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HERVÉ BICHAT

resté mais, pour des raisons familiales, j’ai dû rentrer. Marié avec une Française, autant je me plaisais énormément en Afrique, autant c’était plus difficile pour elle. Je suis donc rentré en France. Pourriez-vous nous parler du contexte de ce pays qui avait acquis son indépendance ?

ARCHORALES n° 17 > AGRONOMES DU CIRAD

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Ce pays était dominé par l’extraordinaire personnalité de Félix Houphouët-Boigny. Je suis heureux d’avoir pu approcher ce personnage. Il avait cette caractéristique assez rare en Afrique de l’Ouest, d’être à la fois un des premiers dans l’ordre traditionnel et dans l’ordre moderne. Il appartenait à une famille de chefs du centre de la Côte d’Ivoire. Or, la plupart des « classes aristocratiques » dans la hiérarchie traditionnelle répugnaient à envoyer leurs enfants dans les nouvelles écoles ouvertes par les Européens car ceux-ci étaient considérés comme des barbares. C’est pourquoi ces écoles furent fréquentées d’abord par les enfants des « classes sociales inférieures ». Ce qui a eu ultérieurement des conséquences politiques considérables. La Côte d’Ivoire fut très difficile à coloniser. Une des méthodes de pacification mise en œuvre par les Français consistait à prendre les enfants des chefs de tribus pour les emmener à « l’école des otages ». Ce fut le destin de F. Houphouët-Boigny : avoir été pris très jeune dans la case de son oncle, chef de canton - les tribus Baoulé sont organisées sur la base d’un système matriarcal -, et d’avoir été emmené à « l’école des otages », où il s’était révélé un petit garçon très intelligent. Il a donc reçu de force une éducation moderne. Celle-ci

l’a conduit à suivre les cours de la célèbre école William Ponty à Dakar, qui a formé tous les cadres de l’Afrique de l’Ouest, durant l’époque coloniale, dans trois domaines : instituteurs, secrétaires administratifs, médecins africains. F. Houphouët-Boigny avait choisi la section des médecins africains et il était sorti major de sa promotion. Il a été affecté à Abengourou, petite ville au nord-est d’Abidjan, jusqu’à ce que les règles coutumières l’appellent à devenir le principal chef de sa tribu. À ce moment-là, il a abandonné son poste administratif, il est redevenu chef traditionnel et s’est lancé dans la politique qui l’a mené à créer, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest : « Le rassemblement démocratique africain ». Je l’ai perçu comme un homme très triste et très critique vis-à-vis de ses concitoyens. Ce n’était pas du tout l’Africain joyeux de vivre ! Il a créé un syndicat des chefs coutumiers, dont il était président. Et en même temps, il était dans la modernité. Par conséquent, il a su diriger et conduire la Côte d’Ivoire de manière tout à fait étonnante. Les tensions ethniques étaient considérables : la Côte d’Ivoire comptait une cinquantaine de tribus et il y avait des hostilités féroces entre elles. Il y avait naturellement de grandes familles, quatre ou cinq grands regroupements, mais chaque tribu était très autonome et donc il y avait des bagarres en permanence. Ces bagarres étaient maîtrisées par l’autorité de F. Houphouët-Boigny, qui avait l’art de corrompre financièrement et intellectuellement tous ceux qui s’opposaient à lui. Ce système a fonctionné tant que

Cette photo, issue du fonds familial de Hervé Bichat, est prise en Côte d’Ivoire en 1968. Elle illustre la difficulté des déplacements en Afrique. Il n’est pas sûr que la personne sur l’aile de l’avion soit Hervé Bichat, mais on désire le croire tant l’image figurerait bien le personnage.

F. Houphouët-Boigny était dans la force de l’âge, mais la situation de la Côte d’Ivoire s’est fortement dégradée au cours des années 1980. Resté très proche de la Côte d’Ivoire, je me disais qu’avec le temps, l’unité ivoirienne se reconstituerait et ferait face à ces défis. Or aujourd’hui encore, il y a des tensions très fortes entre l’est et l’ouest, entre le nord et le sud. F. Houphouët-Boigny avait inscrit une tradition d’échanges et aurait pu tisser des liens dans la coopération avec la France Cette vision, F. Houphouët-Boigny l’a défendue dans un discours qu’il a prononcé à Korhogo, dans le nord du pays, en 1965, qui m’a beaucoup impressionné. Il disait : « Je ne veux pas que la Côte d’Ivoire soit une mer morte. Il faut qu’on reçoive mais qu’on donne ». Un de mes échecs, c’est qu’à l’été 1980, au moment où j’ai commencé à prendre en charge les destinées du Gerdat (Groupement d’études et de recherches pour le développement de l’agronomie tropicale) 1, j’avais le projet de créer un établissement public de recherche-développement en agriculture franco-ivoirien. Il faut savoir que la Côte d’Ivoire a conservé beaucoup plus longtemps que les autres pays d’Afrique de l’Ouest les équipes françaises sous direction française, tout en mettant à plat progressivement un système de régulation. Mais F. HouphouëtBoigny voulait conserver les instituts tels qu’ils fonctionnaient parce que pour lui c’était un gage d’efficacité. Finalement, entre le début des années 1960 et la fin des années 1970, les instituts français (CTFT, IEMVT, Irat, Irca, IRCC, Irfa, Irho) ont progressivement rapatrié leurs stations centrales en Côte d’Ivoire, au fur et à mesure que les autres pays africains francophones nationalisaient leurs systèmes de recherche agronomique. Donc à la fin des années 1970, la Côte d’Ivoire était devenue, du point de vue de la recherche agronomique tropicale francophone, la principale base sous les tropiques. En même temps, je sentais bien qu’il y avait des désirs ivoiriens de nationaliser les stations centrales de ces instituts. C’est là que je me suis trouvé face au défi qui était devant nous. Mon plan initial, que j’ai défendu avec passion mais

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