nourriture, dépérit et meurt sous un arbre. Un seul indice vient éclairer le comportement de Bartleby, et dans l’épilogue seulement : le lecteur y apprend que le scribe solitaire avait travaillé auparavant pour le Bureau des lettres au rebut, une tâche plus anéantissante encore que la copie d’actes notariés pour le compte de privilégiés, avec un mur de brique pour seul paysage.

Critique dévastatrice Difficile de savoir ce que Melville avait en tête lorsqu’il a créé le tout premier slacktivist de l’histoire américaine [mot créé à partir de slacker, fainéant, et activist, militant], mais l’obstructionnisme passif de son personnage contient en filigrane une critique dévastatrice de Wall Street. Nous avons en Bartleby un homme atteint d’un cancer spirituel en phase terminale. Il ne veut pas être utile, cela ne ferait qu’alimenter la maladie. Bartleby est un parfait rouage du mécanisme, jusqu’à ce que l’absurdité du mécanisme le détruise à petit feu. Il est un parfait photocopieur humain qui, le temps venu, sera remplacé par une vraie machine dotée d’une optique rutilante, fabriquée en Chine par des ouvriers dans des usines confinées, entourées de murs de brique. Alors, il devient un fainéant, ce que le capitalisme déteste le plus au monde. En procédant lui-même à sa nécrose comme membre du système, Bartleby devance sa mise au rebut. Le scribe de Melville est l’ancêtre littéraire complexe du Woodstock anti-Wall Street d’aujourd’hui. Sa résistance solitaire donnait déjà à voir une tare inhérente au capitalisme, qui a depuis métastasé et débouché sur le gangstérisme


L cou ong rri er financier à l’origine du krach de 2008. Si l’on se représente un spectre avec, à l’une de ses extrémités, l’ascétisme austère de Bartleby et, à l’autre, les apôtres du “greed is good” [“La cupidité, c’est bon”, devise du héros de Wall Street, le film d’Oliver Stone sorti en 1987], le mouvement Occupy Wall Street, qui veut socialiser la cupidité, se situe probablement entre les deux. Les manifestants d’aujourd’hui refusent que la poursuite du bonheur soit brevetée, mais elle ne les en intéresse pas moins.

Refuser son consentement Occupy Wall Street n’est toujours pas parvenu à mettre à exécution sa menace de formuler une seule et unique revendication. Tailler un manifeste clair dans l’infranchissable paroi de l’injustice n’est pas une tâche facile. La situation des indignés américains rappelle d’ailleurs l’absence de profession de foi de Bartleby lui-même. Il n’avait lui non plus aucune revendication, peutêtre parce qu’il savait qu’aucun chantage sur un riche homme de loi ne le guérirait de la maladie qui dévorait son âme. Le héros de Melville a contourné le problème en précisant non ce qu’il voulait, mais ce qu’il ne voulait pas et dont il refusait de se rendre complice. En refusant au système la seule chose dont il avait le contrôle absolu – son consentement –, il préservait son humanité et son intégrité morale. Le consentement est la monnaie du capitalisme. Le pouvoir du “non”, voilà ce que devrait exploiter Occupy Wall Street. Le boycott de certaines banques et entreprises de la part de ce mouvement de masse doté d’un pouvoir d’achat, d’un poids électoral et d’une capacité de nuisance formidables ferait un combustible idéal pour le bûcher des vanités de Wall Street. Puisque tant de manifestants semblent vouloir être partie prenante d’un contrat social plus juste et aspirent à ce que le rêve américain soit à la portée d’un plus grand nombre, leur contestation doit aller au-delà d’un appel à la dignité et à l’intégrité. Les représentants des “99 %” pourraient commencer par retirer de leur profil Facebook cette photo vide de sens représentant une ballerine dansant sur le dos d’un taureau [emblème de la Bourse américaine], pour la remplacer par celle d’un scribe. Ils reprendraient ainsi à leur compte l’image d’un prédécesseur et d’un compatriote digne, d’un végétalien (Bartleby se nourrissait exclusivement de biscuits au gingembre) instruit mais SDF, affichant un indolent mépris pour le dieu argent qui avait en vain tenté de le pervertir. Quoique, à bien y réfléchir, Bartleby aimerait sans doute mieux pas. Nina Martyris * Bartleby the Scrivener, A Wall Street History s’intitule en français selon les éditions Bartleby, une histoire de Wall Street (Amsterdam, 2007), Bartleby (Garnier Flammarion, 1993) ou Bartleby le scribe (Gallimard, coll. “Folio”, 1996). ** Les traducteurs s’affrontent sur la façon de rendre en français la célèbre formule de Bartleby “I would prefer not to”. On trouve “J’aimerais mieux pas” (comme dans la traduction de Michèle Causse pour Garnier Flammarion, que nous reprenons ici), “Je préférerais ne pas” ou encore “Je ne préférerais pas”.

Lectures Passée presque inaperçue lors de sa publication, en 1853, la nouvelle d’Herman Melville (1819-1891) Bartleby est aujourd’hui un classique de la littérature américaine. Elle a été adaptée de nombreuses fois au cinéma, au théâtre et à l’opéra. Mais c’est sans doute sur la French Theory que son impact a été le plus notable. A peu près tous les penseurs que l’on regroupe outre-Atlantique sous ce label – de Bataille et Blanchot à Derrida et Rancière, en passant par Deleuze – ont consacré un livre ou au moins un article à l’antihéros de Wall Street. Son refus poli mais ferme de prendre part à l’ordre des choses leur a inspiré une autre façon de concevoir le rôle de l’écrivain, une vision qui serait plus proche d’une politique de la passivité que de l’engagement sartrien. C’est ce que montre Gisèle Berkman dans son ouvrage L’Effet Bartleby – Philosophes lecteurs (Hermann, 2011). A lire aussi :  Giorgio Agamben, Bartleby ou la Création (Circé, 1995)  Maurice Blanchot, L’Ecriture du désastre (Gallimard, 1980)  Gilles Deleuze, “Bartleby ou la Formule”, in Critique et Clinique (Minuit, 1993)  Antonio Negri et Michael Hardt, Empire (Exils, 2000)  Enrique Vila-Matas, Bartleby et Compagnie (Bourgois, 2002)


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Le livre

Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort

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’adresse est difficile à trouver. Pourtant, le mathématicien avait décrit l’itinéraire au téléphone avec la même précision qu’il mettra à démêler son histoire familiale complexe lors de notre entretien. Le petit village de pêcheurs lové sur la côte sud-est de l’île de Rügen [sur la mer Baltique] est au bout du bout du monde – du moins, vu de Francfort. Mais, finalement, on arrive à destination. Au milieu d’arbres fruitiers, derrière une végétation touffue, surgit une petite maison pittoresque couverte d’un toit de roseaux : le refuge d’Eugen Ruge. C’est dans ce lieu oublié du reste du monde que le quinquagénaire à la barbiche poivre et sel a travaillé pendant trois ans à l’écriture de son roman In Zeiten des abnehmenden Lichts* [Au temps de la lumière déclinante]. C’est l’œuvre de toute une vie, et cette maison sur la presqu’île y joue un rôle central. Dès l’arrivée, l’auteur conduit son hôte vers la terrasse qui permet une vue plongeante sur des eaux scintillantes, et lui offre anguille et pain blanc. Le poisson vient tout droit du port ; les chaises sur lesquelles on s’assoit datent du temps de la  RDA. C’est de cet étrange pays où Eugen Ruge est arrivé en 1958, à l’âge de 4 ans – ses parents venaient de quitter l’Oural –, et dont il s’est enfui avec de faux papiers un an avant la chute du Mur [en 1989], que parle son roman. In Zeiten des abnehmenden Lichts raconte le déclin d’une famille influente, les Ruge, une famille modèle de RDA, dont l’un des ancêtres, Niklas Ruge, était effectivement originaire de Rügen. La genèse de l’histoire permet de comprendre pourquoi ce premier roman n’a pas les défauts caractéristiques de l’œuvre d’un débutant – la frénésie, le manque d’assurance. Ruge a précédemment écrit sur toutes sortes de sujets : notamment sur le couple Gert Bastian-Petra Kelly [figures historiques des Verts allemands, qui connurent une mort tragique en 1992], sur les perdants de la réunification ou sur Monica Lewinsky. Mais, a posteriori, la plupart de ses pièces de théâtre, de ses œuvres radiophoniques, de ses scénarios de films apparaissent comme

Eugen Ruge “Bien sûr, les histoires sont bien plus compliquées dans la réalité.”

des esquisses préparant ce livre-là, des tours de chauffe inaboutis. Désormais, tout s’est réuni pour former un ensemble imposant. “J’ai souvent laissé tomber. De ce côté-là, j’ai beaucoup d’entraînement”, dit Ruge, et il sourit quand même. Sorti d’une école d’élite de la RDA, il a fait des études de mathématiques à Berlin-Est avant de travailler dans un institut de géophysique. Il a 35 ans lorsqu’il se tourne vers le théâtre. “Mon père m’avait conseillé de choisir une discipline qui n’ait rien à voir avec l’idéologie, pour que l’appareil [politique] ne me court-circuite pas en permanence, raconte Ruge. Ce ne fut pas une bonne décision. Car les mathématiques n’offrent pas de substance, on n’y apprend pas grand-chose de la vie, de l’histoire, et écrire à côté, je n’y arrivais pas.” Quand il obtient enfin une commande, il est trop tard pour assister à la première : sa pièce de théâtre Schuld [Faute] sera mise en scène à Leipzig alors qu’il n’est déjà plus citoyen de la RDA. Au grand dam de son père et de sa mère, d’origine russe, il vit alors à Krefeld, en Allemagne de l’Ouest.

Lo cou ng rri er

Dans son premier roman, l’écrivain et mathématicien Eugen Ruge raconte l’histoire d’une famille – la sienne – qui se confond avec celle de la RDA. Une saga récompensée par le Prix du livre allemand 2011.

ARNE DEDERT/DPA/CORBIS

La vie au temps des communistes

“Le parti a toujours raison” Comme le personnage du roman Kurt Powileit, son père Wolfgang Ruge, en tant que communiste, avait fui l’Allemagne nazie pour se réfugier en Russie. Mais, au début de la guerre, il fut déporté par les Russes dans le nord de l’Oural comme travailleur forcé. Il survécut de justesse à sa détention dans le camp 239. Plus tard, il épousa une Russe, rentra avec sa famille en Allemagne de l’Est et devint rapidement une figure de proue de sa discipline, l’histoire. Quant au grand-père –  Wilhelm, dans le livre  –, il fut membre de la police politique de l’Internationale communiste [la IIIe Internationale] et compta, après un long exil au Mexique, parmi la génération des fondateurs de la RDA. Eugen Ruge décrit ce Wilhelm comme un indécrottable communiste à l’esprit aussi simpliste que le très populaire refrain du “Chant du parti” qu’il affectionne entre tous : “Le parti, le parti a toujours raison”… Le récit revient à maintes reprises et sous des angles différents sur la fête du 90e anniversaire de Wilhelm, célébrée en présence de

Edition

Une rentrée littéraire est-allemande Perçu par l’hebdomadaire Die Zeit comme “les Buddenbrook version est-allemande” – en référence au célèbre roman de Thomas Mann qui narrait lui aussi le déclin d’une famille –, In Zeiten des abnehmenden Lichts [Au temps de la lumière déclinante] d’Eugen Ruge est l’une des nombreuses parutions venues de l’Est cet automne. “Même ceux qui ne veulent plus entendre parler de la RDA, de sa disparition ou de son héritage, recommande le magazine Der Spiegel, devraient lire absolument – outre Eugen Ruge – les romans de Judith Schalansky, Der Hals der Giraffe (Le cou de la girafe), d’Antje Rávic Strubel, Sturz der Tage in die Nacht (La tombée des jours dans la nuit), d’Angelika Klüssendorf, Das Mädchen (La gamine) et d’Inka Parei, Die Kältezentrale (Le siège du grand froid). Car, même si l’intrigue se déroule là-bas, il ne s’agit pas de livres sur la RDA. Ils parlent de notre capacité à apprendre, à nous forger un avenir, à affronter les vicissitudes de la vie, à prendre du recul au fil des générations, à chercher sa voie. Ce sont des livres d’aujourd’hui, étonnants et qui méritent d’être lus.” Cette liste serait incomplète si l’on n’y ajoutait, comme le suggère le quotidien Die Welt, Julia Franck (lauréate du Prix du livre allemand 2007 pour La Femme de midi, Flammarion, 2009), qui “reste dans la famille” avec son nouveau roman Rücken an Rücken (Dos à dos).


tous les apparatchiks quelques mois avant la chute du Mur. Ces festivités, dernières et grotesques cérémonies pompeuses de l’élite dominante d’un pays voué au déclin, sont au cœur du roman. Dans la description de cette journée-là, Ruge rassemble tous ses thèmes. Dès le premier toast porté au nonagénaire transparaît le fond des problèmes politiques : “A Gorbatchev – oui. A la perestroïka en RDA – non”. Ruge réussit, par des histoires habilement emboîtées les unes dans les autres, à faire parler quatre générations : avec Wilhelm s’exprime la première génération, celle qui rejette toute critique de l’Etat est-allemand. Le fils, Kurt, a certes une vision positive du socialisme, mais il ressent les premiers doutes. Alexander, représentant de la troisième génération et alter ego d’Eugen Ruge, opte pour l’opposition au système et passe à l’Ouest. Quant à l’arrière-petitfils, tous ces événements ne sont pour lui que de vieilles histoires.

Des personnages complexes Dans la construction audacieuse du roman – à sa manière, par exemple, de faire se lever et s’abaisser le rideau pour se soustraire aux griffes du récit chronologique –, on reconnaît l’homme de théâtre qu’est Ruge. Mais le scientifique transparaît aussi. Pour maîtriser une matière débordante, qui s’étend chronologiquement des années 1950 à 2001 et géographiquement de la Russie au Mexique, Ruge s’est donné une structure forte et s’est imposé une grande discipline. “Bien sûr, les histoires sont bien plus compliquées dans la réalité que dans le livre”, dit-il avec une pointe de gêne. Et ce qu’il raconte, lors de l’entretien, des activités réelles du grand-père agent du Komintern en donne une idée. Il le fallait – “parce que j’ai vite fait de m’ennuyer”, expliquet-il. C’est aussi un héritage des mathématiques qui lui a donné la liberté de laisser tomber des choses essentielles dans son récit. Bien sûr, le livre est un roman de la réunification, mais la chute du Mur et les événements qui y ont conduit, il ne les évoque pas. Parce qu’ils ont déjà été racontés des centaines de fois, explique Ruge. De même, l’Ouest est hors champ et la construction du Mur n’est évoquée qu’à la marge. Quand Wilhelm suggère de fermer quand même les frontières, il est accueilli par une hilarité bienveillante. Au chapitre suivant, le Mur est là depuis longtemps. Au lecteur de colmater les brèches du récit – comme le veut le principe du roman. Ruge ne s’inscrit dans aucune tradition littéraire. Mais une chose saute aux yeux : contrairement à Uwe Tellkamp [Prix du livre allemand 2008, voir CI n° 940, du 7 novembre 2008] dans sa grande épopée est-allemande Der Turm [La tour], Ruge écrit dans une langue claire, sobre, dont l’enjeu majeur n’est pas de briller, mais de pratiquement disparaître derrière les choses et les thématiques. La langue zoome si près des événements qu’ils semblent parler d’eux-mêmes. L’auteur se refuse autant que possible à toute interprétation, qu’il s’agisse de son passé personnel ou bien de l’Histoire. Ainsi, dans ce roman, s’approche-t-on parfois de manière presque terrifiante des événements et des individus, bien que ceux-ci n’invitent pas à l’identification, au contraire. Ruge doutait que la langue puisse exprimer la réalité et en particulier les personnages compliqués de sa famille. Et il est toujours convaincu qu’on ne peut raconter “de manière réaliste”, que le réalisme n’arrive jamais à la hauteur de la réalité complexe. Par chance, il a quand même essayé. Sandra Kegel * Ed. Rowohlt, Reinbek, 2011. Pas encore traduit en français.

Biographie Né en 1954 en URSS, à Sosva, dans le nord de l’Oural, Eugen Ruge a attendu d’avoir 57 ans et d’être “le dernier survivant de son clan”, précise la Frankfurter Allgemeine Zeitung, pour publier son histoire familiale. La mort de son père, Wolfgang Ruge, historien marxiste reconnu, formé à Moscou, déporté d’abord au Kazakhstan puis dans l’Oural, est survenue en 2006. Le jury du Prix du livre allemand – comparable au Goncourt – a honoré ce premier “roman familial qui reflète l’histoire est-allemande” et qui évoque “avec verve et un grand sens de l’humour” des drames individuels liés à “l’utopie du socialisme”. Décerné chaque année lors de la Foire de Francfort, le Prix du livre allemand est doté de 25 000 euros.


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011



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Insolites

Au Cambodge, 136 lycéens se sont évanouis alors qu’ils se tenaient au garde-à-vous sous le soleil, punis pour ne pas avoir montré plus de respect au drapeau national. Contrarié par l’arrivée tardive de certains élèves, le directeur du lycée de Bosknor a ordonné aux quelque mille étudiants de l’établissement de rester debout une demi-heure devant la bannière cambodgienne. Le premier élève s’est trouvé mal au bout de sept minutes, a confié au Phnom Penh Post un lycéen de 16 ans, Phen Srey Leak. Les autres sont tombés par vagues et une centaine d’entre eux ont dû être hospitalisés, a indiqué le chef de la police du district de Chamkar Leu dans l’édition du 25 octobre du journal, qui rajoute dans sa livraison du 26 octobre sous la plume de Yi Somphose : “Selon les analyses de l’hôpital, si les élèves se sont évanouis, c’est à cause de l’arbre énorme dans l’enceinte de l’école ainsi que des terrains agricoles autour qui auraient absorbé l’oxygène”, précise M. Heng Meng, le chef de la police. Ce n’est pas la punition qui est responsable de cet évanouissement de masse puisque l’un des enseignants “a lui aussi eu des difficultés à respirer et a ressenti des vertiges”, note-t-il. M. Heng Phal Rith, le directeur du lycée Bosknor, a également cité le rapport de l’hôpital expliquant l’incident par un manque d’oxygène, ajoutant qu’il n’avait pas puni les élèves : “Ce n’est qu’une rumeur.” Le Dr Iv Then, un médecin de l’hôpital du district, indique que, d’après ses analyses, le manque d’oxygène était dû à l’abondance d’arbres qui ont emprisonné l’oxygène, précisant que les premiers à s’être évanouis se tenaient sous l’immense arbre à thé de l’école. Pour le Dr Pieter Van Maaren, représentant de l’OMS, cette explication paraît quelque peu étrange. “Si je me remémore mes cours de biologie, les plantes vertes et les arbres produisent de l’oxygène au lieu de le capturer : je suis donc assez déconcerté par cette hypothèse”, s’étonne-t-il. Il ajoute toutefois que si l’on avait mentionné qu’il émanait des arbres une odeur qui avait affecté l’état des élèves, l’hypothèse serait alors plausible. M. Ith Dara, le gouverneur du district de Chamkar Leu, a assuré que, l’incident ayant été provoqué par des causes naturelles, il n’avait aucunement l’intention d’inculper le directeur de l’école.

Mozart stimule les microbes

Né sans bras gauche, l’Anglais Trevor Prideaux peut enfin utiliser facilement son smartphone. Son portable a été intégré à sa prothèse, spécialement repensée par un expert en membres artificiels et par des techniciens de Nokia. M. Prideaux, qui dit avoir l’habitude de devoir s’adapter, espère que beaucoup d’autres pourront bénéficier de cette première mondiale. The Telegraph, Londres

Une usine de traitement des eaux usées allemande a fait des économies substantielles – en jouant du Mozart à ses bactéries. Située à Treuenbrietzen, dans le Brandebourg, à 70 kilomètres au sud-est de Berlin, cette station d’épuration a produit 1 000 mètres cubes de boues d’épuration de moins que l’année dernière. Avec un seul changement : la musique. “On leur passe La Flûte enchantée de Mozart en boucles d’une demi-heure”, explique Roland Meinusch, le directeur. Mieux les bactéries travaillent, plus elles digèrent les eaux usées, ce qui produit davantage d’eau claire et moins de boues d’épuration. “Et moins nous produisons de boues, moins nous devons verser d’argent aux agriculteurs pour qu’ils les épandent sur leurs champs”, ajoute M. Meinusch. Contactée par Mundus, un fabricant de haut-parleurs spéciaux qui a obtenu des résultats intéressants dans une usine de traitement des eaux usées australienne, la station d’épuration allemande a accepté de tester cette idée sur ses installations. “Au bout d’un an, nous nous sommes retrouvés avec 6 000 mètres cubes de boues au lieu des 7 000 mètres cubes que nous produisons habituellement chaque année. Cela nous a fait économiser dans les 10 000 euros, ce qui est beaucoup d’argent.” “Bien sûr, en tant qu’ingénieur, je ne peux pas dire si ce résultat est vraiment dû à la musique – je n’ai pas de preuves scientifiques ; mais j’aimerais bien qu’un universitaire vienne étudier le phénomène.” L’usine et Mundus ont décidé de poursuivre l’expérience. La station d’épuration a versé une partie des fonds économisés à titre de prime au fabricant de haut-parleurs. Hannah Cleaver, The Local Online, Allemagne

Le changement d’heure ? Une vraie vacherie Pas de grasse matinée pour les Russes. Leur pays est resté à l’heure d’été, comme l’avait décidé en février le Kremlin, soucieux d’épargner bien des misères aux hommes et aux bêtes. Le changement d’heure cause “stress et maladies” et “bouleverse les biorythmes”, estimait à l’époque le président Dmitri Medvedev, cité par les Izvestia. “C’est énervant, les gens se lèvent tôt et ne savent pas quoi faire de cette heure de libre, sans parler des pauvres vaches (...) qui ne comprennent pas pourquoi on vient les traire à une autre heure.” Selon le Pr Arkadi Tishkov, membre du groupe de travail qui s’était exprimé contre les ajustements horaires : “Le nombre de crises cardiaques augmente de 50 % et le nombre de suicides de 66 % lors des changements d’heure.” A l’en croire, le maintien de l’heure d’été permettra aussi de lutter contre le vol : les voleurs sont moins actifs quand il fait jour. Plus soucieux de la Bourse que des bêtes, David Cameron envisage, lui, de caler les horloges du Royaume-Uni sur celles de la majeure partie de l’Europe. En hiver comme en été, rapporte The Times, les Britanniques avanceraient leur montre d’une heure – soixante minutes précieuses pour les traders, qui pourraient ainsi bénéficier des marchés asiatiques.

Contre le crime, une carte maîtresse Mauvais temps pour les syndicats du crime organisé au Japon : les yakuzas vont être privés de carte de visite. Les imprimeurs ont été sommés de boycotter les clans. Or, même pour les gangsters les plus endurcis, il est impensable de se rendre à un rendezvous d’affaires sans meishi. “Plus ils ont de poids dans l’organisation, plus ils utilisent un papier de qualité. Certains ont même des logos en or. Une carte bas de gamme peut porter un rude coup à leur dignité”, rapporte Susumu Fujita, porte-parole des imprimeurs de Kobe, cité par The Australian.

A Il v lch e o im à s n o ula ie du on r. Il it t m N H a ra Te ois ord LM just nsf le de . P d’ e r orm gr p au En éu e ap ris l M ni ss r s h. on or ski i à es , r an lle m ex ap a n, et c po é en tre rém rt cop Irl le e e T é d and feu nts he e e Be tro lfa is st

HENG SINITH/AP/SIPA (PHOTO D’ILLUSTRATION), SWNS/ABACAPRESS.COM, DR

Les patriotes ne manquent pas d’air

Jamais sans mon portable


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

En couverture

Marseille Cap sur 2013 vue par la presse étrangère  La cité phocéenne, future capitale européenne de la culture, fascine incontestablement.  Bigarrée, truculente, bouillonnante, violente parfois, elle semble concentrer toutes les influences contradictoires qui traversent la société française.  2013 devrait lui donner l’occasion de montrer au monde tous ses talents. Et peut-être de reléguer au second plan les truands et magouilleurs qui attirent l’attention de la presse européenne.


Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011 

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La ville laboratoire En couverture : une fillette dans les escaliers en contrebas du cours Julien.

Cité d’immigration, Marseille a expérimenté au plus profond de sa chair l’intégration à la française. Mais, depuis quelques années, les crispations sont plus fréquentes.

PHOTO DE SIMONA GHIZZONI/CONTRASTO/RÉA

Der Spiegel (extraits) Hambourg  Le Vieux-Port, avec à l’arrièreplan la basilique Notre-Damede-la-Garde.

SIMONA GHIZZONI/CONTRASTO/RÉA

Comme à Alger ! Pour The Independent, Marseille est une “parfaite destination automnale”. Future capitale européenne de la culture, la ville est en “plein renouveau”, assure le quotidien londonien, qui vante les charmes de la rue d’Aubagne : “Ce petit tronçon d’Afrique du Nord, rempli des odeurs et des bruits du souk, pourrait se trouver à Marrakech ou à Alger. Passez-y une demi-heure et vous comprendrez ce que pluriethnicité veut dire à Marseille.”

L

e mistral souffle doucement sur les hauteurs ; quatre grands-pères jouent à la pétanque sous les platanes ; derrière les abattoirs, la Méditerranée s’étend, calme et tranquille. Ils viennent de là-bas, raconte Abderrahmane Ghoul, le doigt pointé vers l’immensité bleue. Tous d’Algérie, de Tunisie, du Maroc. Les murs blancs seront probablement la première chose qu’ils verront en arrivant. Les murs de ce qui sera alors la plus grande mosquée d’Europe, un phare pour les bateaux d’Afrique du Nord – et leurs passagers. Abderrahmane Ghoul, 51 ans, lève ses deux puissantes mains dans les airs et esquisse les contours du futur édifice. Président de l’association La Mosquée de Marseille, il défend un projet qui a surtout suscité la polémique jusqu’à présent en France. La question de son emplacement – sur les anciens abattoirs – n’est qu’un aspect secondaire du problème. Ce chantier intéresse en réalité toute la France et probablement même l’Europe. La France ne cesse de se demander combien d’immigrés elle peut accueillir, et s’il est possible de faire cohabiter des Français chrétiens avec des Nord-Africains à majorité musulmane [une allusion, entre autres, au débat sur l’islam en France lancé par l’UMP en début d’année]. Arrivé à Marseille en 1965 à bord d’un ferry en provenance d’Alger, Abderrahmane Ghoul est aujourd’hui citoyen français. Algérien de naissance, il dit avoir toujours ressenti l’arrogance de l’ancien colonisateur à son égard, mais cela ne l’a pas empêché de faire sa vie ici et de s’établir comme commerçant dans cette ville où il se sent désormais chez lui. Les choses ont toutefois changé. “La vérité, c’est qu’on ne peut vraiment plus vivre ici”, affirme-t-il. Les musulmans sont de plus en plus marginalisés et stigmatisés, même à Marseille. Pour lui, le simple fait que le projet de mosquée n’ait toujours pas vu le jour est la preuve de l’échec de la politique d’intégration. Il y a bien eu une cérémonie pour la pose de la première pierre, en mai 2010, mais depuis plus rien. Pas une pelleteuse, pas une grue. [Le permis de construire a finalement été annulé par le tribunal administratif le 27 octobre, à l’heure où nous mettions sous presse. Le rapporteur public avait relevé des “incertitudes” sur les possibilités de stationnement prévues.]

Le foyer de l’islam en France La France, qui compte entre 5 et 7 millions de musulmans sur son territoire, est le pays d’Europe qui accueille la plus forte minorité musulmane. Il n’existe toutefois pas de chiffres précis sur cette communauté, car le principe républicain d’égalité interdit de faire des statistiques sur l’origine des immigrés. Foyer de l’islam en France, Marseille compte environ 250 000 musulmans

pour une population de 860 000 habitants. La ville est devenue un laboratoire de la modernité, une grande expérience de cohabitation entre Français d’origine et réfugiés d’Afrique du Nord. Des immigrés des deuxième et troisième générations sont établis ici ; même si les Arabes ne sont pas aimés de tous, il est évident qu’ils font désormais partie de la ville. Sans eux, plus de souks ni de tentes de marché multicolores. Alors qu’à l’automne 2005 les banlieues brûlaient autour de Paris, de Lyon et d’autres grandes villes, le calme régnait à Marseille. La cité portuaire faisait figure d’exception et était mentionnée comme un modèle d’intégration réussie. Et, à aucun moment, ces dernières années, la présence des immigrés n’a empêché Marseille d’accéder au statut de ville tendance où il fait bon vivre. De 21,5 % en 1995, le taux de chômage a fortement baissé [établi à 13,3 % à la fin 2010, il reste toutefois supérieur de quatre points à la moyenne nationale]. Les prix de l’immobilier sont montés en flèche et la rue de la République, qui mène au Vieux-Port, n’est plus un repaire de dealers de drogue mais un boulevard surmonté de superbes façades haussmanniennes. La ville a aussi investi massivement dans la culture avec la rénovation et l’ouverture aux petites productions de son opéra de style Art nouveau. Marseille sera d’ailleurs capitale européenne de la culture en 2013. Depuis que la capitale n’est plus qu’à trois heures de Marseille en TGV, les arrogants Parisiens ont pu découvrir une cité colorée, vivante et authentique. Le Panier, ancien quartier africain situé au-dessus du Vieux-Port, ressemble à s’y méprendre à un Montmartre du Sud. On peut même y croiser un petit train sillonnant les étroites ruelles. “Marseille est simplement de plus en plus belle”, explique Jean-Claude Gaudin, à la mairie depuis seize ans. Il a toujours été fier de voir les différentes communautés religieuses de sa ville cohabiter, ainsi qu’il les y incite depuis les années 1990.

Un petit air de Montmartre L’année 1990 est celle qui a vu naître l’initiative Marseille Espérance, face aux craintes d’assister à des répercussions de la première Intifada. Depuis, les responsables spirituels des diverses communautés religieuses travaillent ensemble pour éviter les conflits. C’est ainsi qu’un imam a publiquement exprimé ses regrets devant la communauté juive après que des slogans antisémites eurent fait leur apparition sur les murs d’une synagogue, et qu’un rabbin fit part de ses condoléances après la mort de quatre musulmans, tués dans l’incendie d’un bus. Marseille est devenue une terre d’accueil pour les réfugiés d’Afrique du Nord, et notamment du Maghreb, pour tous ceux que les responsables politiques désignent à présent comme une menace pour l’Europe, surtout depuis les révoltes du “printemps arabe” qui les ont poussés de plus en plus à partir de chez eux. Adila Zeghar, 26 ans, est assise dans un café du Vieux-Port. Née en Tunisie et ayant grandi en France, cette frêle jeune femme est aujourd’hui française. Ses parents l’ont envoyée vivre à Marseille avec ses grands-parents alors qu’elle n’avait que 2 ans. C’est ici qu’elle est allée à l’école, a étudié et décroché son premier emploi de  IV


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Courrier international | n° 1096 | du 3 au 9 novembre 2011

En couverture Marseille : cap sur 2013 La fragile coexistence des minorités a été ébranlée depuis l’élection de Nicolas Sarkozy III  graphiste, en contrat à durée indéterminée. Elle n’a jamais été victime du racisme, “peut-être parce que je suis une fille”, reconnaît-elle. Elle porte une veste et un jean moulant. Elle n’est pas voilée. Musulmane, elle ne boit pas d’alcool et fait “de temps en temps” ses cinq prières quotidiennes, ainsi que l’exige le Coran. Il n’est pas question pour elle d’épouser un non-musulman, pas plus qu’elle n’imagine retourner en Tunisie. Pour elle, la Tunisie n’est que “le pays où [elle est] née” et où vit encore une bonne partie de sa famille. Les débats qui ont agité la France pendant des mois à propos de l’identité nationale et de l’interdiction de la burqa ont été mal vécus par la communauté musulmane française. Surtout à Marseille, cette ville où, pour Adila, il n’y a rien de plus normal que d’avoir une amie juive, des voisins sénégalais et un boulanger arménien. Cette ville qui compte 95 associations représentatives de minorités, comme celle des Ivoiriens de Marseille. Toutefois, Adila trouve que cette fragile coexistence a été ébranlée depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Même l’opposition de gauche commence à s’interroger sur l’intégration des immigrés. Le modèle a longtemps fonctionné, explique Frédéric Keller, le pasteur de l’Eglise réformée de Marseille. Et il n’y a pas d’autre alternative, ajoutet-il d’un ton lourd de sens. Pour lui, une ville comme Marseille doit réussir à intégrer ses diverses communautés si elle veut préserver la paix sociale. Il accuse Nicolas Sarkozy d’agir de façon irresponsable en semant délibérément la peur dans la population. D’après les sondages, le Front national rassemblerait à Marseille 30 % des voix. Parmi ces électeurs potentiels se trouvent des immigrés naturalisés français. Peut-être ne reste-t-il plus qu’un seul endroit en ville où tout le monde côtoie tout le monde sans se préoccuper d’origine ou de religion : les tribunes du stade Vélodrome. L’Olympique de Marseille (OM) est unanimement désigné comme la véritable machine à intégrer de Marseille. C’est là que se retrouvent tous les Blacks, Blancs, Beurs. A 20 ans, Salim Laassami se sent “chez lui” à l’OM. Il n’avait que 8 ans lorsque sa famille a quitté son petit village d’Algérie pour s’installer à Marseille. “Depuis toujours, je n’ai fait que jouer au foot”, se souvient-il. Il a d’abord joué pour cinq petits clubs régionaux avant d’être recruté par l’OM. Cette nomination fut comme un adoubement pour lui, la preuve que l’on pouvait s’intégrer grâce au foot. Zinédine Zidane était son modèle à l’époque, aujourd’hui c’est lui qui en est un, notamment pour son petit frère. Laassami vit toujours avec sa famille dans une cité voisine de La Castellane. La triste silhouette de La Castellane, où a grandi Zidane, se détache dans la lumière de l’après-midi. Des vêtements multicolores sèchent aux balcons tandis qu’au loin scintille une mer turquoise. Quatre garçons jouent au foot sur un terrain de tennis. L’un d’eux porte un maillot de l’OM, bien trop grand pour lui. Inscrit dans son dos, en lettres bleues, le numéro 10 de Zidane. Julia Amalia Heyer

CHRISTOPHE BEAUREGARD/SIGNATURES

L’ombre du FN plane

 Sur le VieuxPort, un vendeur de poissons.

Ail, épices et volupté Avec la bouillabaisse, Marseille s’est mitonné un plat à son image : épique, non uniforme et riche en saveurs. Il Sole-24 Ore Milan

Bouillabaisse Ingrédients : Crabe, cigales de mer, congre, lotte, rascasse, mulets. Pour aromatiser : sel, oignons, poivre, fenouil, safran, persil, huile d’olive, pommes de terre, ail, tomates, zeste d’orange. Pour le bouillon : petits poissons de roche. Sauce rouille : ail, piments secs, vinaigre blanc, pain, huile d’olive extra vierge, bouillon de poisson.

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a bouillabaisse est un plat qui fleure bon l’épopée. C’est la soupe que Vénus servait à son époux Vulcain, le dieu du feu, sur fond de faits d’armes d’Enée, l’ancêtre mythique du peuple romain. D’après l’histoire de la gastronomie, il s’agit d’une soupe réalisée avec des poissons de roche peu prisés ; selon la légende, on la mangeait sur les plages de Marseille. Les pêcheurs la préparaient en utilisant le fond de leurs paniers. De nos jours, c’est un plat de poissons pour gourmets qui prévoit même l’emploi de homards et crustacés et, dans les meilleurs restaurants du Vieux-Port, il fait les délices des touristes avec son parfum d’ail et de safran. Mais la bouillabaisse que raconte JeanClaude Izzo – inventeur du roman noir méditerranéen avec sa célèbre trilogie, qui comprend Total Khéops, Chourmo et Solea [éd. Gallimard] –

est un plat de pauvres, éloigné des traditions provençales. C’est l’“art de marier poissons et légumes”, explique Izzo dans Marseille [ouvrage collectif, éd. Autrement], un recueil de savoureux textes inédits publié en 2000, après la mort de l’auteur. Odeurs de basilic, d’épices et volupté : dans les écrits d’Izzo, le Rital marseillais, la nourriture constitue une expérience extrême. Tellement extrême que, dans les spécialités locales, l’ail n’est jamais un ingrédient “sagement limité”. Pas question, à Marseille, de s’ennuyer devant une sole panée, dans un de ces restaurants à l’atmosphère feutrée où se pressent ceux qui rêvent d’une ville différente, dépourvue de passion. Parce que, à l’image de ses habitants, la ville est “non uniforme”. Et c’est ainsi qu’est née la bouillabaisse : léger hachis de fines herbes et d’oignons revenus dans de l’huile, tomates et poissons les plus petits, les plus divers, réduits dans leur jus, transformés en crème avec l’ajout d’eau bouillante, de fenouil et de safran. On enlève les petits poissons, on ajoute au bouillon les grandes tranches de poisson. Et on prépare, avec une baguette de pain, les croûtons à tremper dans la rouille pimentée. Donata Marrazzo


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Au bord de l’explosion culturelle En 2013, Marseille sera capitale européenne de la culture. L’événement devrait servir de tremplin à une jeune scène artistique qui déborde d’idées, à défaut de moyens financiers. The New York Times (extraits) New York

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COURTESY SANDRO DELLA NOCE

arseille change à la vitesse grand V. La métropole du Sud, parfois encore surnommée “la Naples française” en raison de sa réputation de désordre et d’indiscipline, se refait une beauté. Le fait que la ville ait été choisie pour être capitale européenne de la culture en 2013 participe de ce dynamisme : c’est une occasion unique de moderniser les infrastructures culturelles, d’enrichir le paysage artistique existant et de rêver à l’avenir. “Parmi toutes les villes françaises qui briguaient le titre de capitale européenne de la culture, Marseille était celle qui en avait le plus besoin”, reconnaît Bernard Latarjet, l’ancien directeur de Marseille-Provence 2013, l’association chargée de l’événement. Marseille-Provence 2013 s’appuie sur une scène artistique locale qui, bien qu’active, pâtit d’un manque de visibilité et, comme le déplorent de nombreux professionnels de l’art, de l’absence cruelle d’un musée d’envergure internationale. De fait, la ville compte un grand musée d’Art contemporain (le MAC), jadis prestigieux, mais qui survit tant bien que mal avec le maigre budget voté ces dernières années par le conseil municipal. “La municipalité n’a pas compris que la culture est un vecteur important de développement pour une ville, tant au niveau de son image que sur le plan économique”, se lamente Pascal Neveux, directeur du Fonds régional d’art contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur (Frac). Josée et Marc Gensollen, deux grands collectionneurs marseillais, ont décidé de prendre les choses en main. Ils accueillent jusqu’à 5 000 visiteurs par an dans leur domicile privé, La Fabrique.

Ils ont transformé le rez-de-chaussée et le soussol de cette ancienne filature en élégantes salles d’exposition. La table de banquet est signée Franz West et l’éclairage Liam Gillick. Le reste de leur collection comprend des œuvres d’artistes de la stature de Sol LeWitt et de Laurence Weiner, qui ne détonneraient pas au musée d’Art moderne de New York (MoMA). Malgré tout, aussi importante que soit la généreuse initiative des Gensollen, l’essentiel de la scène contemporaine s’articule autour d’espaces sans but lucratif, soutenus par les autorités locales, et qui ne disposent souvent que d’un budget étriqué. “La force de Marseille réside dans ses nombreux lieux artistiques de type laboratoire”, explique Erika Negrel, l’ancienne responsable de Marseille Expos. Ce réseau, créé en 2007, regroupe vingt galeries et lieux d’art contemporain. Il est né d’une idée simple : publier des brochures qui précisent l’emplacement des organisations membres et permettent aux amateurs d’art de s’orienter dans les quartiers créatifs de la ville, notamment la place du marché de la Plaine, le Vieux-Port, le Panier et l’ancienne zone industrielle de la Belle de Mai.

Sans le sou, mais plein d’idées La prépondérance des espaces d’art contemporain non commerciaux fait l’originalité de la scène locale. “Comme nous ne vendrons rien, autant expérimenter”, commente Gilles Desplanques, un membre fondateur de Marseille Expos qui, en 2005, a ouvert avec des partenaires la librairiegalerie Histoire de l’œil-Galerie Ho, près du quartier de la Plaine. L’attachement du lieu à l’expérimentation entrave parfois ses autres activités. Ainsi, en 2009, la Britannique Elisabeth S. Clark [lauréate d’un concours annuel qui permet à de jeunes artistes de créer une œuvre in situ dans la librairie-galerie] a retourné les 10 000 volumes mis en vente dans la boutique pour ne laisser voir que leur tranche de papier, transformant le magasin en une collection monochrome de potentialité littéraire, magnifique mais inutilisable. Vidéochroniques se positionne dans la même veine. L’association, créée il y a vingt-deux ans,

Mystérieuse et unique “Ce n’est pas un hasard si Marseille, deuxième ville de France et plus ancienne ville du pays, a été désignée pour 2013 capitale européenne de la culture”, affirme le site roumain consiliervacante.ro, alimenté par des journalistes passionnés de voyages. “Le mélange mystérieux qu’elle opère entre commerce, transport naval, vie nocturne et bienfaits de la nature envers ses habitants assure unicité et charme à la cité. Comme Paris, elle constitue l’une de ces localités françaises qui ne demandent qu’à être découvertes et sont indissociables de l’histoire, de la culture et des sites touristiques qu’elles recèlent.” Le site se fait lyrique au moment d’évoquer les célèbres calanques : “Il n’y a pas de mots pour décrire la nuance du bleu qui baigne les falaises. La vue que nous pouvons avoir du haut des rochers fait penser à l’histoire de Jacques et de son haricot magique : nous nous trouvons au-delà des nuages et la terre entière est à nos pieds.”

 Sandro Della Noce, jeune artiste né et installé à Marseille, était l’invité de l’édition 2011 d’Art-O-Rama.

s’est récemment installée au Panier, un quartier pittoresque mais défavorisé, devenu célèbre dans toute la France grâce à la série télévisée Plus belle la vie [sur France 3]. Ses rues pavées se sont embourgeoisées. Des petites boutiques y vendent aux touristes savon de Marseille et camelote provençale. Mais les conflits ne sont pas rares, opposant les nouveaux venus aux habitants moins aisés. L’artiste Jean-Baptiste Ganne, exposé à Vidéochroniques en février et mars 2011, s’est habilement inspiré de ces tensions. Avec de la peinture en bombe, il a reproduit sur les murs blancs de la galerie des graffitis aperçus dans le quartier. “Bobo, la nuit, fais attention”, proclame l’un d’eux.

Cherche acheteurs désespérément Plus loin, vers le nord, la Friche de la Belle de Mai est un centre d’art visuel important, mais une visite dans cette ancienne usine peut être troublante. On n’y trouve pas toujours une exposition, pratiquement pas de signalisation, et il est facile de se perdre dans les interminables couloirs. Tout cela pourrait changer avec l’extension du lieu, prévue pour 2013. La Belle de Mai accueille également l’ArtO-Rama, un salon international de l’art contemporain original qui a lieu tous les ans en septembre. Alors que ce genre d’événements coûte en général très cher aux exposants – ce qui les pousse à la prudence –, cette manifestation subventionnée a la possibilité d’inviter les galeries à participer sans bourse délier. Le résultat est hybride : mi-foire, mi-exposition. “Nous offrons aux galeries la possibilité de prendre des risques”, se félicite Gaïd Beaulieu-Lambert, la codirectrice d’Art-O-Rama. Les galeries marseillaises ne sont pas représentées sur place, mais des visites sont organisées à l’intention des collectionneurs non marseillais. “Nous essayons de faire en sorte que leur venue profite à la scène locale”, ajoute Mme Beaulieu-Lambert. En ce qui concerne le marché de l’art, il reste du pain sur la planche. La ville n’est pas encore une destination artistique, et très peu de collectionneurs marseillais achètent la production locale. “Marseille compte quelques collectionneurs vraiment importants”, note Yannick Gonzales, codirecteur de la galerie sans doute la plus prospère de la ville, galerieofmarseille. “Le problème, c’est le manque de culture. Il faut éduquer les gens. Mais cela prend du temps – des dizaines d’années.” D’aucuns trouveraient ce délai un peu long. Après cinq ans à Marseille, Sam Dukan et Marc Hourdequin ont décidé de déménager leur galerie à Paris. “En cinq ans à Marseille [2006-2011], nous n’avons vendu qu’une seule fois à un collectionneur local sur nos expositions”, se souvient M. Dukan. Malgré l’absence d’un véritable marché de l’art, la scène marseillaise s’étoffe. Art-O-Rama et le Printemps de l’art contemporain sont devenus des rendez-vous incontournables. Près de la moitié des organisations membres de Marseille Expos ont cinq ans d’existence et, avec la consécration de la ville comme capitale de la culture, d’autres vont sans doute les rejoindre. Didier Gourvennec Ogor, qui vient d’ouvrir sa galerie en septembre, reste confiant. “Il y a de l’argent à Marseille, soutient-il, des gens cultivés et plein de possibilités.” Coline Milliard


VI



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En couverture Marseille : cap sur 2013

Et voguent les affaires !

MARTIN BAZEILAI/SUB.COOP/PICTURETANK

Alors que la ville s’enfonce dans la crise économique, le scandale Guérini passe mal. Mais, au “bateau bleu”, silence et langue de bois restent de mise. Une journaliste allemande est allée le vérifier sur place. Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort

U

n commerçant dispose des cageots de tomates et de concombres devant la minuscule fenêtre de son épicerie. Les façades craquelées des immeubles haussmanniens ne sont plus qu’un lointain souvenir de l’ancienne splendeur bourgeoise du quartier. Les murs sont hérissés d’antennes satellites et de cordes chargées de linge. Nous sommes le matin et l’avenue SaintJust est déjà poussiéreuse, des ordures traînent à côté des poubelles. “Ici, c’est comme chez moi”, confie le chauffeur de taxi, qui vient d’Alger. “Sauf que les gens parlent mieux français.” Dans le quartier Saint-Just vivent de nombreuses familles venues d’Afrique du Nord, des employés et des retraités. Ils n’ont pas assez d’argent pour s’installer dans la verdure des banlieues ou dans les quartiers chics, mais trop pour les immeubles de logements sociaux qui forment des ghettos de misère sur les collines alentour. Au milieu de ce quartier se trouve le siège du conseil général du département des Bouches-duRhône. Ce bâtiment tout de fenêtres bleues, dessiné comme un transatlantique, les Marseillais l’ont baptisé le “bateau bleu”. Des décennies durant, le conseil général a été pour les Marseillais le vaisseau amiral des attentions et de la générosité publiques. Jean-Noël Guérini, 60 ans, président du conseil général et de la puissante fédération départementale du Parti socialiste, y veillait. Mais le “système Guérini” a été ébranlé le 8 septembre : Jean-Noël Guérini a été mis en examen pour association de malfaiteurs, prise illégale d’intérêt et trafic d’influence. Depuis, il ne reçoit plus les journalistes. “Pourquoi cette mise en examen ? Je suis innocent et lucide : c’est un complot politique !” peut-on lire sur son blog.

“Chut, pas ici, s’il vous plaît” Au conseil général, le silence est de règle dès qu’on aborde l’affaire. “Chut, pas ici, s’il vous plaît”, déclare une sympathique employée dans le hall d’entrée futuriste où trône un “13” d’un bleu rutilant. Treize, c’est le numéro du département, qui, avec un budget de 2,4 milliards d’euros cette année, compte à nouveau parmi les mieux dotés de France. Ces fonds sont destinés à la construction de routes et de lycées, à l’aide sociale et à des événements culturels. Mais Jean-Noël Guérini aurait aussi utilisé les millions dont il supervise la gestion pour mettre sur pied un système de favoritisme particulier. Son frère Alexandre, un entrepreneur qui a accumulé une fortune dans les secteurs de l’eau, du traitement des déchets

 2010, lors de la grève des éboueurs.

et des photocopieuses, en aurait été le principal bénéficiaire. C’est du moins ce que soupçonnent les juges d’instruction, qui ont mis Alexandre en examen le 29 septembre. Ce n’est que plus tard, dans un café du VieuxPort, que l’employée du conseil général consent à parler des dysfonctionnements dans la gestion du département. Elle refuse que son nom soit cité. Au huitième étage du “bateau bleu”, racontet-elle, là où les conseillers généraux ont leur bureau, on redoutait les coups de téléphone de “Monsieur Frère” –  comme on surnommait Alexandre Guérini en référence au frère dépensier du Roi-Soleil. “Quand il appelait, ces messieurs tremblaient comme de petits enfants”, confie l’employée. Ses demandes étaient des ordres. Le conseiller général Michel Pezet (PS) nous reçoit dans son bureau du huitième étage, d’où la vue s’étend jusqu’au quartier Saint-Just, sa circonscription. Il redoute la montée de l’extrême droite, le slogan “Tous pourris” faisant bien entendu son retour en force. Selon lui, un chapitre de la dégradation socio-économique de Marseille est en train de s’écrire et c’est un élément qu’il faut garder en tête pour comprendre la colère provoquée par l’affaire. L’élu rappelle que la dernière usine de thé de Marseille [l’usine Fralib de Gémenos, propriété d’Unilever] vient de délocaliser sa production, et la dernière chocolaterie [Netcacao, dans le quartier de Saint-Menet] a fermé elle aussi. Le port ne cesse de perdre des contrats, ce qui n’est guère étonnant vu toutes les grèves dont il est le théâtre. Le conseil général, avec ses 7 000 employés, est l’un des plus gros employeurs. C’est au sein de la fédération socialiste que doivent commencer “les travaux de nettoyage”, ajoute Michel Pezet. Une commission

Le port perd des contrats, les usines ferment. Le slogan “Tous pourris” fait son retour en force

d’enquête interne, commanditée par le PS et présidée par l’ancien ministre de la Défense Alain Richard, a déjà fait il y a des mois des propositions de réforme concrètes – par exemple, instaurer des quotas pour limiter le nombre de cadres de la fédération socialiste des Bouches-duRhône employés par le conseil général. “Mais rien n’a changé jusqu’à présent”, déplore Marie-Arlette Carlotti, conseillère générale socialiste. Elle a ellemême fait partie du système Guérini : elle était en 2007 la porte-parole de Jean-Noël lorsqu’il a brigué – sans succès – la mairie de Marseille.

Le PS peine à faire le ménage Les deux Guérini ont mis plusieurs décennies à asseoir leur pouvoir sur la ville portuaire. Ils ont tricoté un réseau de relations comme celui qui existe dans le village corse de Calenzana, que leurs parents avaient quitté au milieu des années 1950 pour immigrer à Marseille. Il y a peu, Jean-Noël s’est plaint d’être victime de son nom de famille. Deux frères Guérini avaient déjà régné sur Marseille dans l’après-guerre, mais dans le crime organisé. Antoine et Mémé Guérini, eux aussi, venaient d’un village corse. En aucun cas JeanNoël Guérini ne veut leur être associé, mais la police a déjà prouvé que son frère Alexandre avait entretenu des relations avec le crime organisé. “Marseille n’est pas Naples”, déclare Michel Pezet. Le conseiller général est en pleine préparation des manifestations de l’année 2013, quand la ville sera capitale européenne de la culture, et aimerait bien que l’image de Marseille ait changé d’ici là. La collecte des déchets, en particulier, laisse à désirer. “Les éboueurs de Marseille ont fini leur service dès que toutes les poubelles de leur secteur ont été vidées et que les ordures ont été déposées à la décharge”, explique-t-il. Du coup les camionsbennes se livrent à une véritable course “et tout le monde se fiche si, dans la précipitation, des ordures sont oubliées sur place”. Ce système n’est pas de la responsabilité du conseil général. “C’est l’affaire de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole”, fait remarquer Michel Pezet. Une structure que dirige le socialiste Eugène Caselli – un autre affidé des Guérini. Michael Wiegel


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VII

Douilles, fripouilles et magouilles Cambriolages, assassinats, attaques de trains… Marseille renoue avec sa réputation de ville du crime autrefois célébrée par le cinéma. Avec, dernièrement, une montée de la délinquance parmi les jeunes. La Stampa Turin

E

n mai dernier, un garçon de 15 ans qui cherchait à forcer la porte d’un entrepôt a été tué par un voisin d’un coup de fusil de calibre 22. En février, un proxénète de 17 ans a été arrêté : il avait commencé sa carrière deux ans plus tôt, en prostituant trois amies qui, comme lui, n’avaient pas franchement l’âge requis. En novembre 2010, dans le quartier de la Rose, l’un des plus difficiles de la ville, un adolescent a été abattu et un enfant de 11 ans blessé par des tirs de kalachnikov lors d’un règlement de comptes entre bandes rivales. Sur l’ensemble de l’année 2010, le nombre d’homicides ou de tentatives de meurtre s’est monté à 84, dont 47 liés au trafic de drogue – des chiffres considérables. Ce n’est pas une nouveauté. Marseille, métropole du Moyen-Orient qui a accidentellement échoué en France, a toujours traîné une réputation de ville violente, réputation qui lui a valu une relative notoriété littéraire et cinématographique. Qui n’a pas en mémoire au moins un polar dans la veine de Borsalino, avec Alain Delon qui défouraille à tout-va du Vieux-Port aux ruelles du centre ? Du reste, dans la comédie Mes chers amis, de Mario Monicelli [1975], film culte en Italie, une bande d’amis farceurs s’inspirait précisément du gang des Marseillais pour épouvanter le pauvre Bernard Blier. L’époque de la French Connection est aujourd’hui révolue, mais la pègre est toujours là. Tout le monde s’accorde à dire qu’elle a changé, quelques voix avancent même qu’elle est devenue pire – au risque de mythifier un passé qui n’avait rien de romantique. La criminalité marseillaise présente aujourd’hui deux caractéristiques majeures :

elle recrute une main-d’œuvre toujours plus jeune et se concentre de plus en plus dans ses quartiers d’élection, dans le nord de la ville. A Marseille, moins le revenu est élevé, plus on habite loin de la mer. Regardez, par exemple, le train TER qui a été attaqué [en juillet]. Pour les bandits, le montant du butin était le cadet de leurs soucis. La SNCF avait décidé de faire transiter des convois de marchandises par le quartier sinistré du RuisseauMirabeau (dans le Nord, évidemment), où le chômage des jeunes atteint 70 %, et les caïds locaux avaient décidé de réagir à cette “provocation”.

Plus jeunes, plus violents Fred Guilledoux, journaliste à La Provence et grand expert de la faune criminelle locale, raconte : “En réalité, la grande délinquance – mais on peut aussi parler de mafia– n’a jamais été démantelée et elle reste liée avec le monde politique. Mais on la voit moins. Dans beaucoup de quartiers, avec la crise – pas seulement économique – qui touche une ville en quête d’identité, la population s’appauvrit et se sent toujours plus exclue. C’est le cas en particulier des derniers arrivés, les immigrés d’Afrique.” Un tiers de la population, selon Fred Guilledoux, vit audessous du seuil de pauvreté. C’est l’explosion de la délinquance juvénile qui interpelle le plus. En quatre ans, le nombre de mineurs déférés devant la justice a augmenté de 30 %. “L’année dernière, on a vu défiler 1 031 mineurs”, soupire Lucien Limouza, président du tribunal pour enfants. “Et le parquet n’envoie en jugement que les affaires les plus graves.” Les cas de récidives sont fréquents. “A force de fréquenter le palais de justice, certains jeunes s’y croient chez eux.” La routine, en somme… Et la politique dans tout ça ? Elle ne se porte pas mieux. La ville est gouvernée par l’UMP, mais la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, le département et la Région sont aux mains des socialistes. Et les socialistes, comme d’habitude, se déchirent. L’entrepreneur Alexandre Guérini, frère du très controversé Jean-Noël Guérini, sénateur socialiste et boss local du parti, a été mis en examen et écroué pour une longue liste de délits.

Présidentielle

Insécurité, qu’ils disent ! “L’explosion de violence à Marseille pèse sur la campagne électorale française”, titrait le 31 août le quotidien belge De Morgen. Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, n’est pas le seul à être passé dans la cité phocéenne cet été : en campagne pour les primaires socialistes, François Hollande, Martine Aubry, Arnaud Montebourg et Ségolène Royal ont également fait escale dans la ville. Et tous ont parlé de sécurité. Le journal flamand égrène les tristes statistiques : “Jour après jour, les journaux provençaux ressemblent de plus en plus à un étonnant catalogue de violences en milieu urbain. A Marseille, 26 cas d’agressions physiques sont recensés chaque jour ; 3 000 vols avec violence ont été enregistrés pour le seul premier trimestre de 2011.

[Il en a été de même pour Jean-Noël Guérini le 8 septembre.] Arnaud Montebourg, candidat aux primaires socialistes, a établi un rapport très critique prônant la mise sous tutelle de la fédération socialiste locale et la destitution de Jean-Noël Guérini. Ce dernier l’a attaqué en diffamation.

Rendez-nous “Borsalino” !

 Campagne pour les élections municipales, en 2008 : Jean-Noël Guérini tentait en vain de ravir son siège à JeanClaude Gaudin, maire (UMP) depuis 1995.

ÉRIC FRANCESCHI/FEDEPHOTO.COM

Au cours des six premiers mois, le nombre de vols à main armée a bondi de 40 % et, dans les Bouches-du-Rhône, le nombre de cambriolages a augmenté de 14 %. Les attaques mortelles en plein jour ne sont plus des exceptions et le trafic de drogue touche de plus en plus de cités. Cette augmentation de la criminalité dans la deuxième ville de France fait de plus en plus penser aux stéréotypes napolitains.” Et De Morgen conclut : “La question risque d’être, comme en 2007, un véritable thème de la campagne présidentielle, et pas seulement à droite.” François Hollande a en effet déclaré que “parler de la sécurité à Marseille [était] utile et nécessaire”, la ville symbolisant “l’échec du gouvernement” Sarkozy sur le sujet.

Jean-Claude Gaudin, le maire de droite, compte les points sans cacher son plaisir. Pour enrayer l’avancée du Far West, mais aussi dans la perspective de 2013, quand Marseille sera capitale européenne de la culture, il réclame à Paris des renforts policiers et l’accroissement de la vidéosurveillance : 1 000 caméras doivent être installées en deux ans, pour 10 millions d’euros. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, a annoncé le 29 août que la délinquance avait reculé de 7,5 % à Marseille entre 2002 et 2010 [d’après Le Journal du dimanche, elle a augmenté de 7,6 % en 2010]. Un résultat encourageant – ou pas : “C’est peu comparé aux 17 % à l’échelle nationale.” Les socialistes ne sont pas dupes. “Le dernier conseil municipal consacré à la sécurité s’est tenu à huis clos parce que les données sont impressionnantes”, attaque Sylvie Andrieux [députée socialiste de la septième circonscription des Bouches-du-Rhône]. “Jugez plutôt : il y a eu 751 vols à main armée depuis le début de l’année 2010. La tête d’un préfet est déjà tombée, mais il est clair que l’Etat n’en fait pas assez [troisième préfet délégué à la sécurité nommé en deux ans, Alain Gardère a pris ses fonctions le 29 août, en remplacement de Gilles Leclair]. Et la Constitution stipule que la sécurité relève de la compétence de l’Etat.” “En réalité, accuse Fred Guilledoux, la ville se bouge, des choses se font, mais il manque une stratégie à long terme, il manque un projet fort.” L’impression laissée est un peu sordide. Rendez-nous Borsalino ! Alberto Mattioli


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SAMUEL ZUDER/LAIF-RÉA

MICHAEL LANGE/LAIF-RÉA

MICHAEL LANGE/LAIF-RÉA

En couverture Marseille : cap sur 2013

Esprit du Corbu, y es-tu ? De passage à la Cité radieuse, un journaliste néerlandais y cherche la trace des ambitions initiales de l’architecte Le Corbusier. NRC Handelsblad (extraits) Rotterdam

S

i je comprends bien, tu vas passer tes vacances dans le Bijlmer [quartier d’Amsterdam construit dans les années 1960]”, m’a dit un collègue quand je lui ai montré des photos de l’Unité d’habitation de Marseille. Cette construction tout en béton de Le Corbusier devait être la première destination de nos vacances d’été dans le sud de la France. Nous avions réservé cinq nuits dans une “minisuite” à l’hôtel Le Corbusier, logé dans l’immeuble d’habitation le plus célèbre du XXe siècle. Bien que l’Unité, avec ses 337 logements, soit nettement plus petite qu’un immeuble du quartier Bijlmer, mon collègue n’avait pas totalement tort. Egalement baptisée la Cité radieuse, l’Unité d’habitation de Marseille est à l’origine de tous

les Bijlmer du monde. L’idée de Le Corbusier était de faire vivre des hommes dans des “machines à habiter” [des cellules d’habitation fonctionnelles et reproduites à l’identique], à l’intérieur de grands immeubles entourés de verdure. Le Corbusier estimait que l’Unité d’habitation de Marseille devait devenir un modèle pour la reconstruction de la France après la Seconde Guerre mondiale. Il avait de grandes aspirations. L’Unité, terminée en 1952, devait être un village où les quelque 1 200 habitants formeraient une solide communauté. Il a [entre autres] fait de l’une des sept “rues intérieures” une rue marchande. Un épicier, un boulanger, un boucher, un coiffeur et d’autres commerces devaient permettre aux habitants de faire leurs courses quotidiennes sans avoir à sortir de l’immeuble. Ils devaient aussi pouvoir se distraire à l’intérieur de l’Unité. Le bâtiment était doté d’un cinéma, d’une bibliothèque et, sur le toit, d’un gymnase, d’une piste d’athlétisme, d’un petit théâtre en plein air et d’une minuscule piscine. Cinquante ans plus tard, beaucoup de choses ont changé. Les appartements de location sont devenus depuis longtemps des logements en

 La Cité radieuse, ici photographiée en 2010. La plus célèbre des unités d’habitation dessinées par Le Corbusier.  Le toitterrasse, avec sa minipiscine.  Une chambre de l’hôtel Le Corbusier.

copropriété et beaucoup de créateurs s’y sont installés. Les architectes y sont relativement nombreux. “La vie collective telle que Le Corbusier l’avait imaginée n’existe pas vraiment en dehors de quelques espaces communs”, explique Katia Imbernon [une libraire-éditrice qui réside et travaille dans l’Unité]. “Nous n’avons plus de gymnase sur le toit. Il a été vendu à une personne qui voulait en faire une galerie. Mais il reste une école maternelle. Et nous donnons parfois de petites fêtes sur le toit.” La rue marchande n’est plus non plus ce que Le Corbusier avait à l’esprit. Elle est occupée en grande partie par Le Ventre de l’architecte, un restaurant cher qui sert des plats peu nourrissants, avec, juste au coin, la réception de l’hôtel Le Corbusier. On y trouve aussi le cabinet d’un médecin homéopathe, quelques bureaux d’architectes, une agence immobilière, une galerie et une petite pâtisserie. Les habitants sont en fait obligés de sortir pour faire leurs courses quotidiennes. Les “rues intérieures”, à l’exception de la rue marchande, ne sont pas des rues agréables, mais des couloirs bas, sombres, qui n’invitent pas à la flânerie et rappellent surtout les maisons de retraite à l’ancienne. En revanche, la “minisuite” où nous avons passé cinq nuits était plus qu’une simple chambre d’hôtel. Vu du huitième étage, le coucher de soleil sur la Méditerranée était splendide. En outre, cette suite se situe près du toitterrasse, le grand atout de l’Unité, la plupart du temps baigné de soleil. Bien qu’il n’y pousse pratiquement rien et que tout ou presque y soit en béton, il donne l’impression d’être un jardin. Cela vient surtout des grandes cheminées photogéniques, qui, par leurs formes organiques évasées, font penser à des arbres pétrifiés. Pique-niquer ici, à 65 mètres de hauteur avec vue sur la ville, est une expérience inoubliable : face au paysage offert par le toit de Le Corbusier, une forêt ne fait pas le poids. Bernard Hulsman


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