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Février-mars-avril 2009

couv hs J&A OK:couv

Courrier international Hors-série Juifs & Arabes

www.courrierinternational.com

Février-mars-avril 2009 - 7,50 €

HORS SÉRIE

JUIFS & ARABES Les haines, les conflits, les espoirs AFRIQUE CFA : 5 200 FCFA - ALLEMAGNE : 8,00 € ANTILLES, RÉUNION : 8,50 € - AUTRICHE : 8,00 € - BELGIQUE : 8,00 € CANADA : 12,75 $C - ESPAGNE : 8,00 € - ÉTATS-UNIS : 12,95 $US GRANDE-BRETAGNE : 6,20 £ - GRÈCE : 8,00 € - ITALIE : 8,00 € - JAPON : 1 300 JPY LUXEMBOURG : 8,00 € - MAROC : 75 DH - PAYS-BAS : 8,00 € PORTUGAL CONT. : 8,00 € - SUISSE : 13 FS - TOM AVION : 1 600 XPF - TUNISIE : 9 DT

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ÉDITORIAL

Que sommes-nous devenus ? ▶ Dessin

de Jas paru dans The Guardian, Londres.

C

■ ▲ En

couverture

Un soldat israélien devant les grilles de la colonie juive de Neve Dekalim (aujourd’hui démantelée), dans la bande de Gaza, en août 2005. Une image qui est difficile à déchiffrer du premier coup d’œil (qu’est-ce que cette clôture ornée d’une étoile de David ? Cet homme est-il israélien ou palestinien ?) mais qui évoque par son ambiguïté la complexité du sujet abordé dans ce hors-série. Photo : Shaul Schwarz, Getty Images/AFP

ommençons par la nostalgie. Car les relations judéo-arabes ont souvent été placées sous le signe de l’âge d’or andalou. Au Xe siècle, alors que l’Europe sombrait dans les ténèbres, Juifs et Arabes, à Cordoue et à Grenade, vivaient en bonne intelligence et développaient une culture hors du commun. Plus récemment, au tournant du XXe siècle, à Casablanca, au Caire ou à Bagdad, de nombreuses figures juives ont activement participé aux luttes pour l’indépendance et contre la présence coloniale. Même les mouvements fascisants du monde arabe des années 1930 ne dérapaient pas toujours dans l’antijudaïsme. Ainsi, au Caire, le mouvement de la Jeune Egypte demandait à ses militants de “prier le Seigneur, en allant à la mosquée le vendredi, si tu es musulman, à l’église le dimanche, si tu es chrétien, et à la synagogue, le samedi,

si tu es juif”… Nous sommes loin aujourd’hui de ces moments du passé où Juifs et Arabes pouvaient communier dans une même ferveur et où être juif n’empêchait pas d’être arabe. Aujourd’hui, les temps ne sont plus propices à la nostalgie. A l’heure où nous mettons sous presse ce hors-série, une trêve fragile s’est installée entre Israéliens et Palestiniens, après trois semaines de conflit sanglant dans la bande de Gaza. Une fois de plus, les civils palestiniens ont payé le plus lourd tribut. Au-delà des statistiques macabres, ce nouveau conflit a engendré encore plus de haine et de rejet non seulement entre Israéliens et Palestiniens, mais plus généralement entre Juifs et Arabes. Car la résonance des guerres israélo-palestiniennes a depuis longtemps franchi les frontières du Proche-Orient pour secouer tout le monde arabo-musulman, ainsi que les

diasporas juive et arabe à travers le monde – et cela quelles que soient les positions personnelles des uns et des autres. L’écrivain Selim Nassib, évoquant l’impossibilité d’échapper au carcan communautariste (voir p. 75), rappelle que “la confession fait l’identité : un juif est juif comme un musulman est musulman…” Nous voilà prisonniers d’un conflit qui ne trouve pas de solutions, qui touche au profane comme au sacré et qui affiche sans cesse des images de violence, de misère et de désespoir : des innocents massacrés, des murs érigés, des barbus contre des hommes en noir. “Que sommes-nous devenus ?” se demande Gadi Baltiansky, le directeur de l’Initiative de Genève, dans les colonnes de Yediot Aharonot. Une question que beaucoup d’intellectuels arabes se posent aussi. Marc Saghié, chef du service Moyen-Orient

SOMMAIRE Portfolio

Le conflit

Le paradis perdu, une série de photographies du XIXe siècle. p. 4

Pourquoi la guerre israélo-arabe dure-t-elle depuis soixante ans ? Pourquoi chaque tentative de paix échoue-t-elle ? Cette histoire sanglante qui semble ne devoir jamais finir a un impact de plus en plus fort sur les sociétés israélienne et juive, et sur les sociétés arabes. p. 26

La haine La haine de l’autre n’est pas un tabou dans les presses arabe et israélienne. Aux articles réclamant l’expulsion des Arabes ou applaudissant les actions militaires contre Gaza répondent des “opinions” qui reprennent à leur compte les thèses antisémites les plus abjectes. p. 10

Les dérives intégristes Dans les pays arabes, les défaites militaires et les échecs des pouvoirs nationalistes

nourrissent depuis trente ans l’intégrisme. En Israël, le nombre des religieux demeure limité, mais leur poids politique ne cesse de croître. p. 48

Cartoons

Alternatives Comment sortir de l’impasse ? Comment comprendre l’autre ? Des voix juives et arabes proposent des alternatives de paix et d’avenir. p. 76

Regards croisés sur un conflit qui dure depuis soixante ans. p. 60

Figures

Juifs du monde arabe

Quinze personnalités juives et arabes qui ont fortement influencé le conflit. p. 92

En 1948, 800 000 Juifs vivaient dans le monde arabe ; ils ne sont plus que quelques centaines. Regards croisés, juifs et arabes, sur ce passé révolu. p. 62

Bibliographie

p. 96

Sources

p. 97 3


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PORFOLIO

▲ Nazareth.

Le paradis perdu à travers des photographies du XIXe siècle coloriées. Images d’une terre sainte avant les conflits. Photographies collection privée Elias Sanbar, extraites du livre Les Palestiniens, éd. Hazan.

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â–˛ TibĂŠriade.

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â–˛ Lydda.

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â–˛ JĂŠrusalem, mur

des Lamentations.

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â–˛ Tombeau

de Rachel.

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▲ Bethléem.

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LA HAINE La haine de l’autre n’est pas un tabou dans les presses arabe et israélienne. Aux articles réclamant l’expulsion des Arabes ou applaudissant les actions militaires contre Gaza, répondent des “opinions” qui reprennent à leur compte les thèses antisémites les plus abjectes.

“Tue cent Turcs et repose-toi…” AMIN (extraits)

Ramallah

L

a semaine dernière, une vieille histoire m’est revenue en mémoire, celle d’une mère juive qui fait ses adieux à son fils appelé à servir dans l’armée du tsar pour se battre contre les Turcs. “Ne te fatigue pas trop, lui recommande-t-elle, tue un Turc et repose-toi. Tues-en un autre, et repose-toi encore… — Mais, ma mère, s’exclame le fils, et si c’est le Turc qui me tue ?” — Te tuer ? crie-t-elle. Pourquoi ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?” Ce n’est pas une plaisanterie (la semaine que nous avons vécue n’incite guère à plaisanter). C’est une leçon de psychologie. Elle m’est revenue alors que je lisais la déclaration d’Ehoud Olmert, qui se disait avant tout ulcéré par les manifestations de joie à Gaza après l’attentat de Jérusalem qui a coûté la vie à huit étudiants d’une université religieuse. Une semaine auparavant, l’armée israélienne avait tué 120 Palestiniens dans la bande de Gaza, dont la moitié de civils, et parmi eux des dizaines d’enfants. Ce n’était pas “Tue un Turc et repose-toi”, c’était “Tue une centaine de Turcs et repose-toi”. Uri Avnery* * Célèbre pacifiste israélien. Paru dans CI n° 907, du 20 mars 2008

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▶ Jeune manifestant

israélien, à Ofakim, une colonie juive de la bande de Gaza. Il proteste contre le retrait décidé par le Premier ministre Ariel Sharon en 2005.


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Paolo Pellegrin/Magnum Photos

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LA HAINE

Les racines de l’antisémitisme arabe MYTHES La haine des Juifs dans

le monde arabe se nourrit aussi bien de certains textes islamiques que de l’antisémitisme européen et du négationnisme. MEMRI (extraits)

Washington

Complot

“Répandre la corruption sur toute la Terre est l’objectif déclaré des malfaisantes mains sionistes qui infiltrent le monde”, proclame la chaîne de télévision libanaise NBN. “Les Juifs prétendent avoir leur propre Dieu au ciel, qui leur a ordonné d’exterminer les nations et les peuples du monde au moyen de la drogue et en provoquant l’anxiété.”

L

’antisémitisme arabe n’est pas un phénomène nouveau. Pourtant, dès qu’on l’évoque, nombreux sont ceux qui font mine de ne pas entendre. La crainte d’être étiqueté comme “antiarabe” et accusé de faire de l’“islamophobie” a suffi pour que l’écrasante majorité des intellectuels préfère ne pas s’impliquer dans ce débat. Lorsque je parle d’antisémitisme, je ne veux pas parler des critiques portant sur tel ou tel aspect de la politique israélienne. La simple critique d’Israël – qu’elle soit justifiée ou non – n’est pas de l’antisémitisme. En évoquant l’antisémitisme, je veux parler de la déshumanisation et de la diabolisation des Juifs. Il convient de souligner que la propagande antisémite arabe ne fait aucune distinction claire entre juif, sioniste et israélien ; le plus souvent, dans les publications antijuives arabes et iraniennes, ces trois concepts sont utilisés comme s’ils étaient synonymes. Quels sont les traits distinctifs de l’antisémitisme arabe ? La propagande antijuive arabe conjugue trois composantes majeures : 1) les conceptions antijuives tirées des sources islamiques traditionnelles ; 2) les images antisémites d’origine européenne et chrétienne ; 3) la négation de l’Holocauste et la mise en équivalence du sionisme et du nazisme. La composante islamique Il est très fréquent que les Juifs soient traités de “descendants de singes et de porcs”. Cette insulte n’apparaît pas seulement dans les sermons du vendredi, mais également dans des articles politiques. Elle est fondée sur plusieurs versets du Coran qui expliquent que Dieu transforma certains Juifs en singes et en porcs pour les punir d’avoir enfreint le shabbat. Faire référence de manière répétée aux Juifs comme étant des animaux méprisables aboutit à leur déshumanisation et fournit une justification à leur extermination. La promesse des arbres et des rochers : il s’agit là d’un autre thème antijuif fort courant. Selon une tradition prophétique fréquemment citée (les hadith), avant le

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Jugement dernier, les musulmans combattront les Juifs et les tueront. Les Juifs se cacheront derrière des arbres et des rochers, mais les arbres et les rochers crieront : “O musulman, ô serviteur d’Allah, un Juif se cache derrière moi.Viens le tuer !” Selon cette tradition, le monde devra être nettoyé de toute présence juive avant le Dernier Jour. Les éléments occidentaux L’antisémitisme arabe a par ailleurs repris tous les mythes antisémites européens, y compris les plus primitifs. La calomnie du sang : accuser les Juifs de meurtres rituels est une pratique courante dans le monde arabe. De telles accusations véhiculées par les médias arabes se retrouvent généralement quand il s’agit de critiquer les actions israéliennes contre les Palestiniens. L’une de ces accusations a incité en août 2002 le tribunal de grande instance de Par is à assigner à comparaître Ibrahim Nafeh, directeur du quotidien égyptien Al-Ahram. Nafeh était accusé

UN SLOGAN : “SIONISME = NAZISME” d’incitation à l’antisémitisme et à la violence raciste pour avoir autorisé la publication, dans le numéro du 28 octobre 2000 d’Al-Ahram, d’un article intitulé : “La matza juive [le pain azyme] est faite de sang arabe”. Les Protocoles des sages de Sion : depuis 1925, date de la traduction en langue arabe, les Protocoles des sages de Sion sont régulièrement utilisés par le discours antijuif dans le monde arabe afin d’étayer l’existence d’un “complot juif de domination mondiale”. De nombreux faiseurs d’opinion du monde arabe citent ce document fabriqué de toutes pièces [par la police tsariste] pour affirmer que le projet malveillant des Juifs tel qu’il est exposé dans les Protocoles est aujourd’hui en cours d’exécution. Les Juifs sont accusés d’employer des méthodes sournoises afin d’atteindre leur objectif : contrôler l’économie et les médias, corrompre les mœurs, encourager les querelles intérieures et les conflits internationaux. L’utilisation des Protocoles des sages de Sion dans les médias arabes est devenu un sujet de débat international à la fin de l’année 2002, lorsqu’une télévision satellitaire égyptienne a commencé à diffuser la série Un cavalier sans monture dans tout le monde arabe pendant le ramadan. Lors du ramadan de 2003 – et là encore à une heure de grande

écoute –, Al-Manar, la télévision du Hezbollah, a diffusé à son tour une série antisémite syrienne intitulée Al-Shatat (La diaspora). On voyait dans cette série des scènes abominables telles que le meurtre rituel d’un jeune garçon chrétien, ainsi que le meurtre rituel d’un Juif ayant épousé une non-Juive. La série montre également les derniers instants d’Amschel Rothschild, fondateur du pseudo-gouvernement secret juif mondial, qui, avant de mourir, pousse ses fils à déclencher des guerres et à corrompre les sociétés du monde entier afin de servir les intérêts financiers et les objectifs politiques des Juifs. Les Juifs ont tué Jésus : cette accusation autrefois brandie par les chrétiens est devenue un élément récurrent du discours antisémite arabe. Un exemple parmi d’autres : dans le quotidien Asharq Al-Awsat, le conseiller d’Arafat Bassam Abou Sharif a évoqué la statue de la Vierge endommagée par des tirs israéliens au cours du siège de la basilique de la Nativité, à Bethléem [en 2003]. “Le sourire triste de la Vierge Marie protégeant son fils n’a pas empêché les soldats de l’armée d’occupation israélienne de braquer leurs armes sur cet ange palestinien [c’est-à-dire Jésus] et d’assassiner le sourire de sa mère […], de façon à tuer ce qu’ils n’ont pas réussi à tuer depuis deux mille ans.” Il est particulièrement ironique de voir, dans la panoplie de la propagande antisémite arabe, des musulmans traiter les Juifs de meurtriers du Christ, car, selon le Coran, Jésus n’est pas mort sur la croix. La négation de l’Holocauste et le slogan “sionisme = nazisme” La négation de l’Holocauste apparaît dans de nombreux textes. L'un des traits communément répandus aujourd’hui dans la propagande antijuive est d’établir un parallèle entre sionisme et nazisme. On retrouve ce parallèle dans de nombreux articles et débats publics. La façon dont les Israéliens se comportent avec les Palestiniens est identifiée à la façon dont les nazis se sont comportés envers les Juifs – quand on ne clame pas que ce que font les Israéliens est encore pire. En dépit de toutes les informations accumulées sur l’identité des auteurs des attaques terroristes du 11 septembre 2001, des personnalités officielles, journalistes et chefs religieux de l’ensemble du monde arabe continuent d’affirmer que les responsables des attentats n’étaient ni arabes ni musulmans. Accuser les Américains et/ou des éléments juifs ou israéliens d’avoir perpétré ces attaques est devenu un mythe extrêmement répandu. Menahem Milson


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LA HAINE ◀ Un dessin

antisémite arabe fait écho aux images de la propagande nazie. A gauche, une araignée marquée d’une étoile de David sur un keffieh palestinien, dessin paru dans le quotidien palestinien Al-Hayat Al-Jadida en 2001. A droite, un dessin publié dans l’hebdomadaire nazi Der Stürmer en 1941.

Tout est écrit dans les “Protocoles” RELIGION Les Juifs combattent

l’islam non seulement en Palestine, mais aussi au Cachemire, ose affirmer Al-Wafd, pour devenir les maîtres du monde ! AL-WAFD

Le Caire

L

es plans expliqués dans les Protocoles des sages de Sion s o n t t o u j o u r s d’actualité ; l’hostilité des Juifs à l’égard de l’islam et des musulmans est ancienne. Ils cherchent à combattre l’islam depuis son apparition, à corrompre ses préceptes, à brouiller ses sources, à dénigrer son Prophète, à comploter contre la pureté de la tradition et à semer la discorde entre les croyants. Ce projet scélérat des Juifs existe depuis le début du message prophétique. Le sionisme est à l’origine du drame de la Palestine et des massacres collectifs des Palestiniens, à Deir Yassin [massacre d’un village palestinien en 1948], à Sabra et Chatila, au dôme du Rocher. Mais il est également impliqué dans les souffrances d’autres musulmans à travers le monde, notamment au Cachemire et en Bosnie-Herzégovine. Il existe des preuves irréfutables d’une coopération des sionistes avec les hindous au Cachemire et avec les Serbes en Bosnie-Herzégovine dans le but d’exterminer les musulmans. Cette coopération va jusqu’à des livraisons d’armes et des envois de missions de commandos. Les Protocoles des sages de Sion, qui datent d’il y a plus d’un siècle, avaient prévu l’élimination des religions. Dans le quatorzième chapitre, on peut lire ceci :

“Quand nous serons les maîtres du monde, nous n’autoriserons aucune autre religion que la nôtre. Dans ce but, nous détruirons les autres dogmes. Si le résultat temporaire est de produire des athées, cela servira pour que les générations futures écoutent l’enseignement de Moïse, dont la religion nous a imposé des principes intangibles et a mis tous les peuples à nos pieds.” Ou ceci : “Nous nous sommes occupés des turpitudes du clergé non juif afin de le rabaisser aux yeux de la population. Nous avons réussi à brouiller son message et à

faire péricliter son influence, qui aurait pu contrarier nos objectifs. La liberté religieuse est aujourd’hui reconnue partout, et nous ne sommes plus loin de la fin du christianisme. Il sera plus facile encore de venir à bout des autres religions, même s’il est trop tôt pour en discuter.” Cela remonte à la nuit des temps, puisque, dans le Talmud, il est écrit : “Puisque le Christ est un menteur, puisque Mahomet l’a reconnu, puisque celui qui

reconnaît un menteur est lui-même un menteur, nous devons tuer le second comme nous avons tué le premier.” Lors d’une cérémonie maçonnique à Tel-Aviv, en 1337 de l’hégire [en 1918], un rabbin a dit : “Nous œuvrons tous dans le même but. C’est le retour de tous les peuples à la première religion que Dieu a révélée à ce monde. Toutes les autres religions sont fausses. Elles ont créé des divisions entre les peuples et parmi les peuples.Vos efforts seront couronnés de succès le jour où s’effondreront les religions chrétienne et musulmane, et quand les chrétiens et les musulmans se débarrasseront de leurs dogmes pour que ◀ Une caricature l’humanité entière intitulée atteigne la vraie “Soixantième lumière et la vérité.” anniversaire Pour résumer, de l’Holocauste”, ce sont les objecpubliée en 2005 tifs suivants qui dans le quotidien sont énumérés bahreïni Akhbar dans les Protocoles : Al-Khalij. Elle 1) Répandre le chaos reprend le préjugé dans tous les pays antisémite selon par la corruption lequel les Juifs des gouvernements contrôlent et des peuples. les Nations unies. 2) Provoquer la discorde entre les nations. 3) Corrompre les esprits, les mœurs et les valeurs humanistes par le terrorisme intellectuel et des théories destructrices comme celles de Karl Marx, Sigmund Freud, Emile Durkheim, Sartre, etc., qui étaient tous juifs, les Protocoles disant : “C’est nous qui avons préparé Darwin, Marx et Nietzsche.” 4) Déclencher des crises économiques. 5) Anéantir les religions. Ahmed Abou Reid

Manipulations

“Qui tire les ficelles de la crise financière américaine ?” s’interroge le Dr Umayma Ahmad Al-Jalahma, un universitaire saoudien, dans le quotidien d’Abha Al-Watan. “Je crois qu’il existe des forces qui contrôlent la crise, des forces habituées à rester cachées et à œuvrer dans l’ombre. L’une de ces forces est la famille Rothschild.”

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▶ A Tze’elim,

Shai Kremer

les Israéliens ont reconstitué un village palestinien en carton-pâte, qui sert de camp d’entraînement à Tsahal.

Comment terroriser Gaza sans tuer OPINION Gaz lacrymo et musique

à fond… Pour faire cesser les tirs de roquettes du Hamas, le commentateur israélien Guy Bekhor proposait l’an dernier des solutions curieuses. YEDIOT AHARONOT

Tel-Aviv

S

i l e H a m a s p a r v i e n t à e nvoye r 250 000 Israéliens se réfugier dans les abris antiaériens, il ne peut que crier victoire. Si, lors de nos représailles, nous tuons des enfants et des civils, le Hamas est encore vainqueur. Et, en bout de course, si nous mettons sur pied une commission d’enquête, c’est pour nous une troisième défaite. Le Hezbollah avait très bien compris cette doctrine des trois étapes. Désormais, c’est au Hamas de la mettre en application. Comment nous en sortir ? Tout simplement en adoptant une approche radicalement différente. Par le passé, qui est toujours sorti vainqueur d’une guerre ? Celui qui est venu avec de nouvelles inventions et les a mises en application sur le champ de bataille : que l’on songe à des découvertes comme la poudre à canon, le char d’assaut ou la bombe atomique. En d’autres mots, le vainqueur est celui qui change la situation présente et rebat les cartes, celui qui parvient

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à introduire de l’inédit dans une guerre. Tsahal est tout à fait en mesure de détruire la totalité de la bande de Gaza, mais elle ne le fera pas, tout simplement parce que nous ne pouvons pas assassiner la population civile. Le Hamas tire évidemment avantage d’une telle situation en se servant cyniquement de la population de Gaza comme d’un bouclier. Les vieux, les femmes et les enfants fournissent une profondeur stratégique aux chefs terroristes. Sans les masses palestiniennes, le terrorisme ne pourrait survivre. Alors, voici quelques idées qui pourraient être utilisées par Tsahal. Chaque fois qu’une roquette sera tirée, Israël répli-

UN GIGANTESQUE LAVAGE DE CERVEAU quera contre la population civile, mais sans user de moyens létaux. Des canons arroseront l’ensemble de la bande de Gaza de gaz lacrymogènes, et ce à intervalles de plus en plus rapprochés. Des haut-parleurs géants diffuseront des bruits terrifiants de sirènes d’alarme, d’explosions et de cris stridents, toutes les dix, puis quinze minutes, puis toutes les heures. On pourrait aussi y inclure de la musique israélienne, des refrains du style “C’est la faute au Hamas”, exactement comme un gigan-

tesque lavage de cerveau, en augmentant chaque fois un peu plus les décibels, de façon à empêcher toute vie normale. Pendant les grands rassemblements palestiniens, des avions arroseraient les militants du Hamas de peinture rouge. Et le monde s’interrogerait : “Pourquoi de la peinture rouge ?” Tout simplement pour que notre système d’alerte antibalistique Tzeva Adom [“Couleur rouge”] et le sort de Sderot et Ashkelon [villes israéliennes qui reçoivent les roquettes du Hamas] fassent enfin la une de la presse internationale. Il faudrait évidemment compléter le tout par un désengagement réellement complet de Gaza, c’est-à-dire couper définitivement l’approvisionnement de Gaza en carburant – qui est livré par une société israélienne – et cesser les transferts mensuels d’argent liquide. Il ne faudrait pas plus de dix jours de ce traitement pour que les habitants de Gaza, épuisés de ne pas avoir dormi, les yeux brûlés par les gaz lacrymogènes, les oreilles sifflantes et les vêtements souillés de peinture rouge, empêchent de leurs propres mains les tirs de roquettes sur l’Etat hébreu. Personne ne pourrait plus accuser Israël. Il serait évident que ce serait le Hamas qui, en tirant des roquettes sur nous, déclenche un cortège de mesures absurdes dont seule sa population fait les frais. Guy Bekhor Paru dans CI n° 906, du 13 mars 2008


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“Expulser les Arabes et prendre leur place…” De Rabin à Liberman, florilège de propos antiarabes.

■ Pauvres

“Chasser la population pauvre (les Arabes) au-delà de la frontière en lui refusant du travail. Le processus d’expropriation et de déplacement des pauvres doit être mené discrètement et avec circonspection.” Theodor Herzl, fondateur de l’Organisation sioniste mondiale, note du 12 juin 1895

■ Expulser

“Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place.” David Ben Gourion, futur Premier ministre d’Israël, en 1937

■ Seule solution

“La seule solution est Eretz Israël [le Grand Israël] ou, au moins, Eretz Israël-Ouest [toutes les terres à l’ouest du Jourdain], sans les Arabes. Il n’y a pas de place pour un compromis sur ce point. Nous ne devons pas laisser un seul village, pas une seule tribu.” Joseph Weitz, directeur du Fonds national juif, 1973

“Les terroristes seront écrasés comme des sauterelles…, leurs têtes éclatées contre les rochers et les murs.” Yitzhak Shamir, Premier ministre israélien, 1er avril 1988.

■ Sang

“Le sang juif et le sang des goys [non-Juifs] ne sont pas les mêmes.” Le rabbin israélien Yitzhak Ginsburg, concluant que tuer n’est pas un crime si les victimes ne sont pas juives, Jerusalem Post, Jérusalem, 19 juin 1989

■ Ames

“Les Palestiniens [de Yasser Arafat] n’auront pas à tenir compte de la Cour suprême, ils ne seront pas gênés par [l’ONG israélienne] B’tselem et toutes les bonnes âmes.” Le Premier ministre travailliste Yitzhak Rabin défendant les accords d’Oslo, Yediot Aharonot, Tel-Aviv, 3 septembre 1993

“Les terroristes [palestiniens] sont des bêtes qui marchent sur deux jambes.” Menahem Begin, Premier ministre au moment de l’invasion du Liban, cité par Amnon Kapeliouk in Begin and The Beasts (Begin et les bêtes), New Statesman, Londres, 25 juin 1982

“Les Arabes ne pourront jamais l’emporter sur nous en jetant des pierres. Pour chaque pierre lancée, nous construirons dix implantations. Lorsque cent implantations existeront entre Naplouse et Jérusalem, ils ne pourront plus nous jeter de pierres. Mais si c’était le cas, alors les Arabes ne pourront plus que tourner en rond comme des cafards

“Dans cette région, les peuples se comportent comme les races animales : les faibles attendent que le fort s’affaiblisse pour le dévorer. Désormais, il n’y a plus de place pour le compromis.” Avigdor Liberman, chef de l’extrême droite russophone, Maariv, Tel-Aviv, 9 mars 2001

■ Sauterelles

■ Bêtes

■ Cafards

■ Dévorer

drogués dans une bouteille.” Raphael Eitan, chef d’état-major des forces de défense israéliennes (Tsahal), Yediot Aharonot, Tel-Aviv, 13 avril 1983

▲ Yitzhak Rabin.

Dessin de Ramirez, Los Angeles. ministre (en 1977), cité à titre posthume par son biographe et racontant l’expulsion des 20 000 Arabes palestiniens de Lod et des 18 000 villageois qui s’y étaient réfugiés, Maariv, Tel-Aviv, 10 novembre 1995

■ Puissance

“Il y a cinquante ans, Hitler a envoyé 6 millions des miens dans les fours crématoires. Il les a utilisés pour faire des expériences médicales. Est-ce cela que nous faisons aux Arabes ? Est-ce que nous déployons toute notre puissance contre les Arabes ? Non, au contraire, nous nous sommes toujours retenus.” Benyamin Nétanyahou (Likoud), alors Premier ministre, répondant à un journaliste de la chaîne satellitaire arabe Orbit TV, Yediot Aharonot, Tel-Aviv, 28 mars 1997

■ Castration

“Comment forcer les Arabes à partir ? En castrant les prisonniers arabes incarcérés pour activisme anti-israélien. Vu la mentalité arabe, la castration serait un moyen psychologique puissant pour semer dans la population arabe une panique susceptible de l’encourager à fuir le pays.” Marian Belanki, responsable du quotidien russophone israélien Novosti, Ha’Aretz, Tel-Aviv, 18 janvier 2002

▲ Menahem Begin.

Dessin de Cajas, Quito.

■ Mitrailleuses

“Les mitrailleuses étaient postées dans les rues principales, jusqu’à ce que les Arabes comprennent que, leur seule issue, c’était de s’entasser dans les camions de Tsahal et de se sauver en Jordanie.” Yitzhak Rabin, alors Premier

■ Fusil

“Il faut mettre les médias dans notre poche, les pousser à filmer du côté de la crosse du fusil, et non face à son canon. Il faut que les médias étrangers tirent avec nos soldats. C’est la guerre.” Raanan Gissin, alors porte-parole de Tsahal et ensuite du Premier ministre Ariel Sharon, Maariv, Tel-Aviv, 27 octobre 2000

■ Cancer

“La menace palestinienne est aussi invisible que le cancer. Quand on est attaqué de l’extérieur, on voit tout de suite les dégâts, on est blessé. Mais le cancer est quelque chose d’intérieur, et le cancer palestinien constitue une menace existentielle pour Israël. Certains diront qu’il est dès lors nécessaire d’amputer les organes. Moi, pour le moment, je me contente de faire de la chimiothérapie.” Moshe Yaalon, alors chef d’état-major et aujourd'hui candidat du Likoud aux élections du 10 février 2009, Ha’Aretz, Tel-Aviv, 30 août 2002

■ Pitié

■ Crocodiles

“Les Palestiniens sont comme les crocodiles : plus vous leur donnez de viande, plus ils en veulent…” Ehoud Barak, alors Premier ministre travailliste, Jerusalem Post, Jérusalem, 28 août 2000

comme deux tribus sauvages qui se battent à mort, et je ne crois pas qu’elle aura le cœur à nous arrêter.” Aryeh Eldad, député israélien d’extrême droite, Ha’Aretz, Tel-Aviv, 24 avril 2002

▲ Benyamin Nétanyahou.

Dessin de Pérez d’Elìas, Madrid.

■ Panique

“Comment forcer les Palestiniens à partir ? Par la guerre. Seules la panique et la peur de la mort les obligeront à fuir les maisons où ils vivent depuis des siècles. Nous n’investirons pas leurs villes et leurs camps, mais nous les bombarderons. Et, croyez-moi, [l’écrivain de gauche] Amos Oz et les 53 % d’Israéliens opposés au transfert feront avec. La communauté internationale ? C’est comme au Rwanda. Elle nous voit

“Elle ne vit pas à Savion [localité chic près de Tel-Aviv], mais à Rafah. De la pitié ? J’en ai. Mais pour ma fille qui doit aller à l’école en toute sécurité. Voilà ma pitié.” Pinhas Zoaretz, alors colonel de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, à propos de Rawan Zayed, une fillette de 5 ans abattue de trois balles dans la tête durant une opération à Rafah, Maariv, Tel-Aviv, 17 juin 2004

■ Précipice

“Il y a un précipice béant entre nous et nos ennemis, pas seulement en matière de capacités, mais pour la morale, la culture, la sanctification de la vie et la conscience.” Moshe Katsav, président d'Israël, qui dut démissonner en 2007, après que la justice israélienne eut décidé de le poursuivre pour viol, obstruction à la justice et fraude, Jerusalem Post, Jérusalem, 10 mai 2001 15


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▶ Après la

disparition de Farfour, Assoud le Lapin est devenu la nouvelle mascotte anti-israélienne de la télévision du Hamas, Al-Aqsa.

Abid Katib/Getty Images/AFP

Cachez ce drapeau !

“Des journaux arabes ont refusé, fin novembre 2008, de publier une annonce expliquant l’initiative de paix arabe pour le conflit israélo-arabe, le motif de ce rejet étant la présence du drapeau israélien sur cette annonce”, rapporte la BBC. Cette page publicitaire – sur laquelle apparaissent 56 drapeaux de pays arabes et musulmans – avait été publiée le 20 novembre dans des quotidiens israéliens. L’initiative en revient à l’Autorité palestinienne, qui souhaite communiquer directement avec le citoyen israélien, au lieu de se contenter des négociations avec les politiciens.

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Les petits écrans du fanatisme TÉLÉVISION En 2005, le site

américain MEMRI, spécialiste de la presse du Moyen-Orient, publiait ces deux extraits issus de la chaîne du Hamas et de celle de l’Autorité palestinienne.

POUR ENFANTS LE GRAND-PÈRE DE FARFOUR “Je veux te confier quelque chose avant de mourir et je veux que tu en prennes soin. FARFOUR — Quel est ce dépôt que je dois protéger, grand-père ? — Cette terre, [occupée] en 1948, je l’ai héritée de mes ancêtres. Je veux que tu la préserves. C’est un beau pays, entièrement couvert de fleurs, d’oliviers et de palmiers. — Comment s’appelle ce pays, grand-père ? — Ce pays s’appelle Tel Al-Rabi. Mais malheureusement, les Juifs l’ont appelé ‘Tel-Aviv’ après l’avoir occupé. Je veux que tu gardes bien cela, Farfour. Garde cette clé avec toi. Et, une fois que l’on aura repris possession de cette terre, sers-toi de cette clé, Farfour. Oui. Et voilà les documents qui prouvent que ce pays est à nous, Farfour. Prends garde à ne pas renoncer à cette terre. Je ne sais pas comment libérer cette terre de la souillure des Juifs criminels et usurpateurs, qui ont tué mon grand-père et tout le monde.” * FARFOUR “Grand-père m’a confié quelque chose d’important, mais je ne sais pas comment libérer cette terre de la souillure

des Juifs criminels et usurpateurs, qui ont tué mon grand-père et tout le monde. INTERROGATEUR ISRAÉLIEN — Farfour, nous voulons acheter cette terre. Nous voulons te donner beaucoup d’argent. Tu vas recevoir beaucoup d’argent, et nous allons prendre les documents, c’est tout. — Non, nous ne sommes pas un peuple qui vend son pays à des terroristes. — Farfour, donne-nous les documents que nous voulons. — Je ne les donnerai pas à de méprisables terroristes.” * L’ANIMATRICE “Oui, mes chers enfants, nous avons perdu notre plus cher ami, Farfour. Il est mort en martyr en défendant sa terre, la terre de ses ancêtres. Il est devenu un martyr entre les mains des criminels, des assassins, des assassins d’enfants innocents.” Extraits du dernier épisode des Pionniers de demain, feuilleton pour enfants dont le héros est Farfour, un clone de Mickey. Al-Aqsa TV, la télévision du Hamas, le 29 juin 2007

POUR ADULTES “Allah nous a torturés au moyen du ‘peuple le plus hostile aux croyants’ : les Juifs. Avec la création de l’Etat d’Israël, toute la nation islamique a été perdue, car Israël est un cancer qui se répand dans le corps de la nation islamique et parce que les Juifs sont un virus semblable au sida, dont le monde entier souffre. Vous découvrirez que les Juifs sont derrière toutes les

guerres civiles de ce monde. Les Juifs sont derrière la souffrance des nations. Demandez à la Grande-Bretagne ce qu’elle a fait aux Juifs au début du VIe siècle. [En fait, c’est en 1290 que l’Angleterre d’Edouard Ier a expulsé les Juifs.] Elle les a expulsés, torturés, les empêchant d’y revenir pendant trois cents ans. Demandez à la France ce qu’elle a fait aux Juifs. Elle les a torturés, expulsés ; elle a brûlé leur Talmud en raison de la guerre civile que les Juifs cherchaient à initier en France. Demandez au Portugal ce qu’il a fait aux Juifs. Demandez à la Russie tsariste (qui a accueilli les Juifs) qui complotait pour tuer le tsar : eux, et il a donc massacrés. Mais ne demandez pas à l’Allemagne ce qu’elle a fait aux Juifs. Ce sont les Juifs qui ont provoqué le nazisme pour faire la guerre au monde entier quand, à l’aide du mouvement sioniste, ils ont incité d’autres pays à mener une guerre économique contre l’Allemagne et à boycotter les produits allemands. Ils ont rendu les Allemands furieux, ce qui a conduit aux événements de l’époque, que les Juifs commémorent aujourd’hui. Nous avons autrefois dominé le monde et, par Allah, le jour viendra où nous le dominerons à nouveau. Le jour viendra où nous dirigerons les Etats-Unis. Le jour viendra où nous dirigerons la Grande-Bretagne et le monde entier – sauf les Juifs. Sous notre domination, les Juifs n’auront pas une vie tranquille, parce qu’ils sont des traîtres par nature.” Extraits du sermon du cheikh Ibrahim Mudeiri du vendredi 13 mai 2005, diffusé sur la télévision de l’Autorité palestinienne.


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“Aucun d’entre eux ne survivra…” ■ Fascistes

“Les musulmans, en Palestine et à l’extérieur, saluent le nouveau régime en Allemagne et souhaitent l’extension du système antidémocratique et fasciste aux gouvernements d’autres pays.” Le mufti de Jérusalem, Haj Amin El-Husseini, s’adressant au consul d’Allemagne à Jérusalem, au printemps 1933

■ Bestialité

“Derrière la doctrine de l’athéisme matérialiste se trouvait un Juif ; derrière la doctrine de la bestialité sexuelle, aussi un Juif : et derrière la destruction de la famille et des relations sacrées au sein de la société, encore un Juif.” Sayyid Qutb, le théoricien des Frères musulmans en Egypte (1906-1966)

ne sera pas recouverte de sable, elle sera inondée de sang.” Le président Nasser, le 8 mars 1965

■ Annihilation

“Nos forces sont maintenant totalement prêtes, non seulement à repousser toute agression, mais à faire exploser la présence sioniste dans le foyer arabe de Palestine. Je pense que le temps est venu de commencer une bataille d’annihilation.” Le ministre de la Défense syrien Hafez El-Assad, le 20 mai 1967 (En 1970, à la suite d’un coup d’Etat, il devient président de la République arabe syrienne.)

■ Espions

“Les Juifs ont toujours été cause de maux et de préjudices pour l’Irak. Ce sont des espions. Ils ont vendu leurs biens en Irak, ils n’ont plus de terres à cultiver chez nous. Que feront-ils s’ils restent en Irak ? Non, non, mon ami, il vaut mieux que nous nous en débarrassions tant que nous pouvons encore le faire.” Le Premier ministre d’Irak Nuri Saïd, le 13 janvier 1951

■ Mensonge

“Personne ne prend au sérieux le mensonge des 6 millions de Juifs assassinés.” Le président de l’Egypte, Gamal Abdel Nasser, en 1964, dans une interview à l’hebdomadaire allemand d’extrême droite Deutsche Nationalzeitung

■ Sang

“Quand nous entrerons en Palestine, la terre de ce pays

comme preuve de sa relation avec le président ? L’objectif de Monica Lewinsky était de mettre le président Clinton dans l’embarras et d’affaiblir sa position vis-à-vis du gouvernement israélien.” Tishrin Al-Usbu’a (journal syrien), 24 août 1998

▲ Hafez El-Assad.

Dessin de Baghoury, Le Caire.

■ Survivants

“Ceux qui survivront resteront en Palestine. J’estime qu’aucun d’entre eux ne survivra.” Le président de l’OLP, Ahmed Chukairy, à qui l’on demandait ce qu’il arriverait aux Israéliens s’il y avait une guerre, le 1er juin 1967

■ Crime

“Dans les années 1830, Damas fut choquée par un crime épouvantable : le prêtre Thomas Al-Kaboushi [le Capucin] mourut aux mains d’un groupe de Juifs qui voulaient recueillir son sang afin de préparer des aliments pour leur fête de Yom Kippour. Ce crime n’était pas le premier

■ Complot

“Quiconque s’intéresse aux documents datant de la Première Guerre mondiale découvrira le rôle que les Juifs allemands ont joué dans l’organisation de complots visant à affaiblir l’Allemagne, à miner son économie et à diminuer ses capacités, lesquelles se détériorèrent au point d’entraîner sa défaite. Quiconque étudie ces documents peut comprendre pourquoi la haine à l’égard des Juifs a ensuite atteint une telle ampleur.” Radio Damas, 2 septembre 1998

▲ Gamal Abdel Nasser.

Dessin de Cajas, Quito. du genre. L’Occident, ainsi que la Russie tsariste, a connu de nombreux crimes semblables. Pourquoi les Juifs ne sont-ils jamais punis de leurs crimes ? L’incident de Damas se répéta à plusieurs reprises au cours du XXe siècle, lorsque les sionistes perpétrèrent leurs crimes de masse en Palestine et au Liban – des actes qui révulsèrent la conscience des gens de bien dans le monde entier. Pourtant, à chaque fois, l’influence des sionistes est parvenue à détourner l’attention de ces crimes. Loin d’être punis, les sionistes furent récompensés et reçurent une aide financière massive, ainsi que d’effrayants stocks d’armements sophistiqués.” Mustafa Tlas, vice-Premier ministre de Syrie ; extrait de son livre L’Azyme de Sion (1983)

■ Monica

“Monica est juive, les avocats qui se sont portés volontaires pour la défendre sont juifs, les amies de Monica qui ont enregistré les conversations téléphoniques torrides qu’elle avait avec le président Clinton étaient juives, et The Washington Post, qui a fait éclater le scandale, est également un journal juif. Est-ce par hasard que Monica a gardé la fameuse robe bleue tachée durant près de deux ans avant de la présenter

Cartoonists & Writers Syndicate

De Nasser à El-Assad, morceaux choisis de diatribes antijuives.

pourrait pousser un soupir de soulagement et être débarrassé de leur mal et leur péché.” Le quotidien égyptien Al-Akhbar, avril 2002

■ Djihad

“Le djihad est devenu un devoir pour chacun. Qui a occupé la mosquée Al-Aqsa ? Qui a agressé les prophètes ? Qui a tué les prophètes ? Même le Coran dépeint le peuple d’Israël d’une façon très noire et sinistre. Le seul cas où le Coran utilise des termes animaux pour qualifier des humains, c’est pour désigner ces gens-là. Il n’y a qu’à voir la bestialité dont ils font preuve dans la destruction des peuples arabe, libanais et palestinien. C’est pour cela que le peuple qui a reçu la Torah a été comparé à un âne transportant des livres. On a aussi comparé les Juifs à des singes et à des porcs, et ils sont en effet les descendants de singes et de porcs, comme nous l’apprend le Coran.” Mohammad Abd Al-Sattar, vice-ministre syrien du Développement religieux, à la télévision syrienne, le 21 juin 2006

■ Pillage

▲ Monica Lewinsky.

Dessin de Boligán, Mexico.

■ Soulagement

“Toute cette histoire [d’Holocauste], comme l’ont démontré de nombreux scientifiques français et britanniques, n’est rien d’autre qu’un vaste complot israélien visant à soutirer de l’argent au gouvernement allemand en particulier et aux pays européens en général. Mais, personnellement, j’en veux à Hitler, à qui je dis du fond de mon cœur : si seulement tu l’avais fait, mon frère, si seulement cela était réellement arrivé, le monde

“La crise économique actuelle, que tout le monde s’attend à voir empirer, est une conspiration d’un nouveau genre. Elle a débuté au mois de septembre, sept ans seulement après la première [conspiration, c’est-à-dire les attentats du 11 septembre 2001]. Cette fois, l’objectif est de mettre la main sur les biens et les capitaux des Arabes, et de créer un nouveau climat de pillage économique à la suite du pillage politique déjà en cours. Permettez-moi simplement de dire qu’à mon avis ce serait une erreur de croire que l’esprit juif n’est pas impliqué dans ces événements.” Dr Mustapha Al-Fiqqi, député égyptien, Al-Hayat. 17


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â–˛ TibĂŠriade.

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LA HAINE

“volontaire”. Or le transfert ne sera jamais volontaire. Quiconque prône l’“encouragement à l’émigration”, même s’il réfute l’emploi de la force, n’en partage pas moins le préjugé que les citoyens arabes israéliens ne sont pas les égaux de leurs concitoyens juifs. Dès lors, il n’y a pas de mal à prévoir des incitations pour encourager la population arabe à partir, l’essentiel étant qu’elle disparaisse du paysage. Preuve de ce préjugé, les deux tiers des Juifs ne sont pas prêts à vivre dans un immeuble habité par des Arabes. Ce chiffre suffit à expliquer que l’on refuse d’associer les élus arabes aux décisions cruciales de l’Etat d’Israël. La haine des Arabes ou le terrorisme arabe, pour réels qu’ils soient, ne sont que des prétextes. A ce titre, la simple évocation d’un “ministère de l’encouragement à l’émigration” devrait réveiller de bien sombres souvenirs, en dépit de nos précautions oratoires. Un argument spécieux est systématiquement avancé : en souhaitant le départ, voire l’expulsion de leurs concitoyens arabes, les Juifs se posent en défenseurs de l’Etat, tout simplement parce que les Arabes se posent, eux, en ennemis de l’Etat juif et démocratique. Or il y a plutôt lieu de se demander si, en tenant pour acquis que “les Arabes” sont par définition des ennemis, nous ne nous fournissons pas un alibi com-

mode pour justifier leur émigration hors d’Israël. Ces chiffres désolants ont été recueillis à l’initiative de l’Institut israélien de la démocratie. Mais de quelle démocratie parle-t-on ? Et comment concilier le fait que les trois quarts des Juifs israéliens voient dans la démocratie un modèle optimal avec le fait que les deux tiers de ces mêmes Juifs se disent favorables à ce que l’on “incite” les Arabes à émigrer ? A l’instar d’Esterina Tertman [députée de l’extrême droite russophone], certains seront tentés de résoudre cette contradiction en arguant que la démocratie repose sur le respect de la décision de la majorité et que, dès lors, l’existence d’une majorité juive en faveur de l’émigration de la minorité arabe est une pure expression démocratique. Alors, vive la démocratie israélienne ! Et sus aux défenseurs des droits des minorités et des droits civiques ! En fait, si nous appliquons à la société israélienne les critères communément admis pour évaluer l’adhésion aux principes démocratiques, force est de constater qu’il existe tout simplement une majorité de Juifs opposés à la démocratie et que notre société israélienne est parfaitement non démocratique. Moshe Zimmerman

▲ Des barbelés

séparent Hébron et sa mosquée de la colonie juive de Kiryat Arba.

LES ARABES SONT PAR DÉFINITION DES ENNEMIS

Paru dans CI n° 883, du 4 octobre 2007 19


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▶ Les heurts entre

Shaul Schwarz/Getty Images/AFP

la police israélienne et les colons sont fréquents. Ici, des habitants juifs d’Amona, en Cisjordanie, font barrage aux forces de l’ordre.

Expulsion

“Les Arabes de Jérusalem-Est, qui peuvent se déplacer librement dans la capitale grâce à leur carte d’identité, tirent profit de leur statut privilégié pour semer la mort et la destruction”, affirme Sam Goldenwood, ancien membre des services de sécurité israéliens, dans Ha’Aretz. Il préconise de retirer le droit de résidence aux membres des familles de terroristes, de les expulser de Jérusalem, de supprimer le droit au travail de tous les résidents de Jérusalem-Est ayant un passé criminel, voire de leur retirer le droit de résidence et de les expulser vers Gaza.

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Il faut évacuer le quartier juif d’Hébron VIOLENCE Jouissant d’une réelle

impunité, les colons juifs religieux font la loi à Hébron. Le massacre des Palestiniens est une question de temps, prédit Ha’Aretz. HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

Y

igal Amir prétend que les opposants aux accords [de paix] d’Oslo de 1993 (c'est-à-dire les leaders de droite comme Ariel Sharon, Rehavam Zeevi et Raphaël Eytan) lui ont fourni le mobile pour assassiner le Premier ministreYitzhak Rabin [à Tel-Aviv, le 4 novembre 1995]. Amir aurait puisé son inspiration auprès de Baruch Goldstein et de ses camarades. En février 1994, Amir était allé aux funérailles de Goldstein pour rendre un dernier hommage à celui qui avait assassiné vingt-neuf Palestiniens pendant qu’ils priaient au caveau des Patriarches [à Hébron, le 24 février 1994]. Si Baruch Goldstein a fini par devenir un héros et par faire l’objet d’un pèlerinage sur sa tombe à Kiryat Arba [colonie urbaine jumelle d’Hébron], on le doit à l’activisme de Kahana Haï [“Kahane est vivant”, du nom de Meir Kahane, fondateur du mouvement fasciste juif Kakh, assassiné à New York en 1990]. La violence déployée par les colons juifs d’Hébron contre les soldats devrait suffire à convaincre nos responsables militaires et politiques qu’autoriser la présence de ces voyous au cœur d’une zone si volatile revient à jouer avec le feu. Cer tes, pour l’instant, ce gang “se contente” de saccager les tombes du vieux cimetière musulman, de caillasser les

maisons et les véhicules appartenant aux voisins palestiniens et de mettre à sac leurs champs. Mais le prochain massacre de Palestiniens n’est sans doute plus qu’une question de temps. Les armes ne sont pas précisément ce qui manque à tout ce beau monde, tandis que la mort ne semble pas les effrayer. “On meurt tous un jour”, répond Anat Cohen, une habitante de la colonie juive de la vieille ville d’Hébron, à Jeffrey Goldberg, un reporter du New York Times, qui lui demande comment elle peut laisser son jeune fils jouer dans une rue où il risque d’être abattu par des snipers palestiniens. “Mais, au moins, sa mort sanctifiera le nom de Dieu”, conclut-elle. Anat Cohen est la fille de Moshe Zar, un responsable de l’ancien Mouvement de la clandestinité juive [groupuscule ultranationaliste religieux des années 1980, responsable d’attentats antipalestiniens et d’une tentative de destruction à l’explosif des mosquées du dôme du Rocher et d’Al-Aqsa]. Quant à Dov Lior, président du conseil rabbinique de Judée et Samarie [appellation biblique de la Cisjordanie] et aumônier principal de Kiryat Arba, il consacre toute son énergie à fournir une légitimité religieuse à la mise sur pied d’une unité de “partisans” juifs pour combattre “l’ennemi israélien”. Lior n’hésite pas à comparer l’évacuation des avant-postes illégaux à la déportation de sa famille par les nazis. Le lendemain du massacre d’Hébron, certains proches de Yitzhak Rabin avaient tenté de persuader le Premier ministre de profiter du choc provoqué dans l’opinion pour expulser les fanatiques du quartier juif. Le conseiller juridique du gouvernement lui avait même assuré que le commandant de la région militaire [israélienne] d’Hébron était pleinement compétent

pour invalider les arrêtés d’expropriation émis par le gouvernement militaire dans les années 1970 pour “raisons de sécurité”, lequel avait légalisé l’implantation des colons au cœur de la vieille ville. Seulement, plutôt que d’évacuer les colons, Rabin, craignant plus que tout une “guerre fratricide”, avait décidé d’imposer un couvre-feu étendu aux quartiers palestiniens d’Hébron, pour prévenir toute vengeance de leur part. Six mois plus tard, le Hamas lançait sa vague d’attentats suicides. Steinberg, un ancien expert du Shabak [Renseignements généraux israéliens] pour les Affaires palestiniennes, affirme que le massacre commis par Baruch Goldstein et les suites données par le gouvernement israélien sont la cause directe du virage opéré par le Hamas, qui dès lors ne concentra plus ses attaques contre des cibles militaires dans les Territoires, mais contre des cibles civiles sur le territoire israélien. Aujourd’hui, la vie suit son cours. Les admirateurs de Goldstein continuent de violenter leurs voisins palestiniens, dont beaucoup ont abandonné leurs maisons, tandis que ceux qui, parmi les policiers et les militaires israéliens, refusent de fermer les yeux sur les crimes des colons sont victimes de leur harcèlement. Au point que certains colons commencent eux aussi à appréhender l’apparition d’un “Yigal Goldstein”. Ehoud Barak [ministre de la Défense] et Ehoud Olmert [Premier ministre démissionnaire] ont jusqu’aux élections [du 10 mai 2009] pour réparer l’erreur de Yitzhak Rabin et montrer aux peuples israélien et palestinien qu’Israël ne se contente plus de faire des déclarations d’intention en faveur de la paix. Il faut évacuer le quartier juif d’Hébron. Akiva Eldar


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Martino Lombezzi/Contrasto-RÉA

◀ Le Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza depuis 2006, s’appuie sur un véritable appareil militaire. Ici, des membres des brigades du Hamas, à Rafah.

■ Assassinats

Les enfants endoctrinés par le Hamas COLÈRE Une écrivaine yéménite

s’élève contre le site des Frères musulmans, où l’on inculque aux plus jeunes la haine des Juifs. SHAFAF

J

Londres

e ne l'ai pas cru au début, quand j’ai entendu dire que le site Awladuna [Nos enfants] des Frères musulmans égyptiens semait la haine des Juifs dans le cœur de nos enfants. Je ne l’ai pas cru puisque les Frères disent toujours qu’ils ne haïssent personne, que leur islam est pacifique et qu’ils n’ont pas de problème avec les Juifs, mais seulement avec l’Etat d’Israël, qui réprime le peuple palestinien. J’ai donc voulu vérifier par moimême et me suis connectée sur le site en question. Et, en cliquant sur le bouton “Le sais-tu ?”, j’ai trouvé des choses honteuses. Petit enfant le sais-tu ? Que “les Juifs ont tué 25 prophètes”, qu’ils ont “une sinistre histoire d’assassinats et de corruption”, qu’ils ont “multiplié les insultes et injures contre notre Seigneur, le Très Grand”, qu’ils ont “essayé de tuer notre cher Prophète, que la prière de Dieu soit sur lui”, qu’ils “veulent détourner les gens de Dieu en encourageant les déviances”, qu’ils “cherchent à occuper les autres terres d’islam après avoir occupé notre chère Palestine et ses sanctuaires”, qu’ils “prévoient l’instauration d’un Grand Israël, de l’Euphrate au Nil”, qu’ils “incitent le monde entier à la haine de l’islam et des musulmans sous couvert de guerre contre le terrorisme”, qu’ils “veulent appliquer à d’autres pays musulmans les stratagèmes qui ont marché en Afghanistan et en Irak” ? Dans une

autre rubrique, les enfants apprennent que “l"infanticide fait partie du rituel des Juifs”. Cette “information” est illustrée par un dessin représentant un homme avec une kippa, un sourire vicieux et un couteau plein de sang. Par Dieu, n’avons-nous pas honte ? Qu’est-ce que c’est que ces “informations” qu’on instille dans les esprits de nos enfants ? Que de haine et de ressentiment ! Ce genre de discours a un nom : le racisme et l’antisémitisme. C’est la haine du Juif. Il suffit qu’il soit juif. Pas besoin de le connaître. Nous ne chercherons pas à le connaître. Et, en réalité, nous ne voulons pas le connaître. Simplement le haïr, d’une haine qui n’a rien à voir avec l’occupation et les souffrances du peuple pales-

BOYCOTT

Œil pour œil l’occasion du Salon du livre de Paris, en mars 2008 – dont Israël était l’invité d’honneur –, l’écrivain satirique arabe israélien Sayed Kashua, pourtant membre de la délégation, déclarait qu’“il faudrait enfermer les écrivains israéliens dans l’hôtel parisien le plus miteux, leur imposer un couvre-feu et leur couper l’électricité, afin qu’ils aient une petite idée de la situation à Gaza”. L’Algérie, l’Egypte, la Tunisie, le Yémen, la Jordanie et l’Arabie Saoudite, le Liban et les écrivains israéliens arabophones avaient choisi de boycotter le salon. Pour le quotidien libanais As-Safir, il s’agissait là d’une “controverse entre Arabes et Juifs, sionistes et antisionistes”.

A

tinien, mais d’une haine qui se suffit à elle-même. Il y aurait deux camps, les “musulmans” et les “juifs”. Ils seraient engagés dans une lutte éternelle, jusqu’à ce que les uns – fatalement les musulmans – viennent à bout des autres – fatalement les juifs – et les “éliminent”. Cette pensée relève de confusions voulues et préméditées. Dire que tout ce qui va mal dans le monde est le fait des Juifs, que les Juifs tuent rituellement des enfants et qu’ils incitent le monde entier à la haine des musulmans, ce sont des mensonges. Mais cela relève également de notre inconscient et d’une haine latente qu’il ne sert à rien de nier. Dans beaucoup de sociétés arabes, “juif ” est une insulte. Imaginez que les termes “musulman” ou “arabe” soient utilisés comme insultes. N’aurait-on pas raison d’être en colère ? On oublie (volontairement et à dessein) que ce Juif est un être humain, et non du bétail. On nie son humanité afin de pouvoir le tuer en ayant la conscience tranquille. Un être humain qui ressemble à tous les autres : il aime, haït, travaille et se fatigue, se marie et fait des enfants, pour lesquels il a de la tendresse. Quand nous voyons un enfant au bord d’un précipice, nous ne lui demandons pas sa religion. Nous lui tendons la main, parce que c’est avant tout un être humain qui a les mêmes peurs que nous, les mêmes joies que nous, les mêmes larmes que nous et qui essaie de vivre comme nous. Le temps est venu de nous regarder, pour une fois, tels que nous sommes – et de désigner par leurs noms notre racisme et notre haine de l’autre, au lieu de hurler que le monde entier nous déteste. Elham Manea

Selon un sondage publié par le quotidien Ha’Aretz, 81 % des Israéliens sont favorables à une augmentation des assassinats ciblés de militants palestiniens. Selon le même sondage, réalisé par l’université de Tel-Aviv, 60,5 % des Israéliens sont convaincus qu’Israël ne doit pas signer d’accord avec le Hamas si celui-ci implique que l’armée israélienne cesse les assassinats ciblés, même en échange de l’arrêt des tirs de roquettes du Hamas.

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LA HAINE

C’est un Juif, cela doit suffire, non ? INSULTE Pour critiquer l’artiste

tunisien Anouar Brahem, le musicien et dramaturge libanais Ziad Rahbani l’a accusé de… judaïsme. Un blogueur libanais s'en indigne. SHAFAF

Moins qu’un Juif

Le journaliste du quotidien libanais Al-Mustaqbal Omar Harkous a été victime en novembre 2008 d’un tabassage par des miliciens prosyriens en pleine rue à Beyrouth. Tout en le frappant, les assaillants hurlaient devant les passants apeurés : “C’est un Juif, il est juif…”, rapporte Al-Mustaqbal.

A

Londres

quoi bon s’encombrer de questions quand on a des certitudes. Ziad Rahbani était sûr de son fait. Il a prononcé son oukase sans ciller. Le musicien Anouar Brahem est un Juif et, puisqu’il le dit, c’est que c’est vrai. A-t-on idée de contester les paroles d’un artiste chéri des foules ? N’a-t-il pas proféré son anathème depuis Damas, le “cœur battant” de l’arabisme ? N’y a-t-il pas été applaudi cinq soirées d’affilée par des “masses” enthousiastes ? Alors, il peut se sentir libre de débiter toutes les âneries qu’il veut, il peut même se donner tous les droits, y compris celui d’être abject à défaut d’être stupide ! Comme son nom l’indique, Brahem est “sûrement” un Juif. Circulez, il n’y a plus rien à ajouter ! A-t-on vraiment besoin de savoir que l’homme est musicien – ou qu’il est tunisien, par exemple ? Sa “judaïté” ne suffit-elle donc pas à le définir et à le résumer. Ainsi pense le grand

Ziad Rahbani. Doit-on en déduire que le Marx qu’il a découvert sur le tard et dont il se gargarise à longueur d’articles n’est pour lui qu’un simple “Juif ” ? Quid de Noam Chomsky et de Seymour Hersh [journaliste du NewYorker], dont les écrits sont vénérés par son journal favori ? Ne sont-ils donc que des Juifs eux aussi ? Manifestement, Ziad Rahbani n’y a pas pensé, pressé qu’il était d’en découdre avec un musicien non juif, mais mondialement connu et apprécié. Peu nous importe l’appartenance religieuse d’Anouar Brahem, mais faudrait-il, pour rectifier l’erreur, être obligé de démentir sa judaïté fabriquée de

UNE PENSÉE SECTAIRE ET RACISTE toutes pièces et brandir son acte de naissance pour prouver qu’il est musulman ? Ce serait l’insulter doublement. D’abord, et n’en déplaise aux Libanais, parce qu’on ne définit pas un homme par sa religion ; ensuite, parce qu’en voulant le défendre la dernière chose à faire serait de répéter la même ignominie, mais à l’envers. Alors, pourquoi l’affirme-t-on ici ? Uniquement parce qu’Anouar Brahem lui-même a été acculé à le faire et, s’il l’a fait, c’est probablement pour effacer ce qui est una-

nimement considéré dans l’abrutissement général comme une insulte. Pourquoi Ziad Rahbani s’est-il abandonné à ses bas instincts ? Est-ce par mimétisme avec le “peuple”, dont il avait repris le parler cru pour agrémenter ses pièces de théâtre à succès ? Est-ce pour mieux épouser la pensée sectaire et raciste de ses nouveaux maîtres politiques ? Nul ne le sait. En tout cas, il a desservi beaucoup plus qu’il ne le pense la cause qu’il croyait défendre. A-t-il oublié que ce “Juif” qu’il méprise appartient au même camp que lui ? Ne se souvient-il pas que ce même Juif avait “vibré” à l’unisson avec lui aux premières nouvelles de la “victoire divine” [“victoire” du Hezbollah sur Israël en 2006] ? N’était-il pas présent lors de la projection de Mots d’après-guerre, le film tourné par Brahem par solidarité avec une “élite” libanaise tétanisée par la guerre ? Non, Ziad Rahbani n’a rien oublié de tout cela, mais il exprimait tout simplement sa rage de voir un grand artiste, qui a réussi à marier avec bonheur des musiques venant d’horizons multiples, atteindre la renommée mondiale pendant que lui se morfondait dans une frustration revancharde et une incapacité persistante à créer autre chose que des musiquettes qui n’arrivent même plus à séduire son public autochtone. Bechir Oubary (http://heuristiques.blogspot.com/), Paris

ÉTATS-UNIS

Le sionisme derrière la crise financière Les Juifs auraient déclenché la crise actuelle pour empêcher Bush de réaliser sa promesse de créer un Etat palestinien !

l y a des choses bizarres dans le dossier israélo-palestinien : soit George Bush fils a trahi sa promesse d’établir un Etat palestinien, ce qui fait de lui un menteur ; soit il a été pris de court par une crise financière qui accapare toute son attention. La coïncidence entre une crise d’une telle ampleur et la fin du mandat de Bush – compte tenu des déclarations de Condoleezza Rice disant qu’il y aurait deux Etats vivant côte à côte – nous fait penser qu’il faut favoriser l’hypothèse selon laquelle celleci a été déclenchée par le sionisme international afin d’empêcher Bush fils de poursuivre ses efforts destinés à réaliser la promesse précédemment citée. D'autant qu’il affirmait aux gens qui comptent au niveau arabe et international qu’il ne quitterait pas ses fonctions avant que l’Etat palestinien n’ait vu le jour. Il y en a qui diront que l’argent et l’intelligence juifs sont le nerf

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de la finance et des investissements immobiliers aux Etats-Unis et que, par conséquent, il n’est pas pensable que le sionisme détruise les institutions financières, immobilières et d’investissements dans lesquels les Juifs ont une présence effective en tant qu’actionnaires ou administrateurs afin d’empêcher le président des Etats-Unis d’établir un Etat palestinien, chose que la pensée stratégique sioniste considère comme un danger pour la pérennité d’Israël, sans parler du fait que cela signifierait qu’une grosse part de l’argent américain jusqu’alors donné à Israël sera attribuée aux Palestiniens afin de leur faire oublier leurs revendications de leurs droits légitimes et historiques. Mais pourquoi cela ne serait-il pas pensable ? L’intelligence juive qui a réussi à utiliser l’argent des gens pour mettre en place certaines structures réussira également à détruire ces mêmes structures pour en échafauder d’autres, en suscitant chez les gens l’envie d’investir à nouveau, via les médias de toutes sortes qu’elle contrôle, puisque ce ne sont pas les maîtres de cette intelli-

gence et de cet argent qui ont tout perdu dans la crise, mais quelques riches épargnants arabes, de petits riches et de braves gens en Chine, en Europe, dans le monde arabe, en Russie et dans des pays asiatiques, qui voulaient partager le rêve américain et dont l’épargne a été attirée par l’espoir de gains. A cela s’ajoute qu’on peut supposer que le sionisme a, en partie, modifié ses plans en considérant que le temps était venu de transférer son centre stratégique des Etats-Unis, désormais présidés par un Noir, vers l’Europe, en se focalisant sur l’Est et des pays comme la République tchèque, la Roumanie et la Hongrie, hypothèse confortée par le fait que le sionisme a assuré la présidence de la France à Nicolas Sarkozy, aux origines et sympathies juives. On a également l’hypothèse de l’arrivée d’un autre Sarkozy en Grande-Bretagne comme successeur de Gordon Brown, en sachant qu’ensuite il y aura d’autres pays où seront installés des gouvernements servant le sionisme. Fouad Matar, Al-Yaum, Dammam (Arabie Saoudite)


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LA HAINE

Méfiez-vous du ventre de la femme arabe ! entre Juifs et Arabes, le jour de Kippour 2008, ont libéré le racisme antiarabe. La droite israélienne réclame à présent le “droit à la haine”. HA’ARETZ (extraits)

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Tel-Aviv

endant que les émeutes faisaient rage à Acre [en octobre 2008], une caméra s’est attardée sur deux femmes en train de s’insulter. “C’est ma maison !” hurlait la première, une femme à la voix criarde, dans un hébreu teinté d’accent arabe. “C’est mon Etat”, hurlait en retour l’autre femme, à l’accent russe prononcé. Cette scène résume à elle seule la situation archétypique des villes mixtes d’Israël. Les tensions inhérentes aux villes composées de populations juive et arabe ont été aggravées ces dernières années par l’afflux de [Juifs] russophones. A Acre, par exemple, les Arabes constituent un peu plus du quart de la population, et les russophones un autre quart. Ce n’est pas par hasard si les nouveaux Israéliens se sont retrouvés dans les villes mixtes, mais parce que la main invisible du marché les a menés vers des zones où leur demande de logements peut rencontrer une offre raisonnable. Cyniquement et bêtement, ces gens se sont fait exploiter exactement de la même façon que le furent les Juifs orientaux dans les années 1960, en servant de “tampon” entre les Arabes et les populations “intégrées” [les Juifs européens] du pays. Ce faisant, deux groupes de populations pauvres, faibles et hostiles vivent dans une promiscuité qui décuple un racisme déjà bien présent dans ces villes mixtes. L’évolution est telle que ce phénomène touche maintenant la “Bou’ah” [la “Bulle”, surnom des quartiers bobos] de Tel-Aviv, où le boulevard Rothschild commence à être couvert de graffitis antiarabes signés de l’étoile de David. Le 23 octobre 2008, le tribunal de district de Tel-Aviv a été saisi d’une plainte déposée par le centre Moussawat [“Egalité”, en arabe] contre le quotidien russophone Vesti. Moussawat accuse l’éditeur des pages Opinions, Sergueï Podrajanski, et l’un des contributeurs, Gregori Trastman, de diffusion d’idées racistes et d’incitation à la haine antiarabe. En août 2005, alors que le désengagement [israélien] de la bande de Gaza était imminent, Trastman a publié un “poème”, sous le nom de plume Gershon Ben Yaakov, dans lequel on pouvait lire : “Le problème des Arabes israéliens est un cauchemar. Le nombre d’Arabes dépasse désormais le million et ne fait que croître.

poètes juifs et israéliens de langue russe. Convaincue de l’existence d’un complot ourdi par le pouvoir judiciaire, les Arabes et leurs “alliés” contre le député Avigdor Liberman, Kaganskaïa se lamente de ce qu’Israël n’aspire même plus à ressembler aux démocraties occidentales éclairées, qui ont défendu le droit de publier des caricatures se moquant de Mahomet. A ses yeux, Israël est un pays qui, en pratique, préfère “sacrifier la liberté d’expression sur l’autel de la fraternité islamo-israélienne”. Jaafar Farah, directeur du centre Moussawat, déclare : “Pour nous, il y a une connexion directe et évidente entre les incitations à la haine raciale proférées par de plus en plus de députés de la Knesset [le Parlement israélien], le silence assourdissant du procureur général et l’indulgence manifestée par le centre gauche de l’échiquier politique israélien envers les responsables des émeutes d’Acre. Et, pour être franc, je vous dirai que, à en juger par les enquêtes d’opinion, je ne crois pas que les russophones soient plus racistes que les autres Israéliens juifs. Simplement, les russophones peuvent davan▲ “Les Arabes dans les chambres à gaz”. Graffiti sur un mur tage exprimer des de la colonie juive d’Hébron, signé JDL (Jewish Defense League), opinions haineuses une organisation sioniste d’extrême droite. du seul fait que la majorité de l’opinion combien de fois j’ai été accusé de paver le che- israélienne ne comprend pas la langue russe min du génocide du peuple juif, explique et préfère hausser les épaules.” Lorsqu’on lui demande s’il ne craint Eidelman. Souvent, quand je découvre des cas d’incitation à la haine dans des textes édi- pas que toute atteinte au principe de tés en russe, je suis obligé de les récrire en libre expression ne frappe d’abord la hébreu pour que les gens se rendent compte minorité arabe d’Israël, Farah rétorque à quel point c’est grave.” Dans la plainte que, jusqu’à présent, cette liberté a été déposée devant le procureur général exploitée à l’envi par les incitateurs à Menahem Mazouz, l’avocat du centre la haine contre les Arabes, ces derniers arabe Moussawat écrit que “de telles expres- se voyant quant à eux nier ce “droit”. sions alimentent des préjugés déshumanisants “Sincèrement, mon but n’est pas d’attaquer à l’encontre de secteurs entiers de la popula- un poète pour le plaisir. Mais, si nous ne tion israélienne sur la simple base de leur réagissons pas à ça, nous risquons d’être confrontés à d’autres Acre ou, pis, à la multiappartenance culturelle ou ethnique”. La concomitance entre le lancement plication de cas comme celui du terroriste de la procédure judiciaire et le déclen- juif Edan Nathan-Zadeh [qui a abattu au chement des émeutes d’Acre a libéré tous fusil-mitrailleur quatre passagers arabes d’un les démons antiarabes. Une campagne est bus israélien à Shfaram, près de Haïfa].” “Après Acre, explique Mark désormais menée au nom du droit à la libre expression, en l’occurrence le droit Radoutzki, qui manifeste devant la Cour à la haine. Le premier à avoir embrassé la suprême [à Jérusalem], “ce n’est pas seucause de la “libre expression” est le gou- lement de la liberté d’expression qu’il s’agit, rou de l’intelligentsia russophone israé- mais aussi de notre simple droit à l’existence lienne, Maïa Kaganskaïa. Dans un texte et des conditions dans lesquelles accepter la interminable diffusé sur la plupart des coexistence avec les Arabes.” Radoutzki sites Internet israéliens russophones, et les manifestants qui l’ont rejoint sont Kaganskaïa présente Gregori Trastman tous des militants du Likoud [la droite Lily Galili comme l’un des plus acclamés parmi les israélienne].

Regardez-les et vous n’en croirez pas vos yeux. La nuit, les Arabes complotent pour multiplier leur race. Est-ce une punition divine ? Ce qui est sûr, c’est que cette chose est en train de creuser notre tombe. Et cette chose, c’est la femme arabe.” Parmi les lecteurs de Vesti à n’avoir apprécié ni le style ni le contenu de l’essai de Gregori Trastman, on trouve David Eidelman, ancien attaché parlementaire du député d’Israël Beiteinou [extrême droite russophone] Michaël Nudelman et aujourd’hui porte-parole de Kadima auprès du secteur russe. S’il ne nie pas qu’il est motivé par son conflit avec le chef du parti, Avigdor Liberman, il n’en met pas moins en avant un principe de base : les médias russophones doivent respecter les mêmes normes que celles adoptées par la presse hébraïque. “Vous n’imaginez pas

DR

PROVOCATION Les rixes à Acre

Repères

Les deux principaux journaux russophones d’Israël sont Novosty, fondé en 1989 par l’homme d’affaires Elie Azor, et Vesty, créé en 1996 et propriété de la famille Moses, qui détient le principal quotidien du pays, Yediot Aharonot. Si les deux quotidiens ont des tirages équivalents, la ligne très droitière de Vesty mord de plus en plus sur le lectorat de Novosty. Le tirage de la presse russe oscille ainsi entre 10 000 et 20 000 exemplaires en semaine et entre 80 000 et 100 000 le week-end. Outre son quotidien, le groupe Novosty édite également trois hebdomadaires : Hadashot Ha’Tzafon ve-Ha’Galil (“Les Nouvelles du Nord et de Galilée”), Ha’Russi Ha’Yisreeli (“Le Russe israélien”), à fort contenu politique, et Vremia, davantage tourné vers la culture et les loisirs.

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LE CONFLIT Pourquoi la guerre israélo-arabe dure-t-elle depuis soixante ans ? Pourquoi chaque tentative de paix échoue-t-elle ? Cette histoire sanglante qui semble ne devoir jamais finir a un impact de plus en plus fort sur les sociétés israélienne, juive, et arabes.

La peur de l’autre en partage DÉCRYPTAGE Le conflit

israélo-palestinien porte sur la terre, mais aussi sur le ciel et sur les mythes de l’Histoire. Autant de complexités qui paralysent les deux camps. AL-HAYAT

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Londres

l est indéniable que l’ingrédient de tous les grands conflits est la négation de l’adversaire et de ses droits. Plus le conflit s’enlise, plus chacun des adversaires s’entête à se considérer comme la seule victime. Le conflit israélo-arabe est une course ininterrompue pour obtenir le premier prix de victimisation. Mais il est également alimenté par un certain

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nombre de paradoxes. Comment l’interpréter ? S’agit-il d’une lutte entre des Palestiniens misérables, sous occupation, et des Israéliens plus riches et colonialistes ? Vu sous cet aspect, il ressemble à la guerre d’Algérie, surtout si l’on considère sa dimension coloniale. Mais ce schéma n’explique rien car, vu leur proximité géographique, Israéliens et Arabes ressemblent beaucoup plus à la France et à l’Allemagne durant leurs années d’inimitié qu’à la France et à l’Algérie – ou qu’aux protestants et aux catholiques d’Irlande, qui, en dépit de différences sociales moins accusées, sont géographiquement tout aussi enchevêtrés que les Israéliens et les Palestiniens. Voilà qui rend très difficiles la fin de l’occupation israélienne et l’évacuation des colons. Voilà qui explique aussi cette ▶

▶ Cisjordanie 2008.

Femme palestinienne dont le visage porte les marques d’une agression. Elle a été attaquée par quatre colons juifs masqués.


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Alex Majoli/Magnum Photos

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LE CONFLIT

▶ En haut,

un habitant juif de Jérusalem, mutilé après un attentat suicide, tient une photo de lui à la main. En bas, une mère palestinienne brandit la photo de son fils arrêté par l’armée israélienne.

▶ ▶ Page suivante,

en haut : un enfant palestinien montre une balle abandonnée par Tsahal, à Ramallah. En bas, un Israélien regarde à travers la vitre blindée d’un bus, à Jérusalem.

▶ impatience palestinienne à se débarrasser d’une occupation d’autant plus pénible qu’elle est le fait du voisin. Notre conflit se caractérise par une charge symbolique que l’on a rarement observée avec une telle intensité. En plus de son ancienneté, il fait toujours référence au passé et mêle le sacré au profane. En caricaturant, on peut affirmer que l’une des parties est prête à jurer que le ciel n’est pas bleu si l’autre l’affirme. Les deux camps ressemblent à deux bataillons armés n’ayant qu’un seul point d’accord : en découdre jusqu’au bout. Pour le Juif moyen, particulièrement s’il est israélien, il est difficile d’admettre que le Palestinien, en 1948, a perdu une terre qui était sa propriété – sans avoir jamais commis la moindre faute qui justifierait qu’on le prive de son bien – et que ce qui restait de ses terres a été occupé en 1967. Parce que le reconnaître aboutirait à tout perdre d’un coup : la terre, la juste cause, le passé et l’avenir – en un mot, la raison même d’une existence collective. Les Palestiniens ont longtemps attendu l’avènement d’une “nouvelle histoire” en Israël, qui reconnaîtrait que ceux qui ont quitté leur terre après la Nakba [catastrophe] de 1948 l’ont quittée parce qu’ils avaient peur et parce que des actions militaires israéliennes les visaient particulièrement, et non parce qu’ils l’ont vendue ou parce qu’ils furent subitement saisis d’une passion pour la bohème et l’errance. L’Arabe moyen, de son côté, particulièrement s’il est palestinien, admet difficilement que les Juifs d’Europe de l’Est n’aient eu nulle part où se réfugier dans les années 1930 et 1940, sinon la Palestine sous mandat britannique. Tout autre choix les aurait menés à une mort certaine. Jusqu’à nos jours, la reconnaissance de la Shoah par les Arabes – de son ampleur et de sa nature – est restreinte à une élite limitée, tandis que l’immense majorité se complaît à rechercher des David Irving par-ci et des Roger Garaudy par-là pour se rassurer sur le fait que cette version juive du drame européen n’est qu’un mensonge ou, au pire, une exagération. Et, si d’aventure l’Arabe moyen est convaincu de la réalité de la Shoah, il a le plus grand mal à admettre que la majorité des habitants d’Israël sont nés dans cet Etat et qu’Israël est leur patrie. S’il est vrai que le conflit israélopalestinien porte d’abord sur la terre (ce qui le distingue des conflits historiques entre juifs et chrétiens en Europe), c’est aussi un conflit qui porte sur le ciel. Et les chemins qui mènent au ciel sont toujours pavés de mythologie. Le sionisme, en appelant à la rescousse la religion et le concept de “Terre promise”, a réussi à y insérer un “moment archéologique” et à cristalliser un mythe dont le succès aura dépassé de beaucoup ceux des autres mythologies défendues par les mouvements nationaux. Et, lorsque les mouvements nationalistes arabes, après la Seconde Guerre mondiale, se sont liés plus intimement à une revendication islamique, les deux côtés, juif et arabe, se sont rejoints dans le sombre club de la mythologie. Quiconque examine les étapes historiques du mouvement palestinien est frappé de la dimension religieuse des héros fondateurs de sa longue marche : le mufti de Jérusalem Amin AlHusseini ; le cheikh Azzeddine Qassam ; le fils d’un mufti,

Ahmad Al-Shuqayri ;Yasser Arafat, aux origines pro-islamistes ; et, enfin, le cheikh Yassine [chef spirituel du Hamas, qui fut tué par un missile israélien en 2004]. Lors des négociations de paix de l’an 2000, on n’accordait pas plus d’importance à des sujets pratiques et tangibles – comme le retrait israélien, les réfugiés et les colons – qu’à des questions comme la souveraineté sur Jérusalem et les Lieux saints. Le revers de la médaille est que les deux camps se sont laissé entraîner par leurs politiques nationalistes très loin de l’universalité des religions. Les nationalistes arabes ont confisqué l’islam, entre les années 1950 et 1970, en recherchant auprès de l’URSS des armées et des armes nouvelles. L’islam a ensuite été adopté par les fondamentalistes, qui sont

“LES DEUX CAMPS SE SONT LAISSÉ ENTRAÎNER PAR LEURS POLITIQUES NATIONALISTES”

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encore plus radicaux dans leur nationalisme et beaucoup plus frustes, transformant la religion en organisation partisane où l’on s’identifie à la fois à Mao Tsé-toung et aux premiers califes de l’islam. Quant aux Juifs, en incluant la religion dans leur nationalisme, ils se sont rendus coupables d’une déviation comparable de la religion, que d’aucuns considèrent comme une sorte d’antisémitisme dirigé contre soi-même. En fondant un Etat national, ils auront aussi mis un terme à la langue et à la culture


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LE CONFLIT yiddish, par et à travers lesquelles le judaïsme avait connu sa Renaissance, la Haskala, qui a nourri la pensée juive européenne. Dans la psychologie collective des Arabes, le passé est un ami fidèle. Dans le passé se sont développés des empires parvenant jusqu’à l’Espagne sous les Omeyyades, menaçant Vienne sous les Ottomans. Mais le présent, inauguré par la révolution industrielle, puis l’ère de l’impérialisme occidental,

sous l’étiquette de “normalisation”, synonyme de honte ou de scandale. Remettre l’avenir à plus tard est donc devenu une habitude. On réclame à cor et à cri un Etat palestinien, mais réfléchir à la nature de cet Etat et à son fonctionnement provoque de l’embarras. C’est ainsi que l’on s’est attaché à Yasser Arafat par fidélité au passé et qu’on n’accorde aucune confiance à nombre de diplômés et d’hommes compétents qui regardent vers l’avenir. Par ailleurs, dans la psychologie collective juive, le passé n’est que désastre. Il suffit que les Juifs aient eu à payer aux païens le prix de la création de la première religion monothéiste et qu’à la naissance de la seconde on les ait accusés d’avoir crucifié Dieu. Mais tout cela serait supportable au regard des pogroms d’un passé plus proche et, bien entendu, de la barbarie nazie. C’est ainsi que, lorsque les Israéliens parlent de paix, ils ne parlent que de construire l’avenir et ils empruntent paradoxalement une rhétorique chrétienne, assez naïve, parlant de fraternité et d’entraide, oubliant ainsi que les problèmes laissés en suspens par le passé demandent encore à être résolus. Ils s’étonnent au dernier degré que les Palestiniens ne les aiment pas alors qu’ils leur proposent un avenir commun ! L’espace est la part des Arabes. C’est là qu’ils s’estiment à l’abri des vicissitudes du temps. Toute conquête est un “désastre”, une “mère des batailles”. On voit là le caractère fantasmagorique qui colore ainsi le domaine du politique. En revanche, le Juif possède une conscience aiguë du temps, lui que l’Histoire chasse des lieux. Au contraire de l’enracinement arabe dans la nature et la propriété héritée, il s’affirme et s’affermit dans l’industrie, il ressemble aux self-made-men ou aux classes moyennes contemporaines. C’est parce que le goût du passé est désagréable au Juif que l’on peut expliquer cette allégeance extrême à une courte période fondatrice du passé, ce moment où, il y a trois mille ans, fut fondé un royaume juif ayant Jérusalem pour capitale. C’est pour cela que leurs poètes d’Andalousie, lorsqu’ils composèrent leurs poèmes de “nostalgie” pour Jérusalem, ressemblaient tant aux poètes musulmans qui évoquaient une Arabie mythique. Les premiers ne connaissaient pas plus Jérusalem que les seconds l’Arabie – pas plus que les immigrés irlandais aux Etats-Unis ne connaissaient une Irlande unifiée dans laquelle ils n’étaient pas nés. Pourtant, ils en avaient la “nostalgie”. Cette nostalgie irrationnelle pour la Palestine, qui devait souffler ultérieurement de Russie, amenant Théodore Herzl à abandonner son projet ougandais [projet de création d’un Etat juif en Ouganda], a ressuscité ce “moment archéologique”, sur lequel se sont fixés nombre de Juifs, y voyant un moment comme arraché des mâchoires d’un passé sauvage. Bien plus tard, lorsque le conflit au Moyen-Orient s’est envenimé, les Israéliens ont décidé, à la manière de certaines tribus indiennes, de consommer un tout petit peu de ce venin du passé pour se construire une immunité – une petite goutte de mythe dans le nationalisme moderne. Mais les gouttes de poison, dans les époques de haine et de fanatisme, ne tardent pas à se muer en torrents. Le problème est que cet avenir que les Juifs aiment tant, dans leur psychologie collective, ne suffit pas à les rassurer ; de même, ce passé que les Arabes aiment tant ne suffit ▶

Photos : Adam Nadel/Polaris-Star Face

“LES ARABES NE PARLENT QUE DU PASSÉ ; LES JUIFS NE PENSENT QU’À CONSTRUIRE L’AVENIR”

est tout entier négatif. Il menace des habitudes et des modes de vie ancestraux. Ne voit-on pas l’effroi qu’inspire aujourd’hui aux Arabes le petit mot magique de “mondialisation” ? Lorsque les Palestiniens parlent de paix, ils ne parlent que du passé : retour des habitants d’antan, restitution des terres et des droits confisqués. Le concept de “retour” aura d’ailleurs été à la base de la reconstruction d’une entité palestinienne. Ce sentiment, chez les Arabes, aura naturellement été renforcé par la “loi du retour” israélienne, qui offre à tout Juif, en Ukraine ou au Mexique, le droit de “retourner” en Israël et d’y acquérir automatiquement la citoyenneté. Les Palestiniens n’ont que rarement évoqué un avenir qui se construirait en collaboration avec les Juifs, et, quand ils l’ont fait, ce fut sous la contrainte. L’idée même est classée par les Arabes

■ Apartheid

“Rien ne peut vous préparer à l’horreur que l’on voit là-bas”, affirme le journaliste sud-africain Mondli Makhanya, rédacteur en chef du Sunday Times de Johannesburg, en visite en Israël et dans les Territoires palestiniens. “Le degré de racisme et la brutalité sont pires que ce que nous avons enduré pendant la plus sombre période de l’apartheid. Le régime de l’apartheid considérait les Noirs comme inférieurs ; je ne pense pas que les Israéliens considèrent les Palestiniens comme des êtres humains. Durant l’apartheid, les Bancs et les Noirs se rencontraient dans certains lieux ; les Israéliens et les Palestiniens ne se rencontrent plus du tout. La séparation est totale. Il me semble que les Israéliens veulent voir les Palestiniens disparaître.”

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LE CONFLIT ▶ pas à les protéger. Et chacune des deux parties bouge au rythme de la moitié de la psychologie de l’autre. Nombreux sont les exemples qui renforcent le doute des Juifs vis-à-vis de leur avenir bien-aimé et qui les conduisent à penser que ce passé sorti de sa tanière pourrait bien les terrasser dans un moment d’inattention : ils savent que l’inauguration de l’ère moderne par la Révolution française, qui émancipa les Juifs pour la première fois dans l’Histoire, n’empêcha nullement de fabriquer de toutes pièces l’affaire Dreyfus cent dix ans après la Révolution. Ils savent que, plus tard, les bolcheviks de Russie se présentèrent comme les représentants de l’avenir et que la proportion de Juifs parmi leurs leaders dépassait de beaucoup leur proportion dans la population russe. Ils savent aussi que ces bolcheviks ne tardèrent pas à leur tour, sous Staline, à régresser vers un tsarisme modernisé toujours teinté d’antisémitisme. Même les Alliés de la Seconde Guerre mondiale – qui mirent un terme à l’effroyable sauvagerie nazie – tentèrent de cacher l’Holocauste et de retarder sa révélation aux yeux du monde. Même les EtatsUnis ne furent pas au-dessus de tout soupçon, fermant les yeux sur les nazis demeurés en Allemagne de l’Ouest tant qu’ils pouvaient être utilisés pour contrer l’empire soviétique, au temps de la guerre froide. Tout cela montre bien que rassurer les Juifs après tant d’épreuves n’est pas une affaire simple. Voilà pour l’Europe. Quand la tragédie s’est déplacée au Moyen-Orient, ce sont donc les Arabes et les Palestiniens qui ont été sommés de rassurer les Juifs. Or ces derniers ont la hantise du lendemain, leur faiblesse les tenaillant au point de les amener, en dépit de l’arrogance crâne de leurs discours, à rechercher en permanence qui serait à même de les rassurer. L’affaire est d’autant plus complexe que s’y mêlent les concepts de majorité et de minorité : s’il est vrai que la première est responsable – en principe – de la tâche de rassurer la seconde, cela reviendrait au fait qu’il incombe aux Arabes et aux musulmans celle de rassurer les Juifs d’Israël. Mais l’équation change de sens si l’on remarque que les Palestiniens forment une minorité face aux Juifs israéliens, sans parler du fait qu’ils sont, dans l’absolu, en situation de faiblesse. Les Juifs, qui formaient des minorités dans leurs pays d’origine, se sont rendus en Palestine et ont fondé un pays minoritaire dans un ensemble majoritairement arabo-musulman. C’est pour cela qu’il est difficile encore pour beaucoup d’entre eux d’admettre qu’ils sont devenus un Etat, dans le sens majoritaire et autoritaire du terme. Mais cette conscience minoritaire, alors qu’elle s’est muée en Etat, en intérêts, en domination économique et militaire, a trouvé sa cohésion avec la peur de la démographie arabe. Et le présent du monde arabe est un ventre fertile pour enraciner le minoritaire dans son statut de minorité : il n’existe pas une seule minorité dans le monde arabe, entre les Kurdes d’Irak, les Amazighs d’Algérie et du Maroc, les chrétiens du Liban, les chiites du Golfe, les coptes d’Egypte, les chrétiens et les animistes du Sud-Soudan, qui ne se sente plus ou moins lésée.

Comment les Juifs pourraient-ils alors échapper à ce sentiment ? Le Juif “majoritaire” face aux Palestiniens est une autre affaire. Les Israéliens, même lorsqu’ils font mine de rechercher la paix, réprimandent cette entité anthropologique voisine [les Palestiniens] afin qu’elle ne se méprenne pas sur la générosité de leur geste. S’ils font preuve d’excès dans la démonstration de la force, ce serait parce qu’ils manquent de confiance en cette force. Pour les Israéliens, un équilibre des forces en leur faveur est le remède à la peur, et il fonctionne d’une manière simple et automatique : nous sommes les plus forts, donc c’est nous qui dictons les conditions de la paix – et qui les dictons d’une manière qui reflète ce déséquilibre des forces. Une paix fondée sur un pur (dés)équilibre des forces est une paix offerte par le plus fort. C’est ce que reflète l’expression souvent répétée par les Israéliens au cours des derniers mois : “Nous leur avons fait une offre généreuse et ils ont refusé”, allusion aux propositions israéliennes lors des rencontres israélo-palestiniennes de l’an 2000 [à Camp David et à Taba]. Ce n’est pas un hasard si un certain nombre de généraux à la retraite de Tsahal se métamorphosent en partisans de la paix, comme si, consciemment ou non, ils résumaient par leur parcours personnel le type de paix souhaitable : dans une première étape, au cours de leur jeunesse, ils infligent une défaite militaire à l’adversaire et font la preuve du déséquilibre des forces en présence ; dans la seconde étape, celle de l’âge de la retraite, ils mettent leur énergie à la disposition de la construction de la paix, qui répond à ce sentiment de culpabilité que ressentent évidemment des êtres civilisés qui veulent entrer dans l’Histoire. Dans un tel scénario, l’Arabe apparaît à la première étape comme une bête fauve à laquelle il faut donner une leçon, un désir dont il faut freiner l’impétuosité pour qu’il devienne, dans la seconde phase, un bon sauvage que la belle peut approcher et caresser devant la caméra, en lui offrant de sa main délicate des bananes et des châtaignes. Si Israël s’en tient à une conception militaire de la modernité protégée par un équilibre des forces en sa faveur, les Palestiniens et les Arabes s’en tiennent à faire valoir leur droit, un droit brut, qui n’a que faire de l’équilibre des forces. Les deux parties se complètent dans ce jeu : si les Palestiniens partent d’un manque de pratique des usages politiques et d’une culture qui oscille entre la religion et le clan sans avoir fait de halte sur la case Etat-nation (sinon au niveau du discours), les Israéliens n’ont fait que les priver encore davantage de pratiques politiques, renforçant par là leur nostalgie de l’ère prémoderne. Et c’est ainsi que l’on a reporté sine die l’avenir. Israël ressemble un peu au Pakistan, Etat dont la naissance est liée à une religion particulière, et un peu à l’ancienne Afrique du Sud, puisque les Juifs, sur le plan pratique sinon théorique, y jouissent d’une priorité sur les autres. L’Etat hébreu ressemble un peu aussi à la Russie et à l’Allemagne, qui possèdent des citoyens “ethniques” et “linguistiques” habitant audelà de leurs frontières d’Etat-nation. Et Israël est en même temps que tout cela une démocratie moderne. L’Etat hébreu est pareil au temple de Janus, le dieu aux deux visages : d’une

SONDAGE

Montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie elon une étude du centre de recherche américain sur les opinions publiques Pew Global Attitudes Project, de plus en plus d’Européens ont une opinion négative des Juifs, tout comme des musulmans. En 2008, 46 % des Espagnols, 34 % des Russes, 36 % des Polonais, 25 % des Allemands et 20 % des Français ont exprimé une opinion défavorable aux Juifs. Les chiffres sont encore plus élevés en ce qui

S

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concerne les musulmans : en effet, 52 % des Espagnols, 50 % des Allemands, 46 % des Polonais, 38 % des Français ont une vision négative des musulmans. Chez les Britanniques, seuls 9 % perçoivent négativement les Juifs, contre 23 % pour ce qui est des musulmans. Les Américains sont 7 % à avoir une opinion négative des Juifs, contre 23 % vis-à-vis des musulmans. Les sentiments antijuifs et antimusul-

mans se retrouvent le plus souvent chez les mêmes catégories de personnes : les personnes les plus âgées et ayant un bas niveau d’éducation ont tendance à davantage développer des sentiments antisémites et antimusulmans que les jeunes ou les personnes qui ont un niveau d’éducation plus élevé. Ces opinions négatives sont également plus répandues chez les Européens qui votent ■ à droite de l’échiquier politique.


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LE CONFLIT se sera poursuivie alors que partout ailleurs l’âge colonial était révolu. C’est ainsi que l’histoire palestinienne paraît anhistorique. Elle semble chanter en dehors du chœur des nations qui ont combattu, puis se sont fait la paix. Le pire est que, face au fait israélien, le monde arabe n’a offert aucune compensation “fraternelle”. Un sentiment de haute trahison est venu sous-tendre tout rapport entre les Palestiniens et les Arabes. Dans ces conditions, aucun des deux adversaires ne peut offrir à l’autre la confiance en l’avenir et l’assurance dont il manque lui-même au dernier degré. Le Juif moyen est obsédé par ses craintes, au point d’être totalement incapable de distinguer ce qui doit l’être : il ne distingue pas, par exemple, entre la sécurité de l’individu, effectivement menacée par une charge explosive ou par une opération terroriste, et celle de l’Etat, qui est de loin l’Etat le plus puissant de la région et le seul à posséder l’arme nucléaire. Pourtant, lorsqu’un bruit inhabituel se fait entendre dans le nord du pays, les habitants du Sud se précipitent aux abris ! C’est en raison de ce type de comportements – des comportements qui masquent la peur par les démonstrations de force et l’arrogance – que l’armée est devenue la première source de légitimité du pouvoir. Le résultat est que les Arabes ne comprennent pas jusqu’à maintenant pourquoi les Israéliens s’étendent avec tant de complaisance sur leurs peurs alors que la majorité des victimes des confrontations sont palestiniennes et que les guerres ont toujours débouché sur des triomphes renforçant les Israéliens. Il est vrai que la langue de la peur est une chose et celle des chiffres, une autre. Mais l’élection d’Ariel Sharon à la tête du gouvernement israélien montre que la peur peut également se transformer en chiffres. Les Israéliens, sur lesquels pèse le souvenir des massacres de l’histoire européenne et qui n’apprécient guère qu’on leur refuse ne serait-ce qu’un petit Etat pour les Juifs dans un monde et une région où foisonnent les identités, ces Israéliens ont peur d’être l’autre, dans un milieu qui n’est pas particulièrement passionné par les droits de l’autre. Or ils ne font rien d’autre que s’appliquer à être “autres”. L’Arabe, de son côté, qui a perdu dans toutes ses confrontations militaires avec l’Etat hébreu, tout comme il a échoué à faire face au progrès, à la démocratie et à la construction de l’Etat-nation, est submergé par sa peur, en dépit de la fureur d’une jeunesse paupérisée et désespérée qui s’exprime sous forme d’attentats suicides. La faiblesse de chacune des parties est telle qu’aucune n’ose s’aventurer à défier ces équations de la confiance et de la peur, comme si la politique au Moyen-Orient devait pour toujours demeurer prisonnière de la psychologie. Et, puisque l’une craint à ce point l’avenir sans être assurée de ce passé qu’elle aime tant et que l’autre a si peur du passé qu’elle ne peut faire confiance à l’avenir, la peur est donc le dénominateur commun de ces deux “faibles” qui offrent au monde une même face tragiquement pessimiste. Hazem Saghieh

Photos : Adam Nadel/Polaris-Star Face

“L’ISRAÉLIEN EST PLUS FORT QUE LE PALESTINIEN, MAIS IL DEMEURE NÉANMOINS ENTOURÉ D’ARABES”

part, c’est le produit du mouvement national d’émancipation des Juifs ; d’autre part, le résultat d’une colonisation pour les Palestiniens. En tant que craintive entité minoritaire et effrayante entité majoritaire, Israël ne se résout pas à annexer les Territoires occupés en les assimilant et en accordant à leurs habitants citoyenneté et égalité ; mais, par ailleurs, Israël se refuse à leur accorder l’indépendance. Il y a dans la politique israélienne des principes essentiels mais fluctuants : les frontières et le nombre d’habitants. Or l’Etat ne peut les contrôler puisqu’ils sont précisément fluctuants. Au bout du compte, l’Israélien n’est pas le maître du Palestinien, au sens où le colon européen pouvait l’être, et il n’existe pas d’intermédiaires, d’interfaces entre les deux groupes, comme c’était le cas au temps des colonies. Et, s’il est vrai que l’Israélien est plus fort que le Palestinien et qu’il a gagné toutes ses guerres contre les Arabes, il demeure néanmoins entouré d’Arabes, seuls voisins, quand bien même ils ne seraient pas sur un pied d’égalité. Les contradictions du Palestinien ne sont pas moindres. Comme tous les autres Arabes, il a été convié à la politique avant même d’avoir pris sa part du mouvement de “renaissance arabe”. Mais, à la différence des autres Arabes, son nationalisme est né sans le cadre de l’Etat-nation et sa résistance à l’occupation

◀ En haut,

un Palestinien de Ramallah blessé à la tête par une balle israélienne. En bas, radiographie du thorax d’une jeune fille israélienne blessée par des éclats d’obus. Elle a survécu à un attentat suicide.

Paru dans CI n° 653, du 7 mai 2003 31


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▶ Les vainqueurs

Fondation Gilles Caron/Contact Press Images

de la guerre des Six-Jours à Jérusalem, le 7 juin 1967. De gauche à droite, les généraux israéliens Yitzhak Rabin, Moshe Dayan et Uzi Narkiss.

Soixante ans de faits accomplis STRATÉGIE En six décennies

et malgré les changements de gouvernement, Israël a toujours voulu s’assurer une écrasante supériorité militaire pour imposer sa vision de la paix aux Arabes. OPEN DEMOCRACY (extraits)

Londres

E

n 1923, Ze’ev Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste, publiait un article intitulé “Le mur de fer (Nous et les Arabes)”. Il expliquait que les nationalistes arabes ne pouvaient que s’opposer à la création d’un Etat juif en Palestine et qu’il était par conséquent impossible de parvenir à un accord amiable entre les deux parties. La seule façon de réaliser le projet sioniste était de le mettre en œuvre derrière un “mur de fer” dressé par la puissance militaire juive. Ce qui revient à dire que le projet sioniste ne pouvait être réalisé que de façon unilatérale et par la force militaire. Le pivot de la stratégie de Jabotinsky consistait à permettre au mouvement sioniste de se mettre en position de force inattaquable pour traiter avec ses opposants locaux. Le rideau de fer n’était pas une fin en soi, mais un moyen au service d’une fin. Il était là pour obliger les Arabes à renoncer à tout espoir de détruire l’Etat juif. A cela devait succéder une seconde

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phase : des négociations avec les Arabes sur leur statut et leurs droits nationaux en Palestine. En d’autres termes, la puissance militaire juive devait ouvrir la voie à un règlement politique avec le Mouvement national palestinien, qui revendiquait l’ensemble de la Palestine. L’histoire de l’Etat d’Israël a validé la théorie du rideau de fer. Les Arabes – d’abord les Egyptiens, puis les Palestiniens et, enfin, les Jordaniens – ont appris à leurs dépens qu’Israël ne pouvait être vaincu sur le champ de bataille et ont été contraints de négocier avec l’Etat juif alors qu’ils étaient très manifestement en position de faiblesse. En 1993, les accords d’Oslo entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ont constitué un tournant décisif dans le siècle d’histoire du conflit sur la Palestine : ils ont marqué la transition entre la première et la seconde phase de la stratégie du mur de fer, le passage de la dissuasion aux négociations et au compromis. En signant les accords d’Oslo, Israël et l’OLP se reconnaissaient l’un l’autre et acceptaient de régler leurs différends de façon pacifique. Les Palestiniens pensaient qu’en renonçant à leurs revendications sur 78 % de la Palestine d’avant 1948 ils obtiendraient peu à peu en échange un Etat indépendant comprenant la Cisjordanie et la bande de Gaza, avec une capitale à Jérusalem-Est. Quinze ans plus tard, les Palestiniens sont terriblement déçus des résultats du

compromis historique qu’ils avaient négocié avec Israël. Le processus de paix d’Oslo a échoué en partie parce que les Palestiniens en sont revenus à la violence en déclenchant la deuxième Intifada, en septembre 2000, mais surtout parce qu’Israël, dirigé par un Likoud [droite] agressif et intransigeant, n’a pas respecté ses engagements. La transgression la plus patente de l’esprit et de la lettre des accords d’Oslo fut l’expansion constante des colonies juives illégales en Cisjordanie et la multiplication des routes construites pour relier ces colonies à Israël. Ces colonies sont le symbole de l’occupation honnie, une source constante de tensions et une menace pour la continuité territoriale d’un futur Etat palestinien. Pour les Palestiniens, l’expansion des colonies apportait la preuve qu’Israël n’avait pas négocié de bonne foi et que la véritable intention qui se cachait derrière les accords d’Oslo était davantage de présenter l’occupation sous un jour nouveau que d’y mettre un terme. Avec l’élection d’Ariel Sharon au poste de Premier ministre en 2001, Israël s’est replié sur la première phase de la stratégie du mur de fer, redoublant de zèle. Sharon n’avait rien à offrir aux Palestiniens sur le front politique. Il avait toujours été un homme de guerre et s’était toujours fait le champion des solutions violentes. En tant que politicien, il s’était systématiquement opposé à toutes les précédentes tentatives de réconciliation avec les Palestiniens, dont les accords ▶


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1947

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1967

LIBAN LIBAN SYRIE

Plan de partage de l’ONU

Haïfa

Lac de Tibériade

SYRIE

(du 5 au 10 juin)

Damas

Territoires occupés par Israël au terme de ce conflit

MER Jourdain

MÉDITERRANÉE Tel-AvivJaffa 0

Beyrouth

La guerre des Six-Jours

Jérusalem

50 km

PLATEAU DU GOLAN

CISJORDANIE ■ Tracés

Tel-Aviv

Amman

Amman

Jérusalem

BANDE DE GAZA

Gaza

ISRAËL JORDANIE

Mer Morte

ÉGYPTE SINAÏ

Limite du mandat britannique en Palestine depuis 1922

Désert du Néguev

TRANSJORDANIE

Etat juif proposé Etat arabe proposé Zone internationale Eilat

Canal de Suez SINAÏ ÉGYPTE

Golfe de Suez

ARABIE SAOUDITE

Les guerres araboisraéliennes

0

100 km

MER ROUGE

1948-1949

1973-1979

1 re guerre israélo-arabe

SYRIE Haïfa

Lac de Tibériade

MER Jourdain

MÉDITERRANÉE Tel-Aviv

JORDANIE Jérusalem

La guerre de 1973 (ou du Kippour) et les accords de Camp David (1978) Territoire restitué à l’Egypte en 1979 Territoires qui restent occupés Zone démilitarisée contrôlée par l’ONU

Amman

SYRIE

Beyrouth

Damas

LIBAN

PLATEAU DU GOLAN

Tel-Aviv

CISJ.

Amman

Jérusalem

BANDE DE GAZA

Gaza

ISRAËL Mer Morte

JORDANIE

Canal de Suez

Les frontières demeurent l’un des principaux obstacles à un accord de paix global entre Israéliens et Palestiniens. Les deux parties sont divisées sur les bases de la négociation, notamment à propos des frontières de 1948 et de 1967. De nombreux conflits frontaliers entre Israël et ses voisins arabes restent aussi à résoudre. Israël a occupé en partie le Sud-Liban de 1982 à 2000. Beyrouth continue à réclamer le territoire des fermes de Chebaa, une zone toujours sous contrôle israélien. Un autre point litigieux concerne la Syrie. Israël a conquis en 1967 le plateau du Golan, et l’a annexé en 1981. Damas s’oppose à tout accord de paix avant la résolution de cette question.

ISRAËL ÉGYPTE

SINAÏ Désert du Néguev

La ligne de cessez-le-feu, dite Ligne verte, devient de facto la frontière de l’Etat d’Israël 0

50 km

Eilat

Golfe de Suez

ARABIE SAOUDITE

ÉGYPTE 0

MER ROUGE

100 km

Courrier international

SINAÏ

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LE CONFLIT

Blocages

Les Israéliens ont dépensé au moins 250 millions de shekels (50 millions d’euros) dans la construction de routes destinées aux seuls Israéliens, près des colonies de Beit Aryeh et d’Ofarim, en Cisjordanie. Mais ce vaste projet de réseau routier a dû être gelé en raison de l’édification du mur de séparation, explique Ha’Aretz. De nombreux chantiers ont été arrêtés, et les budgets ont été alloués à la construction du mur.

▶ d’Oslo. Tout au long des cinq années où il est resté au pouvoir, Sharon a obstinément refusé de reprendre les négociations sur le statut définitif des Territoires [palestiniens] tant que l’Autorité palestinienne (AP) ne mettrait pas totalement fin à la violence. Il savait que cette condition était impossible à satisfaire ; c’est la raison pour laquelle il tenait tant à en faire un préalable nécessaire. Ce faisant, il considérait l’Autorité palestinienne non comme le gouvernement d’un Etat en gestation, mais comme un sous-traitant qui n’accomplissait pas sa mission première : assurer la sécurité d’Israël. La grande majorité de ses compatriotes croyait Sharon lorsqu’il affirmait qu’il n’y avait aucun partenaire palestinien pour la paix. L’intention véritable de Sharon était politicide : il s’agissait de refuser aux Palestiniens toute existence politique indépendante en Palestine. En juin 2003, le Quartette (Nations unies, Etats-Unis, Union européenne et Russie) a lancé la fameuse “feuille de route” : un plan conçu pour ouvrir la voie à un Etat palestinien indépendant coexistant avec Israël, qui devait voir le jour avant la fin 2005. Le gouvernement de Sharon a fait semblant d’accepter la “feuille de route”, mais n’a strictement rien changé à son orientation politique. Il a continué d'ordonner à Tsahal d’effectuer des incursions dans les Territoires palestiniens, d’exécuter des assassinats ciblés de mili-

tants palestiniens, de détruire des maisons, de déraciner des arbres, d’imposer le couvre-feu et des restrictions, et de plonger délibérément les Territoires dans la misère, la faim et les difficultés, pour inciter les Arabes à quitter la Cisjordanie. Parallèlement, l’installation de colonies se poursuivait en Cisjordanie, sous couvert de “croissance naturelle”. Enfin, le gouvernement a commencé à construire la barrière de sécurité [mur] en Cisjordanie. Officiellement, le mur est censé empêcher les attaques terroristes, mais il s’agit en fait tout autant pour Israël

UN PLAN DE PAIX CONTRE LES PALESTINIENS de s’approprier des territoires que d’assurer la sécurité. En construisant le mur, Israël redessine unilatéralement ses frontières aux dépens des Palestiniens. Ce mur sépare les enfants de leurs écoles, les paysans de leurs terres et des villages entiers d’installations médicales. Lorsqu’il comprit que le temps et la démographie ne jouaient pas en faveur d’Israël, Sharon, avec son adjoint Ehoud Olmert, a cherché des moyens de mettre une distance entre Israël et les principaux centres de population palestiniens, tout en s’arrogeant autant de leur ter-

ritoire que possible. Le projet que les deux hommes ont présenté en 2005 n’était pas un plan de paix, mais un désengagement unilatéral d’Israël de la bande de Gaza et de quatre colonies isolées de Cisjordanie. Comme il se devait, ce projet foulait aux pieds les droits et les intérêts palestiniens et n’a même pas été soumis à l’Autorité palestinienne comme base de négociations. L’opposition au désengagement unilatéral de Gaza venait essentiellement des rangs du Likoud et était également en partie liée à des luttes de pouvoir internes. Dopé par le soutien de l’opinion publique à son initiative, Ariel Sharon a quitté le Likoud pour créer son propre parti, Kadima, qui, en hébreu, signifie “En avant”. Puis, en janvier 2006, Sharon a été victime d’une attaque cérébrale et a sombré dans un coma dont il n’est jamais sorti. Ehoud Olmert lui a succédé à la tête du nouveau parti et a remporté les élections du 28 mars 2006, formant un gouvernement de coalition avec le Parti travailliste comme partenaire minoritaire. Ces changements de politique intérieure n’ont eu aucun effet notable sur la politique étrangère. En réalité, la continuité de la politique extérieure a été remarquable. Tant que cette politique reste en place, il n’y aura aucune chance de changer d’orientation, car l’orientation d’un cercle vicieux ne change jamais. Avi Shlaim

MONDE ARABE - ISRAËL

La guerre comme seul horizon possible Les réflexions désabusées du poète Youssef Bazzi sur un Moyen-Orient toujours en conflit.

hez nous, la guerre est une fatalité. Qu’elle éclate demain, cet été ou dans deux ans, qu’elle advienne un peu plus tôt ou un peu plus tard, elle aura lieu quelle qu’en soit l’échéance, et quelle qu’en soit la nature, guerre civile, semi-civile, régionale ou civile et régionale. Elle éclatera peut-être à la frontière sud du Liban ou dans les ruelles de Beyrouth, ou embrasera [la plaine libanaise de] la Bekaa et s’étendra jusqu’à Damas, ou se propagera des fermes de Chebaa [hameau occupé par Israël et revendiqué par le Liban] jusqu’à Téhéran… Peu importe : l’essentiel, c’est qu’elle aura certainement lieu. Pourquoi ? Parce qu’il est clair que le différend politique s’est transformé en haine. Et, lorsque la politique elle-même est en panne, la guerre devient une nécessité. Elle s’impose donc comme seul horizon possible. Les dirigeants en sont conscients, tout comme les masses, les Etats tout comme les groupes qui les appuient ou qui les défient. Chaque partie connaît bien les intentions de la partie adverse. Et, de part et d’autre, le discours est le même : il s’agit de

C

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trancher dans le vif les différends, de renverser les rapports de forces. Tous sont d’accord pour sortir de l’asphyxiant statu quo. Et tous sont d’accord pour penser qu’une certaine dose de violence est nécessaire pour briser l’enfermement. L’inévitabilité de la guerre, dans notre Moyen-Orient, n’a donc rien à voir avec la divination dans le marc de café. La guerre n’est pas une solution parmi d’autres ; c’est la seule voie possible. C’est un destin imposé par l’échec des Etats et des groupes dissidents à trouver un modus vivendi. Un échec structurel, profond et visiblement désespéré. Un échec qui fait que, aussi bien au Liban que dans l’ensemble de la région, on est sorti d’une guerre pour entrer dans une autre, de manière constante et répétée tout au long du XXe siècle et de la première décennie du XXIe. En fait, la guerre n’est pas à nos portes, nous sommes immergés dedans en permanence. Il ne s’agit pas seulement des guerres israélo-arabes, mais aussi de tous les conflits et déchirements qui ont jalonné l’histoire de nos sociétés, de nos pays, de nos identités nationales. Les relations conflictuelles arabo-arabes, araboiraniennes, arabo-africaines ou arabo-occidentales, conflits armés ou conflits larvés, guerres froides ou guerres chaudes, limitées

ou étendues. Cette guerre est insaisissable. Lorsqu’elle éclate entre Israël et Gaza, elle devient aussi une guerre civile palestinienne, le porte-parole du Hamas s’élevant contre l’Autorité palestinienne, l’accusant de rester “bien à l’abri”. Et, lorsqu’elle éclate entre Beyrouth et Damas, elle devient automatiquement libano-libanaise, avec des ramifications s’étendant de Téhéran au Caire… Le même type de mécanisme opère partout : de Gaza, de Jérusalem, du LibanSud et des impasses de Beyrouth à Bagdad et aux frontières turques, des eaux territoriales méditerranéennes au détroit d’Ormuz, du port de Bassorah à l’Afghanistan et jusqu’aux rues de New York et aux gares européennes. Et que dire de nos guerres occultes ? Celles que nous ne connaissons que trop bien et qui sont menées par chacun de nos Etats contre leurs propres citoyens. Ce sont celles qui font le plus de ravages. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer dans nos pays le niveau de formation des citoyens qui y restent au niveau de ceux qui partent pour des horizons lointains. Youssef Bazzi, Al-Mustaqbal, Beyrouth Paru dans CI n° 907, du 20 mars 2008


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LE CONFLIT

Ton existence, c’est ma mort IMPASSE Exiger une reconnaissance préalable d’Israël par le Hamas, c’est perpétuer le conflit, estime l’ancien maire adjoint de Jérusalem. HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

P

armi les conditions posées pour mettre fin au boycott du gouvernement palestinien du Hamas, la reconnaissance d’Israël est la plus marquante. Tantôt elle est posée en termes idéologiques (reconnaître le droit d’Israël à l’existence), tantôt en termes politiques (reconnaître non pas le droit, mais l’existence de cet Etat, et respecter les engagements passés avec lui). A priori, une telle condition semble aller de soi. Quiconque ne reconnaît pas l’existence de l’Etat juif n’aspire en fait qu’à sa destruction ; dès lors, ce serait une erreur de permettre un soutien à cet ennemi existentiel, quand bien même bloquer l’aide humanitaire frappe des millions d’innocents. Le refus obstiné des responsables du Hamas ne repose pas seulement sur des principes religieux. Il reflète aussi une certaine vision du monde palestinienne selon laquelle seuls les Palestiniens – les victimes du sionisme – sont en mesure de fournir sa légitimité à l’Etat juif. Certes, ces derniers sont un peuple occupé et vaincu. Mais leur force vient de ce que, tant qu’ils insisteront sur l’illégitimité de

l’œuvre sioniste et affirmeront que l’Etat d’Israël – édifié sur des terres palestiniennes qu’il s’est appropriées de force – n’a pas droit à l’existence, la culpabilité qui plane sur une entreprise sioniste qui a impliqué l’écrasement du peuple palestinien ne se dissipera pas. A première vue, soixante ans après la création d’Israël et sa consolidation en tant que puissance régionale, nier toute légitimité à l’Etat juif peut sembler une arme obsolète et dérisoire. Après tout, ce n’est pas Israël qui a besoin d’être reconnu par le Hamas, mais bien ce dernier qui a besoin de la reconnaissance d’Israël. Pourtant, Israël, hanté par le cauchemar du “retour” des réfugiés palestiniens et arc-bouté sur son slogan “li’hyot ‘al haherev” (“vivre par le glaive”), s’obstine à vouloir la reconnaissance du Hamas. Certains pensent que l’exigence israélienne de se voir reconnu “le droit à l’existence” n’est qu’une condition préalable à laquelle il sait que le Hamas ne consentira jamais et que poser cette condition revient à torpiller toute possibilité d’un accord inévitablement fondé sur des concessions israéliennes. Mais l’expérience prouve qu’Israël s’est montré, par le passé, prêt à payer un prix relativement élevé pour obtenir la légitimation palestinienne : tout le processus d’Oslo [les accords de paix] était fondé sur le fait que Yasser Arafat – soutenu en cela par une majorité de responsables palestiniens – avait décidé de reconnaître Israël en échange d’une reconnaissance officielle de l’OLP. Après cette percée historique,

les deux parties avaient entamé un lent travail de réécriture de leurs histoires nationales respectives, jusqu’alors fondées sur la délégitimation mutuelle. Hélas, il n’a pas fallu longtemps avant que ladite percée s’envole dans les flammes de l’Intifada d’Al-Aqsa [septembre 2000]. On a recommencé à définir l’autre en termes de “terroristes” ou d’“entité sioniste diabolique”. Nous sommes dans une situation où la non-reconnaissance mutuelle est devenue une pierre d’achoppement d’autant plus lourde qu’elle s’enracine dans l’expérience historique des Israéliens et des Palestiniens. Si tu ne me reconnais pas, c’est que tu projettes de m’anéantir. Si je te reconnais, c’est que je t’absous de ta culpabilité dans le désastre que tu as infligé à mon peuple. Il faudra encore beaucoup de temps avant que les deux parties puissent relever les défis de la reconnaissance mutuelle. Par conséquent, en s’obstinant à en faire le préalable de toute négociation, on ne recherche pas tant la paix que la perpétuation du conflit. Quant aux acteurs politiques extérieurs qui font également leur cette demande de reconnaissance préalable, ils ne sont pas près de comprendre ce que “reconnaître le droit à l’existence” signifie pour chacune des deux parties. Le conflit israélo-palestinien est empreint de valeurs ultimes d’identité et de survie. La sagesse devrait consister à essayer de traduire tout ce matériau explosif en termes rationnels, et non pas à participer à la “métaphysique du droit à l’existence”. Meron Benvenisti

▶ Graffitis sur

Katherine Kiviat/Redux-RÉA

le mur de séparation, à l’entrée de Jérusalem, dont le lion est l’emblème.

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◀ Rassemblement

Ancho Gosh/Jinipix/Israel Sun/RÉA

d’Arabes israéliens, en mai 2008, à Kfar Kana, dans le nord d’Israël. Ils commémorent la Nakba, “la Catastrophe”.

Citoyens mais pas tout à fait MINORITÉ Les Arabes israéliens sont toujours perçus comme des étrangers. Et leur existence est menacée chaque fois qu’ils constituent un danger pour la majorité juive. HA’ARETZ

Tel-Aviv

L

es émeutes antiarabes d’Acre [en octobre 2008] ne sont pas uniquement des affrontements entre deux communautés de pauvres [arabe et juive orientale]. Car, avant que l’étincelle ne se produise, ceux qui furent partie prenante des incidents d’Acre furent les institutions publiques israéliennes : l’appareil d’Etat, le pouvoir judiciaire, les forces de police, la municipalité et quiconque a une once de responsabilité dans ce pays. La discrimination dans les budgets alloués, la différence dans l’espérance de vie, le gouffre entre les taux de mortalité infantile, la construction de nouvelles routes, tout cela est certes important, mais n’est pas suffisant pour décrire correctement la façon dont l’Etat démissionne de ses responsabilités envers ses citoyens arabes, lesquels, au regard de la loi, sont censément les égaux [des citoyens juifs] et ont le droit de vote, à condition qu’ils fassent allégeance aux trois mots sacrés : “Etat, juif et démocratique”. Il est temps de discuter sérieu-

sement de cette sainte Trinité, en affrontant la réalité en face. Israël abandonne le sang de ses citoyens arabes chaque fois que le collectif juif est en butte aux Arabes. Peu importe que ces Arabes soient de l’extérieur (Palestiniens de la Cisjordanie ou de Gaza) ou de l’intérieur. Le droit du collectif juif à protéger son identité est une évidence qui ne se discute pas. Nous avons déjà trouvé des juristes qui, tous sans exception, sont parvenus à fournir une base philosophique pour justifier ces privilèges, sans parler des autres droits que nous, Juifs, revendiquons pour quelque domaine que ce soit de nos vies. Dans tous les cas, il s’agira de la “défense de notre identité”.

“CE PAYS APPARTIENT AUX JUIFS” Les événements d’octobre 2000 (quand douze Arabes israéliens sont tombés sous les balles de la police nationale) ont fini par être mis sous l’éteignoir. Les assassins n’ont pas été traduits en justice. Alik Ron [chef de la police en Galilée] a certes été démis de ses fonctions, mais il n’a jamais dû répondre de ces événements tragiques. Au contraire, il a presque suscité la pitié. Imaginons, ne serait-ce qu’un instant, ce qui serait advenu si le Wadi Ara [un nœud routier

stratégique] avait été bloqué par des manifestants juifs, voire par des colons juifs. Est-ce que cela se serait soldé par la mort de treize insurgés ? C'est la question clé qu’il faut nous poser sans cesse. Pourquoi l’Etat d’Israël agit-il toujours de cette façon ? Voilà huit ans, c’était le bien-être de nos vacanciers, de retour du lac de Tibériade, qui justifiait la tuerie*, et, à l’époque déjà, on nous disait que le collectif était en danger. Voilà la logique qui se trouve derrière le recours à la violence contre les Arabes. A nouveau, les pogroms recommencent, ceux dont nous entendons parler et tous les autres, ceux qui n’impliquent “que” l’humiliation et le harcèlement, et dont nous n’entendrons jamais parler. Ces incidents finissent toujours par être placés dans une case de faits et gestes censés fournir une justification à la violence exercée contre un acteur extérieur perçu comme une menace. Telle est donc la logique que l’Israélien moyen a besoin de digérer sur une base quotidienne. Ce pays appartient aux Juifs. Les Arabes sont des “étrangers”. Si certains croient que nous devons nous comporter correctement envers ces “étrangers”, d’autres ne songent qu’à les mettre dehors. Voilà toute l’horreur. Yitzhak Lao

Statistiques

La population israélienne a atteint 7 337 000 personnes en 2008, selon les chiffres officiels, avec 75,5 % des habitants qui sont juifs (5 542 000 personnes), tandis que 20,1 % sont des Arabes israéliens (1 477 000 personnes), rapporte le quotidien Ha’Aretz. La population a augmenté de 1,8 % en un an. La moitié de la population juive réside dans le centre du pays, dont 20,7 % à Tel-Aviv et dans sa région ; 45 % de la population arabe vit dans le nord du pays.

* Survenues durant les congés du nouvel an juif, les émeutes de la région arabe israélienne du Wadi Ara avaient entraîné le blocage de la Route 65, un axe essentiel qui relie les régions majoritairement juives de Galilée orientale (Tibériade) et de la plaine côtière. 37


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Shaul Schwarz/Getty Images/AFP

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Mettre les Israéliens au pied du mur SOLUTION Face à l’extension

de la colonisation, les Palestiniens doivent changer de stratégie. Au lieu de vouloir un Etat à côté d'Israël, il serait plus judicieux de réclamer un seul Etat binational. AMIN

Ramallah ▲ Colons de Shirat

Hayam, dans la bande de Gaza. Une quinzaine de familles s’étaient installées sur la plage avant d’être expulsées, en août 2005.

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J

e dois dire que je n’ai pas été surpris par les propos d'Ehoud Olmert, le Premier ministre sortant, concernant le conflit israélo-palestinien*. Un ami israélien m’avait déjà fait part du revirement spectaculaire effectué par Olmert au cours des dernières années, et tout particulièrement l’année dernière. Ces déclarations peuvent être envisagées comme une justification de l’engagement de Mahmoud Abbas [le président de l’Autorité palestinienne]. Mais vont-elles se traduire en actes ou s’agit-il seulement de paroles courageuses prononcées lorsqu'il n’y a plus d’enjeu politique ? Les propos d’Olmert font penser aux déclarations

faites par certains présidents américains après la fin de leur mandat, c’est-à-dire à un moment où ils ne subissent plus les pressions du lobby pro-israélien. Evidemment, pour les Palestiniens, le problème est bien plus compliqué. Les décennies de lutte n’ont pas produit les effets escomptés. Sur le terrain, depuis 1948, les Palestiniens voient le contrôle de leurs terres et de leur avenir leur échapper de plus en plus. Leurs efforts en faveur de la liberté ont pris toutes les formes possibles : de l’engagement dans le conflit armé à la diplomatie et la négociation, sans oublier les deux Intifadas [1987-1993, d'une part, p u i s l a d e u x i è m e q u i a d é bu t é e n l'an 2000], plus ou moins violentes. Les Palestiniens commencent également à s’interroger sur la forme que doit prendre l’Etat dans lequel ils veulent vivre. Aux débuts de l’OLP, dans les années 1960, la Charte palestinienne spécifiait que les habitants de la région devaient disposer d’un Etat démocratique et laïc. Mais, en 1988, quand Yasser Arafat a proclamé la création d’un Etat palestinien en Palestine, le nationalisme

palestinien a commencé à préconiser une solution prévoyant la coexistence de deux Etats [l’israélien et le palestinien]. Mais l’intensification de la colonisation juive dans les Territoires [de Cisjordanie] a rapidement rendu ce concept caduc. Les Palestiniens vont certainement devoir choisir dans les prochains mois une nouvelle stratégie pour l’avenir. Le Hamas a déclaré que le 9 janvier 2009 serait le dernier jour du mandat du président Mahmoud Abbas. Selon la Constitution palestinienne intérimaire, quand le mandat d’un président prend fin – ou quand ce dernier disparaît (comme ce fut le cas pour Arafat) –, c’est le président du Parlement qui dirige le pays pendant les soixante jours nécessaires à l’organisation de l'élection présidentielle. Or ce président, Aziz Dweik, est détenu par les Israéliens depuis la capture du soldat israélien Gilad Shalit. La date de la fin du mandat d’Abbas ne fait pas non plus l’unanimité. Son mandat prendra-t-il fin en 2009 ou un an plus tard, quand le mandat du Parlement actuel arrivera à son terme ? Tout peut arriver. A moins de parvenir à un accord pour des


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LE CONFLIT élections anticipées – présidentielle et parlementaires –, une solution est difficilement envisageable, mais les élections anticipées ne pourront pas avoir lieu sans l’accord du Hamas. Or, comme les sondages ne lui sont guère favorables – que ce soit pour obtenir de nouveau une majorité au Parlement ou pour remporter la présidence –, il y a peu de chances que celui-ci accepte des élections anticipées. Pour nombre de Palestiniens, toute cette agitation concernant les élections, la présidence et le Parlement n’a aucun sens tant que le siège de Gaza, l’occupation de la Cisjordanie et les colonies juives illégales sur les terres palestiniennes se poursuivent. Un rapport du Palestine Strategy Study Group [un groupe d’intellectuels et d'hommes politiques palestiniens] appelle à un changement radical de discours. Il en ressort que les expressions “processus de paix” et “construction d’un Etat” ne désignent plus que la poursuite

CONTREPOINT

La meilleure solution reste deux Etats es deux côtés de la Ligne verte [séparant Israël de la Cisjordanie] et partout où des gens cherchent une solution au conflit israélo-palestinien, beaucoup d’idées, anciennes et nouvelles, sont émises : anciennes, parce que ces propositions n’ont rien de nouveau pour les Palestiniens ni pour les Israéliens ; et nouvelles, parce qu’après quinze années d’efforts intenses et infructueux pour parvenir à une solution négociée de deux Etats le débat est plus animé que jamais. En bref, les perspectives d’un processus de paix fondé sur la création de deux Etats semblent bien ternes, et cela ouvre chez certains Palestiniens le débat en faveur d’un retour à la solution d’un Etat binational, défendue par l’OLP jusqu’aux années 1980 et par le Hamas. Dans le même temps, la séparation entre Gaza et la Cisjordanie pousse les Israéliens découragés par le processus de paix à envisager des solutions fondées sur l’existence de deux entités palestiniennes séparées par Israël (donc trois Etats), ou des variantes qui verraient Israël et la Jordanie se partager la Cisjordanie et Israël et l’Egypte administrer conjointement la bande de Gaza. La plupart de ces idées sont de toute évidence irréalistes. Elles sont davantage la manifestation d’un désespoir que celle d’une pensée stratégique pragmatique. Je le dirai simplement : l’immense majorité des Israéliens juifs n’accepteraient pas de vivre dans un Etat israélien binational. Si, pour quelque raison apocalyptique, ils ne pouvaient plus vivre dans un

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VERS L’UNITÉ NATIONALE PALESTINIENNE du statu quo, les Palestiniens devant se contenter de réagir plutôt qu’agir. Selon le rapport, il faut parler de “résistance intelligente” et de “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”. Les Palestiniens devraient avoir recours à la stratégie de la décolonisation plutôt que perdre du temps et de l’énergie en d’inutiles discours sur le processus de paix. Naturellement, ce groupe appelle à l’unité nationale, qui est à ses yeux l’un des points stratégiques les plus importants. L’appel ne se limite pas à Gaza et à la Cisjordanie mais s’adresse à tous les Palestiniens [y compris ceux d’Israël], qui doivent tendre vers un seul but : une stratégie commune. Selon le Palestine Strategy Study Group, les Palestiniens doivent signifier clairement aux Israéliens qu’ils ne veulent plus de cette solution à deux Etats. Pour eux, si besoin était, il faudrait même dissoudre l’Autorité palestinienne et laisser l’autorité légale, morale et financière aux mains des Israéliens. Leur argument se résume ainsi : utiliser des outils stratégiques afin de rendre plus difficiles les choix des Israéliens. Leurs idées n’ont pas encore fédéré les Palestiniens, et il faudra du temps pour qu’elles touchent la majorité. Mais ce document de quatrevingts pages a au moins le mérite de montrer la voie aux Palestiniens afin de les aider à ne plus subir cette situation, mais à être enfin les acteurs de leur destin. Daoud Kuttab

Paru dans CI n° 940, du 7 novembre 2008

Yossi Alpher, Bitter Lemons (extraits), Jérusalem

◀ Représentation

de la Ligne verte, qui marque les frontières du 4 juin 1967, sur le mont Guilboa, dans les Territoires occupés.

Alban Biaussat/Picture Tank

* Avant de quitter son poste de Premier ministre, Olmert a déclaré : “Nous devons concrètement nous retirer de presque tous les Territoires [palestiniens], si ce n’est de tous. Cela comprend aussi Jérusalem[-Est].”

Etat juif et démocratique, ils préféreraient une nouvelle diaspora plutôt que rester dans un Etat judéo-arabe qui, par définition, ne serait pas sioniste et qui, presque certainement, conférerait très vite aux Juifs le statut de minorité persécutée. Comme les Palestiniens qui préconisent un Etat binational n’ont pas de partenaire juif avec qui négocier, leur menace de revenir à cette position leur fait plus de tort que de bien. Non seulement elle n’incite pas Israël à assouplir sa position, mais elle engendre de l’indifférence et même de l’hostilité. Pour employer la vieille image de la carotte et du bâton, les Palestiniens qui agitent cette menace se frappent avec leur propre bâton. Il est important qu’Israël et ses partisans comprennent que l’échec d’une solution à deux Etats ne signifie pas que la seule autre solution possible soit l’Etat binational. Et un échec aujourd’hui ne signifie pas que nous ne puissions pas essayer demain de trouver une solution à deux Etats, qui reste la meilleure pour tous. Il est vrai qu’il existe un petit nombre de Juifs israéliens en marge de la société qui soit défendent un Etat binational, soit s’en accommoderaient. Parmi eux figurent des antisionistes de gauche, des antisionistes religieux ultraorthodoxes, ainsi que des colons qui pensent pouvoir sur vivre dans un Etat juif non démocratique où les Arabes seraient d’éternels citoyens de seconde classe. Je ne conseille pas aux Palestiniens de compter sur eux comme partenaires potentiels.

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Garder Jérusalem et vivre à Tel-Aviv CAPITALE La politique

de judaïsation de Jérusalem menée depuis 1967 a provoqué la fuite des laïcs israéliens et la paupérisation de la Ville sainte. THE NEW YORK TIMES (extraits)

New York

Le choix de Rabin

Yuval Rabin, fils de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, pourrait voter pour le Likoud de Benyamin Nétanyahou lors des élections de février 2009. “Treize ans après l’assassinat de son père, Yuval Rabin n’a pas exclu de voter pour Nétanyahou, qu’il a désigné comme son candidat préféré. Pourtant, sa famille tient le leader du Likoud pour responsable, du moins en partie, des incitations à la violence qui ont entraîné ce meurtre”, rappelle le quotidien Yediot Aharonot.

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I

sraël se trouve confronté à un défi qu’il n’imaginait certainement pas en 1967, lorsqu’il a occupé Jérusalem-Est et réunifié la ville, à l’issue de la guerre des Six-Jours [juin 1967] : chaque année, la population arabe de Jérusalem croît au détriment de ses habitants juifs. Depuis quatre décennies, Israël s’efforce de créer des quartiers juifs et d’agrandir ceux qui existent, tout en essayant de modérer l’extension des parties arabes de la ville. Mais, d’une part, les Juifs quittant Jérusalem ont été plus nombreux que ceux venant s’y installer et, d’autre part, la croissance démographique palestinienne est restée élevée. En 1967, lors d’un recensement effectué peu après la guerre, la population de Jérusalem était à 74 % juive et pour 26 % arabe. Aujourd’hui, les Juifs n’y représentent plus que 66 %, tandis que les

Arabes 34 %, et, d’après l’Institut d’études israéliennes de Jérusalem, cette différence se réduit d’environ un point chaque année. La profonde signification historique et religieuse de Jérusalem fait de son statut le point sans doute le plus épineux du conflit israélo-palestinien. Et il est évident que ce statut serait encore plus disputé si l’équilibre démographique basculait en faveur des Arabes. “Le peuple juif rêve depuis des siècles de récupérer son ancienne capitale”, rappelle Dore Gold, ancien ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies. Il

UNE VILLE INACCESSIBLE AUX PALESTINIENS explique qu’au XIXe siècle l’immigration juive à Jérusalem a donné à la ville une majorité juive, qui perdure depuis les années 1860. Pour beaucoup de Palestiniens, Jérusalem est à la fois un centre d’activités économiques et le site du troisième lieu saint de l’islam – et c’est la ville dont ils voudraient faire la capitale de leur futur Etat. Or les mesures de sécurité mises en place par les Israéliens après le soulèvement palestinien

de l’an 2000 [la deuxième Intifada] ont rendu la ville – comme d’ailleurs le reste du territoire israélien – inaccessible à la grande majorité des Palestiniens vivant dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. “Les gens voudraient aller prier à Jérusalem, mais ils ne le peuvent pas”, déplore Rami Nasrallah, conseiller auprès de l’ancien Premier ministre palestinien Ahmed Qoreï. “Cette impossibilité rend Jérusalem encore plus importante dans leur imagination.” Si la symbolique de Jérusalem est extrêmement importante dans les deux camps, Israéliens et Palestiniens ont une vision très différente de la ville. Jérusalem exerce un puissant attrait sur les Palestiniens car elle offre plus d’opportunités que n’importe quelle autre ville palestinienne, alors que les Israéliens la considèrent comme une ville pauvre, délabrée et sujette à de fortes tensions religieuses et politiques. Sur le plan des opportunités professionnelles, du logement et de la vie culturelle, Jérusalem séduit beaucoup moins les Israéliens laïcs que Tel-Aviv ou d’autres agglomérations. “La situation à Jérusalem est devenue trop tendue, et nous avons décidé qu’il était temps de partir”, raconte ainsi Alona Angel, 60 ans, une Israélienne qui a vécu plus de trente ans à Jérusalem avant de

HÉRITAGE

Ainsi parlait Nétanyahou père En 1998, le médiéviste hispanisant Benzion Nétanyahou, qui fut l’un des fondateurs de la droite israélienne, accordait une interview retentissante à un journaliste d’Ha’Aretz.

’ils en avaient les moyens, les Arabes nous extermineraient jusqu’au dernier. Entre eux et nous, il existe un antagonisme culturel profond. Le sionisme a toujours été et sera toujours un avant-poste de l’Occident au cœur de l’Orient. L’idée d’une paix véritable n’est qu’une illusion. Toute paix entre eux et nous ne sera jamais qu’une paix partielle, mêlée de terrorisme et à laquelle nous ne pourrons survivre qu’en entretenant une capacité de dissuasion absolue. L’hypothèse d’une paix véritable peut séduire une opinion internationale qui nous regarde en fronçant les sourcils. Le principe des Territoires contre la paix est vide de sens. Quand nous donnons des terres aux Arabes, ils nous disent aussitôt : “Qu’est-ce que vous nous avez donné ? Rien. Vous nous avez simplement rendu ce que vous nous aviez volé.” Selon moi, après la guerre des Six-Jours [juin 1967], nous aurions dû annexer les

S

territoires libérés, les développer, y implanter des millions de Juifs et déployer une puissance que nos ennemis auraient bien été contraints de reconnaître. Pour ce qui est de la menace démographique [arabe], si nous avions traité la minorité [arabe] d’Eretz-Israël [la Terre d’Israël] comme il se doit, les Arabes auraient dû choisir entre la citoyenneté israélienne et la citoyenneté jordanienne. Je ne pense pas que les Arabes qui revendiquent la qualité de “Palestiniens” aient le moindre droit à un Etat. Il n’existe pas de peuple palestinien, et le groupe arabe vivant en Eretz-Israël n’est qu’une branche de la nation arabe. Pour moi, ces Arabes n’ont droit à aucune autonomie linguistique, religieuse ou culturelle. Il est logique d’accorder l’autonomie à une minorité loyale. Or les Arabes, dans leur grande majorité, ne sont pas loyaux envers l’Etat d’Israël, ils le haïssent et souhaitent sa défaite. La possibilité que soit créé un Etat arabe au cœur de l’Etat juif relève pour moi du cauchemar. Un tel Etat ne pourrait être qu’une base terroriste permanente. D’où le rôle crucial joué par Bibi [surnom de Benyamin

Nétanyahou]. La finalité des accords avec l’OLP étant la création d’un Etat arabe, nous devons nous efforcer de contourner ce piège sans annuler formellement ces accords, de façon à ne pas être accusés de violer la parole donnée. L’important est de ne pas nous heurter aux Etats-Unis. Nous devons nous inspirer de la Reconquista et des Espagnols, qui n’ont pas hésité à mener une guerre de plusieurs siècles. Ils ne se sont pas arrêtés tant qu’ils n’avaient pas libéré Grenade du joug musulman. Ils ont compris qu’il n’y avait qu’un choix possible : conquérir tout le territoire ou être en état de guerre permanent. Sans une pareille éthique, sans un tel élan populaire, nous ne pourrons jamais nous maintenir ici. La seule différence entre les Espagnols et nous est dérisoire : nous avons récupéré notre pays après douze siècles d’exil et les Espagnols seulement après huit siècles. L’essentiel tient dans ce que nos deux peuples ont en commun : ils n’ont jamais eu d’autre pays et ils n’y ont jamais renoncé. Propos recueillis par Ari Shavit, Ha’Aretz (extraits), Tel-Aviv


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◀ Un habitant

du quartier juif ultraorthodoxe de Mea Shearim, à Jérusalem.

s’installer à Tel-Aviv, il y a deux ans, lorsque son mari a pris sa retraite. Mme Angel raconte qu’elle supportait de moins en moins l’intolérance politique et religieuse. Elle se souvient d’un jour où, alors qu’elle était habillée avec une élégance discrète, une Juive ultraorthodoxe l’avait prise à partie en hurlant qu’elle n’était pas vêtue convenablement. “Je me sentais de moins en moins à ma place”, conclut Mme Angel. En 2006, le nombre de Juifs ayant quitté Jérusalem a dépassé de 6 000 le nombre de ceux qui sont venus s’y installer, et, d’après l’Institut d’études israéliennes de Jérusalem, cette différence se retrouve à peu près chaque année depuis dix ans. Un sondage publié récemment a mis en lumière les sentiments ambivalents des Israéliens à l’égard de Jérusalem. Plus de 60 % se disaient opposés à ce que les Israéliens renoncent à contrôler les Lieux saints de la ville, même dans le cadre d’un règlement de paix avec les Palestiniens. Pourtant, dans ce même sondage, 78 % des Israéliens déclaraient ne pas envisager de s’installer à Jérusalem et préférer vivre ailleurs en Israël. Israël revendique la totalité de Jérusalem comme capitale, alors qu’une infime minorité des Arabes qui y vivent sont de nationalité israélienne. Pour l’essentiel, Juifs et Arabes ne se mélangent pas. “Il y a de toute évidence deux villes distinctes”, souligne Shlomo Hasson, professeur de géographie à l’Université hébraïque de Jérusalem. “Nous avons des centres commerciaux séparés, des systèmes de transport séparés, des cultures séparées.”

Lorsque Israéliens et Palestiniens ont tenu leurs derniers pourparlers de paix, en janvier 2001, les deux parties discutèrent de différents projets visant à intégrer au territoire israélien les quartiers juifs de Jérusalem, tandis que les quartiers arabes seraient intégrés au futur Etat palestinien – ce qui représentait une rupture radicale par rapport à l’insistance avec laquelle les Israéliens avaient déclaré jusqu’alors que la totalité de Jérusalem devait rester la “capitale éternelle et indivisible” d’Israël. Mais les pourparlers échouèrent et, depuis lors, Israël a érigé entre la Cisjordanie et lui une barrière de sécurité [le mur] qui englobe pratiquement toute la partie orientale de Jérusalem.

LA DÉMOGRAPHIE EN FAVEUR DES ARABES C’est la démographie qui continue à inquiéter les Israéliens puisqu’il serait difficile de concilier le fait que Jérusalem ait une majorité d’habitants arabes avec son statut de “capitale éternelle” d’Israël. En 2005, dernière année pour laquelle on dispose de statistiques, la ville comptait 475 000 Juifs pour 245 000 Arabes. Malgré le mouvement permanent d’exode, la population juive de Jérusalem continue de croître, mais seulement de 1 % par an environ, soit un chiffre insuffisant par rapport aux 3 % de croissance annuelle qu’enregistre la population arabe. La modeste progression de la population juive est due essentiellement au taux de

fécondité exceptionnel des Juifs ultraorthodoxes, qui représentent environ le quart de la population de la ville ; chaque Juive ultraorthodoxe donne en effet naissance à plus de sept enfants en moyenne. Mais plus la proportion de Juifs ultraorthodoxes croît, plus les départs de Juifs laïcs se multiplient. Avec l’accroissement des communautés arabe et juive ultraorthodoxe, les ressources fiscales de la ville baissent, ce qui met les services municipaux en difficulté et accélère les départs de Juifs de la classe moyenne. Dans le même temps, de nombreux quartiers palestiniens enregistrent une surpopulation préoccupante. S’il est quasi impossible pour les Palestiniens de Cisjordanie ou de la bande de Gaza de venir s’installer à Jérusalem, la croissance naturelle de la population arabe ainsi que les restrictions sur les constructions instaurées dans les parties arabes de la ville font que, bien souvent, des familles nombreuses s’entassent dans des appartements exigus. On estime que 18 000 maisons et appartements, soit le tiers de l’ensemble des logements arabes de Jérusalem, ont été construits illégalement parce que les permis sont très difficiles à obtenir, explique M. Nasrallah. Il ajoute qu’Israël n’a autorisé la création d’aucun nouveau quartier palestinien à Jérusalem-Est depuis 1967. En revanche, l’Etat hébreu a créé de nombreux quartiers juifs dans JérusalemEst, et plus de 200 000 Juifs vivent à présent dans la partie arabe de la ville. A long terme, pourtant, si les calculs des démographes sont justes, cela ne suffira pas. Greg Myre 41


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LE CONFLIT

On torture à Gaza comme à Ramallah LUTTE FRATRICIDE Dans les prisons de l’Autorité

palestinienne tout comme dans celles du Hamas, les droits des détenus sont violés. AMIN

Ramallah

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ans la lutte qui fait rage depuis juin 2007 entre le Fatah [le mouvement loyal à l'Autorité palestinienne] et le Hamas, verser le sang n’est plus une ligne rouge ; les prisonniers politiques et la torture sont devenus pratique courante. Les deux côtés acceptent implicitement l’effondrement du cadre légal parce qu’ils espèrent chacun pouvoir en profiter pour marquer des points. Certes, les premières arrestations politiques remontent à 1996 et à l’établissement de l’Autorité palestinienne, qui les pratiquait largement à l'encontre des dirigeants du Hamas ; mais, depuis que le mouvement islamiste s’est imposé militairement dans la bande de Gaza, les deux côtés ont commencé à piétiner les droits de l’homme, à violer les lois, à emprisonner et à torturer à grande échelle. Ni le Fatah ni le Hamas ne communiquent de chiffres, mais l’organisation Al-Haqq [Le droit], dont le siège est à Ramallah, estime qu’il y a eu “800 à 1 000 arrestations politiques des deux côtés entre juin 2007 et mars 2008”. L’une des victimes est l’imam Majed Barghouti. Il est mort le 22 février 2008, au terme de neuf jours d’emprisonnement par les services du renseignement intérieur [du Fatah] à Ramallah. Selon sa veuve, Fawzia, “les témoignages et images prouvent qu’il a été torturé”. Des photos de son cadavre prises à l’hôpital de Ramallah ont en effet circulé. Parce que celui-ci les avait divulguées, les services de sécurité ont arrêté l’infirmier qui travaillait à l’hôpital où a été effectuée l’autopsie. Selon Fawzia, son mari était en bonne santé, ne fumait pas et était sportif ; il était père de huit enfants. Or l’Autorité s’est empressée de démentir les accusations de torture en faisant intervenir le médecin légiste à la télévision, lequel expliqua que la mort de Barghouti était due à “des problèmes cardiaques”. Une commission parlementaire a promis de rendre publics les résultats de son enquête. On attend toujours. La famille Barghouti est malgré tout mieux lotie que les proches de cinq pr isonnier s du Hamas à Gaza dont le décès n’a quasiment pas eu d’écho et n’a pas été suivi de la création d’une commission d’enquête – tous morts dans des centres de détention du Hamas à Gaza. Walid Abou Dalfa était gérant d’une usine de verre à Gaza et avait 44 ans au moment de sa mort, le 15 juillet 2007. Sa famille refuse de parler aux médias, par peur de représailles ; elle n’a par ailleurs aucun moyen de poursuivre les tortionnaires devant les tribunaux, qui, à Gaza, sont tous contrôlés par le Hamas. Selon une source bien informée qui préfère garder l’anonymat, il est mort au bout de cinq jours d’emprisonnement et de tortures ininterrompues dans la prison d’Al-Machtal. Selon la même source, il a été suspendu

par les mains, attachées dans le dos, de telle manière qu’il ne pouvait s’appuyer sur le sol qu’avec les orteils. Selon des sources proches de la famille et d’organisations de défense des droits de l’homme, le premier rapport médicolégal établi par l’hôpital Al-Chifa de Gaza parle d’une “crise cardiaque provoquée par un fort traumatisme”. Selon les mêmes sources, son corps aurait porté les traces de graves tortures, telles que des lésions et des hématomes. L’hôpital a refusé de délivrer le rapport final à la famille. Il faut savoir que le Hamas contrôle ses instances administratives puisqu’il a congédié des dizaines d’employés en raison de leur affiliation politique. Après chaque décès d’un prisonnier politique, les médias se livrent au même jeu, qui consiste non pas à informer les citoyens, mais à dénigrer l’adversaire et à répercuter la version présentée par le camp politique auquel ils appartiennent. Dans le cas de Barghouti, les trois principaux quotidiens de Ramallah – AlAyyam, Al-Quds et Al-Hayat Al-Jadida –, la télévision publique et l’agence de presse Wafa ont publié les déclarations du médecin légiste, mais pas le point de vue de la famille. Dans le cas des détenus morts à Gaza, le quotidien Falastine et la télévision Al-Aqsa [deux médias du Hamas] répercutent le discours du Hamas selon lequel ils ont succombé à des maladies ou ont été tués lors d’attaques aériennes israéliennes sur les bâtiments des forces de l’ordre. Le Hamas a ainsi expliqué que l’un des morts, Abdullah Qechta, avait été “oublié” lors de l’évacuation du bâtiment au moment d’un raid aérien israélien. A propos de cette même affaire, le ministre des Affaires étrangères du Hamas, Mahmoud Zahar, avait déclaré à la chaîne Al-Aqsa qu’“Abou Dalfa avait [tenté de] se pendre”. Jusqu’à février 2008, les journaux palestiniens [de Cisjordanie] n’ont pratiquement pas parlé de l’arrestation de militants du Hamas et, quand ils ont commencé à le faire, c’était avec des raccourcis qui n’avaient rien d’objectif. Par ailleurs, le Fatah et le Hamas savent parfaitement se servir d’Internet et ont engagé une guerre ouverte sur la Toile. Ainsi, les sites du Fatah sont riches en explications sur les souffrances endurées dans les prisons du Hamas, et vice versa. Ces deux mouvements possèdent chacun des dizaines de centres de détention leur permettant de procéder à des arrestations en dehors de tout cadre légal, pour de simples raisons d’affiliation politique, arrestations qui peuvent s’éterniser durant des mois sans présentation devant un juge. Selon une ONG palestinienne, le ministre de l’Intérieur de l’Autorité gère trente centres de détention où sont retenus des prisonniers politiques en Cisjordanie. De son côté, le Hamas a transformé en centres de détention tous les postes de police de la bande de Gaza, les sièges des forces exécutives – qu’il a créées après sa victoire aux élections législatives de 2006 –, ainsi qu’un grand nombre de mosquées. Tous sont gérés par le ministre de l’Intérieur du gouvernement du Hamas. Ces centres sont de sinistre réputation, et tout le monde espère ne pas s’y retrouver un jour. Le poste de police Al-Machtal [La pépinière], à Gaza, s’appelle ainsi en raison d’un marché de produits agricoles qui le

GUERRE OUVERTE SUR INTERNET

▶▶ Centre

de détention préventive à Gaza. Les prisonniers recouvrent les murs d’appels au djihad.

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Photos : Quidu Noel/Gamma/Eyedea Press

LE CONFLIT

jouxte, mais les habitants l’appellent Al-Maslakh [La boucherie]. Beaucoup de familles qui vivaient alentour ont déménagé afin de ne plus entendre les cris des détenus. En Cisjordanie, un jeune homme qui avait été arrêté à la suite d'une altercation avec l’un de ses amis raconte qu’il entendait des hommes hurler dans une autre section de la prison. “J’ai demandé à mes gardiens ce qui s’y passait et si j’allais connaître le même sort, expliquet-il. Ils m’ont rassuré en disant que c'étaient uniquement ceux du Hamas qui étaient traités ainsi.” Ceux qui en ont fait l’expérience – à Gaza aussi bien qu’en Cisjordanie – disent tous qu’il y a des accusations toutes prêtes dont on accable le détenu. S. M. appartient au Fatah et a été officier d’un service de sécurité de l’Autorité ; il a été emprisonné par le Hamas pendant deux mois. Selon lui, “les accusations vont du vol et de la détention de stupéfiants jusqu’à la collaboration avec Israël, en passant par la prostitution et la sodomie, mais, en réalité, on est arrêté parce qu’on appartient au Fatah ou parce qu’on a travaillé pour l’Autorité palestinienne”. Et de conclure : “Pendant les quinze années que j’ai passé dans les prisons israéliennes, je n’avais pas été soumis à autant de tortures et d’humiliations qu’à Al-Machtal.” Selon son frère, “il avait perdu 20 kilos quand il est sorti et avait le corps couvert de bleus. Ses propres enfants ne l’ont pas reconnu. Il s'est tenu courbé pendant plus d’une semaine à cause des tortures, et les coups lui avaient causé des hernies dans le ventre.” "Ils m’ont suspendu pendant des heures chaque jour. J’avais les mains attachées dans le dos, tirées vers le haut par des cordes, et leurs hommes se déchaînaient sur moi jusqu’à ce que je perde connaissance.” Il a été libéré au bout de deux mois, quand sa famille a commencé à contacter des personnalités en Jordanie, en Arabie Saoudite et en Suède qui connaissaient des dirigeants du Hamas, jusqu’à ce que cela remonte au Premier ministre Ismaïl Haniyeh lui-même. “J’ai entendu les voix de mes tortionnaires, mais je n’ai pas vu leurs visages. J’avais les yeux bandés tout le temps et, quand parfois le bandeau glissait, j’entrevoyais qu’ils portaient des cagoules noires.” Azzam Al-Fahel, 35 ans, vendeur de falafels et étudiant par correspondance à l’université Al-

Quds de Jérusalem, qui a été incarcéré avec Majed Barghouti et quatre autres membres du Hamas, raconte comment il a été suspendu des heures durant à la fenêtre et frappé sévèrement à la tête et sur le corps. Il a été détenu pendant treize jours par les renseignements. “Après m’avoir tabassé, ils m’ont demandé de danser sur une chanson et je me suis mis à sautiller sous l’effet des coups.” Et de poursuivre : “Ils m’ont frappé sur la tête avec un tuyau d’arrosage en caoutchouc jusqu’à ce que je perde connaissance. Quand je me suis réveillé, ils m’ont demandé de signer des papiers dont ils m’ont dit ensuite que c’étaient mes aveux. Les toilettes, c’était deux fois par jour, pour une durée de une minute. Le gardien m’accompagnait et insistait pour me surveiller alors que je faisais mes besoins.” Quant aux accusations lancées par le Fatah contre les prisonniers membres du Hamas, elles visent la détention d’armes et des préparatifs de coup d’Etat, alors qu’en réalité on leur reproche surtout d’appartenir au Hamas. Les deux côtés ont démontré leur ingéniosité pour inventer de nouvelles formes de torture. Tout est permis, des coups aux pressions psychologiques et aux menaces de mort. Il y a eu des cas de prisonniers à qui l’on a enfoncé des clous dans les pieds, comme le Hamas l’a fait avec Tarek Al-Mansour, ou des tournevis sous la peau, comme l’a fait le Fatah avec Majdi Abdelhadi Jabbour. Il est intéressant de noter que la plupart des enquêteurs, aussi bien du Hamas que du Fatah, sont passés par les prisons israéliennes. Il semble que, d’une manière ou d’une autre, ils reproduisent ce qu’ils ont eux-mêmes subi. Beaucoup d’entre eux refusent de répondre aux questions ou simplement d'admettre qu’ils torturent leurs prisonniers. Selon le psychologue Mahmoud Sahouil, le directeur du centre de traitement des victimes de la torture, “la plupart de ceux qui pratiquent la torture l’ont eux-mêmes subie de la part de l’occupant israélien. Beaucoup la reproduisent en redoublant de violence.” Naela Khalil*

PRESSIONS PSYCHOLOGIQUES ET MENACES DE MORT

* Journaliste palestinienne qui a reçu le prix Samir Kassir 2008 (du nom de l’éditorialiste assassiné à Beyrouth en 2005). 43


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Un génocide n’a pas besoin de chambres à gaz !

▶ Retrouvailles Steeve Luncker/Agence VU

d’un couple palestinien à la frontière égyptienne, à Gaza, en juillet 2006. Le barrage frontalier a été détruit par le Hamas.

POLÉMIQUE La politique d’Israël

dans les Territoires est inacceptable, dénonce Shulamit Aloni, ancienne ministre de la Culture du gouvernement Rabin. HA’ARETZ

Tel-Aviv

N

ous n’avons pas de chambres à gaz ni de fours crématoires, mais il n’existe pas qu’une seule méthode pour commettre un génocide. Le Dr Ya’akov Lazovik écrit dans Ha’Aretz que le gouvernement de l’Etat d’Israël et la nation ne sauraient projeter de commettre un génocide. Estce là de la naïveté ou de l’hypocrisie ? C’est difficile à dire. On sait bien qu’il n’y a pas qu’une façon de commettre un meurtre, et cela vaut également pour un génocide. L’écrivain Y. L. Peretz parlait de ce “chat vertueux” qui ne fait pas couler le sang, mais étouffe ses victimes. Le gouvernement israélien, avec son armée et ses instruments de destruction, 44

non seulement fait couler le sang, mais il étouffe aussi ses victimes. Comment qualifier autrement le largage d’une bombe de 1 tonne sur une zone urbaine densément peuplée [le 22 juillet 2002, à Gaza], officiellement pour tuer un dangereux terroriste et sa femme ? Bien sûr, les autres personnes – dont des femmes et des enfants – qui ont été tuées ou blessées ne comptent pas. Comment peut-on expliquer qu’on expulse des citoyens de chez eux à 3 heures du matin sous la pluie, puis qu’on place des bombes dans leurs maisons et qu’on s’en aille sans rien leur dire ? Et comment justifier ce qui s’est passé à Jénine ? Nous n’avons pas détruit tout un quartier, mais seulement 85 maisons ; ce n’était pas un massacre, nous n’avons tué qu’une cinquantaine de personnes. Combien de gens faut-il tuer, combien de maisons faut-il détruire pour que ce soit un crime ? Un crime contre l’humanité tel que défini par les lois de l’Etat d’Israël et pas seulement par les lois belges. Mieux encore : un couvre-feu et le bouclage d’une ville entière pour permettre à quelques adeptes d’une bande

raciste [les ultras des colonies juives] d’entrer dans le caveau des Patriarches, à Hébron, des chars qui détruisent des étals de fruits et légumes, des bulldozers abattant des maisons et des généraux qui, dans leur immense orgueil, sont prêts à détruire tout un quartier pour un groupe de voyous de colons. Couvre-feu, bouclages, brutalités, meurtres, destruction des maisons des suspects… On a fait tout cela. L’ordre qu’a donné Ariel Sharon aux soldats qui sont allés se venger à Qibiah [en Jordanie, en 1956] – “Maximisez les pertes en vies et en biens” – n’a pas été oublié. Aujourd’hui, le Premier ministre Sharon, [le ministre de la Défense israélien] Shaül Mofaz et [le chef de l’étatmajor] Moshe Yaalon, les trois généraux qui dirigent la politique de ce gouvernement, se comportent comme le chat hypocrite : ils s’emploient à étouffer leurs victimes. Benny Alon, ministre du gouvernement actuel, l’a bien dit : “Rendezleur [aux Palestiniens] la vie tellement impossible qu’ils partiront d’eux-mêmes.” C’est ce qui se fait tous les jours. Le chef d’état-major a annoncé qu’il détrui-


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LE CONFLIT sait “pour reconstruire”. Ses actions laissent supposer que, par “construire”, il entend : construire de nouvelles colonies. Pour ne pas être obligée de veiller au bien-être des habitants, l’armée pénètre dans un village, tue, détruit, arrête et se replie. Ceux qui restent au milieu des cendres et des ruines n’ont plus qu’à se débrouiller tout seuls. Nombre de nos enfants sont endoctrinés, on leur dit dans les écoles religieuses que les Arabes sont des Amalécites [tribu ennemie des Hébreux] et la Bible nous enseigne qu’il faut anéantir les Amalécites. Un rabbin (Israël Hess) a écrit un jour dans le journal de l’université Bar-Ilan que nous devions commettre un génocide car ses recherches avaient montré que les Palestiniens étaient des Amalécites. La nation israélienne ne projette pas un génocide ; elle ne veut tout simplement

pas savoir ce qui se passe dans les Territoires. La nation obéit aux ordres donnés par ses représentants légitimes. Depuis l’assassinat du Premier ministre légitime [Yitzhak Rabin, en 1995], qui voulait apporter la paix, le doigt est sans cesse sur

DES PALESTINIENS EXÉCUTÉS DE SANG-FROID la détente, la cupidité passe avant tout et il existe toujours une raison pour brutaliser l’ensemble des habitants d’une ville qui en compte des dizaines, voire des centaines de milliers – parce qu’il y a toujours des gens qui sont recherchés. Il suffit qu’une personne soit recherchée pour bombarder et tuer – par erreur, bien

entendu – des femmes, des enfants, des ouvriers et d’autres êtres humains, en admettant qu’on les considère encore comme des êtres humains. Bien entendu, avec notre hypocrisie, avec l’adoration que nous vouons à notre “morale juive”, nous faisons en sorte que tout le monde sache que les victimes palestiniennes sont merveilleusement soignées dans nos hôpitaux. Mais nous nous gardons bien de faire savoir combien de Palestiniens sont exécutés de sang-froid dans leur propre maison. Le génocide dont il s’agit aujourd’hui n’est pas le même que celui dont nous avons été victimes dans le passé. Comme me l’a dit l’un de ces généraux malins, nous n’avons pas de chambres à gaz ni de fours crématoires. Shulamit Aloni Paru dans CI n° 645, du 13 mars 2003

CONSTAT

Sortir de l'infantilisme politique Six décennies après sa création, l’Etat d’Israël est devenu une puissance économique et militaire, alors que les Palestiniens en sont encore au stade de l’aventurisme révolutionnaire.

oixante années ont passé depuis la Naqba [“catastrophe”, défaite arabe de 1948 et création de l’Etat d’Israël]. Soixante années pour se lamenter et verser des larmes sur les ruines. Soixante années pour organiser conférences, débats et colloques. Soixante années pour entonner des chants patriotiques et coiffer des keffiehs symbolisant une identité menacée de disparition. Soixante années pour se précipiter dans des guerres mal préparées, subir de nouvelles défaites et connaître d’autres naqbas. Soixante années pour vénérer tous ceux qui se présentent comme défenseurs de la “cause”. Soixante années durant lesquelles nous avons tous affirmé que nous étions les gardiens de cette cause. Or il ne s'agissait que de paroles qui n’engagent à rien. Ce n’est pas cela dont les Palestiniens ont besoin aujourd’hui : ils ont besoin d’une amitié exigeante, de quelqu’un qui formule des critiques constructives et qui leur tienne des discours sans détour. J’ai deux questions à poser aux dirigeants palestiniens, au président Mahmoud Abbas, d’une part, et à Ismaïl Haniyeh et à Khaled Mechaal, de l’autre [l’un chef de gouvernement à Gaza, l’autre chef du Hamas installé à Damas]. La première : quand les Palestiniens vont-ils enfin passer du stade infantile de l’aventurisme révolutionnaire à l’âge adulte de la construction étatique ? La seconde : s’ils ont vraiment la volonté d’établir un Etat palestinien, peuvent-ils affirmer à la communauté internationale et aux pays voisins que cet Etat sera un facteur de

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stabilité – et non d’instabilité – régionale ? En répondant à ces deux questions, ils pourraient calmer le jeu à l’intérieur et rassurer à l’extérieur. Cela permettrait à la communauté internationale de savoir si les dirigeants palestiniens sont capables d’assumer leurs responsabilités, de gérer eux-mêmes leurs affaires et de satisfaire les demandes de leur peuple, qui aspire avant tout à une vie décente. La communauté internationale a de sérieux doutes sur la capacité des Palestiniens à devenir adultes, et la meilleure illustration de ces difficultés est fournie par les problèmes grandissants de la bande de Gaza. C’est un petit territoire côtier, comme le sont Singapour ou Bahreïn. Grâce à l’intelligence de ses dirigeants, Singapour a réussi à transformer son minuscule Etat en l'un des pays les plus importants d’Asie. Il en va de même pour Bahreïn, qui a conclu des alliances avec les principales puissances de la planète. Les Palestiniens auraient pu choisir le modèle de Singapour en cherchant à développer un port florissant et une économie forte, afin que les habitants puissent vivre normalement ; mais ils ont pris pour modèle les grottes de Tora Bora et ont fait de la bande de Gaza une enclave afghane, avec extrémistes armés et roquettes. Si la direction palestinienne a échoué à Gaza, c’est principalement parce qu’elle en est toujours au stade de l’adolescence au lieu de se comporter en adulte capable de gérer les affaires de son peuple. C’est ainsi qu’il faut expliquer la tentative de prendre d’assaut la frontière égyptienne [en janvier 2008], ainsi que les tirs de roquettes [sur Israël], dont les Gazaouis paient le prix alors qu’ils sont fatigués et affamés par le blocus. Certes, ce blocus est imposé par Israël et c’est donc Israël qu’il

faut blâmer, mais tout de même : est-ce que le Hamas s’attend à recevoir des fleurs de la part de Tsahal lorsqu'il lance des roquettes ? S’attend-il à être félicité par l’Egypte [quand il attaque ses frontières] ? Personne ne disculpe Israël, mais est-ce que cela signifie que l’on n’a pas le droit de blâmer les dirigeants du Hamas ? Comme si la seule chose qui comptait était qu’Ismaïl Haniyeh reste le chef à Gaza, comme si c'était suffisant pour crier victoire, même s’il devait en être le dernier survivant. Cette conception absurde de la victoire n’est pas l’apanage des Palestiniens. Déjà, en 1967 [lors de la guerre des Six-Jours], la défaite n’en a pas été une, puisque Gamal Abdel Nasser est resté au pouvoir. Saddam Hussein n’a pas perdu de guerre tant qu’il est resté président. Le Liban a été dévasté en 2006, mais il était évidemment victorieux parce que Hassan Nasrallah [le leader du Hezbollah] est resté le chef de la résistance. Quant à la seconde question, c’est un autre point crucial pour les dirigeants palestiniens. Ils doivent dire aux voisins arabes et non arabes qu’un Etat palestinien serait un facteur de stabilité et non d’instabilité régionale, un élément rassurant et non une source d’inquiétude, un pôle de prospérité et non de pauvreté, un foyer de forces qui souhaitent construire et non détruire. La grande erreur des dirigeants palestiniens remonte au début de l'an 2000, quand ils n’ont pas voulu assumer les résultats des négociations [avec Ehoud Barak, sous la tutelle de Bill Clinton]. Ils avaient alors failli obtenir un Etat en contrepartie de concessions mineures ; mais ils avaient eu peur de présenter ces concessions à leur peuple, et ils ont choisi de déclencher une révolte plutôt que de déclarer un Etat.

Preuve par l’image

Btselem, l’organisation israélienne des droits de l’homme, a distribué 150 caméras vidéo à des Palestiniens de Cisjordanie pour leur permettre de filmer les agressions dont ils sont victimes de la part de colons israéliens. Utilisés par les familles palestiniennes comme moyen de défense non violent, certains de ces enregistrements sont diffusés à la télévision israélienne, devenant ainsi un outil de dissuasion et de justice, affirme le quotidien américain The Christian Science Monitor.

Mamoun Al-Fandy, Asharq Al-Awsat (extraits), Londres 45


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Rita Leitsner/Redux-RÉA

▶ Un jeune combattant du Hezbollah contemple une maison détruite par les attaques israéliennes, à Aïta Ech Chaah, au Sud-Liban.

“Cette guerre, c'est moi” LIBAN Le conflit qui a opposé

Israël au Hezbollah durant l'été 2006 a inspiré au jeune dramaturge canado-libanais Wajdi Mouawad ce texte désespéré. LE DEVOIR ■

Biographie

Le dramaturge et romancier Wajdi Mouawad, né au Liban en 1968, a vécu en France avant d’émigrer au Québec. Il a écrit et mis en scène plusieurs pièces, notamment Incendies (qui a trait à la guerre du Liban entre 1975 et 1990), Littoral (pour laquelle il reçut le Molière du meilleur auteur francophone) et Forêts, présentée à Chambéry en mars 2006. Ses textes sont édités chez Actes Sud.

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Montréal

’est la soudaineté de tout cela qui fait mal. Tout à coup. D’un coup. Voilà. Ponts détruits, jambes arrachées, enfances perdues et routes cassées, immeubles écroulés, avions dans le ciel et hurlements. Sifflement et explosion et prière désespérée, souffle trop court, cœur qui bat, grande frayeur, sommeil brûlé et ironie et honte et humiliation. Cela tout à coup. Soudaineté. Comme un couteau planté dans la gorge. Des jours déjà que je marche sans faire attention à rien, à la recherche des mots. Ne pas croire ceux qui disent qu’“il n’y a pas assez de mots pour dire…” ; au contraire, s’entêter. Quand on n’a plus rien, il nous reste encore des mots ; si on commence à dire qu’il n’y a plus de mots, alors, vraiment, tout est perdu, noirceur, noirceur. Chercher même si on ne trouve pas. Regarder ses propres mains et y voir, là, dans ses propres veines et ses propres muscles, là, dans ses bras, l’impossibilité d’agir. Constater et être impitoyable envers soi et assumer : je ne peux rien faire, je ne sais pas quoi faire, je me sens impuissant, je ne peux qu’attendre et suivre le décompte. Il y a bien longtemps de cela, un siècle je crois, je tremblais pour Zidane et pour les Bleus. Je comptais, avec une jubilation profonde, les buts marqués contre le Brésil, le Portugal, l’Espagne et puis, voilà, la fin de la Coupe du monde, et, tout à coup, un couteau planté dans la gorge ! Depuis, je compte les morts d’un match cauchemardesque où les règles s’inventent à mesure : 316 à 48 [bilan au

25 juillet 2006], addition infernale, sang pour sang sanglante sans remise possible ni banco ni go à passer pour réclamer les vies, toutes les vies perdues, morts, ils sont morts et les voilà, Moustafa, Samir, Sarah, Jean, Abdelwahab, Esther et Isaac et Naji et Nayla et Walid, devenus chiffres comme dans France 1-Brésil 0, catastrophe, catastrophe. Est-ce qu’on peut pleurer des lettres ? Pleurer de tout son alphabet, alphabet arabe, aleph et bé, alpha et bêta. Devenir poulpe et éclater en encre. Pour inventer des mots ? Est-ce qu’on peut pleurer des lettres ? Alors, marcher dans la rue. Chercher des mots. Non pas pour apaiser, non pas pour consoler. Non pas pour dire la situation de tout cela, non pas pour parler politique. Surtout pour ne pas parler politique. Au contraire. Utiliser une langue incompréhensible à la politique. Je n’ai pas de position, je n’ai pas de parti, je suis simplement bouleversé car j’appartiens tout entier à cette violence. Je regarde la terre de mon père et de ma mère, et je me vois, moi : je pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six côtés, des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser. Je pourrais me défendre et je pourrais résister, et, comble de tout, si j’étais l’un ou si j’étais l’autre, je saurais justifier chacun de mes agissements et justifier l’injustice qui m’habite, je saurais trouver les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m’ôtent toute possibilité de vivre. Cette guerre, c’est moi, je suis cette guerre. C’est un “je” impersonnel qui s’accorde à chaque personne, et qui pourrait dire le contraire ? Pour chacun, le même désarroi. Je le sais. J’ai marché toute la nuit à la faveur de la canicule pour tenter de trouver les mots, tous les mots, tenter de dire ce qui ne peut pas être dit. Car comment dire l’abandon des hommes par les hommes ? Ebranlés, ébranlés. Nous sommes ébranlés car nous entendons la marche du temps auquel

nous appartenons et, aujourd’hui encore, l’hécatombe est sur nous. Il n’y a que ceux qui crient victoire à la mort de leurs ennemis qui tirent joie et bonheur de ce désastre. Je ne serai pas l’un d’entre eux, même si tout concourt à ce que je le sois. Comment faire pour éviter le piège ? Comment faire pour ne pas se mettre à faire de la politique et tomber ainsi dans le discours qui nous mènera tout droit à la détestation ? Je voudrais devenir fou pour pouvoir non pas fuir la réalité, mais, au contraire, me réclamer tout entier de la poésie. Je voudrais déterrer les mots à défaut de ressusciter les morts. Car ce n’est pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont pas même les invasions, non, car les gens de mon pays sont "indésespérables" malgré tout leur désespoir, et, demain, j’en suis sûr, vous les verrez remettre des vitres à leurs fenêtres, replanter des oliviers et continuer, malgré la peine effroyable, à sourire devant la beauté. Ils sont fiers. Ils sont grands. Les routes sont détruites ? Elles seront reconstruites. Et les enfants, morts dans le chagrin insupportable de leur s parents, naîtront encore. Au moment où je vous écris, des gens, làbas, font l’amour. Obstinément. Ce n’est pas cela. L’armée qui envahit mon pays devra un jour ou l’autre se retirer, et ce jour-là sera un jour de fête, et demain, vous verrez, d’autres guerres viendront prendre le relais de celle qui nous occupe en ce moment, d’autres attentats, d’autres massacres, d’autres ignominies, d’autres souffrances, renvoyant tout ce qui nous révolte aujourd’hui à l’oubli. Non, ce qui est terrifiant, ce n’est pas la situation politique, c’est la souricière dans laquelle la situation nous met tous et nous oblige, face à l’impuissance à agir, à faire un choix insupportable : celui de la haine ou celui de la folie. Wajdi Mouawad Paru dans CI n° 822, du 3 août 2006


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LE CONFLIT

“Nous avons fait de ce pays un immense hôpital psychiatrique” SOCIÉTÉ Interviewé par Courrier

international, l’écrivain israélien Igal Sarna livre une vision fort pessimiste de l’avenir. COURRIER INTERNATIONAL

Paris

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ous vivons dans une société profondément double. D’un côté, il y a ce qu’on appelle ici “l’Etat de Tel-Aviv”, dynamique, libéral, avec son gros million d’habitants et une jeunesse incroyablement courageuse, curieuse, débrouillarde, émancipée. D’un autre côté, il y a le reste d’Israël, c’est-à-dire l’Etat d’Israël avec ses six millions de Juifs orientaux, d’Arabes, de [Juifs] russes, etc. Paradoxalement, l’Etat de Tel-Aviv est un danger pour Israël. Pourquoi ? Non pas à cause de sa liberté, mais bien en raison de sa déconnexion du reste du pays. Les meilleurs de nos jeunes qui le veulent et le peuvent fuient et affluent à Tel-Aviv, laissant le reste du pays s’enfoncer dans la paranoïa, le ressentiment et les guerres tribales. La deuxième Intifada [de l’an 2000] et sa répression ont détruit le peu d’espoir qu’Israéliens et Palestiniens pouvaient nourrir quant à leur avenir dans ce pays. Les événements de 2000 et 2001 sont

venus renforcer et aggraver un processus qui était déjà à l’œuvre en Israël : le développement de structures de sécurité de plus en plus nombreuses, massives, mais aussi privées. Ce complexe sécuritaire est censé répondre à notre obsession démesurée de sécurité absolue. Mais c’est le contraire qui se passe, car c’est tout notre univers mental qui est phagocyté par leur existence. Cette obsession du court terme et de la sécurité à tout prix est aggravée par la dérégulation violente imposée à l’économie israélienne depuis une dizaine d’années, qui, en mettant les

ISRAËL BASCULE DANS LA FOLIE citoyens sous une pression maximale, nous empêche de penser au surlendemain. Je suis effrayé de voir nos enfants obligés d’accomplir un service militaire de trois ans et contraints d’obéir à des ordres insensés qui sont en train de miner notre espace démocratique en détruisant la société palestinienne. C’est de la folie d’envoyer des adolescents dans les Territoires. En quelque sorte, Israël est de plus en plus privé, privatisé ; mais nos enfants, eux, sont tout ce qui reste de public et de

collectif, car ils peuvent servir de chair à canon. C’est une contradiction inouïe. Autre contradiction de plus en plus ingérable, Israël est une société technologiquement surdéveloppée, où le personnel politique est à l’image de ses citoyens : privatisé, individualisé, soumis au court terme de l’économie. Mais, dans le même temps, ce pays est hanté par une guerre tribale et par les traumatismes d’autres temps et d’autres lieux. C’est une mixture volatile. Ce pays va de plus en plus basculer dans la folie. Nous en avons fait un immense hôpital psychiatrique, mais sans personnel soignant. Il n’y a pas de solution politique. Le conflit est là pour rester et peut-être tout emporter. Certains pensent, voire espèrent, que nous nous approchons d’un Etat binational. Pourtant, je ne vois pas comment nos deux sociétés, juive et arabe, détruites de l’intérieur par le conflit, pourraient vivre ensemble. Vous imaginez ? Deux sociétés dominées par les traumas, la peur et le ressentiment obligées de vivre ensemble sans être tentées de dominer l’autre ? D’autant que les tentations hégémoniques de l’islam et du judaïsme nous travaillent de plus en plus. Ce que je crois, c’est qu’Israël va sans doute être petit à petit absorbé par le Moyen-Orient. Dans ces conditions, pourquoi ne pas partir en Europe ? Propos recueillis par Pascal Fenaux

Racisme

Les soldats israéliens d’origine éthiopienne font face à de plus en plus d’attaques racistes de la part des colons d’Hébron, rapporte Yediot Aharonot. “Qui êtes-vous pour nous expulser de nos maisons ? Un Ethiopien n’expulse pas un Juif ! Un Nègre n’expulse pas un Juif !” Voilà le genre d’insultes auxquelles sont confrontés les soldats lors d’affrontements avec les colons. Selon le quotidien israélien, les soldats d’origine druze sont également victimes de remarques racistes.

CHILI

Reçus au bout du monde Le gouvernement chilien a signé un accord avec les Nations unies pour accueillir 117 réfugiés palestiniens.

rente-neuf réfugiés qui étaient restés bloqués à la frontière syro-irakienne ont été transférés du désert arabe vers le Chili. Ils auraient probablement été plus nombreux s’ils avaient su qu’ils seraient si bien accueillis par les Chiliens, qui subviennent à leurs besoins et leur offrent un abri dans la ville agricole de La Caballa [à 130 km au nord-ouest de Santiago]. Car il n’y a pas un ministre de nos pays arabes qui aurait pu leur dire, tel le vice-ministre de l’Intérieur chilien : “Laissez vos souffrances derrière vous. Laissez le Chili vous rendre votre sérénité !” La situation du Chili sur la carte de l’Amérique latine n’a pourtant rien pour encourager les candidats à l’exil, et beaucoup auraient a priori préféré se réfugier dans le giron chaleureux du monde arabe. Cette

T

étroite bande côtière ressemble à une pièce rapportée sur le flanc ouest du continent, entre le Pérou, au nord, et le bout de la terre, au sud. Et, pour l’atteindre [depuis le ProcheOrient], il faut trente heures d’avion. Les Palestiniens du Chili vont désormais devoir apprendre l’espagnol, se familiariser avec les équipes de foot locales et trouver des points communs avec le peuple catholique chilien. Ils peuvent mettre en avant le fait qu’ils sont originaires de la terre du Christ et que l’on trouve chez eux des églises parmi les plus anciennes. Mais ils devront aussi trouver des arguments pour expliquer que leur peuple est victime des gouvernants du monde arabe : ils privent les réfugiés palestiniens de toute perspective d’avenir et les considèrent comme une menace. Les Palestiniens devront également expliquer aux Chiliens pourquoi les Libanais ont peur de les naturaliser, alors que les Chiliens les accueillent à bras ouverts [selon l’ONU,

360 000 Palestiniens vivent actuellement au Chili, ce qui représente la plus importante communauté en dehors du monde arabe]. Les errants du désert n’ont qu’à jeter une bouteille à la mer dans l’espoir qu’elle parvienne à la reine Zénobie, qui régnait sur leur pays au temps de la cité de Palmyre. “Ô fille d’Amrou, ô perle d’Orient, ô reine des temps mythiques, sois sans crainte pour tes petits-enfants arabes et palestiniens qui sont maintenant au Chili. Sais-tu que tes descendants se moquent de leur race, de leur culture et de leur histoire ? Quand ils sont tombés en captivité et quand leur honneur a été piétiné, ils n’ont pas suivi ton exemple, toi qui as préféré la mort à la soumission. Ô chère reine à l’épaule dénudée, ils ont choisi la vie. Mais, au moins, ils vivent dans la dignité. Désormais, ils sont errants au Chili.” Adli Sadeq, Al-Hayat Al-Jadida, Ramallah Paru dans CI n° 917, du 29 mai 2008

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LES DÉRIVES DES DEUX INTÉGRISMES

Dans les pays arabes, les défaites militaires et les échecs des pouvoirs nationalistes nourrissent depuis trente ans l’intégrisme. En Israël, le nombre des religieux demeure limité, mais leurs poids politique ne cesse de croître.

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Les tribulations d’un intellectuel arabe CENSURE Pour avoir prôné une série

de réformes afin de contrer le fondamentalisme, le Tunisien Lafif Lakhdar s’est vu interdire l’accès aux médias arabes, qu’ils soient de gauche ou de droite. SHAFAF (extraits)

A

Londres

ujourd’hui, dans le monde arabe, la censure est en grande partie exercée par des islamistes sur des sujets tabous qui concernent tous les domaines allant du politique à l’art. Celui qui dit le non-dit le paie très cher. C’est pourquoi je suis interdit d’antenne dans l’émission de [la chaîne satellitaire arabe] Al-Jazira intitulée La Direction opposée, pour avoir été en désaccord avec les négationnistes français et arabes dans une émission sur la Shoah. Je suis également interdit de plume dans le quotidien Al-Quds Al-Arabi pour avoir dit que les attentats suicides contre les civils israéliens sont moralement odieux et politiquement désastreux. Enfin, je suis interdit d’expression dans

le quotidien Al-Hayat, dont le propriétaire est le prince Khaled Ben Sultan, viceministre de la Défense du gouvernement saoudien. Le prétexte est aussi ubuesque que la décision. Jugez-en. L’émission d’Al-Jazira Plus d’une opinion m’a invité pour débattre de mon article consacré à la nécessaire “conciliation de la francophonie et de l’arabophonie”, paru dans Al-Hayat quelques jours auparavant. Les princes saoudiens se sont sentis visés par mes critiques à l’encontre de l’application de la charia. De fait, j’ai commis l’imprudence d’opposer les droits de l’homme aux peines corporelles islamiques, la philosophie des Lumières au conformisme théologique, de comparer les musulmans de la France laïque qui disposent de leurs mosquées aux sunnites de la capitale de l’Iran islamiste qui en sont privés et d’appeler l’attention des organismes humanitaires sur le sort des femmes, des non-musulmans et des minorités en terre d’islam. Les véritables raisons de la décision saoudienne à mon égard sont à chercher dans le fait que mes détracteurs islamistes ont mal supporté qu’un large débat ait été engagé dans les médias sur mon projet ▶

▶ Palestinien cagoulé

à Jérusalem, pendant la deuxième Intifada, en l’an 2000.


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Ilkka Uimonen/Magnum Photos

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LES DÉRIVES

Converti

Mossab Hassan Youssef, fils d’un des membres fondateurs du Hamas, Hassan Youssef, a abandonné l’islam et s’est exilé aux Etats-Unis, relate le quotidien britannique The Daily Telegraph. Agé de 30 ans et élevé dans la plus pure tradition musulmane, Mossab, qui se fait maintenant appeler Joseph, a décidé de devenir un chrétien évangélique quelque temps après avoir émigré aux Etats-Unis. “Les Palestiniens ont une très mauvaise image dans le monde, alors que ce sont des gens très bons, mais ils sont mal dirigés, et c’est à cause de cela que leur image en pâtit”, affirme Mossab, qui a décidé de se convertir pour dénoncer les mensonges et les manipulations du Hamas. Il a choisi la religion chrétienne pour son message “Aimer votre ennemi”.

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▶ culturel. Souffrant de l’obsession totalitaire, les islamistes abhorrent la diffusion d’idées contraires à leurs certitudes aveugles. En fait de discrédit du “martyre palestinien et de l’islam” – dont ils m’accusent –, il s’agissait tout simplement de dire qu’après le 11 septembre [2001] on ne pouvait plus continuer à s’attaquer aux civils israéliens, à enseigner, à penser, à “fatwatiser”, à gouverner comme si rien ne s’était passé, et que le monde arabomusulman devait être modernisé dans sa raison d’être et dans son mode de faire. A cette fin, j’ai proposé un ensemble de réformes des plus urgentes : désamorcer la bombe démographique, émanciper la femme, déconfessionnaliser l’Etat, moderniser l’enseignement religieux, punir la “fatwa terroriste” et réformer l’islam. La démographie galopante annihile tout effort de développement : 50 % des Maghrébins ont moins de 20 ans et 40 % des Egyptiens, moins de 15 ans. Les islamistes qui assimilent le planning familial à l’homicide volontaire représentent l’obstacle majeur à cette réforme. Il y a urgence à émanciper les femmes de leur condition d’éternelles mineures ; elles sont même interdites de volant au royaume wahhabite [l’Arabie Saoudite]. Le statut personnel tunisien doit constituer un modèle à adopter en terre d’islam. De même, l’expérience de la IIIe République en France – qui a fait de l’école laïque, gratuite et obligatoire la pierre angulaire de son projet de société citoyenne – peut servir d’exemple aux sociétés arabes pour

en finir avec l’Etat confessionnel, qui interdit toute cohésion nationale en refusant aux minorités et aux non-musulmans le statut de citoyen. La modernisation de l’enseignement religieux est une nécessité. Il suffit de lire Ben Laden dans le texte pour s’apercevoir qu’il ne dit et ne fait contre “les juifs et les croisés” que ce qu’il a appris à l’école wahhabite. Quand la Tunisie, en 1990, a entrepris la modernisation de l’enseignement religieux, ses islamistes ont crié au “tarissement de nos sources” religieuses.

VAINCRE LA PEUR PAR LA RAISON De fait, supprimer la théologie scolastique djihadiste et misogyne revient à empêcher la prétention islamiste d’universaliser sa vérité particulière. Pour y parvenir, on doit introduire dans les études religieuses l’histoire comparée des religions, la sociologie religieuse, la psychologie, la philosophie, la linguistique, les droits de l’homme, comme c’est déjà le cas à l’université théologique Al-Zaytuna de Tunis. Ces disciplines sont susceptibles de sortir l’étudiant du degré zéro de la réflexion, le haussant vers la pensée critique, et de vaincre la peur culturellement ancrée devant le seul mot de “raison”. J’ai souri lorsque j’ai appris que les Américains avaient exigé des Pakis-

tanais l’introduction de l’anglais et de l’informatique dans les écoles religieuses. C’est la meilleure recette pour produire des terroristes qualifiés : les kamikazes du 11 septembre n’étaient-ils pas anglophones et informaticiens, mais incultes dans les sciences humaines, interdites par des fatwas sans cesse renouvelées ? C’est le retard de la réforme de l’enseignement religieux et de l’islam qui produit ces monstres de cruauté. Pourtant, la tâche d’entreprendre une réforme islamique est facilitée par celle amorcée au XIXe et au début du XXe siècle. De grands théologiens ont proposé l’abolition de la polygamie, de la lapidation de la femme adultère, de la décapitation du libre-penseur pour apostasie, de l’inégalité entre les deux sexes en matière d’héritage et du statut pour le non-musulman, du dhimmi [non-musulman en terre d’islam] qui ne pouvait accéder à la citoyenneté. Faut-il rappeler que ces grands auteurs ont aussi déclaré obsolètes les fameux “Versets du glaive” (sourate IX), qui chargent les musulmans de l’obligation de combattre les polythéistes, les juifs, les chrétiens, et dont les Ben Laden font leur miel ? Ces versets contraires aux règles de la vie internationale moderne ont été considérés comme des polémiques contre les seuls infidèles contemporains de Mahomet. Le Coran est ainsi en partie “démilitarisé” et n’est plus placé au-dessus des lois de l’évolution historique. Lafif Lakhdar

RAS-LE-BOL

Arrêtez d’islamiser notre cause ! n Palestine, le destin national a été transformé en destin religieux. Cette cause ne concerne plus le peuple et la terre mais le ciel. Les deux parties, juive et musulmane, oublient que leurs convictions religieuses n’engagent pas les autres mais uniquement eux-mêmes. Nous, Arabes, ne sommes pas tenus par la promesse faite par Dieu dans l’Ancien Testament de donner aux Juifs la terre de Palestine. Et eux ne sont pas tenus par le fait que, pour les musulmans, Jérusalem est une ville sainte. Cela fait vraiment de la peine de voir les abus et les incitations à la division confessionnelle qui se manifestent ici et là. Le pire, c’est Ismaël Haniyeh, le Premier ministre de l’“émirat” de Gaza, qui nous annonce la bonne nouvelle de la prochaine conquête de Rome. Haniyeh a en effet cité des passages d’un texte sur la guerre sainte de Mohamed Abdessalam Farag, idéologue égyptien affilié au groupe qui a assassiné Anouar ElSadate [1981]. Celui-ci avait rappelé un dit du Prophète annonçant la prise de Byzance et celle de Rome, et avait souligné que cette annonce avait été partiellement réalisée quand les Ottomans avaient conquis

E

Byzance, plus de huit siècles plus tard. Et voici donc que nous serions proches de la prise de Rome. Par ailleurs, M. Haniyeh se fait porte-parole de Dieu en déclarant que les Etats-Unis ont été châtiés par la crise économique. Il aurait pu nous préciser s’il en avait été informé par révélation ou par simple courriel. A l’entendre, on peut légitimement se demander si la situation des Américains va être pire, désormais, que celle des Palestiniens à Gaza. En réalité, Dieu a mis à l’épreuve les Palestiniens en leur donnant ce gouvernement du Hamas qui excelle dans l’art de se faire des ennemis. Et voilà qu’arrive la bonne nouvelle de la prochaine prise de Rome. Dans le passé, j’ai tellement pris la défense des mouvements islamistes, et notamment du Hamas, que j’ai été accusée d’être une intégriste. Je l’ai fait parce que, comme beaucoup d’autres, je partage avec le Hamas les objectifs nationaux et le droit de défendre notre terre. Mais il est amer et inquiétant de parler de l’établissement d’un Etat islamique et de pousser les chrétiens palestiniens à l’émigration. Tous ces marchands de religion savent que les Palestiniens ont

versé leur sang sans compter pour le rêve du retour. Leur zèle patriotique n’a jamais eu besoin du Hamas. [Hamas est l’acronyme de Mouvement de la résistance islamique, mais veut également dire “zèle”.] Pour se battre et pour se sacrifier, ils n’ont pas besoin de vierges au paradis ni qu’on leur promette de faire couler le lait et le miel. Les mouvements progressistes ont eu des milliers de martyrs, dont des chrétiens, des laïcs et même des athées. Ils ne se sont pas sacrifiés pour une vie meilleure dans l’au-delà, mais pour une vie meilleure ici-bas. De grâce, laissez-moi vous dire, à vous, dirigeants palestiniens, que l’islamisation de notre cause, le fait de brandir la bannière de l’islam et l’utilisation de termes guerriers ne peuvent que renforcer l’islamophobie en Occident, au détriment de tous les musulmans et Arabes qui vivent dans ces pays “mécréants” qui accueillent les millions de personnes qui ont fui la tyrannie, la pauvreté et l’injustice. Pouvons-nous consoler la famille Al-Kurd chassée par les Israéliens de sa maison à Jérusalem par la promesse de la conquête de Rome ? Hanane Bakir, Shafaf (extraits), Londres


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LES DÉRIVES

Les vigies de la vertu PRESSIONS Même minoritaires

dans la société, les Juifs ultraorthodoxes ont souvent fait et défait les gouvernements. Aujourd’hui, ils imposent leur morale religieuse. Ambiance. YEDIOT AHARONOT

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Tel-Aviv

lusieurs groupes de jeunes juifs ultraorthodoxes [haredim] se sont autoproclamés “vigies de la vertu” (mishmarot ha-tzni’out). Certains se sont introduits dans l’appartement d’une femme d’un quartier orthodoxe de Jérusalem et l’ont passée à tabac pour l’avoir surprise en compagnie d’hommes. D’autres “vigies” ont mis le feu à un magasin “coupable” de vendre des lecteurs MP4, par crainte que des Juifs pieux puissent les utiliser pour télécharger du matériel pornographique. D’autres, enfin, se sont fait une spécialité en traquant les homosexuels qui quittent Jérusalem pour aller dans les bars gays de Tel-Aviv. “Ces atteintes aux règles de la pudeur et de la vertu mettent en danger toute notre communauté”, explique Elhanan Blau, un religieux de 38 ans, pour défendre ces groupes d’hommes en noir. “S’il n’y a pas d’autre choix que de mettre le feu à ces magasins pour qu’ils arrêtent leur commerce pervers, que voulez-vous ?” Beaucoup de Juifs haredim avouent toutefois être choqués par cette violence. L’ennui, selon eux, c’est que ces “justiciers” expéditifs bénéficient du soutien tacite de rabbins désireux de ne pas faire mentir leur réputation de gardiens de la foi. Si les milices religieuses sont parvenues à se développer, c’est parce que la société israélienne a fini par conférer à leur communauté une influence qui va bien au-delà de son poids démographique et social réel. D’une part, l’Etat d’Israël s’est engagé dans une politique de restauration des grands centres de culture juive [en Europe] détruits par la Shoah ; or le monde religieux est incontournable dans ce travail de réappropriation. D’autre part, depuis la création d’Israël, les haredim sont de véritables faiseurs de rois. De toutes les coalitions depuis 1948, ce sont eux qui ont le plus souvent fait et défait les gouvernements. C’est pourquoi, dans tout Israël, les transports publics sont à l’arrêt un jour par semaine, le jour du shabbat, tandis que ce sont les rabbins qui ont la haute main sur les mariages et les divorces de Juifs. Cependant, depuis quelques années, les haredim semblent avoir mis une sourdine à la campagne qu’ils ont longtemps

menée pour imposer leur loi au monde laïc. Ce qui explique que, depuis quelque temps, de plus en plus de restaurants et de centres commerciaux situés en lisière des grandes villes sont ouverts le jour du shabbat. Et les milices religieuses concentrent désormais leur présence et leurs activités dans les quartiers et les villes ultraorthodoxes. Le porte-parole de la police israélienne, Micky Rosenfeld, prétend que les “vigies de la vertu” ne sont pas un phénomène organisé, mais l’œuvre de voyous isolés. Pourtant, le ministère de la Justice

LES VOYOUS CRACHENT SUR LES FEMMES a bien invoqué les “vigies de la vertu” pour rédiger l’acte d’accusation contre deux ultraorthodoxes, Elhanan Buzaglo et Binyamin Meirovitch, après l’agression violente dont a été victime une habitante de Jérusalem. Cette femme de 31 ans (dont l’identité n’a pas été révélée) avait quitté le giron ultraorthodoxe après son divorce. Pour sa part, Rivka, une jeune Israélienne de 17 ans, a dû être hospitalisée après avoir été intoxiquée à la bombe

lacrymogène par une foule d’hommes en noir outrés de la voir se promener avec des garçons. Des fanatiques ont l’habitude de jeter des pierres, de cracher sur les femmes et de mettre le feu aux poubelles pour protester contre les incroyants. Les murs de la ville de Beit Shemesh [faubourg de Jérusalem], qui compte 65 000 habitants, sont couverts d’affiches exhortant les femmes à s’habiller chastement, c’est-à-dire en fermant leur col, en portant une blouse à manches longues et une robe longue. Soucieux de ne pas heurter les sensibilités religieuses, l’Etat subventionne également des lignes de bus qui pratiquent la ségrégation entre hommes et femmes. Or, il y a quelques mois, une ressortissante canadienne, juive et orthodoxe de 50 ans a porté plainte parce qu’elle avait été giflée, jetée au sol et souillée de crachats par des haredim après qu’elle eut refusé de s’asseoir à l’arrière de l’autobus.Yitzhak Polak, un Juif orthodoxe de 50 ans, professeur à Jérusalem, déplore ces comportements. “Ce sont des imbéciles. Surtout, ces fauteurs de troubles jettent la honte et le déshonneur sur toute notre sainte communauté”, dit-il. Selon Yehuda Meshi-Zahav, un autre religieux, les rabbins n’osent pas condamner ces actes violents. “Ils ne font tout simplement pas le poids face à ces fanatiques.” ■

ABUS

Préserver la Torah à Sodome e quotidien israélien Yediot Aharonot regorge d’histoires étranges à propos de comportements de certains Juifs ultraorthodoxes. Ainsi, fin septembre 2008, le journal relatait un incident qui avait scandalisé l’opinion israélienne. Sur intervention du consulat d'Israël à New Delhi, l’Inde avait organisé une opération aérienne complexe pour sauver treize randonneurs israéliens bloqués dans un village de l’Himachal Pradesh à la suite de violentes tempêtes de neige. “Lorsque les hélicoptères de secours sont arrivés, explique Yediot Aharonot, deux touristes juives ultraorthodoxes avaient fermement refusé d’embarquer. Il n’était pas question pour elles de violer l’interdiction de travailler le jour du shabbat.” Un autre “problème” auquel sont confrontés les haredim est l’interdit religieux de toute représentation de la femme. La presse ultraorthodoxe a donc de plus en plus tendance à user des ressources du logiciel Photoshop pour “retoucher” et “purger” de toute présence féminine les photos qui seront publiées dans les versions papier des journaux ou sur Internet. Ce respect absolu atteint le comble de l’absurde lorsqu’il s’agit

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de publier des reportages concernant la ministre des Affaires étrangères sortante, Tzipi Livni, sans pouvoir la représenter. Enfin, fin août 2008, on apprenait que l’arrestation de plusieurs personnes soupçonnées de faire partie des “vigies de la vertu” (voir ci-contre) avait déclenché de violentes manifestations autour du quartier ultraorthodoxe de Jérusalem-Ouest. “Plusieurs dizaines de haredim ont mis le feu à des conteneurs à poubelles et ont bloqué plusieurs rues, forçant la police à intervenir en nombre. Sur plusieurs pashkevilim (posters informatifs) placardés par les haredim sur les murs du quartier, on pouvait lire des messages comme ‘Les MP4 sont une ruse de Satan pour introduire le vice et la pornographie dans nos chers foyers’. Plus grave, un autre pashkevil ne craint pas d’échauffer les esprits en usant d’une rhétorique agressive : ‘Si les forces de police sionazies ont arrêté le séminariste Shmuel Weisfish, c’est parce qu’il s’en était courageusement pris à ces commerces qui souillent notre camp et répandent l’apostasie. Dans ce pays de Sodome et Gomorrhe, préserver la Torah serait donc un crime ?’”

■ “Mille Arabes

ne valent pas un Juif”

En avril 2008, une cérémonie était organisée dans la yeshiva nationaliste et ultraorthodoxe Merkaz HaRav, trente jours après qu’une attaque palestinienne y eut fait huit morts. Yediot Aharonot a publié les passages les plus édifiants du prêche prononcé par l’ancien grand rabbin séfarade Mordechaï Eliyahu. “Pour chaque mort juif tombé sous les coups des Arabes, il faut que le gouvernement d’Israël crée une nouvelle implantation [dans les Territoires]. Cette vengeance ne peut être que douce si nous gardons à l’esprit que mille Arabes ne valent pas un seul Juif comme ceux qui sont rassemblés ici aujourd’hui.”

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LES DÉRIVES

Une orgie de fatwas érotiques PARADOXE Evoquer la sexualité

dans les médias arabes est souvent interdit aux médecins. Seuls les religieux sont habilités à en parler, parfois même de manière pornographique. ELAPH

Le sein et l’urine

“Pour qu’un homme et une femme puissent travailler dans une même pièce, il faut que l’homme tête le sein de sa collègue : ainsi des liens de fils à mère seront tissés et ils ne pourront plus être tentés par des rapports sexuels.” Ou encore : “Boire l’urine du Prophète est une bénédiction.” Deux fatwas qui ont fini par révolter les Egyptiens, note The New York Times. Selon Al-Masry Al-Youm, “ces deux fatwas ont fait plus de mal à l’islam que les cartoons danois”.

▶ Photo prise

sur le plateau de tournage du film Soumission, réalisé par le Néerlandais Theo Van Gogh. Ce court-métrage prétend dénoncer la condition des femmes dans l’islam. Le cinéaste a été assassiné le 2 novembre 2004 par un extrémiste musulman.

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I

Londres

l n’y a rien à redire à ce que les oulémas s’expriment sur la sexualité, à condition qu’ils n’en aient pas le monopole et n’empêchent pas d’autres d’en parler. Il est tout de même incroyable que certains religieux musulmans soient devenus les seuls “concessionnaires” habilités à écouler les derniers modèles du discours sexuel dans les journaux, les magazines et sur les chaînes satellitaires ! Et comment se faitil qu’ils soient exemptés des lourdes contraintes habituelles de la censure et des poursuites qui frappent ordinairement ceux – médecins ou spécialistes – qui osent s’aventurer dans ce domaine tabou. Car, quand même, ces cheikhs se permettent d’aborder à tort et à travers toutes les questions sur la sexualité, avec force détails, sans que cela soulève la moindre objection ni de la part des responsables, ni même du public, d’habitude si prompt à “sortir ses griffes” lorsque ces sujets sont traités par des médecins, des journalistes ou des écrivains. Là, au contraire, lorsque ces religieux parlent de sexe, non seulement personne ne crie au scandale, mais le public en redemande, avançant l’adage qui excuse tout : “Pas de fausse pudeur en matière de religion” ! Oui, le domaine sexuel est impudique s’il est abordé par des blouses blanches et tout à fait vertueux s’il est divulgué par des enturbannés… Sa vertu est bien plus grande encore lorsque s’y aventure le cheikh Al-Qaradawi* sur la chaîne satellitaire Al-Jazira. En revanche, quelle débauche et quel dévergondage ont bien pu s’emparer des deux médecins, l’un psychiatre et l’autre urologue, qui, un jour, en parlant de sexualité lors d’un programme éducatif télévisuel, ont osé prononcer le mot “masturbation” ? Cela a soulevé chez les téléspectateurs tant de colère et fait tant de vagues que l’existence même de la chaîne s’en est trouvée menacée ! J’étais travaillé par ce genre de paradoxe lorsque je lus dans la revue Aqidati [“Ma foi”] qu’il y serait bientôt publié une fatwa promulguée par le cheikh Al-Qaradawi, concernant les principes moraux de la jouissance entre époux. Et, comme je suis d’un naturel curieux, je me suis empressé d’acheter – sans doute, je l’avoue, par masochisme – le numéro suivant de la revue. J’ai donc lu la fatwa tant

attendue et je prie nos chers lecteurs de plus de 50 ans (!) de la lire aussi. En voici le texte sublime : “A l’époque où vivaient encore les compagnons du Prophète, il arriva que l’un de ceux-ci, alors qu’il cajolait et caressait sa femme, lui suça le sein et la téta, c’est-à-dire qu’il en aspira un peu de lait. Il s’en alla alors consulter notre vénérable maître, Abou Moussa Al-Achaari, qui lui dit : ‘Tu es fautif ; cela t’est interdit.’ Puis il alla prendre l’avis d’Abdallah ibn Massoud, qui lui répondit : ‘Tu n’as pas commis de faute, l’allaitement ne concerne que les deux premières années, car, comme l’a précisé le Prophète, les mères allaiteront leurs enfants deux années, pour que l’allaitement soit complet. Cela veut dire que téter sa femme n’est une faute que durant les deux premières années de l’enfant, pendant lesquelles se forme sa chair et se consolident ses os. Au-delà, il n’y a pas de faute. L’homme peut donc téter sa femme, c’est un moyen parmi d’autres de jouir, et il n’y a aucune honte à cela.’”

L’ISLAM AUTORISE LE BAISER GÉNITAL Ici se termine le premier paragraphe de la fatwa, par laquelle le cheikh Al-Qaradawi autorise les hommes à téter le sein de leur femme. Pour ma part, je pense que le baiser sur les seins est une affaire entendue, mais le passage sur l’allaitement me paraît fort douteux et, loin de dépendre de l’opinion d’un mufti, relève plutôt du pédiatre et d’une solution de sevrage ! Le second paragraphe de la fatwa est lui bien plus “chaud” et autrement plus excitant ; notre cher cheikh Al-Qaradawi s’y est surpassé. Il affirme : “Les théologiens de l’islam ont autorisé le baiser génital (entendez : la caresse bucco-génitale), aussi bien celui de la femme pour son mari que celui du mari pour sa femme, et il n’y a aucune honte à cela. Pourtant, si le but de ce baiser est l’éjaculation (entendez : s’il s’agit d’une fellation ou d’un cunnilingus), alors, on peut en ressentir de la répugnance, mais je n’irai pas jusqu’à l’interdire car il n’existe aucune preuve [écrite] de son interdiction. On n’est pas en présence d’un orifice sale comme l’anus… Si une personne prend son plaisir par la bouche, c’est un comportement qui sort de l’ordinaire, mais on ne peut l’interdire, surtout si c’est avec l’accord de la femme et qu’elle aussi y prend du plaisir… Dieu seul le sait.” Nous tenons là, de toute évidence, la partie la plus clairement porno de la fatwa, qui, si elle émanait dans les mêmes termes d’un professeur de faculté dans le huis clos d’une salle de cours, aurait pour conséquence son arrestation immédiate, sous

l’inculpation d’atteinte à la pudeur. Mais, comme je l’ai dit, puisque cette fatwa “strip-tease” sort d’une tête enturbannée, elle peut traverser sans danger le champ de mines de toutes les censures. Mais Al-Qaradawi et les autres boutiquiers ne se contentent pas d’utiliser la presse écrite pour vendre leurs fatwas sexy aux frustrés d’une religiosité plus stricte, ils envahissent aussi les émissions de télévision ! Ainsi, lors d’une émission sur la chaîne Al-Jazira traitant des rapports conjugaux, le cheikh Al-Qaradawi a abordé les préliminaires de l’acte sexuel en les incluant dans “l’obscénité” qui est nécessaire, selon lui, quand les conjoints ne se trouvent pas au même degré du désir. “Supposez que l’envie de l’homme soit déjà aiguillonnée, mais que la femme, elle, ne soit pas prête et qu’elle ait besoin de temps ; c’est à lui de la préparer par des attouchements, des caresses et des mots qui l’incitent à rejoindre son désir.” Le cheikh poursuit par un distinguo entre les mœurs des Juifs, qui ne connaissaient jadis qu’une seule position sexuelle, et celles de la tribu des Qurayshites [à laquelle appartenait Mahomet], dont les hommes prenaient leurs femmes par-devant, en levrette, sur le côté, etc., même si lui, Al-Qaradawi, déconseille la prise en levrette – que la femme, dit-il, n’apprécie guère, n’y prenant aucun plaisir (sic) ! Pourtant, le pire est à venir, accrochez-vous ! Voici d’abord la question d’un téléspectateur d’Oman qui demande le point de vue de l’islam sur cet homme qui, pour s’exciter pendant le rapport, dit des obscénités à sa femme et lui demande d’imaginer qu’elle couche avec un Noir tandis que lui s’accouple avec une blonde ! Au passage, Al-Qaradawi donne l’avis de la religion sur l’éjaculateur précoce qui jouit bien avant sa femme et s’engage dans des explications médicales sans fondement pour justifier que le désir sexuel de l’homme est plus fort que celui de la femme et que celle-ci est tenue de satisfaire son mari qu’elle en ait envie ou pas, qu’elle y soit prête psychologiquement ou non ! Il termine en conseillant à la femme d’emprunter aux “filles publiques” tout leur art pour séduire et satisfaire son mari. Il est normal que nous terminions cette “orgie” de fatwas érotiques en nous demandant pourquoi nous acceptons de manière si libérale le discours détaillé d’Al-Qaradawi et de ses semblables sur la sexualité et refusons ou condamnons celui de spécialistes plus rationnels. Est-ce parce que nous avons perdu confiance en toute autorité et en toute autre référence ? Dr Khaled Mountasser * Téléprédicateur qui fait fureur sur les chaînes satellitaires arabes. Paru dans CI n° 673, du 25 septembre 2003


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Les femmes à l’arrière du bus ■

Démographie

Depuis douze ans, la population a augmenté trois fois plus vite dans les colonies de Cisjordanie que dans le reste d’Israël, relate Ha’Aretz. Le nombre d’habitants juifs en Cisjordanie a plus que doublé pendant cette période, soit une augmentation de 107 %. Le rapport a aussi montré que le nombre de colons est passé de 130 000 en 2005 à 270 000 en 2007. La population des colons de Cisjordanie augmente de 5 % par an, mais de 1,7 % dans le reste du pays.

▶ “Cain et Abel”,

2006, photo extraite de Biblical Stories, une série s’inspirant d’épisodes de l’Ancien Testament. Le photographe israélien Adi Nes prend pour personnages des marginaux vivant dans la rue.

RÈGLEMENT Dans la colonie

de Beitar Illit, les bus pratiquent la ségrégation entre hommes et femmes. Les rabbins y voient une façon de hâter la venue du Messie. HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

A

l’arrêt de bus situé juste avant la route des Tunnels [route israélienne creusée sous la ville palestinienne de Beit Jala], entre Jérusalem et Beitar Illit [une colonie implantée en 1985 sur les terres des villages palestiniens de Nahalin, Housan et Wadi Foukin], deux contrôleurs de la ligne 290, dont la concession appartient à la société de transports publics Illit de la ville haredi [ultraorthodoxe] de Beitar Illit, montent par la portière arrière pour s’assurer qu’aucune passagère ne voyage sans payer. Le nouveau règlement, qui a transformé la totalité des lignes de bus qui desservent Beitar Illit en lignes mehadrin [de stricte observance religieuse], oblige les femmes à monter par la portière arrière, sans pouvoir être contrôlées par un homme. Les passagers semblent accepter cette nouvelle règle sans se plaindre. “Voici mon billet, ne vous approchez pas plus”, grogne une voyageuse, tandis qu’une autre rappelle au contrôleur que c’est un “bus de stricte observance, ici”. La “révolution mehadrin” à l’œuvre dans les transports en commun de Beitar Illit n’est pas une histoire anodine. Certes, des bus appliquant une stricte ségrégation circulent déjà dans tout le pays, et Egged [la société nationale des transports publics] gère à elle seule plusieurs dizaines de lignes de ce type. Et, à Beitar Illit, bien avant que le nouveau règlement ne soit imposé, les hommes avaient déjà pris l’habitude de s’asseoir à l’avant et les femmes à l’arrière. Maintenant que ce règlement est officiel-

lement entré en application, tous les autobus sont obligés de l’appliquer strictement, même si leur point de départ n’est pas dans la ville elle-même. Les rabbins haredim semblent considérer le nouveau règlement comme une manifestation de la venue du Messie. Les responsables religieux de la ville et la direction de la société d’autobus ont ainsi reçu la bénédiction du Conseil rabbinique pour les transports publics, une bénédiction annoncée sur cinq colonnes à la une des quotidiens [ultraorthodoxes] Yated Neeman et Hamodia. Et ce n’était que le début.

UN EXEMPLE POUR D’AUTRES COLONIES Le monde religieux haredi est engagé depuis plusieurs années dans un combat à l’échelle d’Israël tout entier pour imposer des lignes de bus “de stricte observance”. Le phénomène a pris une telle ampleur que le ministère des Transports israélien a décidé de nommer un comité pour formuler des normes acceptables par tous et enrayer le processus. La mise sur pied de ce comité faisait suite à la pétition déposée devant la Cour suprême par le Centre pour un pluralisme juif et par un groupe de femmes témoignant, preuves à l’appui, que leur sécurité avait été menacée lorsqu’elles s’étaient vues obligées d’emprunter de telles lignes. La Cour suprême a statué que le confort et la sécurité de toutes et de tous doivent être garantis sur ces lignes, même lorsqu’il s’agit de passagers qui n’ont que faire de la ségrégation selon le sexe. Le juge Elyakim Rubinstein a même ajouté qu’il était “inimaginable que des chauffeurs de bus refusent des femmes parce qu’elles portent des pantalons”.

Si les sociétés de bus ont en général toujours veillé à accepter de nombreuses exigences des usagers haredim, lesquels constituent une clientèle nombreuse, cela n’empêche pas de nombreux dirigeants ultraor thodoxes d’entretenir une atmosphère de guerre sainte. C’est ainsi que plusieurs responsables religieux faisant autorité ont publié ensemble, en décembre 2007, un avis dans lequel ils accusent les responsables des sociétés de transport en commun de tolérer des situations graves du point de vue de la morale et exigent que ces mêmes sociétés mettent en service des lignes de bus réservées exclusivement aux ultraorthodoxes. On peut supposer que le ministère des Transports ne parviendra pas à empêcher la mise en service dans le pays de lignes de bus réservées aux haredim sur le modèle de Beitar Illit. Jugez plutôt. Pour le maire de cette ville, Meïr Rubinstein, “Beitar est la première ville d’Israël où les autobus fonctionnent selon la stricte observance. Le jour n’est pas loin où d’autres villes ultraorthodoxes comme Modi’in Illit [une colonie juive implantée en 1994] ou El’ad [une banlieue ultraorthodoxe de Tel-Aviv] seront elles aussi desservies par des lignes de bus de stricte observance. Et l’Histoire retiendra que la Bonne Nouvelle est partie d’ici.” “Tout se passe bien sur la ligne 290”, affirme Yohanan, qui enseigne dans un heder [école élémentaire religieuse] de Jérusalem. Il ne sait pas s’il faut parler ici d’une décision sainte. Ce qu’il sait, par contre, c’est que, grâce au nouveau règlement, “les femmes et les filles sont obligées de monter à l’arrière et que c’est une bonne chose. Nous ne sommes plus obligés d’entendre leur verbiage idiot. On a enfin la paix.” Un autre passager se plaint de l’absence d’une zone mixte pour les couples mariés. Et son voisin de lui répondre : “A la synagogue, il n’y a pas non plus trois sections. Il y a un oratoire pour les hommes et un autre pour les femmes. C’est comme ça.” Yaïr Ettinger

POLITIQUE

Le Shas veut s’occuper de nos enfants li Yishaï [le leader du Shas, le mouvement des Juifs religieux orientaux] se voit déjà ministre de l’Enseignement. Dans une interview accordée au supplément sabbatique de Maariv le 31 octobre 2008, Yishaï ne s’embarrasse pas de précautions oratoires : “Si les résultats des élections du 10 février 2009 nous en donnent les moyens, nous prendrons l’Enseignement.” Cette déclaration n’en dit pas seulement long sur les menaces qui pèsent sur notre système d’éducation, mais aussi sur la déglingue du système politique israélien. Depuis sa fon-

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dation, en 1984, le Shas s’est toujours vu assuré d’obtenir un ministère stratégique dans tous les gouvernements israéliens, à l’exception notable du premier gouvernement Sharon [2001-2003]. Il est consternant de voir que même Benyamin Nétanyahou, désireux d’empêcher à tout prix (en octobre dernier) la formation d’un gouvernement conduit par le parti Kadima de Tzipi Livni, n’a pas hésité à lui promettre le portefeuille de l’Enseignement ! Comme si les dégâts commis par Eli Suissa et Eli Yishaï lorsqu’ils dirigeaient le ministère de l’Inté-

rieur ne devaient pas nous alarmer ! Si les électeurs n’y prennent garde, le Shas sera bientôt en mesure de préparer les esprits de nos jeunes à la transformation progressive d’Israël en un Etat régi selon la halakha [la loi religieuse juive] – seule loi légitime pour le Shas –, dont les ravages se font sentir là où ce parti exerce déjà des responsabilités. Pour paraphraser Leonard Cohen : “D’abord nous prenons l’enseignement, puis nous prenons le gouvernement”. Et ce sera alors la fin de notre Etat démocratique. Yaël Paz-Melamed, Maariv (extraits), Tel-Aviv


Adi Nes/Untitled, 1999/Courtesy Praz-Delavallade, Paris/Berlin

Adi Nes/“Cain et Abel�, 2006/Courtesy Praz-Delavallade, Paris/Berlin

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“La joie est notre ennemie, le deuil notre but” HUMOUR Pastichant les tournures arabes médiévales appréciées des islamistes, le dramaturge égyptien Ali Salem publie un faux communiqué à la suite d’attentats meurtriers.

Dr Nasrallah

L’université d’Ispahan a décerné un doctorat honorifique en sciences politiques à Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah libanais. Dans une déclaration lue à la cérémonie du 300e anniversaire de l’université, Hassan Nasrallah a remercié la république islamique d’Iran pour avoir soutenu la lutte du Hezbollah contre Israël. “Le soutien iranien a toujours été le facteur principal de nos victoires [contre l’armée israélienne] et le sera toujours”, a-t-il ajouté.

AL-HAYAT

Londres

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bû Portan, gouverneur des armées des croyants, rapporte : “Lors de la guerre des hôtels, qui fut l’une des plus pénibles, nous lançâmes trois attaques : deux en terre d’Egypte, dans le sud du Sinaï [octobre 2004], et la troisième en la ville d’Amman [novembre 2005], où nous avons moissonné des dizaines d’âmes, fait orphelins des centaines d’enfants et transformé par dizaines des épouses en veuves et des mères en femmes sans enfants. Par la grâce de Dieu, nous sommes parvenus à porter des blessures mortelles à des centaines d’hommes : qui perdit un bras ou une jambe, qui fut défiguré, qui resta paralysé à vie.” “Lors de la razzia lancée sur l’hôtel d’Amman, le but recherché exigeait le sacrifice de plusieurs héros pleins de bravoure issus de nos rangs, tous dévoués à notre sainte lutte contre les hôtels et leur clientèle mécréante. Nous choisîmes trois hommes et une femme, après nous être assurés qu’ils haïssaient comme il se doit les noces et fêtes qui se déroulent en ces lieux et qu’ils en abhorraient les participants. Lisez les écrits de notre peuple et notre glorieuse histoire ! Examinez la vie de nos pieux ancêtres ! Un seul d’entre eux organisa-t-il jamais une soirée de noces

▶ Photos tirées

de la série Nil, Nil, réalisée par l’artiste iranienne Shadi Ghadirian. Elle met en scène des objets évoquant la guerre dans un cadre quotidien.

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dans un hôtel ? Les caravansérails d’antan étaient réservés au sommeil, il n’est nulle part consigné en nos grimoires qu’ils fêtèrent des noces en ces caravansérails.” “Heureusement, nos ennemis sont stupides. Nous les frappons coup après coup et ils ne savent pas pourquoi nous frappons. Nous les tuons et ils se demandent de quel droit ils sont tués. On les voit sur les écrans des chaînes satellite s’interroger : quel est le message véhiculé par ces frappes ? Est-il destiné au gouvernement jordanien ou au peuple de ce pays ? Les met-il en garde ? Vise-t-il à leur faire adopter une position particulière sur tel ou tel problème ? Lequel ? Nous le voyons bien, ils prétendent à l’idiotie. Ils se refusent à reconnaître que la joie, que tout ce qui en

LA JOIE, UN DANGER POUR LES MUSULMANS découle ou en dérive, représente le plus grand des périls pour notre communauté.” “Sachez, ô gens dotés de raison, que la joie est une maladie contagieuse. Que se passera-t-il lorsqu’elle se sera transmise à tous les fils de notre nation ? Ce jeune marié dont nous avons détruit la noce, la joie et la famille s’était-il un seul instant montré prêt à se demander : ‘Comment osé-je montrer ma joie alors que la Palestine est occupée, que Jérusalem n’est pas encore libérée ?’ Comment oserions-nous écouter de la musique alors que nos frères, en Irak, ont les oreilles déchirées par les hélicoptères et les bombes ? Comment aurions-nous le droit d’être heureux alors que l’Etat égyptien truque les élections ?

Comment faire la fête alors que la France interdit aux jeunes musulmanes de revêtir le voile ? Nous n’aurons de cesse ni de repos que cette nation comprenne enfin que la joie est notre ennemie, l’attentat à la bombe notre Constitution, le deuil notre but et l’éradication de tout bonheur notre ultime espoir.” “Voyez donc l’image que donnaient nos victimes, lors de la razzia de l’hôtel : des humains heureux, se souriant les uns aux autres, contents au point d’oublier les souffrances de leurs frères suppliciés ! Chacun avait un travail, un emploi, un moyen de subsistance assuré et de l’argent en trop puisqu’ils venaient parfois de loin pour participer à ces réjouissances. Dites-moi donc, par Dieu, quel autre moyen nous aurions pu trouver pour leur rappeler ce que subit la nation que déchiqueter leurs corps en laissant leurs dépouilles comme autant de leçons sur lesquelles méditer.” “Nous sommes en état de guerre. Cette région ne peut être réformée qu’en détruisant d’abord tous les éléments qui la composent. Nous ne permettrons en aucun cas à un Etat de s’installer en Palestine ni en Irak. Nous œuvrerons à détruire tous les Etats du monde arabo-islamique, car l’Etat sous sa forme moderne, avec ses lois, ses Constitutions, ses Parlements, ses droits de l’homme, ses distinctions entre les pouvoirs, son intérêt pour le progrès, est dangereux : tout cela pourrait produire des résultats, et ces résultats risqueraient de donner un sentiment de confiance et de bonheur aux gens. C’est bien là ce que nous ne permettrons jamais.” Ali Salem Paru dans CI n° 789, du 15 décembre 2005

ÉLECTIONS

La théocratie en marche u printemps 2008, la Ligue des oulémas de Palestine a émis une fatwa dans laquelle elle déclare que les élections sont illicites. Selon le texte publié sur son site Internet, “les élections ne contredisent pas dans leur principe les enseignements de la loi musulmane […]. Mais, si elles concernent des questions comme le renoncement au droit du retour [des réfugiés palestiniens en Palestine], le renoncement à une partie de notre territoire et à des lieux saints, ou la coopération avec l’ennemi [israélien] pour frapper la Résistance, alors, elles ne sont pas permises. Soumettre ces points à un vote revient à trahir Dieu, son Prophète, les croyants et la patrie.”

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Cette fatwa précipitée et inquiétante soulève plusieurs questions, notamment celle de la sincérité des islamistes à propos de la démocratie. Le principe du vote à la majorité est fondamental. C’est au peuple qu’il appartient de prendre les décisions, que ce soit par l’intermédiaire de ses représentants au Parlement ou directement par référendum. Si un parti religieux exclut de ce principe toute une série de questions politiques en les entourant d’un halo de sacralité, alors, la démocratie est vide de sens. Cela a deux conséquences, chacune fatale pour le consensus démocratique : la première est qu’on décerne à un parti politique, fût-il religieux ou prétendument religieux, un droit de “tutelle” sur le peuple et le droit de parler

en son nom ; la seconde est que celui-ci peut qualifier de “sacré” ce qu’il veut. L’expérience a montré que le sacré dévore l’espace publique et aboutit à des théocraties. La fatwa de la Ligue des oulémas est l’archétype même de cette dérive. Elle affirme que toute une série de questions politiques ne peuvent être discutées, parmi lesquelles le droit au retour [des réfugiés en Palestine] et l’intégrité du territoire [palestinien]. Lorsqu'on parle de tabous politiques ou patriotiques, c’est une chose. Mais parler de tabous religieux, c’en est une autre. Cela revient à prendre bien à la légère à la fois la religion et la politique. Y a-t-il une sourate coranique qui parle du “droit au retour” ? Khaled Hroub, Al-Ittihad, Abou Dhabi


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Photos : Shadi Ghadirian/Silkroad Gallery/TĂŠhĂŠran

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L’islamisme par ses chaînes (de télévision) CONNIVENCE Al-Jazira est-elle

intégriste ? Et pourquoi Al-Manar, la chaîne du Hezbollah, change-t-elle de ton après minuit ? AL-QUDS AL-ARABI (extraits)

■ “Si

nous avions lapidé…”

Dans une interview diffusée à la télévision syrienne, Mohammed Abd Al-Sattar, le ministre des Affaires religieuses syrien, déclarait : “Toutes les maladies sont liées aux organes sexuels, le sida, la syphilis, la gonorrhée, etc. Quand ces maladies sont apparues, elles ont tué des millions de gens. Davantage de gens ont été tués par ces maladies que par les guerres. La seule raison pour cela est l’égarement vis-à-vis de la loi divine concernant la fornication, et, par ce terme, je désigne l’abomination, c’est-à-dire l’homosexualité et toutes les déviations sexuelles. […] Si seulement nous avions lapidé toutes les personnes coupables d’abomination, est-ce que cela n’aurait pas été mieux que de laisser ces maladies se répandre et infecter des millions de personnes à travers le monde ?”

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uand la chaîne Al-Jazira a diffusé une interview en exclusivité de Baitullah Mehsud [chef présumé d’Al-Qaida au Pakistan], elle a caché son visage dans un halo de lumière blanche qui débordait légèrement sur sa poitrine. Nous savons bien que cet “émir” ne souhaite pas apparaître à visage découvert sur les écrans de télévision, mais nous savons tout aussi bien qu’il existe d’autres moyens de le cacher. Pourquoi donc l’avoir irradié d’une lumière mystérieuse et spirituelle ? A le voir ainsi inondé de religiosité, il avait l’air d’un saint voué à la guerre sainte. Or, à l’écouter, il débitait comme d’habitude un discours de haine extrémiste fondé sur une rhétorique qui fait des Etats-Unis les seuls responsables de tout ce qui peut arriver à la nation du Prophète. Cet émir conquérant est considéré comme l’inspirateur d’une nouvelle génération de talibans au Pakistan. Al-Jazira sait pourtant les conséquences que cela peut engendrer. Elle sait qu’on prédit un grand avenir à cet homme depuis que le directeur des services de renseignements américains, Michael Hayden, a déclaré au Washington Post que ses acolytes étaient responsables de l’assassinat de Benazir Bhutto, l’ancien Premier ministre du Pakistan, et de la vague de violence qui risque de déstabiliser ce pays. Il faut espérer que la coïncidence entre

cette déclaration et l’émission d’Al-Jazira relève du hasard, car la chaîne n’a guère besoin de confirmer l’accusation de connivence avec les talibans. Une autre chaîne satellitaire a choisi de se distinguer de ses nombreuses concurrentes en bannissant toute note de musique et toute trace de présence féminine. Cette chaîne, qui prétend appliquer ainsi la loi religieuse, s’appelle Al-Majd [La gloire]. Elle est salafiste de façon névrotique, ses invités ont des barbes exubérantes et les moustaches domptées [signe distinctif des islamistes purs et durs], et ses idées sont hostiles à tout ce que la vie peut avoir de joyeux, de plaisant et de communicatif. Pour obtenir sa part du gâteau sur le marché de la religion, elle n’hésite pas à encourager

BANNIR LA MUSIQUE ET LES FEMMES l’envoi de textos, comme n’importe quelle autre chaîne de divertissement ; mais, dans son cas, il s’agit de salutations spirituelles, de professions de foi et d’exhortations religieuses. Son fondateur avait débuté sa vie professionnelle comme instituteur avant de devenir imam, puis responsable d’une agence de voyages pour le pèlerinage de La Mecque. Il a investi la fortune considérable ainsi gagnée dans ce projet conforme au conservatisme de sa famille ; celle-ci l’a soutenu par des dons, en achetant des espaces publicitaires et en souscrivant des abonnements. Par sa recette magique d’absence de femmes et de musique, la chaîne a immé-

diatement trouvé sa place et capté un public non négligeable. De nombreux marchands de religion qui souhaitent diffuser leur conception personnelle y voient un modèle à suivre. Mais elle ne se contente pas de promouvoir une religiosité momifiée ; elle a également sacrifié l’un de ses présentateurs sur l’autel de la guerre sainte. Mohammad Chadhaf, après avoir été acteur de théâtre et metteur en scène, a fait de son jeune corps une bombe pour faire sauter des immeubles à Riyad, illustrant ainsi le genre de choses que son employeur cherche à promouvoir. Au Liban, la chaîne du Hezbollah, Al-Manar, se donne des airs de pluralisme en invitant des personnes en désaccord avec ses idées, y compris des femmes non voilées et des non-chiites. Celle qui a su s’adapter en un temps record à la bataille médiatique ayant eu lieu lors de la guerre du Liban, à l’été 2006, au point de devenir l’une des principales sources d’information durant cette période, qui a su prendre un temps d’avance sur ses concurrentes, tombe aujourd’hui dans des travers qu’on aurait pu croire dépassés. A partir de minuit, en effet, elle diffuse des lamentations et autoflagellations 100 % chiites et passe des bandesannonces de films de pure inspiration iranienne. En journée, elle se fait passer pour respectable, tolérante et ouverte à l’ensemble des composantes de la société libanaise ; la nuit, elle fait de la surenchère confessionnelle digne d’un clergé replié sur lui-même, au discours hermétique et à l’esprit étroit. Fadi Azzam Paru dans CI n° 902, du 14 février 2008

TENDANCE

Bienvenue au café des filles voilées L’actrice Hanan Al-Turk a ouvert un café au Caire. Les femmes non voilées n'y sont pas acceptées, les chrétiennes non plus. Et, surtout, pas de musique.

n courriel a beaucoup circulé ces derniers temps : rédigé en anglais, il annonce, tel un encart publicitaire, l’ouverture d’un café par l’actrice Hanan Al-Turk, qui a décidé de porter le voile. Voici le texte du courriel : “Enfin, il existe un endroit où les dames et demoiselles musulmanes peuvent sortir. Le Sabaya Café [Café des jeunes filles] est un bel endroit avec d’excellents produits à manger et à boire. L’entrée est réservée aux femmes voilées. Elles y sont donc en totale sécurité. Sabaya Café appartient à

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Hanan Al-Turk et à son époux, l’artiste Ahmed Al-Saqa. C’est à la fois un café et un salon de coiffure. La femme voilée y trouvera tout ce dont elle a besoin, tels que tapis de prière et cadeaux. Son adresse : 6, rue Meit Ghamr, Midan Safir, Le Caire. C’est un lieu de rencontre pour les musulmanes qui souhaitent se rapprocher de Dieu et agrandir leur cercle d’amies vertueuses. Tu pourras t’y mouvoir en toute liberté et même enlever ton voile. Tu n’y seras pas confrontée au vice puisqu’on n’y diffuse ni musique ni films, mais seulement des dessins animés et des cérémonies religieuses. Tu auras peut-être aussi l’occasion de rencontrer Hanan Al-Turk. Au Sabaya Café, tu pourras jouir de bienfaits qui t'auraient attiré la colère divine dans un autre

endroit. Car ce café te sera utile à la fois d’un point de vue religieux et profane. Ma sœur, ta présence contribuera à rectifier une image erronée de la femme musulmane qui a prévalu depuis de longues décennies. Nous te prions premièrement de ne pas te faire accompagner par des chrétiennes, puisqu’elles sont interdites d’entrée. Nous te prions également d’en parler à tes copines, afin d’y amener des sœurs. Cela nous permettra d’ouvrir des succursales, si Dieu le veut ! Car nous avons absolument besoin d’endroits qui nous accueillent, nous la communauté qui porte le voile et le niqab [voile cachant le visage]. Et, finalement, réfléchis bien avant d’aller dans un café qui ne soit pas le Sabaya Café.” Rose Al-Youssef, Le Caire


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Dans le dédale du souk d’Amman JORDANIE Malgré la volonté

des autorités de combattre l’extrémisme, le marché de la capitale jordanienne pullule de livres, de CD, de vidéos à la gloire du djihad et des kamikazes. AL-HAYAT

Londres

C

’est par un étrange mélange sonore que les souks d’Amman accueillent leurs clients. Les derniers tubes arabes se mêlent aux appels à la guerre sainte. Les voix languissantes de Nancy Ajram et d’Alissa se superposent aux saccades des prêches enregistrés sur cassettes. Toutes sortes de percussions se confondent avec les rafales de kalachnikovs des vidéos à la gloire de la résistance palestinienne et irakienne. Sur les étals de la ville grouillent livres, brochures et fascicules. Certains sont en principe interdits par la censure, mais se vendent sous le manteau, tels que les textes du prédicateur jordano-palestinien Abdallah Azzam, qui avait poussé, au début des années 1980, des centaines de jeunes Arabes à combattre en Afghanistan contre les Soviétiques. Dans ce capharnaüm, on trouve aussi toutes sortes de produits. Les livres d’astrologie de la Libanaise Maguy Farah, par exemple, marchent très bien et, quelques mètres plus loin, en cherchant un peu, une clientèle d’un autre genre, mue par d’autres désirs, déniche des cassettes d’une autre catégorie [érotique], tout aussi réprimées par la censure. Toutefois, pour 1 dinar pièce – et à condition de se faire discret –, on peut

acquérir des vidéos montrant des opérations anti-israéliennes du Hamas et du Djihad islamique ou alors des scènes sanguinolentes tournées en Irak, telles que les décapitations d’otages étrangers ou les combats de rue de la bataille de Falloudjah en 2004, en plein triangle sunnite, en Irak. Selon des intellectuels et des hommes politiques indépendants en Jordanie, la vente de ces produits joue un rôle important dans la propagation des idées extrémistes. Pour eux, il faut s’attaquer aux racines du mal, et il ne fait pas de doute que la stratégie globale de combat contre l’extrémisme annoncée par le gouvernement jordanien doit commencer ici, dans les souks du vieux centre-ville, où la loi sur les publications n’est pas vraiment appliquée et où livres, CD et cassettes sont vendus en dehors de tout cadre légal, y compris en ce qui concerne la propriété intellectuelle. Ce qui inquiète le plus les autorités, c’est l’influence à long terme de ces livres intolérants sur la culture religieuse populaire. Un simple regard sur les centaines de livres qui se vendent à côté de la vieille mosquée Al-Husseini, dans le centre-ville d’Amman, montre que la plupart portent des titres apocalyptiques tels que La Fin du monde, Sanctions contre la négligence de la prière, Le Châtiment des morts, LaVoie du paradis… En l’absence d’autre littérature défendant les idées des Lumières, ces livres rencontrent un vif succès auprès de la jeunesse des classes défavorisées. Peu éduquée, celle-ci trouve dans l’intransigeance doctrinaire des auteurs de cette littérature de quoi consolider l’islamisme flou dont elle est imprégnée. Dans une ruelle toute proche, une petite boutique offre des enregistrements

du Coran à la pelle. Ahmed, le jeune vendeur, explique que le propriétaire “s’est repenti, il y a quatre ans, et a décidé d’éliminer de son échoppe toutes les cassettes de musique de variétés”. Depuis, il ne vend que des “produits islamiques et des hymnes djihadistes” à une clientèle essentiellement constituée de jeunes. Régulièrement, la police fait des descentes pour fouiller les tiroirs à la recherche de ces cassettes interdites. Pourtant, malgré les restrictions et les fouilles, le magasin réalise un excellent chiffre d’affaires de plus de 200 dinars par jour [environ 240 euros]. Dans la boutique voisine, un vieux haut-parleur crache les chansons à la gloire des kamikazes d’un album intitulé Les Fantômes des martyrs. Les textes rendent hommage aux ceintures d’explosifs, dénoncent l’injustice omniprésente et appellent à la guerre sainte pour libérer Jérusalem : “Ils ont entendu l’appel de notre chère Jérusalem Leurs cœurs aspirent au sacrifice Chante jeunesse et éclate-toi Le sang est fait pour couler.” Le titre suivant, Viens embrasser la Terre sainte, est entrecoupé de rafales de kalachnikovs et d’explosions : “Viens embrasser la Terre sainte Viens rejoindre le cortège des martyrs Refuse l’abaissement, Elève-toi vers les hauteurs La Terre sainte t’appelle Aiguise ton arme contre l’ennemi Où sont les leaders islamistes Pour annihiler les soldats ennemis ? Sois patient, la nuit sera longue Mais ton combat est pur.” Fadwa Dabbagh Paru dans CI n° 799, du 23 février 2006

ÉGYPTE

Une fatwa, c’est comme une aspirine Consulter un cheikh avant d’agir est recommandé, tant il y a de préceptes à suivre.

l existe tellement de fatwas qui nous assaillent de toutes parts que même le mufti d’Egypte parle de “calamité”. En réalité, nous sommes véritablement accros. “Il est illicite pour un teinturier de repasser des pantalons de femme”, “Il est illicite pour une femme de découvrir ses orteils devant un étranger”, etc. La liste est longue. Plus étranges encore sont les questions qui sont posées aux hommes de religion : “Est-ce qu'il est licite de draguer une fille qui se donne en spectacle ?”, “Est-ce qu’il est condamnable d’entrer dans

I

les toilettes du pied droit ?” ou encore “Estce que cela émoustille les femmes de porter un pantalon ?” Oussama habite dans un quartier populaire qui frise le bidonville et qui s’était distingué dans les années 1980 comme pépinière du terrorisme religieux. Bien que tout ait été fait pour débarrasser le quartier de sa réputation, les traces de bigoterie sautent encore à l’œil : le voile est porté par des filles qui ont parfois à peine 5 ans, les hommes sont barbus, il y a des salles aménagées pour la prière et les études, et des livres religieux sont vendus sur le trottoir. Oussama ne fait quasiment rien sans avoir consulté son “cheikh”. C’est un illustre inconnu sans compétences particulières,

mais qui est doté d’un grand charisme et d’une barbe teinte au henné qui lui arrive jusqu’à la poitrine. Peut-il faire ses ablutions avec l’eau de la citerne en cas de coupure de l’eau du robinet ? Sa femme peutelle rendre visite à sa mère si elle risque d’y croiser son beau-frère ? Que faire face à l’ordre du patron de servir d’abord les clients, avant de faire la prière ? A-t-on le droit d’acheter des cadeaux pour l’anniversaire de sa fille ? Oussama explique qu’il doit “être sûr autant que possible de ne pas fauter”. “Quelqu’un qui pense avoir pris froid prend une aspirine pour ne pas tomber malade. Moi, je demande une fatwa pour éviter de tomber dans l’erreur.” Amina Kheiry, Al-Hayat (extraits), Londres 59


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CARTOONS Regards croisés sur un conflit qui dure depuis plus de soixante ans ▲ Dessin

de Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

▼ Dessin

de Kichka, Jérusalem.

▲ “Les turbans

échaufferaient-ils les esprits ?” Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

◀ Dessin de Viktoria

Lomasko paru dans Izvestia, Moscou.

▶ Dessin de Mix

& Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne. 60


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▶ Dessin de Saïd

Al-Nahri paru dans Ha’Aretz, Tel-Aviv.

▲ Dessin de Jas

paru dans The Guardian, Londres.

◀ Dessin de Kroll

paru dans Le Soir, Bruxelles.

▶ Dessin de Mazen

Kerbaj, Beyrouth.

◀ Dessin de Máximo

paru dans El País, Madrid. 61


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JUIFS En 1948, ils étaient 800 000 Juifs vivant dans le monde arabe. Ils ne sont plus que quelques centaines. Regards croisés, juifs et arabes, sur ce passé révolu.

DU MONDE ARABE

Le Juif du Nil et ses frères oublieux TRISTESSE

Il a fallu que le psychanalyste et écrivain juif égyptien Jacques Hassoun décède pour que des romanciers égyptiens regrettent de n’avoir pu se rendre à l’invitation que leur avait faite cet exilé parisien. AL-HAYAT (extraits)

Londres

J

e m’appelle Jacques, Jacques Hassoun”, me dit-il. Ce nom ne signifiait rien pour moi. “Bienvenue parmi nous”, lui répondis-je. Nous étions à Paris, à la Maison des écrivains, où l’on nous avait accueillis le soir de notre arrivée en France ; nous, c’est-à-dire Latifa Zayyat, Baha Taher, Mohammed El-Bisatie, Gamal Ghitany, Salwa Bakr, Nabil Naoum, Ibrahim AbdelMéguid*… Un grand buffet comprenant toutes sortes de horsd’œuvre aux couleurs vives et de bouteilles aux liquides foncés, derrière lequel officiait une cohorte de jolies jeunes filles, avait été dressé, tandis que nous étions assis autour de petites tables en compagnie d’hommes et de femmes avec lesquels nous tenions une aimable conversation sans que nous ayons la moindre idée de qui ils étaient et sans qu’ils en aient une plus nette de qui nous étions. Ce Hassoun, qui se trouvait à côté de moi, ne cessait de se lever et de se rasseoir, remplissait mon verre dès qu’il menaçait d’être vide, me donnait de grandes claques sur l’épaule en m’assurant qu’il était vraiment heureux ce soir, puis il finit par me hurler à l’oreille, en arabe : “Je suis égyptien !” ▶

62

▶ Jacques Hassoun,

psychanalyste et écrivain juif d’origine égyptienne mort à Paris (1939-1999).


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JUIFS DU MONDE ARABE

Bibliographie

Fragments de langue maternelle, Payot, 1979 ; Le Même Livre (en collaboration avec A. Khatibi), Eclat, 1985 ; Les Indes occidentales, Eclat, 1987 ; Les Passions intraitables, Aubier 1989 ; Freud 1889-1989, Presses universitaires de Nancy, 1990 ; Non-lieu de la mémoire, Bibliophane, 1990 ; Histoire des Juifs du Nil, Minerve, 1990 ; Les Juifs d’Egypte, Scribe, 1992 (ouvrage illustré) ; L’Exil de la langue, Point Hors Ligne, 1993 ; Meurtre du père, Arcanes, 1995 ; Le Passage des étrangers, Austral, 1995 ; La Cruauté mélancolique, Aubier-Flammarion, 1995 ; L’Obscur Objet de la haine, Aubier, 1997 ; Caïn, Autrement, 1997 ; Alexandrie revisitée, ouvrage collectif, Revue Noire/Soleil, 1998. ▶ Une famille

de Juifs égyptiens au Caire.

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EGYPTE

Il sortit de sa poche un petit calepin et nota le rendez-vous. Je partis avec le romancier Gamal Ghitany pour participer à plusieurs causeries à l’université de Bordeaux, où nous passâmes des soirées fort agréables, puis à Montpellier, une dizaine de jours pendant lesquels nous oubliâmes complètement Jacques Hassoun. A peine rentrés à Paris, nos collègues nous informèrent que Hassoun s’était enquis de nos déplacements et nous attendait. Dans le bus qui nous emmenait à l’Institut du monde arabe, où était organisé un dîner en notre honneur pour cette dernière soirée, nous discutâmes de Hassoun, qui avait déjà téléphoné une dizaine de fois, avait tout préparé et nous attendait avec impatience. L’affaire devenait complexe, et mes collègues se demandaient comment il était possible de ne pas se rendre à un dîner de l’Institut du monde arabe pour aller dîner “chez un Juif”. En tout état de cause, nous passâmes à l’Institut une soirée très réussie, tandis que Hassoun ne cessait d’appeler pour dire que tout était prêt et qu’il nous attendait. Tard dans la soirée, il annonça qu’il attendrait jusqu’au matin. Assise à côté de moi se trouvait une amie franco-égyptienne résidant à Paris, à laquelle je demandai ce qu’elle savait de lui, quelle était sa profession, comment il vivait. Elle se contenta de me dire qu’elle ne l’aimait pas trop, sans aller plus loin, et c’est pourquoi, lorsqu’il demanda à me parler personnellement en me rappelant ma p r o m e s s e , j e l u i fi s répondre par un de mes collègues qu’il était tard, que nous étions coincés à l’Institut et que nous avions un avion à prendre le lendemain matin. Nous n’allâmes pas chez lui. Cela se passait à la fin de l’année 1994. Depuis, j’ai régulièrement pensé à cet homme. Je ne connaissais aucun de ses travaux, ni son adresse, mais je racontais à tout le monde l’histoire du village nommé La Retraite du miséreux. J’avais l’impression que je lui devais des excuses. Il y a quelque temps, mon amie franco-égyptienne m’a appelé pour m’annoncer qu’une invitation en France allait m’être adressée et qu’il fallait absolument que j’y réponde. Je me suis pris à penser que ce serait l’occasion de chercher le numéro de téléphone de cet homme afin de m’excuser auprès de lui pour notre comportement de la fois précédente. Le lendemain, je feuilletai la revue Al-Wasat et j’y lus : “On annonce à Paris le décès du psychanalyste et écrivain français d’origine égyptienne Jacques Hassoun, à l’âge de 62 ans, à la suite d’une longue maladie. Hassoun fut l’un des plus éminents psychanalystes français. Membre de l’Ecole freudienne de Paris, fondée par Jacques Lacan, c’était un homme connu pour son engagement auprès de la gauche trotskiste. L’auteur d’Alexandrie revisitée et de La Cruauté mélancolique travaillait sur la langue et l’exil, la relation entre la langue maternelle et l’identité, et a fait paraître un ouvrage de référence sur les Juifs de la vallée du Nil, d’où il était originaire.” Ibrahim Aslan** Hulton-Deutsch Collection/Corbis

▶ Me tournant vers lui, je prêtai attention à son visage enfantin, à ses traits joyeux et bienveillants. Il me demanda : “D’où êtes-vous en Egypte ? — De la place Kit-Kat, dans le quartier d’Embaba, au Caire. — Moi, je suis de Khalwat El-Ghalban [La Retraite du miséreux]. — La Retraite du miséreux ? — Exactement !” Et il se tut. Le nom me laissa stupéfait et faillit me réveiller de ma semi-torpeur, et je me résolus à commencer à la première occasion un roman que j’appellerais “La Retraite du miséreux”. Je lui demandai où était situé cet endroit. Il m’apprit qu’il s’agissait d’un village proche de Mansourah, à l’embouchure du delta du Nil. Après une absence de plus de quarante ans, il était enfin retourné dans son village natal. Et il se mit à me raconter que, lorsque sa famille avait quitté l’Egypte, il avait 16 ans et sa petite sœur en avait 4. Il me confia que son père lui avait demandé d’emporter une poignée de terre d’Egypte afin de la disperser sur sa tombe lorsqu’il mourrait. Il y a deux ans – “Quarante ans plus tard !” s’exclama-t-il –, sa sœur avait voulu voir la maison dans laquelle elle était née. Ils s’étaient ainsi rendus en Egypte comme tour istes. U n e f o i s à Mansourah, ils avaient demandé si La Retraite du miséreux existait toujours. On leur avait indiqué le chemin ; ils étaient partis à la recherche de leur maison. Le village avait changé, mais la maison était toujours là, quoique en ruine. Il avait revu les barreaux des fenêtres derrière lesquels il suivait son père du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon lorsqu’il se rendait à la gare de chemin de fer, où il travaillait comme poinçonneur. A cet instant, il avait frappé la table avec le plat de la main, dans un état de grande excitation, en s’écriant : “L’Egypte ! La belle Egypte !” Puis il avait rempli mon verre en disant qu’Israël avait tout gâché. “Je vous dis ça alors que je suis juif”, ajouta-t-il. J’avais été saisi de stupéfaction, ainsi que d’une sorte de crainte. Cette révélation m’avait définitivement sorti de ma torpeur. Je restai coi, à ma place, et saisis la première occasion de glisser à l’oreille de mon voisin placé de l’autre côté : “Le type qui est assis à côté de moi, au fait, c’est un Juif !” Celui auquel j’avais fait la confidence m’avait alors répondu : “Et après ? Tous ceux qui sont avec nous à cette table sont juifs !” J’examinai à nouveau les hommes et les femmes assis autour de nous et j’eus l’impression qu’ils nous observaient, à leur tour, plus que nécessaire. Je pris la décision de changer de place. Je m’excusai auprès de Hassoun et allai observer la fin de la tentative de rébellion de Mohammed El-Bisatie, que j’avais pris sous mon aile depuis sa descente d’avion. C’était sa première visite à Paris, et pour moi, la seconde : j’avais donc sur lui l’avantage de l’ancienneté. Nous étions sur le point de partir quand je fus rattrapé par Jacques Hassoun, qui déclara que son seul espoir était que nous acceptions une invitation à dîner chez lui, le jour qui nous conviendrait le mieux, afin que toute sa famille puisse faire la connaissance d’enfants de son pays natal. C’était là son souhait, qu’il exprima devant d’autres membres de la délégation venus prendre part à la conversation ; mais il se trouva que certains d’entre nous devaient partir dans le Midi, d’autres dans le Nord, et nous n’étions attendus à Paris que le soir précédant notre retour en Egypte. Il proposa de réserver cette dernière soirée, et tout le monde répondit d’accord. Il me pressa la main : “C’est promis ? — Tu ne nous fais pas confiance, ou quoi ?”

* Ces écrivains égyptiens ont été invités en France dans le cadre des “Belles Etrangères”. ** Ecrivain égyptien. P.-S. : Le psychanalyste Jacques Hassoun est décédé à Paris en 1999 des suites d’une tumeur au cerveau. Né à Alexandrie en 1936, Hassoun s’était installé en France en 1954. Il s’intéressa aux conflits du Moyen-Orient et créa l’Association pour la préservation du patrimoine culturel juif d’Egypte. Paru dans CI n° 459, du 19 août 1999


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Les communautés juives dans les pays arabes

A la veille de la création de l’Etat d’Israël en 1948, près de 800 000 Juifs vivaient dans le monde arabe. Environ 600 000 immigrèrent vers Israël au cours des décennies suivantes.

LIBAN 6 000 (100)

ALGÉRIE 140 000 (0)

MAROC 265 000 (5 700)

ISRAËL

TUNISIE 105 000 (1 500)

SYRIE 30 000 (100) IRAK 135 000 (100)

J.

K.

LIBYE 38 000 (0)

SAHARAOCCIDENTAL

ÉGYPTE 75 000 (100)

BARHEÏN 600 (30)

ARABIE SAOUDITE

Q. É.A.U.

Tropique du Cancer

Sources : WOJAC (World Organization of Jews from Arab Countries), Wikipedia, Maurice Konopnicki (CID)

OMAN MAURITANIE En 1948 l’actuel Yémen était divisé en plusieurs entités.

TCHAD

0

YÉMEN 63 000 (200)

SOUDAN

1 000 km

DJ.

Part de la population juive :

qui a immigré en Israël de 1948 à 1972 (en marron foncé)

Les autres communautés juives dans des pays musulmans non arabes

Population juive qui vivait encore sur place en 2002

Population juive en 1948 (nombre d’habitants par pays) 265 000 (5 700)

Etats du monde arabe

qui a immigré dans d’autres pays qu’Israël ou qui n’est pas partie (en marron clair)

Abréviations : DJ. Djibouti, É.A.U. Emirats arabes unis, J. Jordanie, K. Koweït, Q. Qatar

TURQUIE

IRAN

80 000 (30 000)

100 000 (20 000)

Tous les chiffres sont des approximations.

La mémoire outragée de Paul Sebag BLESSURE

Lors d’une cérémonie en l’honneur de l’historien juif à l’université tunisienne de la Manouba, sa famille fut accueillie avec des insultes proférées par des étudiants déchaînés. AFRIQUE-DU-NORD.COM (extraits)

L

Paris

e 10 mars 2006, un événement très grave s’est déroulé à l’université de la Manouba, l’un des principaux établissements d’enseignement supérieur de Tunis, à l’occasion d’une cérémonie en l’honneur de feu Paul Sebag. Mort en 2004, ce sociologue et historien juif tunisien a consacré sa vie à la Tunisie. Membre du Parti communiste dès sa jeunesse, militant de la lutte pour l’indépendance, il a fait de son pays son objet d’études, et ses livres font encore référence aujourd’hui. Bien qu’ayant émigré en France à la fin des années 1970, il avait exprimé son désir de faire don de sa bibliothèque à l’université de la Manouba. C’est donc l’inauguration du Fonds Paul Sebag que l’on célébrait le 10 mars, en présence de sa fille, de quelques-uns de ses amis

juifs tunisiens et de nombreux collègues. C’est à cette occasion que l’université a été le théâtre d’un déchaînement antisémite de la part d’un groupe d’une cinquantaine d’étudiants. Barrant le passage aux invités, ils ont crié des insultes à l’adresse des participants et de la famille de Paul Sebag : “Sionistes !”, “Amis des Juifs !” Malgré les propos racistes qui fusaient, la cérémonie a suivi son cours, mais les étudiants sont restés devant la salle durant trois heures, continuant à manifester. Un professeur, essayant de les calmer, a même été giflé. Ce déchaînement antisémite de la part de jeunes étudiants, à l’intérieur même de leur université, révèle la gravité d’un problème que les Tunisiens ont longtemps essayé d’occulter sous le masque d’une Tunisie accueillante et tolérante. Si elle a jadis eu quelque réalité, cette image est depuis longtemps obsolète. Comme les autres opinions arabes, l’opinion tunisienne est travaillée par la virulence des discours nationalistes xénophobes et par la rhétorique de l’islam politique. Elle est, en outre, à l’écoute des chaînes arabes les plus farouchement racistes, comme AlManar [chaîne du Hezbollah libanais]. Ces courants instrumentalisent le très réel drame des Palestiniens, qui sert de justi-

fication à toutes les dérives antijuives. Des personnes dénoncent depuis plusieurs années chaque manifestation d’un antisémitisme qui n’a cessé de gagner du terrain, sans pour autant être suivi. Plus fréquemment, le silence, l’indifférence et la politique de l’autruche ont prévalu chez la plupart des intellectuels, qui ont refusé de voir les ravages d’une pathologie antisémite se développant particulièrement dans la jeunesse. Leur passivité a ouvert un boulevard aux offensives des discours xénophobes, qui n’ont trouvé en face aucun contre-discours capable de les arrêter. Ainsi, comme ailleurs dans le monde musulman, les intellectuels tunisiens, qui ont négligé leur devoir de transmission de l’histoire de leur pays, portent une lourde part de responsabilité. Les événements du 10 mars suscitent l’indignation du corps enseignant tunisien, qui se mobilise pour exprimer – enfin – son refus de cette dérive. Il faut espérer que ce réveil tardif inaugure une véritable prise de conscience dans des secteurs plus larges de l’opinion. Dénonçant depuis sa création l’antisémitisme qui se répand dans le monde arabe et musulman, le Manifeste des libertés [un groupe de musulmans démocrates] apporte son soutien à cette mobilisation. ■ 65


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JUIFS DU MONDE ARABE

Tout un monde a disparu L’Egypte ne compte plus que 70 Juifs, tous âgés. Et une conférence sur les Juifs du Nil a été annulée, Le Caire craignant que les exilés ne réclament des compensations pour leurs biens spoliés. AL-AHRAM WEEKLY (extraits)

Le Caire

C

▶ Joseph Cattaui

Pacha avec le rabbin Haim Nahum Effendi.

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ela appartient désormais au passé. Aujourd’hui, je suis un chrétien égyptien, je vis en paix au Caire et ne me préoccupe que du bien-être de ma fille et de mes petits-enfants. Je ne suis plus juif. D’ailleurs, je ne peux pas vraiment dire que j’aie jamais été juif, car mon père s’est converti au christianisme alors que j’étais encore tout petit”, raconte Georges, qui tient à n’être désigné que par son prénom et refuse d’en dire plus sur l’époque où il appartenait encore à la communauté juive d’Egypte. Georges, qui frise la soixantaine, habite à Misr Al-Qadima, pas très loin du cœur de ce qui était autrefois le quartier des Juifs cairotes peu fortunés, les plus riches vivant dans les secteurs chics d’Héliopolis, de Zamalek et de Maadi. Il possède une petite boutique et, pour l’heure, est installé à son endroit favori devant son échoppe, sous un portrait de la Vierge Marie accroché au mur, en face de l’une des synagogues subsistant dans le voisinage et que George, tout en parlant, n’a cessé de regarder. Georges est né et a passé toute sa vie dans le quartier. Au début, pourtant, il a refusé de répondre aux questions que je voulais lui poser au sujet de la vie des Juifs qui habitaient là autrefois, ainsi que sur les relations entre juifs, chrétiens et musulmans dans un quartier qui, à une époque, rassemblait entre 30 000 et 50 000 Juifs. Les recensements de l’époque n’étaient pas très précis, notamment en ce qui concerne le nombre de Juifs égyptiens qui, à la suite de la loi sur la citoyenneté de 1928, ont préféré ne pas se déclarer égyptiens afin de pouvoir bénéficier des avantages qu’elle accordait aux étrangers. L’une des conséquences fut qu’ils ne purent bénéficier de la nouvelle loi de 1945 sur la citoyenneté, car il leur fut alors impossible de prouver qu’ils étaient égyptiens et non étrangers. Mais, comme le répète Georges, “tout cela appartient au passé”. Sous bien des aspects, il est vrai que l’existence d’une communauté juive égyptienne appartient au passé, tout comme sans doute le prétendu cosmopolitisme égyptien n’est plus que le souvenir d’une époque révolue. Les Juifs ont vécu et prospéré en Egypte sous la monarchie, comme ce fut le cas dans de nombreux autres pays arabes depuis l’époque islamique médiévale jusqu'à la création de l’Etat d’Israël, en 1948. Tout récemment, pourtant, on a assisté à une tentative de faire revivre en partie cette époque, avec l’ouverture prévue au mois de mai 2008 de la “première conférence internationale des Juifs d’Egypte”. Au cours de cette conférence, un groupe de Juifs âgés, composé essentiellement de personnes ayant quitté l’Egypte dès 1948 pour s’établir en Israël – ce qui fut le cas d’environ le tiers de la communauté juive du pays – devaient, accompagnés de leurs enfants et petits-enfants, effectuer un voyage d’une

semaine en Egypte. Les organisateurs – qui appartiennent au World Congress of the Jews from Egypt (WCJE) – affirment que ce groupe ne devait compter que 45 personnes. D’après les informations publiées sur Internet, le but de la conférence était de permettre à ces personnes de revoir les lieux où elles avaient vécu, de visiter les synagogues dans lesquelles elles allaient autrefois prier ou encore de pouvoir déguster à nouveau certaines des spécialités égyptiennes que l’on préparait jadis à l’occasion des fêtes juives. “Ce voyage n’avait d’autre but que d’offrir à ces gens un bref retour aux sources”, précise Levana Zamir, l’une des organisatrices de la conférence. Au dernier moment, pourtant, le voyage a été annulé, lorsque l’hôtel cinq étoiles qui devait accueillir les participants et certains des débats prévus a “adressé ses excuses” aux organisateurs, en évoquant des difficultés techniques insurmontables. Mme Zamir nous a précisé que les autres grands hôtels de la capitale avaient également refusé d’accueillir le groupe, de sorte que l’événement a dû être “purement et simplement annulé”. Des sources officielles égyptiennes nous ont affirmé que le gouvernement n’est pas intervenu “directement” dans la décision de l’hôtel pressenti au départ, mais qu’il lui avait clairement fait savoir qu’organiser une telle conférence dans la situation actuelle n’était peut-être pas une bonne idée. D’après l’officiel gouvernemental qui a accepté de parler à Al-Ahram sous couvert de l’anonymat, assurer la sécurité de la conférence aurait exigé de très importantes mesures de protection, en raison notamment des sentiments anti-israéliens suscités par l’agression israélienne contre les Palestiniens. Une source intérieure à l’hôtel – qui a également accepté de parler confidentiellement à Al-Ahram – a déclaré qu’au vu de la “campagne” lancée par les médias contre le projet de conférence l’hôtel avait préféré “ne courir aucun risque”. D’après Mme Zamir, il est hors de question que le groupe de participants juifs accepte d’organiser une nouvelle conférence à une date ultérieure. “Non, nous n’avons pas prévu de reporter la conférence”, nous a déclaré Mme Zamir, qui parle couramment l’arabe avec un accent égyptien irréprochable. “Nous avons été extrêmement déçus d’avoir à tout annuler quelques jours seulement avant la date convenue pour notre départ en Egypte, alors même que certaines personnes étaient spécialement venues des Etats-Unis pour se joindre à nous.” Le Pr Yoram Meital, un historien israélien grand connaisseur de l’histoire des Juifs d’Egypte, regrette le fait que de nombreux Juifs égyptiens établis en Israël et aux Etats-Unis, ainsi qu’une partie de ceux établis en Europe, procèdent aujourd’hui à des demandes de compensations non seulement pour les propriétés qu’ils possédaient autrefois, mais également pour les biens de la communauté juive, de moins en moins nombreuse, qui subsiste aujourd’hui en Egypte. “Ils disent que les biens [dont les synagogues et autres bâtiments historiques] devraient être vendus ou [pour ce qui concerne les documents et les objets] transférés d’Egypte à Tel-Aviv ou à NewYork. C’est une démarche très regrettable”, nous a-t-il déclaré au cours d’un entretien téléphonique. Meital souligne que les membres du groupe qui devaient se rendre en Egypte pour participer à la conférence n’avaient pris aucune part à la campagne demandant des compensations. Mais

EGYPTE

Corbis

NOSTALGIE


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JUIFS DU MONDE ARABE il reconnaît que ladite campagne a inévitablement eu un impact négatif sur le projet de conférence. Les demandes de restitution concernent notamment ce que l’on appelle les documents de la Geniza du Vieux-Caire, un ensemble de quelque 200 000 manuscrits juifs rédigés entre 870 avant J.-C. et 1880. Les autorités officielles ont toutefois affirmé à Al-Ahram que la question de ces biens figurait “sûrement” au programme de la conférence annulée. “Le fait que les organisateurs n’aient pas évoqué le sujet ne signifie pas qu’il serait resté absent des débats”, a ainsi déclaré l’une de nos sources. La question des biens juifs en Egypte est souvent mentionnée dans la littérature publiée par les associations de Juifs égyptiens à Haïfa ou à Tel-Aviv, même si Mme Zamir peut sans doute objecter que le simple fait d’évoquer une maison que possédait autrefois telle ou telle famille ne traduit pas forcément un désir de déposer une demande de compensation. En vérité, au vu du langage et de la tonalité des documents publiés par la campagne américaine Justice for Jews from Arab Countries, la question devrait faire l’objet d’une attention accrue à l’avenir. Si l’ambassade d’Israël en Egypte veille à maintenir une certaine neutralité face à ce problème, la campagne aurait été lancée, selon des sources diplomatiques, à l’initiative du gouvernement israélien, qui “veut pouvoir utiliser la question des biens juifs non seulement en Egypte, mais dans tout le monde arabe, lorsque sera abordé le problème des réparations concernant les biens palestiniens au moment où l’on procédera au règlement définitif du différend israélo-palestinien”. Tout récemment, le gouvernement égyptien a conclu un accord avec Patricia Metzger, l’héritière d’Albert Metzger, un Juif égyptien autrefois propriétaire du Cecil Hotel d’Alexandrie, lequel fut nationalisé avec d’autres établissements appartenant à des personnes ne possédant pas la nationalité égyptienne. Metzger a reçu près de 10 millions de dollars et a ensuite revendu l’hôtel – connu pour les célébrités internationales qui y descendaient – à une entreprise française [Sofitel] pour une somme beaucoup plus importante. Cet accord a créé un précédent, dont le gouvernement sait qu’il motivera de futures demandes de compensation. Les biens des Juifs d’Egypte – qu’ils aient été placés sous séquestre ou simplement abandonnés lors du départ de leurs propriétaires – comprenaient de grosses entreprises et d’importantes propriétés immobilières, mais aussi de petits appartements et de modestes boutiques. Pourtant, “on devrait cesser d’utiliser le terme de ‘propriétés juives’”, estime Nadia Kamel, réalisatrice du documentaire Salata Baladi (Salade égyptienne) [voir CI n° 894, du 20 décembre 2007]. “La plupart des Juifs égyptiens n’étaient pas de gros propriétaires. Certains, dont mon propre grand-père, un électricien, n’ont rien laissé derrière eux, et beaucoup ne possédaient que des biens très modestes.” En Egypte, aujourd’hui, il ne reste pas plus de 70 Juifs. Composée pour l’essentiel de très vieilles femmes puisqu’elle ne compte que de deux hommes, la communauté juive égyptienne se perçoit comme “un nid vide sans aucun sang neuf”. Pour que les prières juives soient correctement accomplies, notamment lors de funérailles, l’assistance doit compter au moins dix hommes. C’est pourquoi il est fréquent que la communauté demande à des membres juifs des ambassades d’Israël, des EtatsUnis ou d’autres pays occidentaux de venir participer aux prières. Afin d’aider au recensement des informations que recèle le cimetière juif de Bassatine, au Caire, la communauté fait par ailleurs Rue des Archives/Varma

IRAK

appel aux services bénévoles d’étudiants en hébreu inscrits dans les universités égyptiennes. Cette survie fantomatique n’est qu’un pâle reflet du rôle important que jouaient autrefois les Juifs égyptiens à tous les échelons de la société. De riches Juifs aux noms célèbres – Rolo, Cattawi, Menashe, Suares ou Mosseri – sont réputés pour avoir fait la preuve de leur patriotisme face au colonialisme britannique, tandis que d’autres moins connus – comme Leon Castro –, habitant dans les quartiers chics du Caire et d’Alexandrie, ont fortement contribué aux activités culturelles, économiques et politiques du pays. Les Juifs pauvres vivaient parmi la population égyptienne déshéritée tout en préservant leur identité religieuse spécifique. Dans son livre Jews but Egyptians, publié au début de l’année 2008, Sulimane Al-Hakim rend hommage aux multiples contributions apportées par les Juifs, en particulier dans le domaine des arts, du cinéma et de la presse de l’Egypte moderne. La chanteuse et actrice Leïla Mourad, par exemple, une Juive convertie à l’islam, et Neigumah Ibrahim, qui demeura dans la religion juive, sont tous deux encensés par l’auteur pour leur loyauté patriotique. En revanche, Al-Hakim critique l’actrice Rakiya Ibrahim pour avoir “quitté l’Egypte afin de rejoindre la mission diplomatique israélienne à l’ONU” après la création de l’Etat d’Israël. Pour Al-Hakim, la différence de comportement entre Leïla Mourad et Rakiya Ibrahim est représentative des fractures qui traver sèrent la communauté juive égyptienne au moment de l’établissement de l’Etat hébreu. Cet intérêt soudain a incité les librairies cairotes à répondre à la demande croissante d’ouvrages sur la vie des Juifs en Egypte de la part d’un public qui excède largement le seul milieu des chercheurs et des historiens. Les vendeurs de deux grandes librairies du Caire nous ont expliqué que cette curiosité à l’égard de l’ancienne communauté juive égyptienne allait de pair avec le regain d’intérêt général pour l’histoire récente de l’Egypte déclenché par le roman à succès d’Alaa El-Aswany L’Immeuble Yacoubian. Ce livre a suscité une vague de nostalgie. Plus récemment, en 2007, est sorti le livre de Lucette Lagnado, The Man in theWhite Sharkskin Suit, qui relate le style de vie “fastueux” des Juifs égyptiens vivant en ville quand “Le Caire était un lieu de plaisirs”. C’était l’époque où le roi Farouk envoyait un représentant assister à la célébration des fêtes juives et où un homme d’affaires juif pouvait conclure un marché avec un autre entrepreneur sur la seule parole, sans qu’il soit besoin d’un “document signé ou [du] moindre acompte”. Aujourd’hui, s’il déambule dans les anciens quartiers juifs de la capitale égyptienne ou passe devant les élégants immeubles qu’occupaient autrefois les Juifs aisés, le visiteur ne trouvera plus guère de traces de ce passé. Seules subsistent les synagogues – la plupart mal entretenues, comme beaucoup d’autres monuments coptes ou musulmans – et la vieille école juive du quartier d’Al-Abbassiya. Une partie de ce dernier bâtiment sert d’ailleurs de centre communautaire aux quelques dizaines de Juifs restant en Egypte, ainsi que de lieu de conservation de nombreux documents religieux, civils et historiques, encore que ceuxci soient interdits d’accès même aux chercheurs juifs. Et puis, de toute façon, “à quoi bon tout cela ?” s’interroge Albert Arié, un Juif égyptien qui s’est converti à l’islam en 1966 afin de pouvoir épouser la femme qu’il aimait. Dina Ezzat

◀ Des bijoutiers juifs

dans la capitale irakienne, en 1920.

Bassatine

Le cimetière juif du Caire, Bassatine (Jardins), est un des plus vieux cimetières juifs du monde. Bassatine est présent sur un site web créé au Caire par et pour les Juifs d’Egypte éparpillés dans le monde qui cherchent à renouer avec leur histoire. De Montréal, São Paulo, Caracas, New York, Paris, Lausanne ou Haïfa, des dizaines de messages émouvants arrivent en ligne. Léna Sonsino cherche à retrouver ses amies d’enfance du lycée français du Caire ; Léon et Frida Douek veulent connaître les origines de leur famille ; Hisham, musulman de grand-mère juive, espère que la paix réconciliera les fils d’Abraham ; en écho, Gaston Béréchit et Colette Galanti, de Montréal, rappellent que celui qui a bu l’eau du Nil y reviendra un jour… (www.egy.com /judaica)

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La cruauté d’un conflit fratricide A Haïfa, une ville où cohabitent Juifs et Arabes, l’écrivain d’origine irakienne Sami Michael tente de résister à la folie meurtrière de la guerre entre Israël et le Hezbollah, en 2006. COURRIER INTERNATIONAL (extraits)

Paris

C

▶ Femmes juives

vêtues de leur costume traditionnel, à Bagdad, en 1920.

Liban

Il ne reste plus que quelques dizaines de Juifs au Liban, alors que quelques milliers y résidaient dans les années 1950-1960, constate L’OrientLe Jour. Le quotidien libanais revient sur les attaques dont ont été victimes les Juifs du Liban, notamment depuis la guerre civile. En 1971, le secrétaire général de la communauté est enlevé et gardé prisonnier à Damas. Dès 1975, deux cents Juifs sont aussi victimes des affrontements intercommunautaires. En 1984, onze Juifs sont enlevés et assassinés par des islamistes.

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ela fait environ deux semaines que je suis bloqué sur le vingt-quatrième chapitre du nouveau roman que je suis en train d’écrire et qui se déroule en Irak sous le régime de Saddam Hussein. J’ai déjà 80 ans, j’ai survécu à plusieurs guerres et je ne me suis jamais réfugié dans un abri. C’est pourquoi, entre le hurlement des sirènes et la chute des missiles, je me rue vers la fenêtre nord de mon appartement qui donne sur les hauteurs du mont Carmel, à Haïfa, et j’observe le paysage. En bas, l’immensité bleue de la Méditerranée s’étend à l’infini ; à l’horizon, les belles montagnes de la Syrie et du Liban s’élèvent vers le ciel et, plus proches, les villages israéliens brillent sous le soleil. L’été est caniculaire et les fruits sucrés et juteux tombent des arbres, puis pourrissent au sol car les ouvriers sont dans les abris. Il est difficile d’accepter l’idée que dans ce magnifique paysage sévit une plaie créée par l’homme pour tuer son propre frère. J’ai été chassé de Bagdad que j’aimais tant il y a cinquante-huit ans, parce que j’étais juif, et j’ai trouvé à Haïfa la magnifique une nouvelle maison pour remplacer celle que j’avais quittée. Ce n’est pas seulement la beauté de la ville qui m’a séduit. Haïfa est une ville hétéroclite, une ville où l’on parle arabe, ma langue maternelle, et aussi hébreu, la langue que j’ai dû apprendre pour écrire mes livres. Surtout, Haïfa est la seule ville du MoyenOrient qui ait su rester saine. Elle ne voit pas en l’homme un ennemi parce qu’il est juif, musulman ou chrétien, et il y règne une ambiance de cohabitation entre Juifs et Arabes. Dans ce monde de raison, la guerre arrive, qui éclate dans ma maison et chamboule mon monde. De ma fenêtre, je vois les colonnes de fumée et de poussière qui s’élèvent dans l’air lorsque les missiles s’écrasent au sol. J’entends les rugissements de nos avions, qui annoncent notre vengeance à l’encontre d’un Liban éprouvé. Toujours, quand les deux camps sont proches, l’affrontement est plus violent et plus stupide. C’est pourquoi, dans cet affrontement, il y a la cruauté hermétique de toutes les guerres fratricides. Dans le tumulte des missiles et des sirènes mêlé à l’inquiétude pour les parents et amis, le téléphone sonne sans cesse. Journalistes et chaînes de télévision n’arrêtent pas de deman-

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der des interviews. En temps de paix, je débranche mon téléphone la nuit à cause des menaces de mort que je reçois en raison de mon engagement en faveur de la paix avec les Arabes, alors qu’en temps de guerre on cherche à connaître mon avis et mes idées sur la manière de parvenir à la paix. En raison des efforts fournis pour rester normal dans une situation anormale, on risque en fin de compte de devenir anormal. Chaque pays a sa propre définition de la guerre. D’après mon expérience personnelle, la guerre m’apparaît comme une forme de maladie qui atteint tant l’âme que le corps et qui déforme atrocement l’apparence des gens. Alors que Hassan Nasrallah déclare qu’il cherche à exterminer “l’entité sioniste”, un chirurgien arabe israélien, qui, comble de l’ironie, s’appelle également Hassan Nasrallah, travaille à l’hôpital qui est la cible des missiles du Hezbollah. Il soigne avec dévouement et sans distinction tous ses patients, qu’ils soient juifs ou arabes. Le Dr Nasrallah a certainement des parents au Liban, exposés à la furie des avions israéliens. Alors que je suis interviewé par une journaliste dans une rue déjà touchée par des missiles, nous sommes soudain interrompus par la sirène. La journaliste se précipite vers l’abri public avec la foule. Le photographe me demande de me positionner au moins à l’entrée de l’abri pour illustrer l’inter view. De l’intér ieur percent des voix apeurées, juives et arabes. Pour ma part, je suis issu de ces deux cultures, celle qui a engendré le Hezbollah et celle qui a engendré le sionisme, et, jusqu’à ce jour, je ne comprends pas la force destructrice qui entraîne ces deux cultures dans un combat à la vie à la mort. Il y a tant de beauté et d’intelligence dans ces deux cultures, mais, voilà qu’atteintes par cette maladie qu’on appelle la guerre toutes deux se transforment, de Docteur Jekyll en Mister Hyde. Et, sans connaître le pourquoi du comment, je me retrouve, avec un tout petit groupe, en plein milieu, désolé, impuissant dans cette tempête de feu et de haine qui emporte tout sur son passage. Avant que la guerre n’éclate, tout semblait beau et serein. Le Liban, sorti du drame des guerres et des occupations, s’engageait sur le chemin de la prospérité économique et culturelle. De luxueux hôtels s’élevaient pour accueillir une foule de touristes, et une démocratie jeune et courageuse réussissait à se débarrasser tant de l’occupation israélienne que de l’occupation syrienne. De l’autre côté de la frontière, près de 2 millions d’Israéliens, qui vivent aujourd’hui à portée des missiles du Hezbollah, bénéficiaient hier encore d’une prospérité financière et d’un sentiment de sécurité. Par exemple, Metulla – un petit village pittoresque situé à quelques pas de la frontière contrôlée par le Hezbollah – se préparait pour un festival international de chant. Les petites communes, séparées de la frontière Rue des Archives/Varma

DÉCHIRURE


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JUIFS DU MONDE ARABE libanaise par une simple route étroite, contemplaient avec plaisir les pommes et les poires qui mûrissaient dans leurs plantations. Les chambres d’hôtes grouillaient de vacanciers jusqu’à la fin de la saison. Et, en parallèle, à l’intérieur même d’Israël, les villages arabes prospéraient. Leurs filles et leurs fils entamaient une ère nouvelle de fierté nationale et de forte aspiration à l’instruction. Et, comme d’habitude, comme lors de la plupart des catastrophes, la plaie de la guerre s’est abattue sur la région tout entière et y a semé la mort. Les missiles du Hezbollah tombent même sur les villages arabes israéliens, et les enfants libanais courent vers les abris à cause des avions israéliens. Pourquoi ? Nul n’est capable de donner une réponse convaincante au milieu du tumulte des missiles, des bombardements et des sanglots de ceux qui ont perdu des proches. Comment sortir du cycle démoniaque des guerres ? Il existe toute une palette de propositions. Le maître de l’Iran en fait une qui est pour le moins originale : les Israéliens doivent plier bagage et quitter leur pays. Jusqu’à l’arrivée massive des Juifs de Russie, après l’effondrement de l’URSS, environ la moitié de la population d’Israël était composée de Juifs qui avaient été chassés des pays arabes. Mais plier bagage pour partir où aujourd’hui ? Il y a un paradoxe qu’aucun donneur de conseils iranien ne pourrait comprendre. Aujourd’hui, près de 20 % des Israéliens sont des Arabes, et la plupart d’entre eux ne sont en aucun cas prêts à renoncer à être israéliens. Les arbres et les plantations de fruits pourront se remettre du brasier de la guerre. On pourra construire de nouveaux bâtiments sur les ruines des immeubles détruits. Les orphelins et les parents endeuillés seront obligés de modérer leur douleur, submergés par l’abondance qui, comme d’habitude, arrivera évidemment après la fin des combats. Mais il sera difficile de se débarrasser de cet arrière-goût de haine et de suspicion entre DR

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les peuples. Il a fallu un gigantesque dynamisme des militants israéliens pour la paix pour forcer les dirigeants à mettre fin à l’occupation au Sud-Liban. Une manifestation géante avait rassemblé près de 10 % de la population israélienne, qui s’est battue pour obtenir un cessez-le-feu lors de la précédente guerre au Liban. Notre Premier ministre [Yitzhak Rabin] a été assassiné parce qu’il prônait la paix avec les Palestiniens et les Syriens. Pour se retirer de Gaza la Palestinienne, une guerre fratricide entre les colons et les partisans d’un bon voisinage a failli éclater. Dans chaque nouveau cycle de violence, il n’y a pas que des enfants massacrés, des immeubles détruits et des bosquets qui partent en fumée. De ce champ de bataille sortent des effluves de poison, d’affliction, de frustration et d’impuissance. Nombre de personnes ont peiné, ont fait des sacrifices pour la paix et le bon voisinage. Leur foi en l’efficacité de leur combat a été ébranlée. Comment une petite allumette, dans une main aussi vile, est-elle susceptible de provoquer un tel incendie ? Comment les lanceurs de missiles et les pilotes de combat sont-ils devenus les héros de cette génération ? Comment se fait-il que les partisans de la paix et du dialogue soient réduits à entrer dans la clandestinité comme des criminels en cavale et que leurs voix soient étouffées dans un océan de haine ? Cela n’arrive pas seulement entre Israël, le Hezbollah et le Hamas. Ces cicatrices existent dans tout le Moyen-Orient et risquent en permanence de se rouvrir. On peut très bien crucifier Israël et le condamner, mais Israël est un brasier mineur par rapport à ce qui s’est passé en Irak, au Koweït, au Maghreb, au Yémen, en Turquie il y a quatrevingt-dix ans – et aujourd’hui au Soudan. Il est si facile d’être clairvoyant et de donner des conseils de loin, et si difficile d’être intelligent et sain d’esprit au cœur des flammes. Sami Michael

L’auteur

En janvier 2006, l’auteur publiait son premier ouvrage en français : Une trompette dans le Wadi (éd. Calmann-Lévy), qui traite de la première guerre du Liban. Sami Michael est aussi président de l’Association des droits civiques en Israël, l’ACRI.

◀ Sir Sassoon Eskell,

homme politique juif irakien, ministre des Finances dans les années 1920. Il pose ici au centre, à la gauche du roi Fayçal Ier.

Paru dans CI n° 822, du 3 août 2006

HISTOIRE

Aux origines du drapeau marocain l’origine, le drapeau du Maroc, utilisé pour la première fois au Xe siècle par l’Almoravide Youssef Ben Tachfine, était… blanc, sans aucun ornement. C’est la dynastie mérinide qui, trois siècles plus tard, y ajouta le sceau de David, une étoile à six branches. Même si, aujourd’hui, “l’étoile de David” est universellement considérée comme le signe distinctif du peuple juif (elle figure sur le dra-

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peau d’Israël), il faut rappeler que David, ou Daoud, est un prophète biblique autant révéré par les juifs que par les musulmans. C’est donc sans gêne ni ambiguïté que les Mérinides se choisirent l’étoile à six branches pour emblème, puisque les Alaouites la conservèrent après avoir changé la couleur du drapeau pour le rouge, au XVIIe siècle. La monnaie en usage au Maroc conservera aussi, jusqu’au début

du XXe siècle, l’étoile à six branches pour motif. Il faudra attendre le maréchal Lyautey, premier résident général de France au Maroc, pour que l’étoile marocaine perde une branche. C’est en effet à son instigation que le sultan Moulay Hafid édicta, en 1915, un Dahir disposant : “Nous avons décidé de distinguer notre bannière en l’ornant au centre d’un sceau de Salomon à cinq

branches, de couleur verte, pour qu’il n’y ait point de confusion entre les drapeaux créés par nos ancêtres et d’autres drapeaux.” Qu’avait Lyautey en tête exactement ? Nul ne peut l’affirmer avec exactitude, mais il n’est pas interdit de penser que l’antisémitisme, largement répandu dans l’Europe de l’époque, n’a pas été complètement étranger à sa décision. JB, Tel Quel (extraits), Casablanca 69


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Ecrire en arabe en terre hostile Arraché à son Irak natal, Samir Naqqash passa sa vie en Israël à écrire des romans en arabe sans trouver de lecteurs. Et refusa d’écrire en hébreu. HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

La langue de l’ennemi

Penser et rêver en arabe, lire et écrire en hébreu : Ha’Aretz dresse le portrait de jeunes Arabes israéliens, qui s’expriment en hébreu. “Il m’est plus facile d’écrire mes peines en hébreu”, confie Muhammad Agwani, jeune poète de Jaffa. Sama Shakra, elle aussi de Jaffa, avoue subir les reproches de concitoyens arabes. “Nous sommes au cœur du conflit. Mais l’hébreu, avant d’être la langue de l’ennemi, est une langue que j’aime.” “Pour Shakra et Agwani, le fait d’être des Arabes qui écrivent en hébreu ne mérite ni louange ni déshonneur”, ajoute le quotidien israélien. ▶ Juifs irakiens

immigrant en Israël en 1951. Ils sont soumis à une désinfection au DDT.

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E

n juillet 2004, l’écrivain Samir Naqqash disparaissait à PetahTikva, à l’âge de 66 ans, des suites d’une crise cardiaque. Naqqash était un Juif irakien qui écrivait en arabe, un auteur dont l’importance était reconnue par les linguistes et le monde littéraire, mais dont les lecteurs étaient peu nombreux. Deux semaines avant sa mort, il avait quitté Manchester pour revenir ici [en Israël], a priori comme tout bon sioniste, sauf qu’il ne fut jamais sioniste. Au contraire, il passa le plus clair de sa vie à tenter de s’arracher à Israël. Pour lui, le sionisme était un mouvement raciste anti-oriental [hostile aux Juifs du Maghreb et du Moyen-Orient] et Israël était un Etat auquel était indifférent le sort de quiconque ne soutenait pas l’establishment des fondateurs ashkénazes [Juifs d’Europe] ou ne lui appartenait pas. “Toute sa vie, il a lutté pour trouver des lecteurs”, raconte Sami Michaël, un autre écrivain israélien né à Bagdad.“Mais ce combat était perdu d’avance, à cause de son obstination à écrire en arabe.” Naqqash, qui passa presque toute sa vie à Amishav, un quartier de Petah-Tikva, à deux pas de la ma’abara [camp de transit] dans laquelle il fut casé avec sa famille ayant fui l’Irak, n’écrivit jamais en hébreu. Les treize livres qu’il publia furent rédigés en arabe ; et encore, pas en un arabe standard littéraire compréhensible par un lecteur lambda, mais dans une fusion de dialectes qui avaient déjà commencé à s’éteindre alors que Naqqash était encore un enfant d’Irak. C’est l'une des raisons pour lesquelles, encore aujourd’hui, beaucoup de critiques et d’écrivains arabes le portent aux nues. “Hélas, d’ici dix à vingt ans, il n’y aura plus personne pour comprendre la langue de Samir Naqqash”, explique Shimon Ballas, un autre Israélien natif de Bagdad. Naqqash n’a jamais voulu se retrouver en Israël et encore moins s’intégrer à la société israélienne. En 1998, il accordait ainsi une interview particulièrement amère au journal local Melabes. “A peine arrivés, en 1951, mes parents comprirent qu’ils n’auraient jamais dû émigrer en Israël et ils allèrent au ministère de l’Intérieur pour obtenir des passeports. L’employé leur dit : ‘Vous n’aurez jamais vos passeports. Fichez le camp.’” Depuis lors, Naqqash ne pensa qu’à une chose : trouver un autre lieu où vivre. Il se définissait comme un Arabe juif et un Irakien juif. Il exprima – en arabe – des positions antisionistes. En 1953, à l’âge de 15 ans, il tenta même de fuir Israël avec un ami pour rejoindre Londres, en passant par le Liban. Intercepté par la police libanaise, il fut renvoyé en Israël et jugé. Cela ne fit que décupler son désir de quitter Israël. Il se mit alors à multiplier frénétiquement ses voyages en Iran, en Turquie et en Inde. “Naqqash avait un côté autodestructeur, ce dont témoigne son entêtement à ne jamais écrire dans une autre langue que l’arabe, souligne Sami Michael. Contrairement à moi, c’était encore un enfant quand ses parents émigrèrent en Israël et il eut donc moins de mal à s’approprier la langue hébraïque. Mais il refusa toujours obstinément d’écrire une seule ligne en hébreu.” Pour Shmuel Moreh, professeur

émérite de littérature arabe à l’Université hébraïque de Jérusalem, “à cause de son obstination, les Arabes le virent toujours comme leur Juif et les Juifs le perçurent toujours comme un Arabe”. Jusqu’à sa mort, Samir Naqqash fut convaincu que ses parents, comme des dizaines de milliers d’autres Juifs irakiens, n’avaient pas émigré en Israël par conviction sioniste, mais avaient été les jouets d’une conspiration ourdie entre le gouvernement [travailliste israélien] de David Ben Gourion et le gouvernement irakien de Nuri Saïd, lequel voulait se débarrasser des Juifs d’Irak contre de l’argent. A l’époque, rappelle Shmuel Moreh, “les Juifs de Bagdad se divisaient en trois groupes principaux : les sionistes, qui militaient clandestinement pour l’émigration en Palestine ; les communistes comme Sami Michaël, qui militaient pour une société égalitaire et sans classes ; et les patriotes irakiens, parmi lesquels on comptait le plus de fonctionnaires, de médecins, d’avocats, d’écrivains et de poètes. Si les sionistes et les communistes finirent presque tous par venir en Israël, les patriotes irakiens restèrent pour la plupart en Irak. Naqqash était l’un d’eux par le cœur et par la raison. Mais il fut emmené avec sa famille en Israël dans le cadre de l’opération Ezra et Néhémie. Pour lui, on l’avait arraché de force à son jardin d’Eden. Il ne se remit jamais de la transition brutale et humiliante d’une société dans laquelle ses parents incarnaient la culture et la richesse à une société qui le parqua des années durant dans un camp de transit.” Rien ne parvint à tempérer sa frustration de n’être pas reconnu en Israël. La prose arabe de Samir Naqqash était unique, insiste Shmuel Moreh. “Personne ne connaissait mieux que lui les dialectes de Bagdad, celui des juifs, celui des musulmans, celui des chrétiens, celui des pauvres, celui des riches. Il avait pleinement intégré et digéré les différentes strates qui forment la langue arabe irakienne, avec ses influences turques, persanes, hébraïques, araméennes et anglaises. Ses livres sont pratiquement tout ce qui reste du trésor linguistique de l’Irak, du calife Haroun Al-Rachid jusqu’aux années 1950.” Le grand écrivain égyptien Naguib Mahfouz (1911-2006) était un admirateur de la littérature de Samir Naqqash, et ils se rencontrèrent au Caire en 1982. Ils nouèrent peu à peu de forts liens d’amitié, au point que, en 1991, Naqqash prit la décision inouïe de s’installer en Egypte. “Il était persuadé que les milieux littéraires égyptiens l’accueilleraient comme un roi. En fait, trois mois à peine après leur départ, Naqqash revint en catastrophe en Israël avec toute sa famille, tant l’atmosphère égyptienne était au lynchage.” explique le Pr Moreh. Pour Sami Michaël, “Samir Naqqash était une somme de paradoxes. Toute sa vie, il la nourrit de son aspiration à retourner en Irak. Mais, en même temps, il éprouvait beaucoup d’amertume envers les Arabes, lesquels, selon lui, n’accepteraient jamais l’existence d’Israël. Pourtant, malgré cela, il rêvait de vivre en Irak, en Jordanie ou en Egypte. Heureusement pour lui, c’était un froussard ; sinon, il aurait assouvi son désir et se serait fait assassiner. C’est sa frousse qui l’a maintenu en vie, jusqu’à ce qu’il meure le cœur épuisé par la déception et l’amertume.” Après son bref séjour en Grande-Bretagne, Naqqash revint en Israël, en juin 2004. Et il y mourut quelques semaines plus tard. “Samir est un peu comme le personnage du Manteau, la nouvelle de Gogol. Chaque fois que la vie a été sur le point de lui offrir ce qu’il méritait, cela lui a échappé. A peine avaitil fini par admettre qu’il ne pourrait être juif qu’en Israël qu’il mourait. Au même moment, le nouveau régime irakien se mettait à distribuer des passeports aux Juifs originaires d’Irak. Quelle ironie !” Neri Livneh

ISRAËL

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Un jeune Libanais découvre les Juifs RETROUVAILLES

A 17 ans, Aaron Beydoun apprend qu’une communauté juive a bel et bien vécu au Liban. Il décide de créer un blog sur ses compatriotes . THE JEWS OF LEBANON (extraits)

Detroit

J

e tiens tout d’abord à vous remercier de m’avoir permis de vous parler de la cause que je défends – une cause motivée et nourrie par la fermeté de mes croyances et la détermination de mes principes. Et je suis d’autant plus convaincu de la validité de cette démarche que, si je vous parle ce soir, ce n’est pas en tant qu’Aaron-Micael Beydoun, ce n’est pas en tant qu’Américain, ni en tant que Libanais, pas même en tant que musulman, mais en tant qu’être humain. Je ne suis guère enclin à l’exhibitionnisme émotionnel, mais je ne peux m’empêcher de ressentir la terrible solitude de nos frères juifs du Liban. Ma démarche est née d’un profond sentiment d’obligation personnelle, de mon refus d’accepter qu’un seul frère soit retiré de l’équation délicate de ce message d’espoir que nous appelons le Liban. Je ne veux pas croire que nous soyons à ce point aveuglés que nous en oubliions notre propre peuple au profit de slogans idéologiques et politiques parfaitement creux. A ceux qui se prétendent les leaders du monde je pose la question : qu’y a-t-il de plus noble que de vouloir inventer au Liban une formule de coexistence qui pourrait devenir un modèle pour le monde ? Nous sommes convaincus que vivre ensemble comme un seul peuple est possible, que les enfants de notre grand patriarche Abraham peuvent vivre ensemble. De tout temps, les communautés juives ont prospéré au Liban : à Beyrouth comme dans la montagne, dans les villages de Deir Al-Qamar, Barouk, Hasbaya, etc. Les Juifs portaient des patronymes typiquement libanais, des noms également portés par les chrétiens et les musulmans, ce qui constitue une preuve supplémentaire des ressemblances et de la proximité des différentes communautés. Les Juifs ont approuvé la naissance du Grand Liban en 1920 et, six ans plus tard, lorsqu’une nouvelle Constitution fut adoptée, les Juifs libanais devinrent la première communauté juive du Moyen-Orient à bénéficier d’une protection constitutionnelle. Les fêtes juives étaient des jours fériés officiels. La communauté juive libanaise fut la première à adopter l’idée que le Liban possède une identité unique au sein de son environnement arabe. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que Beyrouth ait constamment accueilli des Juifs exilés, en provenance notamment des pays arabes, d’où ils furent expulsés sans ménagement après 1948 [date de la création d’Israël], mais aussi d’Europe orientale, de Grèce et d’Iran. On m’a raconté un souvenir qui m’émeut particulièrement, de l’année 1952, à une époque où les célébrations des fêtes juives étaient encore l’occasion de rassemblements multiconfessionnels. Cette année-là, 3 000 personnes assistèrent à la célébration de la Pâque juive à Beyrouth en présence des représentants de toutes les autres communautés religieuses et du Premier ministre, Sami Al-Solh, de nombreux hommes politiques et de l’évêque maronite de Beyrouth. L’ouverture d’esprit qui régnait alors dans le pays a permis à la communauté juive de compter jusqu’à 14 000 membres, et Corbis Historical Standard RM

SYRIE

le Liban a été le seul pays arabe à voir sa population juive augmenter après 1948. C’est en 2002 que je tombai pour la première fois sur un texte faisant référence à une communauté juive au Liban. C’était à mes yeux un oxymore, ça n’avait aucun sens et cela me rendit totalement perplexe. Naturellement, je cherchai à me renseigner, mais les réponses que j’obtenais ne me paraissaient pas satisfaisantes. J’avais l’impression d’avoir découvert un secret, une sorte de tapis volant remisé depuis longtemps dans un grenier. Plus je posais de questions, plus j’en apprenais, et plus j’en apprenais, plus ma curiosité était piquée et ma fascination augmentait. Je n’avais que 17 ans à l’époque et, malgré les tentations de l’adolescence, je travaillais dur et me préparais à devenir ce que je suis devenu aujourd’hui. Après une vie entière d’ignorance, je travaillai neuf mois d’affilée sur le site web, et je m’adresse à vous ce soir en éprouvant une profonde nostalgie envers une communauté que je n’ai jamais connue, riche de leçons de compassion dont je n’avais jamais pensé que je parviendrais à les comprendre. J’ai aujourd’hui 21 ans, mais je crois fermement qu’il y a là un problème qui doit être pris à bras-le-corps et résolu. J’ai entendu des estimations choquantes concernant le nombre de Juifs qui subsistent aujourd’hui au Liban. L’estimation la plus répandue situe ce nombre à une cinquantaine de personnes, les plus optimistes évoquant la centaine. Mon projet concerne tous les Juifs, notamment les non-Libanais, car aujourd’hui, plus que jamais, le monde a besoin d’espoir. Il a besoin d’espérer qu’il est possible de vivre ensemble. Si nous échouons au Liban, alors nous échouerons partout ailleurs dans le monde, car la malheureuse expérience juive au Liban n’est pas propre à la communauté juive en tant que communauté distincte des communautés non juives du pays, pas plus qu’elle n'est identique au sort des communautés juives dans les autres pays arabes. Certes, je ne suis pas assez naïf pour penser que ceux qui ont quitté le Liban vont revenir s’y installer de façon permanente. Au cours des trois ou quatre dernières années de ma vie, je suis resté ferme face à la paranoïa, aux insultes, au scepticisme et au doute, et rien ne m’a empêché ni ne m’empêchera d’œuvrer pour que les Juifs puissent à nouveau vivre au grand jour et en toute sécurité au Liban. Je ne crois pas aux absurdités du “choc des civilisations” ; les conversions religieuses ont existé depuis toujours, dans le reste du monde comme au Liban, de sorte que beaucoup de ceux qui sont aujourd’hui chrétiens ou musulmans ont pu à une certaine époque avoir des ancêtres juifs. Nous n’avons pas de problème religieux au Liban, nous avons un arrangement politique féodal fondé sur le communautarisme, et pas nécessairement sur la confession. Je n’ai aucun moyen de savoir ce que seront les réactions locales à l’idée d’une communauté juive au Liban et, pour vous parler en toute franchise, je ne pense pas que la société libanaise soit prête à accepter aujourd’hui la présence d’une telle communauté. Pourtant – et chacun peut s’en rendre compte en visitant notre site –, les réactions à notre projet et à notre site de la part des Libanais non juifs sont positives et favorables dans leur écrasante majorité. Des gens de toute confession et de toute origine posent des questions, les jeunes Libanais sont particulièrement curieux du fait que leur éducation a été négligée durant les années de guerre civile. Aaron-Micael Beydoun

Portrait

Aaron-Micael Beydoun, étudiant américain de 22 ans (il vit à Detroit) et webmestre de <thejewsoflebanon. org>, un site consacré aux Juifs du Liban, est considéré comme un phénomène inattendu dans le paysage du Moyen-Orient. Bien qu’il soit musulman et qu’il ne souhaite pas se convertir à une autre religion, son prénom Aaron et son domaine d’expertise entraînent parfois des confusions. Dans un entretien au quotidien libanais L’OrientLe Jour, il explique que son prénom est une traduction anglaise de Haroun, nom d’un prophète frère de Moïse. “J’espère que la presse cessera un jour de se focaliser sur mes convictions religieuses et mon prénom”, ajoute-t-il. ◀ Une riche famille

juive dans sa maison, à Damas, en 1901.

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“Moi, arabe, berbère, musulman, juif…” Alors que le conflit israélo-palestinien continue d’envenimer les rapports entre musulmans et juifs, le Maroc tente de ne pas se couper des racines juives de son histoire. TEL QUEL (extraits)

I

▶ Femmes juives

marocaines attendant le passage de Mohammed V à Ksar El-Kebir, un peu après l’indépendance.

Casablanca

l y a quelques mois, Simon Lévy, secrétaire général de la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, s’indignait à juste raison qu’“aucun Juif ne figure dans le comité d’organisation des festivités de la ville de Fès”. Depuis sa création, et durant douze siècles, les Juifs ont en effet largement contribué à faire de cette cité un lieu de mémoire par excellence. Comment les organisateurs des 1 200 ans de Fès, célébrés cette année, pouvaient-ils l’avoir oublié ? S’il ne s’agit pas d’un acte manqué, on peut à tout le moins parler d’un rendez-vous raté. Bévue “heureusement rattrapée”, diront certains, puisque, au programme de ces festivités fassies, figurait un colloque sur “Le judaïsme marocain contemporain et le Maroc de demain”. En fait, ce colloque a pris la forme d’une journée qui s’est déroulée, le 23 octobre 2008, dans les salons feutrés d’un grand hôtel casablancais, avec la participation d’une grosse centaine d’invités musulmans et juifs. Politiquement correcte par son œcuménisme de bon aloi, la rencontre avait une tonalité très officielle : parmi les intervenants, à côté de quelques universitaires et de représentants de la diaspora juive marocaine, étaient présents des politiques, ainsi que des responsables ou membres d’institutions royales. Nul ne fut donc surpris d’entendre répéter de fort belles choses sur la tolérance, l’ouverture et l’identité plurielle du Maroc… Driss Khrouz, directeur de la Bibliothèque nationale, n’hésita pas à affirmer : “Parce que je suis marocain, je suis arabe, berbère, musulman, juif…” En “off”, l’un des participants est allé jusqu’à nous confier : “Il est temps que le Marocain accepte la part juive qui est en lui, c���est-à-dire qu’il reconnaisse les valeurs et l’histoire que musulmans et juifs du Maroc ont en commun. Et n’oublions pas que les Benchekroun, Kouhen et autres Guessous, musulmans aujourd’hui, sont nos juifs d’hier…” Directeur du musée du Judaïsme marocain, où il accueille des groupes scolaires, Simon Lévy, l’une des principales figures historiques du PPS [ancien parti communiste marocain], déplore que les écoles “n’enseignent pas que notre peuple a une composante juive et une part de culture juive”. De fait, dans les manuels d’histoire en circulation, quasiment rien n’est dit de la présence deux fois millénaire des Juifs sur la terre marocaine. Les rares fois où il est évoqué, le judaïsme reste une notion abstraite coupée de toute réalité, notamment locale. L’historien Jamaâ Baïda, que nous avons interrogé, ajoute que certains de ces auteurs “reproduisent des stéréotypes qu’ils ont eux-mêmes avalés sans discernement, y compris des amalgames créés par le douloureux conflit israélo-palestinien”. L’un comme l’autre n’excluent pas une imprégnation islamiste et l’influence de “militants” de l’obscurantisme, prêts à faire un usage politique de l’Histoire.

MAROC

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Cela étant, il serait faux d’affirmer que les manuels scolaires marocains aujourd’hui utilisés manifestent une hostilité à l’égard des Juifs, comme c’est le cas dans d’autres pays arabo-musulmans. Ils pèchent davantage par omission – omission évidemment regrettable parce que le savoir ainsi transmis est tronqué et ne rend pas compte de l’identité plurielle des Marocains. L’école n’est pas seule en cause. Une partie des médias contribue, sur la durée, à la désinformation et à la confusion des esprits. Pour preuve, les dérapages épisodiques de certains journaux nationaux, mais, surtout, les programmes idéologiquement marqués, voire ouvertement racistes, de plusieurs chaînes satellitaires du Moyen-Orient dont l’impact est d’autant plus fort que l’offre télévisuelle marocaine n’est pas à même, à ce stade, de proposer une alternative séduisante. Résultat : pour les plus jeunes, le Juif, c’est le soldat israélien. Leur méconnaissance vient aussi de ce qu’ils “n’ont pas mangé la Dafina [plat traditionnel juif marocain] chez les voisins juifs et n’ont jamais fêté le shabbat ou la Mimouna [fête juive prisée par les Juifs marocains] avec eux”, nous dit Imane, secrétaire médicale à Casablanca, élevée dans une famille musulmane traditionnelle. Certes, l’histoire du judaïsme marocain ne fut pas “un long fleuve tranquille” : des périodes de quiétude et de stabilité ont régulièrement alterné avec des périodes de persécutions, d’exactions et de brimades (dont les musulmans eux-mêmes n’étaient pas toujours exempts) à l’occasion de crises politiques et économiques ou d’un changement de dynastie… L’histoire du Maroc fait aussi apparaître que, bien que dhimmis [minorités en terre d’islam] et installés souvent dans des quartiers qui leur étaient propres (mellahs), les Juifs ont pris une part active dans la vie du pays, de tout temps et sur tout le territoire. Cette convergence se retrouve jusque dans les moments liturgiques : en temps de sécheresse, par exemple, les deux communautés priaient et organisaient des processions pour demander la pluie (Istisqâ). Faut-il rappeler qu’après la victoire marocaine sur Sébastien Ier du Portugal à la bataille dite des Trois Rois (Oued Al-Makhazine), le 4 août 1578, les rabbins décidèrent de célébrer chaque année cette victoire par des lectures dans les synagogues et par la distribution d’aumônes. “Leurs compatriotes musulmans ne devaient commencer à commémorer solennellement cette victoire que cinq siècles plus tard”, souligne l’historien Mohammed Kenbib. Les Marocains juifs, aujourd’hui, sont installés pour la plupart à Casablanca. Leur nombre ? Environ 2 000 pour une population globale de 30 millions, alors qu’en 1950 ils étaient près de 250 000 sur 10 millions. Il y a encore un demi-siècle, un Marocain sur 40 était juif. Aujourd’hui un sur 10 000… C’est cet exode brutal, douloureux et massif que mettent en scène les deux films marocains Où vas-tu Moshe ? de Hassan Benjelloun et Adieu mères, de Mohamed Ismaïl. A Essaouira, le Maâlem Hassan, artisan ébéniste âgé de 86 ans, évoque ses souvenirs dans sa minuscule échoppe. Il n’oubliera jamais les mots de son voisin et ami de toujours, Refaïl, le jour où il quitta sa terre natale : “Mon frère, on m’arrache au ventre de celle qui m’a mis au monde.” Ruth Grosrichard DR

IDENTITÉS


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JUIFS DU MONDE ARABE libanaise par une simple route étroite, contemplaient avec plaisir les pommes et les poires qui mûrissaient dans leurs plantations. Les chambres d’hôtes grouillaient de vacanciers jusqu’à la fin de la saison. Et, en parallèle, à l’intérieur même d’Israël, les villages arabes prospéraient. Leurs filles et leurs fils entamaient une ère nouvelle de fierté nationale et de forte aspiration à l’instruction. Et, comme d’habitude, comme lors de la plupart des catastrophes, la plaie de la guerre s’est abattue sur la région tout entière et y a semé la mort. Les missiles du Hezbollah tombent même sur les villages arabes israéliens, et les enfants libanais courent vers les abris à cause des avions israéliens. Pourquoi ? Nul n’est capable de donner une réponse convaincante au milieu du tumulte des missiles, des bombardements et des sanglots de ceux qui ont perdu des proches. Comment sortir du cycle démoniaque des guerres ? Il existe toute une palette de propositions. Le maître de l’Iran en fait une qui est pour le moins originale : les Israéliens doivent plier bagage et quitter leur pays. Jusqu’à l’arrivée massive des Juifs de Russie, après l’effondrement de l’URSS, environ la moitié de la population d’Israël était composée de Juifs qui avaient été chassés des pays arabes. Mais plier bagage pour partir où aujourd’hui ? Il y a un paradoxe qu’aucun donneur de conseils iranien ne pourrait comprendre. Aujourd’hui, près de 20 % des Israéliens sont des Arabes, et la plupart d’entre eux ne sont en aucun cas prêts à renoncer à être israéliens. Les arbres et les plantations de fruits pourront se remettre du brasier de la guerre. On pourra construire de nouveaux bâtiments sur les ruines des immeubles détruits. Les orphelins et les parents endeuillés seront obligés de modérer leur douleur, submergés par l’abondance qui, comme d’habitude, arrivera évidemment après la fin des combats. Mais il sera difficile de se débarrasser de cet arrière-goût de haine et de suspicion entre DR

IRAK

les peuples. Il a fallu un gigantesque dynamisme des militants israéliens pour la paix pour forcer les dirigeants à mettre fin à l’occupation au Sud-Liban. Une manifestation géante avait rassemblé près de 10 % de la population israélienne, qui s’est battue pour obtenir un cessez-le-feu lors de la précédente guerre au Liban. Notre Premier ministre [Yitzhak Rabin] a été assassiné parce qu’il prônait la paix avec les Palestiniens et les Syriens. Pour se retirer de Gaza la Palestinienne, une guerre fratricide entre les colons et les partisans d’un bon voisinage a failli éclater. Dans chaque nouveau cycle de violence, il n’y a pas que des enfants massacrés, des immeubles détruits et des bosquets qui partent en fumée. De ce champ de bataille sortent des effluves de poison, d’affliction, de frustration et d’impuissance. Nombre de personnes ont peiné, ont fait des sacrifices pour la paix et le bon voisinage. Leur foi en l’efficacité de leur combat a été ébranlée. Comment une petite allumette, dans une main aussi vile, est-elle susceptible de provoquer un tel incendie ? Comment les lanceurs de missiles et les pilotes de combat sont-ils devenus les héros de cette génération ? Comment se fait-il que les partisans de la paix et du dialogue soient réduits à entrer dans la clandestinité comme des criminels en cavale et que leurs voix soient étouffées dans un océan de haine ? Cela n’arrive pas seulement entre Israël, le Hezbollah et le Hamas. Ces cicatrices existent dans tout le Moyen-Orient et risquent en permanence de se rouvrir. On peut très bien crucifier Israël et le condamner, mais Israël est un brasier mineur par rapport à ce qui s’est passé en Irak, au Koweït, au Maghreb, au Yémen, en Turquie il y a quatrevingt-dix ans – et aujourd’hui au Soudan. Il est si facile d’être clairvoyant et de donner des conseils de loin, et si difficile d’être intelligent et sain d’esprit au cœur des flammes. Sami Michael

L’auteur

En janvier 2006, l’auteur publiait son premier ouvrage en français : Une trompette dans le Wadi (éd. Calmann-Lévy), qui traite de la première guerre du Liban. Sami Michael est aussi président de l’Association des droits civiques en Israël, l’ACRI.

◀ Sir Sassoon Eskell,

homme politique juif irakien, ministre des Finances dans les années 1920. Il pose ici au centre, à la gauche du roi Fayçal Ier.

Paru dans CI n° 822, du 3 août 2006

HISTOIRE

Aux origines du drapeau marocain l’origine, le drapeau du Maroc, utilisé pour la première fois au Xe siècle par l’Almoravide Youssef Ben Tachfine, était… blanc, sans aucun ornement. C’est la dynastie mérinide qui, trois siècles plus tard, y ajouta le sceau de David, une étoile à six branches. Même si, aujourd’hui, “l’étoile de David” est universellement considérée comme le signe distinctif du peuple juif (elle figure sur le dra-

A

peau d’Israël), il faut rappeler que David, ou Daoud, est un prophète biblique autant révéré par les juifs que par les musulmans. C’est donc sans gêne ni ambiguïté que les Mérinides se choisirent l’étoile à six branches pour emblème, puisque les Alaouites la conservèrent après avoir changé la couleur du drapeau pour le rouge, au XVIIe siècle. La monnaie en usage au Maroc conservera aussi, jusqu’au début

du XXe siècle, l’étoile à six branches pour motif. Il faudra attendre le maréchal Lyautey, premier résident général de France au Maroc, pour que l’étoile marocaine perde une branche. C’est en effet à son instigation que le sultan Moulay Hafid édicta, en 1915, un Dahir disposant : “Nous avons décidé de distinguer notre bannière en l’ornant au centre d’un sceau de Salomon à cinq

branches, de couleur verte, pour qu’il n’y ait point de confusion entre les drapeaux créés par nos ancêtres et d’autres drapeaux.” Qu’avait Lyautey en tête exactement ? Nul ne peut l’affirmer avec exactitude, mais il n’est pas interdit de penser que l’antisémitisme, largement répandu dans l’Europe de l’époque, n’a pas été complètement étranger à sa décision. JB, Tel Quel (extraits), Casablanca 69


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Ah, ce mythe de l’âge d’or ! Pour l’écrivain anticolonialiste Albert Memmi, il n’a jamais été bon d’être minoritaire en terre d’islam. JIMENA (extraits)

San Francisco

U ■ Yémen

La minorité juive du Yémen a appelé les autorités à “la protéger ou [à] l’expulser” face aux attaques dont elle est victime dans ce pays, rapporte Gulf News. “Comme l’Etat est incapable de nous protéger et d’assurer notre sécurité, il n’a qu’à acheter nos maisons et nos propriétés, et nous expulser du pays”, a proposé le rabbin Yahya Bin Yaïsh, après le meurtre de son frère et des menaces répétées contre les Juifs. ▶ Juifs condamnés

aux travaux forcés par les nazis occupant la Tunisie, en décembre 1942.

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n chef d’Etat arabe vient de nous faire une offre généreuse et inédite. “Rentrez donc ! nous a-t-il dit. Retournez dans votre pays natal !” Cela, paraît-il, a touché beaucoup de gens, lesquels, sous le coup de l’émotion, ont cru le problème résolu. Au point qu’ils ont pas entendu le prix à payer en échange : une fois rentrés dans nos pays respectifs, Israël n’aurait plus de raison d’être. Car les autres Juifs, les affreux usurpateurs européens, on les renverra également chez eux : effacer les traces des crématoires, rebâtir leurs quartiers rasés, je suppose. Si, malgré tout, ils ne veulent pas s’en aller de bon gré, alors on entreprendra enfin une guerre définitive : là-dessus, le chef d’Etat a été très clair. Il paraît aussi qu’une expression a beaucoup frappé les esprits : “N’êtes-vous donc pas des Arabes comme nous, aurait-il ajouté, des Juifs-Arabes ?” Ah ! la jolie expression ! Nous avions même la secrète nostalgie ; certes, nous fûmes des Juifs-Arabes : par les mœurs, la culture, la musique, la cuisine… Je l’ai assez écrit ; mais faut-il rester un Juif-Arabe si l’on doit, pour cela, trembler pour sa vie et pour l’avenir de ses enfants ? Si l’on doit se voir dénier sans cesse toute existence propre ? On sait qu’il y a aussi des Arabes chrétiens : on ne sait pas assez à quelle indigne surenchère ils doivent se livrer pour seulement survivre. Des JuifsArabes, nous aurions bien voulu l’être ; si nous y avons renoncé, ce sont les Arabes musulmans qui nous en ont systématiquement empêchés, pendant des siècles, avec mépris et cruauté ; et il est bien trop tard pour le redevenir. Allons, je vois bien qu’il faut parler plus net : la fameuse vie idyllique des Juifs dans les pays arabes, c’est un mythe ! La vérité, puisqu’on m’oblige à y revenir, est que nous étions d’abord une minorité dans un milieu hostile ; comme tels, nous avions toutes les peurs, les angoisses, les sentiments constants de fragilité des trop faibles. Aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfant, dans les récits de mon père, de mes grands-parents, la cohabitation avec les Arabes n’était pas seulement malaisée : elle était pleine de menaces, périodiquement mises à exécution. Il faut tout de même rappeler ce fait lourd de signification : la situation des Juifs pendant la colonisation a été plus sûre, parce que plus légalisée. Cela explique la prudence, les hésitations des choix politiques de la plupart des Juifs dans les pays arabes. Les communautés juives vivaient dans les ténèbres de l’Histoire, l’arbitraire et la peur, sous des monarques toutpuissants dont les décisions ne pouvaient être ni abolies ni même discutées. Tout le monde, direz-vous, était soumis à ces monarques, sultans, beys ou deys. Oui, mais les Juifs n’étaient pas seulement livrés au monarque, mais à l’homme de la rue. Mon grand-père portait encore des signes vestimentaires distinctifs ; et il vivait à une époque où tout passant juif était susceptible de recevoir des coups sur la tête de tout musulman qu’il rencontrait. J’ai vécu les alertes du ghetto, les portes et les fenêtres qui se fermaient, mon père qui arrivait en courant après avoir verrouillé son magasin en hâte parce que des rumeurs sur l’imminence d’un pogrom s’étaient répandues.

TUNISIE

Cette affreuse période, pourtant, nous avons eu tendance à l’oublier avec l’indépendance de la Tunisie. Peu de Juifs, il faut le reconnaître, ont pris une part active au combat pour l’indépendance, mais, en somme, pas tellement moins que la grande masse des Tunisiens non juifs. En revanche, nos intellectuels – dont les communistes, qui étaient fort nombreux – ont pris nettement position en faveur de cette indépendance. J’ai fait moi-même partie de la petite équipe qui fonda le journal Jeune Afrique vers 1956. Après l’indépendance, en tout cas, la bourgeoisie et une partie notable de la population juive ont cru qu’elles pouvaient collaborer avec les autorités nouvelles, qu’il était possible de s’entendre avec la population tunisienne. Nous étions des citoyens tunisiens et nous avions décidé sincèrement de “jouer le jeu”. Mais qu’ont fait les Tunisiens ? Ils ont liquidé (avec intelligence et souplesse) leurs communautés juives. Ils ne se sont pas livrés à des brutalités ouvertes, comme dans d’autres pays arabes ; ce qui, d’ailleurs, aurait été difficile après tant de services rendus ; à cause aussi de l’opinion mondiale, qui s’intéressait de près à ce qui se passait dans nos pays ; de l’aide américaine, dont ils avaient un pressant besoin ; mais ils ont étranglé économiquement la population juive. Sans compter, évidemment, le rôle joué par la proximité relative du conflit israélo-arabe : à chaque crise, à chaque énervement un peu important, la populace déferlait, brûlait les magasins juifs ; cela s’est encore passé pendant la guerre du Kippour [1973]. Bourguiba n’a probablement jamais été hostile aux Juifs ; mais il y avait toujours ce fameux “retard” qui faisait que la police n’arrivait que lorsque les magasins avaient été pillés et brûlés. Comment s’étonner après cela que l’exode – vers la France et vers Israël – ait continué et se soit même accéléré ? Je ne regrette rien, ni d’avoir écrit Portrait du colonisé, ni d’avoir applaudi aux indépendances des peuples de Maghreb… D’ailleurs, contrairement à beaucoup, je n’ai jamais voulu croire qu’il n’y aurait pas de problème après l’indépendance, que nos pays seraient des Etats laïcs, où les Européens, les juifs et les musulmans cohabiteraient en bonne intelligence. Je savais même que nous n’aurions guère de place dans le pays après l’indépendance. Les jeunes nations sont très exclusives. Là-dessus, donc, j’arrivai en France et me trouvai confronté à ce racontar qui courait les salons de la gauche parisienne : les Juifs ont toujours vécu en parfaite entente avec les Arabes. On me félicitait presque d’être né dans ce pays où le racisme, la xénophobie étaient inconnus. Cela me faisait rire. Ce bavardage commença à me préoccuper lorsqu’il devint un argument politique, c’est-à-dire à partir de 1967. Il est temps de dénoncer cette imposture. Si j’avais à expliquer la réussite de ce mythe, j’énumérerais des facteurs convergents. Le premier est le fruit de la propagande arabe disant : “Les Arabes n’ont jamais fait de mal aux Juifs, pourquoi les Juifs viennentils les spolier de leurs terres, alors que la responsabilité du malheur juif est strictement européenne ?” Ce qui est faux : les Juifs-Arabes se méfient des musulmans plus encore que les Européens et rêvaient d’Eretz Israël bien avant les Russes et les Polonais [juifs]. Le second argument est dû aux cogitations d’une partie de la gauche européenne : les Arabes étaient des opprimés, donc ils ne pouvaient pas être antisémites. Ce qui est d’un manichéisme stupide : comme si on ne pouvait pas être un opprimé et être raciste ! Comme si les ouvriers n’étaient pas xénophobes ! Albert Memmi Rue des Archives/Suddeutsche Zeitung

RÉALISME


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Moi, c’est moi ! HOMME LIBRE

En 1998, invité à Beyrouth dans le cadre d’une rencontre sur les Juifs arabes qui fut annulée à la suite d'une campagne médiatique haineuse, l’écrivain et journaliste Sélim Nassib s’explique dans une lettre publiée par An-Nahar. AN-NAHAR (extraits)

Beyrouth

CHERS AMIS, ’aurais aimé être avec vous. Je vous imagine dans cette salle du Théâtre de Beyrouth que je connais bien, c’était le cinéma Hilton, c’était le ciné-club. Mais, devant vous, il n’y a qu’une voix, et ce n’est même pas ma voix, seulement mes mots. L’écrivain Henry Miller raconte l’histoire d’un lion qui, après avoir mangé un Juif, est resté sur sa faim : il n’avait trouvé sous sa dent que des mots. Il reste que les circonstances m’ont donné parmi vous la place de l’absent. Ce n’est pas forcément une mauvaise place. Quand mon ami Elias El-Khoury [écrivain libanais, organisateur de cette table ronde] m’a téléphoné, j’étais justement en train de terminer un roman racontant l’histoire d’un garçon juif de 13 ans qui vit à Beyrouth et qui, pour pouvoir respirer, rêve qu’il est invisible. Il n’était pas toujours facile d’être juif à Beyrouth. Je disais : “Je suis juif”, et les visages se fermaient. Ce n’était pas moi que l’on voyait, mais la tribu à laquelle j’étais censé appartenir. Jusqu’au jour où je me suis lancé dans l’action politique (Vietnam, Palestine). A tous les camarades de cette époque je voulais montrer que je n’étais pour rien dans le malheur palestinien, que ce n’était pas moi. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de prouver quoi que ce soit. J’ai quitté Beyrouth pour Paris en 1970, j’avais 23 ans. En Europe, on leur avait tellement raconté qu’Israël était un pays sans peuple pour un peuple sans terre que, lorsque les Palestiniens ont fait irruption dans l’actualité, personne ne savait qui c’était. Moi, je le savais. J’avais commencé à écrire, j’ai essayé de rendre visible ce peuple qui avait été réduit à l’invisibilité. Et, quand l’armée israélienne a encerclé Beyrouth en exigeant que tout le monde en sorte, j’ai pensé que ma place était dans cette ville où je suis né, cette ville où, sous la laideur du béton et la toute-puissance de l’argent, il y a quelque chose qui bouillonne, quelque chose qui se moque et qui rit. Une chose mystérieuse, sensuelle, invisible elle aussi, que je ne suis jamais vraiment arrivé à nommer, mais que je sens. Elias voulait que je vienne vous parler en tant que “juifarabe”. Mais je ne fais partie d’aucune tribu, d’aucune soustribu, je ne suis pas juif-arabe, je suis moi. Mais, avant même que je ne bouge, avant que je ne parle, une campagne haineuse a été déclenchée afin d’empêcher cette table ronde. Pour ceux qui l’ont lancée, la confession fait l’identité : un juif est juif comme un musulman est musulman et un chrétien chrétien. Impossible d’échapper. C’est le même cauchemar qui revient. Chacun d’entre nous n’est pas lui-même, mais une émanation anonyme de son origine. D’une certaine façon, ils nous rendent service. Il est toujours bon d’avoir une ligne de partage entre ceux qui sont racistes Abdel Razzak Essayed

J

et ceux qui ne le sont pas. Cette ligne dessine deux camps, elle permet de choisir son appartenance à titre individuel, elle montre que, face à l’obscurantisme, Beyrouth est toujours vivante, qu’elle a de nouveau envie de se battre. Ce combat vaut la peine. La région tout entière est précisément malade de ça : il est très difficile d’y être un individu. Qu’on le veuille ou non, on est pris dans le ciment de l’origine. Il faut un effort surhumain pour en sortir et apprendre à dire “je”. Et comment penser, comment ouvrir des voies nouvelles, comment sortir de la marmite obscure où l’on mijote si l’on reste prisonnier de ce “nous” obligé ? Dès qu’on ouvre la bouche, dès qu’on apparaît : qui c’est celuilà, quelle est sa religion, comment s’appelle son père ?… Mon grand-père s’appelait Zaki. Il était né à Damas. Ses parents, ses grands-parents, ses ancêtres, aussi loin qu’il pouvait remonter, étaient syriens. C’était l’Empire ottoman. Il est venu à Beyrouth pour ouvrir une boutique où il vendait du fil. Il portait le tarbouche, jouait au trictrac. Il ne parlait qu’arabe. Il est mort à Beyrouth, il y est enterré. Lui-même se définissait sans y penser comme “fils d’Arabe”. En fait, si vous cherchez un JuifArabe, c’est lui. Mais il est devenu invisible lui aussi. Il faut que je vous dise : juif-arabe, ça n’existe plus. Il n’y a pratiquement plus de Juifs dans le monde arabe, une quantité négligeable. Cette histoire très ancienne est aujourd’hui finie, et je déteste la nostalgie. Il y a évidemment ceux qui sont partis en Israël, mais ceuxlà sont devenus israéliens et souvent plus hostiles aux Arabes que leurs compatriotes juifs d’Occident parce qu’ils ne veulent pas qu’on les prenne pour des Arabes. Ils votent à droite, l’un d’eux a assassiné Rabin, c’est avec leurs voix que Nétanyahou [leader de la droite israélienne] a été porté au pouvoir. Ceux qui ont fondé l’Etat d’Israël étaient animés par une utopie européenne de la fin du XIXe siècle, un rêve de phalanstère démocratique pour les Juifs. La suite a prouvé que les utopies sont les choses les plus meurtrières du monde. Les Juifs des pays arabes se sont embarqués dans les soutes de ce rêve-là, ce n’était pas le leur, ils l’ont pris en marche en s’efforçant de gommer leur origine et de se conformer au modèle dominant. Mais ils étaient issus de sociétés arabes communautaires sans culture démocratique. Beaucoup d’entre eux rêvaient d’un Etat autoritaire, religieux, gouverné d’une main de fer par un “roi d’Israël” – au fond, un pays qui ressemblerait à beaucoup d’Etats arabes tels qu’ils sont aujourd’hui. D’une certaine façon, la pire, ils sont en train de transformer Israël en pays arabe. Pour eux aussi, l’appartenance à la tribu confessionnelle compte bien plus que l’identité individuelle. Vous voyez, c’est une seule et même pensée. Ici et là. Déjà, la guerre du Liban avait tenté de séparer les gens en fonction de leur religion – et que chacun s’enferme dans son ghetto. Elle n’y est pas parvenue. Mais ça ne veut pas dire que la bataille soit gagnée dans les têtes. A vrai dire, depuis Paris, je la croyais perdue. Et peut-être qu’elle l’est. Israël a fermé toutes les portes. Après cinquante ans de lutte, les Palestiniens n’ont toujours pas de pays et les régimes arabes sont ce qu’ils sont. Dans ce climat, la maladie communautaire ne peut que gagner du terrain. Il reste Beyrouth, qui a l’air de se réveiller à nouveau. Il reste vous et d’autres qui vous ressemblent, qui nous ressemblent. Vous me donnez envie de retourner à Beyrouth, rien ne m’en empêche. Je viendrai, c’est promis. Mais, la prochaine fois, ce sera en chair et en os, ce sera en tant que moi. Sélim Nassib (24 avril 1998)

LIBAN

◀ Manifestation

d’étudiants à Beyrouth, à la fin des années 1960.

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ESPOIRS Comment sortir de l’impasse ? Comment comprendre l’autre ? Des voix juives et arabes proposent des alternatives de paix et d’avenir.

La non-violence comme choix TOLÉRANCE La culture

de l’affrontement et le nihilisme du Hamas ne libéreront jamais les Palestiniens de l’occupation, constate un intellectuel syrien. AL-HAYAT

Londres

U

n appel à la non-violence ne trouvera guère d’écho chez les Palestiniens aujourd’hui s’il repose simplement sur le constat négatif de l’infériorité militaire face à Israël. Nous allons donc essayer de montrer que la non-violence peut être un projet positif. En effet, je pense qu’il renforcera le peuple palestinien et lui permettra de libérer ses énergies créatrices pour faire face à l’occupant. Cela passe par des améliorations à différents niveaux : l’enseignement, le travail, les soins de santé, d e s c o n t r e - p o u vo i r s , l e s l i b e r t é s

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publiques, une société civile dynamique et la participation politique populaire, sans parler de l’unification de la société et du resserrement des liens entre la diaspora, la Cisjordanie, Gaza et les Arabes de 1948 [vivant en Israël]. L’idée générale qui sous-tend mon raisonnement est qu’il faut s’adapter à la situation extrêmement compliquée et admettre que la victoire militaire est hors de portée. Il faut donc viser une victoire morale et culturelle qui, par extension, sera également politique. D’autre part, il est absolument nécessaire de revenir à ce que la cause palestinienne avait de libérateur et rétablir le lien entre libération de la patrie et émancipation du peuple. La société palestinienne ne pourra se libérer de l’occupation si elle a recours à des moyens liberticides. Si la majorité du peuple palestinien est en mesure de maîtriser ses conditions de vie, elle sera en meilleure posture face à l’occupant. Elle pourra plus facilement lui arracher son masque de moralité. ▶

▶ En attendant

la paix. Cisjordanie, 2008.


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Robin Hammond/Panos-RĂ&#x2030;A

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ESPOIRS

Si j’étais palestinien…

Lors de l’offensive israélienne contre Gaza, début janvier 2009, l’homme politique israélien Yossi Sarid a écrit dans Ha’Aretz : “Si j’étais palestinien, notre enfant bien-aimé serait forcément un maudit terroriste, parce qu’il est de la troisième ou de la quatrième génération de réfugiés sous occupation. Pour ces jeunes, la mort est plus importante que leur vie – et encore plus que nos vies, à nous, les oppresseurs. Il n’y a pas de bons ni de mauvais peuples, il n’y a que des dirigeants qui se comportent de manière responsable ou de manière démente. Et maintenant, nous combattons ceux qui auraient fait la même chose que nous si nous avions été à leur place pendant quarante et une années et demie !”

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▶ Le but est aussi de ne plus courir de catastrophe en catastrophe, de tomber dans les marchandages stériles sans horizon politique et de voir la cause manipulée dans les surenchères régionales et internationales qui aboutissent à des impasses. Ceux qui font ainsi de la cause palestinienne leur fond de commerce servent les intérêts de l’occupant puisqu’ils contribuent à rassembler le peuple [israélien] derrière les partis extrémistes de droite. Ils servent dans le même temps les intérêts des chefs politiques palestiniens qui ne sont préoccupés que par leur maintien au pouvoir. Se laisser entraîner dans l’affrontement militaire avec Israël n’est pas seulement une erreur coûteuse et irresponsable, compte tenu de l’inégalité du rapport de forces et de la violence que cela implique ; c’est également une démarche réactionnaire dans tous les sens du terme, qui repose sur l’utilisation du peuple palestinien et de sa cause au profit d’intérêts égoïstes, à travers des dogmes et idéologies nihilistes – notamment islamistes et djihadistes – manipulés en coulisse par des puissances étrangères. Ainsi, la non-violence n’est pas un choix seulement rationnel, mais également progressiste et patriotique, et, si l’on veut, révolutionnaire. Car ce choix permettrait de reconstituer la société, de lui réinsuffler du dynamisme et de rétablir l’identité

palestinienne en tant que projet d’émancipation ouvert aux valeurs de justice, d’égalité et de liberté. Cette pensée n’est pas seulement contraire aux intérêts des notables palestiniens du Fatah et du Hamas ; elle est également étrangère à la culture politique palestinienne et arabe. Car celle-ci a toujours été autoritaire, donnant la primauté à la force brute – une force qui régulièrement a conduit à des défaites. L’un des éléments de cette culture politique est ce

CESSER D’UTILISER L’ENNEMI COMME PRÉTEXTE qu’on pourrait appeler le fétichisme de la résistance – une sacralisation qui interdit toute critique, qui est hostile à l’émancipation sociale, politique et intellectuelle, et qui, de ce fait, est un cadeau fait à l’ennemi. Face à elle, tous les appels à une stratégie civile se heurtent à la suspicion et aux accusations de trahison. Une véritable catastrophe intellectuelle. Personne n’a mieux résumé le nihilisme du Hamas qu’Ismaël Haniyeh [le Premier ministre du Hamas à Gaza] en disant : “Nous ne nous rendrons pas, même si les Israéliens devaient anéantir Gaza” – comme si Gaza était sa propriété privée !

Cette déclaration illustre un trait fondamental de la culture politique palestinienne et arabe : l’obsession de se prouver qu’on n’a pas capitulé. Or la véritable capitulation consiste à devoir choisir entre une résistance armée qui se solde par la défaite, d’une part, et un “processus de paix” qui divise et brade la cause nationale, d’autre part. Il est temps qu’on sorte de cette dichotomie. Il est temps qu’on cesse d’utiliser l’ennemi comme prétexte pour le maintien de formes d’organisation intellectuelle, politique et sociale qui sont autoritaires, corrompues et destructrices pour notre conscience patriotique et humaniste. Il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas d’autre alternative que le Hamas ou Mahmoud Abbas. Il y en a une, porteuse d’honneur, de grandeur et de progrès : des écoles, des emplois, une administration de qualité, un discours de la vérité, la culture, les vertus civiques, le respect des femmes, qui souffrent de la guerre plus que les hommes. C’est une vision émancipatrice, dans laquelle la patrie ne s’érige pas audessus de ses citoyens. Il faut se concentrer sur les jeunes pour qu’au bout de quelques années d’efforts constants et organisés une nouvelle génération apporte les prémisses d’une libération intellectuelle et spirituelle qui sonnera la défaite morale de l’occupant et endiguera le projet israélien. Yassine El-Haj Saleh

SLOGANS

Ne pas instrumentaliser l’Holocauste Les gouvernements israéliens se sont longtemps servis du génocide juif pour justifier leurs politiques. Résultat : Arabes et Juifs ont fini par se traiter mutuellement de nazis.

ous vivons une époque maccarthyste ou, en tout cas, cela y ressemble parfois. On a appris qu’un assesseur d’un bureau de vote de l’Indiana avait distribué une lettre dans laquelle Barack Obama était qualifié de “jeune Adolf Hitler noir”, pendant qu’ailleurs un e-mail était envoyé aux électeurs juifs pour les mettre en garde contre un “deuxième Holocauste” si le démocrate venait à être élu. Récemment, les campus américains ponctuaient la “semaine de sensibilisation à l’islamo–fascisme” de rencontres sur le thème du djihad et du totalitarisme islamique. “Islamo-fascisme” est un terme à la mode chez les idéologues de la lutte contre le terrorisme, mais c’est aussi un concept lourd de sens puisqu’il établit un rapprochement entre l’islam moderne et le national-socialisme des années 1930, et assimile les musulmans aux nazis. Obama, à cause de son père musulman (il ne l’a rencontré qu’une fois), hérite d’une place centrale dans ce concept, suivant lequel (d’après Colin

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Powell) le simple fait de qualifier quelqu’un de musulman, justement ou non, constitue en soi une diffamation. On peut peut-être comprendre qu’Israël ait invoqué le spectre de l'Holocauste au Moyen-Orient après la libération des camps de concentration ; mais les historiens israéliens ont démontré que, au moment où le pays devenait la puissance militaire dominante de la région, les Premiers ministres successifs de l'Etat hébreu s’en étaient servis comme d'un outil idéologique, alors même que le gouvernement se désintéressait du sort des véritables survivants de l’Holocauste présents sur son territoire. Nul n’a occulté les différences entre le génocide nazi et le conflit au Moyen-Orient de façon plus flagrante que Menahem Begin, qui, au plus fort du bombardement de Beyrouth par son pays [en 1982], envoyait un télégramme à Ronald Reagan dans lequel il déclarait avoir l’impression d’attaquer Berlin au moment où Hitler et ses sbires se terraient dans leur bunker. Face à l’utilisation éhontée du génocide juif dans le but de légitimer la politique israélienne à l’égard des Palestiniens, il n’est pas surprenant que de nombreux Arabes et musulmans répondent en niant l’Holocauste ou en essayant de se l’approprier.

“Arabes = nazis” devient en image inversée “sionisme = nazisme” : ils accusent Israël d’agir comme des nazis, tout en représentant eux-mêmes les Juifs selon les stéréotypes grossiers et nauséabonds de la propagande nazie. La conséquence d’une telle instrumentalisation de l’Holocauste est une banalisation de l’antisémitisme, qui finit par apparaître comme une caractéristique endémique et immuable de la nature humaine. Lorsqu’on refuse de voir qu’il existe diverses formes d’antisémitisme – qui pourraient paraître semblables, mais possèdent des fondements historiques distincts –, l’antisémitisme devient paradoxalement plus difficile à combattre. Cela encourage également les Juifs à se considérer comme des victimes permanentes et à vivre perpétuellement dans la peur : nous n’échapperons jamais à Auschwitz. Et cela relance la controverse sur l’Holocauste en minimisant les événements et en diffamant la mémoire des millions de personnes qui ont péri – le génocide comme métaphore. L’invocation de l’Holocauste n’aidera pas à résoudre la crise au Moyen-Orient, ni à apaiser l’angoisse réelle ressentie par les Juifs qui y ont survécu. Anne Karpf, The Guardian (extraits), Londres


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◀ Images extraites

Didier Ben Loulou

de la série Lettres du photographe Didier Ben Loulou. Selon l’artiste, “tout n’est qu’écriture, le réel est une page blanche qui se nourrit du va-et-vient de nos vies”.

D’abord, des excuses aux Palestiniens MAIN TENDUE Jamais un dirigeant

israélien en poste n’a présenté d’excuses aux Palestiniens victimes de l’Etat hébreu. Le pacifiste Uri Avnery pense qu’un tel acte est primordial. AMIN

Ramallah DE TEL-AVIV ette semaine, le Premier ministre du Canada a prononcé un discours d’une importance capitale au Parlement : il s’est excusé auprès des populations autochtones de son pays pour les injustices commises à leur égard pendant des générations par les gouvernements canadiens successifs. Ce faisant, le Canada blanc tente de faire la paix avec les native nations [les tribus indiennes], dont le pays a été conquis par les ancêtres des Canadiens blancs et dont la culture a fait l’objet de

C

tentatives d’éradication par leurs dirigeants. Présenter ses excuses pour les injustices du passé fait désormais partie de la culture politique moderne. La tâche n’est jamais aisée. Les esprits cyniques peuvent dire : rien de plus simple, ce ne sont que des mots, et les mots, après tout, ne coûtent pas cher. Mais, en réalité, de tels actes ont une signification profonde. Un être humain – et, plus encore, une nation tout entière – a toujours du mal à reconnaître les iniquités et les atrocités commises, car cela exige un remaniement du canevas historique qui est la base de la cohésion nationale. Cela nécessite une révision radicale des manuels scolaires et de l’idéologie nationale. En général, les gouvernements s’y refusent, à cause des démagogues nationalistes et des marchands de haine qui infestent tout pays. Le président français [Jacques Chirac] s’est excusé au nom de son peuple pour les crimes perpétrés par le régime de Vichy, qui a livré les Juifs aux exterminateurs nazis. Le gouvernement tchèque s’est excusé auprès des Allemands pour

l’expulsion massive de la population allemande à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne, bien sûr, a présenté ses excuses aux Juifs pour les crimes indicibles de l’Holocauste. Assez récemment, le gouvernement australien s’est excusé auprès du peuple aborigène. Même Israël a consenti un effort – léger – pour panser une plaie nationale douloureuse, lorsque Ehoud Barak s’est excusé auprès des Juifs orientaux pour la discrimination dont ils ont été victimes pendant des années. Je pense que la paix entre le peuple palestinien et nous – une paix véritable, fondée sur une vraie conciliation – doit commencer par des excuses. Personnellement, j’imagine le président de l’Etat ou le Premier ministre prendre la parole lors d’une session extraordinaire de la Knesset et présenter des excuses dans un discours historique. “Au nom de l’Etat d’Israël et de tous ses citoyens, je m’adresse aujourd’hui aux fils et aux filles du peuple palestinien, où qu’ils se trouvent. Nous reconnaissons avoir commis à votre encontre une injustice historique et vous ▶ 79


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▶ Photographie

Didier Ben Loulou

de Didier Ben Loulou, extraite de la série Lettres.

▶ demandons humblement pardon. Le désir ardent des pères fondateurs du mouvement sioniste était de sauver les Juifs d’Europe, quand s’amoncelaient les nuages noirs de la haine antisémite. En Europe de l’Est, les pogroms faisaient rage, et dans toute l’Europe apparaissaient les signes d’un processus qui allait conduire au terrible Holocauste, au cours duquel périrent 6 millions de Juifs. Cela ne justifie pas ce qui s’est passé ensuite. La création d’un ‘foyer national’ juif dans ce pays a impliqué une injustice profonde à votre égard, vous qui avez vécu ici pendant des générations. Nous ne pouvons plus ignorer le fait que, pendant la guerre de 1948 – que nous appelons la guerre d’indépendance et que vous appelez la Nakba [Catastrophe] –, 750 000 Palestiniens ont été contraints de quitter leurs maisons et leurs terres. Pour établir les circonstances précises de cette tragédie, je propose la création d’une ‘commission vérité et réconciliation’ composée d’experts des deux côtés, dont les conclusions seront insérées dans les manuels scolaires, les vôtres comme les nôtres. Nous vous devons des excuses, et je vous les présente ici du fond du cœur. Je souhaite que nos deux Etats – Israël et la Palestine –, vivant côte à côte sur cette terre bien-aimée mais exiguë, s’accordent rapidement sur les plans humain, social, économique, technologique et culturel, tissant des liens qui 80

ne seront pas seulement garants de notre sécurité, mais aussi d’un développement rapide et de la prospérité pour tous. Ensemble, nous œuvrerons pour la paix et la prospérité de toute la région, fondées sur des relations étroites avec tous nos voisins. Forts de notre engagement pour la paix et de notre vœu de bâtir un avenir meilleur pour nos enfants et nos petits-enfants, levonsnous et inclinons la tête en mémoire des victimes innombrables de notre conflit, Juifs et

OUVRIR UN NOUVEAU CHAPITRE DANS L’HISTOIRE Arabes, Israéliens et Palestiniens – un conflit qui dure depuis bien trop longtemps.” A mon sens, un tel discours est absolument essentiel pour ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de ce pays. Pendant des années, j’ai rencontré des Palestiniens de tous horizons et je suis arrivé à la conclusion que les aspects psychologiques du conflit n’étaient pas moins importants que les aspects politiques – ils le sont peut-être même plus. Un sentiment profond d’injustice imprègne les esprits et les actions de tous les Palestiniens. Et des sentiments de culpabilité inconscients ou semi-conscients troublent

l’âme des Israéliens, enracinant la conviction que les Arabes ne feront jamais la paix avec nous. Je ne sais pas quand un tel discours sera possible ; de nombreux facteurs impondérables entreront en jeu. Mais je sais que, sans lui, de simples accords de paix obtenus par des marchandages diplomatiques ne suffiront pas. Nous pouvons également retenir autre chose du Canada que les excuses publiques de son Premier ministre. Voilà quarante-trois ans, le gouvernement canadien a pris une mesure extraordinaire pour réconcilier la majorité anglophone et la minorité francophone du pays. Leur relation était une plaie à vif depuis la conquête du Canada français par les Britanniques, il y a près de deux cent cinquante ans. Le gouvernement a décidé de remplacer le drapeau national canadien, formé sur l’Union Jack britannique, par un drapeau complètement nouveau, orné de la feuille d’érable. A cette occasion, le président du Sénat a déclaré : “Le drapeau est le symbole de l’unité de la nation, car il représente sans l’ombre d’un doute tous les citoyens du Canada, sans distinction de race, de langue, de croyance ou d’opinion.” Là aussi, il y a peut-être quelque chose à prendre. Uri Avnery


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ESPOIRS

Pour une éthique de l’oubli RÉCONCILIATION

Les Arabes ont toujours en tête la perte de l’Andalousie. Les Israéliens veulent toujours tirer des “enseignements” d’Auschwitz. L’écrivain Sami Michael, lui, veut modérer ces cultes de la mémoire. HA’ARETZ

Tel-Aviv

L

a première fois que j’ai entendu le mot arabe classique moustahîl, c’était à l’école, à Bagdad. Depuis lors, je ne suis jamais parvenu à en trouver une traduction correcte, que ce soit en hébreu ou en anglais. L’anglais impossible et le bilti efshari hébreu font pâle figure à côté de la fermeté rocailleuse de moustahîl. Peut-être qu’une mémoire vive, retranchée dans un recoin de mon cerveau, a rendu ce terme arabe trop fort pour moi. C’est que je ne suis jamais parvenu à oublier un copain de classe, ferme comme un sabre. Notre professeur avait passé la moitié de sa leçon à essayer de convaincre notre camarade de classe de se réconcilier avec son meilleur ami. En vain. Aucun des trois acteurs de ce drame (le copain, le camarade répudié et le maître) ne daignait s’expliquer clairement. Plusieurs fois, le maître avait pris notre copain par le bras, espérant que le contact physique adoucirait son cœur. Mais le moustahîl se dressait comme une montagne infranchissable, drapé dans un halo de grandeur et de gloire, insensible à la colère de Dieu. “Va en enfer, petit imbécile !” avait finalement lâché le professeur, à bout de patience. A ma grande surprise, alors qu’il prononçait ces paroles très dures, on sentait une sorte d’admiration chez le professeur. Notre copain, lui, était livide et se mordait les lèvres. Il avait fini par obéir à son professeur exaspéré et était retourné à sa place. Mais, même assis, on voyait bien qu’il continuait à dominer de la tête et des épaules son camarade de classe mortifié. A l’époque, j’étais moi aussi plein d’admiration pour ce gosse qui avait bravement tenu tête à notre maître. Mais cela ne m’empêchait pas de me tenir le plus possible à l’écart de lui. Depuis, le terme de moustahîl est associé dans mon esprit à une animosité indéfectible entre deux gosses, deux tribus, deux empires. J’ai fini par oublier les noms et les visages. Mais je ne suis jamais parvenu à cesser de m’étonner de l’incapacité qu’ont certains à oublier et à pardonner. Longtemps, j’ai cru que la raison de mes interrogations était d’ordre personnel. Les autres, pensais-je, n’oublient jamais l’injustice dont

ils ont fait les frais, et ils ont raison. Des décennies plus tard, l’écrivain britannique Morris Farhi allait pourtant m’ouvrir les yeux. C’était à Malte, à l’occasion de la conférence des Psychiatrists for Peace. Le titre de son intervention était : “Le courage d’oublier”. Ces quatre mots simples ont alors commencé à tracer leur chemin dans mon cerveau, un cerveau pétri de deux cultures, arabe et juive, avec leurs mémoires réelles ou déformées. La culture arabe est rancunière. La vengeance du sang est un commandement scrupuleusement respecté. Il est hors de question de laisser le temps avoir prise sur la mémoire et inciter au pardon et au renoncement. Pour les Arabes, la perte de l’Andalousie semble parfois n’avoir eu lieu qu’hier. Certains intellectuels arabes dénoncent les Palestiniens qui négocient avec Israël pour aboutir à la paix, comme si ces Palestiniens se résignaient à nouveau à la perte de l’Andalousie.

RIEN N’EST PLUS PRÉCIEUX QUE LA VIE La culture juive, quant à elle, est indéfectiblement arc-boutée sur les souffrances du passé. Aujourd’hui encore, nous exécrons les Babyloniens, les Hellènes, les Romains, l’Inquisition et les auteurs du massacre commis à Hébron au début du siècle passé. Un cœur qui garde rancune et un cœur qui glorifie le souvenir finissent toujours par se dessécher. C’est ici, dans les cœurs, que la culture du moustahîl prospère. Les Arabes extrémistes n’accepteront la paix avec les Israéliens qu’après la défaite totale de l’Etat d’Israël. Les Juifs nationalistes ne laisseront les Palestiniens les servir à nouveau qu’une fois effondré le rêve de la Palestine. Pour les uns comme pour les autres, toute autre solution est moustahîl. Se fondant sur le principe du moustahîl, le ministre de la Guerre syrien a un jour imaginé une solution extrêmement simple : chaque Palestinien devrait tuer un Juif et mourir avec lui. Le suicide mutuel, et tout ira bien. Réveillez Avigdor Liberman [le leader de l’extrême droite laïque israélienne] et les autres chefs coloniaux. Les premiers mots qui leur viendront à la bouche seront : “Une victoire militaire décisive”. Si nous transigeons aujourd’hui, nous serons défaits demain. Selon l’approche du moustahîl, il ne faut jamais faire montre d’humanité, parce que l’humanité est un signe de faiblesse. Un certain nombre de Juifs et de Palestiniens ont renoncé à leur humanité, même vis-à-vis des enfants. Mon cœur tressaille à la vue de ces colons qui dansent

en hissant leurs enfants sur leurs épaules face à des Palestiniens au regard ivre de rancœur. Jamais je n’avais entendu parler de cette danse païenne dans toute l’histoire juive. Il est tout aussi terrifiant de voir ces camps d’été où de jeunes Palestiniens s’exhibent avec des cagoules de futurs kamikazes. Est-il si surprenant qu’un pourcentage aussi élevé d’enfants souffrent des deux côtés de troubles posttraumatiques plus graves encore que ceux subis par des soldats de retour de mission ? Qu’est-ce qui fait que nous n’osons pas renoncer ? Y a-t-il quelque chose de plus précieux que la vie ? Ne suffit-il pas de regarder les symboles partagés par nos deux peuples ? L’olivier, le champ verdoyant, la source vive, la gloire, le palais ou ce qu’il en reste. L'une des accusations portées contre les Juifs d’Europe, c’est de ne pas avoir lu ce qui était écrit sur les murs, de s’être accrochés à leurs biens et à leur statut plutôt que d’avoir fui à temps de la scène de la mort. Cette accusation est intéressante. La tradition juive met la vie au-dessus de tout. Grâce à cette tradition, nous sommes toujours là, alors qu’autour de nous des empires et des nations entières se sont effondrés et ont disparu de la surface de la Terre. Ce n’est pas la fierté vaine, le ridicule suicide collectif de Massada ou le combat aveugle des zélotes de Galilée qui ont sauvé le peuple juif. Si le peuple juif est encore vivant, c’est parce que les Juifs sont restés sourds aux slogans vides de sens et leur ont préféré la vie. C’est dans la douleur et la nostalgie que j’ai dû abandonner une maison merveilleuse à Bagdad, une rivière abondante et les vergers à perte de vue qu’avaient possédés mes ancêtres pendant plus de deux mille ans. Dire que j’ai été attiré par un autre drapeau et d’autres champs serait mentir. J’ai empaqueté quelques maigres effets et j’ai fui l’Irak parce que, au fond, je ne croyais pas en la philosophie du moustahîl. C’est l’amour de la vie qui m’a guidé. Je ne suis pas devenu moins juif en cédant une parcelle de terre. Le judaïsme qui a préservé mon peuple me dit de transiger pour la vie. Aucune tombe, aucune synagogue, aucune mosquée, aucune église ne sont plus sacrées que les cris de joie des jardins d’enfants. Les tombeaux des prophètes et des saints juifs de Mésopotamie n’ont rien perdu de leur sainteté après que les Juifs ont préféré troquer les pierres contre la vie. Le seul drapeau au pied duquel je suis prêt à me recueillir, ce n’est pas celui dont on drape les cercueils, mais le regard ébloui d’un enfant devant le ciel bleu, ce ciel bleu qui vous fait sentir que rien n’est plus précieux que la vie. Ce drapeau-là, je ne l’abandonnerai jamais. Sami Michael

Rêve de paix

Simone Susskind, militante pacifiste juive belge, a imaginé le discours que le Premier ministre Ehoud Olmert aurait pu prononcer à l’occasion du 60e anniversaire de la création de l’Etat d’Israël. “Je m’adresse à vous, mes concitoyens juifs et arabes, au peuple juif et également à l’ensemble du peuple palestinien : le temps est venu d’abattre les murs de la peur, de construire la paix et l’entente entre nos deux peuples, une paix juste et acceptable pour tous. Je m’adresse à vous, peuple palestinien ; je voudrais vous présenter les excuses du gouvernement de l’Etat d’Israël pour les souffrances que nous avons été amenés à vous infliger tout au long de ce siècle douloureux pour nos deux peuples.” Ce texte a été publié dans le quotidien belge Le Soir en mai 2008.

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Une société qui a banni le “je” PATRIOTISME

Au Moyen-Orient, la prééminence de la tribu empêche l’émancipation de l’individu et le progrès social. MAARIV

T

Partage

L’association Parents circle réunit des familles israéliennes et palestiniennes qui ont perdu des proches dans le conflit. “Les victimes dans les deux camps peuvent partager leur expérience et leur douleur. Lors de l’une de ses rencontres, les Palestiniens ont écouté les récits de familles dont les proches ont été tués par des roquettes, et les Israéliens l’histoire de parents palestiniens qui ont tout perdu”, rapporte le quotidien israélien Yediot Aharonot. “Les deux parties s’accordent à dire qu’il faut mettre fin au bain de sang.”

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Tel-Aviv

he Predicament of the Individual in the Middle East [La question de l’individu au Moyen-Orient], paru aux éditions Saqi Books, à Londres, en 2001, est un ouvrage collectif rassemblant les contributions d’auteurs [arabes et israéliens] qui tous, sans exception, traitent de la tension entre la sphère publique et celle du privé dans toutes les sociétés du Moyen-Orient, particulièrement vive dans celles du monde arabe. L’une des thèses développées dans l’ouvrage est qu’au fur et à mesure que le temps passe le conflit israélo-palestinien existe de moins en moins “en soi”. Il est davantage le produit d’un conflit, bien réel celui-là, qui agite le monde arabe depuis de nombreux siècles (et la société israélienne surtout depuis les trente dernières années). Ce conflit est celui qui oppose le public au privé : le public, c’est la “nation arabe” (et son alter ego, l’Etat d’Israël), tandis que le privé c’est chacun des 90 millions d’individus moyen-orientaux otages de leurs mythologies collectives (nationales) respectives. La pérennité du conflit israélo-palestinien s’explique,

par exemple, par la disposition des Arabes – et, dans une moindre mesure, des Israéliens – à se mobiliser selon des termes dictés par le collectif. D’après cet ouvrage, la lutte contre Israël serait le seul ciment qui empêche la “nation arabe” de se désagréger. Pis encore : ces cinquante dernières années, plus Israël s’est affirmé sur les plans économique, social, technologique et démocratique, plus le monde arabe s’est engagé dans un processus de régression et est devenu l’otage consentant de la fiction panarabe. L’échec économique, social et collectif du monde arabe s’expliquerait donc par son incapacité à privilégier le “je” par rapport à un “nous” omniprésent jusque dans les médias. Dans l’introduction à cet ouvrage empreint de rage intellectuelle contenue, il est écrit : “Existe-t-il une nation au monde qui puisse prétendre s’engager sur la voie du progrès sans permettre le développement d’un individualisme critique ? La réponse est sans équivoque : non !” Le monde arabe répugne à garantir le développement d’un espace apolitique et centré sur l’individu. La modernité, censée garantir à l’individu le droit de vivre selon sa volonté propre et non selon les diktats du collectif, a été réprimée dans ce monde et présentée comme un instrument de propagande européenne. L’une des contributions les plus fouillées de cet ouvrage est sans doute celle

de Husayn Ahmad Amin, qui s’intitule “Crise de l’individu en Egypte”. L’auteur fait remonter l’origine de cette crise – ou du moins son aggravation – au surgissement du conflit entre sunnites et chiites [VIIIe siècle]. “Le conflit a encouragé ces deux mondes à réprimer toute innovation de la pensée, toute multiplication des idées, tout appel à la réforme, tout espoir de changement et toute volonté de modernisation.” Mais, seule note positive dans un ensemble plutôt pessimiste, il estime que la mondialisation et le fait que les Etats, même les plus liberticides, perdent de plus en plus de leur capacité à empêcher des menées subversives en leur sein sont deux éléments qui laissent planer l’espoir de révolutions démocratiques, germes de l’émancipation de l’individu arabe par rapport à la tribu. Cet ouvrage se veut certes un constat très sombre de la situation du monde arabe contemporain. Mais il devrait nous parler aussi à nous, Israéliens, et surtout à notre ministre de l’Intérieur, Uzi Landau, lequel se plaignait encore récemment de “ces Israéliens qui oublient la patrie et ne songent qu’à manger du fromage et à boire du bon vin”. Puissions-nous être de plus en plus nombreux au Liban, en Egypte, en Irak et en Israël à faire primer nos avenirs individuels sur le calice de ce collectif dont nous ne cessons de boire la lie. Boaz Gaon Paru dans CI n° 620, du 19 septembre 2002

DISTANCIATION

Les peuples passent avant les causes Depuis des décennies, le monde arabe est englué dans la question palestinienne. Il est temps de la désacraliser.

epuis 1948, notre vie tourne autour de la cause palestinienne. C’est à son aune que nous mesurons les pays étrangers et jugeons nos propres régimes, qui, à leur tour, s’en servent pour justifier leurs méthodes dictatoriales. Toutes les ambitions politiques, culturelles ou bassement matérielles y ont cherché leur prétexte ; les guerres civiles y ont puisé leurs ressources ; on a pardonné les pires travers à tous ceux qui s’en réclamaient. Des défaites cinglantes et des échecs retentissants y ont trouvé leur explication. Des révolutions scientifiques et techniques ont eu lieu sans que nous nous en apercevions et des transformations économiques majeures se sont produites sans que nous leur accordions d’importance, car nous étions embourbés jusqu’au cou dans les sables de la “cause”. Mais notre comportement se fondait sur un mensonge.

D

Imaginons qu’un jour un historien écrive l’histoire que nous sommes en train de vivre. Cela donnerait : “En 2006, le Hezbollah affirme avoir remporté une victoire contre Israël et explique que cela a fait avancer la cause palestinienne. Moins d’un an plus tard, cette cause agonise à Gaza. Après des décennies de rêve d’unité arabe, c’est l’unité même entre la Cisjordanie et la bande de Gaza qui vole en éclats.” On avait espéré dépasser la cause palestinienne en lui trouvant une solution juste et équitable. Or une telle solution a été impossible, non seulement par la faute des Américains et des Israéliens, mais également par celle des Palestiniens et des Arabes eux-mêmes. Cette “cause sacrée” a été dévoyée. Elle a alimenté dans la région toute une série de luttes entre factions et a été exploitée par des régimes arabes, comme actuellement par le régime syrien. Il y a quelque chose de libérateur et de jubilatoire dans le fait de quitter cette cause. C’est un peu comme la chute d’un régime

totalitaire fermé à toute contestation ou comme le moment où l’enfant atteignant l’âge de raison se libère de l’omniprésence de sa mère et s’occupe lui-même de ses affaires, sans en référer en permanence à une autorité incontestée et incontestable. Toutefois, il faut veiller à ne pas verser dans l’excès inverse qui consisterait à basculer de la sacralisation de la cause palestinienne à la haine des Palestiniens. Un tel retournement serait à la fois ignoble et dangereux : car la fin de la cause palestinienne ne signifie pas la fin des problèmes des Palestiniens, victimes des Israéliens, des Arabes et de leur cause elle-même. Il faut surtout ne pas succomber à la logique de la vengeance et du rejet raciste, qui marginalise les Palestiniens et en fait la catégorie la plus pauvre parmi nous. Voilà les conditions humaines et morales pour parvenir à un début de stabilité de nos sociétés. Hazem Saghieh, Al-Hayat (extraits), Londres Paru dans CI n° 869, du 28 juin 2007


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Oslo, un progrès malgré tout AVANCÉES En dépit de leurs lacunes, les accords

de paix signés en 1993 ont permis de poser les jalons de la paix. Et d’en finir avec les rêves de Grand Israël et de Grande Palestine. BITTER LEMONS

S

Jérusalem

eize ans se sont écoulés depuis la signature des accords d’Oslo*. S’il faut parler d’avancées et de reculs, le processus de paix ressemble à des montagnes russes. De ce fait, Oslo est souvent considéré comme un progrès historique vers la paix et comme la meilleure voix à suivre pour que prenne fin le conflit israélo-palestinien. D’un point de vue historique, ces accords de 1993 ont mis un terme à la vision de droite du Grand Israël. Sans Oslo, la politique de colonisation se serait poursuivie, de même que l’annexion progressive des territoires par Israël, ce qui aurait débouché sur un Etat à deux nations et une situation semblable à celle de l’exYougoslavie. Les accords d’Oslo ont aussi contraint les Palestiniens à renoncer à leur souhait d’une Grande Palestine. Ils ont jeté les fondements du processus de paix et fixé un calendrier en matière de partage des territoires entre deux peuples et deux Etats. Les artisans d’Oslo espéraient que ce processus prendrait moins de quinze ans, mais il est aujourd’hui évident – et cela aurait déjà dû l’être à l’époque – que la résolution d’un conflit vieux d’un siècle ne pouvait être qu’un processus long et progressif jalonné de nombreuses embûches. Aujourd’hui, Israéliens et Palestiniens doivent se montrer déterminés à poursuivre ce processus et à tirer les enseignements des lacunes des accords d’Oslo. De fait, les deux camps ont davantage considéré le processus de paix comme un instrument pour se rapprocher d’objectifs politiques traditionnels que comme un objectif en soi. Israël entendait améliorer sa sécurité en participant à un processus de paix, tandis que les Palestiniens espéraient concrétiser leurs ambitions nationales. Or il a été évident tout au long du processus que, lorsque la réconciliation n’est pas un objectif en soi, même les objectifs traditionnels en deviennent inatteignables. Parmi les enjeux négociés à Oslo figuraient les questions de territoire, de sécurité, la création d’une autorité civile, l’Autorité palestinienne, et la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP. Les intérêts communs n’étaient que des préoccupations accessoires. Cet aveuglement a sapé ce qui, du point de vue stratégique, devait être l’enjeu le plus important à déterminer : les relations futures entre Israël et la Palestine, sur les plans politique, économique et culturel. Par ailleurs, les négociations qui devaient déboucher sur les accords d’Oslo furent marquées par des comportements dogmatiques en matière de sécurité. Les Israéliens avaient fait comprendre dès le départ du processus d’Oslo qu’ils entendaient conserver l’essentiel des responsabilités en la matière. Quelles

que soient les compétences civiles et militaires transférées à l’Autorité palestinienne, Israël garderait le droit terrible d’intervenir physiquement en cas de menace pour sa sécurité. Mais, aujourd’hui, face à la prolifération du terrorisme, une telle doctrine n’est plus adaptée. Et, pour le dire clairement, l’économie non seulement l’emporte sur la sécurité, mais elle apporte la sécurité. La croissance de l’économie palestinienne aurait dû être une priorité pour Israël et sa sécurité. De plus, à aucun moment du processus d’Oslo la culture de la paix n’a été encouragée. Israéliens et Palestiniens sont restés étrangers les uns aux autres (si ce n’est sur le champ de bataille), tandis que presque aucune rencontre un tant soit peu importante n’avait lieu entre les deux peuples. Les grands médias eux non plus n’ont rien fait pour la culture de la paix. En période de conflit, la presse se retrouvait quasiment enrôlée au cœur des combats, mais, pendant le processus de paix, la diabolisation réciproque dans les médias s’est poursuivie même lors des épisodes de relative accalmie. Le fossé socio-économique a fait du processus de paix une révolution de riches, et non un moyen de répartir équitablement les fruits de la paix. De chaque côté de la Ligne verte, seules de petites coteries ont cueilli ces fruits. En Israël, les champions du secteur des hautes technologies ont engrangé les capitaux, tandis que, du côté palestinien, les mieux placés au sommet de l’OLP, arrivés de Tunis en Cisjordanie et à Gaza, ont jalousement profité de leur trésor international. Quant aux classes moyennes et défavorisées des deux sociétés, elles ont, dans le meilleur des cas, maintenu leur niveau de vie. Nul doute que le processus d’Oslo fut une percée historique qui débouchera très vraisemblablement sur la solution souhaitée de deux Etats. Sans ces accords de paix, la Cisjordanie et Gaza auraient peut-être été annexées par Israël, avec pour conséquence de graves troubles et une anarchie totale. Oslo a nécessité courage et ingéniosité. Mais nous, au Moyen-Orient, sommes troublés par une identité dichotomique fondée à la fois sur le moderne et l’ancien. Alors que le processus était politiquement et moralement légitime et a bien, au bout du compte, ouvert la bonne voie, la mise en application des accords d’Oslo s’est trouvée surchargée par la force d’inertie du passé. Il faut adopter un nouveau modèle de paix qui implique les populations sur le terrain, tous secteurs confondus. Ce modèle se fonde sur la création d’infrastructures humaines pour la paix qui puissent abattre les barrières psychologiques et sociales entre les anciens ennemis. Les accords d’Oslo ont ouvert un chemin vers la paix. Ce processus continue aujourd’hui d’évoluer et de toucher ceux qui, un jour, finiront par instaurer la paix véritable. Uri Savir** * Les accords d’Oslo sont le résultat de discussions menées en secret entre des négociateurs israéliens et palestiniens à Oslo, en Norvège, pour régler le conflit israélo-palestinien. ** Uri Savir a été le directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien et le principal négociateur israélien des accords d’Oslo.

Rire ensemble

“Je pense que l’humour et le rire sont des ingrédients essentiels pour créer l’amitié, la compréhension – et parvenirr à la paix entre Arabes et Juifs”, écrit l’humoriste et journaliste arabo-américain Ray Hanania dans le quotidien Yediot Aharonot. Avec d’autres humoristes israéliens et palestiniens, il a participé en 2007 à une tournée en Israël et en Cisjordanie. “Si nous pouvons rire ensemble, nous pouvons vivre ensemble” : tel est le slogan l’Israeli-Palestinian Comedy Tour, qui a reçu un accueil enthousiaste de la part du public. “Les dirigeants israéliens et palestiniens ne négocieront jamais une paix véritable tant que nous, les gens, nous ne ferons pas le premier pas. Nous devons exiger que les gouvernements cessent les tueries, cessent les incitations à la haine, cessent la provocation”, écrit Ray Hanania. ◀ Dessin de Ray

Bartkus paru dans The New York Times Book Review, Etats-Unis.

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Un plan de paix palestinien PERSPECTIVES Deux intellectuels

palestiniens suggèrent de reprendre les négociations de paix interrompues en l’an 2000, en proposant des solutions pour Jérusalem et les réfugiés. AL-HAYAT

Londres

L

es négociations israélo-palestiniennes arrivent au stade critique où se dégagent les différentes options possibles. Elles sont toutes amères. On est aujourd’hui dans une situation comparable à celle de l’année 2000 [échec des négociations de Taba]. Il y a huit ans, les deux côtés n’avaient pas eu le courage de surmonter les difficultés concernant l’avenir de Jérusalem et la question des réfugiés. A cela s’ajoutait l’instabilité gouvernementale en Israël. On se trouve face aux mêmes difficultés aujourd’hui, et celles-ci risquent d’avoir les mêmes effets. Après l’an 2000, il y a eu sept années de combats [la deuxième Intifada], la destruction quasi complète des institutions de l’Autorité palestinienne, le morcellement de la Cisjordanie, la poursuite de la colonisation, la construction du mur de séparation, le recul de la présence palestinienne à Jérusalem-Est, ainsi que des luttes et divisions interpalestiniennes. Il a fallu tout cela pour que l’on se rende compte des deux côtés qu’il n’y avait pas de solution militaire et qu’il fallait reprendre les négociations. Afin de ne pas revivre le même scénario stérile, il ne suffira pas de refuser les propositions israéliennes. Il nous faudra présenter notre propre vision à la communauté internationale et aux Israéliens. Il nous faudra être forts et courageux pour insister sur la solution à deux Etats et sur la préservation de nos acquis et de nos droits. Il nous faudra mobiliser tout notre savoir-faire politique afin que cette solution soit appliquée hic et nunc. Car, si on la repousse à un avenir lointain, la situation risque de se dégrader et les réalités sur le terrain seront telles que la solution de deux Etats ne sera plus qu’une chimère, laissant Israéliens et Palestiniens dans une impasse totale. Le scénario qui aurait la préférence au niveau palestinien, arabe et international serait un accord de paix global. Mais il pourrait se révéler impossible faute d’accord sur la ville de Jérusalem. Que pourront faire alors les dirigeants palestiniens ? La première possibilité – la plus absurde – serait de refuser tout accord tant qu’il n’y a pas accord sur tout. Ce qui revient à refuser de traiter avec le gouvernement israélien en place en attendant mieux. Pendant ce temps, la colonisation

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juive se poursuivra et la présence arabe reculera à Jérusalem. Et après, même en cas de reprise des négociations, les réalités sur le terrain auront tellement changé que la solution de deux Etats sera encore plus difficile à réaliser. La seconde possibilité consiste à proposer la solution non pas à deux mais à un seul Etat pour les Palestiniens et les Israéliens. Or il ne faut pas prendre à la légère les risques qu’une telle proposition comporte pour l’avenir. Il faut rappeler qu’il ne sera pas seulement possible aux Palestiniens – musulmans et chrétiens – de revenir à Jaffa, à Tibériade et à Haïfa [dans les frontières israéliennes de 1948], mais également aux Juifs israéliens de s’installer à Ramallah, à Naplouse et à Hébron [dans les Territoires palestiniens occupés depuis 1967]. En théorie, cela peut paraître un modèle de cohabitation intéressant, mais, en pratique, cela se transformerait en cauchemar. La réconciliation nécessaire ne pourra se faire qu’entre deux Etats à peu près égaux du point de vue de la confiance qu’ils ont en leur puissance. Il n’y a qu’un Etat palestinien indépendant qui pourrait

JÉRUSALEM, LES RÉFUGIÉS ET LES FRONTIÈRES décider si et comment il souhaite réaliser un tel modèle de réconciliation historique exemplaire. Cette idée nourrit des craintes profondes chez les Israéliens et ne peut que provoquer leur raidissement. Il serait naïf de croire qu’ils renonceraient facilement à l’identité juive de leur Etat. Il sera beaucoup plus simple d’obtenir leur retrait sur les frontières de 1967. Bref, une telle proposition ferait simplement perdre des années et précipiterait les deux côtés dans un conflit sans fin. Dans tous les cas de figure, si l’espoir d’un règlement pacifique continue d’être déçu ad aeternum, l’Autorité palestinienne finira par s’écrouler, libérant la voie à la seule force cohérente qui existe sur la scène politique palestinienne, à savoir le Hamas. Dans ce cas, les perspectives pour les relations israélo-palestiniennes seront la méfiance réciproque, marquée par les idées d’une trêve de longue durée [hudna] du Hamas et un retrait unilatéral d’Israël d’une partie de la Cisjordanie. Cela n’a pas de quoi susciter l’enthousiasme et ne constituerait pas une garantie pour le respect des droits du peuple palestinien. Nous pouvons éviter ce scénario si nous ne nous résignons pas à l’idée que l’échec des négociations est inéluctable. Au lieu de commettre les mêmes erreurs qu’en 2000, les dirigeants palestiniens

doivent prendre l’initiative et montrer clairement qu’ils croient définitivement en la solution à deux Etats. Ils peuvent le faire d’autant mieux que les pays arabes se sont départis de leur traditionnelle prudence et ont pris les devants : à l’automne 2006, ils ont adopté une attitude constructive au Conseil de sécurité ; en mars 2007, ils ont adopté l’initiative saoudienne de paix arabe ; et, en mai 2007, ils ont fait des propositions exceptionnelles au Quartette au sujet des négociations israélo-arabes. Grâce à ces initiatives, c’est à nouveau l’occupation israélienne qui apparaît comme le cœur du problème, alors que, pendant des années, la cause palestinienne a été réduite à l'un des aspects de la “guerre contre le terrorisme”. Les dirigeants palestiniens doivent donc eux aussi formuler une initiative de paix. Celle-ci doit respecter les droits de leur peuple concernant l’établissement d’un Etat et les questions des frontières, de Jérusalem et des réfugiés. A propos de Jérusalem, si les négociations devaient achopper sur la Ville sainte, il faudra prévoir des mécanismes internationaux qui empêcheront Israël de procéder par le fait accompli. Cela devrait se traduire par l’arrêt de la colonisation, le libre accès aux Lieux saints et le respect du droit des résidents de circuler dans la ville, d’y résider et de construire. Ainsi, les retards dans les négociations ne serviront pas à effacer le caractère arabe de la ville. Une telle initiative palestinienne, appuyée par les pays arabes, serait à notre avis le meilleur moyen de préserver Jérusalem et de pousser les dirigeants israéliens à chercher une solution négociée. A propos des réfugiés, les dirigeants palestiniens pourraient affirmer que leur Etat en devenir serait immédiatement prêt à les aider et à leur permettre de s’installer sur son territoire ou dans un pays tiers, tout en prenant les mesures nécessaires pour une indemnisation. Cela étant, il faudrait conditionner tout accord sur cette question par un accord sur Jérusalem. Evidemment, rien ne garantit qu’Israël accepte ces conditions. Mais une telle initiative palestinienne couperait court aux tentatives d’ajourner les négociations sur Jérusalem et les réfugiés sans offrir de garanties sur leur avenir, comme cherchent à le faire certains Israéliens et l’administration américaine, avec l’aide des Européens. Par ailleurs, cela présenterait au monde une vision raisonnable, réaliste et équilibrée, que les cercles influents aux Etats-Unis et en Israël ne pourront balayer d’un revers de la main. Dans le même temps, cette initiative ne renonce à aucun des droits immuables du peuple palestinien que sont la libération de sa terre et la réalisation de son indépendance. Ezzeddine Shukri et Omar Al-Dajjani


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Après les accords d’Oslo

Jourdain

La carte montre l’avancée ultime des négociations en mars 2000, après le redéploiement israélien en Cisjordanie dans le cadre des accords intérimaires de Charm El-Cheikh. La Palestine apparaît alors comme une mosaïque complexe. Six mois plus tard commençait la deuxième Intifada, qui scella la fin du processus d’Oslo.

Jénine

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Ramallah Jéricho

Fini les zones A,B,C : à la suite de la deuxième Intifada et d’une vague d’attentats suicides, Israël se lance dans la construction d’un mur de séparation dont le tracé ne laisse rien au hasard. Une nouvelle géographie apparaît en Cisjordanie...

Naplouse

Tracé du mur de séparation approuvé par le gouvernement israélien (construit, en construction ou planifié) Colonies israéliennes rattachées de facto à Israël Colonies israéliennes demeurant dans les Territoires Colonies israéliennes démantelées depuis 2005 (l’ensemble des colonies de la bande de Gaza a été évacué en août 2005)

0

20 km

E

JérusalemMunicipalité Jérusalem- Est Abou Dis de Jérusalem Ouest Passage protégé (depuis 1967) Erez–Tarqumiya entre la bande Bethléem de Gaza et la Cisjordanie

Tarqumiya

2001-2008

Le mur

Vers un nouvel accord de paix ?

2009 et l’avenir

Les accords de Taba (2001), puis l’Initiative de Genève (2003) et, enfin, le projet d’Olmert (oct. 2008) ont imaginé des échanges de territoires pour esquisser le futur Etat palestinien.

MER M O RT E

Hébron

Territoires donnés à l’Autorité palestinienne par Israël en échange de ceux occupés par les blocs de colonies en Cisjordanie 0

Gaza

BANDE DE GAZA

40 km

Erez

ISRAËL 0

ZONE A Territoires sous le contrôle exclusif de l’Autorité palestinienne ZONE B Territoires sous contrôle mixte. Israël reste responsable de la sécurité

Deir El-Balah

Khan Younis Rafah

Territoires de Cisjordanie rattachés de facto à Israël Colonies évacuées ou intégrées dans le futur Etat palestinien

10 km

(à la même échelle que la Cisjordanie)

ZONE C Territoires sous contrôle exclusif israélien Colonies juives Ligne verte (ligne d’armistice de 1949)

Sources : FMEP (Fondation pour la paix au Moyen-Orient), Jan de Jong, <www.fmep.org>, ambassade d’Israël

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Le courage politique, grand absent du monde arabe RAISON En étant obsédé par la

seule victoire militaire, on devient l’allié objectif des faucons israéliens, juge Al-Hayat. Il est temps de revenir à la politique. AL-HAYAT

De l’eau pour tous

“Les Israéliens contrôlent la majeure partie des ressources en eau de la région, qui est loin d’être aride”, explique l’hydrogéologue allemand Clemens Messerschmidt sur le site allemand Qantara. “Les Palestiniens ne disposent même pas de la quantité d’eau promise dans le traité de paix israélo-palestinien. La seule chance de résoudre équitablement le conflit de l’eau réside dans un changement de position radical d’Israël et une plus grande coopération entre les deux pays. C’est un non-sens écologique de gaspiller d’importantes quantités d’eau pour cultiver des fleurs dans le désert israélien.”

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L

Londres

’enthousiasme et l’amour du martyre ne suffisent pas. Il faut une direction unifiée dans laquelle seraient réunies une pensée rationnelle, la prise en compte de nos véritables capacités – et leur comparaison avec celles de l’ennemi – et l’estimation la plus objective de nos forces, afin que nous ne nous engagions pas dans une autre aventure qui nous ferait revenir plusieurs étapes en arrière.” Ces propos prophétiques ont été tenus par [le président de la Tunisie] Habib Bourguiba, l’un des dirigeants arabes les plus rationnels, dans son célèbre “Discours de Jéricho” de mars 1965. Des décennies plus tard, il semble si actuel qu’on le croirait rédigé de ce matin. Ainsi encore : “Il ne fait aucun doute que le peuple palestinien veut vivre. Mais il doit faire la preuve de cette volonté non seulement dans son discours, mais aussi par des actes fondés sur la raison et le pragmatisme.” En effet, raison et pragmatisme sont les vraies priorités apr��s les massacres de la guerre de réoccupation menée par Israël. Et ces priorités doivent d’autant plus refaire surface aujourd’hui qu’elles ont été évacuées hier : elles sont la condition permettant de transformer une défaite militaire en victoire politique. Cela sera possible si une direction palestinienne nouvelle, ou renouvelée, parvient à être “bourguibienne”, c’est-à-dire si elle fait preuve de courage politique. Dans sa lettre à Gamal Abdel Nasser [président de l’Egypte] après la tempête qu’avait soulevée son discours – dans lequel il avait brisé un tabou en soulignant la nécessité de revenir à la décision de 1947 de partage de la Palestine –, Bourguiba écrivait : “Le combat exige parfois des responsables qu’ils prennent des risques avec leur réputation et leur passé, qu’ils bravent la colère des masses en recherchant des solutions audacieuses dont la justesse et le succès n’apparaissent clairement que bien plus tard.” Voilà exactement de quoi nous avons besoin aujourd’hui afin de mettre un terme au discours démagogique, qui est le premier responsable de nos défaites depuis 1948, afin de rompre avec les

“points d’honneur” à la mode bédouine, qui sont l’exact contre-pied du courage politique, hélas ! le grand absent des annales fleuries du courage arabe. Depuis 1948, le choix de la confrontation armée avec Israël est une erreur, car il s’agit précisément de l’arène dans laquelle il est inutile de se mesurer à l’Etat hébreu. L’équilibre des forces y est entièrement à son avantage. Tout combat mené sur le terrain de l’adversaire est voué à l’échec. Les provocations de l’armée israélienne ont toujours été étudiées afin d’amener les Palestiniens à se heurter à elle sur son propre terrain. Et cette tactique gagnante continuera d’être suivie tant que les parties concernées ne comprendront pas la nouvelle équation de Sharon : après chaque nouvel attentat suicide se déclenche une nouvelle guerre de réoccupation, s’approfondit la conscience de la défaite chez les Palestiniens et se cristallise un sentiment d’impuissance.

CHANGER DE TERRAIN D’AFFRONTEMENT Le Hezbollah libanais a inventé une formule selon laquelle “chaque guerre entre les armées arabes et l’armée sioniste se traduit par une victoire de cette dernière ; chaque confrontation entre cette armée et la résistance se traduit par une victoire de la résistance”. L’allié objectif de l’armée israélienne est la mentalité arabe, hantée par l’obsession d’une victoire militaire qui permette de prendre une revanche historique sur les défaites que lui ont infligées depuis deux siècles les armées européennes, puis l’armée israélienne. C’est là le secret du mépris affiché par cette mentalité devant toute victoire autre que militaire. Que les Arabes s’enferrent dans cette conception, c’est le pari que fait Israël afin de pouvoir redessiner à sa guise la carte du Proche-Orient. C’est pourquoi il est impératif de changer de terrain d’affrontement, de changer d’armes, de changer de combattants. La vraie défaite n’est pas militaire mais politique. Les Bosniaques, les Albanais du Kosovo, les habitants du Timor-Oriental ont tous été défaits militairement, mais ont eu le dessus sur leurs adversaires. L’équilibre des forces dans la guerre israélo-palestinienne est susceptible de peser entièrement en faveur des Palestiniens. Quelles sont donc les conditions d’une victoire politique ? Elles sont

nombreuses, et la première sans conteste est de répudier la violence aveugle et les opérations suicides, qui sont la principale cause de la défaite. La résistance à la colonisation et à l’occupation est légitime, mais toutes les formes de résistance ne sont pas légitimes. L’“indifférence du monde devant les crimes commis par Israël”, qu’a condamnée le porteparole du Hamas, est essentiellement due à l’horreur qui a saisi le monde à la suite des attentats suicides. L’Europe, le continent le plus sensible à la cause palestinienne, craint que ses citoyens musulmans ne soient gagnés par la fièvre terroriste. Ce que l’Europe dit tout haut, les élites arabes le pensent tout bas, craignant que leurs fondamentalistes, enthousiasmés par les kamikazes, ne se mettent à les imiter. Au regard de l’opinion publique mondiale, la violence aveugle est moralement injustifiable, quelles que soient les causes légitimes qui mènent à elle. L’humanité a désormais mieux intégré qu’à n’importe quelle période de son h i s t o i r e l e s va l e u r s d e s d r o i t s d e l’homme, au premier rang desquelles se trouvent le droit sacré à la vie et le respect de l’intégrité physique des personnes. Tuer des citoyens israéliens est interprété comme un assassinat de Juifs pour la seule raison de leur judéité, et non pas à cause de leurs actes en tant que colons ou occupants. Le prix de la violence aveugle sur la scène palestinienne n’est d’ailleurs pas simplement moral : il est également politique. Cette violence a eu pour conséquence de rendre compréhensible la répression israélienne pour de larges franges de l’opinion mondiale, comme s’il s’agissait d’une sorte de “contreterrorisme”. Or ce dont ont besoin les Palestiniens, c’est d’apparaître auprès de cette opinion pour ce qu’ils sont en réalité : les victimes de bourreaux qui occupent et colonisent leur terre, confisquent leurs droits élémentaires, les empêchent de se nourrir et de se soigner, et condamnent à mort leur avenir en tant que peuple sans nation et sans Etat. Dans les Territoires occupés, 75 % des adultes sont au chômage ! Ce “capital symbolique”, s’il n’est pas dilapidé par la violence aveugle, peut être investi dans la Bourse politique, tout comme l’ont fait les Bosniaques et les autres, afin de récolter le bénéfice d’une intervention internationale imposant la paix aux agresseurs. Afif Lakhdar Paru dans CI n° 600, du 2 mai 2002


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◀ Image extraite

du film d’Ari Folman Valse avec Bachir, 2008.

Balayons d’abord devant notre porte RAGE Comment peut-on critiquer

la politique israélienne et se taire sur les politiques répressives arabes à l’égard des Palestiniens ? THE GLOBE AND MAIL

Toronto

P

ourquoi vous, une Arabe, n’écrivez-vous pas sur Gaza ?” Les messages ont commencé à me parvenir peu après que les bombardements israéliens sur Gaza eurent tué des centaines de Palestiniens. Implicitement, on me pressait de tracer la ligne : le Hamas, c’est bien ; Israël, c’est mal. “Dites-le ! Dites-le ! Sinon, vous n’êtes pas assez arabe, pas assez musulmane, pas assez !” Pourtant, que dire d’un conflit qui, depuis soixante ans, nourrit le sentiment des Arabes et des Israéliens d’être des victimes – et leur attente que tout s’arrête et que l’on s’occupe d’eux –, car que vaut un massacre ailleurs, au Congo ou au Darfour, comparé à leur sort ? Et puis le suicide d’un cycliste en Irak a déclenché en moi quelque chose qui m’a décidée à écrire, pour pleurer la faillite morale née de l’amnésie qui sévit au Moyen-Orient. Un homme sur une bicyclette s’est fait sauter lors d’une manifestation anti-israélienne dans la ville irakienne de Mossoul. Cette technique, légitimée par des dirigeants religieux dans le monde arabe en tant qu’arme contre Israël, s’est détraquée, se retournant contre des Arabes qui manifestaient contre les bombardements israéliens sur Gaza ! Ce cercle vicieux, qui trouve son aboutissement dans les rues de Mossoul, ne peut être compris qu’en paraphrasant Karl Marx : Israël est l’opium du peuple. Comment expliquer autrement l’amnésie collective qui frappe le Moyen-Orient ? Tzipi Livni, la ministre des Affaires étrangères israélienne, a-t-elle oublié qu’il y a à peine un an elle avait failli se

débarrasser de son Premier ministre Ehoud Olmert à cause de sa gestion catastrophique de la guerre d’Israël au Liban [en 2006], déclenchée dans des circonstances furieusement similaires à celles qui ont précédé le bombardement de Gaza ? Et pourtant, elle fait le tour des médias américains en expliquant pourquoi Israël devait agir contre le Hamas. Israël veut-il faire des membres du Hamas des héros, comme il l’a fait avec le Hezbollah ? Tiens, et en parlant du Hezbollah : Hassan Nasrallah a-t-il oublié que, alors qu’il fulmine contre l’Egypte, qui contribue au blocus de Gaza, il vit dans un pays (le Liban) qui garde plusieurs générations de réfugiés palestiniens dans des camps qui sont des prisons virtuelles ?

UNE AMNÉSIE COLLECTIVE FRAPPE LE MOYEN-ORIENT Et les manifestants en Jordanie et au Liban ? Qui leur rappellera qu’en 1970 la Jordanie a tué plusieurs dizaines de milliers de Palestiniens en tentant de contrôler des groupes palestiniens, forçant ainsi l’OLP à s’exiler au Liban, où, en 1982, les milices phalangistes ont massacré 3 000 réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila ? Pas un seul phalangiste n’a répondu de ce massacre. Une commission d’enquête israélienne, en 1983, a reconnu Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, indirectement responsable des tueries perpétrées lors de l’invasion du Liban par Israël, en 1982. Mais vous pouvez être tranquilles : il n’y aura pas d’enquête arabe. Les horreurs que nous nous infligeons les uns aux autres ne comptent pas. Il est difficile de critiquer les Palestiniens au moment où tant d’entre eux trouvent la mort à Gaza, mais les maîtres du Hamas de Gaza ne sont que les

derniers d’une longue liste de leaders à démolir leur propre cause. Pour nous qui regrettons que la religion ne soit pas séparée de la politique, le Hamas a confirmé nos craintes : les islamistes se soucient davantage d’un affrontement avec Israël que du sort de leur peuple. Quant à l’Egypte, le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, est responsable d’une politique désastreuse qui, d’un côté, maintient en vigueur un traité de paix signé en 1979 par Anouar El-Sadate avec Israël et, de l’autre, laisse les médias officiels exprimer leur furie contre Israël en suscitant ainsi chez l’Egyptien moyen une haine quasi hystérique contre ce pays. Oui, l’occupation par Israël de terres arabes met en colère les Egyptiens, mais il n’existe absolument aucun espace dans les médias égyptiens ni dans les cercles intellectuels permettant de discuter d’Israël autrement que comme d’un ennemi. Mais ma question est : où est la colère des Egyptiens et des autres, partout dans la région, face aux violations des droits de l’homme et à l’oppression qui règne dans leurs pays ? Si d’aussi grandes foules s’étaient rassemblées chaque semaine dans chacune des capitales arabes, cela fait longtemps que leurs dictateurs auraient été renversés. C’est un déshonneur suprême fait à la mémoire des Palestiniens tués que d’appeler à davantage de violences. Cela a échoué depuis soixante ans. Parler au Hamas ? Israël doit le faire s’il veut en finir avec la violence. Se concentrer sur les questions intérieures dans chaque pays arabe en ignorant l’“opium” qu’est Israël ? Les Egyptiens, les Jordaniens, les Libanais et les Syriens doivent le faire, avant que leurs pays n’échouent au nom de la Palestine. Les Palestiniens n’ont pas encore leur Etat. Quelle tragédie ce serait si les Etats arabes, les uns après les autres, tombaient au nom de la Palestine ! Mona Eltahawy 87


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PATRIMOINE Des archéologues

israéliens et palestiniens ont publié un document réglant les droits sur les manuscrits de la mer Morte ou les fouilles à Jérusalem. HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

R

écemment, l’Institut Van Leer, à Jérusalem, a reçu des archéologues. Ceux-ci étaient reconnaissables à leurs chaussures. Beaucoup portaient des brodequins de marche, mais certains avaient opté pour des sandales à la mode biblique, les orteils découverts dans l’air frais du soir à Jérusalem. D’autres encore avaient aux pieds des espadrilles du genre de celles qu’on porte dans les kibboutz. Ici et là, on pouvait apercevoir des escarpins comme on en voit dans les soirées normales, parfois rouges, pour la plupart portés par de jeunes femmes archéologues. Tous ces souliers semblaient couverts d’une couche de poussière invisible, accumulée au cours de leurs fouilles dans le sol de la terre d’Israël. La cinquantaine d’archéologues présents s’étaient réunis pour discuter d’un document envoyé par courriel à l’ensemble de la communauté archéologique d’Israël. Ce mince document – six pages intitulées 88

“Accord sur l’héritage culturel de la Palestine et d’Israël” – est le résultat de quatre années de discussions entre archéologues israéliens et palestiniens. Pour la première fois, avec l’aide de médiateurs américains, les deux parties ont réussi à parvenir à une ébauche d’accord de paix archéologique. “Pendant des années, dans le cadre de canaux de discussion informels, au moins deux ou trois équipes de professionnels et d’universitaires israéliens et palestiniens se sont réunies toutes les semaines, quelque part en Europe ou en Amérique, pour discuter de sujets aussi variés que l’eau ou l’économie”, explique Moty Cristal, un expert en négociations du programme d’études sécuritaires de l’université de Tel-Aviv (et le seul dans la salle à être vêtu de manière formelle, avec veste et cravate). “Mais les Israéliens et les Palestiniens n’ont jamais parlé d’archéologie – ni à Camp David, ni à Taba, ni dans le cadre d’aucun autre accord. Pourtant, l’archéologie est au cœur du conflit qui nous sépare.” L’accord, rédigé en anglais, se compose d’un préambule et de trois sections. Le préambule rappelle qu’Israël et la Palestine “constituent un territoire archéologique unifié, divisé par des frontières politiques”, et que, par conséquent, même après la signature d’un accord divisant le territoire, il serait souhaitable que les deux Etats se consultent sur les “questions concer nant leur héritage culturel commun”. Dans la section consacrée à l’“héritage immeuble”, on souligne que

chacune des parties aura l’obligation de protéger de la même manière les sites archéologiques sur le territoire, “indépendamment de leur appartenance religieuse, ethnique, nationale ou culturelle”. Ce qui signifie que, si la synagogue de Naaran, à Jéricho, ou l’autel de Josué, sur le mont Ebal [près de Naplouse], finissent par faire partie de la Palestine (l’accord ne fait pas référence à des sites spécifiques car on suppose que les frontières seront fixées à la suite de négociations politiques), ils seront protégés de la même façon que la mosquée Al-Jazzar, à SaintJean-d’Acre [en Galilée]. Que Jérusalem soit divisée entre Israël et la Palestine ou qu’un “régime spécial” soit appliqué à la Vieille Ville, comme le prévoit l’Initiative de Genève [plan de paix israélo-palestinien], l’accord recommande que les deux parties établissent une “zone d’héritage” spéciale dans la ville, car l’importance de Jérusalem sur le plan archéologique “dépasse les frontières nationales”. La section la plus sensible de l’accord porte le titre prosaïque d’“héritage meuble”. On peut y lire : “Les artefacts découverts après le 4 juin 1967 [date de la guerre des Six-Jours et de l’occupation israélienne de la Cisjordanie] doivent être remis à l’Etat dans lequel ils ont été mis au jour.” Les conséquences de cette phrase aride sont dramatiques : tout ce que les archéologues israéliens ont mis au jour au cours de quarante années de fouilles sur plus de 850 sites situés en Cisjordanie et à

James McDonald, 1864/Collection Badr El-Hage, Londres

Un accord sur les vieilles pierres


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Jérusalem-Est devra être remis à l’Etat palestinien, conformément aux dispositions de l’accord. La conséquence la plus grave, pour l’archéologie israélienne – ou, plus précisément, pour l’identité israélienne –, est révélée par une autre phrase de la même section : “Les artefacts des collections de musées qui y ont été amenés après le 4 juin 1967 devront être rapatriés.” Pour les archéologues, il n’est pas difficile de comprendre ce que cela implique : en juin 1967, lorsque les Israéliens ont conquis Jérusalem-Est, ils se sont emparés des manuscrits de la mer Morte* – des documents et fragments de documents découverts dans les années 1950 dans le désert de Judée par des explorateurs français et jordaniens –, qui se trouvaient alors au musée Rockefeller [à Jérusalem]. Ils sont plusieurs à croire que ces documents constituent la plus importante découverte des fouilles effectuées en terre d’Israël. En vertu de l’accord, ces manuscrits reviendraient aux Palestiniens. “Conformément au droit international, les Israéliens, chaque fois qu’ils signeront un accord de paix, devront remettre à l’autre partie ce qui a été découvert lors de fouilles et ce qui a été saisi dans les musées, explique Boytner. Mais, après tout, l’archéologie a une fonction symbolique extrêmement importante, et il est évident que les Israéliens seront nombreux à refuser qu’on puisse remettre aux Palestiniens des éléments faisant partie de l’héritage juif. C’est ce que nous voulions éviter.” Pour éviter de trancher dans des questions sensibles – comme les manuscrits de la mer Morte –, une annexe de l’accord recommande aux parties de “considérer la

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possibilité d’emprunts ou d’échanges d’artefacts”, en particulier ceux ayant une “grande valeur symbolique”. En d’autres termes, les Palestiniens acceptent d’envisager que les manuscrits de la mer Morte, dotés d’une valeur symbolique incontestable, leur reviennent, mais qu’Israël les emprunte pour 999 ans. Mais Shuka Dorfman, directeur des Antiquités israéliennes, considère toute tentative pour relier la politique et l’archéologie comme inadmissible. “On nous a présenté des statistiques politiques”, dit-il, faisant allusion à la base de données sur les fouilles israéliennes dans les Territoires. “Dès que vous dites que Jérusalem est un ter-

COMMENT PARTAGER TANT D’HISTOIRE ? ritoire occupé, ça devient politique. Avec cet accord, on cherche à faire entrer la politique dans l’archéologie. Je n’ai pas le droit de faire des calculs politiques ; je ne m’occupe que de mon travail. Nous devons laisser les décideurs se charger de ce genre d’affaires. L’archéologie n’appartient pas aux archéologues.” Les autres orateurs, des archéologues qui ne travaillent pas pour l’autorité des antiquités, ont contesté l’idée selon laquelle archéologie et politique ne seraient pas liées. “L’archéologie sert à bâtir l’identité nationale et nous accorde le droit de revendiquer des territoires”, affirme le Pr Ze’ev Herzog, de l’université de Tel-Aviv. “Il en a été ainsi pour nous et il en est toujours ainsi pour les Palestiniens.” Au-delà de la controverse,

il est évident que la question la plus complexe concerne Jérusalem. Outre les manuscrits, les sceaux (bullae) mis au jour dans la ville de David font partie des plus importantes découvertes effectuées par les archéologues israéliens de l’autre côté de la Ligne verte [frontière d’Israël jusqu’au 4 juin 1967]. Et comment partager les artefacts d’une ville qui a trois mille ans d’histoire et qui n’a été divisée que dixneuf ans [entre 1948 et 1967] ? L’un des plus étonnants défenseurs de l’unification archéologique de la ville est probablement le Pr Nazmi Jubeh, l’un des chefs de l’équipe de négociation palestinienne. “Pouvez-vous me dire la différence entre les artefacts archéologiques de l’âge du bronze découverts dans la partie est [arabe] de Jérusalem et ceux de la partie ouest [juive] ?” demande-t-il. Jubeh confirme que l’équipe palestinienne a accepté de prêter certains objets à Israël à long terme, mais estime que le seul fait que certains puissent douter de sa bonne volonté quant à la nécessité de protéger des éléments de l’héritage juif le laisse, en tant qu’archéologue, complètement estomaqué. “L’histoire de cette terre se compose de l’histoire des peuples qui y ont vécu. La période romaine n’appartient pas aux Romains. De la même façon, on ne peut me priver de l’héritage juif de cette terre. Il appartient à tout le monde”, observe Jubeh. Meron Rapoport

▲ L’esplanade

des Mosquées, vue de la porte Dorée, à Jérusalem.

* La découverte des 900 manuscrits de Qumran – dont le rouleau d’Isaïe, considéré comme le plus ancien manuscrit hébreu complet connu d’un livre biblique – a été faite entre 1947 et 1956. Paru dans CI n° 912, du 29 avril 2008 89


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Yuval Tebol

ESPOIRS

En survolant Haïfa RÊVERIE Dans la cabine d’un avion civil, un intellectuel syrien imagine à quoi ressemblent les villes de l’ennemi historique. AL-AWAN

Paris

▲ Jeunes élèves

sur le chemin de l’école, à Haïfa, en 2007.

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J

’étais parti du Caire pour aller à Damas, à bord d’un avion de la compagnie aérienne égyptienne. Devant les sièges des passagers, un petit écran indiquait notre trajet et l’endroit précis où nous nous trouvions. On pouvait donc prévoir le moment où nous allions survoler la Palestine. Or, juste avant d’arriver au-dessus d’Haïfa, le curseur disparut des écrans et céda la place à une sorte de publicité pour le port du voile et d’autres films de prosélytisme religieux. Je crus comprendre que l’équipage voulait ainsi manifester son respect pour les passagers syriens [dont le pays n’a pas reconnu l’Etat d’Israël]. Je ne comprenais pas, en revanche, pourquoi on avait choisi ce moment précis pour nous faire l’éloge du voile. Voulait-il nous suggérer que la libération d’Haïfa passait par le port du voile ? Regardant par le hublot, j'imaginai ce qui se passerait si un problème technique obligeait le capitaine à un atterrissage d’urgence dans une ville israélienne. Rien qu’à y penser, j’en eus le vertige. Qu’est-ce qui se passerait ? Comment me comporteraisje ? J’ai été abreuvé, dès l’école et partout dans la société, de messages de haine visà-vis d’Israël. Et pourtant, à l’idée d’un tel incident, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir de mauvaises pensées. Je n’arrivais

pas à les réprimer, quand bien même je savais qu’elles n’étaient soufflées par le diable. Je me voyais m’échapper pour marcher dans la ville, non pas dans le but de rendre hommage à la “mémoire des victimes”, mais afin de me rendre compte de ce que sont les villes israéliennes. Y a-t-il des quartiers qui ressemblent à Boulak ou à Imbaba, quartiers [particulièrement miséreux] de la fière cité du Caire ? Y viton dans des cimetières, comme le font jusqu’à 500 000 pauvres dans la capitale de l’Egypte de Hosni Moubarak ? Haïfa estelle entourée de faubourgs de la misère, comme l’est Damas ?

JE NE PENSE PAS À DÉTRUIRE L’ÉTAT HÉBREU J’aimerais atterrir à Haïfa pour voir si j’y aurais affaire à une police religieuse sur le modèle de la tristement célèbre police religieuse saoudienne, dénommée “Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice”. Je serais content d’y croiser un rabbin et de lui demander s’il pense que la Terre est plate, comme l'affirmait l’ancien mufti d’Arabie Saoudite, feu Abdelaziz Ben Baz, qui avait excommunié tous ceux qui osaient le contredire. Un atterrissage d’urgence à Haïfa est décidément une idée alléchante. Je pourrais croiser un Arabe de 1948 [Arabe israélien] pour lui demander s’il aimerait quitter l’“entité sioniste” pour s’installer non pas en Cisjordanie ou à Gaza, mais à

La Mecque ou à Qom [ville d’enseignement religieux en Iran]. Je pourrais demander aux hommes politiques comment il se fait qu’Israël – pardon, l’entité sioniste – peut se passer de l’état d’urgence en vigueur dans la plupart des pays arabes et qui y étouffe le développement normal de la société. Je pourrais également leur demander pourquoi leur pays est le seul de la région où il y ait des élections libres et transparentes, où les alternances au pouvoir se passent sans violence et où l’on peut obliger les responsables politiques à rendre compte de leurs actes. Oui, j’ai envie d’atterrir à Haïfa. J’ai envie d’interroger les hommes de religion juifs à propos d’Einstein et du mépris qu’il avait pour la Torah. Pourquoi n’y at-il pas un seul religieux chez eux qui se lève pour le maudire du haut de sa chaire, comme cela se fait chez nous ? J’ai envie de savoir ce qu’ils pensent de cet archéologue israélien qui a récemment déclaré que Moïse était un fumeur de hachisch. Bizarrement, je ne pense pas à la destruction de l’Etat hébreu – ou de l’entité sioniste, comme certains se plaisent à l’appeler. Je ne ressens pas du tout l’envie de concrétiser les vieux slogans nationalistes et islamistes et de jeter à la mer ce voisin dont les Arabes cherchent secrètement à s’attirer les bonnes grâces. Je m’étonne de ne même pas me souvenir des menaces du président Mahmoud Ahmadinejad de détruire Israël. Ainsi, je me suis laissé aller aux rêveries en survolant Haïfa, jusqu’à ce que l’atterrissage à Damas me ramène à la dure réalité. Oubay Hassan


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ESPOIRS

Ensemble sur le mont Everest EXPLOIT A 5 180 mètres d’altitude, trois alpinistes – deux Israéliens et un Palestinien – ont fini par dialoguer et hisser leurs drapeaux nationaux. HA’ARETZ (extraits)

Tel-Aviv

U

n homme se tient sur le Toit du monde en brandissant deux drapeaux cousus ensemble : au sommet de l’Everest, entre ciel et terre, les drapeaux israélien et palestinien flottent d’un même mouvement dans un vent cinglant. Cette scène est l’image la plus forte de Everest : une ascension pour la paix, un documentaire écrit et réalisé par Lance Trumbull, le fondateur américain de l’Everest Peace Project. L’objectif de cette organisation est de “mobiliser les gens et [de] montrer que des personnes de cultures et de croyances différentes peuvent se comporter en amis et accomplir des choses incroyables”. “Il a fallu plusieurs années, raconte le réalisateur, pour réunir l’équipe que je souhaitais, des gens issus d’horizons culturels et religieux suffisamment différents pour qu’on puisse vraiment parler d’une ascension pour la paix.

Rien que pour trouver notre alpiniste palestinien, Ali Bushnaq, il a fallu plus de deux ans, et deux Israéliens, Dudu Yifrah et Micha Yaniv, se sont également joints à l’équipe. Au final, nous avons mis sur pied l’une des expéditions sur l’Everest les plus diverses qu’on ait jamais vues. Quand vous passez soixante jours dans des conditions extrêmes, les choses peuvent mal tourner, et quand vous ajoutez à cela le risque d’avoir un Palestinien et deux Israéliens dans votre équipe… Bien sûr, j’étais inquiet au départ. Mais ils se sont tous très bien entendus et ils ont formé une équipe forte et soudée.”

UNE AVENTURE UNIQUE ET SYMBOLIQUE Les passages les plus intéressants du documentaire sont peut-être des extraits de conversation entre Ali et les deux Israéliens. Assis sous une tente au camp de base, à 5 180 mètres d’altitude, les trois hommes tentent de démêler le fil du cycle infernal de vengeance et de haine. “Si j’étais Israël, dit soudain Ali, je donnerais l’exemple. — D’accord, mais

tu n’es pas Israël, tu es la Palestine. Pourquoi ne donnez-vous pas l’exemple, vous ?” riposte Micha. Le réalisateur reconnaît qu’il n’était pas facile pour eux d’oublier leur histoire commune. “Dans le film, les trois alpinistes mettent de côté leurs différences et forgent un esprit d’équipe en vue d'atteindre le plus haut sommet du monde. Mais c'est plus facile à dire qu’à faire. Leurs pays sont enlisés dans une guerre sanglante depuis des années ; chacun pense être du bon côté de cette guerre et chacun sait que sur l’Everest la coopération de votre coéquipier est une question de vie ou de mort. C’était vraiment une aventure unique : un Palestinien et des Israéliens essayant de surmonter leurs différences culturelles et personnelles pour se dresser ensemble sur le sommet de la plus haute montagne de la planète. Que peut-il y avoir de plus poignant et de plus symbolique de la lutte pour la paix ?” demande-t-il. Le geste de paix et d’amitié effectué par Dudu Yifrah lorsqu’il a brandi le drapeau israélo-palestinien sur le sommet de l’Everest et qu’il a dédié son ascension à son nouvel ami et coéquipier Ali Bushnaq a été “un moment magique – peut-être le plus g rand de ma vie”, rapporte Lance Trumbull. Lili Mesterhazy

◀ Alpinistes

Nicolas PIchelin/Gamma/Eyedea

de l’expédition amicale israélo-palestinienne au sommet de l’Everest. Dudu Yifrah brandit les deux drapeaux cousus ensemble.

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Les quinze personnalités qui ont marqué le cours des relations israéloarabes

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Sipa

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FIGURES

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Theodor Herzl Le prophète

David Ben Gourion Le fondateur

Golda Meir La dame de fer

“Si vous le voulez, ce n’est pas un rêve.”

“Si j’étais un leader arabe, je ne signerais jamais d’accord avec Israël. C’est normal, nous leur avons pris leur pays.”

“Avant tout, ce pays est le nôtre. Personne ne se lève le matin en s’inquiétant de ce que pense son voisin. Etre juif n’est pas un problème ici.”

I Theodor Herzl (1860-1904) fut le fondateur du sionisme. Juif de Hongrie, l’écrivain et journaliste est dans sa jeunesse convaincu que l’intégration des Juifs peut se faire par l’assimilation progressive. Mais il est à Paris pendant l’affaire Dreyfus, qui brise ses convictions. Il pense désormais que le peuple juif est impossible à assimiler et qu’il est “inutile de lutter contre l’antisémitisme”. Il militera à partir de là pour la création d’un Etat juif, théorisé en 1896 dans son livre L’Etat des Juifs. Il se met à la recherche d’un “abri permanent pour le peuple juif”. Du 29 au 31 août 1897, il convoque le premier Congrès juif mondial à Bâle, en Suisse, où il affirme avoir “créé l’Etat juif. Dans cinq ans peut-être, dans cinquante sûrement, tout le monde comprendra.” C’est la naissance de l’Organisation sioniste mondiale, qui a pour but l’établissement d’un Etat juif. Même si Herzl est peu soutenu au début, ses théories se répandent rapidement et le mouvement sioniste grandit. Herzl voyage alors à travers l’Europe et en Turquie, en Egypte, en Russie, pour faire valoir sa cause. Il rencontre en 1901 le sultan de Turquie, qui refuse catégoriquement l’idée de donner des terres en Palestine, alors sous domination ottomane. Le théoricien du sionisme meurt en 1904 en ayant exprimé le souhait d’être enterré en Palestine quand le peuple juif y aurait fondé un Etat indépendant. Ce sera chose faite le 17 août 1949, quand ses restes seront transférés au mont Herzl.

I David Ben Gourion (1886-1973) fut l’un des fondateurs de l’Etat d’Israël et fut Premier ministre (travailliste) de 1948 à 1953, ainsi que de 1955 à 1963. Né en Pologne dans une famille résolument sioniste, il émigra dès 1906 en Palestine, alors sous domination ottomane. A partir de 1918, alors que la Palestine est passée sous mandat britannique, il s’attache, à la tête de l’Histadrout, le grand syndicat sioniste de gauche, à unifier les socialistes juifs. Ce sera chose faite en 1929, et il devient secrétaire général du Mapaï, devenu aujourd’hui le Parti travailliste. Il s’illustre dès ces années-là par son talent d’orateur et ses qualités de meneur d’hommes, ainsi que par un certain autoritarisme. En 1935, il prend la tête de l’Agence juive, branche exécutive de l’Organisation sioniste mondiale. Ben Gourion défend déjà l’idée d’un Etat juif, affirmant qu’un “Etat juif partiel n’est pas une fin mais seulement un début”. En août 1946, Ben Gourion rédige la proposition de partage, qui inspire largement le plan de l’ONU de 1947, alors que les Britanniques se retirent du territoire. Devenu président de l’exécutif, il rédige et lit la déclaration d’indépendance d’Israël le 14 mai 1948. Il est à la tête des forces juives pendant la guerre de 1948-1949. Jusqu’en 1953, il travaille à élargir les frontières de l’Etat juif et à augmenter la population juive d’Israël. En 1956, il mène la guerre contre l’Egypte et gagne le Sinaï, qu’il est tenté de conserver mais qu’il rendra, sous la pression américaine. Il démissionne en 1963 et reste député de la Knesset jusqu’en 1970.

I Golda Meir (1898-1978) a participé à la fondation de l’Etat d’Israël et en a été le Premier ministre de 1969 à 1974. Née à Kiev, ayant grandi aux Etats-Unis, elle s’engage très tôt en politique pour défendre le sionisme socialiste. En 1921, elle décide d’émigrer en Palestine. Elle y vit plusieurs années dans un kibboutz, puis à Tel-Aviv. Dans les années 1930, elle représente les femmes pour le syndicat Histadrout. Elle s’impose de plus en plus au sein de ce mouvement qui prépare un gouvernement pour le futur Israël. En 1946, elle prend en charge l’organisation et, en 1948, elle fait partie des signataires de la déclaration d’indépendance d’Israël. Titulaire du premier passeport israélien, elle se rend aux Etats-Unis pour collecter des fonds. Elle sera ensuite nommée ambassadrice en Union soviétique. Elle revient au bout d’un an pour siéger à la Knesset et devenir ministre du Travail. David Ben Gourion la nomme en 1956 ministre des Affaires étrangères. En 1967, alors qu’elle a quitté la vie politique depuis deux ans, elle prend la tête du Parti travailliste pour huit mois. Le 26 février 1969, elle est choisie par les travaillistes comme Premier ministre, devenant la première femme à occuper ce poste en Israël. Son mandat, marqué par des troubles internes, connaît un terme prématuré à la suite de la guerre du Kippour. Elle démissionne le 11 avril 1974. Surnommée “la dame de fer”, elle a accueilli à Jérusalem le président de l’Egypte, Anouar El-Sadate, en 1977, mais ne s’est jamais montrée favorable à un compromis avec les Palestiniens.


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Yitzhak Rabin L’homme d’Etat

Menahem Begin Le radical

Ariel Sharon Le provocateur

Bruno Kreisky La main tendue

“J’ai combattu aussi longtemps qu’il n’y a pas eu de chances de paix.”

“La partition de la Palestine est illégale. Elle ne sera jamais reconnue – Jérusalem était et sera pour toujours notre capitale. Eretz Israël sera rendu au peuple d’Israël. Entièrement. Et pour toujours.”

“La guerre d’indépendance de 1948 n’est pas achevée.”

“Si on veut la paix entre Israël et les pays arabes, il faut commencer par régler le problème palestinien.”

I Yitzhak Rabin, Premier ministre d’Israël assassiné en 1995, a marqué les mémoires pour avoir signé les accords de paix d’Oslo, en 1993. Né en Palestine en 1922, il lutte dans sa jeunesse contre l’occupant britannique en s’engageant à 18 ans dans l’armée clandestine juive. Il combat au cours de la guerre de 1948-1949, s’illustrant dans plusieurs batailles et participant à l’expulsion des Palestiniens. En 1964, il devient chef de l’état-major général. Avec le ministre de la Défense, Moshe Dayan, il mène l’offensive de 1967. La victoire militaire favorise sa carrière politique. En 1968, il devient ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis. Elu député travailliste en 1973, il est nommé ministre du Travail, puis, après la démission de Golda Meir, chef du gouvernement travailliste, en juin 1974. Mais, éclaboussé par un scandale financier, il doit démissionner en 1977. Ministre de la Défense à partir de 1984, il organise le retrait des troupes israéliennes du Liban. En 1985, il ordonne le bombardement du quartier général de l’OLP à Tunis. Il casse ensuite la première Intifada – “par la force et les coups”. Il comprend à ce moment-là que “la question n’a pas de solution militaire”. Les travaillistes remportent les élections de 1992, et il redevient Premier ministre. Après avoir refusé de discuter avec l’OLP pendant un an, il sera finalement celui qui reconnaîtra l’organisation et signera les accords de paix d’Oslo avec Yasser Arafat. Ils obtiendront tous deux le prix Nobel de la paix en 1994. Le 4 novembre 1995, il est assassiné à Tel-Aviv par un extrémiste juif.

I Menahem Begin (1913-1992) fut Premier ministre d’Israël de 1977 à 1983. Fils de sionistes convaincus ayant péri pendant la Shoah, Menahem Begin est un activiste radical. Dès 1928, il milite pour le sionisme révisionniste. Dans les années 1940, il vit en Palestine dans la clandestinité et se pose en farouche opposant de l’occupation britannique. Il est impliqué dans plusieurs actions terroristes contre des Britanniques et des Palestiniens. En 1948, à la création de l’Etat d’Israël, il fonde son propre parti, Herout (Liberté), principal parti d’opposition au Parti travailliste de David Ben Gourion. La création du Likoud en 1973, à l’occasion de laquelle il s’allie avec Ariel Sharon, le mènera à la victoire en 1977. Il devient alors le premier Premier ministre israélien non travailliste. Pourtant, c’est lui qui négociera les accords de paix de Camp David avec le président égyptien Anouar El-Sadate. Les deux hommes obtiennent conjointement le prix Nobel de la paix en 1978 pour ces pourparlers qui ont abouti au Traité de paix israélo-égyptien de 1979. En 1981, Begin ordonne le bombardement et la destruction du réacteur nucléaire d’Osirak, en Irak. En 1982, Begin décide de l’invasion du Sud-Liban, affirmant vouloir en déloger l’OLP de Yasser Arafat. Le nombre élevé de victimes, l’absence d’objectifs clairs et le massacre de Sabra et Chatila retournent l’opinion publique israélienne contre Begin et son ministre de la Défense, Ariel Sharon. Il démissionne en août 1983 et n’occupera plus de fonctions politiques.

I Né en 1928 en Palestine britannique, Ariel Sharon a exercé la fonction de Premier ministre d’Israël de 2001 à 2006. Officier des services secrets en 1951, il est commandant de l’unité 101 qui, dans la nuit du 14 au 15 octobre 1953, rase le village de Qibya, en Jordanie. Soixanteneuf personnes sont tuées lors de ce massacre, condamné par la communauté internationale. Cela ne freine pas son ascension dans l’armée. Sharon participe aux guerres de 1956, de 1967 et de 1973. Connu pour ses qualités de stratège, il s’illustre dans plusieurs faits d’armes qui accroissent son prestige dans l’opinion publique, malgré le grand nombre de civils tués par ses troupes. Côté politique, il participe en 1973 à la création du Likoud, le parti de la droite israélienne. Il est ministre de la Défense en 1982, pendant la guerre du Liban. Accusé de n’avoir pas empêché le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila en septembre 1982, Sharon démissionne en février 1983. Sa vie politique est mise entre parenthèses jusqu’en 1996, quand il redevient ministre. Après avoir provoqué les Palestiniens en se promenant sur l’esplanade des Mosquées, il remporte les élections du 6 février 2001 et devient Premier ministre. Nationaliste mais réaliste, il organise le retrait des colonies de la bande de Gaza en 2005. Il démissionne la même année du Likoud, dont une partie est opposée au retrait, et crée son propre parti, Kadima, en vue des élections anticipées de mars 2006. Mais, le 4 janvier 2006, une attaque cérébrale le plonge dans un coma dont il n’est toujours pas sorti à ce jour.

I Bruno Kreisky est né à Vienne en 1911 dans une famille de la bourgeoisie juive viennoise, au crépuscule de l’Empire austro-hongroise et à la veille des bouleversements de la Grande Guerre. Adolescent, il rompt avec son milieu en adhérant au Parti social-démocrate des travailleurs (SDAP). Lorsque le SDAP est dissous par le dictateur Dollfuss, Kreisky entre dans la clandestinité. Arrêté en 1935 et libéré en 1936, il fuit l’Autriche lors de l’Anschluss, en 1938. Après la Seconde Guerre mondiale, Kreisky participe à la création du Parti socialdémocrate d’Autriche (SPÖ) et occupe dans ce pays, à partir des années 1950, les fonctions de ministre des Affaires étrangères dans des gouvernements de coalition. En 1970, il devient chancelier, poste qu’il quittera pour des raisons de santé en 1983. Kreisky était opposé au sionisme, qu’il refusait de considérer comme une solution à la “question juive”, même après le génocide. Il entretenait des rapports réguliers avec des chefs d’Etat arabes comme l’Egyptien Anouar El-Sadate et le Libyen Muammar Al-Kadhafi. En outre, sous l’impulsion de Kreisky, l’Autriche éleva ses relations avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat au rang étatique et, à la fureur du Parti travailliste israélien, obtint pour l’OLP le statut d’observateur à l’Internationale socialiste. Pour de nombreux Juifs et Israéliens, les positions de Kreisky étaient une caricature de celles de la bourgeoisie juive d’Europe occidentale avant le génocide : assimilationnistes et indifférentes au sort des Juifs d’Europe centrale.

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André Azoulay Le Juif du roi

Hadj Amin Al-Husseini Le djihadiste

Gamal Abdel Nasser L’intransigeant

Anouar El-Sadate L’homme de la rupture

“J’étais et je reste un militant de tous les jours, pour que demain Israéliens et Palestiniens vivent ensemble.”

“Cette terre est et demeurera une terre arabe. Les Juifs natifs ne sont pas un problème, mais ces envahisseurs, les sionistes, seront massacrés jusqu’au dernier.”

“Ce qui a été pris par la force ne peut être repris que par la force.”

“Les Russes peuvent vous donner des armes, mais seuls les Etats-Unis peuvent vous donner une solution.”

I André Azoulay est né en 1941 dans la ville alors majoritairement juive de Mogador, l’actuelle Essaouira. Durant la période troublée des années 1960, Azoulay fut rédacteur en chef d’un périodique marocain de gauche, Maroc Informations, lequel fut confronté à la pression et à la répression. En 1966, comme plusieurs centaines de milliers d’autres Juifs du Maroc, il part vers des cieux plus cléments, mais, plutôt que d’émigrer au Canada ou en Israël, il s’installe à Paris, où il devient l’un des cadres de Paribas. Au milieu des années 1970, il prend la direction du collectif Identité et dialogue, un groupe voué à la défense et à la renaissance de la culture juive du Maroc, ainsi qu’à la promotion du dialogue judéo-arabe et d’une paix israélopalestinienne fondée sur la coexistence de deux Etats indépendants. Il n’hésite pas à heurter les autorités israéliennes en entamant un dialogue public avec Issam Sartaoui, l’observateur de l’OLP à l’Internationale socialiste, assassiné en 1983 par le groupe [exclu de l’OLP en 1974] Abou Nidal. A la fin des années 1990, Azoulay accepte d’assumer le rôle de conseiller spécial du roi Hassan II et, depuis le décès de ce dernier il est celui de son successeur, Mohammed VI, ce qui lui vaut les critiques de ceux qui voient en lui le dernier “Juif de cour”. Azoulay est désormais le mécène et promoteur du Printemps musical des Alizés, qui se tient chaque mois de novembre à Essaouira. Fin octobre 2008, André Azoulay a demandé au gouvernement israélien de répondre positivement à l’offre de paix proposée par la Ligue arabe en 2002.

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I Hadj Amin Al-Husseini, grand mufti de Jérusalem (1921-1948), est connu pour son nationalisme palestinien qui l’a poussé jusqu’à collaborer avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Membre d’une famille de notables de Jérusalem, il étudie la loi islamique dans la lignée de son père, mufti de Jérusalem. Il est l’un des principaux instigateurs de la révolte antijuive des Palestiniens de Jérusalem en avril 1920. Il sera pourtant nommé un an après grand mufti de Jérusalem, le 8 mai 1921. En 19281929, il est à l’origine des émeutes palestiniennes. Les tensions conduiront à plusieurs séries d’assassinats de Juifs, notamment à Hébron, où eut lieu un pogrom antijuif. En avril 1936, il appelle à une grève générale pour protester contre l’immigration juive en Palestine et contre l’autorité britannique, événement déclencheur de la grande révolte arabe des années 1936-1939. Hadj Amin quitte le pays en 1937, alors que les Britanniques tentent de l’arrêter. En 1941, il arrive en Allemagne nazie, où il rencontre Adolf Hitler. Envoyé en Yougoslavie par les nazis en 1943, il y met en place la 13e division des Waffen SS. Cette division, la seule musulmane, sera responsable du meurtre des Juifs de Bosnie et de la destruction de nombreux villages serbes. En 1944, Amin Al-Husseini fait partie des pères fondateurs de la Ligue arabe. Après la création de l’Etat d’Israël, en 1948, il affirme : “Je déclare la guerre sainte, mes frères musulmans ! Mort aux Juifs ! Tuez les Juifs partout où vous les trouvez ! Tuezles tous !” Il resta un adversaire radical d’Israël jusqu’à sa mort, en 1974.

I Gamal Abdel Nasser (1918-1970) fut président de l’Egypte de 1952 jusqu’à sa mort. Ce jeune officier d’origine modeste prend le pouvoir en 1952 (la révolution des officiers libres) et deviendra l’un des plus importants leaders du monde arabe du XXe siècle. Il tente pendant sa carrière politique d’unifier le monde arabe. Farouchement opposé à Israël, il refuse tout compromis. En 1948, alors qu’il n’est qu’officier, il participe à la guerre israélo-arabe et est fait prisonnier. Une fois au pouvoir, en 1956, il promet de récupérer la Palestine et, le 26 juillet, nationalise le canal de Suez. La France, le Royaume-Uni et Israël se mettent d’accord pour intervenir. Mais, face à l’appui russe et américain dont bénéficie Nasser, ces derniers se retirent. Nasser voit son prestige accru dans cette guerre avortée et devient le leader nationaliste arabe, partisan d’une politique panarabe, contre les Occidentaux et Israël. En 1967, il provoque Israël en bloquant l’accès du détroit de Tiran aux navires israéliens. Israël riposte en bombardant les bases militaires et les aérodromes, et en occupant le Sinaï. Nasser est obligé d’admettre sa défaite dans la guerre des Six-Jours. Il veut démissionner, mais des manifestations populaires l’en empêchent. Il se lance alors dans une guerre d’usure contre Israël pour tenter de récupérer le Sinaï. Décédé en septembre 1970, il aura droit à des funérailles grandioses. Il s’inscrit alors dans l’Histoire comme une figure mythique du nationalisme arabe, même si le “nassérisme” a fait la preuve de ses lacunes.

I Anouar El-Sadate (1918-1981) fut président de l’Egypte de 1970 à sa mort. Issu d’une famille de paysans pauvres, il devient officier en 1938 et noue des contacts avec l’Allemagne nazie pour combattre les Britanniques, qui occupaient l’Egypte. Proche de Nasser, il participe au coup d’Etat qui porte ce dernier au pouvoir en 1952. Après plusieurs postes au gouvernement, il devient en 1969 vice-président et est élu président à la mor t de Nasser, en 1970. Il rompt avec la politique de son prédécesseur, optant dès 1972 pour un rapprochement avec les Etats-Unis au détriment des Russes. Reste la question du Sinaï, perdu lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Il décide avec la Syrie de déclencher la guerre contre Israël, le 6 octobre 1973, jour du jeûne de Kippour. Même si l’attaque surprend les Israéliens, Egyptiens et Syriens subissent une violente contre-offensive. Après le cessez-le-feu, Sadate obtient le retrait des troupes israéliennes du Sinaï, puis le rétablissement des relations diplomatiques avec Washington, le 7 novembre. En novembre 1977, il est le premier dirigeant arabe à se rendre en visite officielle à Jérusalem. Il entame des pourparlers de paix avec le Premier ministre israélien, Menahem Begin, qui mèneront aux accords de Camp David le 17 septembre 1978. Les deux hommes obtiennent le prix Nobel de la paix cette même année. Les Etats arabes se sentent trahis. Le siège de la Ligue arabe est transféré du Caire à Tunis en 1979. Le 6 octobre 1981, lors d’un défilé militaire, Anouar El-Sadate est assassiné par l’islamiste Khaled Eslambouli.


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Hussein Ibn Talal Le visionnaire

Yasser Arafat Le tacticien

Hanane Ashraoui La société civile

Habib Bourguiba Le pragmatique

“Abraham et ses descendants vivront ensemble dans le berceau de leurs trois grandes religions monothéistes une vie sans peur, une vie sans besoins – une vie de paix.”

“Je viens à vous un rameau d’olivier dans une main et une mitraillette dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main.”

“Les Palestiniens ont été écartés de la conscience du monde. J’ai eu le sentiment que je devais donner une voix authentique à une réalité palestinienne qui est constamment déformée.“

“Quant à la politique du tout ou rien, elle nous a menés en Palestine à la défaite et nous a réduits à la triste situation où nous nous débattons aujourd’hui.”

I Hussein Ibn Talal (1935-1999) fut roi de Jordanie pendant plus de quarante ans, de 1952 à sa mort. Dès le début de son règne, il doit apprendre à gérer la présence croissante de réfugiés palestiniens et les tensions que cela engendre à chaque attaque israélienne. En 1964, alors qu’Israël décide de détourner une partie des eaux du Jourdain, le roi parraine la création de l’OLP. En 1967, il participe à la guerre des Six-Jours aux côtés de l’Egypte et perd la Cisjordanie et Jérusalem. Après la guerre, le roi Hussein craint l’importance prise par les organisations palestiniennes dans le pays. Il décide de les expulser en 1970, lors d’une opération militaire violente qui fait des milliers de morts, connue sous le nom de Septembre noir. En 1972, il tente de récupérer la Cisjordanie en proposant un “royaume arabe uni”, un Etat fédéral composé de deux régions, mais ni Israël ni l’OLP n’adhèrent à son projet. La Jordanie ne participe pas à la guerre de 1973, mais reconnaît en octobre 1974 l’OLP comme le représentant des Palestiniens. Après les accords d’Oslo de 1993 entre Israéliens et Palestiniens, le roi Hussein considère qu’il est temps de normaliser les relations avec l’Etat hébreu. Il signe le 26 octobre 1994 un traité de paix avec Israël. Après avoir intronisé son fils Abdallah en janvier, il meurt le 7 février 1999.

I Yasser Arafat (1929-2004) – Abou Ammar, de son nom de guerre – fut président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et président de l’Autorité palestinienne. Né dans une famille palestinienne établie au Caire, il s’engage dans la lutte dès 1948, lors de la première guerre israélo-palestinienne. En 1959, il fonde le Fatah, parti politique qui prône la libération de la Palestine par les Palestiniens. En février 1969, Arafat prend la direction de l’OLP. En novembre 1974, il intervient à la tribune des Nations unies, qui l’autorisent à siéger à l’Assemblée générale comme représentant du peuple palestinien. Le 13 septembre 1993, Arafat signe les accords d’Oslo avec le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin. Les deux hommes reçoivent l’année suivante le prix Nobel de la paix. Au nom de l’OLP, Arafat reconnaît “le droit de l’Etat d’Israël à vivre en paix et dans la sécurité”, et renonce au terrorisme. En 1996, il devient le premier président de l’Autorité palestinienne. Mais il doit faire face à la montée du Hamas et à des accusations de corruption. En 2000, Arafat quitte la table des négociations à Camp David. Après cet échec, le président palestinien ne pourra maîtriser la violence de la deuxième Intifada. En 2001, Ariel Sharon est élu à la tête du gouvernement israélien et refusera désormais de considérer Arafat comme un interlocuteur valable. Celui-ci vivra ses dernières années isolé dans son quartier général de la Mouqata’a, à Ramallah, même s’il reste président jusqu’à sa mort, en 2004. Les circonstances de son décès à l’hôpital Percy de Clamart, en France, demeurent mystérieuses.

I Hanane Ashraoui est une femme politique palestinienne, membre du Conseil législatif palestinien pour son parti La Troisième Voie. Porte-parole active de la cause palestinienne, elle milite pour les droits de l’homme et l’égalité des sexes. Née en 1946 à Naplouse, en Cisjordanie, elle est issue d’une famille chrétienne. Son père, Daoud Mikhaïl, est un des fondateurs de l’OLP. En 1967, lors de la guerre des Six-Jours, elle est étudiante au Liban et ne peut revenir en Cisjordanie. Titulaire d’un doctorat de littérature de l’université de Virginie, elle peut enfin rentrer chez elle en 1973 et y exerce plusieurs fonctions universitaires jusqu’en 1990. Sa carrière politique prend son envol quand elle devient porte-parole officielle de la Délégation palestinienne au processus de paix du MoyenOrient, de 1991 à 1993. En 1996, Ashraoui est nommée ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche par l’Autorité palestinienne, mais elle démissionne en 1998 pour protester contre la corruption politique. Elle fonde la même année MIFTAH, Initiative palestinienne pour la promotion du dialogue mondial et de la démocratie, un mouvement qui travaille pour le respect des droits de l’homme, la démocratie et la paix. En 2003, Ashraoui a reçu le Sydney Peace Prize, ce qui a été critiqué par plusieurs organisations juives, qui l’accusent de faire l’“apologie du terrorisme”. Elle a pourtant beaucoup contribué à donner une image positive des Palestiniens. Amoureuse des mots et des lettres, elle incarne la voix de la culture palestinienne.

I Habib Bourguiba (1903-2000) a été le premier président de la Tunisie indépendante et l’est resté de 1957 à 1987. Il sera assez tôt un partisan de la négociation et du compromis avec Israël. Bourguiba s’est toujours fait le partisan d’une approche pragmatique, en politique intérieure comme étrangère. En 1964, Il présente un plan pour la paix en Palestine, appelant les Palestiniens à accepter et même à défendre le plan de partage de la Palestine de 1947 de l’ONU. L’année suivante, Bourguiba fait une tournée en Palestine au cours de laquelle il prononcera le célèbre discours de Jéricho. Il affirme alors que la confrontation totale avec Israël ne mènera à rien, ce qui provoque la colère du dirigeant égyptien Nasser et des masses nationalistes arabes. Il propose à l’ONU une fédération entre les Etats arabes de la région et Israël, proposition très mal accueillie. Bourguiba rompt alors avec la Ligue arabe. Pourtant, une décennie plus tard, il condamne les accords de paix de Camp David de 1978, signés entre Anouar El-Sadate, successeur de Nasser, et le dirigeant israélien Menahem Begin. La Tunisie devient après cet épisode le siège de la Ligue arabe. En 1982, lorsque la guerre du Liban chasse l’OLP de Beyrouth, les dirigeants palestiniens sont accueillis à Bizerte, le 28 août. Cette sympathie pour la cause palestinienne expose la Tunisie au danger : le 1er octobre 1985, Israël lance une attaque aérienne contre le quartier général de l’OLP, à Hammam-Chott, et tue plusieurs Palestiniens. En difficulté sur la scène politique intérieure, Bourguiba est destitué en 1987. 95


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Aux origines d’Israël, Zeev Sternell, Fayard, 1996. Le Sionisme du point de vue de ses victimes juives : les Juifs orientaux en Israël, Ella Shohat, La Fabrique, 2006. Le Crime occidental, Viviane Forrester, Fayard, 2004. La Question de Palestine (t. I, II, III), Henry Laurens, Fayard, 2007. Palestine - Histoire d’un Etat introuvable, Rashid Khalidi, Actes Sud, 2007. Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), Dominique Vidal, L’Atelier, 2007. Réflexions sur l’exil - Et autres essais, Edward W. Said, Actes Sud, 2008.

I INTÉGRISMES Israël - Les hommes en noir, Ilan Greilsammer, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1991. La Renaissance du hassidisme (de 1945 à nos jours), Jacques Gutwirth, Odile Jacob, 2004. Les Frères musulmans (1928-1982), Olivier Carré et Michel Seurat, L’Harmattan, 2002. Le Nationalisme arabe, Olivier Carré, Payot, 2004. Le Hezbollah, Judith Palmer Harik, ViaMedias, 2006. Le Hamas, Khaled Hroub, Demopolis, 2008.

I JUIFS DU MONDE ARABE Les Juifs du Maghreb - Diasporas contemporaines, Jean-Claude Lasry et Claude Tapia, L’Harmattan, 1989. Deux mille ans de vie juive au Maroc, Haïm Zafrani, Maisonneuve & Larose, 1999. Histoire des Juifs du Nil, Jacques Hassoun, Minerve, 1990. The Last Jews in Baghdad - Remembering a Lost Homeland, Nissim Rejwan, University of Texas Press, 2004. Baghdad, Yesterday - The Making of an Arab Jew, Sasson Somekh, Ibis (Jérusalem), 2007.

I ESPOIRS Les Identités meurtrières, Amin Maalouf, Grasset, 1998. The Predicament of the Individual in the Middle East, sous la direction de Hazim Saghie, Saqi Books (Londres), 2001. La Maladie de l’islam, Abdelwahab Meddeb, Seuil, 2002. Vaincre Hitler, Avraham Burg, Fayard, 2007. Le Mur de fer, Avi Shlaim, Buchet-Chastel, 2008. Que s’est-il passé ? L’Islam, l’Occident et la modernité, Bernard Lewis, Gallimard, 2002. Pourquoi le monde arabe n’est pas libre, Moustapha Safouan, Denoël, 2007.


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LES SOURCES DANS CE NUMÉRO AFRIQUE-DU-NORD.COM

AL-AWAN

AL-AHRAM WEEKLY 60 000 ex.,

BITTER LEMONS

<http://www.afrique-du-nord .com>, France. Lancé en 2007, le site offre un espace d’expression aux Berbères pour “briser le mur du silence” qui leur est imposé. Il propose des informations locales, régionales et internationales. Egypte, hebdomadaire. Ce qui ne peut être publié dans le quotidien arabophone Al-Ahram paraît dans cet hebdomadaire de langue anglaise, prétendent les mauvaises langues. Ses pages culturelles sont de bonne facture et il constitue une source de première valeur sur l’Afrique orientale.

AMIN <http://www.amin.org>, Ramallah. Site palestinien, fondé en 1993 grâce à la fondation Soros et à Internews Moyen-Orient, une ONG américaine qui aide des centaines de médias indépendants dans les pays qui s’ouvrent sur la démocratie, Amin propose une sélection d’articles en arabe et en anglais sur Israël, la Palestine et la Jordanie.

HA’ARETZ 80 000 ex., Israël, quotidien. Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919, “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens. ASHARQ AL-AWSAT 200 000 ex.,

Arabie Saoudite, quotidien. “Le Moyen-Orient” se présente comme le “quotidien international des Arabes”. Edité par Saudi Research and Marketing – présidé par un frère du roi –, il se veut modéré et combat le radicalisme arabe, même si plusieurs de ses journalistes affichent une sensibilité islamiste.

<http://www.alawan.com>, France. “Il est temps” est un site arabe sérieux et de qualité créé à Paris en 2007. A l’image du site britannique OpenDemocracy, il se veut un lieu de débat sur les thèmes majeurs du monde. <http://www.bitterlemons.org>, Israël. Le site web israélo-palestinien “Citrons amers” a été fondé en 2001, après le déclenchement de la deuxième Intifada et l’implosion du processus diplomatique entre Israël et l’OLP. Bitter Lemons ouvre un remarquable et large espace de dialogue entre intellectuels et politiques, toutes tendances confondues.

LE DEVOIR 35 000 ex.,

Canada (Québec), quotidien. Henri Bourassa publie en 1910 le premier numéro du Devoir, en promettant d’en faire un journal “d’opinion” et “d’échange d’idées” pour raviver la fibre nationaliste des Canadiens français. Aujourd’hui, le dernier quotidien indépendant du Québec jouit d’une solide réputation, même si sa diffusion est restreinte. Plutôt souverainiste.

ELAPH <www.elaph.com>, Royaume-Uni. Créé en 2001, à Londres, ce site arabe publie quotidiennement en langues arabe et anglaise des articles politiques, sociaux, culturels et économiques sur le monde arabe, ainsi qu’une revue de presse et des articles publiés dans les médias arabes ou occidentaux.

THE GLOBE AND MAIL

327 000 ex., Canada, quotidien. Fondé en 1844, lu d’un océan à l’autre, sérieux et non engagé, le titre de Toronto exerce aujourd’hui une forte influence auprès des milieux politiques fédéraux.

THE GUARDIAN 364 600 ex., Royaume-Uni, quotidien. Depuis 1821, l’indépendance, la qualité et l’engagement à gauche caractérisent ce titre qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. AL-HAYAT 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. “La Vie” est sans doute le journal de référence de la diaspora arabe et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui veulent s’adresser à un large public. AL-HAYAT AL-JADIDA 6 000 ex.,

Israël (Territoires palestiniens), quotidien. Créé en 1995 à la suite des accords de paix israélo-palestiniens, “La Vie nouvelle” se voulait le journal indépendant de l’entité palestinienne naissante. En dépit d’aides diverses de la part de l’Autorité palestinienne, le journal a maintenu une indépendance rédactionnelle vis-à-vis du pouvoir.

AL-ITTIHAD Emirats arabes unis, quotidien. Créé en 1969, c’est l’un des plus vieux médias des Emirats arabes unis. Sous l’autorité du ministère de l’Information et de la Culture, ce quotidien publie des articles de fond rédigés par des intellectuels souvent critiques du monde arabe.

THE JEWS OF LEBANON

THE NEW YORK TIMES

1 160 000 ex. (1 700 000 le dimanche), Etats-Unis, quotidien. Avec 1 000 journalistes, 29 bureaux à l’étranger et plus de 80 prix Pulitzer, c’est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (toute l’information digne d’être publiée).

AS-SAFIR 20 000 ex., Liban, quotidien. “L’Ambassadeur” est le deuxième quotidien libanais après An-Nahar. Financé à l’origine par la Libye, ce journal de gauche défend aujourd’hui les thèses syriennes. Ses rubriques : Jeunesse, Médias, Reportages, sont souvent bien écrites et respectent un certain pluralisme.

JIMENA

OPENDEMOCRACY

SHAFAF

< www.thejewsoflebanonproject. org>, Etats-Unis. Aaron-Micael Beydoun, un jeune musulman américain d’origine libanaise, crée en 2006 un blog consacré à la communauté juive du Liban. Début 2009, il décide de le fusionner avec le site officiel du Conseil de la communauté juive du Liban. < http://www.jimena.org>, Etats-Unis. Jews Indigenous to the Middle East and North Africa est une organisation de défense des droits de l’homme dont l’objectif est de mettre en lumière les problèmes rencontrés par les Juifs originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord et qui ont été contraints de quitter ces pays en 1948 (fondation d’Israël).

MAARIV 150 000 ex., Israël,

quotidien. Créé en 1948 à la veille de la création de l’Etat d’Israël, “Le Soir” appartient à la famille Nimrodi. Ce quotidien, couramment classé très à droite, marie, à l’image de son concurrent Yediot Aharonot, populisme, analyse rigoureuse et débat.

MEMRI Etats-Unis. The

Middle East Media and Research Institute anime un site, fondé en 1998, qui étudie et analyse les développements politiques et culturels au Moyen-Orient et particulièrement le conflit israélo-arabe. MEMRI traduit régulièrement des articles de la presse arabe et israélienne.

<http://www.opendemocracy. net>, Royaume-Uni. Edité par l’association britannique du même nom, “Démocratie ouverte” s’est donné pour mission d’“ouvrir un espace démocratique de débat et favoriser l’indépendance de la pensée”. A cet effet, il ouvre ses colonnes à des auteurs du monde entier et plus particulièrement du tiers-monde.

AL-QUDS AL-ARABI 50 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. “La Jérusalem arabe” est l’un des trois grands quotidiens panarabes édités à Londres. Toutefois, contrairement à ses confrères Al-Hayat et Asharq Al-Awsat, il n’est pas détenu par des capitaux saoudiens. ROSE AL-YOUSSEF 120 000 ex.,

Egypte, hebdomadaire. Cas unique dans le monde arabe musulman, il a été créé en 1924 par une femme, Rose Al-Youssef, chrétienne du Liban. Longtemps représentatif du nationalisme progressiste, il ose s’attaquer à des sujets tabous (sexualité, religion…). Par solidarité, il a publié des fragments des Versets sataniques.

AL-MUSTAQBAL 10 000 ex., Liban, quotidien. Fondé en 1999 et spécialisé dans la politique, “L’Avenir” appartient à l’empire médiatique de l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri (assassiné le 14 février 2005).

▶ Dessin de Côté

paru dans Le Soleil, Québec.

Société éditrice Courrier International SA, société anonyme au capital de 106 400 euros RCS Paris B 344 761 861 000 48 6-8, rue Jean-Antoine de Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Tél. : 33 (0)1 46 46 16 00

Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la publication, directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Cooordination éditoriale Marc Saghié avec Hamdam Mostafavi Direction artistique Sophie-Anne Delhomme Rédaction en chef technique Nathalie Pingaud

Coordination maquette Nathalie Le Dréau avec Valérie Brunissen Photographies, illustrations Cathy Rémy Colorisation Emmanuelle Anquetil Cartographie Thierry Gauthé Traduction et révision Courrier international Ont collaboré à ce numéro Hoda Saliby, Pascal Fenaux et Philippe Mischkowsky Photogravure et informatique Denis Scudeller avec Jonnathan Renaud-Badet

Relations extérieures Victor Dekyvere Publicité : Publicat, 7, rue Watt, 75013 Paris (01 40 39 13 13) Directeur de la publicité Alexandre Scher (01 40 39 14 01) Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud, assisté de Jérôme Pons (01 42 17 33 78) Modification de service réassorts Paris, 0 805 05 01 47 Province, banlieue, 0 805 05 01 46

<http://www.metransparent.c om> Royaume-Uni. “Transparence” est un site d’information arabe créé en 2006. Il publie des articles reflétant un point de vue libéral et propose également des rubriques en anglais et en français.

TEL QUEL 20 000 ex., Maroc, hebdomadaire. Fondé en octobre 2001, ce newsmagazine francophone s’est rapidement distingué de ses concurrents marocains en faisant une large place aux reportages et aux faits de société. Se méfiant du dogmatisme, Tel quel délaisse la politique politicienne et s’attaque à des sujets tabous tels que la sexualité. AL-WAFD 50 000 ex., Egypte,

quotidien. Organe du parti politique historique égyptien Al-Wafd (La Délégation), ce quotidien créé en 1984 se veut le média de l’opposition libérale, même s’il est de plus en plus tenté par le nationalisme, voire l’islamisme.

AL-YAUM , Arabie saoudite, quotidien. Né en 1965 comme hebdomadaire, “Le Jour” devient quotidien en 1978. Il est très ancré dans la région de l'est du pays, qui concentre les réserves pétrolières et abrite une forte population chiite. YEDIOT AHARONOT 400 000 ex., Israël, quotidien. Créé en 1939, “Les Dernières Informations” appartient aux familles Moses et Fishman. Ce quotidien marie un sensationnalisme volontiers populiste à un journalisme d’investigation et de débats passionnés.

Directrice adjointe de fabrication Nathalie Communeau (01 48 88 65 35) Impression, brochage Maury, 45191 Malesherbes Dépôt légal février 2009 Commission paritaire 72546 ISSN 1 169-114X Imprimé en France/Printed in France Les articles déjà publiés dans Courrier international et repris dans ce hors-série sont signalés par une référence de parution en fin de texte.

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