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Londres le 23 septembre 1910 Mes chers amis et frêres d’armes, Dix longues années se sont écoulées depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois, cela est en partie ma faute et puis la distance, le temps qui manque pour écrire, tant de facteurs qui se sont ligués pour séparer de vieux camarades ont réussi a dénouer les liens d ’une vieille et solide amitiée nouée naguère sur les bancs d’Oxford et de Sandhurst. Mais aujourd’hui par un curieux hasard dont la destinée est si friande l’occasion nous est donnée de renouer cette solide camaraderie d’antan. En effet, à peine mes malles débarquées du Queen of India

je pris un fiacre pour me

rendre à ma chambre d’hotel au Claridge mais pris d’une impulsion subite et d’une bouffée d’exaltation à l’occasion des retrouvailles avec ma ville natale, dix longues années sans fouler le sol de la mère patrie !, je demandais au cocher non pas de me mener directement à ma destination mais d’executer quelques détours au hasard des rues et au gré de mes envies. Ces déambulations nous ammenèrent de la city à whitechapel où le souvenir de certains aventures nocturnes que nous eumes en ce quartier suscita en moi une certaine nostalgie, que le temps a passé, je me demande si la jolie Marie-Jane qui s’occuppa jadis de trois jeunes gens fort avinés et débutants dans les arts de l’amour est toujours en activité, mon dieu qu’elle doit être laide désormais ! cela gacherait certainement le souvenir de la revoir ! et puis nous sommes censés être respectable désormais, finit le temps des jeunes cadets en permission qui courrait les ribaudes dans les ruelles malfamées de Whitechapel, si nos familles avaient su alors ! Mais je m’égare, or donc nous arrivâmes dans Pall Mall street et alors que je laissais mon regard vagabonder dans la rue une figure me semblat familière, enfin ! Elle se tenait droite comme pour l’inspection, gardant l’entrée d’une porte avec plus d’obstination que


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Cerbère n’en montrat jamais devant Orphée ! Je demandais brusquement au cocher de s’ arrêter, descendit du fiacre, et me plantait au garde-à-vous devant le molosse de l’enfer ! Comme vous l’avez sans doute deviné il s’agissait du sergent instructeur Redgrave en personne ! celui qui nous terrifiait autrefois et que pourtant secrètement nous admirions, peu nombreux sont les détenteurs de la Victoria Cross, et lui l’avait amplement mérité en défendant la passe de Khaibar au côté du général William Elphinstone et de ses 16500 hommes qui presque tous furent décimés par les guerriers Ghilzais... j’ai eu maintes fois moi aussi l’occasion de la traverser à l’occasion du service ou pour affaires personnelles. Bref nous devisâmes comme le font de vieux militaires qui se retrouvent et j’appris qu’il était devenu portier de l’United Service Club dont il gardait la porte présentement. Même de mon lointain exil en Indes et autres contrées orientales, j’ai pas mal bourlingué comme disent les vieux loups de mer, j’ai entendu parler de ce club qui rassemble les militaires encore en activité ou retirés du service et parfois au fil de mes pérégrinations alors que j’étais assis sur les coussins de soie d’un palais oriental j’eusses souhaité plutôt être assis dans les fauteuils de cuirs de l’United avec un verre de Cherry à portée de main tout en fumant un bon cigare... Comme de vieux militaires nous évoquammes les souvenirs et les camarades et c’est à cette occasion qu’il m’appris que deux de mes anciens camarades de promotion étaient membre du Club et s’y rendaient à l’occasion de séjour à Londres. J’ai laissé au sergent cette lettre à votre intention à l’accueil du Club car j’aimerais vivement reprendre contact avec mes deux vieux camarades de jadis. Qu’êtes vous devenus ? êtes vous restés longtemps dans l’armée ? y êtes vous encore ? vous a-t-on passée la corde au coup où comme moi êtes vous resté fidèle a ce vieux serment que nous prêtammes de rester des célibataires endurcis envers et contre tout ! Pour ma part j’y suis resté fidèle même si ce sont plutôt les circonstances d’une vie âpre et rude qui me l’ont fait respecter. En effet après ma sortie de Sandhurst en même temps que vous il y a dix longues année je fut affecté en Inde où je restais plus de cinq ans à arpenter les fontières, à guerroyer contres les rebelles à la tête de ma patrouille, puis je


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quittais l’armée mais ne pouvait me resoudre quitter ce pays envoutant qu’est l’Inde. Aussi suis-je devenu exportateur d’antiquités orientales, mon commerce et ma recherche de biens me conduisant de l’Inde à la Chine... j’ai d’ailleurs rassemblée pour mon compte personnel une très belle collection de statuettes, bibelots et ouvrages rarissimes que j’aurais plaisir à vous montrer. Tout finit par se savoir aussi vous dirais-je franchement ce que vous finirez certainement par apprendre de la bouche d’un tiers, oui si je suis revenu dans la perfide Albion c’est que les autorités (autant l’ambassade Britannique en Chine que les autorités en Inde) m’ont recommandé fortement de le faire sous peine de m’exposer a de forts ennuis judiciaires en Inde avec prison

à la clé si je m’y attardais trop et en Chine certaines sectes ne

souhaitent ni plus ni moins que de me voir subir la mort aux milles coupures ! est-ce de ma faute si ces moines concluent des affaires sans tenir l’alcool et me tiennent rigueur après de leur avoir pris leur satanée sainte relique paîenne ! Mes affaires me conduisent pour quelques semaines loin de Londres dans le devonshire où se trouvent comme vous le savez le manoir familial de la famille Wingrave dont je suis le dernier représentant. J’aurais plaisir à recevoir de vos nouvelles à tous les deux aussi écrivez-moi mes amis et rapidement pour rattrapper le temps perdu. Capitaine Owen Wingrave retiré du service


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Londres le 25 Septembre 1910 — A l’attention du Capitaine Owen Wingrave Mon cher ami, En effet, dix années se sont écoulées depuis notre sortie de Sandhurst. La vie nous a malheureusement séparé mais les souvenirs sont toujours là. Je suis heureux d’avoir enfin de vos nouvelles, je craignais de devoir apprendre votre disparition. Des bruits, des rumeurs devrais-je dire, ont couru à propos de certaines mésaventures dont vous auriez été la victime. Nous avons beau être éloigné, loin de chez nous, les mauvaises nouvelles circulent vite. Ces ragots vous concernant ont vite fait le tour de nos anciens compagnons de promotion. Le Capitaine Swinburn a été le premier à vous jeter l’ opprobre, vous traitant même de déserteur ! Nous fûmes d’ailleurs à deux doigts de nous battre en duel à ce sujet. Enfin, vous êtes vivant et de retour parmi nous, le reste ne compte pas. Pour ma part, ma première affectation comme vous le savez fut pour le Corps Expéditionnaire d’Afrique du Sud. Je vécu moi aussi quelques escarmouches sanglantes avec les autochtones, certains groupes militants dont les Boers. L’Afrique ! Un continent plein de mystères et de dangers, mêlant civilisation moderne et magie. Les cultes païens y sont encore très implantés, je fus le témoin de divers évènements fort troublants et inquiétants. Je pourrais, si cela vous intéresse, vous conter ces expériences mystiques. Malheureusement, je contractai la malaria. Ces fièvres peuvent rendre un homme en pleine possession de ses moyens aussi faible qu’un nouveau né. L’Armée me fit donc rapatrier en Europe et me démobilisa quelques temps après. Cependant , l’Afrique occupait toute mes pensées et je réussis malgré tout et contre l’avis de mes amis et des médecins à y retourner en tant que représentant de FORSYTHE Import&Export Trading Co. LTD, exportateur d’ivoire et d’objets d’art. Je devins aussi conseiller expert du Protectorat du Bechuanaland pour la Couronne Britannique. Tout cela pour vous dire que je pratiquais un incessant aller-retour entre les deux continents.


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Mais ne parlons plus des souvenirs. Ma surprise fut grande et ma joie complète de trouver votre lettre. Je partis aussitôt au Claridge où j’appris votre départ quelques jours auparavant. Le destin est joueur ! Je dois moi aussi m’absenter de Camberley pour affaires. Un collectionneur nous a signalé que sa dernière livraison ne correspondait pas à sa commande. En ma qualité d’expert, il est de ma responsabilité de vérifier ses dires et de régler cette affaire à l’amiable. Il semblerait qu’ il ait reçu en particulier une statuette qui l’intrigue fortement et dont l’origine lui échappe malgré ses connaissances de l’art africain. Je verrai tout cela sur place. Cette lettre vous est adressée à votre demeure familiale. J’attends votre réponse avec impatience, le nécessaire a été fait pour faire suivre votre correspondance. Amitiés, Capitaine Grayson Ogden.


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Londres le 25 septembre 1910 Mon très cher Ogden,

Je ne saurais pas décrire avec toute l’exactitude nécessaire le plaisir que me cause la réception de votre missive. A sa lecture, j’ai la sensation de revenir dix années auparavant, le temps ne s’est pas écoulé, n’a pas apposé sa marque implacable sur mon visage buriné par les épreuves et les privations et je retrouve en esprit du moins cette autre Moi dont je croyais qu’il m’avait à jamais déserté, ce jeune Owen Wingrave tout empli d’une ardeur juvénile auquel le monde semblait crier : »je

t’appartiens ! tu as seulement à tendre la main ! »

Même après tant d’année je connais votre sentiment à la lecture de ces quelques lignes, vous vous demandez à juste titre ce qu’est devenu

le Owen de naguère, celui qui jamais ne se

serait aventuré à de telles introspections sur la nature fugace de l’existence humaine... où est-il ? où est mon frère d’arme intrépide d’antan dans l’esprit duquel pensée équivalait à acte ? Il est toujours là je vous rassure même si cette dernière décade a contribué à quelque peut l ’assagir, il a appris notamment que tout acte entraîne des conséquences, des conséquences parfois effrayantes... si seulement celles-ci se réduisaient à l’opprobre d’un Swinburn !

Mais ne vous méprenez pas, je vous sais gré d’avoir défendu mon honneur au péril de votre vie, je reconnais bien là l’esprit chevaleresque dont vous fûtes toujours le parfait parangon.


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Nous avons toujours été si différent en cela malgré notre amitié, déjà à l’époque il me souvient comment vous aviez hâte d’aller secourir la veuve et l’orphelin tel un preux chevalier comme le décrit Walter Scott, vous envisagiez notre engagement dans l’armée de sa Majesté comme un sacerdoce et non comme la manifestation exacerbée la plus rapace

du colonialisme

anglais telle qu’est sa vraie nature. Lorsque je pensais gloire et profit

vous songiez vous honneur et charité envers ces

populations, d’ailleurs nos métiers sont le reflet exact de notre nature intrinsèque, vous êtes devenus un honnête commerçant alors que je me suis quant à moi en exerçant la même profession que vous commis dans certaines malversations. Ainsi vous avez découvert les splendeurs du continent noir, des splendeurs parfois vénéneuses à ce qu’il semble car d’après vos dire vous avez croisé le chemin des aniotos… je présume que c’est eux que vous évoquez à mots couverts lorsque vous parlez de certains cultes païens, mais rassurez-vous avec moi point n’est besoin de dissimulation sur ces sujets pour mon bien-être. En effet, mes études personnelles m’ont conduites à m’intéresser de prime abord aux sectes orientales et celles-ci m’ont ensuite induites à effectuer quelques recherches sur d’autres de part le monde. Cependant, mes connaissances sur l’Afrique occulte et les aniotos en particulier ne sauraient certainement pas égaler les vastes renseignement que vous avez pu glaner de visu et effectivement je serait fort intéressé par la narration de vos observations. J’ai comme je viens de vous le dire effectué quelques recherches sur les sectes occultes de par le monde et plus particulièrement sur leur recrudescence d’activité, et ce qui est surprenant c’est que cette recrudescence semble être concertée… mais je ne m’étendrais pas sur ce sujet, il me manque encore le fil conducteur… Mais je ne vous ennuierais pas d’avantages avec mes élucubrations, c’est avec impatience que j’attends le récit de votre séjour africain, je suis sur qu’il sera fort édifiant !


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Mais vous n’avez pas répondu à une autre question, toujours aussi cachottier à ce que je remarque, y-t-il une Madame Ogden ! où votre charité pour les peuplades indigènes vous aurait-elle conduite jusqu’à entrer en concubinage avec une charmante négresse ! mais je vous taquine ! vous voyez que toute espièglerie ne m’a pas quitté ! je connais bien votre sensibilité quand il s’agit d’aborder la question féminine ! déjà à l’époque je me souviens combien vous étiez timide et moi et nôtre camarade nous devions vous pousser dans l ’antre du vice ! D’ailleurs j’espère que ce dernier nous donnera bientôt signe de vie, j’ai hâte que nous reformions notre trio comme naguère !

Capitaine Owen wingrave


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Birmingham, le 30 septembre 1910 Mon très cher ami, Je commencerai donc cette lettre par la réponse à votre question, il y a t’il une Madame Ogden ? Le sujet est pour moi douloureux car il y eut naguère une amie très chère que je perdis trop tôt des suites d’ une fièvre maligne. Nous aurions pu nous marier si la maladie ne me l’avait pas enlevée mais comme nous l’a souvent dit notre aumônier, « Les Voies du Seigneur sont impénétrables ! » L’ Eglise et ses réponses toutes faites ! C’ est à ce moment que je perdis toute foi en Notre Seigneur et que je m’intéressais me tournais vers d’ autres croyances. Il est des évènements de par le monde que la nature même de notre civilisation moderne et notre éducation judéo-chrétienne nous interdit de percevoir et de comprendre. Sachez, mon cher Owen, que l’ Afrique a beaucoup de choses à nous apporter, non seulement il est vrai des ressources mais aussi des connaissances incroyables sur l’ Homme, ses origines et son Pouvoir. Le Pouvoir de l’ Homme ! Je n’ ai pas d’ autre mot pour vous décrire les évènements dont j’ ai pu être le témoin privilégié. Les Aniotos ou « hommes-panthères », dont vous avez si justement parlé, sont les adorateurs de la Panthère noire et adeptes de la secte occulte Anioto, originaires du Congo mais j’ ai pu découvrir des ramifications jusqu’ en Afrique du Sud. Le pouvoir des Aniotos est très grand et plus particulièrement celui des sorciers qui peuvent projeter leur esprit dans le corps d’ un animal et prendre le controle de la bête. J’ ai d’ ailleurs pu assister à l’ une de ces prises de contrôle. Je ne vous cache pas que je frémis encore à l’ idée de cet homme noir, accroupi près d’ un feu mourant, psamoldiant des litanies impies dans l’ obscurité d’ une caverne à l’ atmosphère viciée par les effluves pestilencielles de plantes aux pouvoirs enivrants et capiteux. Je m’ étais caché à proximité de cet individu, retenant ma respiration et espérant ne pas être découvert. Les cris gutturaux, tels les feulements d’ une bête féroce qu’ il se mit à pousser eurent raison de ma santé mentale. Je perdis toute retenue et m ’ enfuit en hurlant dans la plaine sous une pluie battante entrecoupée d’ éclairs. Je ne sais toujours pas si ce fut mon imagination mais il me semblait être poursuivi alors par une créature féline. Sa respiration lourde était tantot proche, tantôt lointaine mais toujours sur mes traces. Je réussi pourtant à regagner l’ abri de mon campement. Etait ce un rêve ? Je doute encore ! Cependant, je me vois bel et bien hurler tel un forcené, la bave aux lévres, me ruant vers la sortie, non sans saisir à l’ approche de cet homme, l’ objet qu’ il tenait dans ses mains aux ongles longs un instant auparavant. Cela semble improbable, je vous l’ accorde volontier mon cher ami. Vous me connaissez,


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l’ irrationalité de ces actes n’ est pas conforme à mon caractère posé et pourtant tout cela me semble encore terriblement réel. Et que dire de cet objet que je retrouvais au fond de ma poche, fait de bois noir, plus foncé que l’ ébène et plus solide que le bois de fer, représentant un félin rugissant et bondissant, dont la grâce égale l’ animal vivant. Je possède toujours cette statuette, emballée dans un lourd sac de velours, lui-même enfermé dans une malle. Il m’ arrive encore de la contempler certains soirs, cherchant dans ce travail d’ artiste inhumain, de par son réalisme, une réponse à mon aventure incroyable. Votre expérience pourrait du reste m’ être utile dans cette recherche, les questions que vous serez peut être mené à me poser éclaireront sous un jour nouveau mes interrogations quant à l’usage de cet objet. Les soirs d’ orage ont pour moi maintenant une signification autre qu’un simple évènement météorologique ! Je vous écris d’ ailleurs confortablement installé devant le secrétaire de ma chambre d’ hotel, une tasse de café fumant posée devant moi, au côté de la statuette et le temps, maussade jusque là, est ce soir l’ exact reflet de la météo du jour de mon aventure. Il me semble même entendre quelques fois des frottements, comme des raclements de griffes sur le vieux parquet de l’ hotel. Serait ce la Bête qui me poursuivit ? Cela est impossible mais mon imagination devient fertile et mes craintes ravivées lors de ces soirées orageuses. Enfin, il se fait tard et j’ ai rendez-vous demain avec cet acheteur mécontent dont je vous ai déjà parlé. Il est temps pour moi de me coucher. Je vais précautionneusement ranger ma statuette dans son doux étui de velours et déposer ce courrier dans la boite aux lettres de l’ hotel. Dans l’ attente de vos nouvelles, Capitaine Grayson Ogden


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Londres, le 6 Octobre 1910 Très cher Capitaine Wingrave,

Je ne sais si vous vous souviendrez de moi, mais mon mari ayant appris votre retour dans notre vieille Angleterre et m’en ayant informé, je me permets de vous faire parvenir cette missive, qui j’espère vous parviendra, dans votre manoir familial.

Je suis Florence Nightingale, Florence Smith à l’époque où nous nous sommes connus alors que vous étiez étudiant à Sandhurst, et que moi, attirée par l’appel divin de notre Seigneur, j’entreprenais des études d’infirmière à Embley Park.

Vous souviendrez-vous de moi? Vous et vos comparses étudiants, tels le Capitaine Grayson Ogden, qui a informé mon époux de votre retour lors d’ une discussion au cours d’une soirée dans leur très cher club, étiez les flairons de la Nation et de la future armée, tandis que nous, pauvres femmes vouées à devenir épouses et mères et à vous suivre sur les champs de bataille...étions considérées comme des « parasites » suivant les armées!

Mais je m’égare dans les souvenirs et l’évocation de ma vocation d’infirmière...

Pendant les dix années qui se sont écoulées depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, je suis partie en Allemagne, à Kaiserswerth, en tant que soeur infirmière ; là, je rencontrai le Père Stanley, missionnaire catholique en Afrique. Constatant ma forte dévotion aux malades et aux appels de notre Seigneur, il me proposa de l’ accompagner dans une de ses missions africaines et de venir ainsi en aide aux indigènes. Je ne vous le cache pas mon cher Owen, ce séjour fut la plus importante et intense expérience de mon appel divin. C ’est également à cette occasion que je rencontrai mon époux, l’homme politique Richard Nightingale. Mon mari a joué un rôle décisif dans la facilitation de mes actions pionnières de développement des soins médicaux auprès des peuples négroides. Petit à petit, je suis devenue une conseillère essentielle pour sa carrière politique... Il demanda ma main et notre mariage fut célébré à Londres il y a de cela près de 6 ans. Nous rentrâmes donc en Angleterre, mais je ne pus me résoudre à renoncer à la tâche que Dieu m’avait désignée ; Richard est un homme compréhensif et il accepte mon métier d’infirmière. J’occupe donc aujourd’hui le poste de surintendante à l’Institute for the Care of Sick Gentlemen & Gentlewomen à Upper Harley Street.

Si je prends ma plume aujourd’hui, c’est que je ne sais vers qui me tourner pour aider un de mes pauvres


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patients! Il s’agit d’un missionnaire africain qui m’a été adressé par mon très cher ami, le Père Stanley. Cet homme, Robert Wilson, était un missionnaire dévoué à la christiannisation de l’Afrique et l’éveil spirituel des peuplades paiennes. Il n’a jamais ménagé ses efforts et il est allé jusqu’aux confins des contrées les plus obscures et isolées du continent africain pour y précher la bonne parole enseignée dans le Bible aux indigènes primitifs qui les habitent. Monsieur Wilson n’était, semble-t-il, jamais fatigué, ni éffrayé à l’idée de partir seul au milieu de ses contrées hostiles. Un jour pourtant, il est revenu à la mission du Père Stanley complètement transformé... On ne peut dire qu’il avait tout à fait perdu la raison, cependant, il n’était plus lui-même... Il se désinteresse à présent du culte de notre Seigneur et tient un discours incohérent à propos de créatures qui seraient les véritables créatrices de notre planète. Son sommeil n’est plus jamais calme et il semble qu’il revive en rêve des rites maléfiques et obscures auxquels il a assisté auprès de tribus africaines. Il pousse alors des cris terribles, qui troublent le sommeil de notre autres pensionnaires! Il est également sujet à de terribles crises d’angoisse au cours desquelles il psalmodie des prières impies... Monsieur Wilson fut un si bon prédicateur pendant des années que mon coeur de chrétienne se refuse à ne pas lui venir en aide. Mais j’en viens à ma raison de vous consulter : Richard Wilson ne se défait jamais d’une petite statuette (africaine?) qu’il porte autour du cou et qu’il a ramené de sa dernière mission, au cours de laquelle son âme semble lui avoir echappée... Cette statuette ne ressemble à aucune des statuettes africaines qu’il m’a été donné l’occasion de voir. Sa matière, sa couleur, son aspect... tout en elle provoque le malaise. Grâce aux relations de mon époux, plusieurs marchands et experts de l’art africain ont pu l’apercevoir, je dis « l’ apercevoir », car jamais Wilson n’autorise qu’on la lui ôte, et aucun n’a pu réellement déterminer son origine. Cette figurine semble concentrer les symptômes de mon pauvre patient et je suis au désespoir de ne pouvoir identifier sa provenance...

Aussi, sachant que vous avez beaucoup voyagé, de par vous-même, dans les contrées inconnues de l’Afrique, et que vous vous êtes confectionné une jolie collection de statuettes rares et insolites, je sollicite votre avis sur le pouvoir qui pourait être attaché à cet objet ainsi qu’aux cultes paiens qui pourraient s’y rapporter. Votre ami, Monsieur Ogden, est, à ma connaissance, lui-même un célèbre marchand d’objets d’art insolites. Je vous prie donc tous deux de bien vouloir venir en aide à mon pauvre patient et à aider mon pauvre institut à retrouver un peu de son calme. En effet, le trouble de Monsieur Wilson semble contagieux... Ses rêves, ses angoisses ont crée une atmosphère lourde


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et pesante au sein de notre institut. De nombreux patients sont désormais aux prises avec des rêves impis et démoniaques. Ils se reveillent en nage et angoissés, certains délirent et restent prostrés des heures dans leur chambre... Mon coeur de chrétienne est partagée entre le devoir d’aider un si preux missionnaire et l’angoisse de voir son mystérieux mal s’étendre à mes autres patients. Je vous supplie donc, Capitaine, de répondre à ma requête et de me prodiguer vos conseils avisés d’homme qui a vécu l’avenure dans les contrées les plus reculées du continent noir.

Sincèrement vôtre,

Mrs. Florence Nightingale.


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Londres, le Dimanche 9 Octobre 1910 — Une misive à l’attention du Capitaine Wingrave Cher Capitaine Wingrave, Ce cher Owen ! J’arrive tout juste à y croire. J’ai même mis quelques minutes à me remémorer votre nom, à y mettre un visage. Juste quelques minutes, car ensuite les souvenirs ont afflué. Comment oublier le rictus épanoui que vous affichiez toujours après une de nos escapades chez Marie-Jane ? Comme vous, je ne l’ai pas revue depuis et espère ne jamais plus la rencontrer. Je tiens à garder intact le souvenir de ces moments de béatitude et de bonheurs insouciants. Ce chenapan de Redgrave ne m’a remis votre enveloppe qu’hier soir. Il faut dire qu’ il rechigne toujours à établir un contact un tant soit peu humain avec moi. Je me demande d’ailleurs quelle mouche lui a prit de vous parler de moi. Certainement a-t-il plus de sympathie pour vous qu’il en oublie les griefs qui nous opposent. Je réponds d’ores et déjà à la question qui allait s’échapper de votre bouche, ou plutôt de votre plume : je n’ai aucune idée de la nature des reproches que ce satané vieux débris a à me faire. Toujours est-il qu’il ne me porte pas dans son cœur. J’ai moi aussi repensé à nous de nombreuses fois - trois jeunes officiers fraichement sortis de l’Académie, en quête d’un avenir incertain mais assurément empli d’ aventures et de moments de gloire – mais je n’ai revu Grayson qu’une ou deux fois, en coup de vent, le temps d’un cigare. Nous n’avons que très peu conversé car le temps nous manquait cruellement et que nos vies mutuelles ne nous permettaient pas le loisir de nous attarder sur de simples souvenirs de cadets. Quant à vous, seules quelques rumeurs me sont parvenues de vos faits et gestes. En ce qui me concerne j’ai eu le douloureux « plaisir » de partir en Afrique du Sud dès notre sortie de Sandhurst en 99. Volontaire pour l’expédition – moi et ma


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stupidité de l’époque – j’ai participé à bataille de Boshof, victoire éclatante… Terrible défaite mentale en ce qui me concerne. J’ai ensuite été affecté du côté de Johannesburg pour une campagne de défense des Uitlanders contre les raids boers où j’ai tenu des postes fortifiés jusqu’en 1902, la fin de cette absurde guerre. Je vois que vous êtes restés célibataire, fidèle à vos convictions de jeunesse et que Sa Majesté vous a envoyé en Inde. Que de violence ! Ma foi, c’est la vie que nous avions choisie. J’ai quitté l’Armée peu de temps après mon retour à Londres, en 1905. En avril de cette année, bénie et maudite, j’ai rencontré le bonheur et vécu le malheur. Bien pis que toutes les batailles auxquelles j’ai participé, une rencontre fortuite me mena en enfer. Elisabeth. Lise. La jeune et jolie Miss Leys fut le seul et unique amour de ma vie jusqu ’à présent. Elle fut aussi l’une des raisons qui me poussa à laisser de côté ma vie de soldat. J’ai appris, presque par hasard, qu’elle voyait un autre homme, un soldat, vétéran des guérillas boers, comme moi. J’ai tué le jeune Capitaine Thomas Temple lors d’un duel, avec ce même sabre qui ne me quittait pas lors de mes campagnes africaines. J’ai fini la semaine qui suivit le combat dans une cuite phénoménale, dans un état d’ébriété constant. Je n’ai vu le jour que pour voir Lise sortir de ma vie. Dans le chagrin et le désespoir j’ai abandonné ma carrière militaire. A l’époque je croyais mon honneur sauf. Maintenant j’en viens quelque fois à discuter avec ce cher Louis Temple dans mon lit, à l’abri des regards, à la fin d’une journée difficile ou d’une longue soirée arrosée. Et je lui demande toujours la même chose. Pardon. Je n’oublierai jamais le dernier regard de Lise. Un regard triste. Un regard terrifié. Un regard méprisant. Un regard haineux. Au fond, je crois qu’elle ne me regardait pas.


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Mais je me laisse aller au comptoir des souvenirs. Je préfère m’arrêter là avant d’en être ivre. Nous avons bien assez de souvenirs communs, heureux pour la plupart, pour nous enivrer avec les mauvais. Je suis journaliste au Times maintenant et je tiens une chronique assezrégulière sous un pseudonyme : Gregory Parsons. La vie n’est pas rose tous les jours mais je dois dire qu ’elle ne manque pas de piment et quelle m’apporte assez de divertissements pour en oublier un passé qui me hante. Je dois quitter Londres quelques temps pour Edimbourg, un voyage professionnel dont j ’aurais certainement l’occasion de vous parler prochainement. Je compte sur vous pour me parler plus longuement des rumeurs qui ont courues concernant votre retour en Angleterre. Je compte aussi contacter Grayson dès que possible. Autant faire de grandes retrouvailles ! Bien heureux d’avoir enfin de vos nouvelles, je vous laisse pour le moment.

Edward Greenhope


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manoir Wingrave le 12 octobre 1910 Mon vieil ami, Le monde est ainsi fait que les coïncidences semblent le régir … alors que vous me parliez des sinistres aventures qu’il vous advint chez les aniotos je reçu une lettre d’une vieille camarade, connaissance devrais-je dire plutôt qui justement me mande conseil sur un sujet qui vous touche de fort prêt. Mais je ne vous ferai pas languir d’avantage quant à l’identité de cette vieille connaissance, il s’agit de Miss Florence Smith ! vous vous souvenez certainement d’elle, nous l’avons tous plus où moins courtisé à l’époque de l’académie alors qu’elle était elle même dans cette école d’infirmière jouxtant Sandhurst et regorgeant de jeunes beautés toute prête à être cueillies par de jeunes officiers ! Mais je ne vous tiendrais pas rigueur d’un tel oubli, elles avaient toutes la même saveur en ce temps béni des dieux et les lèvres d’une conquête nocturne s’estompaient et s’effaçaient progressivement dans les promesses du corset subrepticement ensoleillé d’une autre par une nouvelle aurore se levant. Sandhurst si elle fut un éveil le jour de nos qualités militaires et patriotiques, la nuit fut plutôt un éveil à la sensualité, une succession de plaisir éphémères et souvent amnésiques pour notre part ! Ah Mary-Jane ! ah Miss Smith ! et toutes nos autres petites compagnes de jeux dont l’on ne retient aujourd’hui qu’un parfum au lieu d ’un nom ! Brisons la ce discours stérile pour en revenir aux faits qui nous intéressent. Ors donc Miss Smith, saveur caramélisée, pour réveiller votre mémoire olfactive, apprenant mon retour par son mari qui le tint lui-même de votre confidence au club, m’écrivit il y a de cela quelques jours pour m’informer de l’état stupéfiant de l’un de ses patients, un missionnaire dénommé Robert Wilson qui était dans la même région d’Afrique que vous…n’avez vous pas été recueilli vous même dans une mission alors que vous courriez éperdu, la bave aux lèvres hors du territoire aniotos ? je me demandais justement s’il pouvait que le hasard fasse que


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ce fusse justement ce Robert Wilson qui vous recueilli ? car voyez vous il présente désormais les mêmes symptômes que vous, jusqu’à lui aussi serrer sur sa poitrine une effigie d’idole grotesque et malsaine ! cependant il semble beaucoup plus affecté que vous et sa démence n’ est en rien dissimulable et trouble la quiétude de l’institut ou officie Miss Smith qui par conséquent me demande conseil pour mes connaissances de l’occulte, des cultes de l’afrique où je n’ai jamais trainé mes guêtres ! et des religions ésotériques du monde en général. Je me permets donc de vous joindre une copie de la lettre de Miss Smith qui souhaiterait également votre conseil en votre double qualité de voyageur africain et d’antiquaire reconnu quant à l’obtention d’une évaluation de la qualité de cette statuette. Je lui demanderai également de mon côté une photographie détaillée de celle-ci dans l’espérance de pouvoir effectuer des recoupements avec certaines de ma collection personnelle qui pourtant sont plutôt originaire d ’asie. Je vous parlais de fil conducteur manquant précédemment, et bien je ne serais guère surpris que votre statuette, son idole et mes pièces personnelles ne soient toutes que des aspects déformées par les distances temporelles, spatiales et linguistiques d’une même cosmogonie issue d’éons perdus et s’apprêtant a effectuer sa résurrection en ces temps troublés par l’ l’ intermédiaires de cultes allant des aniotos africains aux prêtres énigmatiques du plateau de Leng en Chine… avez vous remarqué les troubles qui subrepticement se déclarent un ,peu partout dans notre empire, le temps est proche… Je suis sur mon cher Grayson que vous avez remarqué le retard avec lequel vous parvient cette lettre, je suis persuadé que vous l’avez attribué à la déficience de nos fonctionnaires postaux, leur incompétence est légendaire, cependant celle-ci est la deuxième que j’ai été porté moi-même au bureau de poste car la première sembles s’être égarée, je m’en suis aperçu en ne recevant pas de votre réponse de votre part. Je vous vais évoqué auparavant mes craintes, mon sentiment d’être suivi depuis mon retour précipité des Indes, désormais j’en ai la certitude car après une enquête poussée de ma part auprès des services postaux, il semblerait que ma lettre n’ai jamais été déposée. Comme je ne puis croire en la culpabilité de Kerim Shah, mon domestique et ami Sikh, à l’occasion si cela vous est de quelques intérêt je


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vous narrais les singulières circonstances qui m’ont fait rencontré mon ami, garde du corps et domestique Sikh,

j’en suis amené à conclure qu’ILS ont dérobé ce courrier et donc

l’ont lu ce qui pourrait les amener à s’intéresser à vous aussi vous demanderais-je de prendre quelque assurance de votre sécurité. J’ai également remarqué quelques éraflures suspectes sur la serrure de mon secrétaire ou se trouvent rangées l’intégralité de ma correspondance et au vu des révélations que vous m’avez faites…

Je me dois de vous laisser car il me faut répondre à présent à notre vieil ami Edward Greenhope, le trio se reforme ! dont je viens de recevoir un courrier ces jours derniers et je me dois également de protéger ma demeure par certains préparatifs fort longs et épuisants… J’attends de vos nouvelles, mon ami, avec impatience quand au développement de votre côté de l’affaire de Miss Smith, je vous tiendrais également informé de mes propres conclusions. Capitaine Owen Wingrave Post Scriptum : Dans un certain livre fort rare qui se trouve être en ma possession il me semble avoir lu quelques rituels relatifs aux envoûtements et à la manière de les rompre qui pourrait vous être de quelque intérêt…


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manoir wingrave le 13 octobre 1910 Mon cher Grayson, comme promis je vous envoie une copie de la lettre de Miss Smith, je m’attache de mon côté a poursuivre des recherches sur son cas... Citation: Très cher Capitaine Wingrave,

Je ne sais si vous vous souviendrez de moi, mais mon mari ayant appris votre retour dans notre vieille Angleterre et m’en ayant informé, je me permets de vous faire parvenir cette missive, qui j’espère vous parviendra, dans votre manoir famililal.

Je suis Florence Nightingale, Florence Smith à l’époque où nous nous sommes connus alors que vous étiez étudiant à Sandhurst, et que moi, attirée par l’appel divin de notre Seigneur, j’entreprenais des études d’infirmière à Embley Park.

Vous souviendrez-vous de moi? Vous et vos comparses étudiants, tels le Capitaine Grayson Ogden, qui a informé mon époux de votre retour lors d’une discussion au cours d’une soirée dans leur très cher club, étiez les flairons de la Nation et de la future armée, tandis que nous, pauvres femmes vouées à devenir épouses et mères et à vous suivre sur les champs de bataille...étions considérées comme des « parasites » suivant les armées!

Mais je m’égare dans les souvenirs et l’évocation de ma vocation d’infirmière...

Pendant les dix années qui se sont écoulées depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, je suis partie en Allemagne, à Kaiserswerth, en tant que soeur infirmière ; là, je rencontrai le Père Stanley, missionnaire catholique en Afrique. Constatant ma forte dévotion aux malades et aux appels de notre Seigneur, il me proposa de l ’accompagner dans une de ses missions africaines et de venir ainsi en aide aux indigènes. Je ne vous le cache pas mon cher Owen, ce séjour fut la plus importante et intense expérience de mon appel divin. C’est également à cette occasion que je rencontrai mon époux, l’homme politique Richard Nightingale. Mon mari a joué un rôle décisif dans la facilitation de mes actions pionnières de développement des soins


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médicaux auprès des peuples négroides. Petit à petit, je suis devenue une conseillère essentielle pour sa carrière politique... Il demanda ma main et notre mariage fut célébré à Londres il y a de cela près de 6 ans. Nous rentrâmes donc en Angleterre, mais je ne pus me résoudre à renoncer à la tâche que Dieu m’avait désignée ; Richard est un homme compréhensif et il accepte mon métier d’infirmière. J’occupe donc aujourd’hui le poste de surintendante à l’Institute for the Care of Sick Gentlemen & Gentlewomen à Upper Harley Street.

Si je prends ma plume aujourd’hui, c’est que je ne sais vers qui me tourner pour aider un de mes pauvres patients! Il s’agit d’un missionnaire africain qui m’a été adressé par mon très cher ami, le Père Stanley. Cet homme, Robert Wilson, était un missionnaire dévoué à la christiannisation de l’Afrique et l’éveil spirituel des peuplades paiennes. Il n’a jamais ménagé ses efforts et il est allé jusqu’aux confins des contrées les plus obscures et isolées du continent africain pour y précher la bonne parole enseignée dans le Bible aux indigènes primitifs qui les habitent. Monsieur Wilson n’était, semble-t-il, jamais fatigué, ni éffrayé à l’idée de partir seul au milieu de ses contrées hostiles. Un jour pourtant, il est revenu à la mission du Père Stanley complètement transformé... On ne peut dire qu’il avait tout à fait perdu la raison, cependant, il n’était plus lui-même... Il se désinteresse à présent du culte de notre Seigneur et tient un discours incohérent à propos de créatures qui seraient les véritables créatrices de notre planète. Son sommeil n’est plus jamais calme et il semble qu’il revive en rêve des rites maléfiques et obscures auxquels il a assisté auprès de tribus africaines. Il pousse alors des cris terribles, qui troublent le sommeil de notre autres pensionnaires! Il est également sujet à de terribles crises d’angoisse au cours desquelles il psalmodie des prières impies... Monsieur Wilson fut un si bon prédicateur pendant des années que mon coeur de chrétienne se refuse à ne pas lui venir en aide.

Mais j’en viens à ma raison de vous consulter : Richard Wilson ne se défait jamais d’une petite statuette (africaine?) qu’il porte autour du cou et qu’il a ramené de sa dernière mission, au cours de laquelle son âme semble lui avoir echappée... Cette statuette ne ressemble à aucune des statuettes africaines qu’il m’a été donné l’occasion de voir. Sa matière, sa couleur, son aspect... tout en elle provoque le malaise. Grâce aux relations de mon époux, plusieurs marchands et experts de l’art africain ont pu l’apercevoir, je dis


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« l’apercevoir », car jamais Wilson n’autorise qu’on la lui ôte, et aucun n’a pu réellement déterminer son origine. Cette figurine semble concentrer les symptômes de mon pauvre patient et je suis au désespoir de ne pouvoir identifier sa provenance...

Aussi, sachant que vous avez beaucoup voyagé, de par vous-même, dans les contrées inconnues de l’Afrique, et que vous vous êtes confectionné une jolie collection de statuettes rares et insolites, je sollicite votre avis sur le pouvoir qui pourait être attaché à cet objet ainsi qu’aux cultes paiens qui pourraient s’y rapporter. Votre ami, Monsieur Ogden, est, à ma connaissance, lui-même un célèbre marchand d’objets d’art insolites. Je vous prie donc tous deux de bien vouloir venir en aide à mon pauvre patient et à aider mon pauvre institut à retrouver un peu de son calme.

En effet, le trouble de Monsieur Wilson semble contagieux... Ses rêves, ses angoisses ont crée une atmosphère lourde et pesante au sein de notre institut. De nombreux patients sont désormais aux prises avec des rêves impis et démoniaques. Ils se reveillent en nage et angoissés, certains délirent et restent prostrés des heures dans leur chambre...

Mon coeur de chrétienne est partagée entre le devoir d’aider un si preux missionnaire et l’angoisse de voir son mystérieux mal s’étendre à mes autres patients. Je vous supplie donc, Capitaine, de répondre à ma requête et de me prodiguer vos conseils avisés d’homme qui a vécu l’avenure dans les contrées les plus reculées du continent noir.

Sincèrement vôtre,

Mrs. Florence Nightingale.


De Profundis  

Londres 1910

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