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éditorial

du 18-10-2012

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau Du nouveau à Saint-Germain-des-Prés

Le Paris des galeries est divisé, comme chacun sait, en trois grands secteurs : Haussmann/Matignon/Louvre (c’est le « Paris rive droite »), Beaubourg/Marais/Bastille (c’est le « Paris Beaubourg », le plus branché) et enfin SaintGermain/Invalides (c’est le « Paris rive gauche »). Ce dernier était le plus avant-gardiste jusqu’au milieu des années 70, un certain nombre de grandes galeries vouées à l’art contemporain ayant émigré au moment de l’inauguration du Centre Pompidou (1977). Saint-Germain-des-Prés a commencé par tenir bon grâce à l’apport de sang neuf (Marie-Hélène Montenay) et à la fidélité au quartier de galeries de premier ordre (dans le genre classique) comme Claude Bernard, Jean Fournier, Jeanne Bucher ou 1900-2000. Mais la galerie Montenay a été remplacée par un Franprix et, tout récemment, Laurent Strouck a abandonné la rue Jacques Callot pour rejoindre l’avenue Matignon. Les fidèles de Saint-Germain se consolaient en constatant qu’une jeune galeriste comme Samantha Sellem enracinait les peintres expressionnistes de toutes générations dans le quartier, et que Catherine et André Hug passaient de la rue de l’Echaudé à la rue de Seine pour mieux défendre les hyperréalistes européens, mais ils craignaient tout de même un changement d’identité progressif du secteur, de plus en plus investi par l’art africain. L’ancienne galerie Isy Brachot notamment, ce bel espace à l’angle des rues Guénégaud et Mazarine, fermé depuis quelques temps après avoir abrité de médiocres commerces de sous-art, allait-il lui aussi se convertir aux masques sowei plus ou moins authentiques ? Il n’en est rien : depuis le 5 octobre, c’est Patrice Peltier qui prend en charge le lieu pour y montrer et y vendre ce qu’il aime. Or ce marchand n’a pas un profil ordinaire : avant tout collectionneur, il est également décorateur et galeriste en la bonne ville du Mans, ce qui fait que, depuis des années, il convertit ses clients en nouveaux collectionneurs. C’est effectivement chez un collectionneur que l’on a l’impression d’entrer quand on ouvre la porte de la nouvelle galerie Patrice Peltier à Saint-Germain-des-Prés : des sculptures, des meubles, des tableaux et un grand tapis créent une atmosphère particulièrement originale. Ceux qui ont vu l’excellent film Les Saveurs du Palais ont sans doute été frappés de ne jamais apercevoir le saint des saints : la salle-à-manger des appartements privés du président de la République. Eh bien ils peuvent se faire une idée du plafond de cette pièce, peint par Denis Rivière pour François Mitterrand : le voici en effet dans sa version tapis. Magnifique symphonie de bleus et d’or (il s’agit d’une nocturne) comme sait les composer le spécialiste des ciels qu’est Rivière. Mais non loin de là, à côté d’un bronze de Volti et d’un petit tableau d’André Lhote, on rencontre avec plaisir des toiles de Gérard Le Cloarec et Gérard Guyomard qui font partie de la collection de Patrice Peltier. Les deux peintres sont aussi de grands amis de Denis Rivière, ce qui donne un air de réunion de famille à cet accrochage. Ce n’est pas tout : plusieurs tableaux de la nouvelle série de Denis Rivière sont présentés, sur le thème des plages polluées par les sacs commerciaux en plastique. Après les sacs-poubelles, voici donc un des méfaits les plus lamentables de la civilisation industrielle devenus prétextes à variations virtuoses sur les bords de mer. Rivière peint les vagues qui viennent expirer sur le sable aussi bien que Courbet, il y ajoute son ironie mordante et mélancolique. Il y en a plusieurs en vitrine : j’ai constaté que les voyageurs de l’autobus 58 qui passe ici les regardent avec admiration. Ils ont raison.

J.-L. C. verso.sarl@wanadoo.fr éditorial du 18-10-2012


La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau