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TOUT LE MONDE SE SERVAIT D’UNE MÊME LANGUE ET DES MÊMES MOTS. COMME LES HOMMES SE DÉPLAÇAIENT À L’ORIENT, ILS TROUVÈRENT UNE VALLÉE AU PAYS DE SHINÉAR ET ILS S’Y ÉTABLIRENT. ILS SE DIRENT L’UN À L’AUTRE: « ALLONS! FAISONS DES BRIQUES ET CUISONS-LES AU FEU! » LA BRIQUE LEUR SERVIT DE PIERRE ET LE BITUME LEUR SERVIT DE MORTIER. ILS DIRENT: « ALLONS! BÂTISSONS-NOUS UNE VILLE ET UNE TOUR DONT LE SOMMET PÉNÈTRE LES CIEUX! FAISONS-NOUS UN NOM ET NE SOYONS PAS DISPERSÉS SUR TOUTE LA TERRE. ». OR YAHVÉ DESCENDIT POUR VOIR LA VILLE ET LA TOUR QUE LES HOMMES AVAIENT BÂTIES. ET YAHVÉ DIT: « VOICI QUE TOUS FONT UN SEUL PEUPLE ET PARLENT UNE SEULE LANGUE, ET TEL EST LE DÉBUT DE LEURS ENTREPRISES! MAINTENANT, AUCUN DESSEIN NE SERA IRRÉALISABLE POUR EUX. ALLONS! DESCENDONS! ET LÀ, CONFONDONS LEUR LANGAGE POUR QU’ILS NE S’ENTENDENT PLUS LES UNS LES AUTRES. » YAHVÉ LES DISPERSA DE LÀ SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE ET ILS CESSÈRENT DE CONSTRUIRE LA VILLE. AUSSI LA NOMMA-T-ON BABEL, CAR C’EST LÀ QUE YAHVÉ CONFONDIT LE LANGAGE DE TOUS LES HABITANTS DE LA TERRE ET C’EST LÀ QU’IL LES DISPERSA SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE. AUTRES. » YAHVÉ LES DISPERSA DE LÀ SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE ET ILS CESSÈRENT DE CONSTRUIRE LA VILLE. AUSSI LA NOMMA-T-ON BABEL,, CAR C’EST LÀ QUE YAHVÉ CONFONDIT LE LANGAGE DE TOUS LES HABITANTS DE LA TERRE ET C’EST LÀ QU’IL LES DISPERSA SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE // BIBLE DE JÉRUSALEM, LE CERF, PARIS, 1956 //

BETH DIN BABEL

LA COMMUNAUTÉ JUIVE DANS LE GRAND PARIS

Garance Sornin

ET TOUTE LA TERRE ÉTAIT LÈVRE UNIQUE ET PAROLES UNIQUES. ET IL ARRIVA, DANS LEUR DÉPLACEMENT À PARTIR DE L’ORIENT, QU’ILS TROUVÈRENT UNE PLAINE EN LA TERRE DE SHINÉAR, ET ILS S’ASSIRENT LÀ. ET ILS DIRENT, CHACUN VERS SON COMPAGNON: « ALLONS! BRIQUETONS DES BRIQUES ET FLAMBONS-LES À LA FLAMBÉE! » ET LA BRIQUE FIT POUR EUX PIERRE ET LE BITUME FIT POUR EUX MORTIER. ET ILS DIRENT: « ALLONS! BÂTISSONS UNE CITÉ ET UNE TOUR : SA TÊTE DANS LES CIEUX! ET FAISONS POUR NOUS UN NOM POUR NE PAS ÊTRE DISPERSÉS SUR LA FACE DE TOUTE LA TERRE. » ET LE SEIGNEUR DESCENDIT POUR VOIR LA CITÉ ET LA TOUR QU’AVAIENT BÂTIES LES FILS D’ADAM. ET LE SEIGNEUR DIT: « VOICI, ILS SONT PEUPLE UNIQUE ET LÈVRE UNIQUE POUR EUX TOUS. ET VOILÀ LE COMMENCEMENT DE CE QU’ILS FONT. MAINTENANT, RIEN NE LES RETIENDRA DE CE QU’ILS DÉCIDERONT DE FAIRE. ALLONS! DESCENDONS ET EMBROUILLONS ICI LEURS LÈVRES QUE, CHACUN VERS SON COMPAGNON, ILS N’ENTENDENT PAS LEUR LÈVRE ».ET LE SEIGNEUR LES DISSÉMINA À PARTIR DE LÀ SUR LA FACE DE TOUTE LA TERRE. ET ILS CESSÈRENT DE BÂTIR LA CITÉ. C’EST POURQUOI ON APPELA SON NOM « PORTE DE DIEU » (BABEL) CAR C’EST À CET ENDROIT QUE LE SEIGNEUR EMBROUILLA LA LÈVRE DE TOUTE LA TERRE ET À PARTIR DE CET ENDROIT, LE SEIGNEUR LES DISSÉMINA SUR LA FACE DE TOUTE LA TERRE. // TRADUCTION FRANÇAISE D’EDMOND FLEG CHANT NOUVEAU, PARIS, 1946 // LA TERRE ENTIÈRE SE SERVAIT DE LA MÊME LANGUE ET DES MÊMES MOTS. OR EN SE DÉPLAÇANT VERS L’ORIENT, LES HOMMES DÉCOUVRIRENT UNE PLAINE DANS LE PAYS DE SHINÉAR ET Y HABITÈRENT. ILS SE DIRENT L’UN À L’AUTRE: « ALLONS! MOULONS DES BRIQUES ET CUISONS-LES AU FOUR. » LES BRIQUES LEUR SERVIRENT DE PIERRE ET LE BITUME LEUR SERVI DE MORTIER. « ALLONS! DIRENTILS, BÂTISSONS-NOUS UNE VILLE ET UNE TOUR DONT LE SOMMET TOUCHE LE CIEL. FAISONS-NOUS UN NOM AFIN DE NE PAS ÊTRE DISPERSÉS SUR TOUTE LA SURFACE DE LA TERRE. » LE SEIGNEUR DESCENDIT POUR VOIR LA VILLE ET LA TOUR QUE BÂTISSAIENT LES FILS D’ADAM. « EH, DIT LE SEIGNEUR, ILS NE SONT TOUS QU’UN PEUPLE ET QU’UNE LANGUE ET C’EST LÀ LEUR PREMIÈRE OEUVRE! MAINTENANT, RIEN DE CE QU’ILS PROJETTERONT DE FAIRE NE LEUR SERA INACCESSIBLE! ALLONS, DESCENDONS ET BROUILLONS ICI LEUR LANGUE, QU’ILS NE S’ENTENDENT PLUS LES UNS LES AUTRES! » DE LÀ, LE SEIGNEUR LES DISPERSA

BABEL 2017

SUR TOUTE LA SURFACE DE LA TERRE ET ILS CESSÈRENT DE BÂTIR LA VILLE. AUSSI LA NOMMA-T-ON SÉMINAIRE PARIS/MÉTROPOLES BABEL CAR C’EST LÀ QUE LE SEIGNEUR BROUILLA LA LANGUE DE TOUTE LA TERRE, ET C’EST LÀ QUE 2 LE SEIGNEUR DISPERSA LES HOMMES SUR TOUTE LA SURFACE DE LA TERRE. //

TRADUCTION OECUMÉNIQUE

0 1 7 - 2 0 1 8

ÉCOLE D’ARCHITECTURE DE LA VILLE ET DES TERRITOIRES À MARNE-LA-VALLÉE


« COMME LES HOMMES SE DÉPLAÇAIENT [...], ILS TROUVÈRENT UNE VALLÉE AU PAYS DE SHINÉAR ET ILS S’Y ÉTABLIRENT. » extrait de l’Ancien testament Gn 11,1-9 Bible de Jérusalem, Le Cerf, Paris, 1956 (1ère édition)

BETH DIN BABEL

LA COMMUNAUTÉ JUIVE DANS LE GRAND PARIS

Garance Sornin

BABEL AUX MILLE COULEURS

1

L’IMMIGRATION JUIVE EN ÎLE-DE-FRANCE

9

21

UNE RÉGION MONDE LE SOCIOTOPE JUIF

2

L’ENQUÊTE PAR 9 : 3 VILLES, 3 QUARTIERS, 3 OBJETS

35

TROIS VILLES : DES JUDAÏSMES SITUÉS TROIS QUARTIERS : DES URBANITÉS PLURIELLES TROIS OBJETS : DES ARCHITECTURES RÉVÉLATRICES

3

DES FRANÇAIS JUIFS SUR LE DÉPART ? UN FLUX DE TOUT TEMPS DES COMMUNAUTÉS EN ÉVOLUTION

77


AVANT-PROPOS BABEL, LE PARI(S) DES JUIFS « Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. » Extrait de l’Ancien testament Gn 11,1-9 Bible de Jérusalem, Le Cerf, Paris, 1956 (1ère édition)

Hormis son origine hébraïque, cet extrait de la Bible de Jérusalem de 1956 dans lequel les hommes sont soudainement dispersés sur la surface de la Terre pourrait s’appliquer directement à l’Histoire juive contemporaine. Il n’est évidemment pas question de décision divine dans ce cas là, mais les nombreuses migrations de cette communauté au cours des siècles - résultantes tantôt de gré, tantôt de force - ont eu pour conséquence de morceler cette population. Disséminée à travers le globe, elle s’organise désormais sous forme de communautés, dont l’une d’entre elle - par son établissement en pointillés - a participé à la construction de la mégapole parisienne et de son cosmopolitisme.I Outre ce rapport originel entre Babel et la population juive, les problématiques en lien avec cette communauté m'ont toujours particulièrement touchées. Issue d'une famille judéochrétienne, j'ai grandi dans un cadre aux codes et coutumes variés. Sans pour autant par le biais de cette recherche, remettre en question une quelconque identité, ma judéité reste un aspect Ci-contre

Photographie : Devant la synagogue de la rue Pavée, lors d’une visite de Bernard Cazeneuve, le 12 janvier 2015, Sébastien Calvet pour Libération, Paris

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non négligeable de la personne que je suis aujourd'hui. C'est pourquoi, lorsque David Mangin - au démarrage du séminaire Paris Babel - nous explique qu'un sujet d'étude peut venir d'un intérêt pour une question précise mais aussi d'une opportunité personnelle, je réalise alors que le contexte dans lequel j'ai grandi est finalement assez méconnu des autres étudiants et mériterait d'être étudié sous le couvert de l'architecture et de son rapport à la ville. Le sujet initial se focalisait sur l'objet urbain que représente la synagogue. En effet, elle n’est que très peu codifiée architecturalement parlant. Dans les textes saints, il est écrit qu'il s'agit avant toute autre chose d’un lieu spirituel. En effet, il ne suffit que d’un quorum de prière composé au minimum de 10 hommes en âge de prier pour parler de synagogue ; et non pas, comme chez les chrétiens par exemple, où le lieu de culte passe inévitablement par l'édification d'un monument et la consécration de ce dernier. Par conséquent, il existe aujourd’hui de nombreuses formes de synagogues. Quand certaines constructions sont très présentes depuis l'espace public, d'autres sont plus discrètes voire quasi invisibles. Or à l’heure d’une radicalisation des pratiques religieuses, on assiste aujourd'hui à ce que certains sociologues appellent de l’entrepreneuriat religieuxI. Ceci se traduit par toute sorte de pratiques permettant un rassemblement communautaire, mais plus concrètement en une présence renforcée de l'appartenance identitaire de la communauté au sein du milieu social (urbain comme virtuel). De ce fait, il m'a semblé plus intéressant d'étudier les synagogues en tant qu'objet architectural visible de la communauté juive, plutôt que pour l'objet en tant que tel.

I

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Séminaire Les figures de l'entreprenariat religieux, organisé par l'EHESS, Paris, 2017


INTRODUCTION BABEL AUX MILLE COULEURS I 5,3 millions : c’est le nombre approximatif d’immigrés vivants sur le sol français en 2010 selon l’INSEE. L’institut national de statistique définit un immigré comme étant une « personne née étrangère à l’étranger et résidant en France », mais ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’il est encore étranger. Ainsi la qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à une population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays et non la nationalité de naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. On estime aujourd’hui que près de la moitié des immigrés présents sur le territoire acquiert d’une façon ou d’une autre la nationalité française. L’ensemble de ces émigrants représentent 8 % de la population. Leurs descendants directs sont, en revanche, plus nombreux : 6,7 millionsI,IIsoit 11 % de la population du pays; ce qui en somme signifie que les immigrés et leurs enfants constituent alors près du cinquième de la population vivant en France aujourd’hui.

Proportion de la population immigrée au sein de celle nationale en 2013 Source : Garance Sornin, d'après les données de recensement de l'INSEE, 2013

[10,5 - 19 %[ [6,5 - 10,5 %[ [4,0 - 6,5 %[ [0 - 4,0 %[

Quand certaines vagues migratoires sont le fruit de l’histoire coloniale, d’autres résultent de réelles courses aux droits de l’Homme. Belges, Polonais, puis Italiens et Espagnols dès le début du XXe siècle, travailleurs de pays colonisés suite à la Première Guerre mondiale, Portugais, Maghrébins et migrants d’Afrique Noire dans les années 1950 et 1960, immigrés du Sud-Est asiatique, Kurdes, Tamouls et ressortissants des pays d'Europe de l’Est plus récemment : tous représentent quelque 200 nationalités. Sur les 3,2 millions d’étrangers recensés en Ci-contre I

Illustration : Thinkstock, Giorgio Morara, 2015 Selon le recensement national effectué par l’INSEE en 2010

9


1968 1975 1982 1990 1999 2006

10,2 940 396 12,2 1 207 685 13,3 1 335 944 14,0 1 488 782 14,7 1 611 989 16,9 1 950 498 18,5 2 214 637

2013

Évolution, en pourcentage et en effectif réel, de la population immigrée au sein de celle d'Île-de-France Source : Garance Sornin, d'après les données de recensement de l'INSEE entre 1968 et 2006

26 Paris 31 Île-de-France 43 Province Pourcentage du lieu de résidence de la population juive en France en 2005 Source : Garance Sornin, d'après les données de recensement du Consistoire central

France début 1999, près de 45 % résident en Île-de-France, soit 1,4 million de personnes qui font de Paris une ville cosmopolite d’exception, où la présence étrangère est plus forte qu’ailleurs. Ainsi, qu’on le veuille ou non, ces multiples vagues migratoires ont été et sont encore constitutives de la France actuelle et plus particulièrement de l’Île-de-France, souvent désignée comme étant une région monde. Parmi ces milliers de franciliens venus d’ailleurs se trouvent une population singulière par ses multiples origines et sa très longue présence : la communauté juive. A la fin du XIXe siècle, les juifs d’Europe orientale et centrale fuient l’oppression et les pogroms de la Russie tsariste, de l’Autriche et de la Roumanie, ainsi qu’une situation économique désastreuse dont ils sont les premières victimes. Ils sont attirés par la France, qui a été le premier pays européen à émanciper les Juifs dès 1791, au moment de la Révolution française. S’en suit l’exode des Pieds noirs dès le début des années 1960. Après de nombreux épisodes migratoires, la France comprend désormais une population juive de plus de 500  000  personnes soit la plus grande communauté juive d’Europe, dont une bonne moitié réside en Île-de-France dispersée sur l’ensemble du territoire allant de l’intra-muros aux franges du Grand Paris.

Ce mémoire tentera de répondre à la problématique : Dans quelle mesure la communauté juive influe-t-elle sur une situation urbaine ?

Nous tenterons de définir les principaux bassins de vie de la communauté juive dans le Grand Paris, d’en comprendre les logiques internes ainsi que leurs interactions avec l’espace urbain "laïque". Il s’articulera de manière chronologique selon trois grandes parties : d’une part, un volet historique retraçant l’immigration juive en Île-de-France et ses mécanismes d’entrée, accompagné d’une frise socio-temporelle de la Révolution française à nos jours; d’autre part, un état des lieux contemporain établi par une immersion au sein de trois groupements majeurs et enfin, un aspect plus prospectif par l’appréhension de nouvelles migrations ressenties des familles juives franciliennes. 10


Par conséquent, cette recherche s’inscrit dans la lignée des mémoires Babel Cosmopolis. Les précédents travaux se sont attachés à décortiquer le paysage francilien du plus général au plus singulier avec principalement les volumes Le cosmopolitisme à Paris et à LondresI et Les villes tremplins des ArméniensII. Il s’agit dans ces deux études de dresser le portrait de minorités visibles au sein de la capitale française, d’en comprendre les dispositifs d’établissement au sein de l’espace public comme privé et d’en décrypter les structures communautaires. On parlera alors autant de cosmopolitisme que de communautarisme. CommunautéIII : Ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d’ordre politique, économique ou culturel. On parle alors de communauté religieuse, nationale, linguistique ou encore économique. Néanmoins, la notion de communauté juive est d’autant plus complexe qu’elle soulève aussi des questions d’appartenance, de nationalité voire d’identité. De ce fait je vous en propose une définition plus singulière. Communauté juiveIV : Ensemble de personnes de confession juive habitant ou non un même territoire et constituant un groupement social basé sur des pratiques religieuses et culturelles similaires. Hormis la première distinction entre ashkénazesV (Juifs d’Europe de l’Est) et séfaradesVI (Juifs d’Afrique du nord), les différentes communautés se distinguent quant à leur rigueur religieuse allant des Juifs orthodoxes de stricte observance aux Juifs libéraux voire athéistes. Néanmoins, le judaïsme se transmettant par la mère, être juif n'implique pas forcément une pratique religieuse. À noter que l’on parle de communauté juive à plusieurs échelles, allant de celle mondiale à celle du quartier.

I II III IV V VI

Maxime Rispal, Cosmopolis. Le cosmopolitisme à Paris et londres, Babel 2010 Hortense Goupil, Babelian. Les villes tremplins des Arméniens, Babel 2015 Source : CNRTL, rubrique Lexicographie Source : Garance Sornin Le talmudiste français Rachi est le premier auteur à utiliser ce terme pour désigner la langue allemande car selon lui, le pays d'Ashkenaz - petit-fils de Noé - est celui où l'on parle allemand. À partir de Rachi, ashkénaze commence à devenir un terme hébreu courant pour désigner l'Allemagne. D'origine hébreu, qui désigne la péninsule Ibérique. Ce mot est un hapax - terme dont on ne connaît qu'une occurrence (pour celui-ci dans la Bible) -, et désignerait Sardes, la capitale de la Lydie.

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Proportion de Juifs par rapport aux populations nationales dans le monde en 2015 Source : Garance Sornin, d'après les estimations de recensement de la Jewish Agency for Israel, 2015


Israël - 83 % [1,5 - 2,5 %[ [1 - 1,5 %[ [0,5 - 1 %[ [0,1 - 0,5 %[


LÉGENDES URBAINES Le cliché le plus célèbre concernant les juifs est sans aucun doute leur rapport à l’argent. Les juifs seraient tous des financiers en puissance avec un sens inné des affaires et de la négociation. Ils auraient toujours de l’argent et seraient prêts à le prêter aux autres, sans problème, à condition que ces prêts contribuent à les enrichir. Cette légende est ancestrale, elle remonte aux temps médiévaux, lorsqu’ils étaient les seuls à se livrer au commerce et aux métiers liés à l’argent. Au delà de cette image de banquiers, il se raconte que les juifs seraient tous tailleurs et excelleraient dans la confection. Un concept de moins en moins généralisé, mais qui persiste dans l’imaginaire collectif. Les juifs étant particulièrement attachés à leur culture qu’ils prennent le soin d’entretenir, une foule d’idées reçues circulent quant à leur vie communautaire, l’importance de la famille et notamment de la mère, l’éducation des enfants, les rites religieux. Du point de vue des caractéristiques physiques, les juifs seraient très reconnaissables, de part leur type assez méditerranéen : le teint mat, les cheveux bruns et frisés, plutôt petits. Or ce profil s’applique surtout aux juifs séfarades par leurs traits méditerranéens. Il se dit aussi qu’ils auraient un grand nez crochu, largement caricaturé. Par ailleurs, le juif promènerait une aura de perpétuel étranger, de vagabond. Il reste celui qui habite à la fois partout et nulle part, puisque qu’il soit parisien ou new yorkais, le juif reste malgré tout « juif », autrement dit attaché à la terre d’Israël, où certains d’entres eux ne se rendent pourtant jamais. C’est cette identité particulière qui a entretenu le mythe du juif errant, constituant sa communauté partout dans le monde, s’intégrant dans des pays ou des villes tout en conservant cette attache singulière. Tous ces clichés se sont ainsi répandus de siècle en siècle, laissant émerger un type d’humour particulièrement foisonnant. 14


Pourquoi les juifs ont-ils un grand nez ? Réponse : Parce que l’air est gratuit.

Quel est le plus grand dilemme pour un juif ? Réponse : Une tranche de jambon gratuite.

Deux juifs se croisent rue Saint Antoine : - Tu en as une belle montre. D’où vient-elle ? - C’est mon père qui me l’a vendu avant de mourir !

Comment le Grand Canyon a été creusé ? Réponse : Deux juifs ashkénazes avaient fait tomber une pièce.

Trois mères juives discutent. - « Mon fils, il est tellement riche qu’il pourrait s’acheter la moitié de Paris. », dit la première. - « Mon fils, il est tellement riche qu’il pourrait s’acheter tout Paris. », surenchérie la suivante. La dernière rétorque alors : « Encore faut-il que mon fils ait envie de vendre ! »

Quelle différence entre une mère séfarade et une ashkénaze quand leur fils n’a pas faim ? – La séfarade dit : « Mange ou je te tue ! » – L’ashkénaze dit : « Mange ou je me tue ! »

Trois affirmations, qui prouvent que Jésus était juif : 1. Il a habité chez sa mère jusqu’à 30 ans. 2. Il croyait que sa mère était vierge. 3. Sa mère le prenait pour un dieu.


1010

(en millions d’habitants)

Population francilienne et immigrée d’IDF

12,5 12,5

7,57,5

1792 : La population juive parisienne est estimée à 500 personnes.

5 5

2,52,5 0 0

1790 1790

1800 1800

CONTEXTE

Histoire

1789 : Révolution française

1793 - 1794 : Règne de la Terreur

Développement urbain des communautés juives

1810 1810

1820 1820

1830 1830

1805 : Napoléon Ier organise le culte juif et le place sous le contrôle de l’État.

IMMIGRATION

COMMUNAUTÉ JUIVE

16

1820 : La population juive parisienne est estimée entre 6 et 7 000 personnes.

1791 : Tous les Juifs de France deviennent citoyens français.

1808 : Un système consistorial fait du judaïsme une religion reconnue en France

1818 : Ouverture de la 1ère école juive à Paris

1822 : Inauguration de la 1ère synagogue consistoriale, rue Notre-Dame de Nazareth, Paris III 1730 - 1830 : Trois communautés se reforment à Paris. La première - d’Alsace et de Lorraine - s’installe dans les quartiers SaintMartin et Saint-Denis. La deuxième - d’origine portugaise - s’établie entre Saint-André et Saint-Germain. Elle sera rejointe rapidement par la communauté du Comtat venaissin.


1857 : La population juive parisienne est estimée à 13 000 personnes.

1850

1860

1850 : Début de la Révolution industrielle en France 1851 : l’Etat intègre au recensement des données sur la nationalité et le lieu de naissance 1857 : Reconstruction de la synagogue ashkénaze, Paris III

1870 : Le décret Crémieux donne la nationalité française à 37 000 Juifs d’Algérie.

1870

1880

1871 : 1870 : Annexion de Guerre l’Alsace et de francola Lorraine par allemande l’Allemagne 1871 : Beaucoup de Juifs alsaciens, lorrains gagnent Paris. 1867 : Construction de la synagogue de la Victoire, Paris IX

1897 : La population juive parisienne est estimée à 42 000 personnes.

1876 : Construction d’une synagogue dans le Marais, Paris IV

1890

1881 : Les pogroms russes

1900

1894 - 1906 : L’affaire Dreyfus

1881 : Près de 3 millions de migrants arrivent en France.

1905 : le pogrom de Kichinev et une révolution russe créent une vague d’immigration.

1881 : Environ 30 000 Juifs russes arrivent à Paris.

12,5 10 7,5 5

1850 - 1914 : Les communautés déjà présentes sont de plus en plus visibles : densification, architecture singulière et affirmation identitaire; en particulier pour celles du Marais. Quelques Juifs s’illustrent : les frères de Rothschild, Adolphe Crémieux, Achille Fould, ou encore Michel Lévy.

2,5 0

1

17


1937 : La population juive parisienne est estimée à 200 000 personnes.

1914 : La population juive parisienne est estimée à 120 000 personnes.

1945 : La population juive parisienne est estimée à 50 000 personnes.

10 7,5 5 2,5 0

1910

Histoire

CONTEXTE 1914 - 1918 : 1ère Guerre mondiale IMMIGRATION 1911 : Les italiens forment le plus gros groupe d’étrangers en France.

1920

1930

1918 : L’Alsace et la Lorraine redeviennent françaises.

Développement urbain des communautés juives

1929 : Krach boursier

1924 : Les USA interdisent l’immigration libre sur leur territoire.

COMMUNAUTÉ JUIVE 1918 : Les 1913 : communautés de Construction de Strasbourg et de la synagogue Art Metz se redensifient. Nouveau, Paris IV

18

1959 : La population juive parisienne est estimée à 200 000 personnes.

12,5

(en millions d’habitants)

Population francilienne et immigrée d’IDF

1900

1940 1939 - 1945 : 2nde Guerre mondiale 1940 - 1944 : Régime de Vichy

1924 - 1939 : Hausse de l’immigration de Grèce, d’Afrique du nord et de Turquie

1923 : Création de la Fédération des Sociétés Juives de France (FSJF)

1950 1941 : Création d’un Commissariat général des questions juives, pour aryaniser la zone occupée

1941 : Création d’un camp de transit pour les Juifs à Drancy

Années 1950 : Déclin colonial 1954 - 1962 : Guerre d’Algérie

1947 : Libre 1962 : circulation entre Exode des l’Algérie et la France Pieds-noirs métropolitaine

1944 : Création 1942 : Rafle du du Conseil Vél d’Hiv; 13 152 Représentatif Juifs de Paris sont des Juifs de arrêtés. France (CRIF)

1949 : Création du Fonds Social Juif Unifié (FSJU)

1918 - 1940 : Renforcement des communautés par une immigration massive d’Europe de l’est malgré un fort mouvement antisémite. Modigliani, Soutine, Kisling, Pisarro et Chagall font de Paris une ville en vogue. En juin 1940, Paris tombe aux mains des allemands : les Juifs sont arrêtés et déportés.


2002 : La population juive parisienne est estimée à 510 000 personnes.

1980 1980

1990 1990

1964 : La mémoire de la déportation s’affiche sur les murs de Paris. 1967 : Guerre des Six jours

1987 : Condamnation de Klaus Barbie

1968 : Propagande anti Israël par le gouvernement gaulliste

1968 : Hausse massive de l’alyah des juifs français et algériens

2010 2010

1998 : Condamnation de Maurice Papon

1994 : Condamnation de Paul Touvier

1976 : Reprise du regroupement familial en France; vague d’installation dans les cités HLM

1967 : 16 000 Juifs marocains et tunisiens s’installent en France.

2000 2000

1994 : Accords d’Amsterdam

1985 : Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle (AIU)

2000 - 2006 : 2nde Intifada

2003 : Le regroupement familial est désormais régulé à l'échelle de l'Union européenne

2020 2020

2012 : Attentats à Toulouse par Mohammed Merah 2015 : Attaque de l'Hyper Cacher de Vincennes 2016 : Refonte pour simplification de la législation sur l'immigration en France

2006 : Meurtre d'Ilan Halimi

1988 : Fondation du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ), Paris III

2018 : Inauguration prévue du centre 2017 : Meurtre européen du judaïsme, de Sarah Halimi Paris XVII

1962 - 2015 : La région parisienne connaît un essor de ses communautés juives, suite au déclin de l’Empire français. Les Juifs s’éparpillent dans la capitale, mais en banlieue, ils sont installés principalement dans des cités dortoirs ou des Grands ensembles. La Seine-Saint-Denis en devient un épicentre.

Source : Garance Sornin

1970 1970

19


1

L’IMMIGRATION JUIVE EN ÎLE-DE-FRANCE

« À l’âge déclaré d’un juif, il faut toujours ajouter 5 000 ans. » Edmond Jabès, Le livre des ressemblances, Éd. Gallimard, vol. n° 1, 1976

1.1 UNE RÉGION MONDE Selon les recherches menées par Roger BergI, les Juifs se seraient installés à Paris dès les premiers siècles de notre ère. En effet, c'est au cours du VIe siècle que l’historien et évêque Grégoire de Tours mentionne, pour la première fois, la présence des Juifs à Paris. Ce dernier relate l’histoire du juif Priscus, que le roi Chilpéric voulait convertir au catholicisme. Priscus refusant, il a finalement été assassiné. L’histoire des Juifs à Paris commence donc par un meurtre, même si légalement, jusqu’au XVIIIe siècle, ils n’existaient pas en France. Ainsi et afin de comprendre pleinement la situation actuelle des Juifs dans le Grand Paris, retraçons ensemble les raisons pour lesquelles ils ont fortement contribué à l'essor francilien : dans les développements démographique et économique mais surtout, grâce à leurs multiples origines, au cosmopolitisme de l'Île-de-France. Au cours du XVIe siècle, un grand nombre de MarranesII sont arrivés en France. N'étant pas restés toujours fidèles au judaïsme, une majorité d'entre eux s'est rapidement établie au sein de la société française. C'est la première fois depuis 1394, que les Juifs y ont le droit de résidence. S'enfuyant d'Ukraine et de Pologne suite aux massacres de Chmeilnicki en 1648, de nombreuses familles juives investissent l'Alsace et la Lorraine, I II

Roger Berg, Histoire des Juifs à Paris : de Chilpéric à Jacques Chirac, Éd. du Cerf, 1997 Juifs de la péninsule ibérique convertis de force au catholicisme, mais qui ont continué à pratiquer le judaïsme en secret.

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formant à l'époque la plus grande communauté sur le sol français. Tout autant significatives, les communautés d'Avignon et du Comtat Venaissin fleurissent au cours du XVIIe siècle. Dès le XVIIIe siècle, les Juifs reprennent place à Paris, depuis deux groupes : le premier, principalement séfarade, venu de Bordeaux, d'Avignon et du Comtat Venaissin ; le second, ashkénaze, en provenance d'Alsace, de Lorraine et d'autres villes du nord. Les SefardimI, étant plus riches à leur arrivée à Paris, s'installent sur la rive gauche, tandis que les Ashkénazes préfèrent la droite. Une première auberge cacher y ouvre dès 1721. Certaines lois antisémites commencent à être abrogées vers 1780, tel que l'impôt de corpsII qui assimilait les Juifs à du bétail, ce qui permettra notamment la construction d'une première synagogue, inaugurée en 1788. Elle sera par ailleurs rapidement reconvertie en école puis déconstruite. Archive : Papier d'identité de Lucien Bloch, un juif naturalisé français, Belfort, 1837 Source : Mémorial de la Shoah, Paris

Au moment de la Révolution française, environ 500 Juifs vivent à Paris et 40 000 en France. Dans les bouleversements de la Révolution française, la citoyenneté est accordée aux Juifs de France. Les Séfarades la reçoivent dès septembre 1790 et les Ashkénazes, six mois plus tard. Néanmoins, durant le règne de la TerreurIII, les synagogues et plusieurs organisations religieuses ferment. Mais cela n'empêchera pas Napoléon 1er de créer, dès le début du XIXe siècle, une structure commune pour les Juifs, contrôlée par l'État. De là, il ordonne la convocation d'un Grand Sanhédrin, composé de 45 rabbins et 26 laïcs. Cette nouvelle assemblée sera en réalité les prémices d'un système consistorial. Ce dernier fait du judaïsme une religion reconnue en France et permet un essor des différentes communautés. En 1818, des écoles juives fleurissent à Metz, Strasbourg et Colmar. D'autres suivent à Bordeaux comme à Paris, où la première synagogue consistoriale est inaugurée rue Notre-Dame de Nazareth en 1822. Durant cette période, les Juifs s'immiscent au sein des hautes sphères de la société française. Rachel et Sarah Bernhardt

Gravure : Installation du grand rabbin de Paris à la synagogue rue Notre-Dame de Nazareth, 13 janvier 1869 Source : Le Monde illustré / CAIRN

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I II III

Pluriel de sefardi, synonyme de séfarades. Taxe payée par les familles juives aux autorités du secteur (pouvant varier selon la densité de la communauté), en échange d'une protection contre l'hostilité de la population locale. Équivalent parisien de la taxe dite de Brancas, de Metz. Période de la Révolution française caractérisée par un règne arbitraire et des exécutions massive. Elle commence à la naissance du tribunal révolutionnaire en mars 1793 et s'achève le 28 juillet 1794, avec la chute de Robespierre qui meurt guillotiné.


deviennent deux célèbres actrices de la Comédie Française à Paris. D'autres s'impliquent dans la vie politique : Achille Fould et Isaac CrémieuxIV siègent à la Chambre des députés. Pour ce qui est du monde financier, les familles Rothschild et Pereire s'illustrent. En littérature et en philosophie, on retrouve Emile Durkheim, Marcel Proust et Salomon Munk. Tandis que la situation s'améliorait pour les Juifs en France, l'affaire de Damas déclenche une nouvelle série d'actes antisémites, principalement en Alsace, puis dans le nord du pays à tel point que l'armée doit être appelée pour retrouver l'ordre. En 1870, la guerre franco-allemande procure le contrôle des communautés juives d'Alsace et de Lorraine à l'Allemagne. Beaucoup de Juifs alsaciens et lorrains s'échappent et rejoignent Paris. C'est alors dans une atmosphère fortement nationaliste qu'éclate l'infâme affaire Dreyfus. En effet, le capitaine Alfred Dreyfus est arrêté le 15 octobre 1894 pour espionnage au profit des Allemands. Il est condamné à perpétuité. Il faudra dix ans avant que le gouvernement français ne tombe et que le Capitaine soit innocenté. Cette affaire choque la communauté juive internationale, néanmoins la France fait face à une augmentation massive de l'immigration juive dès le début du XXe siècle. Entre 1881 et 1914, plus de 30 000 Juifs arrivent à Paris sur les 3 millions de migrants arrivés en France par fuite des pogroms russes ; bien que, pour beaucoup, ce ne soit qu'un point de transit. À ce nouveau début de siècle, quelques artistes juifs sont en vogue, tels que les peintres Amedeo Modigliani, Chaïm Soutine, Moïse Kisling, Camille Pissarro et Marc Chagall, qui font de Paris une ville artistique de grande envergure. L'avènement de la Première Guerre Mondiale interrompt l'immigration juive et met fin aux comportements antisémites par nécessité d'un front unifié. La France regagne l'Alsace et la Lorraine, ce qui permet aux communautés juives de se reconstruire. Néanmoins les familles désormais installées à Paris IV Ci-dessous

Isaac Crémieux restera célèbre notamment grâce au décret éponyme, voté en 1870. Il procurait la nationalité française à 37 000 Juifs d’Algérie. Il sera abrogé en août 1940. Photographie : Les volontaires juif, Roger-Viollet, Paris, 1914 / MNHI, Paris

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n'y retournent pas. Pendant l'entre-deux-guerres, l'immigration juive en provenance d'Afrique du Nord, de Turquie et de Grèce augmente à nouveau. Celle venant d'Europe de l'Est afflue aussi, particulièrement suite aux pogroms en Ukraine et en Pologne. Cette tendance continue d'autant plus que les ÉtatsUnis interdisent l'immigration libre sur leur sol en 1924. D'autre part pour répondre aux besoins de ces nouveaux arrivants, la Fédération des Sociétés Juives de France (FSJF) est fondée en 1923. On assiste à un véritable renforcement des communautés juives. On estime qu'environ 300 000 Juifs vivent en France avant la Seconde Guerre Mondiale. Cela ne durera pas.

Archive : Affiche de l'exposition "Le juif et la France" au Palais Berlitz à Paris, Roger-Viollet, Paris, septembre 1941 Source : Mémorial de la Shoah, Paris

Les Allemands envahissent la France le 10 mai 1940 et Paris tombe entre leurs mains le 14 juin. Quelques jours plus tard, l'armistice est signée : la France est divisée en deux zones, l'une occupée sous contrôle germanique et l'autre inoccupée mais sous le gouvernement de Vichy. Entre septembre 1940 et juin 1942, un certain nombre de mesures antisémites entrent en vigueur, dont notamment celle obligeant tous les Juifs à porter une étoile jaune afin d'être identifiable. De même, le gouvernement de Vichy crée un Commissariat Général aux Questions JuivesI pour aryaniser la zone occupée. Construit en dehors de la capitale en 1941, Drancy sera le principal camp de transit français vers les camps de concentration nazis. En mars 1942, le premier convoi achemine 1 112 Juifs vers les camps de concentration polonais et allemands. En juillet a lieu la rafle du Vél d'Hiv durant laquelle 13 152 personnes de Paris et ses environs sont arrêtées et déportées. Un autre rassemblement d'une triste notoriété prend forme dès août 1942 lors duquel plus de 7 000 Juifs étrangers sont remis aux autorités allemandes. Durant cette période, presque 76 000 Juifs ont été déportés vers les camps de concentration via les forces françaises ; seulement 2 500 sont revenus. Il est évalué que 25 % de la communauté juive française sont morts durant l'Holocauste. Il faudra de nombreuses années pour appréhender et juger les criminels de guerre français. Fin des années 1980, un procès est tenu contre Klaus Barbie. En 1994, c'est au tour de Paul Touvier d'être jugé et condamné à la prison à vie. Un troisième jugement se tient en 1997 contre Maurice

Archive : L'étoile jaune, insigne devenu obligatoire pour les Juifs dès mai 1942. Source : Mémorial de la Shoah, Paris

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I Ci-contre

Fondation en avril 1941. Photographie : La Rafle du Vélodrome d'Hiver du 16 juillet 1942, Artiste inconnu, Paris / AFP


PaponI. Il sert de prétexte pour réexaminer le rôle de la France durant l'Holocauste, mais fait aussi suite au fameux discoursII de Jacques Chirac, alors récemment élu en tant que Président de la République, durant lequel il reconnaît la responsabilité de la France dans la déportation de Juifs vers l'Allemagne, au cours de l'occupation du pays par les nazis. Il déclarera notamment : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l'Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. » Finalement en 1945, 180 000 Juifs vivent en France et avant 1951, la population s'étend à 250 000 personnes. Cette rapide augmentation est encore liée à des questions de migration. En effet, le déclin colonial de l'empire français dès le milieu des années 1950 explique un premier afflux de Juifs d'Afrique du Nord. Suite à la Guerre des Six jours en 1967, la France accueille près de 16 000 autres Juifs marocains et tunisiens. Déjà culturellement français de par l'influence coloniale, ces nouveaux arrivants n'ont besoin que de peu de temps pour s'intégrer à leur nouvelle résidence. Aujourd'hui plus de 500 000 Juifs résident en France, dont environ 375 000 en région parisienne. Il existe au total 230 communautés juives réparties sur le territoire français, en prenant en compte les trois berceaux du judaïsme : Paris, Toulouse et Strasbourg. Avec ce bref retour sur le contexte historique national, penchons nous davantage sur la communauté juive d'Île-de-France : de qui est-t-elle constituée ? où se concentre-telle aujourd'hui et pourquoi ?

I II Ci-contre

Le procès de Maurice Papon était différent des deux précédents. Alors que Klaus Barbie et Paul Touvier étaient des tueurs, Maurice Papon était un bureaucrate. Il sera néanmoins jugé coupable de crime contre l'humanité pour avoir signé les décisions mortelles pour 1 560 Juifs français, y compris 223 enfants. Discours prononcé le 16 juillet 1995 lors du 53e anniversaire de la Rafle du Vélodrome d’Hiver à Paris. Photographie : Des réfugiés en provenance de Mers-El-Kebir (Algérie) débarquent du porte-avions La Fayette à Toulon le 19 juillet 1962, Artiste inconnu / CNews, Paris

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1.2 LE SOCIOTOPE JUIF Concept théorique utilisé principalement par la sociologie et l’anthropologieI, un sociotope désigne un lieu de vie définie par des caractéristiques homogènes quant à ses usages et ses significations sociales - à la manière d'un biotopeII vis à vis de la faune et de la flore. Il peut ainsi être à la fois la vie sociale, l'usage et la signification d'un lieu, dans une culture ou un groupe social singulier. Ce terme est rapidement repris dans le jargon de l'aménagement urbainIII, puis précisément définie par Alexander Stahle et Anders SandbergIV. Nous rentrons donc dans les détails de notre étude en utilisant la méthode des sociotopes, tant pour une meilleure définition du sujet d'étude que de celui des territoires. Erik H. Cohen Docteur en sociologie et Maître de conférences (MCF) pour le compte du Fond Social Juif Unifié (FSJU). Études concernant la population juive pour son côté quantitatif et son mode de fonctionnement. Il est aussi l’initiateur de recherches menées actuellement sur les systèmes de croyance et de tradition des Juifs de France.

Les enquêtesV d'Erik H. Cohen menée entre 2002 et 2005 permettent d’observer la communauté juive française, aussi composite soit elle. Cette étude a été probablement une première dans le domaine de la socio-démographie juive. Son originalité tient dans le fait qu’elle s’appuie sur le suivi d’une population représentative sur une période de temps longue. Elle tente d'utiliser également une échelle non spécifiquement israélite, soit élaborée à partir de critères généraux pour dresser une typologie de la population juive. Elle s’est fixée comme objectif de réunir le plus de matériel possible pour apporter une observation approfondie, la plus pertinente, précise et actuelle possible des juifs de France. Erik H. Cohen revient tout d'abord sur une question devenue presque incontournable : Combien de Juifs vivent en France ? Cette interrogation renvoie à des considérations sociodémographiques mais aussi culturelles et politiques. En effet, si la communauté juive est petite, démographiquement parlant, elle aura inévitablement moins de poids dans la société, que si elle est plus peuplée. C’est pourquoi, la question du nombre est déterminante quant à la considération du groupe de I II III IV V

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Première définition de la notion de sociotope par l'anthropologue Elisabeth Katching-Fasch, en 1998, dans son ouvrage La ville comme sociotope. Vie, du grec bíos et Lieu, du grec tópos En 2000, la première cartographie des sociotopes est réalisée sur le territoire de Stockholm par l'architecte Alexander Stahle au sein des services d'urbanisme de la ville. Elle montre comment les espaces ouverts sont utilisés par les habitants. Elle devient rapidement un véritable outil de planification urbaine. Alexander Stahle et Anders Sandberg, Sociohandboken, 2003 Erik H. Cohen, Heureux comme Juifs en France ?, Étude sociologique, Éd. Akadem, 2007


manière générale, ou d’une entité communautaire de manière plus ciblée. Or, il n’existe pas aujourd’hui de recensement, qui pourrait identifier précisément quel citoyen français est juif ou non. Il ne faut pas oublier que derrière le terme "juif" se cache une complexité identitaire. Être juif ne veut pas dire simplement être né(e) d'une mère juive. En effet, certains parlent du judaïsme comme étant une religion, d'autres comme d'une philosophie de vie, d'une culture. Un dicton hébreu dit d'ailleurs qu'il existe autant de façon de pratiquer le judaïsme que de Juifs. C'est pourquoi nous laisserons de côté cette question d'identité pour se focaliser sur les pratiques religieuses, communautaires et traditionnelles du groupe. Hormis la question quantitative, Erik H. Cohen propose une typologie de la population juive. Dans le cas des Juifs français, la prise en considération de la valeur culturelle aurait pu être un élément fondateur d'un type, mais l'enquêteur préfère baser son étude sur l’autodéfinition de chaque interlocuteur. Il en arrive finalement à quatre profils : • Les individualistes ; déterminés comme ayant un revenu moyen, « un degré d’intégration plutôt correct, mais peu d’attachement aux valeurs traditionnelles du judaïsme ». Ces derniers sont considérés comme étant dans une recherche d’un bonheur plutôt matériel. • Les universalistes ; déterminés comme ayant un niveau d’instruction élevé, après avoir évolué dans un milieu généralement non juif. De fait, ils ont fait, pour la plupart, un mariage mixte. Ils sont en réalité non pratiquants et n’estiment pas utile de donner une éducation juive à leurs enfants. Néanmoins, ils demeurent attachés à Israël.

22 Individualistes 24 Universalistes 31 Traditionalistes 23 Revivalistes Pourcentage des quatre types dans la population juive française en 2005 Source : Garance Sornin, d'après Erik H. Cohen, Heureux comme Juifs en France ?, Étude sociologique, Éd. Akadem, 2007

• Les traditionalistes ; déterminés comme étant nés pour une grande majorité hors de la France, que ce soit en Afrique du Nord ou en Europe de l’Est. « Ils sont arrivés avec un niveau d’éducation assez faible mais une grande sensibilité aux valeurs du judaïsme ». Ils sont encore aujourd’hui croyants et pratiquants. • Les revivalistes ; Erik H. Cohen parle d’un profil transversal. Déterminés comme étant attachés aux valeurs du passé, qui renvoient inévitablement aux traditions familiales et culturelles. Satisfaits de leurs vies quotidiennes, souvent rythmées par les offices et les célébrations religieuses 29


communautaires, ils sont particulièrement réactifs quant aux problèmes inter communautaires de la société actuelle.

Annie Benveniste Anthropologue et Maître de conférences émérite avec habilitation à diriger des recherches (MCF HDR) à l’Université Paris VIII. Ex-présidente de l’Association Française des Anthropologues (AFA), Membre actif du comité de rédaction de la revue Le Journal des anthropologues (JDA). Auteur de nombreuses publications sur la communauté juive et son identité, en France. Intervention à l’ENSAVT : le 19 avril 2016 (cf. annexe Table ronde avec Annie Benveniste, anthropologue)

À cette typologie, Annie Benveniste en propose une seconde dans son ouvrage Figures politiques de l'identité juive à SarcellesI. Cette publication est le résultat d’enquêtes anthropologiques initiées par la Fédération des Sociétés Juives de France (FSJF). Le but initial était de connaître les changements opérés au sein des familles juives, afin de mieux répondre aux nouvelles configurations familiales. L’interrogation du FSJF renvoie aux remises en cause, par les familles, des politiques sociales, notamment concurrencées par le déploiement du religieux dans ses formes les plus éloignées de l’institution. L’étude est restée focalisée sur un espace particulier du Grand Paris pour la communauté juive, à savoir le grand ensemble des Flanades à Sarcelles. Annie Benveniste revient sur les différentes positions religieuses observées sur place, afin d'en proposer une nomenclature : • Les libéraux ; cette catégorie regroupe ceux, qui admettent la pluralité des positions religieuses à condition qu’elles restent dans les limites de l’expression privée. • Les traditionalistes ; non reconnu par le Consistoire, ce type rassemble aujourd’hui le plus grand nombre de juifs français, car elle correspond à une pratique par attachement aux traditions familiales. • Les orthodoxes ; ces derniers renvoient à tous ceux en quête de restructuration identitaire autour de la religion. Elle repose sur une adhésion rigoureuse et savante aux prescriptions de la loi religieuse. • Les ultra-orthodoxes ; ces derniers préconisent une application stricte des Commandements divins, en évitant dans la mesure du possible tout contact avec la société et les études profanes. Cela implique aussi des règles vestimentaires. J'ai tenu à énoncer ces deux classifications de manière à mieux illustrer les difficultés - rencontrées au cours des enquêtes in situ détaillées dans la partie suivante - à cerner le sujet d'étude. Par commodité et au vu de la durée impartie I

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Annie Benveniste, Figures politiques de l’identité juive à Sarcelles, Paris, Éd. de l’Harmattan, 2002


13

6

IIIe - IVe

IXe - XIe

5

1870

Adresse non déclarée

IXe - XIe 25

XIIe - XVe et XVIIe - XXe

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Ve - VIIIe et XVIe

IIIe - IVe Ier - IIe

40

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26 11

8

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IXe - XIe

8

IIIe - IVe

1885

36

23

32

22 14 1905

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IXe - XIe

5

IIIe - IVe

1895

14

9

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pour mener à bien ce travail, je garderai la typologie mise en place par l'anthropologue Annie Benveniste. Cette dernière me permet de me focaliser sur l'impact du religieux et de la vie communautaire juive sur l'espace urbain sans rentrer dans des problématiques identitaires, que j'estime trop sociologiques vis-à-vis de la présente recherche. Ainsi, ayant mieux compris la grille de lecture à travers laquelle nous traiterons par la suite la population juive (l'aspect socio-), intéressons nous désormais au choix des terrains d'enquête (l'aspect -tope). Comme nous le décrivions au travers du récit historique, l'installation de la communauté juive en Île-de-France s'est longtemps faite au sein des murs de la capitale pour ensuite, dès les années 1950, s'étendre jusqu'aux franges du Grand Paris. D'abord sur l'île de la Cité, puis au sein du Marais avant de s'implanter dans d'autres quartiers plus périphériques de la ville, son insertion bien que progressive ne s'est jamais faite de manière égale sur l'ensemble du territoire francilien (cf. annexe Histoire des Juifs à Paris de Roger Berg, Synthèse). Pour ce qui est de notre étude, nous nous concentrerons sur trois sites en particulier : Paris XVIIe, Saint mandé et Sarcelles. Hormis le fait qu'ils fassent tous les trois partie des bassins de vie les plus actifs de la communauté juive du Grand Paris à l'heure actuelle, ils permettent aussi de mettre en parallèle trois situations urbaines et sociales singulières du territoire francilien : l'intra-muros, le limitrophe et la périphérie (cf. cartes Situation de la communauté juive de la région parisienne en 1961, aux pages suivantes). Qu'elles soient dues à des problématiques communautaires, économiques ou encore migratoires, leurs constitutions ont été déterminantes quant à leur fonctionnement actuel. Après un bref éclairage sur la méthode comparatiste utilisée, nous analyserons conjointement comment s'organise la communauté juive à Paris XVIIe, à Saint mandé et à Sarcelles à l'aide d'interviews auprès de personnalités clés, d'enquêtes in situ et de cartographies.

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3

Évolution, en pourcentage, de la répartition de la population juive sur Paris Source : Garance Sornin, d'après les données de recensement du Consistoire central

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Situation de la communauté juive de la région parisienne en 1961 Source : enquêtes du groupe Communauté, Guide des Communautés juives de France, 1961 - 1962, cité par Charlotte Siney-Lange, Grandes et petites misères du grand exode des Juifs nord-africains vers la France : L'exemple parisien, Le Mouvement Social, n° 197, 2001, pp. 29-55


Situation de la communauté juive de la région parisienne en 1966 Source : enquêtes du groupe Communauté, Guide des Communautés juives de France, 1966, cité par Charlotte Siney-Lange, Grandes et petites misères du grand exode des Juifs nord-africains vers la France : L'exemple parisien, Le Mouvement Social, n° 197, 2001, pp. 29-55


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L’ENQUÊTE PAR NEUF : 3 VILLES, 3 QUARTIERS, 3 OBJETS

« L’invariant suppose une universalité de principe, verticale, de surplomb, dont on voit sans peine qu’elle renvoie à une métaphysique rassurante de la chose même, ou du noyau d’être, dont les variations culturelles seraient les qualités secondes ou les divers habillements. L’équivalent, quant à lui, ne projette plus qu’une universalité transversale en repérant dans les deux cultures un point de recoupement possible à partir duquel elles se mettent en perspective et s’alignent : au point le mieux ajustable, il joint leurs rives, fait pont entre elles. » François Jullien, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Éd. Fayard, 2008

Comme nous commencions à le mentionner en fin de partie précédente, nous étudierons la situation actuelle de la communauté juive au sein du Grand Paris à l'aide d'une analyse comparatiste. Mais avant de démarrer, établissons ensemble notre propre grille d'analyse. LES RÈGLES DU JEU

Aujourd'hui porté par David Mangin au sein du master Métropoles à l'École d'architecture de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée (EAVT), le comparatisme est une posture qui se développe de plus en plus dans les études urbaines. Il remet notamment en cause l'approche monographique, qui fut longtemps l'une des méthodologies courantes de la discipline. Mais qu’apporte-t-il concrètement à la recherche en architecture et en urbanisme ? 35


De manière générale, la comparaison peut aider, selon moi, à créer des invariants, des sortes d’universaux, sans que les contextes et les problématiques urbaines étudiés soient assimilables, dans le sens ressemblants du terme. Je dirai même qu'une recherche comparatiste est d'autant plus intéressante que ces derniers ne se ressemblent pas (démographie, organisation spatiale, sociologie et/ou économie divergentes par exemple). Néanmoins, la présence du sujet d'étude - de la communauté juive dans le cas présent - demeure vitale quant à la mise en parallèle. De ce fait, on peut considérer que les notions de ville globale ou encore de métropole sont, en quelques sortes, des concepts résultants de cette approche critique.

Nota bene Étudier la communauté juive au sein du Grand Paris en 2017 a inévitablement soulevé la question sécuritaire et du plan vigipirate mis en place par le gouvernement français à la suite des attentats de janvier 2015. Il faut savoir que durant la durée de ce dispositif de lutte contre le terrorisme, l'ensemble des écoles et des lieux de culte de la communauté juive en France bénéficient d'une protection quotidienne. C'est pourquoi, uniquement pour des raisons de sécurité, je n'ai pas été autorisée à photographier ces espaces communautaires, malgré des relations de confiance avec les responsables en charge localement. Personne ne me l'a certifié, mais je suppose que cette interdiction provient du Consistoire israélite de Paris - aide principale à la gestion de la plupart des groupes communautaires juifs d'Île-de-France.

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Au cours de notre enquête, nous comparerons donc trois communautés juives franciliennes singulières. Hormis le fait qu'elles fassent toutes partie des plus peuplées d'Île-de-France, elles bénéficient chacune d'une situation territoriale particulière au sein du Grand Paris, avec une gestion communale différente vis-à-vis du groupe, s'organisant autour de trois mêmes figures architecturales et urbaines juives représentatives. L'objectif est de comprendre si il existe une corrélation entre l'essor d'une communauté et une situation géographique, un contexte économique et social, ou encore une stratégie de visibilité du groupe depuis l'espace public laïc. Pour cela, nous travaillerons en trois étapes : dans un premier temps à l'échelle territoriale, en comparant les répercutions des situations géographiques intra-muros, limitrophe et périphérique du Grand Paris ; dans un deuxième temps à l'échelle du quartier, en analysant comment les communautés juives de Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles s'organisent, se limitent et se concentrent ; et pour finir notre étude à l'échelle architecturale, en se focalisant sur l'enjeu urbain des trois entités de la vie communautaire, à savoir : la synagogue, le commerce cacher et l'école juive.


2.1 TROIS VILLES : DES JUDAÏSMES SITUÉS « Le vrai sens du mot [cité] s'est presque entièrement effacé chez les modernes : la plupart prennent une ville pour une cité, et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville, mais que les citoyens font la cité. » Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social OU Principes du droit politique, Éd. Bresson, Amsterdam, 1762

Les multiples vagues d’immigration juive ont pris place dans l’espace parisien sous forme de nombreux phénomènes de concentration et de dispersion. Du XIXe siècle aux années 1960, les immigrés juifs se sont concentrés dans certains quartiers, liés aussi bien à des chaînes migratoires qu’à des aspects professionnels et/ou à la possibilité de logement. Si on assiste, dès le XIXe siècle, à la mise en place de réseaux d’entraide communautaire conduisant les nouveaux arrivants vers le Marais en raison des fortes disponibilités de logement dans ce quartier, de nouveaux lieux fleurissent : la Butte Montmartre pour les artisans et intellectuels roumains et russes, la Porte de Clignancourt ou celle de Saint-Ouen pour les forains et antiquaires hongrois et polonais, ou encore la Villette pour les juifs alsaciens travaillant aux abattoirs. Entre les deux guerres, deux secteurs se densifient particulièrement : Belleville et la Roquette deviennent les premiers lieux d'installation des Séfarades venant de l’Empire ottoman. Dès le début du XXe siècle, une ascension sociale de la première génération permet la dispersion des suivantes, notamment vers le IXe arrondissement et les beaux quartiers de l’Ouest parisien. Ces trajectoires sont comparables à celles d’autres groupes à la même époque, tels que les AuvergnatsI et les Italiens. Suivront ensuite les familles juives Pieds-noirs dès les années 1950, qui participeront activement à l'essor des banlieues franciliennes. Mais il ne faut pas oublier que rien de cela n'aurait été possible sans l'intervention de Napoléon Ier au début du XIXe siècle. En effet, il fonde en 1808 le Consistoire central israélite de France afin d'organiser le culte dans la Cité. Cette reconnaissance du judaïsme par l'État français a fortement contribué à l'émancipation civique et sociale de la population juive. Au moment de la séparation de l'Église et de l'État français I

Adrien Leclerc, Babel zinc. Les cafés du Grand Paris, Babel 2016

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en 1905, l'institution consistoriale cesse d'exister sous forme publique et devient officiellement représentative de la religion juive de France (à ne pas confondre avec le Conseil représentatif des institutions juives de FranceI (CRIF)). Aujourd'hui le système consistorial français se compose d'un consistoire central, basé à Paris, et de consistoires régionaux. Chaque entité régionale regroupe un grand rabbin et des membres laïcs choisis parmi les notables locaux. Quant à l'institution centrale, il réunit à Paris, le grand rabbin de France - actuellement Haïm Korsia - et huit membres laïcs issus des autres départements. Malgré le nombre grandissant de juifs franciliens, le Consistoire continue de défendre les intérêts du judaïsme par le maintien d'une vie communautaire à travers les synagogues, les écoles, les sociétés de bienfaisance mais aussi la cacheroutII. Sa vocation première demeure : développer la vie religieuse par l'entretien et la construction de lieux de culte, la formation des rabbins, la célébration des mariages, ou encore par l’éducation des jeunes générations. De plus en plus, il investit une fonction plus urbaine en créant de nouveaux lieux communautairesIII et en participant activement à la mémoire collective de la ShoahIV. D'ailleurs à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce judaïsme consistorial connaît un regain d'énergie par l'arrivée massive des familles juives Pieds-noirs : il est alors un acteur majeur quant à leur intégration en mettant notamment en place les Chantiers du ConsistoireV. Par ailleurs, le Consistoire a permis une Union des communautés juives de France. Sa tolérance permet l'intégration du plus grand nombre de ces communautésVI, des plus libérales aux plus observantes, même si la gestion opérationnelle n'en relève pas forcément. Il aurait actuellement la responsabilité I II III IV V VI

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Le CRIF fédère différentes associations politiques, sociales et religieuses présentes dans la communauté juive française, dont le Fonds social juif unifié et l'Alliance israélite universelle. Au niveau international, il est affilié au Congrès juif mondial. Ou kacherout, Ensemble des prescriptions alimentaires rituelles du judaïsme. Tiers lieux de la vie religieuse et communautaire visant à maintenir des dynamiques sociales d'entraide au sein du groupe. Ils peuvent aller jusqu'à une portée régionale. Par exemple, grâce à l'ouverture du Mémorial de la Shoah de la rue Geoffroy l'Asnier à Paris, musée et centre de documentation dédié à l'histoire juive durant la Seconde Guerre mondiale ; ou encore par la mise en place de plusieurs installations commémoratives au sein de quartiers dans lesquels la communauté juive n'est pas forcément représentée. Établis par Alain de Rothschild dès 1962 afin de financer la construction de nouveaux lieux de culte juif au sein de toute la région parisienne. « Toute communauté a, a eu, ou aura des relations avec le Consistoire », disait l'ancien président du Consistoire (mandat de 1949 à 1953) Georges Wormser en 1949.


Nord

Normandie

Paris Ïle-de-France

Communautés concordataires

Champagne Ardennes Lorraine

Bretagne Pays de la Loire Bourgogne Centre - Ouest

Rhônes Alpes

Sud - Ouest

Languedoc Pays de la Garonne

Alpes Provence

Côtes d'Azur Corse

Carte du découpage administratif du Consistoire israélite de France Source : Garance Sornin, d'après les données du Consistoire israélite de France, 2017


Sarcelles

Paris XVIIe Saint Mandé

Situation géographique des communautés juives étudiées au sein de l'île-de-France Source : Garance Sornin 0

5

10

20 Km


de près d'une centaine de structures communautairesI sur l'ensemble de l'Île-de-France, soit concrètement la charge de leurs équipes et de leurs locaux. Penchons nous désormais sur les trois communautés consistoriales de notre étude : celles de Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles, avec comme premier angle de comparaison leur situation géographique au sein du Grand Paris. Respectivement en intra-muros, en limite ou en périphérie, chacune de ces trois communautés renvoient aujourd'hui à un type de judaïsme différent, qui peut s'expliquer en grande partie par leur position dans le modèle centralisé parisien.

L'évolution de la limite du Paris intra-muros Source : Garance Sornin

Enceinte gallo-romaine Enceinte carolingienne Enceinte de Philippe Auguste Enceinte de Charles V Enceinte de Louis XIII Mur des Fermiers généraux Enceinte de Thiers Aujourd'hui

Depuis des siècles, Paris a été conçu et réalisé comme le centre du système français. Comme on peut le voir sur le schéma attenant de l'évolution des enceintes de la capitale, son développement s'est toujours effectué de manière radioconcentrique. De cette expansion urbaine annulaire découle un certain rapport de force entre le coeur de ville et sa périphérie : une zone intra-muros toujours plus dense et plus attractive sur les plans économique et social, et des franges secondaires, voire dépendantes. Or si l'on regarde la formation de ces trois groupes communautaires, on ne peut pas comprendre leur fonctionnement actuel et la visibilité de leur pratique religieuse sur l'espace public laïc, sans prendre en compte leur positionnement géographique vis-à-vis de ce noyau parisien (dedans, attenant et éloigné). Précédemment, nous avons pu voir que l'installation de la population juive en Île-de-France s'est faite progressivement depuis le Marais. Une ascension sociale et une volonté d'intégration de cette population au reste des parisiens, les ont poussé à sortir du Pletzl pour s'établir dans les IXe et Xe arrondissements, puis dans les quartiers Est de Paris. Il faudra attendre 1859 pour que Paris absorbe ses faubourgs jusqu'à l'enceinte de Thiers et que naisse véritablement le XVIIe arrondissement de Paris. Alors en plein essor, la communauté s'y installe dès les grands travaux hausmanniens car quelques grandes familles juives de l'époque participent à leur financement. Néanmoins, le plan haussmannien comportant de nombreuses recommandations architecturales et urbaines, la communauté juive se fait relativement discrète au sein de I

Données estimées selon les informations mises en ligne par le Consistoire d'Île-de-France.

41


0

Paris XVIIe : L'intra-muros 169 325 habitants

Surfaces bâties (%)

565 hectares

Surfaces minérales (%) 11 Surfaces végétales (%) 0

299 habitants 299 par hectare

89

Situations en vue aérienne et chiffres clés des communes de Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles en 2017 Source : Garance Sornin, d'après les vues aériennes de Google Maps, de l'INSEE et des données surfaciques de l'IAU, 2015 et 2017

0,5

1

Km


0

Saint Mandé : Le limitrophe

1

0

Km

Sarcelles : La périphérie

22 396 habitants

Surfaces bâties (%)

90 hectares

Surfaces minérales (%) 11 Surfaces végétales (%) 0

247 habitants 247 par hectare

0,5

89

58 614 habitants

Surfaces bâties (%)

842 hectares

Surfaces minérales (%) 20 Surfaces végétales (%) 18

69 habitants 69 par hectare

62

0,5

1

Km


cet arrondissement jusque les années 1970 avec la réalisation d'une première synagogue. Le repérage des principaux lieux juifs - à savoir les synagogues, les écoles religieuses et les commerces cachers (cf. illustrations à la page suivante) - montre bien l'insertion diffuse d'un groupe identitaire au sein du tissu dense déjà constitué du Paris intra-muros. Il en découle que le XVIIe arrondissement -  désormais communauté juive la plus peuplée d'Europe - continue de se densifier selon un judaïsme cosmopolite, c'est-à-dire en maintenant sa volonté d'échange avec la ville environnante. Alors que des familles juives investissent le XVIIe arrondissement dès la fin du XIXe siècle, d'autres quittent le Marais pour l'Est parisien et ses communes limitrophes, telles que Vincennes et Saint Mandé. Cette nouvelle centralité est aussi alimentée par l'arrivée massive de Juifs d'Europe de l'Est fuyant les pogroms antisémites. Ce phénomène prend tellement d'ampleur que le Consistoire israélite de Paris crée officiellement une communauté juive à Saint-Mandé en 1901. Elle est l'une des rares où la tradition ashkénaze est maintenue en Île-deFrance. Le repérage des principaux lieux juifs (cf. illustrations à la page suivante) nous montre encore le caractère cosmopolite de cette communauté juive. Néanmoins, contrairement au XVIIe arrondissement où le cosmopolitisme était du à un tissu déjà constitué, dans le cas de Saint Mandé, il s'agirait plutôt du fait que le groupe identitaire n'a jamais fonctionné de manière isolée. En effet, dès 1907 et la réalisation de la synagogue, la ville s'inscrit comme un point de rassemblement communautaire pour les communes limitrophes de l'Est parisien sans lieu de culte. Se trouvant à proximité immédiate du noyau intra-muros et étant pour la plupart relativement petites, ces dernières ont un fonctionnement groupé, assez symptomatique de la première couronne parisienne. Par exemple, on observe que des équipements sont mutualisés au lieu d'être démultipliés. À partir des années 1950, les Juifs en provenance du Maghreb renouvellent la géographie juive parisienne. Conformément à la règle dite de succession développée par l’école de ChicagoI, selon laquelle se succèdent en un même lieu plusieurs groupes en migration, certains remplacent les I

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L'École de Chicago est une école de sociologie urbaine fondée à l'Université de Chicago en 1892, qui a entrepris une série d’études sur les problématiques soulevée par la forte croissance de Chicago (5 000 habitants en 1840, 1 million en 1890). Elle a aussi consacré son énergie à l'étude de l’immigration et de l’assimilation des immigrants à la société américaine.


Ashkénazes logés dans les quartiers du Marais et de l'Est de Paris. La communauté de Saint Mandé connaîtra alors un nouvel essor : les Pieds-noirs constituent une seconde communauté (de rite séfarade cette fois-ci) qui permettra l'agrandissement de la synagogue en 2005. Mais une grande majorité des familles s'orientent, dès leur arrivée, vers les banlieues franciliennes, bénéficiant dans ces années là de programmes d'aide au logement en faveur des rapatriés. Sarcelles est sans doute l'un des exemples les plus notables en Île-de-France. Contrairement à celles de Paris XVIIe et Saint Mandé, la communauté juive de Sarcelles a été orchestrée. L'installation planifiée, dès les années 1950, des familles rapatriées d'Afrique du Nord a permis de rapidement fédérer un groupe de taille importante en frange du Grand Paris. L'éloignement du groupe communautaire au noyau intra-muros explique la répartition des principaux lieux juifs de la ville (cf. illustrations à la page suivante). Il génère une très forte concentration spatiale de la communauté sur le grand ensemble des Flanades, au point que certains parlent d'un "carré juif". Ce repli communautaire est, d'après les interviews que j'ai pu réalisé, de plus en plus fort à cause d'un contexte antisémite développé, qui pousserait les fidèles juifs à vivre ensemble pour s'entre-aider, mais aussi d'un retour à des pratiques religieuses plus strictes. Ainsi, cette dernière communauté, à l'inverse des deux précédentes, s'inscrit davantage dans une démarche communautariste. La fermeture du groupe identitaire est d'autant plus forte qu'elle est liée au respect du rite hébraïque orthodoxe - rite le plus fréquent à Sarcelles - selon lequel il faudrait limiter les échanges avec un environnement moins religieux. Ainsi, l'étude de ces trois entités administratives nous montre, qu'hormis leurs différences démographiques et spatiales, elles ont fait l'objet d'insertions urbaines distinctes de la communauté juive dues à leur position géographique vis-àvis du Paris intra-muros. L'entrée progressive ou soudaine du groupe au sein d'un tissu plus ou moins constitué à son arrivée a finalement dicté son ouverture aux autres populations. Ce comportement, qu'il soit cosmopolite ou communautariste, engendre une certaine vie de quartier.

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Paris XVIIe : L'intra-muros cosmopolite 0 Habitat individuel 53 Habitat collectif 3 Bureau 8 Équipement 4 Activités 19 Espace public 13 Autres

Légende : Lieux de culte juifs Institutions éducatives juives Commerces cachers

Plan de repérage selon la nature des sols (surfaces exprimées en pourcentage) à Paris XVIIE, Saint Mandé et Sarcelles en 2015 Source : Garance Sornin, d'après les données surfaciques de l'IAU, 2015 et des enquêtes in situ, 2017


Saint Mandé : Le limitrophe composite

Sarcelles : La périphérie communautariste 20 Habitat individuel

3 Habitat individuel 55 Habitat collectif 1 Bureau 20 Équipement 2 Activités 7 Espace public 12 Autres

14 Habitat collectif 0 Bureau 7 Équipement 11 Activités 8

Espace public 38 Autres


2.2 TROIS QUARTIERS : DES URBANITÉS PLURIELLES Précédemment nous avons pu comprendre le lien qu'il y avait entre une situation géographique et un comportement communautaire. Par l'étude urbaine et sociologique de trois villes du Grand Paris au sein desquelles se sont développées respectivement des communautés juives, nous avons déduit deux attitudes possibles pour le groupe : une première à tendance cosmopolite, qui prenait plutôt place dans le Paris intra-muros et la petite couronne, et une seconde à tendance communautariste, qui correspondait davantage au contexte de la grande couronne. Nous étudierons dans cette nouvelle sous-partie ce que génèrent, sur la ville, ces comportements cosmopolite et communautariste de la communauté juive à Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles. Nous regarderons donc d'encore un peu plus près ces trois entités juives franciliennes afin d'en comprendre le fonctionnement quotidien de leur quartier juif. Au cours de mes enquêtes, j'ai pu observer, sur le long terme, la vie de ces trois quartiers et être en contact avec quelques familles juives présentes sur place. Néanmoins, le plan vigipirate, mis en place par le gouvernement français à la suite des attentats perpétrés contre la rédaction de la revue Charlie Hebdo et l'Hyper-cacher de la Porte de Vincennes en janvier 2015 à Paris, procure une visibilité hors norme aux divers lieux en lien avec la communauté d'Île-de-France. Il s'agit principalement des lieux de culte (peu importe la taille et le taux de fréquentation de chacun des établissements), mais également des structures éducatives religieuses et de certaines enseignes commerciales cachers d'envergure. De ce fait, il est tout à fait probable que la description et l'analyse que je fais de ces trois quartiers communautaires soient en partie biaisées, malgré des visites de site réparties sur l'ensemble de l'année d'étude. De manière générale, contrairement à d'autres qui s'emparent pleinement de leur espace urbain, la population juive - même à Sarcelles où l'on peut facilement percevoir un phénomène de concentration du groupe communautaire ne crée pas de frontière à ses quartiers, comme peuvent par exemple le faire les communautés chinoises pour délimiter les chinatowns. Dans ces cas là, ces dernières s'emparent de la 48


signalétique de la ville ordinaire (plan, balisage, marquage des entrées de ville, architecture stylisée) pour la façonner à leur manière et permettre au chinatown d'être intensément voire exclusivement chinois. Dans le cas de mes enquêtes, je n'ai observé aucun appropriation de ce genre, hormis les zones sécurisées par les forces de l'ordre notamment au devant des synagogues et des écoles juives. Néanmoins, de la même façon que deux pratiques du judaïsme se distinguaient dans la partie précédente, nous verrons ici qu'il existe plusieurs types de quartiers juifs. Suite aux enquêtes de terrain, on peut constater à cette nouvelle échelle deux types : le quartier diffus dans le XVIIe arrondissement de Paris, et le quartier concentré dans le grand ensemble des Flanades à Sarcelles. La communauté juive de Saint Mandé est, certes, organisée de manière plutôt étalée - de même qu'elle était dans une certaine filiation avec la philosophie cosmopolite du XVIIe arrondissement - mais nous verrons pourquoi elle ne correspond pas pleinement au type du quartier diffus.

49


Paris XVIIe : le quartier diffus

13

C 13

3

Place de Clichy

1 A Villiers

3

Porte Maillot

Légende :

C Charles de Gaulle Étoile

Lieux de culte juifs Institutions éducatives juives Commerces cachers

13

A

2 6

1

Plan des quartiers communautaires juifs et de leurs constructions majeures de Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles Source : Garance Sornin, d'après les enquêtes in situ, 2017

2


Saint Mandé : le quartier commercial

Sarcelles : le quartier concentré

H

Sarcelles Saint Brice

H T 3b

9

A

Nation

1

9

Porte de Vincennes

8

Saint Mandé

6 Vincennes

A Porte Dorée

T 5

1

T 3a

D 8

D

Garges Sarcelles


PARIS XVIIE : LE QUARTIER DIFFUS

L'appellation du "quartier diffus" fait référence au concept de la ville diffuse introduit suite à l'ouvrage La Città DiffusaI de 1990. Ce concept a été ensuite relayé en France principalement par l’intermédiaire de l'urbaniste vénitien Bernardo Secchi. La ville diffuse renvoie à plusieurs critères dont je n'en garderai que deux pour définir le quartier diffus : l'absence de centre dominant et la non planification urbaine. En effet, à la différence du périurbain qui se définit par une relation d'infériorité vis-à-vis d'un centre, dans le quartier diffus, cette dépendance est secondaire : ce ne sont pas uniquement les habitations des familles juives qui se diffusent dans le tissu parisien, mais aussi les entreprises, les services, les équipements, etc. Ainsi le quartier diffus est un territoire isotrope, c'est-à-dire un tissu urbain parsemé de polarités d'importances variables, sans hiérarchie claire. D'autre part, le quartier diffus se constitue hors de toute intervention de planificateurs de la ville. Il résulte simplement d’initiatives individuelles additionnées, avec notamment des familles juives qui, les unes à la suite des autres, décident de s’installer dans une certaine ville pour la qualité de son ou ses quartiers communautaires. Cette qualité du contexte communautaire varie néanmoins d'une famille à une autre et dépend principalement de son degré d'observance religieuse. Les plus religieux privilégient des situations les plus éloignées des sphères non observantes de la religion juive, et les moins religieux se tournent davantage vers des quartiers plus ouverts, plus diffus comme l'est celui du XVIIe arrondissement. Au quotidien, les commerces cachers sont comme tout autre commerce alimentaire, visibles. Notamment grâce à la loi de l'offre et de la demande, ils permettent rapidement d'identifier les éventuels cœurs de vie communautaire. Par ailleurs au sein du XVIIe arrondissement, leur effectif serait en perpétuelle évolution depuis une dizaine d'années environ. Cette donnée n'est pas explicitement chiffrée ; je l'ai déduite des quelques micro-trottoirs que j'ai réalisé auprès de la population juive et non juive présente sur place. I Ci-contre

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Francesco Indovina (dir.), La Città Diffusa, Milan, 1990 Illustrations : streetviews au sein du quartier juif de Paris XVIIe / Google Maps, 2017


Nini, le restaurant cacher le plus connu du quartier, perdu dans le tissu haussmannien.

Une des ĂŠcoles juives du quartier, invisible depuis la rue.

Une boucherie du quartier, peu identifiable comme cacher en dehors du patronyme.


Néanmoins malgré la dissémination des principaux lieux de la vie juive sur la moitié sud de l'arrondissement (cf. Plan des quartiers communautaires juifs, à la page 50), la communauté hébraïque s'y organise aujourd'hui sous la forme d'un quartier diffus qui se concentre encore davantage. Il serait compris, d'après mes observations, entre plusieurs grands axes de circulation : de part et d'autre le boulevard Pereire et celui de Courcelles, et au nord le boulevard Malesherbes. Au delà de cette zone déjà très étendue, la présence du groupe identitaire me paraît devenir trop pointilliste pour être considérée comme partie prenante du quartier juif. À l'intérieur de ces limites immatérielles, on peut observer qu'aucun des programmes traditionnels majeurs de ce groupe communautaire (lieux de culte et écoles juives) ne donne réellement façade sur rue. Au cours de mes visites sur site, j'ai davantage constaté l'emploi d'une architecture discrète, très en correspondance avec celle imposée par le préfet Haussmann au moment des grands remaniements de l'arrondissement. Contrairement à des quartiers comme le Marais particulièrement identifiables dans lesquels se développe un réel marketing de la culture juive (culinaire, religieuse, familiale également), le type du quartier diffus ne revendique pas - du moins en façade - sa judéité. En effet, on ne remarque qu'assez peu la présence de la population juive au sein de l'architecture de notre présent quartier d'étude. Hormis les heures de forte activité soulignées actuellement par la présence régulière des forces de l'ordre, les synagogues s'effacent littéralement des fronts de rue. Elles ressemblent en grande majorité à un quelconque local commercial ou associatif. Aucun signe distinctif n'est visible : pas ou peu de lettres hébraïques, des vitrages couverts de films miroirs ou opaques. C'est d'ailleurs ce que raconte la photographie ci-contre, de deux religieux entrant dans une synagogue.INéanmoins, nous verrons dans la dernière partie que la discrétion actuelle de la communauté juive au sein du XVIIe arrondissement est en plein bouleversement.

Ci-contre

Photographie : Deux religieux vont à la synagogue rue Barye, Paris XVIIe / Garance Sornin, 2017

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SAINT MANDÉ : LE QUARTIER COMMERCIAL

Pour des raisons relativement différentes de celles du XVIIe arrondissement de Paris, nous avons vu précédemment que la communauté juive de Saint Mandé avait toujours fait preuve d'ouverture au regard des autres présentes dans la ville. Néanmoins, malgré un comportement que j'ai qualifié d'à tendance cosmopolite, la répartition des principaux lieux du groupe communautaire au sein du tissu communal paraissait relativement resserrée (cf. Plan des quartiers communautaires juifs, à la page 50). D'autant plus que, pour rappel, cette structure communautaire a été créée par le Consistoire israélite de Paris pour fédérer les multiples familles juives ashkénazes présentes dans l'Est parisien au delà de la limite intra-muros de la capitale, dès le début du XVIIIe siècle. Ainsi, ce groupe communautaire est notoire d'un point de vue démographique à l'échelle du Grand Paris, mais du point de vue du nombre de bâtiments ou de lieux dédiés à cette population, la communauté de Saint Mandé n'est pas particulièrement conséquente. La preuve la plus flagrante est sans aucun doute, le fait que même si elle a été l'une des premières communautés reconnues officiellement en Île-deFrance, elle a du attendre jusque 2016 pour l'ouverture véritable d'une école juive hors contrat. Pour le moment, cette dernière accueille les enfants de plus de 2 ans pour un accompagnement pédagogique seulement le long des classes de maternelles. Cette structure éducative reste encore très minimaliste vis-à-vis de l'effectif de cette communauté. Par ailleurs, si l'on regarde avec attention la constitution globale de la commune de Saint Mandé, on constate qu'il s'agit avant toute autre chose d'une ville résidentielle avec un axe majeur commercial : l'avenue centrale et Nord-Sud du Général de Gaulle. Et la communauté juive ne fait pas exception à la règle. En effet, on le rappelait plus haut : les commerces cachers sont, par nécessité, comme tout autre commerce alimentaire, c'est-àdire visibles depuis l'espace public. C'est pourquoi, de manière assez simple, ils s'installent, pour une très grande majorité des cas, le long de l'axe commercial.I

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Ainsi, toujours pour répondre à la loi de l'offre et de

Ci-contre

Illustrations : streetviews au sein du quartier juif de Saint Mandé / Google Maps, 2017


Nina sushi de l'avenue du Général de Gaulle : cacher par business plan.

Les commerces de l'avenue du Général de Gaulle : cachers mais pas exclusivement.

Le centre communautaire, perdu dans le tissu résidentiel de Saint Mandé.


la demande, la communauté juive de Saint Mandé s'organise principalement autour de cet axe commercial. C'est pourquoi, malgré une certaine diffusion des différents lieux cultuels et culturels ainsi que des structures éducatives religieuses sur l'ensemble de la commune, l'organisation commerciale est telle qu'elle a finalement dicté le type de ce quartier juif. Contrairement au quartier communautaire du XVIIe arrondissement, les limites de celui-ci sont encore très floues. En effet, c'est d'après les quelques membres de la communauté que j'ai pu rencontré, que j'ai déterminé un périmètre dans lequel l'activité et la vie quotidienne de cette population se trouvaient. Néanmoins, je pense que la communauté, au même titre que toutes les autres vivant au sein de la ville de Saint Mandé, s'est généralement dispersée dans la totalité du tissu résidentiel. Par ailleurs, si j'ai choisi de qualifier ce quartier juif de commercial, c'est aussi parce que j'y ai observé une certaine forme de commerces cachers. Si nous prenons à nouveau le Marais parisien comme quartier communautaire dans lequel la judéité est devenue presque mercantile, les commerces cachers présents à Saint Mandé sont relativement plus sobres. Peu d'inscriptions en hébreu ou encore de vignettes indiquant le contrôle du Beth Din de ParisI figurent en façade, à l'inverse de celles que l'on voit très régulièrement dans le Marais. Ici, seul un K - pour Kasher (ou cacher) -, généralement au côté du nom de l'enseigne, signale au passant les restaurants et commerces cachers. Or ce logo est presque sur tous les stores ou les devantures des restaurants de l'avenue du Général de Gaulle, qu'ils soient complètement cacher ou juste pour certains plats. C'est par exemple le cas de la chaîne de sushis Nina, qui sans rentrer dans les détails de la cacherout, n'a pas nécessairement besoin d'inscription cacher étant donné que la plupart des poissons servis dans ce type d'établissement sont considérésII par définition comme cachers.III I II Ci-contre

Le Beth Din est un tribunal religieux, principalement connu pour son contrôle de la cacherout (alimentation cacher). Sur les produits certifiés par le Beth Din de Paris, on trouve le logo KBDP (Kacher Beth Din de Paris). Il correspond à une certification mise en place par le Consistoire de Paris afin que des produits qui réunissent tous les critères de la cacherout puissent êtres mis en vente dans les grandes surfaces ou autres magasins, en dehors du réseau des commerces cachers. Cette certification évolue en fonction des normes européennes. Elle est aussi gage de qualité. Contrairement à la viande, un poisson est ou n'est pas cacher de fait. Il sera considéré comme pas cacher si il n'a ni nageoires ni écailles, ou si encore ses écailles sont indétachables de la peau. Ainsi, parmi les poissons non cachers, on retrouve tous les fruits de mer ainsi que, par exemple la raie, l'esturgeon ou encore le turbot. Photographie : Devanture d'un restaurant - traiteur proposant une cuisine cacher, avenue du Général de Gaulle à Saint Mandé / Garance Sornin, 2017

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SARCELLES : LE QUARTIER CONCENTRÉ

À l'inverse des deux quartiers communautaires étudiés précédemment, celui présent dans le grand ensemble des Flanades à Sarcelles est très différent. Comme nous avons déjà pu le voir avec le comportement de cette communauté juive plus communautariste, ce quartier juif est encore à l'opposé du quartier diffus.I Constitué rapidement au moment de l'exode des Piedsnoirs dès les années 1950, cette communauté juive est d'un point de vue sociologique relativement homogène. J'entends par là que le degré d'observance religieuse de cette part de la population juive francilienne est globalement plus fort que ce que j'ai pu observer au sein des deux autres groupes. Cette plus grande observance religieuse est perceptible par la forte concentration des habitations des familles juives et de leurs habituels commerces de proximité cachers (cf. Plan des quartiers communautaires juifs, à la page 50). Elle s'explique notamment par le fait que les Juifs orthodoxes évitent un maximum les contacts avec le reste de la société non observante. Si ce regroupement identitaire est aujourd'hui très présent, ce phénomène ne date pour autant pas des dernières années. En effet, rapidement après le rapatriement des familles juives en provenance des anciennes colonies d'Afrique du Nord (ayant, par application du décret Crémieux de 1870 et équivalents, la nationalité française bien avant leur arrivée en France métropolitaine) et leur installation en grande banlieue (grâce à des aides au logement mises en place par le gouvernement de l'époque), un morceau du grand ensemble des Flanades a été surnommé "le carré juif" ou encore "la petite Jérusalem". Ces appellations étaient même parfois visibles sur certains plans officiels de la ville (cf. document de l'annexe Table ronde avec Annie Benveniste, anthropologue, à la page 114). Ainsi les limites de ce quartier communautaire étaient déjà connues depuis longtemps avant mes enquêtes de terrain, mais le quartier juif s'est, en réalité, sensiblement resserré sur ces dernières années. En effet, au moment de la 2nde Intifada en 2000, le conflit israélo-palestinien a tendance à s'exporter en France. Dès lors on constate une forte augmentation des actes Ci-contre

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Illustrations : streetviews au sein du quartier juif de Sarcelles / Google Maps, 2017


Les commerces cachers du quartier, Ă la suite les uns des autres.

La grande synagogue de Sarcelles, isolĂŠe et identifiable depuis la rue.

Une boucherie du quartier communautaire, qui prĂ´ne son service cacher.


à l'encontre de la communauté juive de manière générale et Sarcelles ne dérogera pas à la règle. Elle est même la cinquième ville de France avec le plus haut taux d'actes antisémites annuel. Ce contexte n'a que d'autant plus poussé cette communauté juive déjà très soudée à se replier encore davantage, d'où la terminologie du quartier concentré. Ce dernier type a une échelle plus importante à Sarcelles qu'ailleurs mais il existe - de manière plus réduite spatialement - dans de nombreuses autres villes de la grande banlieue parisienne et plus particulièrement de la Seine-Saint-Denis.I Néanmoins, par son comportement communautariste, cette part de la population juive francilienne revendique pleinement sa place au sein de l'espace public. Contrairement aux deux précédents quartiers étudiés, les différents édifices en lien avec la vie juive quotidienne à Sarcelles sont très facilement identifiables. En effet, on découvre une fois sur place une grande synagogue, isolée de tout autre construction, au portail aux lettres hébraïques peintes en or. Mais aussi de nombreux commerces cachers plus ou moins à la suite les uns des autres. Concernant l'éducation religieuse, le quartier juif de Sarcelles fait aussi l'objet de plusieurs structures de tailles intéressantes avec notamment un groupe scolaire privé sous contrat qui couvre l'ensemble des classes de la maternelle au lycée. Ce dernier se décompose en plusieurs bâtiments sur Sarcelles correspondant chacun à un cycle pédagogique (maternelle, primaire, lycée de filles et lycée de garçons) mais ne regroupe pas uniquement les enfants de familles juives sarcelloises. Son aire d'influence s'étend aussi sur les communes avoisinantes. Il arrive aussi quelques fois par an, au moment de grandes célébrations juives telles que celles de Lag Ba'omer ou encore de Yom Kippour, que la communauté présente à Sarcelles soit accompagnée de familles juives venues de plus petites structures communautaires. A ces dates, on peut assister à un véritable regain de vie de cette population juive avec notamment une utilisation presque exclusive de l'espace public pour des défilés ou autre manifestations extérieures.

Ci-contre

Photographie : Des membres de la communauté juive dans les rues du grand ensemble des Flanades à Sarcelles / Le Figaro, 2014

63


Ainsi, comme nous avons pu le comprendre à travers ce second volet d'enquêtes au sein des trois communautés juives de Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles, il existe plusieurs types de quartiers juifs dans le Grand Paris. D'après plusieurs observations, on peut associer une pratique moins observante de la religion juive avec une plus grande dispersion des lieux de la vie quotidienne communautaire. Qualifié de diffus, ce type de quartier est selon moi le type le plus représenté au sein du Paris intra-muros tel que nous avons retenu des enquêtes de terrain au sein du XVIIe arrondissement de Paris. Nous avons également vu que la couronne limitrophe de l'intra-muros est légèrement différente. Elle s'est aussi organisée selon un schéma de dispersion au sein des tissus existants. Mais ces communes limitrophes ont tendance à se répartir les polarités de manière à fonctionner conjointement, comme nous le voyions avec Saint Mandé qui a fédéré les communautés juives des villes alentours. Malgré tout très en lien avec le précédent, ce dernier type se concentre néanmoins davantage autour de son offre commerciale. Enfin, le quartier juif de Sarcelles incarne un schéma relativement courant pour les communautés juives des franges du Grand Paris. Son insertion autrefois et sa population aujourd'hui dans un contexte fortement antisémite dictent un second type de quartier juif, à savoir le quartier concentré. Par ailleurs, en dehors de mes terrains d'enquêtes, je pense que le Marais parisien illustre un troisième type de quartier qui ne s'inscrit en aucune filiation avec le diffus et le concentré. Devenu presque typique à Paris, son aspect très touristique et la faible résidence de la population juive au sein de ce quartier ont donné naissance à une sorte de village commercial artificiel, à la manière de celui de Val d'Europe.

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2.3 TROIS OBJETS : DES ARCHITECTURES RÉVÉLATRICES Jusqu'à présent, nous nous sommes attachés à étudier et comparer les communautés juives de Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles sous d'abord l'angle de la situation géographique puis sous celui du type de quartier communautaire. A travers ces deux précédentes échelles d'analyse, nous avons considéré ces groupes communautaires à l'aide de trois objets architecturaux clés de l'identité juive d'une ville : la synagogue, le commerce cacher et l'école religieuse. Dans cette dernière sous-partie, comparons encore une fois ces trois entités juives du Grand Paris mais à une échelle plus macro, en n'observant que ces trois constructions architecturales et leurs places au sein du quartier communautaire. Ce troisième volet de comparaison commencera par la problématique de la synagogue. Au même titre que peuvent l'être une mosquée ou une cathédrale aux yeux respectivement des communautés musulmane et catholique, la synagogue est sans aucun doute la figure majeure de rassemblement d'une communauté juive. Nous verrons comment cet édifice par définition sacré est en réalité libre dans son architecture. Nous continuerons par l'étude du commerce cacher. Comme nous l'évoquions dans le volet précédent, ce type de commerce répond à la fameuse loi de l'offre et de la demande. Nous verrons comment une enseigne commerciale informe quant au type de judaïsme pratiqué par la communauté. Enfin nous terminerons notre comparaison par l'école religieuse. Privée par nécessité mais pas pour autant sous contrat systématique avec l'Éducation nationale, les structures éducatives juives varient beaucoup de l'une à l'autre. Nous verrons comment un établissement pédagogique juif peut se décliner et s'insérer au sein de tissus urbains.

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LA SYNAGOGUE

Figure centrale d'une communauté juive, la synagogue peut être perçue comme un véritable objet urbain. Par rapport aux lieux de culte principaux des religions catholique et musulmane, son architecture n’est que très peu réglementée. Dans les textes saints, le terme de "synagogue" désigne un lieu de pensée avant un lieu bâti. En effet, il ne suffit que d’un quorum de prière composé de 10 hommes - en âge de prier, soit de plus de 13 ans et ayant fait leur Bar mitsvaI - pour parler d'une synagogue. Ainsi le sacré du lieu de culte ne passe pas par la consécration d'un monument.

La synagogue active (exemple de la Grande synagogue, Paris IXe)

Par conséquent, libérées de bon nombre de codes spatiaux et architecturaux, il existe aujourd’hui de multiples formes de synagogues à travers le monde, mais aussi au sein du Grand Paris. On distingue néanmoins deux grands types : la synagogue active et la synagogue passive. Dans le premier type qui paraît être le plus répandu, les constructions affichent une forte présence sur l'espace public et vont même jusqu'à revendiquer leur appartenance religieuse. Dans ces cas là, elles sont ornées de symboles religieux facilement identifiables, tels que l'étoile de David, mais usent aussi ostensiblement de lettrages hébraïques. Ce type n'est en réalité pas le plus courant en France métropolitaine : il ne concerne presque exclusivement que les grandes synagogues historiques, construites pour la plupart au moment des Chantiers du ConsistoireII, telles que la Grande synagogue de Paris rue de la Victoire construire par l'architecte Alfred-Philibert Aldrophe en 1867 ou encore les synagogues de la rue Buffault (Paris IXe) inaugurée en 1877 et de la rue Pavée (Paris IVe), réalisée par l'architecte belge Hector Guimard en 1913.

La synagogue passive (exemple de l'ULIF Copernic, Paris XVIe)

Sinon dans une grande majorité des cas, pour le moins en France et dans le Grand Paris, les synagogues sont plutôt passives, car invisibles. À l'inverse du premier type, elles font ici l'objet d'un manque volontaire de tout signe communautaire. I II Ci-contre

66

La Bar mitsva est une cérémonie par laquelle un jeune homme - en principe à 13 ans - atteint sa majorité religieuse. Il devra désormais accomplir toutes les mitsvot (commandements). Il existe un équivalent pour les jeunes filles - en principe à 12 ans - qui s'appelle la Bat mitsva. Établis par Alain de Rothschild dès 1962 afin de financer la construction de nouveaux lieux de culte juifs au sein de toute la région parisienne. Illustrations : streetviews / Google Maps, 2017


Paris XVIIe : la synagogue passive

Saint MandĂŠ : la synagogue passive

Sarcelles : la synagogue active


Concrètement, cela se traduit de deux façons. La synagogue peut prendre l'allure d'un quelconque local en rez-de-chaussée et s'effacer complètement de la rue. Elle n'est par conséquent réellement visible qu'aux heures de prière où l'on peut observer les religieux y entrer. Également, elle peut emprunter l'esthétique des lieux de culte les plus fréquents de son environnement. Elle devient alors remarquable de par son architecture depuis l'espace public mais à la manière d'un trompe l'oeil. On observe alors, en France - pays de tradition chrétienne -, des synagogues à l'architecture d'église. Dans tous les cas, et en dehors de toutes les mesures de protection mises en place dans le cadre du plan vigipirate en vigueur depuis 2015, toutes les synagogues sont désormais équipées de système de vidéo surveillance, accompagné généralement d'une serrure à code. Au sein de nos quartiers d'étude, j'ai pu observé et visité les deux types différents, active et passive. Néanmoins je n'ai pas connu de synagogue en trompe l'oeil. Comme nous l'avons déjà aperçu au cours de l'échelle de quartier, les synagogues présentes au sein du XVIIe arrondissement de Paris sont relativement discrètes et intégrées à l'architecture haussmannienne alentours. Dans la majorité des cas, elles n'habitent que le rez-de-chaussée d'immeuble de logement. Quant à elle, la communauté juive de Saint Mandé s'organise autour de peu de lieux de culte et d'une double synagogue pour distinguer le rite ashkénaze du séfarade. Moins fondue dans l'architecture de son environnement, cette synagogue reste tout de même peu visible, donc passive. Une fois de plus la communauté juive de Sarcelles dénote par rapport aux deux précédentes. Cette dernière ne bénéficie que d'une unique grande synagogue installée au sein de son quartier communautaire. De type actif, l'édifice religieux fait partie d'un complexe immobilier important aux côtés d'un centre communautaire et de bains rituels.

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LE COMMERCE CACHER

Second révélateur d'une communauté juive au sein d'une ville, le commerce cacher est sans aucun doute l'exemple le plus flagrant de l'économie présentielle générée par cette population. Différemment de la synagogue, nous avons vu dans les précédents volets de notre étude comparative à quel point le commerce cacher pouvait être pluriel. En effet, nous commencions à voir plus tôt comment l'enseigne commercial traditionnelle traduisait une pratique du judaïsme par la communauté alentours. Assez simplement selon la loi économique de l'ordre et de la demande, le commerce casher est comme tout autre commerce alimentaire. Il se doit de répondre en effet à la même problématique : s'établir à proximité des consommateurs, soit dans le cas présent à proximité des familles juives. Néanmoins, plus ou moins de la même manière que la synagogue, le commerce cacher peut avoir différents degrés de visibilité, qui s'accordent généralement avec le comportement cosmopolite ou communautariste de la population juive concernée. S'agissant toujours d'un service de proximité, je différencierai trois types de commerce cacher, du plus cosmopolite au plus communautariste : le commerce cacher laïc, le commerce cacher manifeste et enfin le commerce cacher folklorique. Sans doute le plus courant au sein du tissu intra-muros parisien par la grande diffusion de la communauté juive et donc de sa zone d'influence commerciale, le type laïc n'a aucune volonté de différenciation des autres échoppes du quartier. Le terme laïc de cette terminologie m'intéresse dans sa définition républicaine française, c'est-à-dire comme étant une absence de signe distinctif au profit de la collectivité. A l'inverse du précédent, le type manifeste revendique pleinement sa spécificité commerciale. Il est très présent au sein des quartiers juifs dont les communautés ont un comportement particulièrement démonstratif de leur judéité. Pour rappel, nous avions qualifié ce comportement comme étant de type communautariste. 69


Paris XVIIe : le commerce cacher laĂŻc

Saint MandĂŠ : le commerce cacher folklorique

Sarcelles : le commerce cacher manifeste


Et enfin, le type folklorique est relativement distinct des précédents laïc et manifeste. Selon moi, il incarne une pratique symptomatique de communautés juive en fin de vie. Dans ces cas là, l'aspect cacher de l'alimentation du commerce passe au second plan par rapport à la plus-value qu'il peut représenter dans le cadre d'une stratégie commerciale. Cette consommation cacher touche alors un plus large public, car il convoque le folklore de la cuisine traditionnelle, surtout séfarade. Je pense notamment aux nombreux petits restaurants, aujourd'hui très en vogue, qui servent par exemple des falafels. Au sein de nos quartiers d'étude, j'ai pu observé les trois types décrits précédemment, laïc, manifeste et folklorique. En cohérence avec le comportement cosmopolite de sa communauté juive, le quartier communautaire diffus du XVIIe arrondissement de Paris est parsemé de commerces cachers laïcs. Pourtant dotés généralement de grandes surfaces, ces restaurants et épiceries ne revendiquent aucunement leur spécialité culinaire. Comme nous l'avions vu dans le précédent volet de comparaison avec le type commercial de quartier communautaire, Saint Mandé n'a pas de réelle offre commerciale cacher. Les restaurants et commerces présents sur l'avenue du Général de Gaulle appartiennent au type folklorique de commerce cacher. En effet, très peu d'entre eux sont pleinement cachers par appartenance religieuse, ils répondent néanmoins aux envies culinaires des consommateurs environnants. Particulièrement communautariste dans son attitude à tendance presque exclusive, la population juive de Sarcelles revendique pleinement sa judéité. Cette mentalité se faisait déjà sentir par la réalisation d'une Grande synagogue, mais elle passe aussi par les façades manifestes de ces commerces cachers. Sur certaines d'entre elles, on peut constater une dominance d'utilisation de l'alphabet hébraïque par rapport au latin.I

Ci-contre

Illustrations : streetviews / Google Maps, 2017

71


L'ÉCOLE JUIVE

Enfin le troisième et dernier révélateur d'un quartier communautaire juif, après la synagogue et le commerce cacher, est l'école religieuse. Lieu à la fois d'enseignement et de transmission traditionnelle, elle peut se décliner presque à l'infini. Nécessairement privée depuis la séparation de l'Église et de l'État français en 1905 (hors l'Alsace-Moselle, qui étant territoire allemand à ce moment là, est encore sous régime concordataire), l'école juive n'est néanmoins pas essentielle au développement d'une communauté juive. Elle est certes un élément notable au sein d'un quartier juif mais, en fonction du type de ce dernier et encore une fois de la pratique religieuse du groupe résident, elle peut, selon moi, ne pas être essentielle. En effet, lors de mes interviews sur site, j'ai constaté que certaines familles juives inscrivaient leurs enfants au sein d'établissements scolaires publics ou privés mais pas juifs. Le plus important à leurs yeux étaient la qualité et la renommée pédagogique de ces écoles. Ce phénomène se vérifie lorsque l'on consulte les rapports annuels du Consistoire de Paris, dans lesquels il estime que sur les 100 000 jeunes juifs en âge d’être scolarisés en France aujourd'hui, seulement un tiers fréquente une école juive. Les deux autres tiers sont également répartis entre les établissements privés non juifs et les publics. L'école juive compacte complète une offre éducative laïque prestigieuse

L'école juive éclatée prime sur une offre éducative laïque standard

D'autre part, pouvant couvrir du jardin d'enfants aux études supérieures jusque bac+3, une école juive varie à plusieurs niveaux. Tout d'abord, elle peut être sous ou hors contrat d'association avec l'État. Hormis des financements publics, cet accord engage l'établissement à dispenser un enseignement conformément aux programmes de l'Éducation nationale et permet donc aux étudiants un passage simplifié vers des structures éducatives autres. De plus, une école juive peut être de gestion indépendante ou groupée. Cette caractéristique peut permettre notamment une continuité d'enseignement de la maternelle au lycée dans le cas des gros groupes scolaires. Ces derniers peuvent atteindre une échelle nationale. I Enfin, une école juive peut varier dans sa forme urbaine. D'après mes entretiens avec le service en charge de l'éducation du Consistoire de Paris, on pourrait distinguer deux figures Ci-contre

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Illustrations : streetviews / Google Maps, 2017


Paris XVIIe : l'école juive compacte, niveau études supérieures

Saint Mandé : l'école juive compacte et invisible

Sarcelles : l'école juive éclatée et aveugle


majeures : le type compact et le type éclaté. Le premier type, compact, est je crois assez propre à la communauté juive. Dans des proportions conséquentes visà-vis d'autres similaires non religieux, la compacité de certains établissements scolaires juifs est souvent méconnue. Pour des raisons d'effectif principalement, ces écoles contiennent généralement plusieurs classes à double niveau. Mais l'effectif influe inévitablement aussi sur le budget total de l'école : les enseignants ne sont pas les seuls à être mutualisés. En effet, dans ce type d'écoles juives, les espaces extérieurs, tels que des terrains de sport ou une cour de récréation, sont très réduits dans leur surface. Ils peuvent aussi être déconnectés du rez-dechaussée et conçus en terrasse ou encore en toiture, quand ils ne sont pas complètement inexistants. Le second type, éclaté, renvoie à un schéma plus proche de celui des institutions républicaines. En effet, les établissements publics regroupent rarement plusieurs écoles dans un même bâtiment : écoles maternelle et élémentaire, collège et lycée sont généralement dissociés. De cette même manière, on peut voir un groupe scolaire privé juif à l'effectif important se scinder en plusieurs constructions réparties sur une ou quelques communes en fonction de l'étalement urbain dont la communauté religieuse fait l'objet. Souvent, ce schéma prime sur l'offre éducative laïque. Au sein de nos quartiers d'étude, j'ai pu appréhender plusieurs types différents. Le XVIIe arrondissement de Paris est l'illustration d'une population juive cosmopolite intégrée à un tissu dans lequel se trouve des écoles publiques prestigieuses, telles que le lycée Carnot. C'est pourquoi le quartier ne bénéficie que de peu d'écoles juives par rapport à la communauté effective et qu'elles sont toutes indépendantes et compactes. Il n'existe pas d'offre éducative planifiée sur l'ensemble du secteur. Comme nous commencions à le voir avec la description du quartier communautaire de Saint Mandé, la communauté juive installée depuis 1901 a du attendre 2016 pour l'ouverture officielle d'une école juive hors contrat. Cette unique structure accueille les enfants de plus de 2 ans, seulement le long des 74


classes de maternelles. Encore très minimaliste vis-à-vis de l'effectif du groupe communautaire local, cette école propose aussi des initiations à la vie religieuse et traditionnelle, dispensés par quelques mères de famille - prolongements du Talmud TorahI, qui a lieu à la synagogue. Ainsi, nous avons à nouveau à faire à une école juive indépendante et compacte. A l'inverse, l'éducation religieuse à Sarcelles est complètement prise en charge par un groupe scolaire important à l'échelle du Grand Paris. Installé également à Paris et à Créteil avec des établissements assurant le suivi pédagogique des écoliers de la crèche au lycée, le groupe Ozar Hatorah a littéralement balisé la commune de Sarcelles. En effet, la communauté juive locale profite actuellement de six bâtiments éducatifs religieux distincts. Sa gestion groupée et sa forme éclatée leurs procurent une fréquentation qui s'étend bien au delà de la seule communauté de Sarcelles. Finalement, à la suite de ces trois volets d'étude comparative, on constate deux grands profils de communauté juive à travers le Grand Paris. D'une part, un profil plus historique qui d'une certaine manière regroupe les communautés juives de Paris XVIIe et de Saint Mandé. De comportement cosmopolite, elles sont plutôt bien intégrées à leur environnement. On peut même se demander si un découpage par arrondissement et par commune au sein du Paris intra-muros et de sa première couronne est intéressant ou si il ne s'agirait pas d'une grande communauté avec plusieurs antennes. De son côté, la communauté juive de Sarcelles ressort comme étant un électron libre, replié sur lui même mais pourvu de tout le nécessaire pour le bon développement de la vie communautaire. Il me semble que la position géographique éloignée de ce groupe n'a fait que renforcé sa concentration au point d'être devenu aujourd'hui une centralité à part entière pour la population juive sur le territoire du Grand Paris. Néanmoins, la population juive est connue dans le monde entier pour ses perpétuelles migrations. Regardons donc, dans la partie suivante, ce qu'il en est réellement des déplacements de cette population. Est-elle toujours en partance pour Israël ? I

Le Talmud Torah est littéralement l'étude des textes de l'Ancien testament. Il est en quelques sortes l'équivalent hébraïque du catéchisme pour les Catholiques ou d'une madrassa (école coranique) pour les Musulmans.

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3

DES FRANÇAIS JUIFS SUR LE DÉPART ?

« À l'immigration subie, je préfère l'immigration choisie. » Nicolas Sarkozy, Discours prononcé le 9 juin 2005 à Paris

Après les attentats terroristes de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l'hypermarché cacher de Vincennes, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a accompagné le président français de l'époque - François Hollande - à une réunion commémorative des victimes de l'attaque, à la Grande synagogue de Paris. Face à des familles juives en état de choc et des dirigeants de la communauté juive francilienne, Benjamin Netanyahu qualifie alors Israël de « foyer pour nous tous  ». Il ajoute même que tout juif souhaitant y vivre sera accueilli chaleureusement et à bras ouverts.I Ce discours rassurant n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. D'autant plus, que le Premier ministre israélien conclue en assurant à la communauté juive française qu'elle peut considérer l'État juif comme un lieu sûr et qu'un nouveau plan gouvernemental est en cours d'élaboration pour faciliter l'insertion des immigrants venus d'ici. Suite aux récents bouleversements économiques, démographiques et politiques en France, et dans l'ombre de l'antisémitisme et du terrorisme, un nombre significatif de Français juifs considèrent maintenant l'AlyahII comme une véritable option. Cette déclaration de Benjamin Netanyahu a fait l'effet d'une réelle invitation. I II

« Any Jew who wishes to immigrate to Israel will be welcomed with open arms and warm and accepting hearts. They will not arrive in a foreign land but rather the land of our forefathers. God willing, they will come and many of you will come to the home of all of us. », citation extraite du discours de Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu’à la Grande synagogue de Paris, le 11 janvier 2015. Alyah, ou Alya ou Aliyah : Terme hébreu, signifiant littéralement « ascension ». Il désigne concrètement l'immigration d'un juif vers Israël en tant que Terre sainte depuis tous les pays du monde.

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Mais qu'en est-il réellement ? Et que peut-on prévoir pour le développement des communautés juives du Grand Paris ? Avant de se focaliser sur la région francilienne, revenons ensemble sur l'Alyah, phénomène migratoire vieux de plusieurs siècles en direction d'Israël.

3.1 UN FLUX DE TOUT TEMPS

250 000

200 000

150 000

100 000

50 000

1948 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015

Évolution effective de la population mondiale immigrée en Israël de 1948 à 2016 Source : Garance Sornin, d'après les données du Ministère de l'Intégration israélien

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L'Alyah (ou Alya, ou Aliyah) est un terme hébreu, qui signifie littéralement « ascension ». Il désigne donc l'immigration, par un Juif, en Terre sainte (en hébreu : Eretz Israël). On appelle ces immigrants des Olim (Ole, au singulier). Cette immigration a commencé bien avant la création d'Israël. Pendant des siècles, des AlyothI se sont faites de manière plutôt ponctuelle. Il s'agissait de vagues migratoires essentiellement religieuses ayant pour but d'habiter près des lieux saints du judaïsme. C'est ainsi qu'en 1880, on estime que 25 000 Juifs religieux vivent en territoire de Palestine (alors sous domination ottomane) parmi un demi-million d'arabes. À partir de cette période, les choses s'accélèrent. On parle alors d'Alyah laïque ou sioniste. Entre 1880 et 1903 aura lieu la première véritable Alyah. Elle n'a d'ambition que politique. Les 25 000 Juifs participant veulent arriver à terme à la création d'un État. Dans la grande majorité des cas, ils fuient les pogroms de Russie et partent créer en Palestine des colonies agricoles. Jusqu'en 1948 et la création d'Israël, on compte cinq autres Alyoth. Plusieurs vagues migratoires se succèdent dans les années 1910, 1920, 1930 et 1940. Les Juifs viennent principalement de Russie, d'Europe centrale, de l'Allemagne nazie et de l'Autriche. Depuis 1948, le nouvel État sera alimenté par plusieurs autres phénomènes d'immigration. Assez logiquement, on assiste à une hausse de l’immigration lors de la création d'Israël avec notamment les survivants du génocide et des Juifs venus de pays arabes. On observe une forte présence de français dans les années 1950, et un second pic suite à la chute du communisme en URSS. I

Alyoth, pluriel d'Alyah


D'autre part, Israël met beaucoup de choses en oeuvre pour favoriser cette immigration. Par exemple, l'Agence Juive pour Israël accompagne les candidats tout au long de leur démarche d'Alyah. Des conseils sont donnés bien avant le départ pour anticiper les possibles difficultés à venir une fois sur place (hébergement, activité professionnelle, insertion sociale, etc.). Il faut aussi pouvoir prouver ses origines juives, faire l'ensemble des formalités administratives, être et rester déterminé. Pour bien réaliser ce que signifie une telle candidature, un séjour préalable en Israël est fortement conseillé.

Illustration de l'implication de l'Agence Juive pour Israël au sein d'une candidature d'Alyah Source : Garance Sornin, d'après les données de la Jewish Agency for Israël, 2017

Finalement, quand la personne arrive en Israël définitivement, le Ministère de l'Intégration local se charge de l'accueillir et l'aide principalement dans les premières démarches, telles que l'assurance maladie, les papiers d'identité, l'apprentissage de l'hébreu, mais il peut également aider les nouveaux arrivants pour trouver rapidement un hébergement et un emploi. De nombreux types d'aides financières sont aussi mis en place pour assurer une arrivée sur le territoire israélien la plus souple possible. Dorénavant, les Juifs français sont parmi les plus nombreux à faire leur Alyah. Selon l'Agence Juive pour Israël et leurs dernières estimations, le nombre de nouveaux arrivants venus de France a littéralement doublé en un an pour atteindre les 7 000 personnes en 2014. Pour la première fois, la France s'est retrouvée en tête des pays d'émigration vers Israël, devant l'Ukraine, la Russie et les États-Unis ; alors qu'elle est la troisième communauté juive mondiale. 79


Norvège Canada France

États-Unis Maroc Algérie Tunisie

Mexique Salvador Venezuela Colombie

Brésil Paraguay Afrique du Sud Argentine Chili

Population effective émigrée vers Israël entre 1948 et 2014 par pays d'origine Source : Garance Sornin, d'après les estimations de recensement de la Jewish Agency for Israel, 2014

Uruguay

Libye


e Pologne

Russie

Roumanie Ouzbékistan

Turquie

Iran Chine

gérie

Irak Libye

Égypte Inde Yémen Éthiopie

du Sud

Australie

1 100 000

275 000 80 000 400


Suite à plusieurs actes antisémites rapprochés ces deux dernières années, l'immigration de la population juive française est particulièrement changeante. En janvier 2016, deux études approfondies traient du désir de cette population de faire son Alyah. La première a été menée par l'institut IFOP et la seconde par un groupe concurrent, IPSOS. Bien qu'elles se soient appuyées sur des méthodologies distinctes, l'une comme l'autre dressent un sombre tableau : trop nombreux sont les juifs français qui se sentent menacés au sein de leur pays de naissance. Une part conséquente et non négligeable projette très sérieusement de quitter définitivement la France. Sur le demi-million estimé de Juifs résidant actuellement sur le sol français, près de 40 % projettent de déménager en Israël.I

Ci-dessus

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Photographie : Des Français juifs débarquant en à Tel Aviv (Israël) pour leur Alyah / Ministère de l'Intégration, Jérusalem, Israël, juillet 2016


« C’est très simple. Imaginez que vous soyez un parent juif. Vous avez le choix entre envoyer vos enfants à l’école laïque ou à l’école juive. Si vous les mettez à l’école laïque, vos enfants risquent d’être insultés et agressés. Il n’y a d’ailleurs plus qu’1/3 des enfants juifs qui vont à l’école laïqueII. Mais s’ils vont à l’école juive, ils vont être ostracisés et considérés comme des cibles. Comme à Toulouse. C’est très clairement les actes antisémites qui déclenchent les alyoth. » Roger Cukierman, Président du Conseil Représentatif des Institutions juives de France (CRIF), Interview pour Slate le 10 janvier 2015 à Paris

Envisageant un départ pour Israël Institut de sondage

Envisageant un départ mais pas pour Israël

IFOP

IPSOS

IFOP

IPSOS

Envisageant une émigration

65 000 (13 %)

90 000 (18 %)

95 000 (19 %)

75 000 (15 %)

Intéressé par une émigration

215 000 (43 %)

175 000 (35 %)

255 000 (51 %)

200 000 (40 %)

Effectif estimé de Français juifs envisageant ou intéressé par une émigration en 2016 (En parenthèses : pourcentage par rapport à la communauté juive française) Source : Garance Sornin, d'après les données des instituts de sondage IFOP et IPSOS, janvier 2016

Au lendemain de l'attaque de l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, le 11 janvier 2015, Viviane Cohen - conseillère à Pôle Emploi de 60 ans - se confie au Monde. Elle raconte à quel point « l’atmosphère devient irrespirable en France. » Elle décrit néanmoins la « peur de mettre notre nom sur la boîte aux lettres, peur de donner notre adresse au taxi… Sur le Boncoin.fr, je me suis fait un compte avec un nom bien français, parce qu’avec un nom juif comme Cohen, j’ai peur »III. Cette peur répond à un antisémitisme réel : les agressions, à Sarcelles principalement, mais aussi à Créteil, à Paris, etc. Et avant celle de Vincennes, il y a eu les affaires Merah et Halimi. Et cette peur-là déclenche inévitablement des envies d’ailleurs. Toujours dans Le Monde, Viviane Cohen ajoute par ailleurs : « Je ne connais personne qui n’évoque pas un départ en Israël ou au Canada, ce qui était inconcevable il y a encore quelques années ». Sauf qu'en réalité, les Alyoth des Juifs français ne sont pas uniquement le résultat de la peur et de l’antisémitisme : les Français juifs sur le départ seraient en réalité des Français comme les autres. En mai 2014, une étude - réalisée par Julien GonzalezIV - est publiée, par Fondapol, sur l’émigration française. Il titre : « Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France ». Dès l’introduction, l'auteur écrit que s'il n'y a « aucune comptabilité officielle, seulement des estimations : plus de deux millions de Français II III IV

Selon le Fonds Social Juif Unifié (FSJU), la proportion est d'un tiers dans des écoles juives, un tiers dans des écoles publiques laïques, et un dernier tiers dans des écoles catholiques, moins chères que les écoles juives. Citation extraite de l'article du Monde, Dans le cortège, la « peur » et la tentation du « départ » de la communauté juive, du 12 janvier 2015. Julien Gonzalez : diplômé de l’IAE d’Aix-en-Provence et de Sciences Po Aix. Il est aujourd'hui le responsable des affaires économiques d’un syndicat professionnel à Marseille.

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vivraient en dehors du territoire national, et la tendance semble clairement à la hausse ». Il précise que la population française établie "officiellement" en dehors des frontières est en hausse de 60 % depuis 2000, soit 1 600 000 personnes. Selon ses calculs, plus de 125 000 citoyens français, en moyenne, quittent l’Hexagone chaque année. Pour 2011, le chiffre exact était de 213 367 individus. Ces valeurs témoignent d’un important phénomène dont on peut dégager une tendance : l’émigration française prendrait de l’ampleur depuis plusieurs années.

Étudiants de + de 16 ans

51 %

Femmes

51 %

Hommes mariés

74 %

Femmes mariées

64 %

Femmes divorcées

6%

Femmes veuves

7%

Familles monoparentales

3%

Seniors célibataires

11 %

Jeunes jusque 25 ans

29 %

Adultes jusque 35 ans

47 %

Seniors de + de 75 ans

11 %

D'autre part, l’émigration vers Israël de la population juive augmente beaucoup plus vite que celle des Français en règle générale. Entre 2012 et 2013, le nombre d’Alyoth connaît une croissance de 50 % selon l’Agence Juive pour Israël et de plus de 100 % l'année suivante. Président de l’Agence Juive pour Israël en France, Daniel Benhaïm soutient que l'on ne peut pas dissocier les deux mouvements. « Et si le nombre d’Alyoth augmente tellement, c’est en partie parce qu’on bouge beaucoup plus. Le fait de changer de pays et de changer de vie est beaucoup plus fréquent aujourd'hui qu’avant. »I L'Israël reste un pays en guerre dans lequel la peur prend une toute autre proportion, c'est pourquoi si autant de Français décident de quitter leur terre natale, ce n'est pas pour retrouver la paix. Julien Gonzalez distingue trois types de migrants : les émigrés désabusés, les émigrés économiques et les émigrés patrimoniaux. • Les émigrés désabusés ; ce profil se concentre principalement sur les jeunes diplômés. Ils sont de plus en plus nombreux à quitter la France essentiellement pour trouver un emploi. Cette situation est généralement due au climat économique français. On estime que 27 % des jeunes diplômés français jugent que leur avenir professionnel se situe à l'étranger plutôt qu'en France. Or, un nombre conséquent des Français faisant leur Alyah rentre dans ce profil : en 2015, 50 % des Olim avait moins de 35 ans. D'autant plus, que le taux de chômage français chez les jeunes tourne autour de 20 %, contre seulement 10 % en Israël:

Pourcentage des profils dans la population émigrée de France vers Israël en 2015 Source : Garance Sornin, d'après les recensement de la Jewish Agency for Israel, 2015

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I

Citation extraite de l'article de Slate, Aliyah : les juifs français ne partent pas seulement parce qu’ils sont juifs, du 18 janvier 2015.


• Les émigrés économiques ; ce profil regroupe surtout les entrepreneurs quittant la France pour créer leur entreprise à l’étranger. Les raisons peuvent être de plusieurs types : d'un écosystème peu favorable à la création d’entreprises à un niveau d’imposition trop élevé. Si la France est souvent critiquée en matière d'entreprenariat, Israël est surnommée "start-up nation"II. Aujourd'hui, ce dernier compte le plus fort taux de start-ups par habitant et jouit de la plus grande concentration d’ingénieurs au monde. • Les émigrés patrimoniaux ; ce dernier profil cible les propriétaires de biens patrimoniaux qui partent en raison du niveau d’imposition très élevé en France. Depuis 2014, Israël a modifié sa législation : une nouvelle loi oblige les banques israéliennes à identifier leurs clients étrangers et a les déclarer à leur pays d’origine. Mais devenir citoyen israélien permet de contourner cette obligation. Le compte passe alors du statut "étranger" à celui de "résident", ce qui permet aux autorités bancaires israéliennes de ne plus rien déclarer au fisc des autres pays. A ce stade, on peut se demander pourquoi les Juifs de France ne partent-ils pas dans les mêmes pays que les autres, si ils sont des émigrés lambda. Et bien, ils le font. Des familles juives quittent la France aussi pour les États-Unis, pour Londres, ou encore pour le Canada. Mais les liens entre les Juifs de France (et spécifiquement de France) avec Israël sont particuliers : Il faut savoir que dans les années 1960, lorsque les séfarades (type majeur au sein de la communauté juive française) quittent l'Afrique du Nord, la moitié part en Israël et l'autre en France. Ainsi, les Français juifs ont souvent de la famille en Israël. Sans compter que l'idée de sionisme a été développée par des rabbins séfarades. La proximité géographique de la France et d’Israël n'est pas négligeable non plus : ce n'est pas parce que l'on quitte ses racines, que l'on veut partir très loin. Finalement, ce lien étroit entre France et Israël peut nuancer l'idée selon laquelle les Français y émigrent davantage que les autres à cause d'un antisémitisme national. II

Dan Senor et Saul Singer, Israël, la nation start-up, Éd. Hachette, USA, 2009

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7238

7838

5000

3297 1899

1919

2011

2012

2013

2014

2015

2016

Population effective émigrée de France vers Israël (Olim) de 2011 à 2016 Source : Garance Sornin, d'après les recensement de la Jewish Agency for Israel, de 2011 à 2016

Entre 2000 et 2015, 45 000 Français juifs ont décidé de faire leur Alyah. Par ailleurs, l'Agence Juive pour Israël estime qu'ils seraient jusqu’à 30 % à faire la démarche retour dans les cinq ans qui suivent leur arrivée. De plus, près de 4 000 autres personnes se dirigent chaque année vers d’autres destinations, principalement le Canada et les États-Unis. Néanmoins, depuis le pic qu'à connu l'Alyah en provenance de la France en 2014 et en 2015 avec plus de 7 000 départs par an, le phénomène a aujourd'hui plutôt eu tendance à se réduire au profit de nouveaux phénomènes migratoires s'effectuant au sein de l'Île-de-France. Retour et prospection sur ces pratiques récentes, déjà surnommées par plusieurs sociologues "Alyah interne". Selon Albert Myara - acteur incontournable de la communauté juive francilienne -, environ 20 % de la population juive de la région a déménagé ces quinze dernières années.

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3.2 DES COMMUNAUTÉS EN ÉVOLUTION Le changement de lieu de résidence - que ce soit pour Israël ou pour ailleurs - est une des problématiques majeures que se pose actuellement la communauté juive francilienne. Le gouvernement israélien a beau tenter de faciliter l'immigration des familles juives françaises, ce n'est pas pour autant qu'elles sautent toutes le pas. Depuis déjà une quinzaine d'années, les quartiers les plus cosmopolites de l'Île-de-France se vident peu à peu de leur population juive. Ce phénomène ne va qu'en s'accélérant : des communautés entières désertent certaines banlieues de la capitale. Jérôme Fourquet - Directeur du département Opinion de l'IFOP - explique que les études montrent bien la « forte mobilité géographique d'une partie de cette population »I. Cette dernière s'effectuerait généralement de l'Est vers l'Ouest de Paris. Comme nous le décrivions précédemment, cette mouvance s'ajoute à celle de l'Alyah et des installations au sein d'autres pays (Angleterre, États-Unis et Canada). Si beaucoup décident de partir de France, plus encore décident de partir tout en restant sur le sol français. Ce bouleversement migratoire est aujourd'hui particulièrement visible en Seine-Saint-Denis. À l'échelle de la communauté juive francilienne, des taux démographiques non négligeables se sont effondrés dans toute une série de communes. La plus grande majorité des familles juives sont parties pour des raisons d’insécurité ressentie après divers actes antisémites (harcèlement, pressions ou agression au sein du voisinage). Le phénomène commence assez nettement au moment de la 2nde Intifada, en 2000. Le conflit israélo-palestinien s'exporte alors au sein de la métropole parisienne, avec une multiplication exponentielle des actes antisémites, qui rendent le quotidien difficile dans un grand nombre de villes au sein du Grand Paris. Résultat, les communautés juives présentes sur place sont désormais vouées à disparaître. C'est notamment le cas de celles d'Aubervilliers, d'Aulnay-sous-Bois, du Blanc-Mesnil, de La Courneuve, de Pierrefitte-sur-Seine, de Saint-Denis, de Stains, et de Trappes. I

Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach, L'an prochain à Jérusalem ? Les Juifs de France face à l’antisémitisme, Éd. de l'Aube, Paris 2016

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À titre d'exemple, la communauté juive de La Courneuve était constituée d'environ 600 à 700 familles juives aux débuts des années 2000. Elle compte désormais moins de 100 fidèles. Plusieurs figures majeures de la communauté d'Île-de-France estiment que d'ici une dizaine d'années encore, c'est-àdire à l'horizon de 2030, il n’y aura plus de Juifs au sein de ce département, voire de la banlieue parisienne.

Cosmopolitisme

De manière assez instinctive, la communauté juive francilienne agit aujourd'hui selon deux comportements distincts : l'un tend vers le cosmopolitisme et l'autre, vers le communautarisme. Présentées dans l'ouvrage Paris/Babel une mégapole européenneI, ces deux notions sont définies par des chercheuses américaines. Elles proposent de comprendre le cosmopolitisme comme étant principalement lié au poids de chaque communauté présente dans une même ville : lorsqu'elles sont égales en nombre, on parle alors de cosmopolitisme. A l'inverse, l'existence d'un groupe identitaire par son poids et sa concentration spatiale révèle un communautarisme. Dans notre étude, ces deux attitudes se traduisent surtout par une dispersion ou un repli communautaire que nous avons pu appréhender lors de nos enquêtes de terrain. On observe que les gens ayant été victimes d'antisémitisme ont plutôt tendance à se regrouper. L'exemple le plus frappant, c'est sans aucun doute celui de la femme du rabbin Sandler, tué à Toulouse en 2012, par Mohamed Merah. Elle a quitté Toulouse pour s'installer à Sarcelles, parce qu'elle y trouve une présence policière et institutionnelle beaucoup plus forte qu'ailleurs, du fait de l'envergure de la communauté locale. Elle estime pourvoir y vivre son judaïsme en toute sécurité.

Communautarisme

Mais quelle évolution peut-on prévoir pour la communauté juive au sein de nos terrains d'enquête, à savoir Paris XVIIe, Saint Mandé et Sarcelles ? Nous avons vu dans la première partie de cette étude que l'ascension sociale de nombreuses familles juives parisiennes avait permis le développement de nouveaux groupes communautaires au sein de quartiers bourgeois dans le Grand Paris. Depuis le début de ces nouvelles vagues I

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David Mangin, Paris-Babel : une mégalopole européenne, « Études et perspectives de l'École d'architecture de la ville & des territoires à Marne-la-Vallée », Paris, Éd. de la Villette, 2013


migratoires internes à l'Île-de-France, ces communautés sont en perpétuelle croissance. C'est notamment le cas du très prisé XVIIe arrondissement de Paris. Des riverains témoignent :

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Si le XVIIe arrondissement compte aujourd'hui la plus grosse concentration de Juifs en France, d’autres quartiers Ouest de la capitale ont récemment connu eux aussi d’importants essors. D'après les dernières estimations du Consistoire israélite de Paris, c’est notamment le cas du XVIe arrondissement, qui regroupe près de 25 000 fidèles, mais aussi de la banlieue chic de Neuilly-sur-Seine, ou encore celle des environs de Boulogne et Levallois-Perret. Cet engouement pour l'Ouest parisien devrait encore s’intensifier dans les années à venir. Les mairies des communes concernées s'attendent à devoir construire de nouveaux lieux pour la communauté. En tout cas, le Consistoire s'appuie sur ce déplacement du centre de gravité de la communauté juive pour édifier un Centre européen du Judaïsme en plein coeur du XVIIe arrondissement. En 2007, le Consistoire israélite lance un concours restreint pour un nouvel équipement ayant pour ambition de toucher la communauté juive d'Europe et d'insuffler aux Juifs de France un sentiment d'avenir dans l'Hexagone. Situé à l'angle de la rue de Courcelles et du boulevard de Reims avec une surface totale de 5 000 m², le Centre européen du Judaïsme sera réalisé par les agences d'architecture de Bruno Fléchet et de Stéphane Maupin. Propriétaire de la parcelle, la mairie de Paris a conclu un bail emphytéotique avec le commanditaire (le Consistoire) pour une redevance annuelle de 50 000 euros. Estimé aux alentours de 10 millions d'euros, ce nouveau complexe est essentiellement financé à partir de donations privées, suite à une levée de fonds importante organisée par le Consistoire israélite de la capitale et soutenue par la maire en place, Anne Hidalgo. Les plus gros investissements permettent une stabilité financière sur le long terme, mais les dépenses sont aussi soldées à l'aide des nombreuses participations de membres de la communauté juive. Ces derniers ne sont pas seulement parisiens ou franciliens ; par son ambition, ce projet touche aussi beaucoup de Français juifs partis à l'étranger. D'autre part, le Centre européen du Judaïsme fait l'objet d'une subvention publique de 2,7 millions d'euros accordée par le Ministère de l'Intérieur et les collectivités territoriales. En effet, depuis la loi de 1905, l'État français n'a plus le droit de financer les lieux de culte, néanmoins il peut subventionner "des édifices distincts de l'exercice direct du culte mais en lien avec les religions." I Le I

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Citation extraite du rapport d'information n° 345 des collectivités territoriales, du 17 mars 2015.


conseil régional d'Île-de-France participe également à hauteur de 700 000 euros. Perçu par le Consistoire israélite de Paris comme étant l'aboutissement de 2 000 ans de présence juive en France, ce Centre doit pouvoir répondre tant à des usages cultuels que culturels. Ainsi, la structure accueillera une grande synagogue et son mikvéII, des espaces modulables pour les événements communautaires, des lieux d’exposition, mais aussi une école et son gymnase, un belvédère où y construire une souccaIII, une bibliothèque et un jardin.

II III Ci-dessus Ci-après

Le mikvé (au pluriel : mikvaot) est un bain rituel utilisé pour l'ablution nécessaire aux rites de pureté familiale dans le judaïsme. C'est l'un des lieux centraux de la vie communautaire juive, avec la synagogue et l'école juive. A Souccot (souvent appelée, fête des cabanes) est l'une des fêtes juives traditionnelles. On y célèbre l'assistance divine reçue par les enfants d'Israël au moment de l'Exode. Divers rites s'y rattachent, parmi lesquels la prescription de résider (au minimum pendant les repas) dans une soucca (une sorte de hutte, souvent décorée). Image de synthèse : perspective du Centre européen du Judaïsme centrée sur la synagogue, en cours de réalisation par l'agence d'architecture Stéphane Maupin au carrefour de la rue de Courcelles et du boulevard de Reims à Paris XVIIe / Stéphane Maupin architecture, 2017 Photographies : La future synagogue du Centre européen du Judaïsme (vue depuis l'intérieur et l'extérieur), en cours de réalisation par l'agence d'architecture Stéphane Maupin au carrefour de la rue de Courcelles et du boulevard de Reims à Paris XVIIe / Garance Sornin, décembre 2017

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D'autre part, une présence accrue de la population juive est également à noter au niveau de Saint-Mandé et des communes avoisinantes, telles que Saint-Maur, Vincennes et Charenton. Malgré la prise d'otages qui a eu lieu au sein de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes en janvier 2015, le XIIe arrondissement a lui aussi fait se déplacer la communauté. Au cours de ces dix dernières années, le Consistoire israélite de Paris estime que des dizaines de milliers de Juifs se sont regroupés dans ce quart Sud - Est du Grand Paris. Verdoyante commune limitrophe à proximité du bois de Vincennes, Saint-Mandé s'inscrit dans une dynamique de cosmopolitisme. En effet, les nouvelles familles juives venues s'y établir n'ont pas choisi de se rattacher à cette communauté par hasard. Cette dernière, comme on a pu le voir lors de nos enquêtes de terrain, n'est pas aussi regroupée, spatialement parlant, que dans les deux autres cas. Le côté dispersée, voire disséminée des révélateurs de la communauté juive - à savoir les synagogues, les écoles religieuses et les commerces cachers - permettent aux nouveaux arrivants de trouver sur place le confort d'une vie communautaire établie, sans avoir forcément un sentiment de ghettoisation de la ville. Les dirigeants communautaires estiment qu'en quelques années, la population juive a doublé de moins de 20 à plus de 40 % par rapport à la population totale de la commune. D'autre part, cette rapide évolution démographique de la communauté juive de Saint Mandé a poussé la commune à modifier son offre en terme d'équipement scolaire. Pourtant historique, cette communauté n'avait jusqu'à lors aucune école religieuse au sein de la ville. En 2015, une école juive privée sous contrat avec l'État ouvre ses portes. Même si elle est de petite taille, cette nouvelle structure procure aux famille juives en recherche d'un nouveau lieu de résidence, une autre raison de s'y établir. Néanmoins, le plan vigipirate en vigueur depuis 2015 pousse la population juive et plus particulièrement ses lieux de rassemblement - les synagogues, les écoles juives mais aussi les centres communautaires et les commerces cachers - à une certaine visibilité. Elle est rendue concrète par la présence de forces de l'ordre aux heures d'ouverture de ces différents espaces communautaires. C'est pourquoi, dans ce contexte, sur les 100 000 jeunes juifs en âge d’être scolarisés en France, seulement un tiers aujourd'hui fréquente les institutions religieuses. Par volonté, non pas de protection cette fois-ci mais de non distinction sociale, un second tiers suit désormais un 94


enseignement au sein d'établissements publics et laïques.

Les sept villes les plus touchées par l'antisémitisme en France en 2015 Source : Garance Sornin, d'après les données du Service de Protection de la Communauté Juive (SPCJ), 2015

Enfin, pour ce qui est de Sarcelles, d'après les dernières études faites par le Consistoire israélite de Paris et les quelques entretiens passés avec des membres actifs de la communauté juive locale, on peut dire qu'actuellement cette dernière a plutôt le vent en poupe. Comme le XVIIe arrondissement de Paris, Sarcelles est déjà - et ce depuis longtemps - l'un des épicentres de l'Île-de-France. Néanmoins, sous couvert d'une présence policière et institutionnelle d'envergure, cette fameuse commune du Val d'Oise est aussi la cinquième ville de France en nombre d'actes antisémites. En effet au cours de ces dernières années, elle a fait l'objet d'actes antisémites en série qui ont fortement marqué la communauté juive à l'échelle nationale. Les débordements constatés au cours de la manifestation propalestinienne du dimanche 20 juillet 2014 sont venus s'ajouter à une liste déjà très sombre. Par conséquent, Sarcelles demeure paradoxale et continue d'attirer une grande proportion des familles juives actuellement en "Alyah interne". Néanmoins, tous les nouveaux venus ne font pas le choix d'intégrer le "carré juif" que nous avons pu définir lors des enquêtes de terrain. Certains quartiers pavillonnaires du vieux Sarcelles ou des communes alentours sont perçus comme des compromis : rester à proximité des écoles juives et des commerces cachers, sans pour autant participer au confinement de la communauté juive.

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CONCLUSION UNE MÉTHODE VERTUEUSE Avant toute chose, le caractère comparatif de la méthodologie utilisée dans ce mémoire m'a permise d'analyser plus objectivement cette communauté religieuse en passant outre les nombreuses problématiques identitaires, les éventuelles discordances au niveau des contextes économique et social, ainsi que celles des échelles démographique, communale et spatiale. Le comparatisme a donc joué un rôle non négligeable quant à l'élaboration des différentes typologies, selon les trois échelles définies : la ville juive dans le Grand Paris, puis le quartier communautaire au sein du tissu communal et enfin les lieux communautaires majeurs vis-à-vis de leur communauté respective.

BABEL PLURIELLE À l'issue de cette recherche portant sur la place et l'impact de la population juive au sein du Grand Paris, il apparaît clairement qu'elle n'est pas aussi homogène que l'on pourrait le penser. Nous avons pu voir, par le biais d'enquêtes à travers plusieurs quartiers juifs franciliens à quel point la terminologie "communauté juive" pouvait être en réalité réductrice à l'égard de la population qu'elle désigne. Autant sur le plan religieux que urbain, cette dernière a toujours fait l'objet d'une très grande hétérogénéité. C'est pourquoi, il est plus juste de dire que la population juive vivant en Île-de-France se découpe en plusieurs communautés distinctes. Cependant, ce découpage n'empêche pas un regroupement de communautés similaires, telles que nous constations une filiation possible entre celles du XVIIe arrondissement et de Saint Mandé. 97


De plus, l'aspect comparatif de cette étude a contribué à l'approche conjointe de trois groupes différents. Il en résulte qu'entre le profil communautaire cosmopolite du XVIIe arrondissement de Paris et celui communautariste du grand ensemble des Flanades à Sarcelles, il en existe encore un certain panel. Presque caricaturale chacune dans leur genre, ces deux dernières communautés nous ont aidé à soulever certaines divergences fondamentales - non exhaustives - qu'il pouvait y avoir entre une communauté juive et une autre. A la problématique initiale Dans quelle mesure la communauté juive influe-t-elle sur une situation urbaine ?, nous avons pu constater à quel point cette influence n'était pas unidirectionnelle. Certes la communauté juive, par sa présence plus ou moins visible au sein de son environnement, dicte une urbanité particulière. Néanmoins, la situation urbaine - par sa géographie, sa densité et sa mixité sociale surtout - influe sur le comportement même du groupe. L'équilibre entre une pratique communautaire et une situation urbaine dépend de nombreux facteurs, ce qui peut générer, à seulement quelques kilomètres d'écart, des communautés aussi différentes que celle du XVIIe arrondissement parisien et celle de Sarcelles. À l'instar d'elles, le monde juif contemporain regroupe deux idéologies contraires : d'une part, les défenseurs d’une tradition rigoureuse et, d'autre part, les rêveurs d’une modernité d’absolue liberté. Mais en France, entre ces deux points de vue s'est longtemps située la vision plus équilibrée de l’École de pensée juive de ParisI, qui dès la sortie de la Seconde guerre mondiale, a contribué à la rencontre entre la culture juive et la culture universelle. Pour remédier à ce clivage de plus en plus présent au sein de la population juive de France, devrions nous peut-être recourir encore à une telle organisation, afin de proposer un nouveau paradigme plus collectif. Finalement, les grands enjeux migratoires, d'intégration et de cloisonnement urbain soulevés dans ce mémoire pourraient faire l'objet de projets architecturaux et urbains ambitieux. Sans doute utopiques de prime abord, ils seraient une réponse à l'actuel repli communautaire de la population juive d'Île-de-France. La tendance d'aujourd'hui aspire à la formation I l’École de pensée juive de Paris est née au lendemain de la Seconde guerre mondiale, afin d'imaginer et de mettre en place la reconstruction intellectuelle du judaïsme français suite à la Shoah.

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d'urbanités enclavées, malgré la participation historique de ces habitants au fameux cosmopolitisme francilien. Hormis de nouvelles connaissances, cette recherche m'aura aussi donné l'opportunité de pratiquer l'urbanisme et l'architecture de manière pluridisciplinaire, avec notamment des notions de sociologie et d'économie. J'espère poursuivre ce décloisonnement disciplinaire au sein de ma future pratique professionnelle.

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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES Migrations et conséquences David Mangin, Paris-Babel : une mégapole européenne, « Études & perspectives de l’École d’architecture de la ville & des territoires à Marne-la-Vallée », Paris, Éd. de la Villette, 2013 Doug Saunders, Du village à la ville : comment les migrants changent le monde, Paris, Éd. du Seuil, 2012 Jean-Michel Leniaud, Marie Lanvin, Vingt siècles d’architecture religieuse en France, Paris, Éd. de la Canopé, Patrimoine et références, 2007 Cherry Schrecker, La communauté : histoire critique d’un concept dans la sociologie anglo-saxonne, Paris, Éd. de l’Harmattan, 2006 Annie Benveniste, « Découpage et production de l’espace », Journal des anthropologues, vol. 102-103, 2005, pp. 241-244 Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon (dir.), Trajectoires et Origines, Enquête sur la diversité des populations en France, Éd. INED, 2016 Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain, Paris, Éd. Robert Laffont, 2012 Natacha Lillo, Marie-Claude Blanc-Chaléard, Jean-Yves Blum Le Coat, Maria-José Vicente, Anne Gingel, Pilar Gonzalez Bernaldo, Manuela Martini, Catherine Quiminal, Marie-Christine Volovitch-Tavares et Sylvie Zaidman, « Île-de-France », Hommes et migrations, Histoire des immigrations, vol. 2, 2009, pp. 18-31 Damien Valdant, Marc Esponda (pour le compte de l'APUR), La population étrangère à Paris, Diagnostic local d'intégration de la ville de Paris à partir de données de recensement, 2002 Alain Coulon, « Que sais-je ? », L’École de Chicago, Paris, Presses Universitaires de France , 2012 Yves Grafmeyer, Isaac Joseph, L’École de Chicago, Naissance de l’écologie urbaine, 1990 Sociotopes Célia Dèbre et Florence Gourlay, Territorialisation de la méthode des sociotopes, Rapport d'étude, Université de Bretagne occidentale, 2012 Alexander Stahle, Les sociotopes et le paysage des habitants, Les Cahiers de l'IAU n° 159, septembre 2011 100


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Maryvonne Blais, Ici et là-bas, Paroles d’immigrés, Paris, CNDP, 2000, 32 min Coralie Miller, Français juifs, les enfants de Marianne, Qui sommes nous ? Les docs en IDF, France 3 Île-de-France, février 2017, 52 min

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REMERCIEMENTS Tout d’abord, je tiens à remercier David Mangin et Diane Gobillard pour la confiance qu’ils ont porté dès le début à mon travail ainsi que Rémi Ferrand pour son suivi tout au long de cette année. Un merci aussi particulier au Grand rabbin Haïm Korsia, à Inbal Bismuth et à Annie Benveniste qui ont activement participé à l'avancement de ce mémoire. Je pense aussi à tous ceux qui ont accepté de répondre à mes (nombreuses) interrogations. Merci à Jean-Paul pour avoir partagé son savoir depuis ma plus tendre enfance, et sans lequel, je n’aurais jamais pensé être capable de mener une recherche pareille. Merci aussi à Julie, Sabrina et Nidhal pour leur aide et leurs conseils toujours avisés. Enfin un immense merci à mes parents, mes frère et soeur pour leur soutien sans faille et leur infinie patience.

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ANNEXES

HISTOIRE DES JUIFS À PARIS DE ROGER BERG, SYNTHÈSE

DE CHILPÉRIC À JACQUES CHIRAC - Éd. du Cerf, 1997, 400 pages Roger Berg (1910 - 1994) Avocat et docteur en droit, journaliste, mais aussi écrivain, historien et juif français. Il crée en 1950 le Journal des communautés (actuelle Information juive) et le dirige jusqu'en 1978. Il devient secrétaire général du Consistoire central en 1951. L'ouvrage Histoire des Juifs à Paris, était celui auquel Roger Berg avait consacré son temps durant ces dernières années. Il sera publier trois ans après sa mort, grâce au Consistoire de Paris qui en a assumé l'édition.

Durant le Haut Moyen Age, les Juifs de Paris résident uniquement sur l'Île de la Cité. Ils habitent à proximité du PetitPont. Les maisons des marchands se trouvent au sud, alors que les autres sont sur l'île. La rue qu'ils occupent prendra le nom rue de la Juiverie. L'église de la Madeleine, située rue du marché Palu était à cette époque une synagogue, "Ecclesia B. Mariae Magdalenae, ubi fuit Synagoga Judaeorum". Cette localisation s'explique par le fait que la vente des marchandises se trouvait sur l'actuel emplacement du parvis de Notre-Dame et sur les ponts traversant la Seine. Les Juifs étaient alors les seuls importateurs de produits exotiques en Occident.

Au XIe siècle, de nouveaux quartiers juifs émergent. La communauté occupe le centre et la proche périphérie, tel qu'au sein du quartier des Champeaux (à l'emplacement des anciennes Halles). Elle dispose à ce moment là de deux synagogues, rue de la Juiverie et rue de la Tâcherie et deux cimetières. La position de ces derniers - rue Guerlande et rue Pierre Sarrazin - laisse penser que les Juifs étaient alors relégués en périphérie de la ville. Suite à l'expulsion des Juifs par le roi Philippe Auguste, une nouvelle communauté se reconstruit en 1198, après le rappel des Juifs dans le domaine royal. Ils ne retrouvèrent pas leurs synagogues, ni leurs propriétés sur l'Île de la Cité. Une grande majorité logent près des Halles. Au XIIIe siècle, Chrétiens et Juifs cohabitent au sein de la Juiverie. Hormis les secteurs déjà cités, d'autres Juifs s'installent rue des Lombards, rue Quincampoix et rue des Jardins. Une nouvelle synagogue prend place rue du cloître Saint-Jean-en-Grève jusqu'à sa déconstruction en 1273, où Philippe le Hardi interdit aux Juifs parisiens de posséder plus d'une synagogue et d'un cimetière. La grande crue de la Seine en 1296 sera finalement la raison majeure de la disparition de la Juiverie de l'Île de la Cité. C'est donc seulement à partir du XIVe siècle, que les Juifs s'établissent rue des Rosiers et rue des Juifs (actuelle rue Ferdinand Duval). Néanmoins le 17 septembre 1394, Charles VI ordonne l'expulsion des Juifs du royaume de France. Pendant trois siècles, du règne de Charles VI à celui de Louis XIV, il n'y a pas de communauté juive à Paris : ils sont poussés à se convertir au point que durant la Renaissance, ils sont connus comme étant les "nouveaux chrétiens". 106


Pour des raisons initialement sécuritaires, trois groupes de Juifs apparaissent à plusieurs reprises, mais pour de courtes périodes à Paris. Ils finissent par poser leurs valises. Ceux venus d'Alsace et de Lorraine résident dans les quartier Saint-Martin et Saint-Denis. Ils fondent une dizaine d'oratoires clandestins jusqu'à l'ouverture d'un oratoire rue Brisemiche en 1778. Cette communauté s'organise rapidement, tandis que les deux autres peinent encore : en minorité vis à vis du reste de la communauté parisienne, les Séfarades venus d'Avignon et du Portugal - préfèrent la rive gauche et ses quartiers Saint-Germain et Saint-André : quai des Augustins, rue Saint-André-des-Arts, rue Hautefeuille. Ils fondent néanmoins la première synagogue parisienne Beth Ha Knesseth Ha Avinionim. Lors de la Révolution française, les mouvements intellectuel et politique conduisent à une mutation de la société française, dans laquelle le statut des Juifs sera totalement reconsidéré : ils deviennent tous citoyens français. Sous le règne de Napoléon Ier, le judaïsme devient une religion reconnue, au point qu'un consistoire prend siège à Paris, dont la compétence territoriale s'étend à 33 départements du Calvados à la Marne. Un recensement de la population juive est alors effectué, par arrondissement et par commune. Celle de la Seine s'élèverait à 3 000 âmes, mais il est difficile de préciser combien habitent la capitale. Vraisemblablement, peu de Juifs vivent en banlieue ; néanmoins ils ne résident pas dans un quartier en particulier. Les Juifs ashkénazes habitent alors les actuels IIIe et IVe arrondissements. En 1809, Paris dispose de deux oratoires : un portugais et un ashkénaze, respectivement situés rue du cimetière Saint-André-des-Arts et rue des PetitsChamps-Saint-Martin ; ainsi que de quatre synagogues ashkénazes, rue du Chaume, rue des Vieilles Étuves, rue Geoffroy l'Angevin et rue Saint-Avoye, devenue rapidement la synagogue consistoriale. Agrandie suite à la déconstruction des autres temples, elle pourra accueillir près de 600 personnes. Ces nouveaux arrivants exercent généralement "les métiers juifs" traditionnels  : brocanteurs, marchands, merciers ou forains. Les autres sont des artisans en tout genre. Les notables investissent le Marais - appelé PletzlI à cette époque -, quand d'autres privilégient les boulevards de Montmartre, du Palais Royal, de la Chaussée d'Antin et du Sentier pour davantage s'intégrer à leurs concitoyens chrétiens. La liberté de séjour et la sécurité économique de l'époque leur ont permis de s'élever dans l'échelle sociale. Néanmoins la plupart des Juifs de Paris de l'époque sont de bien modeste condition. Ils vivent dans des logements insalubres de la Roquette et de Belleville. Leur situation sociale donna lieu à l'ouverture de l’hôpital Rothschild en 1852. L'augmentation de la population juive obligea le Consistoire de Paris de créer une nouvelle synagogue, capable de tous les accueillir. En 1852, l'architecte Sandrié de Jouy en réalise une, rue NotreDame de Nazareth réservée aux fidèles ashkénazes. Mais l'insuffisance des oratoires séfarades contraint le Consistoire de Paris à lancer deux projets de temple. Les travaux débutent rue de la Victoire pour un lieu rassemblant les deux rites. Haussmann planifiera le second temple, rue des Tournelles avec une sortie sur l'actuelle place des Vosges. En 1859, Paris s'agrandit en annexant une partie des communes voisines : la capitale compte désormais vingt arrondissements. Grande famille juive investie dans les politiques urbaines et foncières de la ville, les Péreire signent, avec la ville de Paris, un contrat relatif à la construction dans la plaine de Monceau - futur quartier du XVIIe arrondissement. Ils disposent de 81 000 m² à lotir, selon des règles d'urbanisme strictes : interdiction de bâtir sur les 15 mètres en bordure du parc Monceau, les maisons - exclusivement bourgeoises - ne peuvent dépasser 16 mètres de hauteur.

I

Pletzl ou Pläzl, qui signifie petite place en yiddish - parfois appelé judéo-allemand, langue germanique dérivée de l'allemand avec un apport de vocabulaire hébreu et slave. Nom que portait naguère le triangle formé par la rue Saint Antoine et la rue de Rivoli.

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En 1881, l'assassinat du Tsar Alexandre II déchaîne l'Empire russe : des troubles politiques et sociaux aboutissent en des mesures anti juives et des pogroms. De même au sein des peuples polonais et ukrainiens. Au même moment, la Roumanie fournit aussi à Paris un contingent important, en refusant l'égalité politique à ses Juifs. Résultante de la seconde révolution industrielle, la croissance économique ainsi qu'une immigration peu restreinte créent un climat très accueillant : 80% des Juifs migrants d'Europe centrale et orientale du XIXe siècle choisissent Paris. Centre de l'industrie textile française, elle est un havre pour les tailleurs juifs, qui s'installent en masse dans le quartier du Marais. Ils y trouvent des boucheries rituelles, des restaurants cachers et suffisamment de coreligionnaires pour former sans mal un mynianI. Mais la génération d'après quitte le Pletzl pour Montmartre, Belleville, Ménilmontant, hauts lieux de la confection de chaussures. Ils s'établissent aussi dans le quartier du Sentier pour ses commerces de tissus. Le pogrom de Kichinev en 1903 détermine un nouvel exode russe. Ils s'installent à leur tour dans le Pletzl, mais aussi dans les VIIe et XVe arrondissements. La raison de ces nouvelles centralités, dans des quartiers historiquement non investis par les fidèles israélites, réside dans une mutation de l'habitat à Paris. Estimées à 60 000 personnes en 1914, plusieurs familles juives se regroupent par affinité rituelle. Les classes aisées ont tendance à se fondre dans la masse des IXe et XIe arrondissements. Les autres s'orientent vers le Marais ou la périphérie de la ville pour créer de nouveaux quartiers plus traditionalistes, notamment sur les hauteurs de Belleville. Durant l'entre-deux-guerres, le judaïsme autochtone est fortement minoritaire. Ils logent pour la plupart dans les XVIe et XVIIe arrondissements ainsi qu'à Neuilly-sur-Seine. Mais cette période est aussi synonyme de vagues migratoires importantes. L'un d'elles provient des pays ottomans. Les Juifs ottomans arrivent à Paris, mêlés à leurs compatriotes grecs et arméniens, fuyant l'insécurité balkanique. Une autre consiste en la troisième immigration d'Europe orientale. De 1920 à 1939, environ 110 000 migrants juifs s'installent dans l'agglomération parisienne, submergeant la vieille communauté existante. À eux sont venus s'ajouter des Juifs allemands fuyant le nazisme en 1933. On a estimé leur nombre à 5 000 personnes en 1939. Tout aussi nombreux qu'ils soient, ils se rassemblent dans le Marais, à Belleville, à la République ou encore à la Bastille. L’antisémitisme croissant des années 1930 ne bouleversera pas la répartition géographique de la communauté juive de Paris. Plusieurs cellules d'aide communautaire se forment durant cette période, telle que la LICA (actuelle LICRA), Ligue internationale contre l'antisémitisme. Durant les années noires, entre 1940 et 1944, la situation des Juifs parisiens est sous le contrôle allemand. Les recensements réguliers opérés pour le compte du Consistoire général facilitent la mise en place d'arrestations groupées ainsi que la fermeture massive de commerces tenus par des Juifs. On peut lire dans la presse "la purge de la population juive" par le biais de rafles d'ampleur, comme celle du Vél d'Hiv les 16 et 17 juillet 1942. Les Allemands s'attaquent aussi aux lieux de culte israélites de la capitale. Sept attentats furent commis contre les synagogues de Paris, dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941. En 1945, après le retour des déportés - 2 500 survivants sur 80 000 arrêtés - la communauté juive de France est véritablement exsangue. Elle compte alors 200 000 personnes environ sur l'ensemble du I

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Groupe de dix hommes de plus de 13 ans, indispensables à la prière publique.


territoire, dont plus de 50 000 à Paris. Les pertes sont immenses, mais en comparaison avec d'autres pays d'Europe, la population juive demeurait importante et après génocide, la communauté juive de France devient la première communauté juive d'Europe continentale, hors URSS. À la fin des années 1950, les rapatriés d'Afrique du Nord affluent à leur tour vers la métropole. Ils vont remodeler le visage de la communauté juive française. En 1962, ils étaient près de 800 000 nouveaux arrivants. Suite aux accords d'Évian, un Ministère des rapatriés est créé, des programmes de construction particuliers sont prévus dans les HLM de l'Île-de-France. Des communautés séfarades naissent en dehors du Paris intra-muros : à Sarcelles, Créteil, Garges-lès-Gonesse, etc. À leur arrivée, la question s'est posée pour le Consistoire de Paris de leur affecter une synagogue ; celle de la rue des Tournelles apparaît comme peu fréquentée après la déportation d'une grande majorité de ses anciens fidèles. L'institution décide alors que cette dernière sera désormais réservée aux rites des Sefardim algériens. L'immigration massive et rapide des Juifs d'Afrique du Nord demande un effort singulier aux organismes du judaïsme français, principalement en ce qui concerne l'équipement de nouveaux centres communautaires, la construction de synagogues et d'oratoires dans les nouveaux centres urbains. Le Consistoire de Paris se met rapidement à la tâche : en banlieue proche et lointaine, la construction de plus de cinquante nouvelles communautés sont créées à l'occasion des Chantiers du ConsistoireII, notamment à Antony, Asnières, Blanc-Mesnil, Bondy, Chelles, Épinay, Gennevilliers, La Courneuve, Nogent sur Marne, Saint-Ouen-L'Aumône, Sarcelles, Le Vésinet, etc. Les synagogues - exceptées celles construites dans un immeuble déjà affecté à un culte au cours du XIXe - sont de conception moderne, pourvues de centres communautaires et de mikvaotIII. Les années 1980 et 1990 ont été marquées par plusieurs actes antisémites majeurs, tels que le second attentat perpétré contre la synagogue de la rue Copernic ou la profanation du cimetière juif de Carpentras. Des manifestations que l'on aurait jamais pu croire possibles un demi siècle auparavant se déroulent en plein cœur de Paris en soutien à la communauté juive. Le devoir de mémoire de la persécution raciale qui s'était abattue sur Paris s'exprime peu à peu sur les murs de la ville. Les années 1980 et 1990 ont été marquées par plusieurs actes antisémites majeurs, tels que le second attentat perpétré contre la synagogue de la rue Copernic ou la profanation du cimetière juif de Carpentras. Des manifestations que l'on aurait jamais pu croire possibles un demi siècle auparavant se déroulent en plein cœur de Paris en soutien à la communauté juive. Le devoir de mémoire de la persécution raciale qui s'était abattue sur Paris s'exprime peu à peu sur les murs de la ville. Le Pletzl est aujourd'hui considéré comme un des lieux incontournables de l'Histoire des Juifs à Paris. Si Robert Anchel écritIV que ce peuple n'a jamais cessé de vivre au sein de ce quartier, où cohabitent aujourd’hui descendants de Juifs d'Europe orientale et rapatriés du Maghreb ; il n'en est pas moins vrai que leur nombre diminue rapidement. On observe aujourd'hui leur émigration vers les XVIIe et XIXe arrondissements, ainsi qu'un renouvellement urbain du quartier du Marais par l'apparition massive de magasins de couture et d'articles de luxe.

II III IV

Mis en place par Alain de Rothschild dès 1962 afin d’édifier rapidement de nouveaux centres religieux dans la région parisienne. Leur rapide exécution ont facilité l'intégration des populations arrivantes. Le mikvé (au pluriel : mikvaot) est un bain rituel utilisé pour l'ablution nécessaire aux rites de pureté familiale dans le judaïsme. C'est l'un des lieux centraux de la vie communautaire juive, avec la synagogue et l'école juive. Robert Anchel, Les Juifs de France, coll. "La roue de Fortune", Paris, 1946

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3 1 - Paris au XVIIIe siècle, zoom sur le premier quartier juif : l'Île de la Cité (1 / 2) Source : BNF, Gallica, Plan de Turgot, Planche n° 11, 1734, Paris

2 - Paris au XVIIIe siècle, zoom sur le premier quartier juif : l'Île de la Cité (2 / 2) Source : Roger Berg, Histoire des Juifs à Paris, De Chilpéric à Jacques Chirac,Éd. du Cerf, 1997

3 - Gravure du Grand Sanhédrin réuni sous l'influence de Napoléon Ier Source : Roger Berg, Histoire des Juifs à Paris, De Chilpéric à Jacques Chirac,Éd. du Cerf, 1997

4 - Tract à l'occasion de l'inauguration de la Grande synagogue de la Victoire Source : Archives de la Grande synagogue de la Victoire, 1988, Paris

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INTERVIEW AVEC HAÏM KORSIA, GRAND RABBIN DE FRANCE

20 OCTOBRE, PARIS - 20 minutes

Président du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), Sammy Gozlan estime que près de 20 % des juifs de Paris et sa région ont déménagé ces dix dernières années. « Les communautés juives de banlieue ont été, pour la plupart, complètement désertées Des synagogues sont sur le point de fermer. Comme à Saint-Denis, Villepinte, La Courneuve, Stains, Peyrefitte, Aulnay sous-bois, Bagnolet ou encore Blanc-Mesnil. Un grand nombre de juifs sont partis en raison de l’insécurité ressentie après de multiples incidents de harcèlement, de pressions, d’agressions physiques »I. C'est dans ce contexte que je rencontre Haïm Korsia, Grand rabbin de France depuis 2014. GARANCE (G.) : Alors déménager mais pour aller où ?I

Haïm Korsia (1963 - ) Grand rabbin de France élu en juin 2014, il a occupé les postes d'aumônier en chef du culte israélite des armées, et de l'École polytechnique, d'administrateur du Souvenir français et de membre du Comité consultatif national d'éthique. Auteur de différents ouvrages portant sur le rapport entre éthique et vie politique d'un personnage public d'une institution religieuse, telle que le Consistoire.

HAÏM KORSIA (H. K.) : On compte, grossièrement, deux grands axes de regroupement de cette population de banlieue : à l’Ouest, le XVIIe arrondissement actuellement en pleine expansion, a fédéré autour de lui le XVIe, Neuilly et Boulogne. À l’Est, autour principalement du XIIe arrondissement, s’ajoutent Saint-Mandé, Vincennes, et Charenton. La sécurité a joué un rôle majeur dans ces migrations jusqu'à redéfinir complètement l’implantation juive à Paris comme en Île-de-France. Évidemment, mais ce n’est pas l’unique motif. G. : Peut-on y rajouter une logique plus économique ou sociale ? H. K. : Effectivement, Jérôme Fourquet - directeur du département Opinion de l’IFOP - parle d'une logique d’ascension sociale. I

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Citation extraite de l'article Le 17ème : nouveaux venus dans un arrondissement très branché, Alain Chouffan, Tribune juive, 19 juin 2016


Selon lui, certains seraient amenés à quitter la banlieue pour des quartiers au cadre de vie plus agréable. Souvent, grâce à un statut social plus élevé suite à une vie bien remplie. Ce déplacement résidentiel n’est pas spécifique à la population juive. Cependant, le départ de familles israélites du 93 vers Paris - le XVIIe principalement -, ou vers des villes aisées des Hauts-de-Seine et du Val-de-Marne comme Vincennes et Saint-Mandé, renvoie à ce phénomène. De même que certains déménagements de Sarcelles ou Garges vers Saint-Brice (Val d’Oise), ou de Créteil vers Saint-Maur-des-Fossés. Ces migrations peuvent être visibles car elles influent sur la physionomie de certaines villes. G. : Comment se manifeste l'influence de cette population ? H. K. : Prenons le cas du fort engouement pour le XVIIe. Établie depuis les années 1960, la communauté juive séfarade n'a cessé de grimper les échelons sociaux. Cette ascension se mesure directement dans la rue : dès qu’une enseigne se libère, elle est souvent reprise par un commerce juif. On le perçoit aussi sur les plaques des médecins et des dentistes. Nombreux praticiens de confession juive ont vu leur clientèle juive s’agrandie sur ces dix dernières années. La communauté s’est véritablement regroupée. G. : Aujourd'hui on peut dire que le XVIIe a le vent en poupe, mais on dit aussi que l'ancienne maire Françoise de Panafieu y est pour grand chose. Rumeur ou réalité ? H. K. : On compte désormais près de 40 000 juifs pour 171 000 habitants, soit 23 % de la population totale de l'arrondissement. Je dirais qu'ils ont choisi le XVIIe parce qu'ils s’y sentent bien. On y compte maintenant une vingtaine de synagogues, toutes fréquentées. Mais la nouvelle mairie souhaiterait une meilleure répartition des commerces, afin de poursuivre son travail d'entretien des liens entre les différentes communautés. Cet huppé quartier sud du XVIIe a vraiment tout pour conquérir le coeur des nouveaux venus. Cet arrondissement offre la possibilité de vivre pleinement sa judaïté. G. : Quel peut être l'avenir de la communauté juive du XVIIe, à l'approche de l'ouverture du Centre Européen du Judaïsme (CEJ), prévue courant 2018 ? H. K. : Il est vrai que cet arrondissement correspond déjà au plus grand rassemblement de juifs en France. Ce phénomène risque effectivement de s’intensifier avec la présence du Centre Européen du Judaïsme. Il s'agit tout de même d'un équipement de près de 5 000 m², à l’angle de la rue de Courcelles. On peut se demander si c'était le moment le plus judicieux pour construire, mais ce nouveau monument devrait devenir un lieu de d'avenir. Représentants de la plus nombreuse communauté d’Europe, les juifs français veulent croire en le futur d’un Judaïsme européen bimillénaire. G. : François Hollande estimait que ce projet était sans doute « la meilleure réponse pour ceux qui pensent que l’avenir des Juifs de France est ailleurs. »

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TABLE RONDE AVEC ANNIE BENVENISTE, ANTHROPOLOGUE (1 / 2)

19 AVRIL, CHAMPS SUR MARNE, ENSAVT - 75 minutes

J'interviens aujourd'hui en tant qu'anthropologue, spécialiste de la question juive et plus particulièrement sur la population vivant dans le quartier des Flanades de Sarcelles.

Annie Benveniste Anthropologue et Maître de conférences émérite avec habilitation à diriger des recherches (MCF HDR) à l’Université Paris VIII. Ex-présidente de l’Association Française des Anthropologues (AFA), Membre actif du comité de rédaction de la revue Le Journal des anthropologues (JDA).

L'étude que j'ai faite de SarcellesI devrait s'appeler une étude d'anthropologie urbaine bien que Gerard Alta (mon tuteur de recherche) disait qu'il n'y avait pas d'anthropologie urbaine. En effet, l'anthropologie est une méthode globale, qui travaille sur le monde urbain. On ne travaille pas seulement sur la relation des habitants avec leur environnement, mais aussi avec leurs interactions avec le travail, la famille, l'école, le sport, le religieux, etc. Vous l'avez compris : je suis une anthropologiste sociale et culturelle, comme disent les anglo-saxons. Initialement, l'anthropologie est une étude des autres cultures. Le Musée du Quai Branly est assez typique de cette conception : il y a tous les continents sauf l'Europe. Mais aujourd’hui, à l'heure de la mondialisation, il n'y a presque plus de sociétés isolées. Elles sont reliées entre elles par une globalisation économique et appartiennent à des sphères géopolitiques de réseau. Le Fonds Social Juif Unifié (FSJU) m'avait demandée d'intervenir pour comprendre les changements opérées au sein des pratiques sociales dans le grand ensemble à Sarcelles. Cette institution travaille comme d'autres institutions sociales, à savoir sur des pratiques d'intégration mais surtout sur la construction de nouveaux réseaux générés par les acteurs sociaux. Leur problématique : "Les familles n'acceptent pas notre aide, nous ne savons plus à quoi nous servons. Et dans les communautés juives, il y a désormais des entrepreneurs religieux avec un sens du social totalement différent ; à savoir que leur préoccupation I

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Annie Benveniste, Figures politiques de l’identité juive à Sarcelles, Paris, Éd. de l’Harmattan, 2002


est de former une forte cohésion du groupe juif." Sarcelles est un lieu avec une population juive relativement importante et soudée. Ainsi ça nous permettait d'avoir comme enquête : des populations diversifiées, de tous les âges et des professions différentes, mais quand même un tout assez constitué. Mais pourquoi il y a eu une population juive importante à Sarcelles ? C'est parce qu'il y avait eu des logements sociaux créés pour des cadres du Bourget qui n'en ont pas voulu. Pour éviter une trop grande vacance, l'État y a placé les rapatriés au moment de l'exode des Pieds noirs. À leur arrivée, il y a eu des phénomènes de regroupement selon le pays d'origine. Mais il ne faut pas oublier qu'ils sont arrivés à Sarcelles avec une idée en tête : quitter cette banlieue pour Paris. Sarcelles était un point d'une trajectoire d'émancipation individuelle. D'ailleurs ceux qui partageaient le plus ce soucis d'émancipation sont partis assez vite et sont restés ceux qui voulaient faire communauté. Il est vrai que quand on parle des Juifs, on parle de communauté. La communauté, ou plutôt le groupe communautaire est quand même constitué d'un officiant ou un rabbin voire parfois plusieurs, mais aussi d'un groupe administratif de civils. Pour le reste des populations du grand ensemble, la municipalité sarcelloise s'est appuyée sur le schéma de la communauté juive présente, car elle était apparue comme très organisée. Ainsi la population a été vue comme un ensemble de communautés, ce qui a permis une consolidation des différents groupes : identification et revendication des membres, distribution des bénéfices, solidarité sociale. Il faut aussi comprendre que les bailleurs sociaux - très soumis aux demandes des habitants pour être regroupés - acceptent souvent ce genre de demandes. Dans un autre contexte avec des populations immigrées pauvres, un sociologue a montré que les bailleurs avaient tendance à grouper les familles, pas en fonction de leur revenus économiques mais en fonction de leurs origines. À Sarcelles, une femme m'avait dit : "On en a marre d'entendre les gens se plaindre qu'on bloque les ascenseurs, donc on les [les Juifs] a mis tous ensemble". Ceci crée des pôles de ségrégations importants. C'est pour ça, que le communautarisme n'est pas seulement une volonté des résidents, c'est aussi surtout une question de gestion. Concrètement, j'ai fait du porte à porte. Je rentrais dans les immeubles, je sonnais et j'expliquais pourquoi j'étais là et on commençait à discuter. Je commençais toujours par les 115


interroger sur leur arrivée à Sarcelles pour en arriver à leurs rapports avec la communauté juive. On ne fait pas une enquête avant de s'être posé un certain nombre de questions : on cherche quelque chose. Je cherchais à savoir si il y avait une cohérence, une cohésion ou des fragmentations. Je jouais les innocentes : "Tu ne sais pas ça ? Mais ta mère ne t'a rien appris". Ensuite, j'ai observé les moments forts du groupe : notamment lors des grandes fêtes religieuses et le vendredi soir pour le shabbat. Par exemple le vendredi soir, devant la synagogue, des hommes se rassemblaient, non pas pour aller à la synagogue mais pour bavarder. Il existe d'ailleurs des groupements de familles juives un peu partout dans le grand ensemble mais ils sont assez concentrés autour de la synagogue. Sinon il y avait aussi quelques noyaux grâce aux nombreuses d'institutions loubavitchs : un lieu de culte, une école, une yeshivaI, et autres. Initialement, la communauté juive ne voulait pas être particulièrement voyante au sein de l'espace urbain. Puis le groupe s'est beaucoup radicalisé et les choses ont changé. Pendant qu'un certain nombre quittait Sarcelles, il y a eu comme une sorte d'appel de juifs orthodoxes, qui ne pouvaient plus vivre à Paris. D'abord parce qu'ils avaient trop d'enfants et que c'était trop cher pour eux, puis parce qu'ils n'arrivaient pas à se rassembler. De plus, ça fait partie de la démarche des ultraorthodoxes d'être visibles, identifiables. Je pense que la population juive était plus captiveII que d'autres populations. Ceux qui se sentaient captifs tenaient à se distancier des autres habitants migrants jugés plus pauvres, moins intégrés et avaient fait des ultraorthodoxes un modèle, non pas de réussite matérielle mais spirituelle. Il ne faut pas oublier que la communauté a de vrais avantages pour ceux qui ont peur de se sentir seul. C'est très protecteur, mais aussi dominateur. D'autre part, il y a eu véritablement des phénomènes de fermeture liés à l'éthnicisation des rapports sociaux, à la paupérisation de tous ces espaces, que ce soit chez les juifs ou chez les autres.

I II

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Une yeshiva est un centre d'étude de la Torah et du Talmud. Chacune d'elle est généralement dirigée par un rabbin, appelé Roch Yechivah. Originellement, l'enseignement y est destiné aux hommes et aux jeunes de plus de 13 ans, mais il existe désormais une structure équivalente pour les jeunes filles : les séminaires. Dans les structures actuelles, les étudiants sont généralement internes. Captivité d'une population : concept pratiqué principalement par les sociologues, qui veut dire que l'on n'a pas les moyens économiques et sociaux de changer d'espace.


Plan masse du grand ensemble de Sarcelles-Lochères, utilisé par Annie Benveniste au cours de ses enquêtes Source : Annie Benveniste, Figures politiques de l’identité juive à Sarcelles, Paris, Éd. de l’Harmattan, 2002


TABLE RONDE AVEC INBAL BISMUTH, SARCELLOISE (2 / 2)

19 AVRIL, CHAMPS SUR MARNE, ENSAVT - 35 minutes

J'interviens aujourd'hui en tant qu'habitante de Sarcelles depuis ma plus tendre enfance. Je n'ai pas forcément votre recul ou votre degré d'analyse, néanmoins je peux vous présenter certaines choses telles qu'elles sont actuellement. Je peux par exemple rebondir sur la question des commerces cachers. L'une des rues principales du grand ensemble des Flanades n'est constitué désormais que de commerces alimentaires cachers. Beaucoup de restaurants tenus par des Juifs, ou des riverains. On observe que la plupart des Juifs qui ont quitté Sarcelles, y reviennent pour faire leurs courses. Il y a aujourd'hui beaucoup de personnes qui ne résident pas au sein du quartier mais qui y viennent pour retrouver une certaine vie communautaire. Ils mangent entre amis et font leurs courses, etc. Par ailleurs, un grand centre commercial a récemment ouvert entre le grand ensemble et le Sarcelles historique. Et même si les commerces sont d'ordre "laïque", ils ont fortement adapté leur offre en fonction des communautés voisines. Par exemple, la semaine prochaine aura lieu la Pâques juive et pour l'occasion, ils ont monté un rayon thématisé avec des produits cachers. Par ailleurs, j'ai toujours vécu à Sarcelles mais je ne suis ni orthodoxe, ni ultra-orthodoxe. Je pense faire plutôt partie des Juifs dits traditionalistes. Mais effectivement, on assiste à un retour du religieux : une nouvelle synagogue vient d'être construite alors qu'il y en a déjà plusieurs marocaines, algériennes et tunisiennes. Il faut savoir qu'il n'y a que très peu d'Ashkénazes sur Sarcelles. Mais la communauté se radicalise petit à petit : quelques écoles (non conventionnées) se développent via les ultra-orthodoxes, des crèches aussi et d'autres lieux du quotidien. Aujourd'hui la classe moyenne fuit Sarcelles. Il n'est pas toujours évident de s'y retrouver culturellement parlant : l'offre est devenue plus limitée. Quand votre quotidien n'est pas rythmé par les fêtes religieuses, c'est compliqué de croiser des gens à qui parler d'autres choses. Concernant l'espace public et notamment la place de la synagogue, elle est toujours importante au moment des grandes fêtes, mais moins pour le shabbat. Les riverains étant devenus plus religieux, ils ne restent plus à bavarder sur le parvis : ils se retrouvent pour prier. Autant il y a 20 ans, c'était comme un rituel hebdomadaire : on se détend pour la fin de semaine. Aujourd'hui, ils rentrent quasi immédiatement dans la synagogue. Mais les grandes manifestations lors de certaines fêtes religieuses existent toujours. La boucle juive, ou le carré juif, appelé aussi dans certains films "La petite Jérusalem" est interdite à la circulation. À 118


l'occasion de Lag Ba' OmerI et de ses grandes processions au sein de la ville notamment. En réalité ce n'est pas dans toute la ville mais dans le quartier juif défile une troupe d'enfants orthodoxes et ultra-orthodoxes. C'est un peu la gaypride des juifs orthodoxes. L'espace public est en théorie ouvert à tout le monde, mais à ces moments là, les autres populations voisines ne comprennent pas bien où est leurs places. Sans rentrer dans la gestion et le communautarisme de Sarcelles, c'est effectivement de cette manière que sont appréhendés les habitants : on ne regarde que ce qui les différencient. D'autre part depuis deux ans, la communauté juive de Sarcelles est en alerte depuis un attentat contre la grande synagogue. On entendait en pleine rue "mort aux Juifs". Les forces de l'ordre sont bien évidemment intervenues mais ça a été un choc. Selon moi, ça n'a que renforcé le repli religieux latent à cause d'un sentiment d'insécurité. Inévitablement, on en vient à se rapprocher de personnes qui nous ressemblent; même si ce n'est pas personnellement le chemin que j'ai suivi. Quelques familles sont parties en Israël. L'alyah me semble être de plus en plus présente, d'autant plus parce qu'aujourd'hui même les pauvres peuvent partir du jour au lendemain. Pour ce qui est de la visibilité de la communauté juive au sein du quartier des Flanades, les choses bougent très vite. Enfant à Sarcelles, j'allais en école laïque, mais désormais très peu de juifs le font. Placer ses enfants en école juive n'est pas une simple question d'éducation religieuse ou culturelle ; la paupérisation de la ville joue beaucoup aussi. Des familles juives, qui ont quitté Sarcelles, reviennent pour la qualité de l'offre scolaire, le nombre de commerces aussi, ou encore parce que les grands parents, eux, n'ont pas bougé. Sarcelles est devenu une sorte de point de chute d'un pèlerinage. Par ailleurs, depuis les attentats de novembre 2015, la communauté juive bénéficie d'une nouvelle visibilité. En effet, désormais des militaires se placent devant les synagogues, les écoles et crèches juives, ce qui rend particulièrement le carré juif et ses points névralgiques identifiables. Hormis la présence militaire, le carré juif se détache aussi du reste par sa concentration en commerce cachers et par l'attitude vestimentaire surtout des résidents, qui sont pour la plupart des Juifs orthodoxes et ultra-orthodoxes. Les libéraux ne sont pas présents à Sarcelles et plutôt peu présents en France de manière générale.

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Lag Ba' Omer est une fête juive d’institution rabbinique. L'événement est mentionné pour la première fois dans la littérature rabbinique médiévale. Elle a lieu généralement en mai, donnant place à des feux de joie et dans certains cas, à des pèlerinages sur les tombes des justes au mont Meron.

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L'ANTISÉMITISME D'ALEXIS ROSENBAUM, SYNTHÈSE

Éd. du Bréal, collection « Thèmes et Débats » , 2015, 136 pages La prise d’otages de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes de janvier 2015 a rappelé aux Français que Essayiste et enseignant de philosophie l’antisémitisme est une passion haineuse tenace. Mais existefrançais, intéressé par la question juive et sa t-il pour autant une réalité homogène ? Essayiste juif français, perception par les autres communautés. Alexis Rosenbaum se propose de partir de l'affirmation de cette Dans son ouvrage L'antisémitisme, l'auteur hypothèse pour comprendre les fondements de cette hostilité tente de montrer comment une jalousie en vers les Juifs. Suite, au cours des dernières années, du triste sociale permanente à donner lieu à de regain des actes antisémites en France, l'auteur s'interroge quant nouvelles formes d'antisémitisme. à la raison fondamentale de l'antisémitisme en France, mais aussi de ce qui lui permet d'être à la fois ancien et persistant, et de s'il relève d’une logique collective ou individuelle. Alexis Rosenbaum (1969 - )

Pour tenter de répondre, Alexis Rosenbaum s’appuie au cours de son ouvrage sur plusieurs travaux de sciences sociales variées, de la sociologie à la philosophie ou encore la psychologie. A chaque chapitre, il en propose une synthèse pour en déduire ensuite une forme d'antisémitisme. Néanmoins, les cinq chapitres tournent tous autour d’une unique et même problématique, à savoir : L’antisémitisme existe-t-il depuis toujours ? Dans le premier chapitre, le chercheur montre que si cette hostilité en vers les Juifs connaît une récurrence au fil des siècles, ses motifs n’en sont pas moins variés de l’un à l’autre. Chaque période voit ainsi ce phénomène reposer sur un système d’accusation particulier à l'égard de cette population, qui permet de justifier toutes sortes d'exclusions et de persécutions. Ces dernières culminent évidemment avec les millions de victimes de la Shoah. Pour autant selon Alexis Rosenbaum, s’il est impératif de rester attentif à ces variations, il n’empêche qu’on retrouve un certain nombre de continuités. L'auteur va même jusqu'à écrire que ce serait « comme si les griefs [à l’égard des juifs] s’accumulaient, se superposaient et se mélangeaient au cours de l’histoire sans qu’aucun ne soit jamais définitivement perdu ». D'autre part, l'essai rappelle que peu importe la société, les antisémites attribuent à la population juive les traits les plus réprouvés par leur propre culture. Le chercheur se demande alors si L’antisémitisme ne serait finalement pas qu’une forme de jalousie sociale ? 120


Formulée pour la première fois par Émile Durkheim lors d'une étude sur l’Affaire Dreyfus, la théorie du bouc émissaire permet à l'essayiste d'initier son raisonnement. De manière plutôt schématique et lapidaire, cette théorie énonce que lors d'une situation de crise, une société donnée a tendance à en rejeter la responsabilité. L'individu ou le groupe visé tient alors lieu de victime expiatoire. Ce rejet permettrait notamment de préserver une cohésion générale, en lui épargnant d’avoir à s’interroger sur ses propres défauts. Or les Juifs apparaissent dans l'Histoire comme des candidats idéaux - mais non exclusifs - pour ce rôle : ils ont notamment fait l’objet de diverses manipulations politiques. L'exemple le plus célèbre restera sans aucun doute celui des Protocoles des Sages de Sion dans les années 1910, faux rédigé par le journaliste russe Mathieu Golovinski sur commande de la police secrète du tsar. À partir ensuite de la théorie de la frustration relative de Talcott Parsons - chef de file d’un courant sociologique aujourd’hui tombé en désuétude -, l’auteur développe sa prochaine perspective. Selon cette dernière théorie, les Juifs feraient cette fois-ci l’objet d’une hostilité, principalement de la part d'autres groupes sociaux. En effet, ils cristalliseraient sur eux leurs propres difficultés sociales. Cette forme d'antisémitisme débuterait au XIXe siècle avec l’émancipation juridique de la population juive, qui a permis une certaine ascension du groupe, notamment au sein des professions libérales. Les "perdants" de la compétition libérale, et plus particulièrement les membres d’autres communautés minoritaires, en ont construit une rancœur d’autant plus forte que les Juifs étaient posés comme inférieurs. De plus, Talcott Parsons ajoute aussi que l’Ancien Testament les présentent comme le peuple élu n'a fait que renforcer ce sentiment d'amertume. Néanmoins les explications sociologiques convoquées ici ne suffisent pas à expliquer la virulence particulière de certains comportements antisémites. C'est pourquo, Alexis Rosenbaum continue en s’intéressant, au cours du troisième chapitre, à des approches plutôt psychanalytiques, avec comme questionnement de fond : L’antisémitisme est-il l’expression d’une névrose ? Les dernières approches qu'il introduit maintenant s’appuient sur le mécanisme utilisé en psychologie de l’inversion projective. Très concrètement, ce dernier consiste à inverser les positions entre victime et bourreau, autrement dit à persécuter celui par lequel on se croit persécuté. Les nombreuses expériences de psychologie sociale - comme celles menées dans les années 1950 sur les rivalités entre adolescents dans un contexte de colonies de vacances - ont notamment permis de mettre en exergue le processus de formation des préjugés et stéréotypes. S'inscrivant dans le même type d'étude, le fameux test de Milgram va plus loin et a mis en évidence les ressorts de la soumission à l’autorité. Ce dernier permettrait, selon Alexis Rosenbaum, d’expliquer comment les persécuteurs - des Juifs dans notre cas - réussissent à rationaliser a posteriori leurs actes et pourquoi des accusations de complot se seraient développés non pas avant mais après certains grands massacres. Le chapitre suivant se penche lui sur le phénomène plus récent l’antisionisme et s'il ne [serait] pas le nouveau masque de l’antisémitisme. Cette nouvelle thèse s’inspire principalement des analyses du dit politologue Pierre-André Taguieff, pour lequel la construction d’un foyer politique juif aurait provoqué une forme contemporaine majoritaire de l’antisémitisme. Tout en distinguant clairement ces deux notions, l’auteur rappelle que l’antisionisme a émergé de deux foyers au moment de la création de l'État d’Israël en 1948, à savoir l’Union soviétique et le monde arabo-musulman. Il suggère ensuite comment, depuis la fin 121


des années 1970, antisionisme et antisémitisme sont fréquemment confondus. Tout en reconnaissant la difficulté à établir une limite franche entre l'un et l'autre, l'auteur se range derrière les propos d'un ancien Premier ministre suédois, Per Ahlmark, selon lequel actuellement « les antisémites les plus virulents ne sont plus ceux qui souhaitent un monde sans juif mais ceux qui veulent un monde sans État juif ». Finalement, le dernier chapitre intitulé « Peut-on combattre l’antisémitisme aujourd’hui ? » se veut explicitement normatif. Alexis Rosenbaum revient sur les diverses mesures pénales appliquées pour réprimer les actes et propos antisémites, en France notamment. Il poursuit sur les pratiques éducatives qui les ont complétées, avant d'en pointer les insuffisances, et d’expliquer brièvement en quoi l’antisémitisme constituerait une forme de haine catégorielle particulière.

Suite à la lecture de cet ouvrage, le lecteur pourra regretter que certains parti-pris théoriques et analytiques ne soient pas clairement assumés comme tels, ainsi que quelques présupposés ne soient que relativement peu remis en question par l’auteur. Je pense ici à la catégorie de « juifs », ou encore celle d’« antisémitisme ». Néanmoins, j'ai été confrontée aux mêmes problématiques identitaires au cours de ma recherche c'est pourquoi, ce manque n'a pas perturbé ma lecture. Mais elle ne doit pas être dissociée de son contexte d'écriture (caractère juif de l'auteur notamment) et que malgré ces subtilités, cette publication n'en reste pas moins un ouvrage à vocation pédagogique, qui est incontestablement instructif sur un phénomène trop souvent caricaturé.

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124


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TABLE DES MATIÈRES AVANT-PROPOS

5

INTRODUCTION

9

BABEL, LE PARI(S) DES JUIFS

BABEL AUX MILLE COULEURS LES IMMIGRÉS, ACTEURS DE L’ESSOR FRANCILIEN

LÉGENDES URBAINES

14

FRISE SPATIO-TEMPORELLE

16

1

2

126

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE À NOS JOURS

L’IMMIGRATION JUIVE EN ÎLE-DE-FRANCE 1.1 UNE RÉGION MONDE

21 21

RÉCIT HISTORIQUE D’UN COSMOPOLITISME

1.2 LE SOCIOTOPE JUIF

28

DÉFINITION ET TYPOLOGIES IDENTITAIRES LES PRINCIPAUX BASSINS DE VIE FRANCILIENS DE LA COMMUNAUTÉ

L’ENQUÊTE PAR NEUF : TROIS VILLES, TROIS QUARTIERS, TROIS OBJETS

35

LES RÈGLES DU JEU

2.1 TROIS VILLES : DES JUDAÏSMES SITUÉS

37

PARIS XVII : L'INTRA-MUROS COSMOPOLITE SAINT MANDÉ : LE LIMITROPHE COMPOSITE SARCELLES : LA PÉRIPHÉRIE COMMUNAUTARISTE E

2.2 TROIS QUARTIERS : DES URBANITÉS PLURIELLES PARIS XVII : LE QUARTIER DIFFUS SAINT MANDÉ : LE QUARTIER COMMERCIAL SARCELLES : LE QUARTIER CONCENTRÉ E

48


3

2.3 TROIS OBJETS : DES ARCHITECTURES RÉVÉLATRICES

DES FRANÇAIS JUIFS SUR LE DÉPART ? 3.1 UN FLUX DE TOUT TEMPS

77 78

L’ALYAH, L’IMMIGRATION EN ISRAËL

3.2 DES COMMUNAUTÉS EN ÉVOLUTION

87

NOUVELLES MIGRATIONS INTERNES AU GRAND PARIS EN 2018, PARIS INAUGURERA LE PREMIER CENTRE EUROPÉEN DU JUDAÏSME

CONCLUSION

65

LA SYNAGOGUE LE COMMERCE CACHER L'ÉCOLE JUIVE

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

97 100

REMERCIEMENTS

105

ANNEXES HISTOIRE DES JUIFS À PARIS DE ROGER BERG, SYNTHÈSE

106

INTERVIEW AVEC HAÏM KORSIA, GRAND RABBIN DE FRANCE TABLE RONDE AVEC ANNIE BENVENISTE, ANTHROPOLOGUE (1 / 2) TABLE RONDE AVEC INBAL BISMUTH, SARCELLOISE (2 / 2) L'ANTISÉMITISME D'ALEXIS ROSENBAUM, SYNTHÈSE INTERVIEW AVEC SIMONE BENZAQUEN, DIRECTRICE DE L'AJC

106 112 114 118 120 124

127


ET C’EST TOUTE LA TERRE, UNE SEULE LÈVRE, DES PAROLES UNIES. ET C’EST À LEUR DÉPART DU LEVANT, ILS TROUVENT UNE FAILLE EN TERRE DE SHIN’AR ET Y HABITENT. ILS DISENT, L’HOMME À SON COMPAGNON: « OFFRONS, BRIQUETONS DES BRIQUES! FLAMBONS-LES À LA FLAMBÉE! » LA BRIQUE EST POUR EUX PIERRE, LE BITUME EST POUR EUX ARGILE. ILS DISENT: « OFFRONS, BÂTISSONS-NOUS UNE VILLE ET UNE TOUR, SA TÊTE AUX CIELS, FAISONS-NOUS UN NOM AFIN DE NE PAS ÊTRE DISPERSÉS SUR LES FACES DE TOUTE LA TERRE. » IHVH-ADONAÏ DESCEND POUR VOIR LA VILLE ET LA TOUR QU’AVAIENT BÂTIES LES FILS DU GLÉBEUX. IHVH-ADONAÏ DIT: « VOICI, UN SEUL PEUPLE, UNE SEULE LÈVRE POUR TOUS. CELA, ILS COMMENCENT À LE FAIRE. MAINTENANT, RIEN N’EMPÊCHERA POUR EUX TOUT CE QU’ILS PRÉMÉDITERONT DE FAIRE. OFFRONS, DESCENDONS ET MÊLONS LÀ LEUR LÈVRE AFIN QUE L’HOMME N’ENTENDE PLUS LA LÈVRE DE SON COMPAGNON. » IHVH-ADONAÏ LES DISPERSE DE LÀ SUR LES FACES DE TOUTE LA TERRE : ILS CESSENT DE BÂTIR LA VILLE. SUR QUOI, IL CRIE SON NOM: BABÈL, OUI, LÀ, IHVH-ADONAÏ À MÉLÉ LA LÈVRE DE TOUTE LA TERRE ET DE LÀ IHVH-ADONAÏ LES A DISPERSÉS SUR LES FACES DE TOUTE LA TERRE. // TRADUCTION D’ANDRÉ CHOURAQUI 1974

// A CETTE ÉPOQUE, TOUT LE MONDE SE SERVAIT DE LA MÊME LANGUE ET DES MÊMES MOTS. OR, EN ÉMIGRANT DEPUIS L’ORIENT, ILS

TROUVÈRENT UNE PLAINE AU PAYS DE SHINÉAR, ET S’Y INSTALLÈRENT. ILS SE DIRENT ENTRE EUX: « ALLONS! FABRIQUONS DES BRIQUES ET FLAMBONS-LES À LA FLAMME! » LA TERRE LEUR FUT PIERRE ET LE BITUME LEUR FUT BÉTON. « ALLONS! DIRENT-ILS, BÂTISSONS-NOUS UNE VILLE ET UNE TOUR DONT LE SOMMET TOUCHE LE CIEL. FAISONS-NOUS UN NOM, DE PEUR QUE NOUS SOYONS DISPERSÉS SUR TOUTE LA SURFACE DE LA TERRE. »YHWH DESCENDIT POUR VOIR LA VILLE ET LA TOUR QUE BÂTISSAIENT LES FILS D’ADAM. « EH! DIT YHWH, ILS NE SONT QU’UN PEUPLE, ILS N’ONT QU’UNE LANGUE, ET C’EST CELA LEUR PREMIÈRE ENTREPRISE! DÉSORMAIS, RIEN DE CE QU’ILS VONT ENTREPRENDRE NE VA ÊTRE INACCESSIBLE... ALLONS! DESCENDONS ET BROUILLONS LÀ LEUR LANGUE, EN SORTE QU’ILS NE SE COMPRENNENT PLUS ENTRE EUX. YHWH LES DISPERSA DE LÀ SUR TOUTE LA SURFACE DE LA TERRE, ET ILS CESSÈRENT DE BÂTIR LA VILLE. VOILÀ POURQUOI ON L’APPELA « BABEL »: C’EST LÀ QUE YHWH FIT BALBUTIER LES HOMME; ET DE LÀ, YHWH LES DISPERSA SUR TOUTE LA SURFACE DE LA TERRE. // HUBERT BOST, BABEL, DU TEXTE AU SYMBOLE ÉDITIONS LABOR & FIEDS, GENÈVE, 1985 //

TOUT LE MONDE SE SERVAIT D’UNE MÊME LANGUE ET DES MÊMES MOTS. COMME LES HOMMES SE DÉPLAÇAIENT À

L’ORIENT, ILS TROUVÈRENT UNE VALLÉE AU PAYS DE SHINÉAR ET ILS S’Y ÉTABLIRENT. ILS SE DIRENT L’UN À L’AUTRE: « ALLONS! FAISONS DES BRIQUES ET CUISONS-LES AU FEU! » LA BRIQUE LEUR SERVIT DE PIERRE ET LE BITUME LEUR SERVIT DE MORTIER. ILS DIRENT: « ALLONS! BÂTISSONSNOUS UNE VILLE ET UNE TOUR DONT LE SOMMET PÉNÈTRE LES CIEUX!FAISONS-NOUS UN NOM ET NE SOYONS PAS DISPERSÉS SUR TOUTE LA TERRE. ». OR YAHVÉ DESCENDIT POUR VOIR LA VILLE ET LA TOUR QUE LES HOMMES AVAIENT BÂTIES. ET YAHVÉ DIT: « VOICI QUE TOUS FONT UN SEUL PEUPLE ET PARLENT UNE SEULE LANGUE, ET TEL EST LE DÉBUT DE LEURS ENTREPRISES! MAINTENANT, AUCUN DESSEIN NE SERA IRRÉALISABLE POUR EUX. ALLONS! DESCENDONS! ET LÀ, CONFONDONS LEUR LANGAGE POUR QU’ILS NE S’ENTENDENT PLUS LES UNS LES AUTRES. » YAHVÉ LES DISPERSA DE LÀ SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE ET ILS CESSÈRENT DE CONSTRUIRE LA VILLE. AUSSI LA NOMMA-T-ON BABEL, CAR C’EST LÀ QUE YAHVÉ CONFONDIT LE LANGAGE DE TOUS LES HABITANTS DE LA TERRE ET C’EST LÀ QU’IL LES DISPERSA SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE. AUTRES. » YAHVÉ LES DISPERSA DE LÀ SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE ET ILS CESSÈRENT DE CONSTRUIRE LA VILLE. AUSSI LA NOMMA-T-ON BABEL,, CAR C’EST LÀ QUE YAHVÉ CONFONDIT LE LANGAGE DE TOUS LES HABITANTS DE LA TERRE ET C’EST LÀ QU’IL LES DISPERSA SUR TOUTE LA FACE DE LA TERRE // BIBLE DE JÉRUSALEM, LE CERF, PARIS, 1956

// ET TOUTE LA TERRE ÉTAIT LÈVRE UNIQUE ET PAROLES UNIQUES. ET IL ARRIVA, DANS LEUR DÉPLACEMENT À PARTIR DE L’ORIENT, QU’ILS

TROUVÈRENT UNE PLAINE EN LA TERRE DE SHINÉAR, ET ILS S’ASSIRENT LÀ. ET ILS DIRENT, CHACUN VERS SON COMPAGNON: « ALLONS! BRIQUETONS DES BRIQUES ET FLAMBONS-LES À LA FLAMBÉE! » ET LA BRIQUE FIT POUR EUX PIERRE ET LE BITUME FIT POUR EUX MORTIER. ET ILS DIRENT: « ALLONS! BÂTISSONS UNE CITÉ ET UNE TOUR : SA TÊTE DANS LES CIEUX! ET FAISONS POUR NOUS UN NOM POUR NE PAS ÊTRE DISPERSÉS SUR LA FACE DE TOUTE LA TERRE. » ET LE SEIGNEUR DESCENDIT POUR VOIR LA CITÉ ET LA TOUR QU’AVAIENT BÂTIES LES FILS D’ADAM. ET LE SEIGNEUR DIT: « VOICI, ILS SONT PEUPLE UNIQUE ET LÈVRE UNIQUE POUR EUX TOUS. ET VOILÀ LE COMMENCEMENT DE CE QU’ILS FONT. MAINTENANT, RIEN NE LES RETIENDRA DE CE QU’ILS DÉCIDERONT DE FAIRE. ALLONS! DESCENDONS ET EMBROUILLONS ICI LEURS LÈVRES QUE, CHACUN VERS SON COMPAGNON, ILS N’ENTENDENT PAS LEUR LÈVRE ».ET LE SEIGNEUR LES DISSÉMINA À PARTIR DE LÀ SUR LA FACE DE TOUTE LA TERRE. ET ILS CESSÈRENT DE BÂTIR LA CITÉ. C’EST POURQUOI ON APPELA SON NOM « PORTE DE DIEU » (BABEL) CAR C’EST À CET ENDROIT QUE LE SEIGNEUR EMBROUILLA LA LÈVRE DE TOUTE LA TERRE ET À PARTIR DE CET ENDROIT, LE SEIGNEUR LES DISSÉMINA SUR LA FACE DE TOUTE LA TERRE. // TRADUCTION FRANÇAISE D’EDMOND FLEG CHANT NOUVEAU, PARIS, 1946 //

Garance Sornin _Mémoire de Master 2018  

Mémoire de fin de master, intitulé "BETH DIN BABEL : La communauté juive dans le Grand Paris" Sommaire : A. L’immigration juive en Île-de...

Garance Sornin _Mémoire de Master 2018  

Mémoire de fin de master, intitulé "BETH DIN BABEL : La communauté juive dans le Grand Paris" Sommaire : A. L’immigration juive en Île-de...

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