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«100 sexes d'artistes» Par-delà la polémique

Déborah JEAN, L3 Arts Plastiques


Introduction

100 sexes d’artistes est l’intitulé provocateur de la dernière oeuvre de Jacques Charlier, artiste belge dont on a beaucoup entendu parler cette année. Elle consiste en une série de dessins représentant des «sexes d’artistes» sur le mode de la caricature, artistes ayant, selon Jacques Charlier, marqué l’histoire de l’art - depuis Marcel Duchamp jusqu’à nos contemporains. L’oeuvre, savante et ludique, est finalement assez loin de la crudité provocatrice que l’on pourrait attendre (voir exemples de « sexes d’artistes » en annexe, ou site officiel de l’oeuvre.) C’est la Flandre qui représentait cette année la Belgique à la 53ème Biennale de Venise, puisqu’il y a alternance entre les deux communautés. Mais, comme il se fait d’habitude, la partie francophone a sélectionné un artiste, Jacques Charlier, pour participer au « off ». Le projet 100 sexes d’artistes a donc été élu par un jury spécialisé et cautionné par la ministre de la Culture et l’Audiovisuel de la Communauté française, Fadila Laanan. Les projets présentés à Venise devant associer un artiste et un commissaire, Enrico Lunghi, du Musée d’Art Moderne du Luxembourg, a soutenu la candidature de l’artiste. Si l’oeuvre a été au coeur de l’actualité cet été, c’est à cause des réponses qui lui ont été faites. La Commission de la Biennale a refusé d’intégrer l’oeuvre au programme du « off ». A son tour, la ville de Venise a exprimé un rejet, qualifiable de censure, car un de ses représentants a considéré que le thème risquait « d’offenser le sens commun de la pudeur ». Charlier voulait afficher des reproductions de ses dessins sous forme d’affiches à travers la ville. Immédiatement, la ministre de la Culture de la Belgique francophone dénonça le caractère « inacceptable » de la censure vénitienne, qui « relève d’un conservatisme pudibond qui n’a rien à voir avec cette terre d’Art et de liberté qu’est l’Italie », ce qui eut pour effet de lancer une polémique. Jacques Charlier et Enrico Lunghi ont alors fait un appel à soutiens qui s’est avéré efficace, et ont réussi à exposer une documentation sur le projet réprouvé à Venise, en « off du off », sur un bateau à quai proche du cœur de la Biennale. Peu de temps après, l’artiste a reçu de nombreux soutiens, et les sexes d’artistes ont été exposés dans huit autres villes européennes : Anvers, Belgrade, Bergen, Bruxelles, Linz, Luxembourg, Metz et Namur. Le projet, au départ assez simple dans sa conception, s’est rapidement étoffé d’un important travail de médiation, en réponse à la censure vénitienne. Le fait que ce projet ait dérangé témoigne de certains changements sociaux actuels. En quoi cette oeuvre d’art pose-t-elle problème aux institutions, à la société ?


I - Une oeuvre dérangeante... A/ ...pour les institutions... La nouvelle de la censure des 100 sexes d’artistes s’est répandue comme une traînée de poudre, tellement elle était surprenante de la part de la commission de la Biennale. En effet, ce refus est considéré par tous les critiques comme un « retour en arrière » dans la tolérance des images. Pourquoi ce refus inattendu ? Ce qui pose problème à Venise n’est pas l’oeuvre en elle-même mais bien le fait de l’afficher dans toute la ville – ce qui constituerait un « attentat à la pudeur ». Ville qui est pourtant envahie de publicités qui pourraient elles aussi « offenser le sens commun » de la morale. Les autorités se seraient-elles arrêtées au titre, un rien impertinent, craignant des débordements vers la pornographie ? Dans une des émissions disponibles sur le blog de l’artiste, nous pouvons entendre que le journaliste n’hésite pas à émettre l’hypothèse que la présence nouvelle de pavillons du Vatican et de pays musulmans à la Biennale peut avoir un rapport avec le refus de l’oeuvre de Charlier. Ce que le commissaire du projet, Enrico Lunghi, ne dément pas, bien au contraire, convaincu que l’extrêmisation de l’islamisme aujourd’hui fut une des causes de rejet – il s’agirait, dit-il, de « se préserver de la frilosité de ces pays vis-à-vis de toute image sexuelle », d’autant plus que ces derniers sont de forts acheteurs potentiels aux yeux des organisateurs de la Biennale. Il évoque également le poids du Vatican en Italie, et une éventuelle peur d’attirer l’animosité de l’autorité religieuse. La censure viendrait-elle d’un rapprochement entre le champ religieux et le champ artistique ? Pourtant, la Biennale accueille en son sein quelques oeuvres bien plus subversives. B/... et pour la société ? « Si la ville juge que ces inoffensives caricatures constituent une atteinte grave à la pudeur, et qu’elle tolère des oeuvres répréhensibles à l’intérieur de la biennale, c’est qu’elle considère qu’il existe bien deux catégories de citoyens. La première, directement concernée par l’art, à qui il est permis sans danger,  d’être en contact avec des oeuvres que la morale réprouve dans l’espace  public. La seconde, incapable de discernement culturel, allergique à toute allusion humoristique et sexuelle, qu’il faut à tout prix protéger de visions impudiques. » Jacques Charlier Cette citation de l’artiste est tout à fait intéressante : elle soulève la question de la réception du spectateur, selon sa « catégorie de citoyen ». En effet, 100 sexes d’artistes est basée sur un rapport au capital culturel individuel, à ses propres connaissances, tout en faisant appel à un savoir collectif: l’histoire de l’art. L’oeuvre a un aspect ludique avant tout : on est tout émoustillé d’avoir mis un nom sur une caricature, et encore plus si l’oeuvre de l’artiste qui est derrière nous a particulièrement marqué. Les dessins de Charlier fonctionnent par une mise en relation de références artistiques et du ressenti personnel du spectateur. Avant de lire l’indice, l’image produite étant une interprétation de l’Oeuvre de l’artiste en question, on tente, de façon intuitive et automatique, de faire la démarche inverse, de retrouver par la vision de Charlier l’artiste qui est représenté... Ce que 100 Sexes d’artistes nous proposent, c’est un enrichissement de notre vision de ces artistes par la propre vision de Jacques Charlier, artiste de 70 ans, « érudit » en la matière. Ou plus exactement par notre vision de sa vision. C’est un échange d’expérience : on enrichit l’oeuvre de ce qu’elles nous donnent.


II – Une conception perfectible

L’intention première de l’artiste n’était certainement pas de choquer ou de provoquer. Sergio Bonati, critique d’art, évoque l’habituel « humour impertinent » de Jacques Charlier. «Ce qui était au départ la volonté d’apporter  à la biennale une note d’humour  détachée de la morosité ambiante et du ronron avant-gardiste, est devenu hélas, un triste cas d’école à laquelle cette biennale  ne nous avait pas habitué. « 100 sexes d’artistes est, pour son auteur, un hommage à ces artistes qu’il apprécie. Il veut son oeuvre accessible et didactique, « une sorte de générique de l’histoire de l’art au XXème siècle mais de façon un peu drôle, et moins prétentieuse que les divers bouquins qu’on nous sert. » (Jacques Charlier) Il donne à son oeuvre un aspect théâtral : par le rideau rouge, qu’on retrouve en fond des affiches, en ouverture du site web, sur la couverture du catalogue... et par l’annonce qui a été faite à l’occasion de la dernière Foire d’Art de Bruxelles (une énigmatique salle de musée avec 100 affiches identiques annonçant l’exposition « à venir » à Venise) Cette mise en scène, cet aspect spectaculaire était un bon moyen d’attirer l’attention du public sur l’événement alors même que sa participation n’était pas encore confirmée. A l’origine prévue pour être présentée dans tout Venise par un système d’affiches, l’oeuvre était voulue comme une omniprésence de l’art dans la ville (à chaque coin de rue !) L’idée de Charlier est de faire aller l’oeuvre au public plutôt que le public aille vers l’oeuvre. Pourtant, les personnes qui se promènent à Venise à cette époque sont souvent là pour la Biennale, et donc un public « averti », à même d’attribuer un nom d’artiste sur un certain nombre de caricatures. Pourquoi vouloir mettre son art dans la rue, alors que les personnes à qui il s’adresse sont dans les musées ? 100 sexes d’artistes et en effet quelque peu élitiste : il faut un minimum de connaissances en histoire de l’art, un certain « capital culturel » pour pouvoir « jouer », reconnaître les artistes qui sont caricaturés. Les destinataires, la « cible » (l’emploi du jargon commercial ici n’est pas fruit du hasard) de l’oeuvre sont finalement les individus du champ artistique, ceux qui ont suffisamment d’expérience artistique, et donc un certain milieu social. Pourtant, ce n’est pas la démarche de l’artiste que de réserver son oeuvre à une élite, en témoigne cet extrait d’une émission de radio belge : « […] et en même temps, il s’agit de faire en sorte que l’homme de la rue, l’homme lambda, puisse se demander « de quoi s’agit-il ? » On ne sait jamais, il y a des gens qui se décident de s’intéresser à l’art à cause d’une manifestation telle que celle-là. » Jacques Charlier Mais quelle est la réaction d’un public non-savant en la matière ? Si ces caricatures peuvent en effet éveiller la curiosité artistique d’individus « non-initiés », il s’agirait d’une infime minorité de personnes -dans le cadre d’un affichage « sauvage » à travers la ville, sans autre forme de médiation. « La plupart seraient hermétiques à ceux qui n’ont pas une bonne connaissance de l’art actuel. » Sergio Bonati, critique d’art


Car c’est là que la conception est discutable : la présentation des affiches donne à la caricature un espace restreint (1/8e de l’image, à vue d’oeil). Le titre -générique- du tableau, « Sexe d’artiste », est écrit en tout petit dans le cadre. Comment distinguer l’affiche des publicités qui l’entourent ? Un promeneur lambda, qui passe devant l’affiche -à supposer qu’il ne la considère pas comme une publicité parmi d’autres- et qui est intrigué par le dessin, va-t-il faire le lien avec l’histoire de l’art et s’y intéresser soudainement ? Il me semble que le mode d’affichage qui a finalement été choisi dans certaines villes comme Luxembourg -voir page suivante- est bien plus à-même de toucher « l’homme lambda », puisqu’il sépare l’affichage artistique des affichages publicitaires. Et dans une société envahie de stimuli visuels, où nos yeux sont habitués à « zapper » les publicités, est-ce le salut de l’art d’utiliser les procédés commerciaux ? «L’ International Art Contemporary Foundation 3.14 à Bergen en Norvège a choisi la voie de l’affichage public, en pleine ville, profitant des panneaux d’affichages et des colonnes Morriss. Les 100 sexes d’artistes de Charlier sont ainsi placardés depuis le 5 juin dernier.» [blog de Jacques Charlier]

III – Un travail de médiation pour le moins efficace, mais toutefois discutable A/ Une politique de proximité On pourrait qualifier le travail de médiation de Charlier de « politique de proximité ». L’artiste ne s’intéresse pas aux masses, mais aux gens pris de manière individuelle dans leur « milieu » habituel. Outre le fait qu’il soit manifestement très présent sur le terrain, on peut trouver sur son blog personnel des éléments fortement intéressants. Des récits de petites « fêtes » locales : sculpture collective (à Doutrepont), inaugurations en présence de l’artiste... « Ce jeudi 16 juillet, Paul Helminger, Bourgmestre de Luxembourg inaugurait la présentation de 1OO sexes d’artistes au coeur de la cité. L’équipe du Musée d’Art moderne de Luxembourg avait effectué la mise en place d’une visionneuse au pied du kiosque de la Place d’Armes. Elle fonctionnera jour et nuit. Le vernissage a eu lieu, en présence de nombreux curieux  car la température était estivale. La soirée s’est terminée à la terrasse d’un restaurant dans la joie et la bonne humeur. » [blog de Jacques Charlier] Ou encore des vidéos dans lesquelles l’artiste va interroger des personnes dans la rue, directement sur le contenu de son catalogue. Les deux seules interviews qui ont été filmées (ou du moins les seules que l’artiste ait publiées) : «Rencontre 1» : La personne est française, n’a pas entendu parler de l’oeuvre, mais elle fait probablement partie du public de la Biennale. Elle paraît d’abord curieuse du projet (« 100 sexes d’artistes ? Quelle drôle d’idée ! ») A la vue du catalogue, elle dit trouver « pas du tout choquants » ces dessins « gentiment subversifs, drôles, plutôt intelligents » et « tout à fait dommage que la Biennale et la ville de Venise fassent preuve d’aussi peu d’humour ». Elle reconnaît plusieurs caricatures par la suite.


Rencontre 2 : Ne trouve pas cela très méchant ni pornographique mais ironique. Il faut dire que cette dame habite Venise, et sort d’une exposition du off de la biennale manifestement plus choquante que le catalogue que lui tend l’artiste, puisque cette exposition est interdite aux enfants... L’objectivité de ces deux interviews est tout à fait discutable, les personnes interrogées étant prédisposées à cautionner la démarche de l’artiste, de par leur milieu social et culturel (toutes deux amatrices d’art, âgées d’une quarantaine d’années, vraisemblablement plutôt aisées, avec une certaine connaissance de l’histoire de l’art et de la politique de la biennale) Il eut été beaucoup plus intéressant de questionner des individus de milieux, de cultures, et d’âges différents ! Que ce serait-il passé si Jacques Charlier avait choisi d’interroger des parents en présence de leurs enfants ? Leur auraient-ils montré ces caricatures ? Auraient-ils été choqués par l’impudicité du catalogue ? Et à des personnes qui n’auraient aucune connaissance en histoire de l’art ? Y auraient-ils trouvé intérêt ? Et des représentants de pavillons de pays musulmans ? Se seraient-ils offusqués ? B/ Une polémique-tremplin Il paraît évident que le succès des 100 sexes d’artistes doit beaucoup à la polémique qu’il y eut autour de sa censure. De l’aveu de l’artiste lui-même, son oeuvre tient plus à présent du rassemblement de documentation que du simple dessin. « L’accumulation des documents concernant notre projet devient en soi un évènement historique. [...]Je crois l’aventure symbolique top importante que pour en négliger le moindre détail. » Le blog personnel de l’artiste raconte toutes les étapes du rebondissement sur la vague polémique qui fait le succès de l’oeuvre, de la « contre-attaque »/exposition sur le bâteau malgré les refus essuyés, jusqu’aux courriers échangés, expositions dans les autres villes, retombées médiatiques... Il illustre tout à fait le côté « guerilla » que J.Charlier a donné à son projet, que ce soit par les actions ou par le style adopté, très métaphorique : « C’est dans une vedette rapide que le Lieutenant D’Alimonte, la Capitaine de corvette Loporcaro et ses fusillères marines ont rejoint la base arrière du MUDAM, d’où partiront les missiles d’affiches destinés aux nombreuses terres d’accueil du monde entier à notre projet. » Pour l’artiste, le projet est devenu un combat concernant tout le monde, une lutte contre la censure, pour la liberté d’expression. « Si vous suivez au jour le jour nos péripéties, n’hésitez pas à transmettre vos encouragements et priez ardemment pour nos troupes, car elles vont libérer Venise, sa ville et sa Biennale, de sa grincheuse pudibonderie et de sa mauvaise humeur. » C’est pourquoi il n’hésite pas à mettre tout le monde à contribution, formant des équipes (portant un tee-shirt avec le sexe de l’artiste lui-même) et réunissant des comités de soutien à travers l’Europe. « Exposer Charlier » devient un acte de résistance, de protestation contre une société trop pudibonde et hypocrite, voire même qui serait trop influencée par la religion -pour certains. Pourtant, à bien y regarder, cette guérilla n’est autre que le démarchage que doit faire habituellement un artiste pour être exposé. Sans vouloir accuser l’équipe Charlier d’avoir provoqué un faux scandale pour promouvoir l’oeuvre, il semble évident qu’elle l’a volontairement amplifié – voir les échanges de lettre en annexe- par un intense « bombardement médiatique » (ce sont les mots employés par l’artiste) Une oeuvre bénéficiant d’une polémique amplifiée et jouant des velléités de chacun envers le « système » ? « Merci Léon, mais quel plaisir Léon d’être censuré par des cons » [Réponse de Jacques Charlier à un commentaire laissé sur le blog de l’artiste]


C/ Un aspect ludico-commercial Un autre ingrédient du succès du projet fut son côté ludique, grandement exploité par Jacques Charlier. Additionné à l’aspect « guerilla », comme dans le jeu « Libérer Venise », c’est un outil redoutable pour faire parler de soi. «  Participez au jeu et photographiez-vous à côté de votre affiche préférée de la série “100 Sexes d’Artistes”: Plus de 100 catalogues “100 Sexes d’Artistes” à gagner par tirage au sort! » (site officiel de l’oeuvre) Cet aspect « concours », entre le challenge du quizz [le but étant de trouver un maximum de noms d’artistes, avec un record à battre] et les lots à gagner n’est pas sans rappeler les techniques utilisées dans le domaine commercial. L’accumulation de produits dérivés dans un « shop » sur le site de l’oeuvre (tee-shirt à l’effigie du sexe de l’artiste caricaturé, sacs et badges « 100 sexes ») renforce considérablement cette idée de management d’art – marchandisation de l’oeuvre.

CONCLUSION Auto-promotion, succès des oeuvres-polémiques, commercialisation, bombardement médiatique... N’est-ce pas tout l’art contemporain qui se joue sur ces notions un peu « people » ? Aujourd’hui, c’est la médiatisation d’une oeuvre qui fait sa qualité : point de salut en dehors des biennales, la reconnaissance et la quantité des critiques font le statut plus ou moins important d’un artiste. Force est de constater que les oeuvres qui font polémiques, celles dont on parle le plus, sont celles qui ont le plus de succès et -souvent- qui valent le plus cher. Est-ce que tout cela ne va pas de paire avec une certaine vision de la société occidentale actuelle : une société consumériste qui se cherche dans l’extrêmisation de ses valeurs ?


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Sexes d’artistes...


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