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Et cependant, la fidélité au long cours des uns et des autres aux territoires dans lesquels ils ont investi leurs jeunes années n’est pas sans révéler d’étonnantes pérennités, comme celle du rôle de l’initiative paysanne dans le succès des innovations techniques. Des années 1950 à aujourd’hui, il n’y a pas de développement viable sans construction d’une relation de confiance mutuelle entre chercheurs et acteurs de la production agricole. Les mots pour le dire changent, les ressources scientifiques et communicationnelles également, mais la dimension humaine du problème garde toute sa pertinence, aussi bien dans la relation au village que dans celle que l’on doit entretenir avec les cadres administratifs et politiques des États concernés. C’est donc en remettant sans cesse en jeu leurs compétences et en sachant faire sans états d’âme le deuil des réalités disparues que les chercheurs tropicalistes ont pu, malgré tout, accumuler un peu d’expérience transférable, à la fois pour assumer des responsabilités eux-mêmes et pour faire partager, y compris en métropole, le fruit de leurs années de « brousse ». On ne s’étonnera donc pas de lire des récits qui témoignent avant tout d’une remarquable adaptabilité, aussi bien aux situations propices, saisies avec appétit, qu’aux circonstances adverses, voire catastrophiques, traitées avec philosophie et résolution. L’histoire institutionnelle de cette recherche s’en ressent fort logiquement, faite de réformes successives plus ou moins heureuses, d’hésitations entre modèles géographiques et thématiques, de stratégies d’autonomie ou de satellisation. On retiendra, bien sûr, l’épisode particulièrement significatif de la gestation du Cirad au tournant des années 1980 telle que rapportée par Hervé Bichat et Bernard Simon, entre rivalité au long cours avec l’Orstom et alliance stratégique avec l’Inra, avec un impact majeur de l’alternance politique de 1981 dans la maturation de la solution définitive, celle d’un organisme centré sur les métiers de la « coopération », c’est-à-dire sur le rôle d’interface des hommes et des femmes porteurs d’une expérience de recherche appliquée spécialisée, mais pensée dans son contexte et en synergie avec l’ensemble des parties prenantes.

Un atlas à ciel ouvert 8

Si les récits rassemblés ici contribuent essentiellement à produire une mémoire commune de la recherche tropicaliste, on ne saurait négliger la dimension spatiale, on pourrait même dire la leçon de géographie universelle qu’ils esquissent. En effet, si chacun ne se reconnaît qu’un modeste périmètre de véritable expertise - telle région, tel pays, telle culture au mieux - il s’en faut de beaucoup que les expériences rapportées se limitent à des va-et-vient entre un port d’attache métropolitain et un terrain unique. La première raison que l’on peut en donner tient aux histoires familiales, marquées du sceau du nomadisme, dans lesquelles s’enchâssent ces récits de vies professionnelles. Michelle Feit, figure accueillante des bureaux parisiens du Gerdat puis du Cirad, livre ainsi une mémoire riche d’un impressionnant passé de globe-trotter, source de sa capacité de compréhension, voire d’empathie, avec le besoin de parole des chercheurs expatriés en escale dans la maison-mère. Bien d’autres acteurs de la recherche tropicaliste ont de même un passé familial et des années de jeunesse faits de découvertes ultramarines décisives.

ARCHORALES n° 17 > AGRONOMES DU CIRAD

Ensuite, la plupart de nos témoins, après un premier séjour formateur, ont multiplié les expériences de missions plus courtes, à l’instar de Hugues de Livonnière sur les applications industrielles du caoutchouc, leur permettant d’accumuler un grand nombre de tampons sur leurs passeports. Lieux de recherches, lieux d’expertise, villes de colloques et de réunions internationales tissent ainsi une géographie dense de la diplomatie scientifique dans les Suds, qu’il faudrait d’autres témoignages pour rendre exhaustive, mais qui n’en est pas moins impressionnante avec ceux que nous livrons ici. Enfin et surtout, ces récits de vie font une grande place à l’analyse comparée, avec référence explicite ou non à René Dumont, mais toujours avec le souci non de juger, mais de comprendre. Sans doute tient-on là un

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