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La Nef d’Enileis

© JCR-éditions 2009 « Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code la propriété intellectuelle. » ISBN : 978-2-9531727-0-6 Dépôt légal : février 2009

Mat a conçu cette magnifique couverture par pure amitié, je l’en remercie chaleureusement P.R 1


Philippe ROBIN

La Nef d’Enileis Le cycle d’Enileis : tome 1

JCR-éditions 2


A mon père qui m’a fait lire…

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Prologue Aphrodite ne décolérait pas. Elle tournait furieusement en rond, autour de l’immense table de marbre située au centre d’un vestibule gigantesque. L’Olympe1 tout entier vibrait de sa formidable fureur. - Comment as-tu pu me faire cela, Apollon ? Comment as-tu pu te permettre de tromper les Moires2 et de priver mon protégé de son avenir ? - Les oracles n’étaient pas aussi clairs que tu le prétends, ma sœur, répliqua le bel intéressé. Il est écrit « un seul remontera des enfers pour accomplir son destin ». Personne n’a parlé de ton rejeton ni de celui d’un autre. Mon choix vaut bien le tien. Et si tu consentais pour une fois à te pencher sur une autre vie mortelle, tu comprendrais sans doute tout l’intérêt que je porte pour… - Ca suffit ! Elle l’interrompit, balayant les explications du dieu solaire d’un revers de la main. Ce que tu as fait est abject. Et tu me le paieras, un jour ou l’autre, quand tu t’y attendras le moins… Comme elle ne savait plus quoi dire, elle renonça à terminer sa phrase. D’un mouvement gracieux et digne, elle tourna les talons, faisant virevolter les pans vaporeux de sa toge pourpre. La toilette, enchantée par ses soins, accompagnait chacun de ses gestes, comme si elle avait été dotée d’une vie propre. C’était sans doute d’ailleurs le cas. Apollon regarda sa sœur s’éloigner d’un pas résolu et se diriger vers la sortie, mais alors qu’elle allait en franchir le seuil, il lâcha, sèchement : 1 2

L’Olympe est la montagne sacrée où auraient vécu les dieux grecs. Les Moires et les Parques sont des personnifications du Destin.

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- J’ai peut-être un arrangement divertissant… Si, bien sûr, tu n’as pas peur de prendre des risques… La déesse, le regard brillant, s’arrêta net et lui fit face. - Quelle fourberie as-tu encore inventée ? Il partit d’un grand éclat de rire. - Aucune ma sœur : je te propose simplement un jeu. Un jeu de stratégie. Toi contre moi. Et le monde autour bien sûr ! Il esquissa un geste circulaire de la main. Sur la table apparut alors un magnifique jeu de petteia1 en cristal teinté. Les yeux du dieu se plissèrent, un sourire pointa à la commissure de ses lèvres. - A toi l’honneur, Aphrodite, de jouer le premier coup. La déesse de la Beauté contempla un instant le jeu. Apollon avait modifié les pièces et leur configuration. A présent, chacune d’elles représentait l’un des protagonistes de l’histoire qui allait se jouer devant eux. - Je suppose que tu as également changé les règles ? grinça-t-elle. - Très peu, en fait. Il sourit de toute la blancheur de ses dents. Elle détestait quand il faisait cela et il le savait. Le mouvement des pièces est au choix du joueur. La seule obligation est de ne pas interférer avec le jeu extérieur. Celui des Parques2 … Aphrodite hocha la tête et réfléchit longuement. Puis, avec lenteur, elle s’empara d’une pièce qui représentait une trirème3 et la posa au pied d’une tour sculptée dans de l’ébène. Apollon, à son tour, empoigna une statuette à l’effigie d’une jeune fille et la déplaça d’une case. Une jeune fille aux cheveux blancs. - La partie a commencé. 1

Petteia : jeu de stratégie grec proche du jeu de dames et considéré comme un des ancêtres du jeu d’échecs. 2 Les Parques : cf. Les Moires. 3 La trirème est un bateau grec à fond plat.

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Chapitre I : Lever de siège – Ils sont partis ! Ils sont partis ! La guerre est finie ! Tous les enfants de Troie se bousculaient sur les remparts de la gigantesque ville fortifiée. Ils voulaient s’assurer que la rumeur qui circulait depuis le matin était fondée. Au loin, la plage était vide. Les soldats achéens1 avaient enfin décidé de cesser le trop long siège d’Ilion2. Ils avaient perdu. Après dix ans de combats, de manœuvres, de traîtrises et de morts, la guerre avait enfin cessé. L’ennemi s’était retiré, avait levé l’ancre au cours de la nuit et en gage de paix, avait laissé un présent : un immense cheval de bois de plusieurs mètres de haut. Enileis regardait la plage sans y croire. La statue seule au centre de tout ce vide lui semblait tellement irréelle ! C’était la première fois depuis sa naissance que l’adolescente aux cheveux blancs pouvait contempler une mer libérée des navires ennemis, la première fois, en réalité, qu’ils ne bouchaient plus son horizon. Elle se dit un instant qu’en fait, peut-être, l’animal avait toujours été là mais que la présence des armées grecques l’avait toujours masqué à sa vue. Un instant, face à l’immensité et aux embruns chauds de la Mer Égée, elle éprouva une désagréable sensation de vertige. - Pousse-toi ‘Nil ! Laisse-moi voir ! Retour à la réalité. Quelqu’un la poussait pour se frayer son chemin. C’était Thémis, la plus jeune fille de Pâris.

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Les Achéens : les Grecs. Ilion : autre nom de Troie (d’où le nom de l’Iliade de Homère).

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La gamine trépignait, cherchant à apercevoir la mer vide entre les créneaux. Enileis, se pencha sur elle et la hissa à sa hauteur. - Comme c’est grand ! Tu savais qu’elle était bleue, la mer ? interrogea naïvement la fillette. On n’entend plus que le cri des mouettes. Puis, après une seconde de réflexion, elle fronça le nez et la lèvre supérieure, signe chez elle d’une intense réflexion, avant d’ajouter avec un sourire coquin : - C’est quand même chouette le silence… Mais j’espère que le grand cheval moche ne va pas hennir trop fort ! Enileis, « ‘Nil » pouffa. De même que Thémis, elle n’avait jamais vraiment connu la paix. Elle n’était encore qu’un nourrisson quand le père de la fillette avait enlevé Hélène et que la coalition des armées achéennes s’était mise en marche pour la lui reprendre. Comme tous les enfants de Troie, elle n’avait pas très bien compris les enjeux de cette terrible tragédie. Mais aujourd’hui à onze ans passés, elle avait réalisé beaucoup d’autres choses. Elle avait vu, certains jours, les hommes les plus braves accomplir des prodiges et se conduire en monstres sans cœur les instants suivants. Elle avait vu tomber l’admirable prince Hector sous les coups implacables d’Achille et ce dernier mourir à son tour d’une flèche foudroyante tirée par Pâris à l’œil infaillible. - Mon papa et ma maman ne vont plus être embêtés, alors maintenant ? Hein, ‘Nil ? Elle ne savait quoi répondre. C’était tout de même à cause d’eux que la guerre avait eu lieu. Dix ans de souffrances, c’était long, trop long. Et les gens parlaient dans leur dos. Les langues se déliaient, venimeuses et vengeresses. Il y aurait un prix à payer pour cette funeste histoire d’amour, Enileis le savait : elle avait entendu la colère des Troyens qui grondait au sein de la ville. En silence, elle reposa la fillette sur la terrasse et lui ébouriffa les cheveux. Quelle que soit la suite des événements, elle ne permettrait pas qu’on lui fasse le moindre mal. Thémis

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était toute innocence et ne payerait pour la faute de ses parents. Jamais. - Redescendons ! intima-t-elle. Sa voix était sèche, nouée par l’angoisse. Bien plus qu’elle n’aurait voulu la laisser paraître. Cela troubla la gamine. - Pourquoi tu me parles comme ça ? J’ai fait quelque chose de mal ? Ses grands yeux noirs fixaient son aînée avec incompréhension. Enileis lui sourit. - Non, ma chérie, lui dit-elle. Mais ce n’est pas prudent de rester ici. On ne sait jamais ce qui pourrait se passer. Comme pour confirmer ses dires, une voix vibrante s’éleva derrière elles. - Thémis ! Par Héra ! Qu’est-ce que tu fabriques donc là-haut ? Ne t’ai-je pas dit, mille fois, qu’il t’était formellement interdit de grimper sur les remparts ? Tu vas finir par me rendre folle ! C’était Oenoé, sa nourrice, une petite femme boudinée et maladroite que la gamine adorait faire tourner en bourrique. Comme d’habitude, elle agitait ses gros bras courts dans tous les sens et son visage était devenu presque cramoisi. Les deux filles se retrouvèrent bientôt au pied de la muraille. La nourrice fulminait toujours. A présent, elle s’en prenait à la plus grande des deux. - Et toi, Enileis, fille de Polta la Blanche : est-ce que tu crois montrer le bon exemple à cette enfant ? Et si elle était tombée ? Si elle s’était blessée ? Tu en aurais été la seule responsable ! - Non, la mère ! C’est toi qui dois la surveiller ! Je n’y suis pour rien si Thémis t’a encore échappé ! Le visage de la grosse femme brunit encore. Elle ne savait plus quoi dire devant tant d’insolence. Ravie de son effet, Enileis enfonça le clou, en mentant effrontément : - C’est ce que me disait encore Hélène tout à l’heure. Je crois qu’elle envisage de se débarrasser de toi et de prendre une nourrice plus jeune, plus dynamique.

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Poussée par la colère, Oenoé voulut gifler l’adolescente, laquelle avait anticipé le coup longtemps avant et reculé hors de sa courte portée, en riant à gorge déployée. Elle s’enfuit à toutes jambes, mollement poursuivie par la mégère furibarde qu’elle sema presque aussitôt. Toujours hilare, elle se cacha au coin d’une échoppe pour observer la suite des événements. Oenoé entraîna Thémis, hurlante et trépignante vers le palais. Tout à coup, un détachement de soldats de la garde personnelle du roi parut au sommet de la rue principale, encadrant un cavalier recouvert d’une armure d’or et de pourpre rutilante.

C’était Priam. Le vieux monarque troyen que l’on prétendait affaibli et malade depuis les funérailles de son fils aîné, avait décidé de se rendre compte par lui-même de l’extraordinaire nouvelle qui s’était répandue dans toute la ville jusqu’au palais comme un violent zéphyr. Le cortège descendit très lentement l’avenue et finit par se poster devant les deux portes du Scamandre. - Ouvrez ! tonna la voix ancienne mais encore puissante du souverain. Dans un grincement épouvantable, l’immense muraille de bois s’ouvrit lentement, révélant à Priam et à ses soldats l’offrande des vaincus aux vainqueurs. - Allez chercher cette idole achéenne et transportez-la dans l’enceinte de la ville, clama-t-il avec force. Que chacun, ce soir, homme ou femme, citoyen ou simple résident, fête dignement notre victoire. Peuple de Troie, écoutez ma voix ! Ce jour restera dans notre mémoire 9


comme celui qui vit Troie triompher de la coalition grecque ! Et je déclare que, cette nuit, le vin coulera à flots ! Cette nuit, nous égorgerons les bœufs en l’honneur de Zeus le très Grand puisqu’il nous a offert la victoire ! Cette nuit, nous boirons et mangerons sans compter, pour pouvoir, demain, panser nos plaies, enterrer nos morts… Sa voix faiblit. - … Et rendre hommage à nos héros tombés, si nombreux, pour la liberté de tous. Il s’arrêta un long moment car le souffle lui manquait. Au loin un grondement naquit, qui s‘intensifia, enfla, gonfla saturant l’espace d’une formidable déferlante vocale. Les habitants de Troie acclamaient leur souverain : Priam ! Priam ! Priam ! Au bout d’un long moment, le vieil homme salua dignement ses sujets et tourna bride. Sur la plage, les gardes suaient sang et eau pour faire entrer le cheval dans Troie. Enileis n’avait rien manqué de la scène. Tout cela était trop beau pour être vrai. Cela lui faisait même un peu peur. Elle décida de rentrer chez elle, pour annoncer les nouvelles à sa mère. Alitée depuis des semaines, la vieille malade retrouverait peut-être le sourire. Perdue dans ses pensées, la jeune fille ne vit pas l’immense silhouette qui se dressait devant elle. Ayant eu l’impression de percuter un mur, elle se retrouva projetée plusieurs mètres en arrière par le choc. Abasourdie et furieuse, elle releva sa tête douloureuse pour sermonner l’inconnu. Vue du sol, c’était une silhouette gigantesque et majestueuse qui se découpait sur le soleil du matin. L’homme, la poitrine recouverte d’une cuirasse de bronze, était coiffé d’un casque luisant dont le panache pourpre descendait jusqu’aux épaules… Il s’accroupit lentement et observa la gamine avec curiosité. Il avait un visage fin mais buriné, autant marqué par la guerre que par l’air marin. Ses yeux bleu pâle la fixaient mais ne semblaient pas réellement la voir. De nombreux Troyens pensaient que dix ans de guerre et la perte d’êtres 10


très chers lui avaient enseigné à fréquenter la mort et qu’en réalité il regardait au-delà des êtres. C’était le prince Enée, le plus brave et le plus valeureux des héros de Troie. Après la mort d’Hector, il avait su galvaniser le moral des combattants et réorganiser l’armée autour de lui. Par la force des événements, il était devenu l’ultime symbole de la vaillance et de la résistance troyenne. Il lui offrit sa main pour l’aider à se relever. – Tu ne t’es pas fait mal, petite ? Il parlait d’une voix très douce qui contrastait avec sa large carrure. Enileis était embarrassée, regardant autour d’elle avec nervosité, comme si elle cherchait à s’échapper. Mais Enée poursuivit : Tu es la fille de Polta, la petite fille d’Enileis ? – J’ai le nom de ma grand-mère… Je ne l’ai pas connue. – Tu lui ressembles beaucoup. Il la remit sur pieds avec douceur. – Il ne faut pas rester là, petite, dit-il gentiment. Il va y avoir beaucoup de monde dans les rues aujourd’hui. Et tu serais sans doute mieux à l’école, ne crois-tu pas ? ‘Nil cracha sur le sol : – Peuh ! L’école, ça ne sert à rien ! Les maîtres nous punissent tout le temps en nous forçant à apprendre des choses qui sont sans intérêt. Un éclat de rire enfantin résonna, juste derrière Enée, et une petite voix grêle se mit à scander : – Elle ne sait pas lire ! Elle ne sait même pas lire ! Le gamin, approximativement du même âge qu’elle, s’était caché dans l’ombre du héros. Il portait fièrement un casque beaucoup trop grand pour lui qui bougeait dans tous les sens sur sa tête ainsi qu’un glaive de bois bien ébréché. – Ascagne, mon fils, gronda le prince, tu devrais avoir honte de toi ! On ne se moque pas des enfants de son âge ! Le sang d’Enileis ne fit qu’un tour. Elle venait d’être profondément blessée. 11


– Espèce de … espèce de… de garçon ! Et mi pleurant, mi rageant, elle s’enfuit en courant avant de disparaître dans les rues sinueuses de la ville. Elle ne regardait pas où elle allait parce que les larmes lui brouillaient la vue. Elle erra longtemps, cheminant de quartier en quartier, espérant que l’humiliation qu’elle venait de recevoir passerait. Mais ça ne passait pas. Un dernier sanglot roula dans sa gorge et puis elle s’arrêta. La fillette aux cheveux blancs jeta un œil aux alentours. Elle ne reconnaissait pas le coin et n’avait pas la moindre idée du lieu dans lequel elle s’était engagée. Elle soupira : elle était complètement perdue. Elle décida de fouiner un peu avant de revenir sur ses pas. Visiblement, ce quartier avait été davantage touché par la guerre que le reste de la ville ; il était plutôt laid et particulièrement délabré. Une légère odeur de charogne planait dans l’air et des taches sombres – du sang ? – parsemait le sol poussiéreux. Enileis frissonna. Elle commençait à deviner dans quel guêpier elle s’était fourrée. Une voix d’homme grinçante s’éleva soudain derrière elle. Elle sursauta. – T’es toute seule la môme ? C’est pas bien prudent de v’nir traînailler par ici. Y a des gens pas très fréquentab’. Hiiii ! Une silhouette courbée mais massive sortit de l’ombre. L’homme, d’une laideur et d’une saleté repoussantes, respirait difficilement, comme s’il y avait un trou dans ses poumons. Il empestait l’alcool à plusieurs mètres. – Heureusement que j’suis venu, p’tite… Les filles perdues, moi, si elles sont très gentilles, je les protège. Je les fais même travailler, un peu. Hiii ! Nil était paralysée par la peur. Elle savait enfin où elle se trouvait. C’était le Quartier des Eclopés. C’était là que s’entassaient les pires scélérats de Troie, ceux dont personne ne voulait, même pour la guerre.

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Une coulée de sueur glaciale lui descendit le long du dos : elle allait passer un mauvais quart d’heure…

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Chapitre 2 : Cérémonie funèbre – Qu’est-ce que t’as ? coassait l’homme qui s’approcha de la fillette en titubant. Tu crois que je suis trop vieux pour t’attraper? Hiiii ! Enileis recula d’un pas et lâcha dans un souffle : – Trop saoul, tu veux dire ! Elle le regretta tout de suite. L’ivrogne se mit à glousser. D’un rire mauvais : – C’est vrai, petite… hiiii ! j’suis qu’un vieil ivrogne… hiii ! et je ne cours pas très vite. Son sourire s’élargit, révélant ce qui lui restait de dents cariées. – Mais je ne suis pas seul, hiiii, poursuivit-il en grimaçant toujours. Mes amis sont tous là pour m’aider… D’un geste théâtral, il leva le bâton qui lui servait de canne. Tout autour d’Enileis, apparurent les autres occupants des lieux. Ils étaient de tous âges et de toutes sortes. La plupart infirmes, boiteux ou aveugles, borgnes ou manchots. Mais tous avaient en commun la haine de la beauté et de la jeunesse, et tous se délectaient du mal qu’ils allaient pouvoir faire à la jeune fille. Bien vite, ils l’encerclèrent. Le vieil ivrogne s’approcha d’elle, lui soufflant son haleine fétide à la figure. Nil se détourna, réprimant une soudaine envie de vomir. Et quand elle sentit qu’il essayait de glisser sa main sur son ventre, elle le repoussa violemment, dans un mouvement instinctif de dégoût. – Ne me touche pas ! cria-t-elle affolée. Elle recula. D’autres mains l’empoignèrent lui tordant les bras et les jambes, lui tirant les cheveux. Elle hurla et se débattit de toutes ses forces mais en vain : elle ne pouvait plus bouger. Horrifiée, elle vit le gros visage 14


rougeaud de l’homme s’approcher du sien, les lèvres tendues et mimant un ignoble baiser. Elle ferma les yeux, désespérée et gémissante. Au lieu du contact redouté, Enileis entendit un bruit étrange, comme un claquement sec précédé d’un chuintement. S’ensuivirent un gargouillis sinistre et un choc sourd. Elle rouvrit les yeux. L’affreux bonhomme gisait sur le sol, une flèche plantée en travers de la gorge. Une voix féminine s’éleva alors du haut des toits voisins : – Lâchez-la, brutes, ou je vous transperce tous, les uns après les autres ! Comme ils mettaient du temps à réagir, une nouvelle flèche vint se ficher, dans le pied, cette fois, de l’un des éclopés qui poussa une sorte de hululement avant de reculer en boitillant. C’en était trop ! Tous se dispersèrent instantanément. Il ne resta bientôt plus que la fillette et sa mystérieuse protectrice. En quelques bonds, celle-ci descendit du toit où elle s’était dissimulée et la rejoignit. C’était une jeune fille très brune, aux yeux noirs et au visage volontaire. Elle ne paraissait guère plus âgée qu’Enileis mais affichait une assurance impressionnante. De plus, elle semblait manier l’arc court comme une professionnelle.

– Je suis Otréré, fille de Penthésilée. Tu as eu de la chance. Ce n’est pas un quartier où je traîne d’habitude. Nil se présenta à son tour et remercia chaudement la jeune archère. Enfin, avisant le bustier et la jupe de cuir qui constituaient ses principaux vêtements, elle demanda : – Tu es une amazone1 ? 1

Les amazones sont un peuple de femmes guerrières.

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– Ma mère l’était, répondit laconiquement l’adolescente. Elle jeta un coup œil autour d’elle : - Ne restons pas là, ils vont revenir. Ils sont lâches mais nombreux. Sans mot dire, Enileis se pencha sur le sol et ramassa un petit glaive abandonné par l’un des fuyards. Elle le soupesa brièvement : le poids de l’arme la rassura. – Tu as raison, partons ! Les nouvelles amies quittèrent le Quartier des Eclopés avec empressement. Enileis proposa de passer la soirée chez sa mère. Elles dîneraient, et ensuite elles pourraient retourner contempler le grand cheval de bois. De nuit et éclairé par les torches de la ville, le spectacle en vaudrait sûrement la peine. Otréré accepta la proposition sans grand enthousiasme. La popote, ce n’était pas son truc, mais puisqu’elle n’avait encore pas vu la grande idole grecque, elle se laissa facilement convaincre. Elles flânèrent encore un peu le long des vastes avenues troyennes. La foule s’était amassée au centre ville et préparait les festivités. Les marchands ambulants proposaient des dattes, des figues ou quelques galettes d’orge parfumées aux grains de sésame. Tous avaient revêtu des habits de fête. Certains qui se sentaient l’âme généreuse distribuaient des noix ou des olives sèches aux enfants. Le temps de la faim et de la peur était passé. A présent, il fallait réapprendre à vivre en paix. Au bout d’un long moment, Enileis finit par se repérer. Elle reconnut les toits plats de son quartier, sur lesquels séchaient des fruits, et l’odeur si particulière des olives marinées dans le vin aux aromates que préparait le maraîcher. Suivie d’Otréré, elle s’engagea dans la ruelle où se trouvait la maison de sa mère. Tout au fond un groupe d’hommes et de femmes semblait attendre. Parmi elles, Enileis reconnut Oenoé et Thémis ainsi que plusieurs voisins. 16


– C’est pas vrai, grinça-t-elle entre ses dents, cette vieille rombière a ameuté tout le quartier. Il lui faut un public pour m’enguirlander maintenant ? Elle lança un sourire embarrassé à sa nouvelle amie : – Il va falloir remettre notre réunion à plus tard, le programme de ce soir vient de changer : au menu viande hachée de Enileis pimentée aux punitions et corvées ! Elle mima la scène de son exécution en roulant de gros yeux et en tirant la langue. Otréré éclata de rire. – Courage, plaisanta-t-elle, je t’accompagne jusqu’à l’autel du sacrifice ! Les deux filles se dirigèrent avec lenteur vers l’attroupement. Un homme en toge blanchâtre parut alors sur le seuil, le regard soucieux. – C’est un prêtre d’Apollon, murmura Otréré Qu’est-ce qu’il peut bien faire chez toi ? – Je ne sais pas, ce ne sont ni des miliciens ni des pédagogues. Ils ne se déplacent à domicile que pour bénir les mourants… C’est à cet instant qu’elle comprit : l’attroupement ne s’était pas formé pour elle… – Oh, non ! Maman ! C’est maman ! Elle se précipita vers l’entrée, écartant le vantail. Polta était allongée sur sa couche, immobile. – Maman ? La fillette hésitait à s’avancer plus. Sa mère tourna lentement sa tête vers elle et lui sourit avec difficulté. – Approche, mon enfant, pour que je puisse mieux te regarder. Comme sa voix était faible et comme elle était pâle ! Enileis sentit monter un sanglot qu’elle essaya de réprimer mais les larmes coulèrent sur ses joues malgré elle. – Maman, je ne croyais pas que tu étais si malade… Tu n’arrêtais pas de me dire que ce n’était pas très grave, que tu allais de mieux en mieux… – Chut ! Ma fille… Ecoute ce que j’ai à te dire. Sa voix était à peine un murmure.

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– Il était temps pour moi de rejoindre les ombres. Ainsi l’ont décidé les Moires. J’ai de la peine de te laisser seule, au beau milieu de la guerre et de la mort… – Maman, non ! J’en prends les dieux à témoin : la guerre est finie. Les Achéens ont fui. Tu ne peux pas partir aujourd’hui. – Ils ne sont pas partis, ma fille. La chute d’Ilion est écrite depuis toujours. Mais ta route, à toi, ne s’arrête pas aujourd’hui. Tu as encore un long chemin à parcourir avant que Lachesis1 ne coupe le fil de ton existence. Le regard de Polta se fit plus lointain. Sa voix changeait. Il semblait que quelqu’un d’autre parlait par sa bouche. – Au-delà de la mer, au-delà de la mort, tu redécouvriras le jardin. Tu trouveras des amis, tu en perdras aussi. Ton chemin suivra celui des héros légendaires mais les muses oublieront jusqu'à ton nom. Il y eut un silence. Polta semblait chercher en elle un regain d'énergie. Elle leva son bras droit avec difficulté, puis renonça. – Mon médaillon, dit-elle à sa fille, détache-le de mon cou. Celle-ci s’exécuta en tremblant. Ses petites mains frêles cherchant le sautoir dissimulé derrière la nuque. Après deux essais infructueux, il finit par se désunir. – Il est à toi à présent ma fille. C’est ta grand-mère qui me l’avait donné. Dieux ! Tu es son portrait craché ! Elle s’arrêta, prise d’une violente quinte de toux. – Mets-le, lui demanda-t-elle avec beaucoup de douceur. Enileis, les yeux embués de larmes, accrocha le pendentif. Elle le connaissait si bien ! C’était une icône ronde en argent sur laquelle était gravée une figure incompréhensible, peut-être le symbole d’une trirème. Polta sourit en voyant l'apparence plus mûre que cela donnait à sa fille. 1

Lachesis est l’une des trois Parques, celle qui mesure le fil de la vie.

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– Ta grand-mère me disait tout le temps que ce bijou était magique. Je ne l’ai jamais crue. Enfin, après un long moment, et toujours souriante, elle articula : - J'ai toujours été fière de toi, je t'aime. Ces paroles furent les dernières de Polta la Blanche. Son souffle se fit plus court, sa respiration plus lente, et bientôt sa poitrine cessa de se soulever. Enileis éclata en sanglots sur la dépouille de sa mère. Otréré, qui s'était approchée doucement, posa ses mains sur les épaules de son amie et l’écarta doucement du corps immobile pour la conduire vers l'extérieur. Le regard voilé, ‘Nil examina les gens qui l’attendaient dehors. Oenoé, la grosse nourrice essaya de lui sourire. Elle avait les yeux rougis par les larmes mais contenait son émotion du mieux qu'elle le pouvait. Elle ne parlait pas et la jeune fille lui en fut reconnaissante. Thémis pleurait silencieusement, la tête baissée, sa frange dissimulant ses yeux emplis de larmes. Les autres voisins balançaient sur la conduite à tenir, hésitant entre la virilité compatissante et la sympathie affligée. Au bout d'un moment, une voix grave s'éleva derrière elle : – Je dois commencer la cérémonie. Le prêtre d'Apollon ne semblait guère ému par la scène mais depuis ces dix dernières années, la mort était, pour lui, une compagne bien présente et implacable. Les bras levés, les mains ouvertes et dirigées vers le ciel, il entama une lente mélopée... Le soir même, la cérémonie était achevée. La mère d’Enileis avait été inhumée sans exposition ni libation, la cérémonie funèbre avait été réduite au minimum. – Il ne faut pas rester là ce soir, avait dit le prêtre. L’âme de votre mère a besoin d’un temps de répit pour passer dans le monde des ombres. Si vous restiez, elle pourrait s’en irriter et vous hanter sous la forme d’un eidolon1. 1

Un eidolon est un revenant, un fantôme vengeur.

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Nil le toisa avec mépris. A cause de cet imbécile, elle n’était même plus la bienvenue dans sa propre maison. Apollon poussa un sifflement agacé. – Fort bien, ma sœur, la seconde prise est pour toi… – La mort de la mère de ta godiche vaut bien ce que tu as fait subir à mon coupe-jarret, ricana Aphrodite. Si tu m’avais laissée faire, la partie serait déjà terminée… – Tu apprends vite, concéda-t-il, mais cela ne rend que plus intéressant cette partie. D’autant plus qu’à partir de maintenant, le Destin lui-même va se mêler de jouer avec nous… Un coup de tonnerre précédé d’un éclair aveuglant vint ponctuer cette dernière phrase. Un être immense aux cheveux de braises entra dans l’Olympe. C’était Zeus. Zeus l’omnipotent1, le père de toutes choses et maître de tous les dieux s’approcha du plateau et contempla la partie d’un air intrigué. Aphrodite et Apollon l’observèrent avec une certaine surprise mêlée d’inquiétude. Les choses risquaient de ne pas se passer comme prévu.

1

Omnipotent : tout puissant.

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Chapitre 3 : Le cheval de bois La nuit était tombée depuis longtemps. Enileis regardait sans la voir l’immense structure équestre plantée devant les portes Scées1. Elle avait posé son menton sur ses genoux repliés contre son torse, en position presque fœtale. L’image du cadavre de sa mère ne quittait pas son esprit et de longs soupirs entrecoupés de sanglots incontrôlables agitaient son petit corps accablé. Assise à ses côtés, Otréré se nettoyait les ongles avec une pointe de flèche. La situation commençait à l'ennuyer profondément : l'action lui manquait et bien qu'elle comprenne le malheur d’Enileis, elle trépignait sur place. La jeune amazone regarda autour d’elle. Il n’y avait personne à qui parler ni avec qui jouter : tous les hommes étaient ivres ou sur le point de l’être. Quant aux femmes, elles s’évertuaient à mettre au lit leurs marmots braillards. De dégoût, elle cracha sur le sol poussiéreux. Plutôt mourir à quinze ans que de vivre comme ça ! Elle songea un instant à sa propre mère, tuée par l’invincible Achille. Elle enviait cette mort glorieuse et se jura qu’elle succomberait, elle aussi, en combattant un adversaire valeureux. Soudain un bruit étrange attira son attention : un grattement suivi de quelques cliquetis. Elle dressa l'oreille, cherchant l'origine. Ses yeux s’écarquillèrent brusquement lorsqu'elle comprit : cela provenait du ventre du cheval ! Otréré donna un coup de coude à son amie pour la sortir de sa rêverie. Puis, elle se leva lentement, arma son arc et encocha une flèche. Enileis, sans comprendre, la suivit avec hésitation et lui lança un regard interrogateur. L’amazone désigna la 1

Selon Homère, les portes principales de Troie.

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statue, lui fit signe d’écouter et posa le doigt sur ses lèvres, intimant le silence. Le bruit recommença. Deux des lattes de bois qui composaient le ventre du cheval volèrent en éclats. Une main puissante apparut et en arracha plusieurs autres tandis qu’une longue corde de chanvre tressé descendait jusqu’au sol. Une angoisse terrible saisit ‘Nil à la gorge. Les paroles de sa mère lui revenaient à l’esprit. « La chute d’Ilion est écrite ». C’est alors que la jeune Troyenne comprit : des guerriers Achéens s’étaient cachés dans le ventre de la statue pour pouvoir détruire la ville de l’intérieur ! – C’est une ruse! Ils sont plusieurs là-dedans, des guerriers Grecs ! Zeus ! Il faut prévenir les gardes ! – Priam plutôt ! File au palais, ‘Nil, je te couvre le plus longtemps possible ! Les yeux d’Otréré s’étaient mis à briller d’excitation. Ses doigts se crispèrent sur l’arc et un trait puissant partit en sifflant pour aller se ficher dans le bois tendre de l’idole achéenne. Des grognements de protestation répondirent et plusieurs silhouettes lourdement armées se laissèrent glisser le long de la corde sur le sol, tandis que quelques flèches venaient se planter tout près des deux filles. – Ils sont trop nombreux, grinça Enileis, tu ne pourras pas les retenir et tu es trop exposée. Tu vas mourir pour rien… L’amazone recula à regret et tourna les talons, précédée de la Troyenne aux cheveux blancs laquelle ne cessait de regarder derrière elle, avec inquiétude. Les trois Grecs qui étaient descendus portaient chacun une armure de bronze ornée de symboles gravés. Le premier, un colosse à la barbe épaisse leva sa javeline et la brandit en direction des filles. Il hurla une imprécation à leur encontre et lança son arme avec force. Par chance, le trait manqua Enileis, mais de peu. Il alla se ficher profondément dans la terre meuble. Accélérant le pas, la jeune fille frissonna, réalisant qu'elle

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avait failli mourir, elle aussi, juste quelques heures après sa mère. – Ulysse1, Pyrrhos2 elles nous échappent! gronda le géant barbu. L’un des deux, un colosse au poil fauve, le rejoignit aussitôt. Le second poursuivit sa route. Il devait ouvrir les portes Scées derrière lesquelles attendaient les armées Achéennes. Pendant ce temps, à peine sortis du cheval de bois, d'autres soldats filaient égorger quelques gardes tellement ivres qu’ils ne s’aperçurent de rien. Enileis et Otréré atteignirent enfin les murs des premières maisons et se mirent, provisoirement du moins, hors de portée des armes ennemies. L’amazone, blanche de rage, s’arrêta. Les deux soldats Achéens les avaient suivies et se trouvaient à découvert. Elle banda son arc aussi fort qu’elle pouvait, visa et décocha sa flèche sur l’un d’eux, le barbu. Le projectile siffla avant d’atteindre sa cible au genou droit. Le guerrier s’effondra en hurlant. – Tu me paieras ça ! Pyrrhos, je suis blessé ! Voyant cela, l’homme roux tenta prudemment de contourner la jeune archère. – Il te prend à revers ! hurla Enileis. – Ne t’occupe pas de moi, ‘Nil ! Tu sais ce que tu as à faire ! répliqua Otréré. A contrecoeur, mais convaincue qu’elle avait raison, la fille aux cheveux de neige se mit à courir vers le palais principal de Troie. Elle venait d’atteindre le pied de l’immense escalier de gypse, quand sonna la trompe d’alarme : la fourberie des achéens avait été découverte !

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Ulysse : célèbre roi de l’île d’Ithaque. Il fait partie des Grecs qui ont assiégé Troie. A l’origine de la ruse du cheval de bois, il est surtout connu pour être le héros de l‘Odyssée. 2 Pyrrhos (appelé aussi Néoptolème) est le fils d’Achille.

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Hélas ! Le chant de la corne fut bref et s’acheva dans un râle dramatique. Les portes du Palais s’ouvrirent avec fracas vomissant une cohorte de soldats Troyens. Mal armés, mal vêtus, les guerriers avaient réagi avec autant de célérité qu’ils le pouvaient mais aucun ne semblait réellement apte à combattre. Ni leurs corps, diminués par le vin ni leurs esprits, incapables de revenir aussi vite à la guerre, d’envisager même qu’elle n’avait en fait jamais cessé, ne répondraient avec assez de force au déferlement et à la colère des Achéens. La ville était perdue ainsi que l’avait prédit sa mère. Pour ‘Nil, à présent, une seule décision s’imposait : il fallait fuir. Comment ? Elle l’ignorait. Par où ? Elle ne le savait pas non plus. En revanche, elle était certaine de finir massacrée si elle restait sur place, ou pire si elle essayait de résister un peu. Résister ! L’idée la fit sourire malgré la situation. C’était tellement stupide : elle n’avait pas douze ans ! Si ça se trouvait, Otréré, plus âgée et nettement plus experte dans le maniement des armes venait déjà d’expirer sous l’assaut meurtrier des Hellènes. De rage impuissante, elle serra entre ses petits doigts le petit glaive de bronze. Elle voulait quand même agir. Faire au moins quelque chose d’utile. Elle ne voulait pas devenir Enileis la Couarde aux yeux et aux oreilles des futures générations. « Je dois sauver Thémis ! » Cette pensée était tombée comme une évidence. La jeune fille regarda autour d’elle, cherchant à s’orienter, puis elle s’engagea dans le labyrinthe sinueux des ruelles sombres. Il fallait faire vite. Elle savait que la fille de Pâris et Hélène ne dormait pas au palais mais dans la demeure de sa nourrice, non loin de là, au moins pour cette nuit. Ses parents avaient jugé plus sage de l’éloigner des ennuyeuses polémiques qui les opposeraient, eux et l’ensemble des membres de la famille royale, à l’issue de la « victoire ». 25


Les cris de guerre et d’agonie qui s’élevaient, au loin, progressaient dans la cité fortifiée. Bientôt les Achéens auraient envahi la place centrale. De là, ils s’éparpilleraient en une ignoble toile porteuse de mort qui envelopperait bientôt la ville d’un voile funèbre de feu, de cris et de sang. Elle pressa le pas. Sa chevelure blanche se soulevait à un rythme vif. Elle finit par atteindre le coin de la ruelle. Le tintement des épées et les râles des mourants s’élevaient de toutes parts. L’envahisseur avançait très vite. Elle atteignit enfin le pas de la porte. L’ouverture était béante et le vantail arraché. Quelqu’un était déjà passé par là. Un frisson la parcourut. Qu’était-il arrivé à sa jeune protégée ? Elle redoutait le pire. Avec précaution, l’épée courte solidement tenue des deux mains, Enileis entra dans la maison. La table centrale avait été renversée. Des jattes et des écuelles brisées jonchaient le sol. Prudemment, la jeune fille se rendit dans la chambre. Le spectacle effroyable qui se présentait à ses yeux d’enfant lui arracha un hurlement d'épouvante. Le cadavre d’un soldat grec était vautré, la pointe d’une lame saillante dans le dos, sur le corps inanimé d’Oenoé dont les yeux, grands ouverts et fixes, exprimaient une terreur sans nom. Elle ne respirait plus. Le glaive de l’Achéen l’avait traversée de part en part. Mais une des mains boudinées de la nourrice était encore crispée sur la gorge de son bourreau tandis que l’autre bras disparaissait sous la carcasse de l’homme. Apparemment, la courageuse femme avait envoyé son assaillant, avec elle, dans l’autre monde. Essayant d’apaiser les tremblements qui agitaient tout son corps, Enileis murmura, d’une voix qu’elle espérait assurée: – Thémis ! Est-ce que tu es là ? C’est moi, ‘Nil ! Je suis venue te chercher.

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Aucune réponse. La fillette n’était pas dans la pièce. Elle explora rapidement la demeure de Oenoé, jetant un œil dans les niches basses, espérant que Thémis s’y serait réfugiée. Avec un peu de chance, personne ne savait qu’une descendante de Priam vivait là, hors du Palais, au cœur de la ville elle-même. Alors personne ne la chercherait en particulier. – Thémis? Toujours rien. Enileis commençait à s’affoler mais décida de poursuivre sa fouille. Elle se hasarda jusqu’au grenier. De hautes jarres encore pleines de grains et de légumes séchés étaient posées à terre. Quelques-unes avaient été renversées et cassées et leur contenu s’étalait à même le sol. – S’il te plait Thémis, montre-toi ! Sa voix s’était faite plaintive. Elle était sur le point de redescendre lorsqu’elle s’aperçut que l’une des jarres semblait osciller sur sa base. Sur la pointe des sandales, l’épée courte tenue pointe en avant, elle s’approcha du grand pot. ‘Nil avait appris à se méfier de ce genre d’ustensiles depuis que, toute petite, elle avait manqué de se faire mordre par un serpent dissimulé à l’intérieur d’un objet semblable. Elle tendit la lame, la glissa dans la jointure et, d’un mouvement rapide, fit basculer le couvercle sur le sol. Avec précaution, elle avança sa tête au dessus de la jarre ouverte. – Thémis ! La gamine était prostrée à l’intérieur, les yeux hagards. Elle mit un certain temps avant de reconnaître la silhouette en contre-jour. – ‘Nil, balbutia-t-elle, sans réellement y croire. Ils sont partis les méchants soldats ? Puis, après un effort de mémoire qui lui fut très douloureux, elle poursuivit : – Je crois qu’ils ont fait du mal à Nounou. J’étais dans le grenier quand ils sont entrés. Je savais que c’était mal parce que Oenoé me l’avait interdit mais j’avais désobéi. Pour être un peu seule. Pour être tranquille. Elle laissa s’échapper un sanglot. 27


– Et puis je les ai entendus entrer. Ma nourrice leur a dit de sortir. Ils se sont battus. Moi j’ai eu peur et je me suis cachée dans la jarre. Comme quand on jouait à cachecache. Tu te souviens ‘Nil ? Les grands yeux implorants de la gamine attendaient une parole réconfortante de son amie aux cheveux blancs. – Oui, ma chérie, sourit-elle avec effort, je me souviens très bien. Elle lui tendit les bras. Thémis en fit autant et se laissa porter à l’extérieur. Elles redescendirent l’étage pour tenter de sortir. Enileis faisait tout ce qui était en son pouvoir pour cacher à la petite fille le hideux tableau des deux corps enlacés en une obscène et mortelle étreinte. Thémis, par ailleurs, gardait le visage enfoncé dans la robe de sa grande sœur de cœur. Elle savait sans doute ce qu’elle risquait de voir et s’en protégeait naturellement. Au moment où les deux filles allaient atteindre la porte, une ombre gigantesque en barra l’ouverture. Un grec en armes, bardé de bronze, venait d’entrer et se dressait devant elles. Il avait une blessure toute fraîche au genou droit.

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Chapitre 4 : Pillage – N’avance pas grosse brute stupide, gronda Enileis en tenant sa lame solidement pointée en direction du géant barbu, ou bien je t’éclate l’autre genou ! En réalité, elle était terrorisée et sa menace ne pouvait impressionner personne. Le soldat achéen partit d’un formidable éclat de rire dont la puissance fit vibrer les petits corps des gamines puis il les dévisagea d’un air mauvais : – Décidément, cette ville grouille de fillettes mal élevées, coassa-t-il. Mais quand je serai sorti de cette cahute puante, tu seras beaucoup plus polie, affreuse petite chèvre blanche ! L’insulte rendit à ‘Nil son courage. Elle s’assura mieux sur ses jambes et son regard changea. Elle savait qu’elle ne pouvait pas gagner contre ce monstre, mais elle espérait au moins lui laisser une large balafre de façon à ce qu’il se souvienne à jamais de leur rencontre. Un sourire carnassier lui assombrit le visage. – On va voir ça, Traîne-la–patte ! siffla-t-elle entre ses dents. Le soldat poussa un rugissement de colère et leva sa lance au niveau du coude, prêt à empaler l'impertinent microbe et chargea sur les deux enfants. Le thorax de bronze le ralentissait beaucoup et ne lui permettait pas facilement de se déplacer dans une pièce aussi exiguë. Enileis plongea sur le côté, bousculant Thémis qui alla rouler contre un banc en poussant un petit cri plaintif, puis, courbée en deux et maintenant son glaive d’une main, aussi fort qu’elle le pouvait, elle contourna l’Achéen avec agilité.

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‘Nil se trouvait à présent dans le dos de son agresseur. Levant la dague comme un poignard, elle plongea sur lui pour le terrasser. Le bouclier de l’homme qui se retournait la percuta de plein fouet, l’envoyant bouler sur un tas de débris de vaisselle. Elle lâcha son glaive. Quelques tessons de faïence lui entaillèrent profondément la peau. Elle hurla de douleur. Son plan avait lamentablement échoué! Sonnée par le choc, elle ne réagit pas quand s’approcha le géant grec. Il avait posé sa pique et ramassé le petit glaive. Il eut un rictus satisfait : – Joli cure-dents, Poil-de-chèvre, ricana-t-il. Il fera très bien en travers de ta gorge ! Et joignant le geste à la parole, il leva l’arme pour l’abattre sur Enileis. Mais la lame n’atteignit jamais sa cible. Le géant grec se figea sur place, le bras toujours levé, l’air égaré. Une pointe sanglante qui avait percé la cuirasse émergeait de son poitrail. L’homme contempla sans comprendre le morceau de métal qui sortait de son ventre. L’empoignant de sa main droite, il tenta maladroitement de l’extraire de son corps avant de s’écrouler bruyamment sur le sol. Interdite, Enileis fixa le corps inanimé. Puis, lentement, elle leva les yeux pour découvrir l’identité de son sauveur. Enée s’approcha d’elle et lui sourit pour la seconde fois de la journée. Cette fois-ci, elle ne s’enfuit pas et se jeta dans les bras vigoureux du héros en sanglotant, vite rejointe par Thémis. – Oncle Enée, je crois bien que les méchants soldats ont tué ma nourrice ! – Et Otréré aussi, sans doute, ajouta ‘Nil dans un hoquet. Enée ne prit pas le temps de s’attendrir. Il regarda la fille aux cheveux couleur de neige dans les yeux. – Ecoute-moi bien, Enileis, fille de Polta, j’ai pu voir à la manière dont tu lui as résisté, (il désigna le guerrier grec du menton) que tu ne manques pas de ressources. Je vais te confier une grande mission, une mission de confiance. Son regard se fit brûlant. 31


– Tu as compris que Troie était perdue, je le vois à tes yeux. Il y a ici plusieurs personnes que tu devras accompagner sur le mont Ida, le sommet qui s’élève à plusieurs kilomètres d’ici. Ce sont tous de jeunes enfants, à l’exception d’Andromaque. Tu vas leur donner un peu de ton courage et les suivre. Tu ne seras pas le chef du groupe mais tu en seras l’âme. Tu as compris ce que je te demande de faire ? Enileis le fixa de ses grands yeux noirs : – J’ai très bien compris : tu me demandes de suivre cette femme et de ne pas faire d’histoires en me racontant des bobards stupides. Et en plus, tu t‘imagines que je vais les croire ! Réprimant un fou rire, le prince Troyen entoura Thémis d’un bras et la souleva. Alors qu’il tendait son autre main à ‘Nil, elle désigna le cadavre d’Oenoé. – Il faut s’occuper d’elle… Sans mot dire, Enée ferma les yeux de la nourrice et plaça une pièce sur sa bouche, pour lui permettre de traverser l’Achéron1 le moment venu. Enfin, il sortit de la demeure et lança une torche enflammée à l’intérieur. Le feu prit rapidement. – La plupart des autres habitants d’Ilion, cette nuit, n’auront pas cette chance, murmura-t-il entre ses dents. D’un geste machinal, il ébouriffa les cheveux d’Enileis et embrassa du regard l’ensemble du petit groupe que Thémis et elle venaient de rejoindre. Parmi eux, ‘Nil reconnut Ascagne, le garnement qui s’était moqué d’elle, quelques heures auparavant. Elle identifia également un enfant de quatre ou cinq ans porté par une magnifique femme aux cheveux de jais. C’étaient Scamandrios et sa mère Andromaque, respectivement fils et veuve du valeureux prince Hector. Il y avait aussi deux étranges jeunes gens, vraisemblablement jumeaux, dont la pâleur excessive contrastait avec la peau habituellement dorée

1

L’Achéron est l’un des fleuves des enfers.

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des peuples de la mer Egée. Quelques vétérans 1 armés de lances et de boucliers légers encadraient le petit groupe. Andromaque prit la parole. Sa voix, quoique chargée d'appréhension, demeurait forte et ferme : – Il est temps de partir à présent. Suivez-moi tous, si tout va bien, les portes de l’Ida sont encore sûres. Les dieux te gardent Enée ! Escorté de six hommes aguerris, l’intéressé lui adressa un rapide signe de tête, étreignit son fils avec émotion et disparut dans le méandre des rues troyennes. Les enfants s’engagèrent à leur tour, guidés par un officier de la garde, vers une issue incertaine, dernier espoir pour eux de survivre au raid meurtrier des Hellènes2. Le trajet s’éternisait. Les soldats du roi, faisant preuve d’autant de prudence que de ruse, cherchaient au maximum à éviter les barrages et les traquenards. Les hauts murs gris des habitations passaient lentement sous les yeux d’Enileis. Elle se forçait à ne pas penser. Sinon, elle aurait hurlé. Thémis, toujours blottie contre elle, reniflait de temps à autre. Elle était complètement choquée par tout ce qu’elle venait d’endurer. Souvent l’un des jumeaux pâles gémissait. Enileis remarqua qu’il était en permanence en contact avec un mur. A chaque intersection, son regard s’affolait et ne retrouvait un peu d’assurance qu’en effleurant la construction suivante. L’autre pleurait en silence. Seul Ascagne avançait le regard fier, malgré ses yeux rougis par le chagrin et l’inquiétude. Au bout d’un long moment, la place de l’Ida fut en vue. De nombreux fuyards, principalement des femmes et des enfants attendaient déjà là, manifestement terrifiés et irrités. – Ouvrez le portail ! hurla une voix masculine à l’arrivée d’Andromaque.

1 2

Un vétéran est un soldat très expérimenté. Les Hellènes : autre nom des Achéens, des Grecs.

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Aussitôt, les portes pivotèrent bruyamment et la foule s’engouffra dans l’ouverture. Toutes proches, montaient les clameurs violentes des combats. Il fallait faire vite. – Où est le reste des soldats ? demanda Andromaque à un vieillard en tunique. – Ils protègent notre route, Altesse, répondit-il d’une voix chevrotante. Ils nous rejoindront sur la route de la montagne. Ah ! Si j’avais encore la force de porter une arme, je serais à leurs côtés ! Ses yeux étaient noyés de larmes de colère. La princesse lui posa une main réconfortante sur l’épaule. – Andromaque ! Princesse Andromaque ! Un soldat échevelé apparut en boitillant. Il était blessé et essoufflé. – Madame, c’est Pyrrhos : l’héritier d’Achille et ses hommes viennent par ici. Ils recherchent Scamandrios, votre fils, pour le mettre à mort ! Il vous faut fuir par un autre chemin ! Le visage d’Andromaque perdit ses couleurs. Toutefois, elle réagit avec la rapidité et le sang froid qui en firent sa légende. Elle serra contre elle son enfant puis, avisant Ascagne, le lui confia sans mot dire et tourna les talons. Bientôt la chevelure brune de la veuve d’Hector disparut dans la nuit mortelle. Le garçon, après avoir hoché la tête en signe d’assentiment, se fondit dans la foule, suivi d’Enileis et Thémis. Alors, commença une longue marche vers le mont Ida. Chaque habitant d’Ilion était conscient d’abandonner la ville aux pillards. On lisait la honte sur les visages. Personne n’osait se retourner, et pourtant le fracas des armes mêlé aux hurlements des hommes résonnait avec brutalité à leurs oreilles. Et bientôt, l’odeur du bois et des chairs brûlés emplit également leurs narines. Troie brûlait et tous les survivants pleurèrent en silence. Quelques-uns pensèrent rebrousser chemin mais, bien vite, renoncèrent : ils étaient impuissants face à l’envahisseur. Ils continuèrent donc de marcher, la mort dans l’âme. Leurs saluts et ceux de leurs familles étaient à ce prix. 34


Comme pour accompagner leur souffrance, des nuages gris et menaçants assombrirent bientôt le ciel. Au loin, un orage menaça puis tonna. Très vite, la pénombre enveloppa la masse des fuyards. Personne ne s’aperçut qu’un petit groupe d’enfants avait disparu.

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Chapitre 5 : La fuite – Votre partie s’enlise mes enfants ! Zeus contemplait le développement du jeu d’un air goguenard. Aphrodite et Apollon avaient adopté une stratégie commune de repli vers les flancs. La situation semblait bloquée pour l’un comme pour l’autre joueur. Le dieu de la foudre approcha son terrible visage mangé de barbe de l’échiquier et arbora un sourire malicieux. – Et si j’ajoutais un imprévu ? – Non ! Apollon se leva d’un bond, blanc de colère, le regard chargé de reproches envers son père, lequel semblait de plus, assez satisfait de son coup. En effet, au centre de la table du jeu, une nouvelle pièce venait d’apparaître, ruinant la stratégie secrète du dieu solaire. Cela ressemblait à un nuage. Un énorme nuage noir… – Calme-toi mon fils, avertit le dieu suprême, j’ai simplement tenu à débloquer les forces en présence… et à mettre un peu de piment ! – De quoi te mêles-tu père ? C’est un jeu qui ne te concerne en rien ! – Au contraire ! Le sort de ces deux mortels m’importe car ils sont tous deux d’origine divine et survivants de Troie. Certes, je n’ai rien pu faire pour sauver Ilion mais je ne te laisserai pas détruire un de ses illustres représentants si facilement. Et à présent, contiens un peu ton exaspération et observe la suite des événements. – Nous n’observons pas, père, nous jouons ! maugréa Apollon. Et c’est à mon tour ! Pousse-toi !

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Le Maître des dieux dont la colère légendaire commençait à percer sous la sagesse millénaire frémit devant le comportement si grossier de son rejeton. – Eh bien joue, tonna-t-il, et voyons si tu es aussi brillant que tu te l’imagines ! Et dans un éclair de fureur qui frappa la surface du monde et fit trembler tout l’Olympe, Zeus quitta la salle. Les deux compétiteurs, déconfits mais soulagés revinrent à leur partie. Ils poussèrent une exclamation de surprise. Le nuage noir s’était métamorphosé en un terrible orage et avait clairement changé la donne. – On ne voit plus rien ! C’était la voix d’un des jumeaux, celui qui pleurnichait tout le temps. Il semblait terrorisé. Enileis haussa les épaules. Elle ne voyait rien non plus depuis que ce nuage bizarre les avait tous enveloppés. Elle sentit toutefois le souffle de quelqu’un sur son visage. – C’est étrange, on n’entend pas non plus le moindre bruit. Ni celui des Troyens ni celui des Hellènes saccageant la ville. C’était Ascagne. ‘Nil distinguait à peine sa silhouette alors qu’il se tenait debout devant elle. – Tu as raison, on dirait qu’on est coupé des autres. – Où est ma Maman ? demanda Scamandrios. – Elle sera bientôt là, assura le fils d’Enée. Enileis frissonna. Thémis, toujours accrochée à elle, pesait très lourd. – Alors, on fait quoi ? grogna-t-elle. On continue de marcher à l’aveuglette ? – Si tu as une autre solution… – Rentrons chez nous, gémit le Jumeau « Tâte-lesMurs », si ça se trouve, ils sont partis, les Achéens. – Oh oui, c’est une bonne idée ! renchérit Jumeau « Pleurnicheur ». J’veux rentrer chez moi… – Oh oui, ça c’est une bonne idée ! railla Enileis. On va rentrer chez nous et on sera tous massacrés ensemble ! 37


– La ferme, vous tous ! gronda Ascagne. Le petit groupe reprit son ascension en silence. Ils marchèrent longtemps, sans pour autant réussir à rejoindre les autres. La progression était pénible, des cailloux roulaient sous leurs pieds, menaçant de les faire tomber. Etrangement, la lumière ne réapparaissait pas. Ni étoiles ni clair de lune pour les guider. Ils n’avaient pas la moindre idée du trajet qu’ils avaient parcouru depuis que le noir les avait englobés. Au bout d’un moment, Enileis déclara : – Je crois que nous sommes perdus. – En tout cas, nous ne nous rapprochons pas du mont Ida, confirma Ascagne, la végétation n’a pas changé, le sol est toujours aussi pierreux. Il y eut un moment de silence. Chacun réfléchissait aux moyens de se sortir de cette situation insolite. C’est alors qu’ils reconnurent une sorte de bruissement familier qui frémissait au loin. – Vous entendez ? interrogea Tâte-les-Murs. On dirait le bruit des vagues. Je crois que nous nous rapprochons de la mer. – C’est impossible, objecta Pleurnicheur, nous n’avons pas cessé de grimper, alors que l’océan est en contrebas ! – Sauf si nous avons pris le chemin des falaises ! L’observation de ‘Nil les fit tous frémir. Les falaises étaient abruptes et dominaient la mer de plus de cinquante pieds1 ! A cause de l’obscurité, si, par malheur, ils se retrouvaient trop près du bord, ce serait la chute. Que faire ? Au bout d’un moment, on entendit un craquement et la voix d’Ascagne : – Je passe devant. – En quel honneur ? – Parce que j’ai arraché une branche pour tâter le sol devant moi, mademoiselle « L’école ça sert à rien », ça m’évitera de tomber dans le vide comme n’importe quel imprud… Aaaah !

1

Environ 16 mètres (un pied = 33 cm).

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Nil entendit le bruit d’un éboulement suivi d’un corps qui roule jusqu’à ce que se produisent un choc sourd et un cri de souffrance : le garçon impétueux venait de chuter du haut de la falaise ! Ascagne ! Tous les enfants avaient hurlé en même temps. Enileis réagit aussi vite qu’elle en était capable. Ignorant les protestations de Thémis qu’elle posa à terre, elle s’accroupit et rampa à tâtons, droit devant elle, jusqu’au rebord. Elle allongea le cou pour scruter les ténèbres à la recherche du malheureux garçon. La couleur de la nuit, doucement éclairée par le firmament revint aussitôt. ‘Nil en fut presque éblouie tant la transition entre l’obscurité totale dans laquelle elle errait depuis des heures et la douce lueur nocturne fut soudaine. Elle repéra Ascagne assis à une douzaine de pieds en contrebas, se frottant le crâne. Il semblait étourdi mais apparemment, il n’était pas blessé. Finalement, ils étaient encore très loin de la cime et, de cette hauteur, la chute avait été bénigne. Derrière lui s’étendait une petite crique où était échoué un bateau de pêche. Rassurée, ‘Nil tourna la tête pour rapporter la situation à ses camarades mais elle se retrouva à nouveau devant une face sombre dressée devant elle. Elle poussa une exclamation de surprise : – Ce « nuage » n’est pas naturel ! On dirait qu’une muraille de ténèbres a été posée là au moyen d’un puissant maléfice ! Autant par bravade que par curiosité, la fille aux cheveux de lait posa sa paume droite sur la surface opaque. Sa main s’enfonça sans rencontrer le moindre obstacle. L’endroit n’était pas dangereux en soi. Il était seulement privé de toute lumière. C’était une gigantesque zone de ténèbres dans laquelle toutes les créatures vivantes étaient aveugles. Haussant les épaules, et tâtonnant toujours, ‘Nil retraversa la surface obscure à la recherche des enfants. 39


Les trouver ne fut pas très difficile : chacun braillait à pleins poumons. Les deux plus jeunes hurlaient leur désespoir, se considérant abandonnés depuis les quatre longues minutes qu’avait duré la séparation d’avec leur jeune tuteur. Quant aux jumeaux, on les entendait se lamenter sur leur patrie perdue, plusieurs stades1 à la ronde. Patiemment, Enileis réunit la petite troupe et la guida, lentement, vers la sortie. Une fois avertis du risque de chute, ils s’appliquèrent tous à descendre la courte paroi avec attention. Bientôt, ils étaient en sécurité sur la plage de sable épais. Ascagne, encore flageolant, les rejoignit. La bosse qui lui gonflait le crâne formait une protubérance insolite. On aurait dit qu’un œuf lui poussait directement dans les cheveux. Enileis pouffa. – A présent, tu portes un casque beaucoup trop petit pour une si grosse tête ! L’assassinant du regard, le digne fils d’Enée grommela une réponse inintelligible mais dont la signification ne faisait aucun doute. Il lui tourna ostensiblement le dos et se dirigea en boitant – le moins possible – vers le petit bateau. Scamandrios, qui avait retrouvé le sourire, le suivit en singeant sa démarche. Malgré tout l’agacement qu’elle pouvait éprouver à l’égard du petit prince de Troie, ‘Nil lui reconnut du bon sens et de l’aplomb. La voie maritime, quoique très dangereuse, semblait la seule issue possible. Et le gamin avait l’air de savoir s’y prendre avec un bateau. Pleurnichard leva les yeux. – Regardez là-haut, c’est… incroyable. L’accompagnant du regard, Enileis considéra le ciel et fit la grimace : – Oui, la tempête menace… – Non, rétorqua-t-il fasciné, là : au sommet de la falaise. 1

Le stade est une mesure grecque de longueur : environ 180 m.

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Le spectacle était extraordinaire. À perte de vue, longeant le bord de la paroi rocheuse s’étendait le mur de ténèbres. De minces filaments sombres comme des fibres noires de coton se détachaient et montaient vers le ciel, s’enroulant les unes autour des autres, pour finir par former une trombe sinistre et gigantesque au-dessus de la falaise. La tornade enflait à chaque seconde en se nourrissant de la matière obscure. Tout à coup, le tonnerre explosa, assourdissant, et le ciel se retrouva quadrillé par les éclairs. Le vent se leva brutalement, violemment, faisant tourbillonner le sable. Tâte-les-murs, paniqué, se mit à hurler : – Ce sont les hauts dieux qui sont en colère. Ils exigent un sacrifice pour notre impiété ! Enileis toisa le garçon pâle. La colère et l’affliction se lisaient dans son visage fatigué de petite fille. – Les dieux ont bu suffisamment de sang ce soir, imbécile, répliqua-t-elle d’une voix blanche, mais si tu veux servir à apaiser leur colère, je veux bien laisser tes tripes sur la grève en guise d’offrande. Et ajoutant le geste à la parole elle brandit son glaive d’une main tremblante de rage. Les deux jumeaux, comme pétrifiés par la peur, n’osaient plus rien dire. Thémis, le visage implorant, contemplait son amie de toujours sans comprendre la violence qui l’animait. La voix d’Ascagne coupa court à leur querelle. – Quelqu’un va-t-il venir m’aider pour pousser cette coque de noix à la mer ou est-ce que je dois obligatoirement me briser les bras tout seul ? Se sentant stupide, Enileis replaça son arme à la ceinture et marcha vers l’embarcation. Les jumeaux et Thémis la suivirent en silence. Bien vite, la lourde barque fut mise à l’eau. Ascagne monta le premier puis il hissa les deux petits à bord. Pleurnichard et Tâte-les-murs hésitaient. Ils tournèrent leur regard en direction de Troie. De hautes colonnes de noires fumées d’incendies s’élevaient dans le ciel orageux. Leurs yeux s’emplirent de larmes et ils restèrent là, un long moment, à contempler ce 41


qui avait été leur patrie. Puis, lentement, pesamment, ils tournèrent les talons et se dirigèrent vers le bateau. Ils se hissèrent à bord et prirent les rames en silence. Le temps du regret était passé, il fallait aller de l’avant. Bientôt retentit le bruit des rames sur les flots et petit à petit, le frêle esquif s’éloigna des rivages de Troie. Au loin, dans les terres, comme un contre-phare qui indiquerait une route à jamais interdite, la Ville brûlait d’une immense flamme.

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Chapitre 6 : Première tempête – Qu’est-ce que tu dis ? Je n’entends rien ! Enileis, les bras agrippés à l’unique mat de l’embarcation malmenée par les vagues, essayait en vain de deviner ce qu’Ascagne lui disait. Le vent, la pluie et les vagues l’assourdissaient et elle avait déjà beaucoup de peine à entendre le son de sa propre voix. Avec effort, elle parvint à lire sur les lèvres de son compagnon qui s’efforçait de détacher chaque syllabe. – IL FAUT REMONTER LA VOILE AVANT QUE LA TEMPETE NE L’ARRACHE ! – D’accord ! La jeune fille s’arc-boutant contre le mât, tira de tout son poids pour enrouler la grande étoffe de toile triangulaire autour de la vergue1. C’était une tâche extrêmement difficile pour une enfant de cette taille, parce que l’armature2, rudimentaire, exigeait la force d’un adulte bien charpenté. La corde, rendue glissante par la pluie, lui blessait les mains qui furent bientôt couvertes de sang. – Je n’y arrive pas, geignit-elle. C’est trop dur ! Heureusement pour elle, les jumeaux vinrent à son aide. Malgré leur apparence fragile, ils s’étaient montrés robustes et très adroits chaque fois que ça avait été nécessaire. La voile finit par être relevée et fut hâtivement fixée sur la vergue. La tempête redoublait de violence ; les enfants, perdus au milieu de la mer grise et houleuse, ne voyaient pas vraiment comment se sortir de cette mauvaise passe et regardaient autour d’eux d’un air éperdu. 1

La vergue : longue pièce de bois cylindrique placée en travers d’un mat pour soutenir et orienter une voile. 2 L’armature : la charpente d’un bateau.

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Pourtant l’expédition n’avait pas si mal commencé. Ils avaient réussi à quitter les rivages de Troie sans grande difficulté. La monstrueuse tornade n’avait fait que les menacer et s’était finalement enfoncée dans les terres pour couper la route aux Achéens, les empêchant de poursuivre les derniers Troyens. – On ne les reverra jamais n’est-ce pas ? C’était Thémis. Les yeux noyés de chagrin ; elle venait de comprendre que tous les gens qu’elle connaissait et aimait avaient péri sous les coups des Hellènes. Pendant des heures, la gamine avait regardé les colonnes de fumée et avait sangloté. Scamandrios, lui, s’était endormi dans les bras de Pleurnichard. Ascagne, ‘Nil et Tâte-les-murs avaient, non sans peine, descendu la voile qu’une légère brise avait gonflée et qui les avait éloignés des côtes de la Phrygie1. Ils avaient tous fini par s’écrouler vaincus par l’épuisement et l’émotion. Malgré sa fatigue, ‘Nil avait très mal dormi. Son sommeil avait été hanté par l’image de géants grecs cernant Otréré, les lances brandies. Le cercle de soldats se refermait sur elle, la supprimant sans aucune émotion, comme on tue un insecte. Plusieurs fois son cœur avait fait un bond dans sa poitrine. Elle avait ouvert les yeux mais le contact du bateau ne l’avait pas rassurée comme cela se passe généralement après un cauchemar. Tout cela était bien arrivé et la peur se prolongeait à chaque réveil. Au matin, tous avaient les yeux rouges. Et ils avaient également très faim ! Enileis et Tâte-les-murs savaient passablement pêcher. La jeune fille avait appris en flânant le long du Simoïs2, lors des trop rares moments de trêve entre les deux armées ennemies. Sa mère lui avait expliqué comment harponner le poisson et même comment jeter un petit filet.

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La Phrygie : c’est la région de l’Asie Mineure où se situait Troie. Aujourd’hui c’est une partie de la Turquie. 2

Le Simoïs : fleuve des environs de Troie.

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Il faut croire que les dieux marins étaient avec eux, ce matin-là, car les prises furent assez nombreuses pour nourrir tout le monde. Certes, il avait été difficile de faire manger du poisson cru aux deux plus jeunes, mais la fringale avait eu raison de leurs réticences. Ce même jour, ‘Nil avait appris le nom des jumeaux. Pleurnichard se nommait en réalité Tros et Tâte-les-murs répondait au nom de Ilos. – Mais ce sont les noms des fondateurs de Troie ! s’était exclamée la fille aux cheveux blancs. Ils n’avaient pas réagi à sa remarque. « Ce n’est pas très étonnant, finalement, s’était-elle dit, après réflexion, je suis entourée de toute la descendance de Priam. Deux de plus ou de moins, quelle importance ? Je me demande bien ce que je fais là d’ailleurs, au milieu de toutes ces célébrités en déroute ! » Et puis la tempête était arrivée. Violente. Brutale. Le ciel s’était soudain chargé d’électricité tandis que de lourds nuages noirs le rendaient plus sombre, comme si la nuit tombait en plein jour. La température avait chuté rapidement, annonçant le tonnerre et les éclairs qui suivraient. Des trombes d’eau s’abattirent sur le fragile esquif que des vagues impressionnantes faisaient dangereusement tanguer. Thémis et Scamandrios, surpris par la violence du grain, avaient failli passer par-dessus bord. Aussitôt, Enileis les avait placés sous l’avancée qui protégeait la proue1 de la barque. A l’abri de la pluie et du vent, il leur était aussi très difficile de bouger. Elle espérait que le bateau ne chavirerait pas, sinon, les petits se noieraient sans qu’on ne puisse rien faire. « Et nous aussi, très probablement », songea-t-elle, maussade. Elle remonta sur le pont. Les jumeaux, à genoux face à face, se tenaient les mains et priaient sous le regard apparemment inquiet du jeune fils d’Enée. ‘Nil, ne savait pas quoi penser de cette attitude. Certes, elle craignait et 1

La proue : la partie avant d’un navire (le contraire de la poupe).

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respectait les dieux, mais elle s’était toujours demandé s’il était bon d’implorer leur miséricorde à chaque difficulté. Les dieux n’avaient pas pu empêcher la chute de Troie. Face aux armées des hommes, l’Olympe était-il de taille ? Enileis frissonna ; sa propre impiété1 lui faisait honte. Mais comment peut-on encore croire quand on a vu mourir son pays, sa ville et son foyer sous les assauts combinés de l’armée des Hellènes et du Destin ? Les Hellènes. Toute sa vie était conditionnée par ce nom maudit. C’était Hélène de Sparte qui était la cause de leur malheur à tous. Le destin lui-même avait un humour particulier pour appeler d’un nom semblable, la race des guerriers qui venait d’exterminer son peuple. Et aujourd’hui, ‘Nil se devait de protéger la fille de celle qui avait causé leur perte. Elle haussa les épaules. Thémis n’y était pour rien et broyer du noir ne l’aiderait pas à survivre à la tempête. – Enileis ! L’appel d’Ascagne la fit sursauter. Le jeune garçon, agrippé au gouvernail, montrait du doigt l’horizon. On pouvait distinguer une masse sombre. – Est-ce que c’est une île ? demanda-t-elle pleine d’espoir. – Je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Il faut essayer de nous en approcher avant d’être engloutis par Thalassa2. – Je ne sais pas comment faire, plaida-t-elle. Si nous redescendons la voile, elle sera arrachée avec le mat et nous ne sommes pas assez forts pour ramer vers la terre. – Essayons quand même ! Et joignant le geste à la parole, il empoigna fermement l’une des rames arrimées à la coque avec des cordes épaisses. – Il faut secouer les deux ahuris-là, cria ‘Nil, qu’ils nous aident un peu ! 1 2

L’impiété : mépris pour la religion. Thalassa : en grec, la mer.

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– C’est ce qu’ils font, répliqua Ascagne outré par le manque de religion de la jeune fille. L’aide des dieux nous est indispensable si nous voulons rejoindre la rive, sains et saufs. Et se murant dans le silence, il se mit à pagayer avec une sorte de rage qu’Enileis ne comprit pas. Grommelant de colère, elle s’assit pourtant derrière lui et l’imita après s’être accordée à son rythme. – Il n’empêche : prier les dieux c’est bien pratique pour éviter les cloques sur les mains ! – Qu’est-ce que tu dis ? Je ne t’entends pas ! – Rien. Je rame… Pas comme eux… Les vagues grossissaient encore. Ils avaient beau les affronter avec acharnement, le combat apparaissait comme perdu d’avance. – … teau ! Enileis tourna la tête en direction du son. C’était Tros. Il était pâle et criait. – C’est la coque d’un bateau ! – Quoi ? – L’île ! Ce n’est pas une île ! C’est la coque retournée d’un bateau ! Il faut virer de bord si nous ne voulons pas la percuter ! Avec horreur, les enfants contemplèrent impuissant la dérive anarchique de l’énorme masse mouvante. Les éléments déchaînés en rendaient difficile l’observation mais malgré les vagues qui malmenaient les deux embarcations, ils durent se rendre à l’évidence : la collision était inévitable. Les jumeaux attrapèrent à leur tour les rames et se mirent à canoter avec ardeur. Face à la tempête, leurs efforts conjugués étaient bien dérisoires ! Ils ne parvenaient pas réellement à manœuvrer la barque qui demeurait à la merci des vagues. Convaincue de l’inutilité de son combat, Enileis lâcha l’accessoire de bois et regarda avec insistance autour d’elle. Si accident il devait y avoir, elle tiendrait le rôle qui lui était dévolu, celui de protéger les enfants. Mais il lui fallait de quoi les relier à elle pour ne pas les perdre. 48


Avec une rage mêlée de désespoir, la jeune fille agrippa d’une main la corde qui maintenait la voile repliée contre la vergue et la trancha d’un coup sec à l’aide de son glaive. L’étoffe grossière se détendit d’un seul coup sous l’assaut du vent et provoqua une embardée qui faillit tous les faire passer par-dessus bord. Ascagne rugit : – Espèce d’idiote ! Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ? Nous allons chavirer ! Elle lui adressa un regard hostile qui figea le garçon sur place, le forçant à reconsidérer sa réaction. Il choisit d’observer brièvement ce qu’elle faisait. Il la vit nouer un bout de la corde à sa main gauche et attacher Thémis à la taille. La petite fille se jeta au cou de son amie et la serra très fort contre elle. Enileis ne chercha pas à la repousser mais, avec peine, elle agrippa Scamandrios pour le relier à son autre main. Comprenant enfin ce que la fille aux cheveux de neige avait en tête, le fils d’Enée la rejoignit et avec douceur lui étreignit l’épaule. ‘Nil se raidit à son contact. – Attends ! Laisse-moi t’aider, dit-il doucement Il lui sourit gentiment et s’attacha à Scamandrios. Tros et Ilos, après avoir coupé dans le reste de la corde vinrent se joindre à eux. Ils formaient, à présent, une véritable chaîne humaine. Il ne leur restait plus qu’à attendre le choc. Or l’accident redouté tardait à se produire. Les flots bouillonnants ballottaient les deux coques impuissantes de-ci de-là, souvent les rapprochant, parfois les refoulant. Chaque fois qu’une haute vague s’élevait devant eux, faisant disparaître l’épave flottante de leur champ de vision, elle soulevait le minuscule bateau de pêche aussi facilement qu’on balaye un insecte du revers de la main. Tous s’attendaient à ce que l’embarcation retombe et se fracasse dans l’océan. Ils s’imaginaient alors, projetés dans les flots agités, perdant connaissance et s’enfonçant dans les ténèbres glaciales de la mer Egée. Mais, toujours, la barque redescendait dans un craquement épouvantable

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et tenait bon. Alors ils découvraient que l’écart entre les deux s’était sensiblement réduit. Le manège dura longtemps, à ce qu’il leur semblait, bien qu’ils eussent perdu toute notion du temps. Finalement, alors que les deux masses s’étaient déjà frôlées à deux ou trois reprises, elles se percutèrent et la vaillante petite barque vola en éclats, précipitant tous les enfants à la mer. La dernière vision d’Enileis avant de toucher l’eau hostile fut celle d’une silhouette. Un homme était assis sur la coque renversée. Il chantait. – Et oh ! Et oh ! Et une amphore de vin ! – N’importe quoi ! pensa-t-elle. Et elle s’évanouit.

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Chapitre 7 : Ariteas le poète Nil évoluait sous l’eau avec beaucoup de grâce. Elle nageait, ravie, dans l’océan clair et limpide dont les courants délicats lui caressaient les joues. De minuscules bulles d’air, produites par les mouvements souples de la fillette, glissaient entre ses doigts et tournaient autour de ses jambes cuivrées. Un banc de sardines argentées, virevoltant au travers des flux salés, vint former un cortège lumineux qui l’accompagnait dans sa ronde sous-marine. Comme elle était heureuse ! Combien ce monde était paisible, silencieux, délicieux ! Ses longs cheveux de neige se déployaient autour de sa tête telle une magnifique couronne ondoyante, bercée par le doux murmure des ondes. Souriante, elle contemplait la beauté enchanteresse de la faune sous-marine. Des poissons exécutaient sous ses yeux des ballets merveilleux. Devant elle dérivait passivement une étoile de mer. Elle tendit doucement la main pour la saisir. L’animal se referma avec délicatesse autour de son bras et l’enserra comme pour la remercier de ce soin particulier. Quel bonheur ! Au bout d’un moment la pression s’intensifia, atténuant, légèrement, le charme de l’instant. ‘Nil grimaça. Elle décida alors d’ôter la créature de son poignet. Etrangement, elle ne parvint pas à ramener son autre bras devant elle, quelque chose le maintenait en arrière avec fermeté. Surprise, elle tourna la tête pour comprendre d’où provenait cette résistance. Sa main gauche était immobilisée par de longues algues noires errantes qui s’étaient tout enchevêtrées et la bloquaient. Un malaise vague mais réel se répandit lentement dans son corps.

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Tout à coup, une douleur vive lui vrilla le poignet : l’étoile de mer venait de la mordre avec cruauté ! Son cœur de se mit à battre beaucoup plus vite. Elle réalisa, alors, que quelque chose clochait : les algues n’attaquaient jamais les baigneuses, pas plus que ne le faisaient les astéries1. Mais les baigneuses ne restaient pas non plus aussi longtemps sous l’eau, sans remonter prendre leur respiration. Brusquement, l’angoisse la submergea. Elle s’agita dans tous les sens pour tenter de s’arracher à ses entraves. Bientôt, elle sentit qu’on lui appuyait sur la cage thoracique ; un poids énorme lui compressait la poitrine, comme si un gigantesque rocher avait été posé sur son ventre dans le but de l’étouffer, de la briser, de la réduire en miettes. L’angoisse se changea en panique. De la morsure s’échappa un flot de sang noir et épais qui se répandit dans l’eau en longs filaments sirupeux. La température ambiante avait chuté de manière vertigineuse sans même qu’elle s’en fût rendue compte et la couleur de l’eau s’était faite si sombre qu’elle ne parvenait plus à distinguer ce qui l’entourait. Elle hurla, mais son cri, perdu dans l’immensité liquide et saumâtre, se mua en un nuage de bulles grisâtres. La terreur emportait la jeune fille alors que la douleur dans son bras gauche s’intensifiait comme si on cherchait à le lui arracher ! C’est à ce moment qu’elle reprit conscience. Elle était toujours au milieu de l’océan et un petit homme trapu et bedonnant s’efforçait de la hisser vers l’ample coque renversée de son bateau. Ascagne et Ilos, de leur côté, se débattaient de leur mieux pour de ne pas être emportés par le courant. Le poignet droit de ‘Nil était profondément entaillé par la corde à laquelle tous les enfants étaient attachés. Lien, ô combien ! dérisoire qui, seul, les ancrait encore au monde des survivants. 1

Astérie : étoile de mer.

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Une lame poussa finalement la jeune fille contre la coque. Sa tête en heurta le bord avec brutalité. Elle voulut crier et découvrit qu’il n’y avait plus d’air dans ses poumons. Elle eut un haut-le-cœur et vomit un long jet d’eau salée. Elle respirait à nouveau. L’oxygène entra dans sa poitrine comme un tison. Elle régurgita encore du liquide. Pendant ce temps, deux lourdes et solides mains la tiraient vers le haut et la déposaient contre le bois humide. Une voix de chèvre fredonnait une chanson inconnue dont les paroles lui parurent tout à fait déplacées. « C’est un petit bateau, parti en copeaux, hisse et oh ! » Sonnée, meurtrie, ‘Nil se contraignit à garder les yeux ouverts pour suivre le déroulement des événements. Le chanteur bêlant recueillit sans dommage chacun des naufragés qu’il déposa sur la coque. La jeune fille s’enfonça dans un sommeil sans rêve, parfois entrecoupé par quelques ultimes hoquets salés. Quand elle se réveilla, le soleil brillait agréablement et l’océan était redevenu calme. Sur la coque retournée régnait une singulière agitation. Le bonhomme trapu, leur sauveur, semblait tout excité. – Je sais ce que j’ai vu ! Le tout petit était mort ! – Ne dites pas n’importe quoi, répliqua Ascagne, visiblement très gêné, il était mal en point, c’est certain, mais Tros, en bon guérisseur, l’a soigné. C’est tout ! Qu’allez-vous donc imaginer ? – Tros est guérisseur ? marmonna ‘Nil. Ravie d’apprendre qu’il peut servir à quelque chose… Elle essaya de se relever, mais le roulis était trop fort et elle ne réussit pas à conserver son équilibre. A la réflexion, même assise, tout tournait quand même autour d’elle. Elle avait la nausée et un mal de tête qui prenait les dimensions du géant Antée1. – ‘Nil’ ! hurla Thémis en se jetant dans ses bras. Tu vas bien ! 1

Antée : Géant, fils de Poséidon et de Gaïa. Il fut vaincu par Héraclès.

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– Aïe ! répondit-elle en tentant d’arrêter la corne de brume qui meuglait dans son crâne. - Tu sais, continua la gamine, visiblement indifférente au supplice de son aînée, eh bien Sca, il a été mort ! Enileis releva la tête et observa le petit garçon qui semblait se porter le mieux du monde. Un peu pâle, certes, mais indubitablement vivant. Elle avait dû mal comprendre. – Ah ! Tu vois, le môme, même la petite pense comme moi ! grinça l’homme joufflu et courtaud. Elle l’observa. Il avait des cheveux roux hirsutes et portait une tunique jadis chamarrée, aujourd’hui en haillons aux couleurs flétries qui lui donnaient un air cocasse, voire inoffensif. Sa main droite tenait une outre de vin résiné que, vraisemblablement, il ne lâchait jamais. Le « môme » Ascagne soupira et haussa les épaules. Il s’approcha de ‘Nil et lui sourit. Il avait les traits tirés, les cheveux détrempés, mais il semblait paisible. – Content de te retrouver parmi nous, Grincheuse ! – Contente aussi, Abruti. Qu’est-ce qui s’est passé avec Scamandrios ? Le fils d’Enée, hésita, cherchant ses mots. – Il s’était presque noyé. Il était mourant. Tros l’a soigné. Il mentait. Cela se lisait dans ses yeux. Il résistait avec peine au désir de lui révéler quelque chose. Un secret qui semblait bien lourd à porter pour un garçon de cet âge. Enileis décida de ne pas l’interroger plus. Elle respectait les gens qui avaient une parole. Et de toute façon, elle était beaucoup trop malade pour insister davantage ! Quand le sol cessa, un peu, de tourner, elle finit pas se relever et alla à la rencontre de leur sauveur. – Merci, monsieur, balbutia-t-elle, peu habituée à exprimer sa reconnaissance. On m’appelle Enileis, fille de Polta. Le petit homme s’inclina devant elle, l’air amusé.

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– Enchanté, mademoiselle Enileis fille de Polta ! grasseya-t-il. Je suis le poète Aritéas, fils de… Eh bien, en fait, j’en sais fichtre rien. Mais mes parents étaient sans doute de braves gens pour enfanter un magnifique poupon comme moi !

Il partit d’un éclat de rire grêle qui sonnait comme un coup de cuiller sur une poêle, puis, reprenant son sérieux, il enchaîna : – A présent que tout le monde va mieux, j’aimerais bien que vous m’expliquiez ce que vous faites tous ici, en pleine mer ! Les enfants lui relatèrent la chute de Troie et la mort de leurs proches. A chaque épisode, chaque incident, chaque rebondissement, l’homme poussait des cris de surprise et levait les mains au ciel. A la fin, il considéra la jeune assemblée et déclara d’une voix empreinte de sagesse et d’alcool : – Aucun poète n’osera jamais raconter une histoire pareille ! Personne n’y croirait ! Scamandrios intervint, changeant brusquement de conversation : – Pourquoi il ne coule pas ton bateau ? Aritéas considéra l’enfant de toute sa hauteur – ce qui, reconnaissons-le, ne lui arrivait pas souvent – et répliqua avec un air mystérieux : – Eh bien, petit bonhomme revenu des morts, je suis sûr que tu es un malin et que tu vas trouver tout seul ! Et si tu y parviens, je te conterai une belle histoire de Troll ; tu sais ces créatures dangereuses qui rôdaient autour d’Ilion… Aussitôt, Tros et Ilos protestèrent : il n’y avait jamais eu de tels êtres en Phrygie ! Et il était invraisemblable qu’un jour quelqu’un chantât les aventures des Trolls de Troie ! 56


Dédaignant de répondre aux récriminations des deux adolescents, le poète leur tourna le dos, sortit de sa tunique un minuscule pipeau, s’assit en tailleur au bord de la coque et se mit à produire des notes aigrelettes. La mélodie n’était pas très belle, mais elle sembla rafraîchissante aux enfants. Même Enileis, dont la migraine tardait à passer, se laissait bercer par la musique. De leur côté, Scamandrios et Thémis exploraient la coque, se penchant dangereusement sur les bords, leurs petites mains accrochées aux nombreuses anfractuosités du bois usé. Ascagne et Tros les surveillaient de près. Bien vite, les deux bambins comprirent que l’embarcation n’était peut-être pas ce à quoi elle ressemblait. D’abord, ils découvrirent qu’une trappe dominait l’enveloppe de bois. – C’est pas un bateau à l’envers ! s’exclama Thémis toute troublée par leur découverte. Sinon, quand il était à l’endroit, il aurait coulé ! – Félicitations, ingénieuse fillette ! gloussa le poète roux, se relevant. Ton petit camarade et toi, réussirez-vous à découvrir d’autres indices qui vous mettront sur la voie ? En ouvrant grandes vos oreilles par exemple ! Il enfourna de nouveau son flûteau et tout en jouant se mit à danser frénétiquement sur ce qu’il fallait bien appeler le pont du bateau. Scamandrios, intrigué par les paroles du gros homme, décida d’écouter de toutes ses forces. Il colla sa tête contre la coque et attendit. – C’est vivant ! On dirait que le bateau respire ! s’écriat-il avec émerveillement. Le morceau de musique ne s’arrêta pas mais le replet interprète au visage réjoui, s’inclina pour confirmer… La déclaration du gamin réveilla tout à fait Enileis. Vivant ? Ce vestige de la flotte égéenne ? Le poète à la voix de bique était complètement cinglé ! Elle considéra le petit groupe avec morgue. C’était à se demander lequel des trois était le plus puéril ! Et, au bout d’un moment, elle se décida à écouter elle-même. 57


Le plancher produisait un ronflement lent et régulier. Quelque chose d’énorme soufflait, dessous. C’était entre un mugissement et une respiration rauque. De temps à autre, elle entendait le son d’une éruption puissante, comme un gigantesque éternuement. Qu’est-ce qui pouvait bien renifler dans ce bateau ? – ‘Nil, regarde les avirons. Ascagne était penché au-dessus de l’eau. Son regard était fixé sur une masse mouvante. Ce n’était pas une rame, il en était certain. Ca ressemblait plutôt à une gigantesque… Et brusquement, tous deux comprirent – C’est une nageoire ! Aritéas se retourna vers eux, visiblement ravi. – Et oui, mes enfants ! exulta-t-il de sa voix dissonante. Ce bateau n’est en réalité qu’une énorme cuirasse. Elle sert à protéger Noüs ! – Et qui est Noüs ? demanda Ilos. – C’est une baleine, mon jeune ami. Nous naviguons tous sur le dos d’une gigantesque baleine bleue !

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Chapitre 8 : Noüs Les jours qui suivirent permirent à Enileis et ses compagnons de panser leurs plaies de cœur et de recouvrer leurs forces. Leur hôte, Aritéas, était sans aucun doute un bien étrange bonhomme mais il avait un grand sens de l’hospitalité et de la prévoyance. Sous la coque – la cuirasse –, il existait de nombreuses alvéoles suffisamment vastes pour permettre à chacun de s’allonger et de dormir. D’autre part, il avait mis de côté une quantité importante de viande salée et d’eau douce, la première dans quelques besaces de fortune et la seconde dans des outres en vessie de bœuf. Les enfants découvrirent même des couvertures de laine, certes trouées, mais qui leur permirent de dormir dans des conditions correctes. La cohabitation avec le poète n’était pas toujours facile. Le gros homme roux, en permanence à l’affût de toutes sortes de facéties, tapait sur les nerfs des plus grands et enchantait les plus petits au-delà du raisonnable. Un jour, il plongeait nu et raisonnablement éméché dans la mer avant de hurler « Au requin ! », un autre, il chantait à tuetête, de sa voix chevrotante, des chansons improvisées spécialement pour les enfants mais dont l’humour leur échappait souvent : – Camarine1, c’est ma cousine ! Camarine, c’est ma voisine ! Les événements récents avaient finalement rapproché Enileis et Ascagne. Les deux enfants avaient beaucoup plus en commun qu’ils ne se l’étaient imaginés. Ils avaient tout perdu, jusqu’à leurs parents. Mais si le garçon entretenait toujours le vague espoir de retrouver les siens, 1

Camarine : nom d’une des filles du dieu Océan

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la fille aux cheveux de lait n’avait réellement nulle part où aller, ni personne chez qui s’installer. – A ton avis, dans quelle direction est-ce qu’on va ? demanda soudain Ascagne. – Vers l’ouest. On s’éloigne de Troie. Aritéas intervient alors. Les deux enfants sursautèrent. Il arrivait toujours par surprise. – J’ai pensé que ce serait plus prudent de fuir la Troade1 pour l’instant, dit-il, les armées achéennes vont sans doute écumer les côtes d’Ilion pendant plusieurs mois. Je ne tiens pas plus que vous à finir entre leurs mains ! Nous reviendrons en Phrygie quand les choses se seront calmées. – D’accord, mais où est-ce qu’on va exactement ? insista le jeune héros troyen. J’imagine qu’on ne va pas rester sur ce poisson géant jusqu’à la disparition de nos vivres ? – Les baleines sont des mammifères, sourit le poète roux, et pour te dire la vérité, j’ignore absolument la destination qu’a choisie Noüs. – Quoi ? s’étranglèrent les deux enfants. Nous sommes perdus ? – Je n’ai pas dit ça ! Je sais où nous sommes mais pas où nous allons. Je m’autorise à donner quelques conseils à Noüs, mais pour le reste, je la laisse suivre sa route. Je ne suis que son passager, en aucun cas son capitaine. Et vous non plus, d’ailleurs ! Ils restèrent sans voix. Ils étaient en fait à la merci d’un doux dingue alcoolique se croyant capable de parler avec un animal gigantesque qui n’avait peut-être même pas conscience d’avoir des passagers ! Ascagne se leva d’un bond. – Je dois en parler avec Ilos et Tros : ils sauront ce qu’il faut faire ! Enileis bondit, abasourdie par cette remarque : 1

La Troade : la région de Troie.

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– Mais qu’est-ce que tu leur trouves à ces deux-là ? Siffla-t-elle entre ses dents. Ils ne font rien, ne pensent rien, n’ont d’avis sur rien et tu les contemples comme s’ils étaient sortis de la cuisse de Zeus ! – Tu ne crois pas si bien dire, murmura le garçon. Il garda la bouche ouverte sur le point de révéler quelque chose, hésita un instant, puis tourna les talons. Il avait choisi de rester muré dans son silence. ‘Nil haussa les épaules et alla s’asseoir à l’autre bout du bateau-baleine pour ronchonner. S’il y avait bien une chose qu’elle ne supportait pas, c’était l’absolue dévotion que le fils d’Enée portait aux jumeaux. Il les regardait avec un tel respect, une telle adoration qu’elle ne pouvait empêcher les poils de son dos de se hérisser. D’accord, Tros et Ilos étaient de charmants éphèbes1 mais c’était aussi la plus belle paire d’empotés qu’elle avait eu l’occasion de rencontrer ! La plupart du temps, ils restaient là, les bras ballants, à attendre que la journée se passe quand ils ne priaient pas pour que les dieux leur accordent un bon voyage. Le reste du temps, ils se lamentaient, implorant un improbable « retour à la maison » qui n’avait d’autre effet que de faire régulièrement pleurer Scamandrios et Thémis. ‘Nil aussi mais elle le cachait. Cela lui donnait l’envie irrésistible d’étrangler les deux geignards. Elle était effondrée par tant de balourdise. – Et pendant ce temps-là, on est obligé de rester sur un poisson géant qui va où ça le chante ! – Un mammifère, répéta Aritéas, surgi à nouveau d’on ne savait où, ou plus précisément un cétacé. Noüs porte ses enfants et les allaite alors qu’un poisson pond des œufs. – M’en fous, marmonna-t-elle. Le poète eut un moment de silence, visiblement partagé entre l’agacement et l’amusement. Il dévisagea la fillette puis, avec une lueur malicieuse dans le regard, il déclara : 1

Un éphèbe : un jeune homme très beau.

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– Si tu ne me crois pas, tu peux peut-être l’interroger toi-même ? – Vous rigolez ? – Non. Il ouvrit la trappe centrale et s’engagea dans l’ouverture. Intriguée, ‘Nil jeta un œil à Ascagne en grande discussion avec les jumeaux. Thémis et Sca jouaient tranquillement autour d’eux. Finalement, elle se décida à suivre le petit homme roux. Il la conduisit logiquement vers la proue, là où se trouvait nécessairement la tête de la baleine. Traverser le bateau par l’intérieur était assez compliqué puisqu’il n’y avait nulle part où réellement marcher. D’antiques cordes pendaient qui permettaient toutefois de s’accrocher tout en posant les pieds sur les bords intérieurs de la coque. Enileis qui se balançait comme un singe maladroit s’aperçut qu’il ne s’agissait ni d’un bateau grec ni un bâtiment troyen. Elle estima qu’il avait appartenu à quelque marin venu du nord. L’Hyperborée peut-être ou bien la Cimmérie1. Elle grimaça devant l’étendue de sa méconnaissance de la géographie. Au bout d’un long moment, après force acrobaties, ils atteignirent un petit promontoire qui surplombait l’évent2 de la baleine. Noüs leva la tête pour contempler les nouveaux venus. L’animal était immense mais tout de même plus petit que le bateau qui lui servait de protection et il n’était apparemment pas attaché à l’armature. Pour faire avancer la coque, il poussait une sorte de corset de toile qu’il pouvait lâcher à tout moment. Cela prouvait bien que l’animal était indépendant. Un sifflement étrange parvint aux oreilles de la jeune fille. C’était très mélodieux mais pas musical à proprement parler. – Noüs te parle, souffla Aritéas, il te faut à présent apprendre son langage ! 1

2

L’Hyperborée et la Cimmérie sont des pays nordiques légendaires. L’évent : la narine située sur le sommet des baleines.

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Les grands yeux du cétacé se mirent à la fixer. ‘Nil y lut l’expression d’une infinie bonté et d’une intelligence vive. Son chant si particulier s’adressait bien à elle, elle en était certaine. Elle écouta avec attention la litanie mélancolique. Les sons si particuliers la touchaient profondément, l’envahissaient, s’infiltraient dans sa tête et dans son cœur laissant entrer des images. Enileis y lut l’histoire de Noüs. Elle comprit que ses parents avaient été tués par des créatures gigantesques, des années auparavant, qu’elle avait erré dans la mer fermée pendant plusieurs jours. Ses fanons encore immatures, elle avait failli mourir de faim et avait échoué, au bord de l’épuisement sur une plage presque déserte, attendant la fin. C’est alors qu’elle était apparue. Une femme, encore assez jeune, aux cheveux blancs. Elle l’avait caressé, l’avait baignée pour éviter qu’elle ne se dessèche, puis, à l’aide d’une autre femme bien plus jeune, elle l’avait remise à l’eau. Ça n’avait pas été facile. Il avait fallu creuser le sable tout autour d’elle pour laisser la mer s’infiltrer, planter des étais contre ses côtés pour l’empêcher de basculer et la pousser jusqu’à la mer. Les deux femmes – la mère et la fille – l’avaient nourrie pendant des jours avec du poisson péché par leurs soins et réduit en petits morceaux. Cela avait sauvé Noüs qui n’avait jamais oubliée ses deux amies humaines, ses parentes d’adoption en quelque sorte. Et puis le temps avait passé. Ils avaient appris à se connaître. Elles l’avaient baptisée Noüs et le cétacé avait appris leurs noms : Enileis était la plus vieille et Polta, sa fille. – Ma mère et ma grand-mère ! pensa ‘Nil dont le cœur s’emplit à la fois de joie et de tristesse. Elles ont sauvé et adopté Noüs, il y a des dizaines d’années ! Et aujourd’hui, nous nous rencontrons. C’est vraiment une coïncidence extraordinaire !

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– Extraordinaire, oui, ricana Aphrodite avec une lueur mauvaise dans l’œil. – N’est-ce pas ? gloussa Apollon. Comme tu vois, soeurette, j’ai pris un avantage décisif. A présent, le destin d’Enileis est lié à celui de toute l’embarcation. Si quelque chose lui arrive, c’est tout l’équipage qui disparaît – ton petit-fils y compris ! – C’est donc moi qui mène la danse ! Il jubilait ! Le dieu solaire dansait sur place comme un enfant de dix ans, agitant les bras dans tous les sens en ricanant. La victoire était si proche, pensait-il ! Etrangement, Aphrodite ne dit rien. Elle avait le rouge aux joues et réfléchissait très vite. Au bout d’un moment, elle laissa percevoir un rictus de satisfaction. – J’aime beaucoup ton poète extravagant, mon frère, dit-elle en détachant chaque syllabe. Il est vraiment tombé à pic pour ta petite protégée. – C’est vrai, acquiesça l’interpellé, l’air toujours triomphant. Je crois que cette pièce de jeu a un avenir. Je prédis qu’on l’appellera, un jour, le « Fou » et dans certains cas le « Joker ». Il s’interrompit. Pourquoi lui avait-elle déclaré cela avec autant de flegme et de douceur ? Il se concentra davantage sur le plateau, étudiant les pièces une à une, évaluant les combinaisons, imaginant tous les scénarios possibles. Et soudain il pâlit. – Oh non ! souffla-t-il avec horreur. Tu ne vas tout de même pas les envoyer là-bas ? Tu risques de tous les tuer ! – Surprise ! s’exclama la déesse qui n’était pour l’instant pas la plus évidente incarnation de l’Amour. Elle le fixa avec ses yeux d’émeraude qui brillaient comme des poignards au soleil. – Tu n’as pas encore gagné, fils de Zeus, cracha-t-elle, rageuse. J’ai plus d’un tour dans mon sac ! D’un claquement de doigts, elle fit avancer la nef de deux cases. Tout près du bord. Dangereusement près.

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Chapitre 9 : Deuxième tempête La rencontre avec Noüs avait troublé Enileis bien plus qu’elle ne saurait le dire. Pour la fillette, chacun était libre de son destin et les puissances célestes n’intervenaient que lors de grands événements lesquels étaient généralement porteurs de mort. Même les incidents les plus étranges ne l’impressionnaient pas plus que ça. L’immense mur de ténèbres qui leur avait permis, à tous, de s’échapper, Enileis l’avait interprété comme la manifestation d’un phénomène naturel rare, pas d’un prodige. Or, ce jour-là, elle avait rencontré une créature non humaine capable de communiquer avec elle. Et elle avait découvert que sa mère et sa grand-mère avaient déjà rencontré la gigantesque baleine bleue. A nouveau, l’Histoire se répétait et la jeune fille comprit que tant de coïncidences ne pouvaient s’expliquer que d’une seule manière. Un destin avait été tracé pour Noüs. Les Moires tissaient une toile complexe et longue dans laquelle, Enileis elle-même était comprise. – Il faut remonter à présent. – Hein? La voix d’Aritéas la tira de sa rêverie. Elle avait presque oublié la présence du poète à ses côtés, mais sa voix criarde la rappela à la réalité. – Elle est fatiguée, expliqua-t-il. C'est une très vieille dame, notre Noüs, et cette conversation l'a épuisée. D'autre part, ça fait plusieurs jours qu'elle est en surface. Si elle est restée si longtemps c'était pour vous protéger après votre naufrage contre ce bâtiment, tu comprends... A présent, elle aurait besoin de faire un tour dans les profondeurs, mais elle préfère rester encore quelque temps auprès de vous. Alors elle économise ses forces... 66


– Ah? Euh, bien... balbutia ‘Nil. Elle se hissa par l'un des cordages pour rejoindre la sortie. Elle jeta un dernier regard à la baleine et esquissa quelques syllabes à peine murmurées : « Je reviendrai te voir.» L'animal répondit d’un jet de vapeur bouillante qui sortit par son évent. Le souffle retomba en fines gouttelettes tout autour d'elle. Elle s'esclaffa alors que la chaleur la faisait frissonner de plaisir. Aritéas sourit, visiblement amusé par la scène. Il en ferait peut-être un poème, un jour. Lorsque Enileis retrouva la lumière du jour et l'immensité mouvante, elle eut un étourdissement. Les quelques minutes passées à l’intérieur de l’armature lui avaient donné l’impression rassurante d’être à nouveau à l’abri. Bien sûr, elle s’y rendait tous les soirs, mais c’était harassée de fatigue qu’elle s’allongeait dans sa niche. Elle s’endormait d’ailleurs aussitôt avec la profondeur du sommeil qui est le propre des enfants de son âge. Là, elle avait goûté à une certaine forme de confort dont elle se trouvait à nouveau privée. Elle réprima un gémissement sourd et regarda les jumeaux. Elle les comprenait mieux à présent. Leur angoisse d'avoir été séparés de leur foyer lui semblait, soudain, bien moins ridicule. – Ça va ‘Nil? Tu as l'air bizarre! C'était Scamandrios. Il avait un regard chargé d'inquiétude. Apparemment il ne l'avait jamais vue si songeuse. Elle lui sourit. – Non, Sca, dit-elle avec chaleur, tout va bien à présent. Ne t'inquiète pas! – T'es sûre? insista l'enfant-prince, parce que t'es bizarre des fois. Tout le temps en colère. Et quand t'es contente, t'es encore plus bizarre. L'innocent aveu la fit éclater de rire et il en fut plus contrarié encore. Devant sa perplexité, elle s'assit sur la charpente polie par le sel et le prit sur ses genoux. L'enfant était tellement tendu que ses muscles semblaient aussi durs que du fer. Elle lui passa lentement la main dans les 67


cheveux et se mit à fredonner, tout doucement, d'une voix grave et claire que personne ne lui connaissait, une tendre chanson troyenne. La jeune fille ne chantait pas souvent, mais elle le faisait bien. Scamandrios se détendit presque aussitôt et, sous le charme de la berceuse, finit par s'assoupir dans ses bras. Attendrie, Enileis contemplait le visage de l'enfant. Elle fut bouleversée quand elle découvrit qu'il pleurait jusque dans son sommeil. Délicatement, elle porta le fils d'Énée jusqu'à sa couche et remonta la couverture sur ses épaules. – Dors bien, murmura-t-elle avec émotion, après avoir posé un baiser sur son front tiède. Elle le regarda dormir un long moment encore puis retourna à l'air libre avant de rejoindre ses compagnons d'infortune. Tros et Ilos étaient en grande discussion. – La baleine nous éloigne de notre foyer, affirmait le premier. Si nous continuons ainsi, même en suivant les chemin des étoiles, nous finirons par nous égarer et ne plus jamais rentrer chez nous. – C'est ici notre foyer à présent. Nous n'avons plus nulle part où aller... La voix d'Ilos était blanche et son moral semblait encore plus bas que d'habitude. Enileis s'approcha de lui et mit sa main sur son épaule. – Nous retrouverons les nôtres, Ilos, même si cela doit prendre un peu de temps, je te promets que nous y arriverons. Mais cela ne marchera que si nous sommes unis. Nous avons déjà affronté pas mal de choses ensemble et je crois que nous en verrons d'autres! Le jeune homme releva la tête et fixa la fille aux cheveux blancs. Il semblait réellement la voir pour la première fois. Son bras mince et musclé s'éleva lentement pour finir par se poser, paume ouverte, sur la jeune figure hâlée de ‘Nil. Ses doigts explorèrent lentement le relief du visage juvénile. Puis, au bout d'un moment qui parut interminable : – Il y a quelque chose de particulier en toi, Enileis, fille de Polta. Tu as l'âme d'une héroïne et le courage d'une 68


reine. Et surtout, tu n'es pas attachée à ce monde par les lois ordinaires. Je ne sens pas en toi le fil des Moires. Ton destin sera, sans doute, unique, Enileis mais tu ne feras que caresser la gloire sans jamais l'obtenir. A son tour, Tros s'approcha d'elle. Il lui prit doucement la main, l'étudia avec beaucoup d'attention et ne put réprimer un mouvement de surprise. – Ta ligne de vie est très étrange, infante aux cheveux de neige, elle est si longue qu'elle fait presque le tour de ton pouce, le plus étonnant étant qu'en revanche, ta main ne possède pas de ligne de destinée. Il la regarda dans les yeux. ‘Nil découvrit à quel point son regard acéré ressemblait à celui d'Ascagne. Le jeune garçon reprit : – Je me demande bien qui est, en réalité, la fille de Polta la Blanche. Il lâcha sa main qui retomba mollement le long de son corps et conclut : – Nous te remercions de nous avoir rappelé à notre devoir. S'il existe une terre pour nous, alors nous battrons, ensemble, pour l'atteindre. Et devant Enileis médusée, les deux jumeaux s'inclinèrent en guise de gratitude et de profond respect. Il y eut un silence gêné que rompit finalement la voix criarde d'Aritéas. Chacun fut presque ravi de l'entendre couiner : – Si vous tenez à manger quelque chose ce soir, il va peut-être falloir vous mettre à la cuisine! Et nettoyez-moi ce pont! On dirait un port de criée oublié par ses propriétaires un soir de beuverie! Au travail! Au travail! – A vos ordres mon Capitaine! plaisanta Ascagne apparemment ragaillardi. – Mon royaume pour un balai sec ! hurla Ilos en exécutant une grimace épouvantable. – Essaye voir avec tes cheveux! – Plutôt ceux de ‘Nil! Tout le monde plaisantait et riait. Et, tandis que chacun se mettait au travail, le pont renversé retrouva enfin sa vie. 69


Rayonnant de bonheur, Aritéas chanta – faux, mais à tuetête - jusqu'à la tombée du jour. Tous s'endormirent tôt, ce soir-là, épuisés mais ravis de leur journée. Ce fut un saisissement pénible qui les réveilla au beau milieu de la nuit. Une sensation de froidure humide qui les enveloppait, fouinant à l'intérieur de leurs corps, griffant leurs veines, étreignant leurs os, étouffant leur respiration... Ils se levèrent, hagards, s'interrogeant du regard malgré la pénombre, l'embarcation demeurant vaguement éclairée par un fin rayon de lune. La voix d'Ascagne s'éleva, blanche : – Tout le monde va bien? – Il fait froid, gémit Sca. Et j'ai peur! – Je monte voir, dit le fils d'Énée d'un ton qui se voulait ferme. – Je t'accompagne, ajouta ‘Nil. Tros et Ilos, pouvezvous surveiller les deux petits? Aritéas... – Je viens aussi, grogna le poète. Quand ils émergèrent sur la coque, le froid glacial et humide les prit à la gorge. Ascagne tendit la main vers le ciel, paume en avant, et regarda l'horizon. – La température baisse encore, déclara-t-il lugubre. Et la tempête qui se forme là-bas ne me dit rien qui vaille. - Tout ça n'est pas naturel, gronda Aritéas, je n'ai jamais vu autant de tempêtes en si peu de temps. – C'est ce climat, déclara ‘Nil les yeux dans le vague, j'ai déjà ressenti ça quand nous étions perdus dans le mur de ténèbres et également le jour où Achille a tué le prince Hector. Il y avait cette moiteur étouffante qui nous empêchait de penser et d'agir. C'était comme si, quelque chose ou quelqu'un voulait influer sur le cours naturel des événements... – C'était, à chaque fois, la manifestation des actes des dieux, cria une voix derrière elle. Et c'est encore le cas aujourd'hui. Ils se jouent de nous pour une raison qui nous échappe encore.

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– Et j'espère que nous vivrons assez longtemps pour la découvrir! Ilos et son frère étaient sortis à leur tour. Tout autour d'eux, le vent ne cessait d'enfler. Leurs regards avaient changé. Ils étaient plus forts, plus adultes. – Il faut rentrer à présent mes amis, dirent-ils d'une seule voix. Amarrez-vous ainsi que les petits à quelque chose de solide. Nous allons essayer d'atténuer la puissance de l'orage. Enileis se planta devant Ilos et le regarda droit dans les yeux. – Qui êtes-vous en réalité? Ils ne répondirent pas. Ce fut Ascagne qui parla. – N'as-tu toujours pas compris, fille de Polta? Ce sont les Pénates1, les divinités du foyer troyen. L'esprit des fondateurs d'Ilion et l'âme de la Ville elle-même. Ils sont la garantie de la survie de notre cité au-delà de la Phrygie. Ce sont des dieux, Enileis! – Tu... tu savais? balbutia la gamine aux cheveux de neige, tu savais et tu ne m'as rien dit? – Je n'en avais pas le droit, ‘Nil, plaida le jeune prince, seule la gravité des événements récents m'autorise à rompre mon serment. – Espèce de... Folle de rage, Enileis voulut se jeter sur Ascagne mais elle fut retenue par Aritéas. Le poète l'avait agrippée par les épaules et la força à le regarder. – Ce n’est pas le moment de céder à la colère, petite fille, expliqua-t-il vivement. Tu as des responsabilités importantes envers Thémis, Scamandrios et Noüs dont le Destin semble t'avoir fait la protectrice! Alors ravale ta fierté et retourne sous le bateau! Il faut faire ce que les jumeaux nous ont demandé ! Et joignant le geste à la parole, il se glissa dans l'ouverture étroite qui menait à l'abri, suivi de près par 1

Les Pénates : dieux souvent représentés sous la forme de deux jeunes hommes. Selon la légende, Énée les a rapportés de Troie.

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Ascagne qui évita le regard de la jeune fille. Enileis eut un moment d'hésitation. Elle fixa Tros et Ilos qui s'étaient approchés du centre de l'embarcation et tentaient de s'arrimer à des arceaux rivés à la coque. Ils n'y parvenaient pas. Trop maladroits. Elle soupira et se dirigea vers eux pour les aider à s'accrocher. Ils la remercièrent d'un sourire. – Bonne chance, murmura-t-elle. Au loin, le monstre de vapeur sombre roulait en grondant comme la charge d'un troupeau de taureaux en colère. Bien vite les premières gouttes d'une pluie glaciale commencèrent à tomber. Les enfants et Aritéas avaient, dans l'urgence, réussi à ramasser le matériel de pêche et les quelques couvertures qui traînaient sur le pont arrondi. Tous étaient à présent descendus dans leurs chambres alvéoles et s'étaient attachés aux cordelettes qui pendaient sur les parois. Inquiet, Scamandrios pleurnicha un instant. Ascagne se glissa à ses côtés pour le protéger tandis que ‘Nil rejoignait Thémis. Le premier coup de tonnerre les fit tous frémir. On aurait dit que le ciel s'effondrait sur eux. Il fut suivi par plusieurs flashes aveuglants. L'orage éclatait dans toute sa brusquerie. Les éclairs, violents, illuminaient les minuscules chambres en demi-jour. Les visages de chacun prenaient, un instant, l'aspect pâle de spectres grimaçants avant de retourner à l'état de silhouettes indistinctes qui sursautaient à chaque explosion fulgurante. Au bout d'un moment, le bateau commença à tanguer et les vagues se firent plus massives. Étrangement, elles n'atteignaient que rarement les alvéoles dans lesquelles étaient pelotonnés les enfants. L'embarcation tournoyait dans tous les sens. Enileis rivée à son bout de cordage, essayait désespérément de regarder au travers des rares lattes disjointes de la coque mais l'environnement extérieur était bien trop sombre. Malgré le péril proche – ou peut-être à cause de lui - ses pensées vagabondaient. Elle pensa d'abord à Noüs, seule, en bas, luttant contre l'Océan déchaîné, puis aux jumeaux; 72


elle comprenait enfin leur attachement à Troie, à la pierre et au sol, à leur perte de repères. Comment auraient-ils pu réagir autrement? Sans ses fondations, que représente donc l'esprit d'une ville? Elle les imagina, sur la coque, seuls face aux éléments, tentant péniblement de dompter la tempête. Les résultats ne semblaient guère probants! D'ailleurs, elle ignorait jusqu'à l'étendue de leurs pouvoirs et même s'ils en possédaient le commencement d'une once. Enfin, elle pensa à Troie, à sa mère et à Otréré et un peu aussi à Oenoé, bien qu'elle n'ait jamais vraiment aimé la grosse nourrice. Toutes étaient mortes et sa vie était devenue si étrange, si compliquée et en même temps si palpitante! Un énorme craquement, presque sous ses pieds la fit hurler. – Le bateau craque! glapit-elle. – Non, la rassura Aritéas de sa voix perçante, c'est sûrement la queue de Noüs qui a heurté le bastingage! Le bâtiment est solide, il en a vu d'autres! Ça tiendra! Puis il ajouta à voix basse : – Tu as entendu bébé ? Il faut que tu tiennes!

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Chapitre 10 : Terre ! La tempête fut moins violente que ‘Nil ne l'avait imaginée. Et surtout, elle n'avait pas duré très longtemps. Dès que les remous se furent calmés, la jeune fille se précipita sur la petite échelle de corde menant au dehors. Mais Ascagne, le visage crispé par l’inquiétude, l’avait devancée. Ilos était allongé sur le pont, inconscient. Le fils d'Énée s'approcha de lui et souleva doucement sa tête. Quant à Tros, il n'était visible nulle part. – Comment va Ilos? demanda Enileis. – Sonné mais vivant, répondit-il. Comme pour confirmer, le jeune dieu ouvrit les yeux et se mit à tousser bruyamment avant de recracher l’eau de mer qu'il avait avalée durant l'orage. Le petit prince de Troie lui empoigna les épaules : – Où est passé Tros? Est-ce qu’il lui est arrivé quelque ch... – Non, il va bien, murmura Ilos avec calme. Il est seulement allé voir Noüs pendant l'averse. Pour le rassurer. – Comment a-t-il fait? s'enquit ‘Nil. Je ne l'ai pas vu passer. – Je ne sais pas trop, avoua-t-il. Il m'a simplement dit qu'il se rendait auprès de la baleine quand nous avons entendu le choc contre la cloison. – Et elle va bien, souffla une voix familière provenant de l'étrave. Une tête hirsute et rougie par l'effort apparut alors. C’était Tros. – Quelqu'un peut m'aider? implora le jeune homme. Je crois que je n'y arriverai pas tout seul...

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‘Nil et Ascagne se précipitèrent pour lui tendre la main. Il finit sa progression avec difficulté et eut besoin d’un long moment pour reprendre son souffle. – Croyez-moi, affirma-t-il en grimaçant, il vaut mieux éviter d'aller voir Noüs en passant par l'extérieur. Il s'arrêta, pris d'un fou rire nerveux et soupira d'aise avant de s'allonger sur la surface de bois, les mains derrière la tête, le regard dans le vague. Il s’assoupit presque instantanément, vaincu par l’épuisement. Son frère se rapprocha de lui et lui caressa tendrement la tête. – On a réussi, petit frère ! Nous sommes parvenus à adoucir la colère de Poséidon ! Le jeune dieu regarda ses amis avec fierté. Son jumeau et lui venaient enfin de trouver leur place dans le groupe. – Nous sommes sept à présent ! déclara Enileis, d’une voix grave. Ascagne acquiesça en silence. Mais en même temps, il observait la mer puis le ciel, dégagé à présent, et siffla avec nervosité. Quelque chose clochait, une chose qu’il avait ressentie au moment de l’orage. Comme une modification infime de l’air, une vibration dans l’atmosphère. Soudain il s’écria : – On n’est plus au même endroit qu’hier ! – Evidemment, répliqua ‘Nil stupéfaite devant l’évidence de la réflexion, la tempête nous a fait dériver ! Ascagne la fixa avec des yeux brillants : – Tu ne comprends pas. Je n’essaie pas de dire que nous nous sommes déplacés de quelques jets de pierre. Nous avons été transportés très loin du lieu où nous nous trouvions hier. L’odeur, la couleur de l’eau, le poids de l’air, tout est différent. Je suis même certain que nous avons quitté la mer Egée et la Phrygie. Aritéas émergea à son tour, accompagnant les deux petits. Il eut la même réaction qu’Ascagne et regarda tout autour de lui, l’air égaré. – Où sommes-nous, mes aïeux ? grimaça-t-il avec inquiétude. Je ne reconnais pas cette partie de l’océan. 75


– Ce sont les dieux, marmonnèrent ensemble Ilos et Tros bien qu’ils fussent encore à moitié groggy. Ils jouent avec nous, ils nous promènent sur le grand plan du monde connu. Enileis retint un frisson. – Est-ce que ça veut dire que nous sommes perdus ? demanda Thémis avec candeur. Le poète s’agenouilla devant elle et, lui passant la main dans les cheveux, déclara d’une voix inhabituellement douce : – Je le crains, mon Cœur. Il va être très difficile de retrouver – de trouver – un chemin au milieu de cette immensité, sans aucun point de repère ! Sca les interrompit : – On pourrait pas essayer d’accoster d’abord ? Juste pour savoir où on est ? Aritéas lui sourit. L’enfant, dans sa naïveté était tellement touchant ! – Non, mon petit ! Nous ne savons même pas s’il y a une terre dans les environs! – Ah ! Tant pis… Le gamin avait vraiment l’air dépité. Au bout d’un long silence, il conclut, fataliste : – C’est vraiment dommage que c’était pas une terre, hein cousin Ascagne ? – Oui, mon bonhomme, approuva distraitement le fils d’Enée, ce n’est pas de chance… Ce fut ‘Nil qui réalisa enfin le sens des paroles de l’enfant : – Mais de quoi parles-tu Scamandrios ? Tu as aperçu quelque chose ? – Oui, là-bas, lâcha le petit garçon d’une voix déconfite en tendant le doigt vers l’horizon. – La terre ! hurla Enileis rayonnante. – La terre ! confirma Ascagne médusé. – La terre ! couina Aritéas incrédule. – La terre ? s’enquirent les jumeaux pleins d’espoir. – Où ça demanda Thémis, j’vois rien ! 76


Cela ressemblait à un fil d’araignée ténu, à peine visible. Pourtant c’était indéniablement un territoire émergé, peut-être une île, qui se dessinait à l’extrême limite de leur champ de vision. Et il avait fallu le regard extraordinairement acéré du fils d’Hector pour la repérer. Comme si elle avait compris le sens de ces cris, Noüs fit pivoter la nef en direction de la ligne sombre et força l’allure. Le rivage commença à se dessiner lentement sous les yeux de la petite troupe de rescapés. Ce n’était pas le paysage découpé et aride de la Grèce et encore moins celui sableux et sec de la Phrygie. De magnifiques et hautes collines verdoyantes égayées d’arbres et de bosquets divers s’étendaient à perte de vue. Quelques criques blanchâtres s’avançaient ça et là, tâches claires éparses qui contrastaient agréablement avec la couleur plus sombre de la flore locale. Plus loin, on pouvait discerner des falaises escarpées. Il fallut à la nef de Noüs près de deux heures pour atteindre la rive et la baleine se tint à une distance raisonnable du bord. – Il y a des hauts-fonds, expliqua Aritéas en montrant du doigt certaines zones plus claires de l’eau turquoise. Notre ami aquatique ne veut logiquement pas prendre le risque de se retrouver coincé ici. Nous allons devoir rejoindre la terre ferme à la force des bras ! – Mais je ne sais pas nager ! s’exclama Thémis. – Ni moi non plus ! renchérit Sca. Le poète prit un air inspiré avant de déclarer : – J’ai récupéré quelques fragments de « feu » votre canot. A défaut d’en faire une embarcation convenable, il est toujours possible de construire une sorte de flotteur qui vous permettra d’accompagner Thémis et Scamandrios. Il se retourna pour s’emparer de plusieurs outres de peau vides. – De plus, ajouta-t-il, nos réserves d’eau ont bien besoin d’être renouvelées. Nous avons presque tout bu et le peu qui reste a été en partie mélangé à l’eau de mer à cause de la tempête.

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C’est alors que la plate-forme vermoulue de l’énorme Nef se mit à trembler sous leurs pieds interrompant brutalement les recommandations de l’homme. S'ensuivit un choc relativement brusque et une forme gigantesque se détacha de l'embarcation avant de s'enfoncer dans les profondeurs. – Qu'est-ce que c'est ? s'inquiéta Thémis. – Ce n'est rien, la rassura ‘Nil qui n’avait pas oublié son entrevue avec la baleine. C'est Noüs qui a décidé de se dégourdir les nageoires! – Elle est partie ? Mais elle va revenir bientôt, hein ‘Nil? – Mais bien sûr, ma chérie! assura-t-elle en prenant la fillette dans ses bras. N'est-ce pas Aritéas? – Exactement, confirma le poète. Elle sera de retour dans quelques heures. – Bien, résuma la fille de Polta, nous n’avons donc plus qu’à nous mettre au travail! Aritéas et les enfants commencèrent à élaborer un assemblage hétéroclite à partir des débris sauvegardés de la barque. Après quelques tâtonnements, ils parvinrent à bricoler une sorte de minuscule radeau rectangulaire sur lequel les deux petits pouvaient se tenir assis, tandis que les gourdes, gonflées d’air, étaient réparties tout autour pour servir de flotteurs. Très fiers de leur ouvrage, les enfants la jetèrent à l’eau et plongèrent à leur tour. Ils y installèrent Thémis et Sca puis, battant des pieds pour avancer, ils poussèrent l’improbable équipage vers la plage. Aritéas, qui désirait faire un peu de décrassage naval, demeura sur le pont ; il leur dit qu’il les rejoindrait plus tard. La distance à parcourir n’était pas énorme et les enfants atteignirent leur but sans difficulté. Une fois débarqués, tous exultèrent et hurlèrent de joie, en tapant des pieds sur le sol immobile et ferme. Parallèlement, ils éprouvèrent une sorte de sensation nauséeuse : ils s’étaient tellement

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habitués au tangage de la Nef qu’ils avaient, à présent, le mal de terre ! Lorsque les premières émotions se furent un peu calmées, le petit groupe s’enfonça dans la nature en quête d’une source d’eau potable. Chacun portait sa part d’outres vides et s’inquiétait, en silence, du poids qu’il aurait à véhiculer, au retour, une fois qu’elles seraient pleines ! Des animaux qui gambadaient tranquillement devant eux, rappelèrent aux jeunes estomacs qu’ils n’avaient mangé que du poisson cru depuis des jours. Ils décidèrent donc de se séparer en deux équipes. Ascagne, Tros et Scamandrios s’activeraient à préparer des collets de fortune pour rapporter des vivres tandis qu’Ilos et les deux filles poursuivraient leur recherche. Ces derniers se risquèrent un peu plus profondément dans les terres. Avisant un relief suffisamment élevé pour leur servir de point de vue, ils s’engagèrent au milieu d’un large sentier abrupt et débouchèrent sur un panorama d’une beauté à couper le souffle. Devant eux, un ruisseau tout en courbes glissait doucement au creux d’un vallon verdoyant. Il distillait une eau cristalline et étincelante qui fit battre de joie les petits cœurs des Troyens. Plus loin, quelques sommets aux cimes parfois enneigées se dressaient sur leur pied colossal, gigantesques gardiens d’un pays luxuriant qui semblaient veiller à ce que rien ni personne ne vienne déranger son éternelle quiétude. Sur leur gauche, ils pouvaient observer le long trajet qu’ils avaient parcouru pour parvenir à cette hauteur. Ils cherchèrent des yeux leurs compagnons braconniers mais ne réussirent pas à les repérer dans les bois. – Là ! Regarde ! Ilos désignait un mince filet sombre qui s’élevait dans l’air, sur leur droite, à la limite de leur champ de vision. – Une fumée ? Cet endroit est habité ? Enileis, perplexe, était partagée entre un sentiment de bonheur intense et la crainte, compréhensible, de se 79


retrouver confrontée à un peuple inconnu. Elle savait que les peuplades barbares étaient nombreuses et n’envisageait guère, surtout après être parvenue à fuir Ilion en flammes, de passer sa vie comme souillon au service d’un quelconque gros guerrier roux à tresses. Ce qui était sans doute un aperçu optimiste des choses ! Apparemment, Ilos partageait son point de vue et ne semblait pas pressé d’aller rencontrer les gens qui vivaient là, quels qu’ils puissent être. Mais ses motivations étaient tout autres. – Notre but n’est ni d’explorer l’univers ni de rencontrer d’autres civilisations au mépris du danger, lâcha-t-il d’une voix morne. – Ah, ironisa ‘Nil, et quel est donc notre but ? – Notre unique objectif, à Tros et à moi, est de retrouver des Troyens survivants et de remettre Ascagne à ses parents ou bien, à défaut, à un membre responsable de sa famille. Cette « aventure » – il avait grimacé en prononçant ce mot – n’est qu’un contretemps fâcheux. Certes, ce voyage nous a permis de sauver sa vie – et les nôtres – mais il est temps que tout cela s’arrête et que nous rentrions CHEZ NOUS ! – Nous n’avons plus de chez nous, dit Enileis. – Alors nous rebâtirons un foyer ! s’emporta le jeune dieu, les joues rougies par l'exaltation. S’il le faut, nous trouverons une terre vierge où nous fonderons une nouvelle Troie ! – Comme celle-ci ? – Ne fais pas comme si tu ne me comprenais pas, fille de Polta ! Dès que nous aurons rempli ces fichues outres d’eau nous repartirons vers la Phrygie à la recherche d’Enée et des dirigeants de la Troade ! Enileis ne répliqua pas. Elle s’était habituée à ces réactions volcaniques. De plus, Ilos avait raison : ils ne pouvaient pas errer jusqu’à la fin de leur vie et le seul choix raisonnable était de prendre le chemin de retour. S’ils parvenaient à le trouver ! L’ironie de la situation n’échappa pas à la jeune fille, qui choisit pourtant de se 80


taire, évitant ainsi d’envenimer une situation déjà passablement désagréable. Comme par enchantement, la voix innocente et inquiète de Thémis fit disparaître la tension ambiante. – Il y a un gros animal mort, là ! La gamine, accroupie au centre d’un trou de flaque asséchée, désignait un amas indistinct. Enileis s’approcha et étouffa un cri d’horreur. – Regarde, Ilos, murmura-t-elle d’une voix étranglée. L’interpellé avança avec prudence. Apercevant les restes étalés sur le sol, il eut un haut-le-cœur et son visage perdit toutes ses couleurs. Il contemplait le cadavre dévoré d’un être humain. Mais il y avait plus inquiétant. La flaque n’en était pas une : c’était une énorme trace de pied. Apparemment, Enileis et ses compagnons n’avaient rien trouvé de mieux que de débarquer dans un pays peuplé de géants anthropophages… – Il faut prévenir Ascagne et les autres ! s’écria-t-elle paniquée. – Trop tard, souffla Ilos d’une voix blanche. Il sera bientôt au courant. Plus bas, dans la vallée, trois créatures humanoïdes d’une taille démesurée se dirigeaient vers la forêt où chassait l’équipe d’Ascagne, totalement ignorante du danger qui les guettait.

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Chapitre 11 : Ascagne est en danger Dans cette forêt accueillante et luxuriante, les hêtres centenaires et les châtaigniers côtoyaient quelques oliviers sauvages tandis que l’atmosphère embaumait la menthe et le fenouil. Et la chasse s’annonçait fructueuse ! Bien qu’ils n’aient guère eu d’expérience pratique, les jeunes troyens savaient faire des nœuds et possédaient une science rudimentaire de la fabrication des armes. Quant à leur utilisation, Ascagne était presque un expert, il avait eu le meilleur des professeurs : son père. Rapidement, le jeune garçon avait taillé des branches droites à l’aide de son glaive et confectionné des javelines courtes mais lourdes. Le gibier était abondant et ne connaissait pas l’homme. Peu craintif, il fut facile à débusquer. A lui seul, Ascagne abattit quatre grands lièvres et un marcassin. Tros ne fut pas maladroit non plus car il captura au collet une sorte de gros furet. Quant à Scamandrios, manquant de marcher sur un impressionnant nid de guêpes, il se vit poursuivi par quelques insectes furieux d’avoir été dérangés, et prit ses jambes à son cou. Les enfants pensèrent faire du feu pour ramener le gibier tout cuit sur la Nef, mais n’ayant pas le matériel nécessaire, ils durent fixer leurs proies à des branchages. Boum. Boum. Des bruits sourds et assez réguliers les firent sursauter. Quelque chose d’énorme approchait. Ascagne posa un doigt sur sa bouche pour intimer le silence aux deux autres. Précaution inutile : l’inquiétude les tenaillait suffisamment. Le petit prince de Troie s'abrita sous un arbre épais, s'arc-bouta sur ses jambes, son glaive 82


dans une main, une javeline dans l'autre et attendit. Tros entraîna doucement Scamandrios dans un fourré où ils se dissimulèrent. Bientôt une ombre gigantesque couvrit le ciel et cacha la lumière du soleil comme un nuage de pluie. – Où sont-ils ? retentit une voix de tonnerre, ils devraient être dans le coin ! – Du calme, Eurymion, les petits hommes ne peuvent pas être bien loin. On les a vus, il y a très peu de temps. Il faut les trouver, Laxros ! Si cet Ulysse est à moitié aussi malin qu’on le dit, alors il va nous échapper ! « Ulysse ? » Ascagne avait déjà entendu ce nom. C’était celui d’un des rois Achéens qui avaient assiégé Troie1. Un ennemi, un meurtrier, un être sans âme ni remords. Que lui voulaient donc ces géants ? Beaucoup de mal, espérait-il. – Il ne nous échappera pas, mon frère. Quand il débarquera chez nous, il nous demandera l’hospitalité. Nous le tuerons sur le champ et mangerons son cœur, comme nous l’a ordonné Poséidon ! Et alors, peut-être… Le dénommé Eurymion était un être gigantesque et bedonnant, au crâne dégarni où pendaient, dispersés, de longs cheveux filasses et aux narines velues. Il se laissa tomber pesamment sur le sol, déclenchant un léger séisme. Sa voix ne fut plus qu’un formidable murmure. Il paraissait accablé. – Oui … Bien entendu, le dieu de la mer nous pardonnera notre trahison passée et lèvera la malédiction qui pèse sur nous depuis cent trente générations! Laxros, au contraire, semblait plein d'espoir. C’était un individu barbu à la silhouette d��licate, au regard vif et nerveux, qui ne cessait de se frotter les mains. Il s'emportait, riait et gambadait, écrabouillant de ses

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Pour en savoir plus sur Ulysse, il faut lire l’Odyssée d’Homère.

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gigantesques petons les arbres comme si c’étaient de simples herbes hautes. Nous retrouverons notre ancien rang! Nous régnerons à nouveau aux côtés des dieux. Notre gloire ternie sera redorée aux yeux des immortels! Le monde tout entier chantera les louanges du peuple des Lestrygons1, cousins maudits des géants légendaires! – Ouais... et Zeus nous confiera l'Olympe, chaque fois qu'il partira en vacances! – Tu railles, mon frère! Mais c'est notre chance d'en finir une bonne fois pour toutes avec toutes ces pratiques dégoûtantes! Eurymion se releva en faisant la moue. – Bof... j'aime bien ça, moi, la chair humaine! Et puis, si Prométhée2 avait voulu que les hommes ne soient pas des friandises, pourquoi les a-t-il faits si petits et si bons? A ce propos, je trouve que ça sent la chair fraîche! dit-il en reniflant autour de lui. – Prométhée! C'est en partie de sa faute, si nous, les géants, sommes les laissés pour compte de l'Olympe! S'il n'avait pas irrité Zeus, si.... – Si, si, si.... Avec des si on ferait du tourisme en Hadès ! C’était une guerre, Laxros ! Une guerre pendant laquelle les Géants et les Titans ont affronté les enfants de Cronos. Ces derniers ont gagné et nous avons perdu ! Fin de la discussion. D’un geste rageur, il déracina un arbre qu’il jeta au loin, révélant Ascagne et ses armes dérisoires. – Ah ! rugit Eurymion, je savais bien que ça sentait la chair fraîche ! Te voilà enfin, Ulysse, méchant avorton ! Il est temps pour toi de périr ! 1

Les Lestrygons : peuple de géants anthropophages évoqués dans l’Odyssée. La scène racontée dans ce livre se déroule avant la rencontre avec Ulysse. 2 Prométhée : Titan créateur des humains. Il a volé le feu aux dieux pour l’offrir aux hommes. Zeus l’a enchaîné sur le Caucase où un aigle lui dévorait le foie, lequel repoussait tous les jours.

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D’un mouvement vif, il s’empara du fils d’Énée terrorisé. Tros, effrayé, lui aussi, mais lucide, trouva le courage de presser sa main contre la bouche de Scamandrios pour l’empêcher de hurler. Cela leur sauva vraisemblablement la vie à tous les deux.

Le Lestrygon observa Ascagne avec attention. – Tu m’as l’air bien jeune pour un roi grec, Ulysse… – … pas Ulysse ! – Hein ? Il tendit l’oreille. – Je ne suis pas Ulysse ! Je m’appelle Ascagne et je suis un prince Troyen. Ulysse est aussi mon ennemi. Laissez-moi descendre ! Le géant se gratta la tête avec sa main libre. – Si tu n’es pas Ulysse, petit homme, je peux te manger tout de suite ! Et joignant le geste à la parole, Eurymion l’éleva jusqu’à sa bouche, le regard pétillant d’avidité. Ascagne, pétrifié d’épouvante vit la mâchoire monstrueuse s’ouvrir en grand. Une haleine putride de gosier jamais lavé submergea l’odorat du malheureux jeune homme. Le cœur au bord des lèvres, il découvrit avec répulsion les trois rangées de dents cariées du géant. Au fond, il crut même apercevoir les restes d’un repas précédent : une main humaine était coincée entre deux gigantesques molaires. Une sensation de chaleur humide et collante fit hurler l’adolescent : la langue mouillée de salive du monstre venait de le lécher, comme pour profiter d’un avant-goût. Et alors que la bouche ignoble allait se 85


refermer sur lui et le broyer comme on écrase une brindille, la main de Laxros saisit celle d’Eurymion avec force. – Arrête ! Il peut nous être utile ! L’autre, privé de son apéritif, dévisagea son compagnon d’un air vraiment mauvais. – Qu’est-ce que tu veux dire ? – Qu’est-ce qui te prouve qu’il n’a pas menti ? C’est peut-être un des hommes d’équipage d’Ulysse. Quelque chose me dit qu’il imite la ruse de son capitaine pour sauver sa propre vie… Eurymion éclata d’un gros rire : – Dans ce cas, il n’aura pas le temps de faire des progrès ! Puis, regardant Ascagne : « Tu entends, Rabougri ? Je vais te bouffer tout cru et j’aurai plaisir à écouter tes os craquer sous mes dents ! » – Tu ne comprends rien mon frère. Si c’est un soldat d’Ulysse, il aura été envoyé ici comme éclaireur. Ne le voyant pas revenir, l’Achéen va comprendre le danger et reprendre la mer. – Et alors ? On ne va pas le relâcher quand même ? – Bien sûr que non ! Nous allons le ramener à la ville et le faire parler. Si la flotte d’Ulysse a mouillé dans un coin bien à l’abri du regard de nos guetteurs, le gamin nous dira où ! – Mais, je ne peux même pas le goûter un peu ? – Non ! Déçu, le Lestrygon abandonna son en-cas avec regret en maugréant contre la cruauté du destin qui l’accablait. Les deux géants et leur minuscule prise tournèrent les talons et prirent la direction de leur cité. Quelques minutes plus tard, Tros, blanc de peur, émergeait de sa cachette, avec Scamandrios accroché à sa tunique. Il devait réfléchir vite, ce à quoi il n’était pas habitué et prendre une décision, ce qu’il détestait. – Rentrons au bateau, dit-il au gamin, il faut que je te mette à l’abri. 86


– Il faut aider mon oncle ! dit Sca. – Nous sommes d’accord. C’est pour ça que je vais te déposer sur la Nef de Noüs. J’irai le rechercher ensuite avec mon frère et Aritéas. Ils ramassèrent le gibier léger, laissant le marcassin sur place et trottèrent jusqu’à la plage en jetant de temps en temps des regards anxieux vers la forêt. Tros espérait que le second groupe ne ferait pas de mauvaise rencontre. De son côté, Enileis bouillait, impuissante. Elle avait vu, de loin, les deux monstres enlever Ascagne, après avoir rasé la quasi-totalité de la végétation. Elle craignait autant pour la vie des deux autres que pour celle du fils d’Énée. – Tros va bien, lâcha Ilos dans un souffle, et je pense que le fils d’Hector est avec lui. – Comment le sais-tu ? – Comme je savais qu’il allait bien, sur le bateau. Nous avons un lien très spécial, mon frère et moi. – D’accord. Et selon toi, qu’est-ce qu’il fait ? – Je crois qu’il va retourner mettre le plus jeune héritier des Troyens à l’abri. La jeune fille aux cheveux blancs se décida immédiatement. – Rentre avec Thémis. Et toute l’eau que tu peux emporter… Je vais aller chercher Ascagne. – Je t’accompagne… – Moi aussi, fit Thémis, courageusement. – Tu dois protéger le petit fils de Priam, Ilos. C’est l’héritier direct de Troie. Il est plus important encore qu’Ascagne. Et Thémis est de la même lignée. Le jeune homme ne dit rien, ne bougea pas. Il réfléchissait. – S’il te plaît ! plaida encore ‘Nil, ce ne sont que des enfants ! Et j’aurai plus de chance seule. A plusieurs, les géants nous découvriront forcément ! – Qu’est-ce que tu ressens pour Lui ? – Quoi ? – Ascagne. 87


La jeune fille rougit. – Je… je ne vois pas que tu veux dire… Il fait partie des nôtres et… comme tu l’as dit, toi-même, il est essentiel pour…euh…Troie. – Alors sois très prudente, Enileis, fille de Polta la blanche. Fais attention à ce que tes sentiments ne prennent pas le pas sur ta raison. Ilos ramassa autant de gourdes qu’il le pouvait puis il tendit la main à Thémis. Le ruisseau était proche ; ils descendirent avec prudence. ‘Nil se précipita vers la plaine, à la poursuite des Lestrygons. Ils marchaient très vite mais les suivre n’était pas bien difficile à cause des immenses traces qu’ils laissaient. Comme elle l’avait espéré, ils avaient suivi la route de la fumée noire. Tant mieux : elle pouvait, ainsi, couper par le sentier et rester à bonne distance d’eux sans être semée. La filature fut, toutefois, longue et difficile. Le chemin n'était guère adapté au pas d'une jeune fille de quatre pieds de haut et ‘Nil était plutôt habituée aux déplacements en ville ; elle peinait sur le sol poussiéreux. Pour s’aider à marcher, elle ramassa une branche qui lui servit de canne. Au fur et à mesure qu’elle avançait, elle vit que la colonne de fumée s’épaississait. Ça semblait provenir d'un vaste édifice. Sentant qu’un point de côté commençait à lui tarauder le ventre, Enileis ralentit et essaya de reprendre son souffle. La gorge sèche, elle regrettait de ne pas avoir pris une gourde avec elle. Enfin, elle arriva en vue de la ville des Lestrygons. C’était une cité démesurée constituée exclusivement de roche magmatique pétrifiée, un spectacle à la fois prodigieux et terrifiant. Un édifice gigantesque dominait une concentration d’habitations creusées dans la matière brute. De la base de ce palais de cauchemar jaillissaient cinq immenses piliers de basalte d’un diamètre invraisemblable. C’était une sorte d’éventail de geysers en lave solidifiée qui rappelait vaguement une main interminable et filiforme.

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Les maisons, quant à elles, avaient la forme de monstrueuses mottes creuses. Il n’était pas difficile de comprendre que le magma avait roulé sur lui-même pour former ces énormes amas terreux. Les vider avait dû prendre un temps considérable aux bâtisseurs de cette cité. Elles étaient si vastes que chacune d’elles aurait pu héberger une demi-douzaine de trirèmes mais il y avait aussi un goût artistique certain dans leur conception. De loin on pouvait voir des ornements gravés sur toute la surface. Des sentinelles de pierre, aussi grandes que des murailles et sculptées dans la roche, surveillaient le site d’un regard sombre. Devant ces statues s’élevait l’énorme colonne de fumée noire qu’on apercevait de si loin. ‘Nil, d’où elle était placée, n’en voyait pas la source mais elle estima qu’il devait s’agir d’une vaste cheminée ou d’un atelier de forge. Elle observa les deux Lestrygons qui portaient Ascagne dans une caverne de feldspath1, située à la périphérie du palais. Il fallait faire vite. Elle se barbouilla le visage et les cheveux avec la poussière noire environnante, respira un grand coup et s’engagea dans une rue si large qu’elle n’en voyait que difficilement l’autre côté. Elle éprouvait la sensation insolite d’être un insecte rampant au milieu des humains. « J’espère simplement ne pas finir écrabouillée comme eux ! ». La jeune fille frémit à cette pensée macabre. Longeant les murs noirs et rugueux, elle se dirigea vers l’antre des créatures qui retenaient son ami captif. Au coin d’une ruelle, elle découvrit une carafe renversée et brisée de la taille d’un cabanon qui contenait encore un peu d’eau. Cela lui permit d’étancher sa soif et de remplir, à moitié, sa gourde. Elle profita de la fraîcheur de l’endroit pour souffler quelques secondes. Puis, après avoir jeté un œil à l’extérieur, elle reprit sa progression. 1

Le feldspath est une pierre volcanique.

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Son objectif se rapprochait sensiblement quand un grondement sourd la fit sursauter. Elle tourna la tête et découvrit une multitude de jambes énormes qui galopaient vers elle, vibrant comme le son du tonnerre: une tripotée d’enfants géants l’avait repérée ! – Par là ! Par là ! Je l’ai vue ! hurlait une petite monstresse à couettes frisées. Prise de panique, ‘Nil s’engagea dans une voie contiguë. C’était une simple ruelle de moins d’un stade de large et qui se finissait en cul-de-sac. Il ne s’agissait pas d’une artère principale. L’impasse n’était guère entretenue et une grande masse de détritus avait été abandonnée là. Réprimant un haut-le-cœur, elle s’enfila dans le tas d’immondices afin de s’y cacher, la main devant sa bouche pour ne pas vomir. Comme elle s’y attendait, c’étaient surtout des restes de nourriture avariée. Quand les enfants géants parvinrent à son niveau, la jeune fille resta immobile. – Où qu’il est le petit homme ? – Tu crois que celui qu’Eurymion a rapporté s’est échappé ? – Nan ! C’est un autre ! Chui sûr ! Celui qui venait de parler se racla la gorge et cracha par terre. Enileis ferma les yeux pour ne pas voir mais elle entendit le crachat tomber sur le sol avec un « ploc !» répugnant. – On va plus loin ? – Ouais ! Le petit groupe s’éloigna d’un pas pesant. ‘Nil pensait s’enfuir quand un bruit étrange la fit sursauter. Quelque chose bougeait dans les ordures. Elle empoigna sa lame avec les deux mains et la tendit droit devant elle. Le bruit reprit de plus belle. Un tesson de poterie bougea laissant apparaître un museau velu surmonté de deux petits yeux cruels. C’était un rat. Un très gros rat. Environ de la taille d’Enileis. Et le rictus qu’il affichait ne laissait rien présager de bon quant à ses intentions. 90


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Chapitre 12 : Sur l’île des Lestrygons Enileis était terrifiée. Ses mains tremblaient mais son épée restait pointée sur le rat. L’animal, contrarié d’avoir été dérangé en pleine sieste, retroussa ses babines et gronda d’aigreur. Ses petits yeux vifs détaillaient la fillette de haut en bas, cherchant la faille. Il se méfiait de la lame. Il connaissait ce genre d’instruments qu’il redoutait. Mais la gamine était si menue ! Rien à voir avec les grands bipèdes qui le chassaient à coups de pieds. Même si elle leur ressemblait un peu, ce n’était rien d’autre qu’une proie. S’il parvenait à éviter l’épée, il pourrait happer la petite et lui déchirer le cou. Il imaginait déjà le sang chaud couler dans sa gorge, tellement plus doux que les reliefs1 auxquels il était habitué. Il en salivait d’avance. Sa langue pointue sortit légèrement de sa fine mâchoire, découvrant une rangée de dents aiguisées. Il hésita encore un peu, balançant son corps de gauche à droite en grimaçant de convoitise. Puis, lentement, comme pour calculer l’angle d’attaque, il s’accroupit légèrement sur ses deux pattes arrière. Et bondit. Mais ‘Nil était prête. Elle prit fermement appui sur ses jambes, serra les deux mains si fort que les phalanges en blanchirent, rentra la tête dans les épaules et ferma les yeux. Elle entendit, distinctement, le bruit des pattes se détendant tels des ressorts et s’apprêta à encaisser. L’animal heurta la pointe acérée du fer en couinant. Malgré son assise, la gamine recula sous le choc, renversant autour d’elle une bonne partie des ordures en équilibre instable. Manquant de 1

Les restes.

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tomber, elle regarda autour d’elle, éperdue. Où donc était passé ce rongeur sanguinaire ? Elle l’aperçut un peu plus loin, en train de lécher sa blessure. Apparemment, le glaive l’avait plutôt bien entaillé. Mais, au bout de quelques secondes, il releva la gueule et éructa, cette fois-ci de colère et de souffrance. « Il va encore attaquer, frissonna Enileis. Il mettra toute sa puissance et je n’y résisterai pas ! » Jetant de brefs coups d’œil tout autour d’elle, la fille aux cheveux de neige cherchait désespérément une issue. Le rat géant sauta sur elle en claquant fébrilement des mâchoires. L’odeur fétide de l’animal emplit les narines de la gamine. Par réflexe elle se détourna et réussit à éviter le gros de l’assaut. Elle gémit en sentant une des griffes lui entailler l’épaule. De colère, elle abattit son arme sur le dos du rongeur ; il y eut un craquement sec et la bête s’enfuit en claudiquant, dans la ruelle. ‘Nil se retint de crier sa joie : les enfants Lestrygons étaient très près et toujours à sa recherche. De fait, il ne leur fallut pas longtemps pour repérer l’animal blessé. – Là-bas ! Ça court ! fit une grosse voix adolescente. – N’importe quoi c’est un rat ! – Un rat ? On court après un rat ? – Mais non, je vous jure que c’était un petit homme… – Attrapons-le et arrachons lui les pattes ! – Ouais ! Allons-y ! Un martèlement sourd signala à Enileis que la meute de jeunes géants s’était mise à pourchasser le malheureux mammifère. En passant à proximité, l’un d’entre eux décocha un grand coup de pied dans les déjections qui s’envolèrent autour d’elle, la laissant à découvert. Epouvantée, elle comprit qu’elle allait finalement être prise. Elle se sentit envahie par un profond désespoir… Tout ça pour rien… Elle s’affala sur le sol, attendant la fin. Mais la fin ne vint pas. Les hideux enfants monstres avaient jeté leur dévolu sur le gros rat et continuaient de le 93


poursuivre pour le tourmenter. Ils ne l’avaient même pas vue ! Au bout d’un long moment, elle se décida à bouger et se dirigeant mécaniquement vers une encoignure de mur, elle posa son dos contre la pierre sombre. Soudain tous les souvenirs, toutes les douleurs, tous les traumatismes endurés pendant ces dernières semaines affluèrent ensemble dans sa mémoire. Son corps fut pris de tremblements convulsifs et ‘Nil se mit à sangloter en silence. « Je n’y arriverai jamais ! » Aphrodite ricanait entre ses dents. – Elle y aura mis le temps avant de craquer, ta petite protégée, siffla-t-elle faisant jouer entre ses doigts la statuette du rongeur. S’il n’y avait eu ce stupide pari, j’aurais presque pu la prendre en affection… Elle contempla quelques secondes la pièce en terre cuite, puis, poussant un léger soupir, la posa sur la table et l’envoya voler d’une pichenette. – Je te l’avais dit ma sœur, susurra Apollon de sa voix la plus enjôleuse, c’est une mortelle exceptionnelle. – Pour l’instant ce n’est rien de plus qu’une petite fille qui pleure… – Elle va se reprendre. Toutefois, la voix du dieu solaire ne paraissait guère assurée. Son attitude était crispée et montrait à quel point il était préoccupé. La partie lui échappait et la déesse de l’amour se montrait une adversaire tout à fait remarquable. Il devait reprendre l’avantage. – Voyons donc où en est ton petit-fils, ma chère… Si les Lestrygons ne l’ont toujours pas dévoré, bien sûr ! Une grotte de basalte se fit jour sur la table de jeu. Les Géants lui avaient lié les bras et l’avaient attaché à un pilier. Malgré la situation pénible dans laquelle il se trouvait, Ascagne parvenait à conserver son sang-froid. Il 94


regarda lentement autour de lui. Il se trouvait dans un immense hall, constellé de gravures rupestres. Quelques énormes torchères pendaient aux murs sombres diffusant un éclairage pauvre mais suffisant. Plissant les yeux, il essaya de discerner ce que représentaient les figures taillées dans le roc. C’étaient des hommes – sans doute des Lestrygons – enchaînés et agenouillés sous le joug d’un autre personnage, barbu celui-là et tout auréolé d’éclairs. Ascagne en déduisit qu’il s’agissait de ce dont les deux géants avaient parlé dans la forêt : Zeus rendant son verdict lors du jugement des Titans, au début de l’âge des hommes. Il ne pouvait pas voir le reste, perdu dans la pénombre. Finalement, il pensa à se concentrer sur ses liens. La corde était épaisse, la frotter contre la pierre pour l’user aurait été trop long. Il lui fallait donc trouver un autre moyen de se sauver. Par chance, les nœuds étaient grossiers. Etirant au maximum ses bras, Ascagne tenta de faire passer ses mains au travers de la boucle. Il les tordit dans tous les sens jusqu’à ce que la souffrance le fasse gémir. La peau de ses poignets s’arrachait. Petit à petit, centimètre par centimètre, une de ses paumes réussit à coulisser. Elle était en sang et c’était très douloureux, mais ça glissait bien contre le chanvre tressé. Enfin la main délivrée. Dans un soupir de soulagement, les yeux brûlés par les larmes, le jeune Troyen l’examina quelques secondes et respira : la blessure était superficielle. S’aidant de sa main libre, il se débarrassa rapidement du reste de ses entraves. Comme il ignorait où était passé son glaive, il chercha un objet quelconque qui pourrait faire office d’arme. Il en profita également pour jeter un œil aux immenses fresques gravées qui recouvraient les murs de lave solidifiée. Comme il l’avait supposé, cela racontait l’histoire du peuple Lestrygon. Enfants de Gaïa et d’Ouranos1, ils 1

La Terre et le Ciel.

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avaient régné sur les terres de feu, à l’aube du Monde, et combattu les dieux au côté de Cronos et des Titans1. Vaincus, Zeus les avait condamnés à rester sur leur île et à se nourrir de chair humaine. Le dernier tableau de basalte montrait l’arrivée d’une flotte sur le territoire des Lestrygons. Il restait de la place sur le mur. La conclusion restait encore à écrire. Ascagne haussa les épaules. D’après ce qu’avaient dit Eurymion et Laxros, Ulysse l’Achéen débarquerait, un jour, et, s’ils parvenaient à le dévorer, Zeus leur accorderait son divin pardon. Quelque chose, à l’intérieur du jeune homme, lui souffla que ce ne serait peut-être pas aussi simple. Mais c’était pour le moment, le cadet de ses soucis ; il lui fallait sortir d’ici et si possible, armé. Le problème était simple : une immense pierre de lave bloquait l’entrée et la seule voie praticable était un couloir intérieur qui, vraisemblablement, menait au palais. Bref, il avait le choix entre attendre qu’on vienne le chercher ou se jeter dans la gueule du loup. En désespoir de cause, il opta pour une solution intermédiaire, il s’engagea dans l’immense corridor avec l’espoir d’y trouver une sortie. C’était un plan qui en valait un autre. Le sol était jonché de débris divers, tous d’origine animale, humaine parfois. Ascagne s’efforça de ne rien éprouver pour les malheureuses victimes des monstres gigantesques, mais il n’y arriva pas totalement. Il y en avait tellement ! Au bout d’un long moment, le jeune homme dut faire un nouveau choix : la galerie se poursuivait mais il avait la possibilité d’emprunter, dans les deux sens, un escalier aux marches impressionnantes. Il décida de descendre, l’escalade lui semblant bien trop pénible. Quant au 1

Les Titans sont la première génération des dieux. Cronos est le père de Zeus, de Héra, de Poséidon et de Hadès (entre autres).

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couloir, il s’enfonçait dans les entrailles de la montagne. Chacune des marches lui donnait l’impression de devoir descendre d’une maison troyenne. Il espéra que ça ne durerait pas trop longtemps, et surtout, que ça mènerait à l’extérieur ! Deux Lestrygons passèrent en courant au dessus de sa tête, se dirigeant vers la salle d’où il venait à peine de s’évader. Il était temps ! Ils allaient bientôt se lancer à sa poursuite… A présent, le fils d’Énée n’avait plus le choix, il fallait continuer. Après avoir franchi une dizaine de paliers, Ascagne, vidé, se retrouva à l’étage inférieur. Il découvrit un nouveau couloir, bordé, de part et d’autre, de hautes entrées sans portes. Il le traversa en courant, jetant un regard furtif aux pièces qu’il dépassait. La plupart contenaient de gros animaux en cage, sauf une dont l’éclairage vif lui mit du baume au cœur : c’était la lumière du soleil. Il venait de trouver la sortie. Enileis avait dormi. Vaincue par l’épuisement nerveux, elle s’était assoupie sans même s’en rendre compte. Pas longtemps, c’était sûr, car le soleil n’avait visiblement pas bougé dans le ciel. Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’elle réalisa qu’elle avait été à la merci des Lestrygons. Par chance personne ne l’avait vue. La fille aux cheveux de neige chemina jusqu’à la grotte où elle avait vu emmener Ascagne. Comme elle s’en doutait, l’entrée avait été verrouillée. Elle regarda autour d’elle, indécise. Tout était si grand qu’elle ne pouvait même pas distinguer le sommet des maisons. Derrière la caverne close s’élevaient les cinq colonnes du palais Lestrygon. C’était sans doute là-dedans que se trouvait le fils d’Énée. Elle décida de contourner les blocs de pierre brune, escomptant découvrir une autre entrée. Avec prudence, elle longea la masse des édifices. Tous étaient soudés entre eux et chaque porte était fermée. L’ensemble formait une 97


enveloppe solide qui protégeait le palais et le consolidait à la base. Arrivée à un promontoire qui lui révélait une plus grande portion de paysage, ‘Nil eut le souffle coupé. Devant elle s’élevait l’immense colonne de fumée sombre que ses compagnons et elle avaient aperçue plus tôt. Elle sortait directement du sol. Ce n’était pas une forge mais les fumerolles d’un volcan en activité. Pourtant, le plus étonnant n’était pas là. La cheminée était le centre de plusieurs cercles de feldspath orné d’une quantité impressionnante de symboles étranges. Un seul lui était familier : une sorte de trirème identique à son médaillon ! – Qu’est-ce que c’est que ça ? laissa-t-elle échapper tellement elle était surprise. Une voix, derrière elle, la fit sursauter. – C’est une représentation généalogique de l’univers… Elle se retourna, l’épée à la main et poussa un soupir de soulagement. Ascagne se dressait devant elle.

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Chapitre 13 : Le sacrifice d’Ariteas Le jeune homme était pâle, sa main droite saignait. Mais il semblait être en bonne santé et souriait d’un air espiègle, comme s’il avait été l’auteur d’une bonne plaisanterie. Heureuse et soulagée, ‘Nil se jeta dans ses bras. – Ascagne ! Tu es vivant ! Tu vas bien ! Surpris par tant de spontanéité, le fils d’Énée rougit et l’enlaça maladroitement. Prenant conscience de son attitude très déplacée envers un prince de sang, Enileis se dégagea en balbutiant quelques mots incompréhensibles. – Je suis désolée, dit-elle, je n’aurais pas dû faire cela. – Ce n’est rien, répliqua Ascagne qui n’en pensait pas un mot. Troublé et peu habitué aux effusions aussi franches, il se surprit à découvrir que cette brève étreinte ne lui avait pas déplu. Il toussota, comme pour s’éclaircir la gorge, et tenta de changer de conversation. – Tu es venu pour me délivrer ? Toute seule ? Il y avait du respect, teinté d’un peu d’admiration, dans ses paroles. – J’ai demandé aux jumeaux de raccompagner les petits, dit-elle doucement. J’ai pensé que, sans eux, j’aurais plus de chance de réussir. Après un bref silence, ‘Nil désigna du menton la vaste gravure circulaire. – Qu’est-ce que tu disais que c’était ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle espérait détachée mais qui, à bien l’écouter, tremblait un peu. Ascagne répondit très vite, soulagé d’avoir à changer de sujet. – Regarde ce disque, dit-il. Au centre, le feu de la Terre : c’est Gaïa. Tout autour, tu peux voir des dessins 100


qui symbolisent les différents monstres nés de Gaïa : là, il y a les Titans, et là ce sont les Géants. Le deuxième cercle représente les Olympiens, les dieux, qui sont pour la plupart les enfants du Titan Cronos. Le dernier, le plus grand, montre les humains, créés par Prométhée, les héros et les demi-dieux issus de dieux et de mortels. – Oh ! Enileis était stupéfaite de l’érudition de son ami. Elle lui montra son pendentif. – Et lui, qu’est-ce qu’il symbolise ? – Je n’en ai pas la moindre idée ! De déception, les épaules de la jeune fille s’affaissèrent. Malicieusement, Ascagne reprit dans un grand sourire : – Mais je peux tout de même t’aider un peu ! Regarde, ce signe qui ressemble à un peigne… – … Je croyais que c’était une trirème… Il grimaça, un peu agacé. – Une trirème, si tu veux… comme tu peux t’en rendre compte, il est gravé sur le premier cercle, tout près du centre. – Oui j’ai vu ça, mais qu’est-ce que ça veut dire ? – Cela signifie que c’est un être de la première génération. – Un Titan ? – Ouais ! ou un Géant, un Cyclope, un Hécatonchire1, une Moire voire un Lestrygon… – Pas un Lestrygon. Leur symbole c’est celui-là. Elle désignait du doigt une sorte de lyre à cinq branches. Surpris, Ascagne lui demanda pourquoi elle en était si certaine. – Retourne-toi, dit-elle simplement. Il s’exécuta et découvrit le gigantesque palais dont les cinq colonnes de basalte s’élevaient vers le ciel comme un éventail démesuré. Ou comme une lyre. Décidément, ‘Nil était pleine de surprises et d’esprit ! 1

Ce sont trois Géants doués de cent bras et cinquante têtes.

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Pour la première fois, le fils d’Énée la regarda autrement que comme une camarade, pleine de qualités certes, mais imposée par les circonstances. Il s’était ému du courage qu’elle avait dévoilé en partant à sa recherche et il admirait sa sagacité. Du coin de l‘œil, il l’observa. Elle était plutôt jolie, malgré ses airs de garçon manqué, avec ses cheveux blancs et sa taille fine. Sa poitrine menue commençait à apparaître et laissait deviner la femme qu’elle deviendrait un jour. – Quoi ?! Enileis se tendit. Elle craignait de comprendre l’attention dont elle était l’objet et cela la gênait un peu. D’un autre qu’Ascagne, elle n’aurait pas sans doute même pas supporté ce regard en biais. Tout à coup, un bruit de cavalcade monta de l’intérieur même du palais, bientôt suivi d’un cri de désespoir rageur : – Les bêtes ! Quelqu’un a ouvert les cages ! – Ça a marché ! Il faut partir ! lança Ascagne. La trêve était terminée. Il était grand temps de quitter ce lieu hostile. ‘Nil offrit son glaive au jeune homme, plus expérimenté. Le fils d’Énée ouvrit la marche. Encore une fois, il lui fallait faire preuve de beaucoup de prudence. Sa fuite serait bientôt signalée – si ce n’était pas déjà fait – et les géants allaient se mettre à sa recherche. Il fallait donc faire vite et ne pas être vu. Heureusement que sa petite ruse allait distraire la plus grande partie des Lestrygons. Quand il avait découvert le bout de la grotte, il avait rapidement fait demi-tour et entrouvert les cages des animaux enfermés, puis sans se presser, il était ressorti. Le temps pour eux de comprendre qu’ils étaient libres et ils se répandraient dans la ville, causant une belle pagaille. Il prit la main de ‘Nil et commença à longer les hauts murs de lave pétrifiée, en direction de la forêt. Loin à l’intérieur de la montagne, les Lestrygons s’agitaient en faisant beaucoup de bruit. Les deux enfants allongèrent le pas, conscients que le danger pouvait survenir à n‘importe quel moment. Ils 102


avaient presque remonté la rue principale dans toute sa longueur quand un hurlement les fit sursauter : – Les petits hommes ! Ils sont là ! C’étaient les gamins. La bande d’affreux petits Lestrygons les avait découverts et courait vers eux. – Ils nous ont vus, hurla ‘Nil, accélère Ascagne ! Ils atteignaient la limite de la ville quand les bambins monstrueux parvinrent à leur niveau. Surgissant devant eux apparut Eurymion, le regard dur, un sourire mauvais à la bouche. – Deux « amuse-gueule » sur pieds ! grinça le géant, puis s’adressant à l’un des enfants, un nabot joufflu et dentu : – C’est du bon travail, Xoïros, mon fils, je te laisse l’un des deux pour ton goûter et celui de tes copains… – Merci p’pa ! Je veux la fille… Je la reconnais, c’est elle que je chassais. Enileis pressa désespérément la main d’Ascagne. La situation avait empiré d’un seul coup. C’était sans issue. – Pff ! La situation est bloquée ! Tu fais vraiment de l’anti-jeu Aphrodite ! Pourquoi fallait-il que ma protégée tombe amoureuse d’Ascagne ? – C’est à moi, que tu poses la question, Apollon ? lança la déesse de l’amour de sa voix la plus ingénue. Je ne suis qu’une novice à ce jeu dont tu as, en outre, inventé les règles. Comment pourrais-je prendre l’avantage sur mon frère, le grand Apollon, incarnation à la fois de la connaissance et de la pureté solaire ? Héritier présomptif de Zeus soi-même ? Et qui plus est, un mâle parmi les dieux ? – Ça va, ça va, grogna l’intéressé. Tu te moques de moi, je le vois bien, mais la partie continue. – Et c’est à ton tour, cher adversaire… Que vas-tu faire, pour te sortir de ce guêpier ? – Gndskrfier une pièce… 103


– Hein ? – Je dois sacrifier une pièce ! gronda Apollon. La main de l’énorme gamin s’approchait du visage épouvanté de ‘Nil, comme une monstrueuse serre bouffie. Au moment où le pouce et l’index boudinés allaient se refermer sur elle, Ascagne bondit et enfonça profondément le glaive dans la chair molle et rebondie de Xoïros qui hurla comme un forcené. – Aaah ! Il m’a blessé ! Le petit homme, il m’a blessé papa ! Regarde comme je saigne ! Horrifié, Eurymion contempla son fils qui se tenait le doigt bien entaillé par la lame et dont le sang coulait à gros bouillons. Tout l’amour et la compassion possibles chez une telle créature passèrent sur le visage décomposé du Lestrygon. – Mon bébé ! Mon pauvre bébé ! balbutia le monstre bouleversé par la souffrance de son fils. Le gros garçon était en larmes et regardait, incrédule, le profond sillon sanguinolent sur son pouce. L’épais liquide rougeâtre coulait sur le sol avec des « ploc !» impressionnants avant de disparaître dans le sol aride, bu par Gaïa. Les autres enfants Lestrygons, eux, étaient écroulés de rire. Sans aucune compassion, ils se mirent, radieux, à singer le père de leur gros camarade gémissant. – Oh le pauv’bébé ! Le vilain petit bonhomme ratatiné a fait bobo au didi à Xoïros ! C’est pas gentil ! Eurymion était outré. Comment des gamins pouvaientils être si mal élevés ! De colère, il montra les dents et rugit pour leur ordonner de déguerpir. Cela ne fit que redoubler leur hilarité et la férocité des quolibets. Décidément, les gosses ne respectaient plus rien ! Profitant de la diversion, ‘Nil et Ascagne tentèrent de fuir en se faufilant entre les jambes du Lestrygon. Mais celui-ci ne l’entendait pas ainsi. D’une simple enjambée, il

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les dépassa et leur bloqua la route, entravant toute possibilité d’évasion. De son côté, le fils replet, geignant toujours, se déplaça lourdement et barra le chemin de la ville. Les yeux du père et du rejeton brillaient d’un même regard de haine revancharde. Les enfants troyens, avant d’être dévorés, allaient passer un très sale quart d’heure ! Pris entre deux feux, ils regardaient, éperdus, autour d’eux. Puis, comprenant que la fin était venue, leurs yeux se croisèrent et ils s’offrirent un ultime sourire. Tout était dit, sans un mot. Ils regrettaient seulement de n’avoir pas eu plus de temps pour se connaître mieux. C’est à ce moment là qu’Eurymion se mit à hurler. Un choc sourd avait précédé le braillement. Lentement, il porta la main à son oreille. Une odeur de cochon grillé descendit aux narines d’Ascagne et de ‘Nil. La rare chevelure du géant commençait à s’enflammer ! Derrière lui, sur le toit d’une des demeures gigantesques, une voix égratignée et familière s’éleva. – Je suis Ulysse, roi d’Ithaque ! Ce sont les dieux qui m’envoient pour vous punir ! Soyez prêts à recevoir mon courroux ! Et comme pour souligner ses propos, une flèche à la pointe étincelante s’envola vers le ciel avant de replonger pour se ficher dans la jambe droite du Lestrygon en grésillant. Une forme humaine se découpa contre le ciel. C’était Aritéas. Il tenait une autre flèche dont il pointa l’extrémité vers le sol. Celle-ci s’enflamma. Il l’encocha et banda son arc. Zac ! Le trait flamboyant s’éleva dans les airs avant de replonger en direction du Lestrygon. Alors qu’il tirait, le poète énonçait les premiers vers d’une chanson sur laquelle il travaillait sans doute depuis quelque temps : – Je chante le courage et la force d’une jeune fille qui, la première… Tchac ! La flèche se ficha dans le sol, tout près du pied gigantesque. 105


– Des rivages de Troie vint sur l’Océan… Zac ! Une autre flèche était décochée. – Coupée du Destin, fugitive, en sa nef… Tchac ! Elle atteignit sa cible à l’épaule. Eurymion, paralysé par la surprise et la douleur ne savait plus comment réagir. Il gémissait sourdement, le corps hérissé de traits sanglants. – Pour retrouver les siens, elle doit reprendre la mer… TOUT DE SUITE ! – C’est de toi qu’il parle, murmura Ascagne. Il a écrit ton épopée ! Enileis répliqua : – Il est en train de nous commander de partir, idiot ! Alors, cours ! Et joignant le geste à la parole, la jeune fille entraîna son compagnon vers la forêt. Parallèlement, Aritéas, avec une agilité que ne laissait pas soupçonner son âge, dévala de son perchoir, l’arc court à la main droite, toujours déclamant avec force : – Ayant connu bien des obstacles et sur terre et sur mer… Zac ! Une flèche, encore, s’envola. Comme le tireur était, lui-même, en déplacement, elle se perdit dans la nature. – Sous les coups de ceux d’en haut, à cause de l’égoïsme des dieux… Zac ! – Elle souffrit beaucoup par la guerre, pour retrouver les siens… Épuisé, il s’arrêta en soufflant. Sa poitrine était en feu. Il éprouvait soudain beaucoup de peine à respirer. Dès qu’il avait appris ce qui était arrivé à Ascagne et ‘Nil, il s’était précipité à leur secours sans hésiter. Il avait ressorti son vieil arc et un carquois de flèches dont chaque tête avait été, il y avait bien longtemps de cela, enduite de poix. Mais les efforts qu’il avait fournis pour sauver la vie des enfants l’avaient épuisé. Son cœur, trop sollicité, semblait sur point d’exploser. Il posa la main sur le tronc 106


ridé d’un vieil arbre. Le contact avec le chêne centenaire le réconforta un peu. Sa vue se brouillait. Il s’assit pesamment le dos contre le bois. Lentement, soufflant, il plaça sa dernière flèche. Celle-là il ne pourrait pas l’enflammer, les roches de basalte brûlantes, qu’il avait découvertes là-haut, allaient lui faire défaut… Il tenta désespérément d’aspirer l’air autour de lui. Au loin un tremblement de terre rapide et régulier lui faisait comprendre qu’Eurymion s’était lancé à la poursuite des enfants de Troie. Il rassembla ses dernières forces et banda son arc en priant les dieux de lui accorder la force de tenir jusqu’au bout. Le paysage se dédoubla. Deux Lestrygons jumeaux surgissaient en boitant avec une parfaite synchronisation. Aritéas ferma lentement son œil gauche. Le paysage redevint normal. – Maintenant… murmura le poète. La flèche partit en sifflant et alla se ficher dans la gorge du monstre qui émit un immonde gargouillis avant de s’effondrer sur le sol. Les cris de son fils, horrifié, couvrirent les derniers râles d’agonie d’Eurymion. « Pas mal, pensa Aritéas. Pas mal du tout. Poète, explorateur, marin, protecteur des faibles et pour finir, archer d’élite ! C’est le bon bilan d’une vie bien remplie. » Il soupira. « Quand même, j’aurais bien aimé la finir, cette épopée… » Il sentit comme un claquement douloureux en son sein. Son cœur venait de s’arrêter. Il mourut en silence, un sourire discret au coin de la bouche.

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Chapitre14 : Xoïros se fâche – Je vous tuerai ! Tous les deux ! Papa est mort à cause de vous ! A cause de vous ! Xoïros pleurait des larmes de rage et de haine. Le gros enfant Lestrygon contemplait le cadavre de son géniteur, partagé entre le désir d’en découdre avec ceux qu’il considérait comme ses assassins et l’envie de veiller sur son corps. Pendant ce temps, ‘Nil et Ascagne filaient à perdre haleine en direction de la plage. Eux aussi pleuraient, mais en silence. Leurs larmes coulaient le long de leurs joues rougies par la course et se perdaient dans l’herbe derrière eux comme une dernière offrande à leur ami. Aritéas, le poète agaçant qui les avait sauvés de l’océan, Aritéas à la voix grêle et au courage immense, Aritéas, le chanteur insupportable au cœur grand comme une montagne n’était plus. Il avait sacrifié sa vie pour sauver la leur et jamais les enfants ne pourraient s'acquitter de cette terrible dette. En admettant qu'ils puissent quitter l'île sains et saufs! Au bout d'un moment, ‘Nil sentit une douleur lui vriller le ventre. « Un point de côté! Ce n'est vraiment pas le moment. » Elle jeta un coup d'oeil à son compagnon. Ascagne ne semblait pas en meilleure forme. Sa main avait cessé de saigner mais il demeurait pâle, affaibli, sans doute, par sa mésaventure. Son visage montrait une souffrance intense et il peinait à chaque pas mais il ne se plaignait pas. Elle poussa un soupir et s’arrêta: – Faisons une pause ! Ascagne obéit.

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– On prend un gros risque, dit-il en haletant comme un bœuf. – Oui. Mais nous devons reprendre notre souffle… – Tu as de l’eau ‘Nil ? Elle lui tendit sa gourde encore à moitié pleine qu’il vida avec avidité. Il reprit quelques couleurs. – Il faut repartir, déclara-t-il d’un ton vaguement ferme. Ils se rapprochent, ils vont nécessairement plus vite que nous… Enileis réfléchit : son point de côté était supportable et pour elle, ça aurait pu aller. Mais le garçon, aussi courageux fût-il, semblait sur le point de s’évanouir. Pour ne pas blesser sa fierté de jeune mâle, elle décida de simuler l’épuisement, ce qui, somme toute, n’était pas un bien gros mensonge. – Peux pas désolée… Ascagne hocha la tête, satisfait au fond. Les deux enfants s’affalèrent sur le sol, sous un taillis. Ils tentèrent de calmer leur cœur qui battait trop violemment dans leur poitrine et le sang qui leur montait à la tête, en ralentissant leur respiration. Après un long moment, ils parvinrent enfin à réguler le tout. ‘Nil inspecta la main du fils d’Énée qui se raidit sous la douleur. Ce n’était pas bien joli : la peau, arrachée au niveau du poignet avait séché et pendait un peu tandis que la chair à vif avait sensiblement enflé. Elle examina la végétation qui abondait autour d’elle, puisant dans ses souvenirs à la recherche d’un quelconque remède. Elle crut reconnaître une herbe médicinale qu’utilisait jadis sa mère. Sa mère… Des images lugubres qu’elle essaya, sans succès, de refouler envahirent brusquement son esprit. Maman, Oenoé, Otréré et maintenant Aritéas. Elle repensa à ses quelques amis troyens. Tous morts sans doute. Et combien d’autres ensuite ? Pour la troisième fois de la journée, elle sentit les larmes déborder ses paupières et couler à longs 109


flots irrépressibles contre ses joues. Elle mit un certain temps à achever sa cueillette et quand elle retourna auprès d’Ascagne, elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient sans doute très rouges, mais le jeune homme eut la politesse de ne pas s’en apercevoir. Il s'était affairé à élaguer une branche avec son glaive et la taillait à présent en pointe. Il ne tourna pas la tête vers elle. Peut-être parce que lui-même ne tenait pas non plus à ce qu'elle croise son regard à lui. Enileis tressa rapidement la touffe d'herbes en une fine couronne qu’elle plaça autour de la main du jeune prince. Elle attacha la compresse improvisée avec la lanière de la gourde. Ascagne grimaça sans se plaindre. – Partons, à présent, souffla-t-elle. Aussitôt, il lui tendit l'épieu de chêne vert. – Tiens, dit-il, tu ne dois pas rester désarmée. Elle prit l'arme improvisée en souriant brièvement, la soupesa et la fit tourner dans ses mains. C'était solide et léger. Ils reprirent leur chemin en silence. Ils en avaient encore pour deux bonnes heures si tout allait bien. – Non, Sca! répéta patiemment Ilos. Pour la septième fois, il expliqua la raison pour laquelle ils ne partaient pas tous les quatre à la recherche d’Ascagne et d’Enileis. Et à chaque fois, cette raison lui semblait un peu moins valable. – C’est vrai, Tonton Ilos, supplia Thémis avec ses grands yeux de biche éplorée, il faut les sauver. Ilos et Tros n’étaient pas véritablement les oncles de la gamine, mais cette dernière avait bien remarqué l’impact de l’appellation familière sur les jumeaux. Ils se mettaient à rougir de concert, à balbutier, et pour finir, ils perdaient tous leurs moyens, bien obligés de capituler devant ses sollicitations. Mais pour le coup, la stratégie bien huilée de la fillette se grippait. Ilos ne cédait pas de terrain aussi vite qu’elle l’aurait souhaité. 110


A l’intérieur, elle écumait ! Ces deux nigauds ne comprenaient définitivement rien à rien! Secourir ‘Nil et le fils d’Énée était essentiel ! Parce que c’étaient leurs amis, parce qu’ils avaient risqué leurs vies et parce qu’ils formaient une équipe, une famille même, la seule qui lui restait, à elle, Thémis, fille tout juste reconnue de Pâris et d’Hélène. – Ecoute-moi bien, petite, dit doucement mais fermement le jeune homme, c’est Aritéas qui s’est chargé de les ramener, et c’est Aritéas qui le fera. Nous devons rester ici, afin d’être prêts à appareiller d’urgence. – Ben tiens, ironisa la fillette, et tu feras comment ? Noüs n’est toujours pas rentrée ! Tu vas pousser derrière ? Ilos rougit jusqu’à la racine des cheveux. Il se sentit tout bête de s’être laissé prendre à ses propres paroles. Du regard, il chercha de l’aide auprès de son frère. Mais Tros, debout face à la terre, se montrait particulièrement silencieux. On voyait à son expression tourmentée que quelque chose de grave était en train de se passer sur l’île. Le jeune dieu le sentait. C’était dans l’air. Comme une chape de plomb. Il avait éprouvé cela pour la première fois à Troie, la nuit de sa chute. La sensation avait alors été insoutenable, pour lui comme pour son frère. Tous deux avaient d’ailleurs été incapables de réagir pendant les premiers jours qui avaient suivi le massacre. Ils avaient eu la sensation épouvantable de souffrir avec les blessés, de mourir avec les mourants, de pleurer avec les mères qui regardaient impuissantes périr leurs enfants avant de succomber à leur tour sous les coups des barbares Achéens. Ce soir encore la mort avait frappé l’un d’entre eux. L’impression était bien sûr beaucoup plus subtile mais il reconnaissait depuis lors l’empreinte d’Atropos1 de manière indiscutable.

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Atropos : l’une des trois Moires. Celle qui coupe le fil de la vie.

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– Ils sont de retour, mais il ne sont que deux, annonçat-il d'une voix blanche. Ils nous auront rejoint dans quelques minutes. Puis, après une pause, il ajouta d'une voix qui tremblait un peu : – Ils sont en danger. Quelqu'un les poursuit et gagne du terrain sur eux. – Alors, soyons prêts à les aider. Scamandrios avait parlé d'une voix posée et raisonnable. Les jumeaux acquiescèrent en silence. Quelques armes usées traînaient à leurs pieds, fournies par Aritéas avant qu'il ne parte. Ils empoignèrent chacun une pique, en posèrent une autre devant eux et surveillèrent l'orée de la forêt avec attention. Le titanesque enfant-monstre les avait repérés et gagnait du terrain ! – On y est presque, encore quelques dizaines de mètres, déclara ‘Nil. – J’espère que Noüs est de retour, sinon je ne donne pas cher de nos peaux. – Avec un peu de chance, le gros gamin ne sait pas nager. – Espérons, concéda Ascagne pas convaincu. Derrière la lisière de la forêt se dessinait enfin la plage de sable. Ce fut comme une bouffée d’espoir qui redonna de la vigueur aux enfants. Ils pressèrent encore le pas et finirent par déboucher sur le rivage. Sans attendre, ils cavalèrent vers la mer. Ils avaient déjà de l’eau jusqu’à la taille lorsque un bruit de tonnerre derrière eux les fit tressaillir. Dans une explosion de branches, de brindilles et de feuilles surgit, à l’orée du bois, la silhouette massive de Xoïros. Il tenait à la main un bouleau fraîchement arraché qu’il s’apprêtait à leur jeter dessus. Son visage écarlate débordait de haine. Ses babines retroussées dévoilaient la triple rangée de ses dents acérées. Lorsqu’il comprit que ses proies étaient déjà

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presque hors de portée, il poussa un hurlement de frustration qui partit dans un aigu du plus parfait ridicule. Xoïros prit son temps pour viser. Il allongea son bras vers l’arrière avant de le ramener vivement pour le détendre avec force. – Han ! Attrapez ça, tueurs de papa ! – Ascagne, dégage ! cria ‘Nil joignant le geste à la parole. L’interpellé réagit immédiatement et plongea. Il nagea vigoureusement vers la nef. Le projectile percuta violemment l’eau et s’enfonça à l’endroit exact où le prince troyen se trouvait une seconde auparavant. L’énorme tronc se planta dans le sol marin juste derrière lui. Effrayé, Ascagne accéléra du mieux qu’il put. Enileis pataugeait quelques mètres derrière lui en produisant plus d’éclaboussures que de vitesse. Le géant bouffi se précipita vers la mer en braillant, bien décidé à en découdre avec les Troyens mais arrivé au bord il eut un instant d’hésitation. Il leva délicatement son monstrueux peton et tâta du bout de l’orteil la consistance du liquide. – C’est vachement froid ce truc… Pendant ce temps, Ascagne et Enileis continuait de progresser vers la nef de Noüs. Ils nageaient aussi vite qu’ils le pouvaient, regrettant de n’avoir pas eu le temps de récupérer leur radeau sur la plage et priant pour que l’enfant Lestrygon n’ait pas l’idée de le leur balancer sur le crâne. Finalement le colossal marmot avança dans l’écume. Chacun de ses pas déchaînait dans l’onde d’importants remous. Il progressait vite, réduisant rapidement l’écart qu’avaient creusé les deux enfants de Troie à la force de leurs bras. Sur le pont, les Pénates avaient brandi leur lance mais la distance était encore bien trop grande. Ils avaient les mâchoires serrées et ils étaient prêts.

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Xoïros, les yeux fixés sur les deux petits d’homme, se rapprochait encore. Il avait de l’eau jusqu’aux épaules. Bientôt il pourrait les empoigner et les réduire en bouillie. Soudain, les enfants médusés le virent déraper et couler comme une pierre dans l’océan cristallin. La pente sablonneuse, à cet endroit disparaissait pour laisser place à une fosse béante. Le monstre, brusquement, n’avait plus eu pied et avait glissé dans le trou. L’engloutissement fut salué par un cri d’allégresse, tandis qu’Enileis et Ascagne, soulagés, modéraient enfin leur allure. Tros et Ilos, de leur côté, mettaient un second radeau à l’eau. Il se laissèrent glisser le long de la coque et le poussèrent vers le rivage, afin de porter secours à leurs deux amis. Ils furent rejoints en quelques battements de pieds et s’affalèrent sur les quelques planches flottantes avec des soupirs de satisfaction non dissimulée. – Et Aritéas ? demanda Ilos, sans grand espoir. Ascagne secoua la tête, dépité. – Il s’est sacrifié pour nous sauver… – Je suis désolé… Regagnons le navire à présent… C’est alors que, tout près d’eux, la mer se souleva en une vague gigantesque. Une montagne de chair rose émergea. Des yeux cruels et une bouche gourmande se dessinèrent derrière l’eau qui tombait tout autour en cascade. Xoïros était toujours en vie ! – Je vous tiens ! hurla-t-il de sa voix de fausset. Et il abattit sa main grassouillette sur le radeau qui vola en éclats, dispersant les Troyens aux quatre vents ! Par chance pour eux, la violence du choc les avait envoyés hors de portée du monstre. Toussant, crachant, ils se maintinrent tous à la surface de leur mieux malgré la houle provoquée par le coup. – Vous croyiez que je m’étais noyé hein, mes poulets ? ricana l’enfant-monstre. Eh bien, vous allez voir que je connais bien les secrets de l’Océan !

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Plaçant sa main devant lui, il commença à former de vastes cercles dans l’eau, très fort, sans s’arrêter. Bientôt les circonvolutions créèrent un courant circulaire qui se transforma bien vite en un véritable siphon, puis en tourbillon ! Le remous ainsi formé attirait irrésistiblement les jeunes troyens vers un Xoïros ricanant et triomphant. – Petits! Petits! Petits ! Venez vous faire écrabouiller ! – Je te tiens, Apollon! sourit la belle Aphrodite. Le sacrifice de ton Poète Fou a fait long feu, et la situation a encore empiré… – Toutes tes pièces sont également en danger, ma chère sœur. Tu joues avec le feu et, prenant le risque de perdre ta pièce maîtresse, tu risques fort de rendre notre partie nulle et non avenue! – Je ne crois pas, frérot, minauda-t-elle. Tu as encore un coup à jouer et comme tu ne voudras pas abandonner ta précieuse Enileis, tu seras bien obligé de débloquer la situation… dans un commun bénéfice! – Grrr ! Je déteste qu’on me force la main ! Tu es démoniaque, Aphrodite ! – Et ce n’est qu’un début ! ricana-t-elle. Tu n’as encore rien vu ! Sur la Nef, Scamandrios s’écria : – Dans la mer, là-bas, il y a une tache sombre qui avance très vite ! En effet, à une distance relativement faible de la nef, une marque noire de taille impressionnante filait vers eux. Thémis, très inquiète demanda : – Qu’est-ce que c’est ? C’est un requin? C’est un monstre marin ? – Non, c’est Noüs ! Plus rapide qu’un thon blanc1 en pleine vitesse ! Elle vient les sauver ! 1

Le thon blanc est le poisson le plus rapide de la Méditerranée

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Sca était ravi mais anxieux. Pourvu que tous puissent tenir le coup jusqu’à l’arrivée de la baleine ! Pour sa part, Xoïros jubilait. Les petits bipèdes avaient beau se démener comme des mouches dans une boîte, ils finiraient tous dans son estomac! Et ainsi, Papa serait vengé ! Le tourbillon attirait irrésistiblement les Troyens. Ils étaient presque à portée de main. – Encore un peu, grognait le Lestrygon, encore un tout petit peu… Ilos était le plus proche de lui et, pas plus que son frère, il n’avait lâché son javelot. Voyant la grande main potelée du Lestrygon s’abattre lentement sur lui, il brandit l’arme, pointe en l’air. – Approche, saleté ! grinça-t-il entre ses dents. Amène donc ta grosse main dodue ! Ça devrait te plaire ! Ilos savait qu’il n’avait pas la moindre chance d’en réchapper mais il décida de regarder la mort en face, avec courage. Bizarrement la main titanesque stoppa à quelques coudées de la pointe de son arme. Puis, lentement, progressivement, elle sembla se relever voire reculer. Stupéfaits, les Troyens virent les épaules du jeune Lestrygon sortir de l’eau, puis le buste, et enfin le corps tout entier ! Le plus surpris était sans doute Xoïros, lui-même. Le regard éperdu, il s’agitait dans tous les sens en s’égosillant : – Lâche-moi ! Mais lâche-moi ! Sale bête, je t’arracherai les yeux, si tu ne me laisses pas redescendre! Et soudain, tous comprirent ce qui se passait : l’immense queue de Noüs était en train de soulever le monstre hors de l’eau. Pendant un instant il leur sembla qu’elle ployait sous l’effort parce qu’elle redescendait un peu ; mais, d’un mouvement sec, elle propulsa dans les airs Xoïros et on la vit, clairement, se retourner à la verticale. Avec une violence inouïe, la nageoire caudale de la baleine s’élança et percuta le Lestrygon hurlant en une gifle titanesque. 116


« Splatch ! » Le choc, terrible, projeta Xoïros toujours braillant de sa voix suraiguë, dans l’île, où il s’écrasa comme une motte de beurre. – Hourra ! hurlèrent ensemble Scamandrios et Thémis. – Vive Noüs ! reprirent en cœur les quatre rescapés avant de se remettre à nager frénétiquement vers la coque retournée de la nef. Un jet de vapeur chaude vint se joindre à leurs cris de joie pendant qu’au loin, sur l’île des Lestrygons, la voix de Xoïros, sonné mais vivant, continuait de vociférer. – Je me vengerai petits hommes ! Aïe, mes fesses ! Je me vengerai ! Quelques minutes après, tout le monde était à bord et Noüs retrouvait sa place. L’équipage s’ébranla et reprit la mer. Au bout d’un long moment, Ascagne, fatigué mais heureux, regarda Enileis et formula la question que tous se posaient depuis longtemps: – Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

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Chapitre 15 : Que faire ? – Nous avons plusieurs possibilités, exposa Ascagne. La plus simple est d’attendre sur une île quelconque que les choses se tassent puis d’essayer de rejoindre les rescapés de Troie. – Si nous parvenons à retrouver leurs traces, ce qui n’est pas une chose facile, ajouta Ilos. – Est-ce que tu vois une autre option ? demanda Tros. C’est toujours mieux que d’errer sans fin sur l’océan ! – Une seconde alternative est de rentrer directement. L’accostage dans l’île des Lestrygons nous a, au moins, appris quelque chose : nous sommes quelque part entre Troie et la Grèce. – Pourquoi ? s’enquit Thémis qui semblait suivre la discussion avec un grand intérêt. – Parce que, expliqua avec lassitude le fils d’Énée, les Lestrygons attendaient l'arrivée d'Ulysse. C’est donc que leur île se situe entre les deux points ! – Sauf que, s'il passe par les mêmes tempêtes que nous, il peut bien se retrouver n’importe où dans le monde connu ! objecta Tros. – Et, lui, c’est sans aucun doute un marin chevronné. Nous ne sommes que des débutants, ajouta Enileis. – D’accord. Alors, je repose ma question : qu’est-ce qu’on fait ? Il semblait fatigué et irritable. Il ne réagit pas quand Enileis prit la parole. – Je vais demander à Noüs. De toute façon il faut bien lui apprendre la mort d’Aritéas ! L’entrevue fut longue et pénible. La baleine avait pressenti la mort de son vieux compagnon de route. Elle en fut toutefois terriblement affligée. Elle envoya à ‘Nil des images de toutes les aventures qu’ils avaient vécues 118


ensemble. La gamine, bouleversée, ne sut pas quoi dire. Au bout d’un moment, elle vit encore clairement dans son esprit des images de sa grand-mère, debout sur le dos d’une Noüs beaucoup plus jeune. – Qu’est-ce que tu veux me dire, mon amie ? Les images des deux Enileis se confondirent en une seule. A présent, c’était elle qui chevauchait la baleine. – C’est à moi de prendre une décision, hein? C’est ça que tu veux me dire ? Tu parles ! Je ne sais même pas où nous sommes ! L’animal sembla lui adresser un clin d’œil. D’autres images affluèrent, que la fillette comprit mal. Escortée par des dizaines d'ailerons de requins, la nef continuait de voguer avec les étoiles. L’une d’elles brillait tout particulièrement et Noüs la suivait tranquillement. Tout à coup, le ciel disparaissait, devenait blanc et l’équipage improvisé se retrouvait seul. C’est alors qu’une main gigantesque, une main d’homme, déchirait le ciel sans couleur pour s’emparer de ‘Nil, debout face à la mer. Ascagne à ses côtés semblait figé comme une statue… La vision se dissipa, laissant la fille aux cheveux blancs plus décontenancée encore qu’auparavant. Elle remonta sur le pont et expliqua sa vision à ses compagnons. – Quoi ? grogna Ascagne. Nous ne serions donc que des jouets entre les mains des dieux ? – Ou bien des pions, susurra Tros. Les pions d’un jeu de stratégie … – N’importe quoi ! – Et comment crois-tu que la guerre de Troie s’est déroulée, Ascagne ? Ilos avait à peine murmuré mais cette révélation fit l’effet d’un coup de poing. Enileis demanda : – Qu’est-ce que tu veux dire ? – Beaucoup d’événements inexpliqués pour les humains l’étaient parfaitement pour nous… euh… les… enfin, les immortels, balbutia-t-il, gêné. – Raconte ! ordonna sèchement Ascagne. Qu’as-tu vu que nous ignorons ? 119


Ilos hésita. Il avait déjà été trop loin et certains événements importants touchaient de près tous ses amis : la victoire d’Achille sur Hector, truquée par Athéna ou encore les interventions d’Aphrodite pour sauver Énée d’une mort certaine1. Tros et Ilos les avaient observées en silence. Or, tous deux connaissaient leur place, qui n’était pas au combat. Tros vint au secours de son frère : – Tu sais que nous sommes des dieux, Ascagne, fils d’Énée. Nous connaissons et contemplons des choses dont tu ne soupçonnes pas l’existence. Nous entrevoyons parfois même des morceaux d’avenir. – Quoi qu’il en soit, reprit Ilos, nous n’avons pas le droit de te les révéler. Tu dois vivre ton Destin… par toimême. – Et ‘Nil ? Sca? Thémis ? lança Ascagne, rageur. Ce sera quoi leur avenir ? Le même qu’Aritéas ? – Nous ne pouvons rien te dire à ce sujet… – Bref, maugréa-t-il, vous êtes des dieux soumis aux dieux et vous ne pouvez pas faire grand-chose ! – Tu es dur, mais tu as raison : notre pouvoir est limité. – Vous êtes de petits dieux alors ? demanda Thémis. Ilos pouffa. – C’est cela, ma chérie. De tous petits dieux de rien du tout ! – Mais nous sommes comme le feu du foyer : si on nous nourrit, nous devenons plus grands et plus forts ! parada son jumeau. – C’est stupide ! Tout cela est stupide ! Blanc de colère, Ascagne quitta le pont et alla se réfugier sur sa paillasse. – Il est bouleversé, dit Tros, attendri. – Sans doute, fit ‘Nil. On ne revit pas le jeune prince de toute la journée. Le soir, Ilos se dévoua pour lui porter son repas. Il n'y goûta même pas.

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Tout cela est raconté dans l’Iliade d’Homère.

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La nuit tomba rapidement. Enileis resta longtemps dehors et Thémis vint s'asseoir à ses côtés, sans parler. Au bout d'un moment, la petite se blottit contre elle et s'endormit presque aussitôt. Distraitement, ‘Nil lui caressa les cheveux en regardant la mer sombre et en écoutant le battement régulier des nageoires de Noüs. Les étoiles brillaient particulièrement ce soir-là et la lune était ronde. Comme dans sa vision, la nef pointait sur celle qui scintillait le plus. La jeune fille espéra que c'était un bon présage mais elle frémit en repensant à la horde d'ailerons qui suivrait immanquablement. Au bout d'un moment, l'atmosphère fraîchit. Enileis porta Thémis jusqu'à son lit. Elle en profita pour voir comment se portait Ascagne. Il dormait d'un sommeil agité, le souffle fort mais irrégulier. Elle soupira. Quelque chose n'allait pas chez son ami mais elle ne pouvait rien faire pour le moment. Elle s'empara d'une couverture et retourna s'asseoir à l'extérieur. Quoique ténébreuse, la mer était belle. On voyait loin. Enileis frissonna. Elle replia ses jambes contre elle. Le visage face aux embruns, elle laissa vagabonder son esprit. Elle finit par s'assoupir et ce furent Tros et Ilos, faisant leur ronde, qui la déposèrent, avec d’infinies précautions, sur sa couche. Elle dormit d’un sommeil sans rêve. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, la lumière du jour baignait l’entrepont. Tout le monde était déjà levé. Elle se peigna rapidement avec les doigts et réajusta sa tunique. Enfin elle grimpa sur le pont. Ses compagnons étaient réunis à la proue face à la mer. Une discussion très vive opposait les deux Pénates et Ascagne. Ce dernier, très énervé, désignait l’horizon avec de grands gestes. Enileis s’approcha doucement d’eux. Thémis et Sca semblaient effrayés. Supposant que la querelle en était la cause, elle les prit chacun par une main et les attira vers elle. Thémis se jeta dans ses jambes en pleurant. – Les bateaux ! sanglota-t-elle. Les méchants bateaux sont là ! 121


Au regard interrogateur que leur jeta Enileis, les jumeaux désignèrent l’horizon. – Ce sont ces navires, fille de Polta, ils se dirigent vers nous. Au loin elle découvrit une armada de voiles sombres qu’elle ne parvint pas à identifier. – Des vaisseaux grecs ? – On ne sait pas encore. Ils sont encore trop loin. C’est ça, le problème. – On ne peut pas attendre qu’ils viennent nous cueillir ! rugit Ascagne qui semblait hors de lui. La discussion avec Tros et Ilos lui tapait sur les nerfs. Ses yeux brillaient de colère et sur son front perlaient de grosses gouttes de sueur. – Ecoutez ce que je vous dis : si ce sont des Achéens, alors notre périple n’aura servi à rien et nous finirons tous dans le ventre des requins de la vision de ‘Nil ! – Et si ce sont les nôtres ? hasarda Ilos. Ce coup-ci, il explosa : – Quels « nôtres », demi dieu de foyer ? En admettant qu’ils n’ont pas tous péri, qu’ils ont réussi à fuir sur le mont Ida sans être rattrapés, tu crois qu’ils auraient pris la mer pour partir à notre recherche, petit génie ? Choqué par les propos d’Ascagne, Ilos ne put que balbutier : – Inutile d’être grossier avec moi, Prince ! Mais mon devoir est de t’aider à… – Ta seule obsession, le coupa le fils d’Énée avec une voix hystérique, est de retrouver les Troyens survivants à n’importe quel prix ! Quitte à nous faire tous crever par tes inconséquences ! Il transpirait abondamment à présent et son regard était brillant. Aucun de ses compagnons ne l’avait jamais vu dans un tel état d’excitation. Enileis, qui se doutait de quelque chose depuis la veille, prit la parole. – Ascagne, dit-elle avec douceur, tu trembles et tu as de la fièvre. Je crois que tu es très malade…

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– Tu dis n’importe quoi, espèce d’idiote, continua le jeune homme avec aigreur, je vais très bien et je sais parfaitement ce que je f… Et il tomba comme un sac de noix sur le pont. Tros se précipita. – Il s’est évanoui ! – Ce doit être sa blessure, regarde l’état de sa main. Le jeune dieu ôta délicatement le bandage de fortune. Le membre avait encore enflé et pris une inquiétante teinte brune et purulente. Il imposa ses mains sur la blessure pendant quelques secondes. Puis, comme à regret, il se releva. – Je ne peux rien faire de plus, dit-il troublé, cette maladie dépasse mes compétences de guérisseur. J’ai réussi à calmer la douleur et ralentir la progression du mal. Pour un temps. Seul Apollon pourrait le sauver. Il faut qu’on trouve un temple et très vite ! – Et sinon ? demanda ‘Nil avec angoisse. – Il ne verra pas la fin du voyage. – Ça c’est vraiment un coup bas ! s’exclama Aphrodite. Je n’ai pas empoisonné Enileis avec le couteau ébréché moi ! Apollon ne répondit pas. Le coude posé sur la table, il se gratouillait pensivement le menton, les yeux dans le vague. La partie prenait une tournure inattendue. Des forces extérieures interféraient avec le cours du jeu. Il n’était pour rien dans la blessure du jeune héros. Les cordes qui l’entravaient dans la caverne des Lestrygons étaient sans doute toxiques. Il n’était pas sûr de connaître le remède mais Aphrodite ne le croirait sans doute pas alors… A lui d’en profiter ! – Je n’ai rien fait de tel, voyons ! dit-il d’un ton qui laissait planer le doute. De là à intervenir en ta faveur, il ne faut pas exagérer ! Tu m’as déjà forcé à agir contre

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mon gré, il y a peu de temps…Et à sacrifier une pièce, je te rappelle… – D’accord, lâcha Aphrodite avec humeur, qu’est-ce que tu veux en échange ? Apollon fit semblant de réfléchir. Il allait essayer de bluffer. S’il jouait finement, il pourrait reprendre l’avantage. – Je propose une petite modification des règles. – Tout à ton profit, j’imagine ? – Dans un premier temps oui, bien sûr ! Mais nous y gagnerons tous les deux, par la suite… – Vas-y. – Eh bien, lorsqu’un pion atteint l’extrémité du plateau, je propose qu’il soit permis de récupérer une pièce perdue. – C’est d’accord, murmura la déesse de l’amour, toutefois, j’y mettrai une modération… – Laquelle ? – Cette pièce sera toujours une femme ! – Portons-le à l’intérieur, déclara Enileis avec fermeté. – Pourquoi, demanda Ilos qui se remettait assez mal de ces dernières minutes, il sera aussi bien à l’air libre, non ? La gamine sentit le rouge de la colère lui monter aux joues. Le jeune homme était indécrottable, exaspérant, incapable d’anticipation. Elle résista à l’envie de lui coller son poing dans les dents, respira un bon coup et recouvra un semblant de calme extérieur. Elle exposa son point de vue à son divin, mais passablement borné, interlocuteur en détachant chaque syllabe. – Si ce sont les Grecs, nous perdrons beaucoup de temps pour le mettre à l’abri. – D’accord, répliqua-t-il avec obstination mais si ce sont nos amis… « Paf ! » La gifle partit sans volonté consciente d’Enileis mais s’écrasa sur la joue d’Ilos avec une force telle qu’il s’en trouva déséquilibré.

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– Grandis un peu et essaye de comprendre ! Nous sommes peut-être les derniers survivants de Troie ! Le choc de l’argument fit oublier à Ilos la marque brûlante des doigts d’Enileis sur son visage. Il adressa un signe à son frère, toujours au chevet d’Ascagne. Celui-ci reprenait d’ailleurs lentement conscience. Ils l’aidèrent à se relever. Thémis et Sca s’étaient reculés et regardaient la fille aux cheveux de neige avec une certaine crainte, mais ‘Nil décida de ne pas en tenir compte. Elle s’adressa au petit garçon d’une voix calme. – C’est toi qui a la vue la plus perçante, Scamandrios. Dis-moi à quoi ressemblent les pavillons des bateaux qu’on aperçoit au loin. – C’est des drapeaux avec des hommes au corps de cheval, répondit immédiatement le fils d’Hector. Maman m’a déjà montré ces signes. – Des centaures ? – Elle disait que c’étaient des gens très méchants et que leur chef avait tué mon papa ! – Alors, je te dois des excuses ‘Nil, concéda Ilos. Nous sommes poursuivis par Pyrrhos, le fils d’Achille. Pyrrhos ! Elle se rappela instantanément le géant roux qu’elle avait aperçu la nuit de la chute de Troie, celui-là même qui pourchassait Andromaque. Et, sans doute, l’un des assassins d’Otréré. Elle ne parvint pas à réfréner le tremblement qui l’envahit. – Fichons le camp d’ici en vitesse !

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Chapitre 16 : Poursuivis par les Achéens… Guidée par Enileis, Noüs avait accepté de faire demitour. Encore une fois, ils s’aventuraient à l’aveuglette. Pendant ce temps, Tros et Thémis veillaient Ascagne qui reprit plusieurs fois conscience avant de s’évanouir à nouveau. Il était brûlant de fièvre et le jeune dieu s’épuisait à le maintenir en vie. Les Achéens gagnaient lentement du terrain. A la mijournée, on parvenait clairement à lire leur blason. Il fallait trouver une solution pour les semer. Ilos décida de fouiller dans le reste des affaires d’Aritéas. Le vieil homme connaissait bon nombre de secrets et il n’était pas impossible qu’il eût caché des documents utiles quelque part. Il pénétra avec respect la chambre de celui qui avait été, quelque temps, leur guide et leur mentor. Il fut surpris de la taille de celle-ci, à peine plus grande que la leur mais agencée avec goût. Il avait placé des tentures sur les parois et accroché divers bibelots plus ou moins utiles. Une corne de brume, une dague effilée, un petit coffre d’ébène et deux ou trois vêtements poussiéreux mais de qualité. Il ouvrit le boîtier dans lequel s’entassaient pêle-mêle plusieurs rouleaux de papyrus. Il les étendit soigneusement un à un et étouffa un cri de stupeur. – Le vieux renard ! Il avait compris où nous étions ! Devant lui s’étalaient deux cartes. L’une représentait le ciel étoilé, l’autre l’ensemble du monde, de la Colchide aux bords des falaises d’Héraclès. Un parcours avait été griffonné au fusain. Celui qu’il avait suivi depuis qu’il naviguait avec Noüs. A droite, une croix indiquait « Ilion », quelque part au centre, il avait noté sa rencontre avec les « petits Troyens ». Ailleurs dans l’océan, une île était dessinée et mentionnait d’éventuels « Lestrygons ? ». 126


Un minuscule galet y était fixé avec une sorte de résine. Le parcours était discontinu et certaines zones étaient hachurées de points d’interrogation. – Euréka ! Il rejoignit Tros au chevet d’Ascagne et lui montra sa découverte. – Regarde ! Il y a un îlot double, tout près d’ici, noté « Scyxaïcha ». On va les semer en passant par là-bas ! Il faut qu’Enileis prévienne Noüs, sur le champ ! – Je viens avec toi, Ascagne est calme pour l’instant. Et Thémis nous préviendra s’il se réveille. – Je ferai attention, affirma la gamine, tu peux me faire confiance ! Tros lui embrassa le front. – Je le sais bien ma puce ! La fille aux cheveux de neige observait l’océan avec anxiété. Les bateaux des Hellènes avaient de très bons rameurs alors que la nef de Noüs, du fait de son orientation particulière, ne pouvait accélérer. La baleine se fatiguait sans doute pour rien. – ‘Nil ! Le regard ravi d’Ilos rassura un peu la jeune fille. – J’ai trouvé une carte ! Je sais où nous sommes ! Il lui montra la route qui menait à Scyxaïcha. – On peut y être dans combien de temps ? Quel chemin est-ce qu’il faut prendre ? interrogea-t-elle avec espoir. – On y sera avant qu’ils nous rattrapent, j’en suis sûr ! Il lui indiqua l’orientation approximative à prendre en fonction du soleil descendant. Il faudrait attendre la nuit pour être tout à fait certain de la direction. Enileis lui sauta au cou et l’embrassa sur la joue avant de filer quatre à quatre auprès de Noüs. L’intelligent animal vira vers l’ouest. Les images d’ailerons affluèrent encore dans l’esprit d’Enileis. Elle ne savait qu’en penser et resta aux côtés du gigantesque cétacé jusqu’à la tombée de la nuit. Ensuite, elle remonta pour grignoter un peu et faire le point avec les autres.

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La distance avec les Grecs s’était encore incontestablement réduite. Selon Tros, l’état d’Ascagne n’empirait pas. Thémis était épuisée et Sca, inquiet. – Allez dormir, conseilla ‘Nil aux enfants avec une certaine fermeté. Je vais veiller un peu. – Je reste avec toi, murmura Ilos. Elle lui sourit. – Tu es gentil, mais tu devrais dormir pour venir me relayer dans quelques heures. Nous sommes seulement trois à être suffisamment en forme, et ton frère doit s’occuper d’Ascagne. Ilos acquiesça en silence. La jeune fille était décidément très avisée pour son âge. Après un en-cas avalé sans grand appétit, chacun retourna à son poste. Enileis se retrouva, de nouveau, seule et assise sur le pont à observer la progression de la flottille grecque. Les voiles qu’elle distinguait sur la surface formaient des lignes brisées par la houle, offrant au paysage sombre et mouvant une atmosphère irréelle. La lune haute dans le ciel éclairait la mer d’une clarté blafarde tandis qu’on pouvait voir le reflet des étoiles s’entrechoquer mollement sur les vagues. Les premiers ailerons fendirent la surface peu de temps après. ‘Nil se redressa d'un bond et plissa les yeux. Les triangles menaçants traçaient des sillons ténébreux et fugitifs. Elle se pencha en avant pour observer la base de la coque. Plusieurs nageoires tournoyaient déjà autour. Au bout de quelques minutes, elle en compta des dizaines. Le mauvais sort s’acharnait décidément sur eux. – Tout le monde sur le pont, les gars ! On a un gros problème ! appela-t-elle avec autant de force qu’elle pouvait. Tros et Ilos accoururent en un rien de temps, les petits dans les bras. Les yeux encore tout plein de sommeil, Scamandrios demanda pourquoi il fallait se lever si tôt. Thémis ne dit rien, la tête dodelinant de droite à gauche, somnolant plus qu'aux trois-quarts. – Qu’est-ce qu’il y a ‘Nil? demanda Ilos. 128


– Des requins... répondit la jeune fille, partout autour de nous! Les jumeaux se consultèrent du regard. On voyait à leur attitude qu’ils étaient très inquiets. Encore plus que d’habitude. Enileis ne savait pas quoi faire, toutes ses pensées semblaient ralenties par la somme des dangers qui l’entouraient. Elle s’efforçait de réfléchir à une solution mais aucune ne gagnait son esprit. Elle se sentait paralysée par la peur, par la sensation d’être la seule à oser prendre des initiatives et par le sentiment irrépressible d’être confrontée à une impasse. Elle poussa un soupir de soulagement quand s’éleva la voix familière d’Ascagne : – Il faut protéger Noüs ! Sinon c’est elle qu’ils vont bouffer en premier ! Il se tenait derrière eux, chancelant. Le poignet bandé, il avait l'air de beaucoup souffrir. Une lance dans sa main valide lui servait de soutien. Il s’approcha lentement du bord et scruta l’écume, prêt à harponner le premier poisson passant à sa portée. – Rapportez des cordes, ordonna-t-il aux Pénates. Devant leur inaction, il s’emporta. – Qu’est-ce que vous attendez, tous ? Bougez-vous ! Il était toujours autant malade et sa mauvaise humeur ne l’avait pas quitté non plus. Tros et Ilos se hâtèrent de lui obéir. Ils empoignèrent leurs propres armes et rejoignirent le jeune prince. – Il faut les attacher aux javelines si on veut s’en servir plusieurs fois, expliqua-t-il lentement. Tous s’attelèrent enfin à la tâche. En quelques instants, ils avaient fixé les lacets à des encoches taillées à la hâte. Ascagne se leva avec difficulté, transpirant beaucoup. Ses jambes flageolaient mais il atteignit le bord du navire sans aide. Mais alors qu’il levait le bras pour embrocher l’un des requins, Tros arrêta son geste.

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– Non ! s’exclama-t-il avec effroi, nous faisons une erreur ! Ce ne sont pas des requins, ce sont des dauphins ! – Quoi ? – Regarde, on distingue parfois leur bec. Ça n’a rien à voir avec le museau plat d’un requin ! – Mais alors ? La vision de ‘Nil ? – Je viens de comprendre, reprit le jeune dieu, ces animaux nous guident, Ascagne, ils ne nous menacent pas. Ce sont les animaux préférés d’Apollon ! – Des dauphins ? interrogea ‘Nil incrédule. Alors, j’ai mal compris le message de Noüs. Elle ne m’avertissait pas d’un nouveau danger ; au contraire, elle essayait de me rassurer ! – C’est même mieux, encore, affirma Thémis. Un jour, ma maman m’a raconté, que quand on voyait des dauphins, on était tout près de la terre ferme… – Et c’est le cas, triompha Ilos, la carte d’Aritéas montre bien une île toute proche ! Scamandrios poussa un cri de joie : – Je la vois, l’île ! Là-bas ! Droit devant nous ! Tout le monde sauta de joie ! La menace la plus immédiate, se révélait en fait être un allié estimable et surtout un guide fiable. Ascagne s’assit lentement sur le pont. Les derniers efforts consentis l’avaient épuisé encore un peu plus. Toutefois, il demanda d’une voix faible : – Quelle carte ? Quelle île ? Ilos courut lui présenter le papyrus et résuma le travail de repérage effectué par le poète. - Et là, c’est une île double, peut-être un archipel, qu’Aritéas a baptisé Scyxaïcha. On pourra peut-être y trouver de l’aide. Ascagne tendit la main. – Montre-le-moi… Il empoigna fébrilement le document qu’il déchiffra rapidement. Quelque chose ne collait pas dans les déductions d’Ilos. Le nom de cette île ne lui rappelait rien. Ses yeux mouillés de fatigue se fermaient irrésistiblement et il devait lutter pour ne pas perdre le fil de ses pensées. 130


Soudain le voile fiévreux se déchira et tout s’éclaircit. Ascagne poussa un cri d’effroi : – Tu t’es trompé, Ilos ! Scyxaïcha n’est pas le nom d’un lieu, c’est l’abréviation de deux noms. Et devant le regard éberlué du jeune dieu, il enchaîna : – C’est du grec : Xaï signifie « et ». – Où veux-tu en venir, Ascagne ? – Tu ne comprends donc pas ? « Scy – xaï - cha » : Scy et Cha. C’est un raccourci pour « Scylla et Charybde ». Nous fonçons la tête la première vers les deux plus grands dangers de l’océan ! – Nous sommes pris au piège ! s’exclama ‘Nil abasourdie.

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Chapitre 17 : Scylla et Charybde Ascagne ne s’était pas trompé. Il s’agissait de deux immenses terres émergées très différentes l’une de l’autre. A gauche s’élevait Scylla, un pic de calcaire orangé qui avait le lustre du verre et dont le sommet se perdait dans les nuages. Sa base, très large, prenait pied quelque part dans les profondeurs de l’océan. De l’autre côté, à deux largeurs de bateau, une île sombre et épaisse découvrait sa masse menaçante : Charybde. Un râle sinistre s’en échappait qui fit frissonner les enfants. Debout sur le pont, ils attendaient avec anxiété la suite des événements. Ascagne n’avait rien pu dire de plus. Les « deux écueils », comme on les appelait aussi parfois, étaient dangereux, mais aucun ne connaissait la nature du péril. – Naviguons bien au centre, suggéra ‘Nil. Comme cela, nous serons loin des deux menaces. – Ou alors à portée des deux, maugréa Ilos. Tros haussa les épaules. Le pessimisme de son frère l’agaçait. Il s'avança vers Thémis et Sca. – Il va falloir vous abriter, les enfants, dit-il d’une voix douce. La navigation dans ce passage risque d’être difficile. – Et alors, riposta Sca, on n’a pas peur ! – Ça c’est vrai, répartit Thémis, nous sommes très courageux ! La gamine avait posé ses poings sur ses hanches et affichait un air décidé. Tros éclata de rire. – Je sais que vous êtes braves mais vous allez devoir m’obéir quand même et rester bien cachés. Et il ajouta avec un clin d’œil malicieux : 132


– Je vais d’ailleurs faire comme vous… Je crois qu’il reste quelques noix à décortiquer. Le visage des enfants s’éclaira et ils l’accompagnèrent en sautillant et en poussant de grands cris excités. Ilos emporta Ascagne, toujours fiévreux, dans son alvéole et il l’attacha solidement contre le bastingage. Le fils d’Énée ne réagit presque pas, il s’endormit en grelottant. Le nombre de dauphins avait encore augmenté. Ils couronnaient la Nef de leur joie vibrante et rassurante. Une avant-garde d’une vingtaine de cétacés précédait le bâtiment, jaillissant et plongeant à tour de rôle. Enileis, au milieu du pont jetait des regards anxieux sur les deux récifs. Elle s’appuyait contre sa lance fichée dans le bois, ses cheveux blancs flottant aux vents. Ilos, debout les mains le long de sa tunique, observait le ballet magique des animaux favoris d’Apollon et s’interrogeait sur la raison de leur présence. Il avait l’intuition que leur apparition n’était pas une coïncidence. La Nef avançait lentement, Noüs progressait avec prudence. On sentait chaque coup de ses nageoires, ample et puissant. Elle aussi appréhendait quelque chose. Au bout d’un moment assez court, un mugissement sourd s’éleva. C’était lugubre, caverneux. On aurait dit le bruit d’une trompe mais émis dans une tonalité beaucoup plus sombre, plus grave, plus effrayante. On approchait de Charybde. La plainte sinistre semblait provenir d’une anfractuosité noire qu’on remarquait à peine au ras des flots. Insensiblement, le bateau dériva sur tribord. Ilos qui allait crier à Noüs de redresser comprit la situation trop tard. En une fraction de seconde, l’île courtaude se mit à rugir! Le courant se fit irrésistible... La cavité sombre s’ouvrit soudainement, grossit et s’enfla à mesure que la roche elle-même s’animait ! Charybde l’écueil, Charybde le dévoreur se souleva, découvrant une bouche abyssale, aspirant la mer et tout ce qui la peuplait.

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On entendit Noüs hurler de terreur, tandis que la Nef se trouvait lentement entraînée dans la gueule béante du monstre. Ilos, déséquilibré roula sur le pont tandis que ‘Nil fut projetée contre le mât. Elle l’enserra de toutes ses forces, contemplant avec horreur le gouffre ouvert qui allait tous les engloutir ! Un choc terrible ébranla l’arrière du bâtiment : un coup sourd dont la violence brisa la coque par endroits suivi d’un éclaboussement formidable. – C’est Noüs ! s’exclama Ilos, les doigts crispés dans les interstices séparant les lattes du pont. Elle donne des grands coups de queue pour résister au courant ! Il faut qu’on l’aide ! – J’ai une idée ! s’exclama ‘Nil. À la force des bras, elle se hissa contre le mât oscillant sous le roulis et s’accrocha à la vergue. D’où elle était, la situation semblait encore plus dramatique. Une grande partie du banc de dauphins était littéralement avalée par Charybde. Par chance, la Nef avait résisté. La jeune fille commença à dénouer la voile. Les cordages étaient mouillés et elle s’énerva rapidement sur les nœuds. – Tu vas lâcher, saleté ? Un second coup de nageoire caudale secoua fortement le bateau, manquant de la faire tomber. Elle serra les dents et redoubla ses efforts. Finalement la boucle céda et la voile se déplia. Le vent fit presque instantanément gonfler la toile. Dans un craquement épouvantable, l'impressionnante masse de bois s’écarta doucement de l’abîme. Sous la violence du changement de cap, Enileis lâcha la barre transversale et tomba sur le pont comme un sac de sable. – Aïe! La gamine eut besoin de quelques secondes pour reprendre ses esprits. – Ilos? Où es-tu? cria-t-elle. Pas de réponse. Le jeune dieu n'était pas visible. En grimaçant, elle se remit sur ses jambes et se dirigea vers sa lance toujours en place, solidement plantée dans le bois. 134


Elle l'en dégagea d'un geste vif et s'approcha prudemment du bord. – Ilos? Toujours personne. Elle tendit l'oreille et perçut alors quelques faibles gémissements qui provenaient de l’avant. L’arme à la main, elle jeta un oeil par dessus bord et poussa un cri d’effroi. Ilos, inanimé, flottait à la surface. Trois dauphins faisaient tout leur possible pour le maintenir hors de l'eau. Inconscient, il poussait parfois des plaintes faibles et son front saignait. Il avait dû se cogner violemment contre la coque lorsqu'il était tombé. Enileis ne savait pas comment aller le chercher. Elle regarda quelques secondes le corps de son camarade. Elle se dit que si les dauphins étaient vraiment des envoyés d’Apollon, ils protégeraient le petit dieu le temps d’aller chercher une corde. Elle retourna vite à l’intérieur : – Tros ! appela-t-elle. – Je sais, mon frère est blessé, grimaça l’interpellé. Je l’ai senti tout à l’heure, quand il est tombé. J’attendais ton retour pour aller à son secours. – Je vais chercher une corde dans la cale ! – Ascagne et les petits sont à l’abri. Je les ai mis dans la chambre d’Aritéas. C’était la plus grande. Il adressa un sourire et un clin d’œil aux deux petites têtes brunes qui dépassaient d’un tas de bric-à-brac ayant appartenu au poète à la voix grêle. – On sera sages ‘Nil ! hurla Thémis. – Promis ! confirma Sca avec un grand signe de tête. – Je vous fais confiance, dit Enileis en avisant une corde enroulée qu'elle enfila péniblement autour de son épaule. Tros l'aida à grimper sur le pont. Le bateau continuait d'avancer, la voile au vent. On entendait Noüs souffler sous l’effort. Le courant était encore très violent et les dauphins épouvantés continuaient d’être emportés en criant. Ceux qui protégeaient Ilos commençaient à fatiguer et avaient de plus en plus de mal à maintenir sa tête à l’air libre. 135


Pendant que ‘Nil attachait la corde au mât, Tros se dépêcha de la dérouler. – C’est bon ça tient ! Le jeune dieu glissa avec une certaine agilité le long de la coque jusqu’à son frère. Il coinça sa main gauche dans le filin et agrippa Ilos de l’autre. Le courant, violent, lui rendait la tâche presque impossible. Et soudain, ce fut le silence. Charybde semblait avoir momentanément calmé sa fringale démesurée. L’orifice béant se referma lentement. L’horrible grondement se tut et l’eau redevint à nouveau calme. Soulagé, Tros attira son frère contre lui et essaya maladroitement de l’attacher. Le plus dur restait à faire : grimper ! Il saisit la corde avec fermeté puis, posant ses pieds en appui contre le bois, il se hissa par la force des bras. Les quelques dauphins survivants se rassemblèrent, formant un cercle serré autour des deux frères. Nerveux, ils se mirent à pousser des cris qui ressemblaient à des pleurs. Au loin s‘éleva un aboiement. Personne dans le bateau ne savait que c’était là le signe annonciateur d’une l’attaque de Scylla ! Seul Aritéas aurait peut-être pu les avertir de ce qui allait se passer… Du haut du bateau, ‘Nil observa la scène en silence. Jetant des regards nerveux autour d’elle, elle chercha le chien improbable qui manifestait ainsi sa colère dans les tréfonds de la montagne polie. L’ombre menaçante de Scylla recouvrit progressivement la large silhouette de la Nef. Le demi-jour ainsi créé rendait l’observation difficile. Tout à coup, un sifflement strident venu d’en haut fit tressaillir la jeune fille qui n’eut que le temps de se jeter au sol. Une longue forme grise s’apparentant à un très gros ver la frôla, la manquant de peu. Elle entendit distinctement le claquement sec d’une mâchoire qui se referme sur du vide suivi d’un glapissement de dépit ! Elle l’avait échappé belle ! La créature se retira, en un éclair. Levant la tête ‘Nil n’aperçut qu’une silhouette 136


serpentiforme qui rentrait à l’intérieur de la montagne luisante. C’était comme un bras très long avec à son extrémité une tête sans yeux. On aurait dit un reptile gigantesque qui attendait sa proie, tapi dans un creux du massif, et qui s’en saisissait avec une précision terrible dès que celle-ci passait à sa portée. Une nouvelle stridulation, immédiatement suivi d’une série d’autres fit comprendre à la jeune fille que le monstre n’était pas seul ! Revancharde, l’une des têtes de Scylla piqua de nouveau sur la gamine qui n’avait pas lâché sa lance et la brandissait devant elle aussi fermement qu’elle le pouvait. Paralysée par la terreur, Enileis contempla, impuissante, la bête sans yeux, gueule ouverte, qui filait sur elle. Au dernier moment, elle eut le réflexe habile de se laisser tomber sur le sol tout en gardant son arme bien levée. Sentant que sa proie s’effondrait, Scylla releva son encolure de quelques coudées et replongea à la verticale pour essayer de la happer contre le sol. La gueule carnassière s'embrocha brutalement contre la javeline pointée vers le ciel qui se brisa en deux. Le choc fut terrible ! Hurlant de douleur, le monstrueux appendice s’écrasa sur la coque, fracassant le pont. Sous la violence de la collision, Enileis se retrouva éjectée hors du bateau, le bout rompu de son arme toujours à la main. Sans même comprendre ce qui lui arrivait, elle plongea dans l’eau glacée. « Et voilà ! Je me retrouve encore dans la flotte ! » – Euh… fit Aphrodite. Tu es sûr que tu vas réussir à sauver le bateau sans sacrifier ta protégée ? Apollon se gratta la tête, ennuyé. – J’avoue que ma stratégie est risquée mais j’ai quelques alliés… En tout cas, dit-il avec un sourire gêné, admets que ‘Nil s’en sort avec brio ! Affronter et blesser une des têtes de Scylla tout en restant en vie, c’est du grand art.

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– Oui, oui, acquiesça la déesse de l’Amour avec une petite moue. Elle a certaines qualités, cette mortelle aux poils de chèvre… Pendant ce temps, la « mortelle » se battait de toutes ses forces pour remonter et respirer. Par malchance, elle s’était déplacée, les dieux savent pourquoi, sous la masse mouvante de la Nef. En bref, elle ne voyait rien et ne savait même pas à quelle distance se trouvait la surface ! Pataugeant frénétiquement, Enileis tournait en rond plus qu’elle n’avançait. Au bout d’un temps qui lui parut interminable, elle entra en contact avec le rebord de la coque. Elle se repéra à tâtons puis s’accrocha aux planches du bordage. Ses poumons étaient en feu. Tout tournait autour de la jeune fille qui crut s’évanouir. Enfin, sa tête émergea et l’air brûlant entra dans sa poitrine. Une fois qu’elle eut repris une respiration normale, ‘Nil regarda autour d’elle. Droit devant se dressait Scylla. Alors que Noüs avançait aussi vite que possible, le monstre continuait de faire des ravages. Les six cous rétractiles sortaient et plongeaient à tour de rôle, harponnant à chaque fois le corps brisé d’un dauphin. La fillette frémit. Elle espérait que les Pénates n’avaient pas subi le même sort que ces malheureux animaux. Transie de froid, elle se dirigea vers l’étrave en se hissant au bordage et en battant légèrement des pieds. Noüs nageait plus vite à présent et la Nef s’éloignait, si bien que le cauchemar allait bientôt prendre fin. Enileis réprima un sanglot. Il ne fallait plus pleurer. Elle toisa Scylla, le regard empli de haine contre lui. C’est alors qu’elle remarqua quelque chose d’invraisemblable : l’ensemble de la structure avait oscillé lentement. Tellement lentement que, vu d’un bateau, le balancement eût été imperceptible. Mais de l’angle où Enileis était placée, il ne faisait aucun doute. Et soudain, elle comprit : 138


– Je sais ce que tu es ! s’écria-t-elle avec rage. J’aurais dû le deviner plus tôt ! Et sur un coup de tête, elle aspira une grande gorgée d’air et s’immergea totalement. Les yeux grands ouverts, la gamine observa Scylla à sa base. En se concentrant, elle réussit à repérer le pied de la montagne qui s'élargissait encore. Elle s’éloigna de la coque du bateau et poussa sur ses jambes pour se propulser vers le fond. Ses mains brassant l’eau, elle descendit régulièrement. La rage qu’elle éprouvait contre la créature lui fit oublier toute prudence mais elle agissait de manière méthodique. La pression commença à pousser lourdement contre ses tympans. Quelques mouvements de plus et ‘Nil parvint presque à voir l’assise du géant minéral. Ça bougeait. Comme elle s’y attendait, de gigantesques tentacules s’agitaient lourdement, loin au fond de l’onde sombre. – C’est une turritelle géante, pensa-t-elle, un genre de coquillage pointu, dont les tentacules reposent sur le sable. Il lui fallait en découvrir davantage. Elle descendit encore. Les bras de la créature étaient beaucoup plus gros que ceux qui avaient emporté les dauphins. Sans doute moins vifs, également. « Mais alors, que sont les monstres qui nous ont attaqués ? Les bras antérieurs de cette bestiole ou bien … » La réponse naquit aussitôt dans son esprit. Le tueur aux bras dévorants, n’était rien de plus qu’un garnement tapi dans la coquille de sa mère. Un enfant impitoyable qui prenait le temps de grandir. Mais surtout un enfant affamé qui dévorait tout ce qui passait à sa portée! Dans le sable, au fond de l’océan, le sol trembla et se souleva lentement. Apparemment, Maman Scylla n’appréciait pas du tout qu’on vienne fouiner chez elle, même de loin !

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Prise de panique, Enileis se prit à agiter frénétiquement les bras et les jambes pour remonter. Bien vite, elle s’épuisa et consomma le peu d’oxygène qui restait dans ses poumons. Une colonne de bulles s’échappa de sa bouche et s’éleva vers la surface. La fillette tendit les bras comme pour retenir l’air et puis un voile noir passa devant ses yeux.

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Chapitre 18 : Captives de Pyrrhos ‘Nil sentit qu’on la soulevait avec douceur. C’était un corps énorme et puissant. Machinalement, elle écarta les bras pour s’agripper. Ce n’était pas un être humain. Dans sa semi inconscience, la jeune fille s’imagina couchée sur l’un des bras de Scylla. Elle se voyait emportée dans les abysses pour être dévorée par le gastéropode géant. Deux yeux brillants et curieux l’observaient, comme on examine une proie avant de la dépecer. Elle frissonna. Bizarrement l’air ne lui manquait plus, elle se sentait partir en attendant la première morsure du monstre. Elle n’avait plus peur, elle était trop loin pour ça. Quand elle refit surface, portée par un grand dauphin gris, elle se rendit compte qu’elle avait juste un peu moins froid. Elle ouvrit les yeux une fraction de seconde. Le soleil lui brûlait les yeux. – C’est une Troyenne, fit une grosse voix d’homme. – Va l’aider, dit quelqu’un d’autre. – Et l’autre bateau ? – On verra plus tard. Il n’ira pas bien loin dans cet état. Deux bras vigoureux tirèrent la jeune fille hors de l’eau et la posèrent sur une surface dure. Elle se sentit soulevée par les pieds et secouée sans ménagement. Le liquide salé qui emplissait ses poumons jaillit par où il était entré. Elle eut la nausée. « Arrêtez de me remuer comme ça, dit-elle, ça me rend malade… » Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Seulement de l’eau. Elle tenta d’agiter les mains et elle réussit. – Elle reprend conscience, dit la grosse voix. « Qui t’es toi ? pensa-t-elle. Qu’est-ce que tu fais sur mon bateau ? » 142


On la reposa sur le sol, sans grande délicatesse. Elle se mit à tousser, victime de haut-le-cœur irrépressibles. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle parvienne à ouvrir les yeux. Une voix de femme qu’elle crut reconnaître cherchait à la réconforter. – Tout va bien, mon petit. Tu es en sécurité maintenant. – Maman… La voix ne répondit pas mais une main douce vint lui caresser les cheveux. ‘Nil sourit et presque aussitôt, s’endormit. Tros n’en pouvait plus. Depuis l’attaque soudaine de Scylla, il n’avait pas eu une seconde pour souffler. Son frère et lui avaient eu de la chance, si l’on peut dire : les gueules monstrueuses avaient préféré attaquer les dauphins. Ceux qui avaient défendu Ilos avaient été enlevés en dernier, ultime et efficace rempart contre la mort. Leur sacrifice lui avait permis de traîner son frère blessé de l’autre côté de la Nef. – Je suis sans doute le seul abruti à tomber de Scylla en Charybde… Il attendit patiemment qu’Enileis lui envoie, à nouveau, la corde mais comme rien ne venait, il dut se résoudre à se débrouiller seul. Il examina rapidement Ilos, toujours inconscient. Son état semblait stable et il n’était pas en danger immédiat. Quant à ‘Nil, il n’était pas inquiet. La gamine était vivante, sinon il l’aurait su, même s’il était convaincu qu’elle s’était encore fourrée dans une situation invraisemblable. – Tu as une idée sur la manière de remonter, frangin ? Il n’attendait pas de réponse, mais parler lui faisait du bien. – Je vais essayer de t’accrocher quelque part, ensuite, je passerai par dessous et je viendrai te rechercher avec une corde. Qu’est-ce que tu en penses ? Il n’y eut qu’un silence pour toute réponse mais il hocha la tête. – Tu l’as dit, ça ne va pas être facile ! 143


Il chercha une saillie dans le bois, mais il ne vit rien de rassurant. Après un soupir de découragement, il continua de faire le tour du bâtiment. – Rien. Si seulement j’avais un couteau… – Tu ne préférerais pas un filet ? cria une voix juvénile. – … pour grimper avec, ajouta une autre enfant. – Sca? Thémis ? cria Tros avec espoir. C’est bien vous ? – Euh oui… On sait qu’on a désobéi mais… – Ça n’est pas grave, les enfants, coupa le jeune dieu. Envoyez-moi le filet ! Mais pensez à l’attacher à quelque chose avant ! – Peuh ! Évidemment ! fit Thémis. Personne n’est assez bête pour oublier ça ! Il entendit les gamins pester sous l’effort. L’objet semblait lourd. Enfin, un bout de corde tressée apparut et descendit lentement jusqu’à ce que Tros puisse s’en emparer. Quand les enfants en eurent déroulé une surface assez grande, Tros put attacher son frère. Il grimpa péniblement sur le pont en s’accrochant aux mailles et, une fois en haut, remonta le corps d’Ilos. Les deux petits aidèrent de leur mieux et leurs efforts conjugués portèrent leurs fruits. Aussitôt, Tros posa les mains sur son frère. Son teint pâle reprit une couleur rosée et la blessure qui creusait son front disparut. Ilos ouvrit les yeux et sourit. – Où est ‘Nil ? demanda Thémis. – Comment te sens-tu petite fille ? dit la voix douce. Enileis ouvrit les yeux et reconnut instantanément la femme aux cheveux bruns et au regard affligé. – Andromaque ! Ma reine ! – Je ne suis guère qu’une prisonnière parmi d’autres aujourd’hui. Son regard se fit plus sombre et sa voix chuchota : – Je te reconnais, petite fille, tu étais avec Ascagne pendant la fuite de Troie. Dis-moi : sais-tu ce qu’est devenu Scamandrios ? Sais-tu où est mon fils ? 144


– Il est dans la grande Nef retournée avec Ascagne, les Pénates et mon amie Thémis. Enileis avait parlé doucement afin de ne pas être entendue des soldats Grecs qui patrouillaient tout autour. Heureuse de retrouver sa souveraine, elle avait des milliers des questions à lui poser. – Comment est-ce que tu t’es fait capturer ? Est-ce qu’il y a beaucoup de Troyens survivants ? Qu’est-il arrivé à Énée ? Que… Andromaque l’interrompit. Elle avait retrouvé le sourire. Son fils était vivant mais, par prudence, elle cacha sa joie.

– Je ne peux pas répondre à toutes ces questions, ma fille, susurra-t-elle. Nous ne sommes plus que deux troyennes dans cette embarcation. La seconde est une jeune amazone enchaînée à fond de cale. Une voix de stentor stoppa net leur discussion. C’était Pyrrhos. – Toi, la Troyenne aux cheveux blancs! L’interpellée frissonna, puis elle se retourna, le menton haut, les poings serrés face à son ennemi. Qui éclata de rire ! – Eh bien ! Eh bien ! Quel cran ! Décidément les filles de Troie sont meilleures guerrières que les hommes ! – Tu ne me fais pas peur, fils d’Achille ! Le visage du géant redevint grave. Ses épais cheveux blonds lui donnaient l’apparence d’un ours sauvage que son regard adoucissait. 145


– La guerre est finie petite fille, dit-il. Et nous avons gagné. Je ne te veux pas de mal, sinon je ne t’aurais pas sortie des flots. Pyrrhos s’accroupit devant Enileis, sa grosse main calleuse attrapa son menton et il l’attira doucement vers lui. – Toutefois, reprit-il avec un ton beaucoup plus dur, j’ai besoin de quelques renseignements sur cette étrange embarcation retournée qui avance toute seule et sur les jeunes marins qui la composent. ‘Nil se tut, décontenancée. Ce type la terrifiait et elle le haïssait pour ce qu’il avait fait à Otréré, la seule amie de son âge qu’elle n’ait jamais eue. Elle résista à la tentation d’interroger Andromaque du regard. – Quels renseignements ? Il y eut un silence. Pyrrhos, le grand Pyrrhos, Le fils du légendaire Achille sembla soudain très vieux et très las. À bien observer son attitude, il était évident que cette histoire de traque d’enfants ne lui plaisait pas beaucoup. – Qui se trouve dans cette épave flottante ? – Une baleine. Enileis crut que son interlocuteur allait devenir fou de rage. Elle vit sa jugulaire enfler : la grosse veine du cou palpitait comme si elle allait exploser. La gamine décida de ne pas pousser sa chance trop loin : l’homme pouvait la tuer d’un seul coup de poing. – Je ne raconte pas de blague ! affirma-t-elle. Il y a une énorme baleine, sous la carcasse ; c’est elle qui la fait avancer. – Admettons. Ce n’est pas plus incroyable que ce monstre aboyeur à six bras. « Douze, pensa ‘Nil, les plus gros sont sous l’eau… » Après un instant de réflexion, Pyrrhos reprit : – Qui sont tes amis, là-bas, petite ? Certains de mes hommes sont certains d’avoir reconnu Astyanax, le fils d’Hector… – Qui ça ?

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La surprise d’Enileis n’était pas feinte. Ignorante des coutumes de la cour Troyenne, elle ne pouvait pas savoir que Scamandrios était aussi appelé Astyanax « le prince de la cité ». Elle profita de sa propre surprise pour enchaîner : – Nous étions six, il y a encore quelques jours. La première à mourir fut Polta, ma sœur, qui est tombée du bateau et s’est brisé le cou. Ensuite, mourut Aritéas le poète, tué par un Lestrygon, puis Oenoé, une petite fille. Et enfin, ce fut le tour de Tros et de Ilos les deux jumeaux. Ils ont été dévorés par Scylla. Je suis sans doute la dernière survivante ! Enileis mentit avec un affront qu’elle ne se connaissait pas. Avoir cité le nom de sa mère et de sa nourrice, pour ne pas révéler ceux de Scamandrios et Ascagne, lui fit monter les larmes aux yeux. Si Pyrrhos avait eu le moindre doute sur sa sincérité, il était à présent convaincu de la véracité des propos de la fillette. – D’accord, soupira-t-il. J’ai perdu six Myrmidons1 à cause de Scylla. Je ne veux pas poursuivre un fantôme. Astyanax est officiellement mort à Ilion… Aussitôt que le roi d’Épire eut fini de parler, Andromaque éclata en sanglots. Bien sûr, le fils d’Achille pensa que c’était du désespoir, mais ‘Nil avait bien compris que c’étaient des pleurs de soulagement : son fils ne serait plus jamais poursuivi par les forces achéennes. Il y avait sans doute de la douleur, aussi. Elle savait qu’elle ne le reverrait pas. – Allez vous reposer, toutes les deux, à présent. Pyrrhos avait parlé avec dureté. Toutefois, une légère émotion avait transparu dans sa voix. Et les regards dérobés qu’il jetait à Andromaque ne laissaient aucun doute sur les sentiments qu’il éprouvait pour la grande dame brune. Le fier guerrier observa quelque temps

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Peuple de Thessalie (Grèce) dont Pyrrhos est le roi

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encore la Nef de Noüs qui s’éloignait rapidement puis il aboya quelques ordres. Alors qu’elles descendaient dans la cale, ‘Nil et la princesse Troyenne se dévisagèrent. Andromaque articula un silencieux « Merci. » auquel la fillette répondit par un sourire. Les soldats achéens qui vivaient là ne leur accordèrent pas un regard. – Ils ont ordre de ne pas me manquer de respect et encore moins de nous toucher, expliqua Andromaque. Cela s’étend à mes amis et mes protégés. – Tant mieux! soupira ‘Nil. – D’ailleurs je te présente celle dont je te parlais tout à l’heure, cette jeune fille qui… Enileis n’attendit pas la fin de la présentation. Elle se jeta dans les bras de la jeune amazone, à peine plus âgée qu’elle, et qu’elle croyait morte depuis l’attaque sanglante de Troie : – Otréré ! Tu es vivante !

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Chapitre 19 : Un retour inattendu L’adolescente n’en crut pas ses yeux. – ‘Nil ? C’est bien toi ? Mais comment ? Qu’est-ce que tu fais là ? – C’est une très longue histoire, Otréré ! Et Enileis lui raconta tout : la fuite, l’obscurité, Noüs, Aritéas et les amis qu’elle s’était fait. Elle lui détailla la rencontre avec les Lestrygons et les mystères qui entouraient son médaillon. Elle parla d’Ascagne et de sa maladie… Otréré était abasourdie.

– Où est passée la petite fille indécise que j’ai connue il y a quelques jours ? plaisanta-t-elle. Je ne te reconnais plus ! Andromaque était restée silencieuse mais n’en avait pas perdu une miette. Elle avait serré les lèvres chaque fois que le nom de Scamandrios avait été prononcé ; on pouvait voir combien elle était fière de son fils et combien elle était malheureuse de ne pouvoir le lui dire. – Et toi ? s’interrompit Enileis. Que s’est-il passé quand j’ai dû te quitter ? Otréré baissa la tête. – Rien de bien glorieux. Je dois ma vie à l’amour qu’Achille portait à ma mère ! – Quoi ? Raconte ! – Eh bien, tu te souviens que j’avais décoché une flèche dans le genou d’un chef Achéen ? C’était Pyrrhos le fils d’Achille, celui que je m’étais juré de tuer.

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– Je l’ai reconnu… – Alors j’ai bandé à nouveau mon arc et j’ai pris mon temps pour viser. J’ai tiré avec la certitude de l’avoir. La pointe est partie en sifflant droit sur sa cible. J’ai souri en l’imaginant s’enfoncer dans la chair ferme et perforer son cœur glacé. J’ai crié : « Meurs, de la main d’Otréré, fille de Penthésilée! » La jeune amazone haussa les épaules et se tut. Au bout d’un moment elle reprit. – Ma flèche s’est écrasée contre son armure - enfin, celle de son père - sans lui faire le moindre mal ! L’instant d’après, Pyrrhos était sur moi, sa main sur ma gorge et l’épée levée, prêt à me tuer ! J’aurais préféré, je crois… Elle respira profondément. La suite lui semblait difficile à avouer. – Alors il m’a parlé. « La fille de Penthésilée, hein ? C’est ton jour de chance, l’archère. » Ensuite il m’a frappée, une seule fois, pour m’assommer. J’ai perdu connaissance et je me suis réveillée dans ce bateau, enchaînée. J’ai vu les hautes flammes de Troie qui brûlait. Je n’ai rien pu faire. Il y eut un nouveau silence. Andromaque s’approcha d’Otréré et la prit dans ses bras. – Les plus entraînés de nos soldats ont péri à cause d’une ruse des Grecs et de notre propre naïveté. Tu n’aurais rien pu faire de plus, sinon mourir pour rien. – Tu ne comprends pas Andromaque ! Quand Pyrrhos est revenu, il avait sur les mains le sang des Troyens, il est venu me voir, souriant, satisfait. Il s’est assis à côté de moi et m’a expliqué pourquoi il m’avait épargnée. – Lorsque mon père a vaincu ta mère, il en est tombé follement amoureux et il m’a fait jurer – jurer ! Tu entends ?- d’épargner sa descendance. Alors, j’ai tenu ma parole, fillette. Tu vivras. Ensuite, il s’est mis debout et m’a empoignée par les cheveux pour que je me lève. Il m’a fixée quelques instants et il a terminé avec ces mots : « Tu feras une

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bonne esclave et plus tard une épouse parfaite pour l’un de mes officiers ou l’un de mes enfants ! » Elle tremblait de rage et de honte en racontant ses mésaventures. Une captive dont le ventre porterait, sans doute, les petits-enfants de l’assassin de sa mère ; voilà ce qu’elle était devenue ! – Nous sommes toutes des esclaves, dit sèchement Andromaque, et des veuves ou des orphelines. J’ai vu mourir les miens et mon cœur se brisait un peu plus à chaque fois qu’une lame ôtait la vie à quelqu’un que j’aimais. Achille a tué mon époux, comme il a tué ta mère, et son fils a sacrifié ma plus jeune sœur sur l’autel de la guerre. Qu’est-ce que tu crois que je ressens pour cet homme ? – Alors venge-toi, Andromaque ! Fais lui payer ses crimes ! gronda la jeune amazone avec des éclairs dans les yeux. – Non, ma fille, répliqua la princesse Troyenne. Ma vie est terminée. Mais pas la tienne, ni celle de ‘Nil. Vous devez vivre… À voix très basse, elle ajouta : « …pour protéger Ascagne et mon fils ! » En proie au doute, Pyrrhos cherchait la Nef du regard. – Dans l’état où elle est, il ne me faudrait pas longtemps pour rattraper cette ruine, siffla-t-il entre ses dents. Si seulement je réussissais à la localiser… Il héla la vigie. – Est-ce que tu aperçois la coque des Troyens ? – Non, Seigneur. Je ne vois que la mer qui ondoie et le ciel qui… – Ça va, ça va, grogna le roi d’Epire. Les paroles de la fille aux cheveux blancs ne l’avaient pas franchement convaincu. Ce n’était peut-être qu’une enfant mais il sentait qu’elle avait menti. Devait-il la croire et tout abandonner ou bien poursuivre la course comme son instinct le lui suggérait ?

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S’il s’avérait qu’Astyanax était vivant, alors il devait le mettre à mort. Et ça ne lui plaisait pas du tout. Il n’était plus en guerre et il faisait bien la différence entre tuer quelqu’un, fût-ce un enfant, dans le feu de l’action, et traquer puis massacrer un innocent pour des raisons de basse politique. – Pilote, continue tout droit, mais sans forcer l’allure ! Nous verrons bien si les dieux ont décidé que je devais les retrouver. Si c’est le cas, j’aviserai. Thémis était anéantie : ‘Nil n’avait pas reparu, Ascagne était très malade, Ilos mal en point et Scamandrios la dédaignait. En effet, ce dernier s’était mis en tête, puisqu’il avait le même âge que Thémis mais que c’était un garçon, de prendre les commandes juste après Tros. – Et moi, quand je serai grand, je serai roi ! Et, si tu es gentille, je t’accepterai pour reine… Blessée par tant de bêtise, elle lui tira la langue et s’assit dignement à la proue. Quelques secondes après, elle pleurait. De son côté, Tros était tellement occupé qu’il ne se souciait guère de ces chicaneries. Même si son frère allait un peu mieux, il n’était pas en état de travailler. Quant à Ascagne, son état avait encore empiré. – Si on ne trouve pas un temple d’Apollon dans les deux jours, le fils d’Énée sera fichu... À ce moment, Thémis, qui maugréait dans son coin, se mit à sauter de joie. – Une terre à l’horizon ! Tros ! Ilos ! Je vois la terre ! Tous les passagers valides, grimpèrent quatre à quatre sur le pont. Les deux jumeaux, fatigués mais soulagés, s’étreignirent avec force. Ils n’évoquèrent pas l’armada achéenne qu’ils avaient perdue de vue depuis qu’avaient été franchis Charybde et Scylla. – Il faut accoster le plus vite possible, haleta Ilos, la tête couverte d’un linge épais. – Je vais indiquer la direction à Noüs, dit Tros. – Occupe-toi d’Ascagne, plutôt, j’y vais. 153


– Sois prudent. Thémis, tu vérifies que la Nef suis le bon chemin. Scamandrios, surveille les bateaux grecs et préviens-moi dès qu’ils seront à nouveau visibles. L’interpellé répliqua avec suffisance. – Ce n’est pas le travail d’un prince ! Tros sentit le rouge lui monter aux joues. Les caprices du gamin l’agaçaient franchement ! – D’accord, lâcha Ilos, viens avec moi. J’ai besoin d’aide pour pouvoir parler à Noüs. C’est une mission de la plus haute importance ! L’enfant se rengorgea et suivit le jeune homme en roulant des épaules. Thémis le regarda avec colère, l’avorton ne lui décochant même pas un regard. Comprenant que la petite était sur le point de se jeter sur le fils d’Hector, Tros lui sourit et lui fit un clin d’œil. – Ce n’est pas grave, ça lui passera… Est-ce que tu peux surveiller l’arrière également ? – D’accord, tonton Tros. Elle se réfugia dans ses bras. L’affection d’une mère lui manquait terriblement. Il l’enlaça maladroitement, ne sachant pas quoi faire de plus. Avec courage, elle se détacha et se rendit à son poste. La mer était parfaitement vide. Ils atteignirent un littoral à la végétation luxuriante et aux terres découpées : une alternance de baies et de caps très prononcés. Ils le longèrent jusqu’à la tombée de la nuit. Ce fut le moment que choisirent les Pénates pour débarquer. Laissant Noüs veiller sur l’ensemble des voyageurs, ils nagèrent jusqu’au rivage. La visibilité était réduite. – Maintenant qu’on est là, demanda Ilos à son frère, qu’est-ce qu’on fait ? – On cherche… Les vaisseaux grecs avaient, eux aussi, fini par atteindre la rive. Pyrrhos en profita pour donner quartier libre à une partie de ses soldats, fatigués de cette longue traversée. Les prisonniers, eux-mêmes, purent faire escale, sous 154


haute surveillance. Ils s’éparpillèrent sur une surface relativement restreinte. Les Hellènes allumèrent un feu, puis un autre. Bientôt, une dizaine de foyers illuminèrent l’étendue herbeuse. Quelques outres de vin commencèrent à circuler. Otréré avait beaucoup de mal à dissimuler sa joie : elle connaissait bien ces rivages morcelés. Plus au nord vivaient les amazones, son peuple. Lorsque sa mère s’était engagée à venir au secours de Troie, elles avaient embarqué près d’une côte toute semblable. Un peu plus à l’Est, toutefois, car elles avaient su éviter les Deux Ecueils. Elle s’approcha d’Enileis et lui étreignit l’épaule. – Les dieux sont avec toi, fille de Polta. Je suis presque certaine que nous sommes tout près du temple que tu recherches ! – Alors il vous faut fuir, ce soir. Andromaque s’était approchée des deux enfants. Son visage était grave et décidé. Elle fixa ‘Nil avec tendresse. – J’ai un service à te demander. Elle ôta son bracelet d’argent et le lui tendit. – Quand vous serez tous en sécurité, mais pas avant…. Elle le lui passa au poignet. Comme il était un peu grand, elle le fit glisser le long de son bras. – Tu le donneras à mon fils. Enfin, elle l’embrassa sur le front. ‘Nil lui sourit. Tout était dit. Bien vite, l’alcool coula à flots et des chants à la gloire de l’Épire s’élevèrent ici et là ; l’ivresse des Achéens était à son comble. – C’est le moment, murmura Andromaque Les deux jeunes filles la saluèrent d’un signe de tête et décampèrent en silence. Andromaque avait pris une autre direction, pour faire diversion. Elles se faufilèrent entre les buissons, sans aucun bruit. Otréré, habituée aux déplacements silencieux guidait Enileis qui suivait tant bien que mal. Le plus difficile fut d’éviter les premiers gardes, lesquels gardaient un esprit encore assez clair, mais la ruse d’Andromaque fonctionna. 155


Entendant le bruit que faisait l’ancienne princesse de Troie, ils quittèrent leur poste pour l’intercepter. Les fillettes avaient le champ libre ! Mais il fallait faire vite pour échapper aux Myrmidons : c’étaient de piètres marins mais de grands marcheurs et d’excellents pisteurs. Combien de temps leur faudrait-il pour retrouver leurs traces ?

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Chapitre 20 : Le loup – Tu es certaine de savoir où on va ? demanda ‘Nil avec inquiétude. – Euh, ouais, bien sûr ! répondit Otréré, pas convaincue. Les deux filles traversaient une sorte de garrigue pierreuse qui écorchait leurs pieds nus. Le paysage accidenté ralentissait leur progression mais offrait, en contrepartie, la possibilité de se cacher plus facilement. – Tu les vois ? – Non. Il n’y a personne. Je ne crois pas qu’ils aient déjà retrouvé notre piste. Ça faisait des heures qu’elles ne voyaient plus les feux des Achéens. Les seules lumières visibles étaient celles du firmament. Elles s’arrêtèrent un instant et écoutèrent les bruits alentours. Des criquets, quelques crapauds, qui ne troublaient en rien la quiétude du lieu. – Tu as faim ? demanda ‘Nil. – Un peu, dit Otréré. Il doit y avoir des baies par là-bas. Visiblement, la perspective de grignoter quelques fruits sauvages ne la séduisait pas trop. Enileis rit puis lui tendit un petit sac de toile qu’elle avait caché sous sa tunique. – Tiens, je l’ai piqué à un soldat… C’était une sorte de gâteau au miel un peu rance, trop épais et très mal cuit. C’était délicieux. Otréré gloussa et extirpa de son propre habit une petite gourde en vessie de chèvre. Elle but une gorgée du contenu et l’offrit à son amie. – Mais c’est du vin ! renifla Enileis en grimaçant. Où est-ce que tu as trouvé ça ? 158


L’amazone pouffa : – Dans la barrique personnelle de Pyrrhos ! Je me suis glissée dans la tente, la nuit dernière, et j’ai rempli mon outre avec sa piquette ! ‘Nil ingurgita une gorgée d’alcool et se mit à tousser. Elle rendit le récipient souple en esquissant un rictus de dégoût. Otréré haussa les épaules et avala une lampée supplémentaire. – Tu as dit que tu savais où se trouvait le temple d’Apollon ? – Je ne suis pas sûre. De nuit, rien n’est pareil. Et ça fait longtemps que je suis passée par là… Elle soupira, sourit puis reprit : – Mais je crois tout de même qu’il se trouve un peu plus à l’ouest. J’ai reconnu les côtes que nous avons longées et je pense qu’on n’est pas très loin. Enileis ne répondit pas. – On repart ? suggéra l’amazone. La fille aux cheveux blancs grogna un refus. Elle s’escrimait à enlever de ses pieds les épines de chardons. Après quelques minutes, elle décida de se confectionner une sandale grossière avec le petit sac à gâteau. Elle parvint à envelopper son pied droit, le plus douloureux des deux. Quand elle se mit debout, elle réprima un gémissement de souffrance. – Allons-y, dit-elle. Elles se remirent en route et marchèrent, en silence, toute la nuit. Quand le soleil rouge pointa sur l’horizon montagneux, elles étaient épuisées et frigorifiées. Otréré jeta un regard circulaire, l’air dubitatif et le front soucieux. Tous les dix pas, elle ralentissait puis changeait de direction. A droite, à gauche, à gauche, à droite. Elle se retournait puis reprenait la voie du milieu. – Avoue, nous sommes perdues ! – Un peu… mais surtout, on est suivies. ‘Nil s’arrêta comme pétrifiée. Elle regarda autour d’elle, avec nervosité. Elle ne s’était rendue compte de rien. 159


– Les Achéens ? demanda-t-elle dans un murmure presque inaudible. – Non, souffla la jeune amazone. Il est tout seul et nous talonne depuis un bon moment. Elle s’accroupit et effleura le sol du bout de ses doigts. – Ce n’est pas un homme, reprit-elle après un moment d’hésitation. Je pense que c’est un loup, ou quelque chose d’approchant. Si seulement j’avais mon arc ! Enileis ne dit rien mais elle posa un genou au sol, puis après avoir gratté la terre grasse, elle ramassa une dizaine de pierres qu’elle examina avec soin et en rejeta la moitié. – Alors il va falloir nous préparer à l’affronter, dit-elle d’une voix étrangement calme. La fille aux cheveux de neige défit sa sandale de fortune, plia la toile en deux et en attacha les extrémités avec le lacet. Elle déposa l’un des cailloux et soupesa l’ensemble. Satisfaite, elle afficha un sourire féroce à l’intention de son amie : – Nous n’avons pas d’arc, mais nous avons ça ! Elle venait de fabriquer une fronde. Pyrrhos enrageait ! Andromaque et les deux gamines s’étaient évadées sous son nez ! Il avait fallu trois heures avant que la disparition de la princesse de Troie ne soit découverte ! Trois heures ! Soûls somme ils étaient, les Myrmidons avaient mis un temps fou avant de penser à prévenir leur chef et encore plus à se mettre en chasse. « Saletés d’ivrognes inutiles ! » pensa le souverain d’Épire. Il passa sa tunique et fixa son glaive à la ceinture, résolu à conduire lui-même la traque. Un soldat se présenta alors à l’entrée de la tente royale. – La prisonnière troyenne a été retrouvée, Monseigneur. Elle prétend qu’elle s’était égarée dans les environs… – Ben voyons ! Amène-la ici ! Sa voix était sèche et sans appel. Il s’assit en tailleur sur le tapis de laine épaisse posé sur le sol. Il essayait de

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ne pas se laisser submerger par la colère qu’Andromaque avait le don de déchaîner en lui. Elle entra poussée sans douceur par deux gardes qui empestaient encore le vin. – Avance, chienne… Pyrrhos faillit réagir devant la grossièreté des brutes avinées mais il se retint. C’eût été un aveu de faiblesse devant Andromaque, à la fois femme et esclave. En tout cas, elle semblait radieuse malgré la longue course qu’elle avait dû mener contre les Achéens. – Te rends-tu compte que tu viens peut-être de te condamner à mort ? – Je suis morte déjà deux fois, fils d’assassin, répliquat-elle. Quand ton père a tué mon mari et quand Ulysse a jeté Astyanax du haut des murailles d’Ilion. Tu ne pourras pas me faire mourir à nouveau ! – Je vois. Il y eut un silence et Pyrrhos reprit : – …Mais peut-être supporterais-tu plus difficilement un autre genre d’épreuve. Andromaque ne répondit pas. Mais son teint avait pali. – Où sont passées les deux filles, surtout celle qui a des cheveux blancs ? – Je n’en sais rien. Elles allaient beaucoup plus vite que moi. Elles ont sans doute des heures d’avance sur tes guerriers. Le regard du roi d’Épire se fit plus perçant. – J’aimerais bien te croire, princesse déchue de Troie. Mais je suis certain que tu me mens. Il approcha lentement son visage du sien et la fixa droit dans les yeux. Il gronda : – Je pense que les gamines sont allées rejoindre ton fils bien-aimé et que tu leur as fourni une formidable diversion. – Mon fils est mort ! s’exclama Andromaque d’un ton qu’elle espérait convaincant. Pyrrhos haussa les épaules. Cette harpie était têtue comme une mule troyenne. De lassitude, il allait renoncer 161


quand son regard s’arrêta sur le bras de sa prisonnière. Réalisant qu’elle ne portait plus son bracelet, il devina plus qu’il ne comprit ce qui s’était passé et sourit odieusement : – J’accepte de te laisser en paix, fille d’Eotion, et même que tu quittes ma tutelle si… Ses yeux se mirent à briller et son rictus s’élargit: – … si tu me donnes un cadeau. Ce joli bracelet en argent que tu portais encore hier au bras ! Andromaque ne répondit pas. A quoi bon ? Pyrrhos était intelligent et son mensonge avait fait long feu. Le visage du roi d’Épire se fit plus grave et la princesse de Troie ne put réprimer un frisson d’effroi quand il hurla: – Je vais traquer les deux gamines, ensuite je retrouverai ton fils qui est bien vivant… et je finirai le travail ! Il sortit brusquement de la tente et se dirigea vers un groupe d’officiers assis en train de jouer aux dés. – Debout ! Prenez chacun trois hommes à peu près sobres. Je les veux armés et prêts à partir, ici même, dans deux minutes ! aboya-t-il avant de tourner les talons. Quand il réapparut, portant l’armure de son père, il était attendu par un détachement en armes. Le roi d’Épire avait à la main un arc long et large, taillé dans une branche de noyer séculaire. Les soldats frémirent en reconnaissant l'équipement. C’était l’arc d’Héraclès ; celui, disait-on, dont les flèches ne manquaient jamais leurs cibles ! Les soldats partirent en petites foulées. Pyrrhos avait son idée. Ils longeraient la côte jusqu’à tomber sur la Nef renversée. Et ils attendraient que le groupe d’enfants se soit reformé pour agir. « Ce sera un admirable coup de filet, pensa-t-il amèrement. Une demie douzaine de fuyards sans défense et même pas pubères… » Il conserva la tête du détachement en silence pendant tout le trajet.

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Le buisson avait bougé. Les deux filles, pétrifiées, l’observaient en silence. Le lance-pierre improvisé se balançait dans la main droite de ‘Nil, une pierre ronde placée au centre. La jeune fille ne tremblait pas. Encore une fois, elle passerait l’épreuve. Tout à coup, une impressionnante silhouette sombre s’élança de la futaie et sauta loin au dessus de la tête des deux amies avec une effrayante rapidité. L’ombre atterrit sur ses quatre pattes et releva une gueule noire aux crocs acérés. Comme Otréré l’avait soupçonné, c’était un loup, mais un loup gigantesque ! Et il les fixait intensément. Curieusement, Enileis trouva que sa fronde était une arme bien dérisoire pour faire face à ce monstre. Mais elle leva tout de même la main et commença à la faire tournoyer au-dessus de sa tête. L’impulsion produisit un vrombissement aigu qui ne tarda pas à augmenter. L’animal ne bougeait pas. Ses yeux fixaient l’arme tourbillonnante sans ciller. La pierre fila droit sur lui avec un sifflement implacable et le manqua. D’un mouvement gracieux, presque insouciant, le loup ploya l’échine et évita le projectile qui ne fit que frôler sa cible et se perdit dans les futaies. ‘Nil ne se laissa pas intimider. Un second galet s’envola aussitôt en bruissant. Avec une indécente nonchalance, la bête se déplaça sur le côté, esquiva à nouveau. Elle s’avança lentement, faisant face à Enileis. Les yeux dans les yeux, les adversaires s’observèrent un long moment. L’écart se réduisit encore. ‘Nil prépara un dernier caillou. Plus que quelques pas. Elle ne devait pas manquer la cible, sinon le loup se jetterait sur elle et lui déchirerait le cou. Encore un pas. Elle leva le bras et commença de faire tournoyer la sangle de cuir. L’animal sembla se ramasser sur ses pattes arrière, sur le point de bondir. Le mouvement circulaire 163


s’accéléra, le fredonnement de l’air s’intensifia, le son devint plus aigu, plus rapide. Enileis serra les dents. Il fallait tuer. Et le loup se coucha dévotement devant elle.

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Chapitre 21 : L’état d’Ascagne empire Les Pénates s’étaient séparés afin de couvrir une plus vaste surface. Ils avaient marché toute la journée, grimpant aux arbres les plus hauts ou escaladant quelques sommets dans l’espoir de repérer une ville ou une habitation, un lieu suffisamment civilisé pour pouvoir venir en aide à l’infortuné Ascagne. En réalité, ils avaient peu d’espoir. Ils pensaient que si, malgré tout leur talent, ils n’étaient pas parvenus à améliorer l’état du jeune prince, les médecines humaines, trop rudimentaires, ne lui seraient d’aucune utilité. Ce qu’il leur fallait, c’était un temple, de préférence dédié à Apollon ; et dans ce pays barbare, en dénicher un relèverait du miracle. Il était tard. La lumière du jour ternissait. Ilos contemplait le chêne centenaire dressé devant lui. Il poussa un soupir de dépit mêlé de soulagement. « Ce sera le dernier tronc pour aujourd’hui » pensa-t-il. Il n’avait plus le moindre espoir mais il se força à tenter la chance une ultime fois. Il grimaça quand ses mains éraflées et douloureuses agrippèrent les grosses branches basses. Il se hissa péniblement jusqu’au faîte et scruta le ciel avec lassitude. Rien, bien sûr. Qu’est-ce qu’il croyait ? Il pesta dans sa barbe naissante. Tout à coup quelque chose attira son attention. Un reflet, une lueur. Ça brillait faiblement. C’était un feu. Il y avait donc des habitants ou des voyageurs dans cette contrée. C’était loin. Une journée de marche, estima-t-il. – Je n’aurai pas la force de continuer ce soir, de toute façon. 166


Il dévala – plus qu’il ne descendit – de son perchoir, se blessant contre les branches. Tros l’attendait en bas, épuisé lui aussi. De part leur lien unique, les jumeaux savaient toujours où et quand se retrouver. Ils ne se perdaient jamais. – Il y a un foyer, là-bas, dit Ilos. – Nous irons demain. Nous devons dormir maintenant. – Que fais-tu d’Ascagne ? Il peut mourir d’un instant à l’autre ! – Il est en vie, assura Tros. Quelque chose le maintient. Un sentiment très fort. – Enileis ? suggéra Ilos. – Oui. Il l’aime. Ils s’allongèrent près de l’arbre ; ils n’avaient rien mangé depuis le matin et s’efforçaient de ne pas écouter les protestations insistantes de leur estomac. Ils s’endormirent toutefois très vite, terrassés par la fatigue. Leur sommeil fut agité. Des rêves morbides tourbillonnaient dans leurs esprits ; ils se voyaient portant le corps expirant de leur jeune prince jusqu’à une masure désolée. Sur le seuil, ils pouvaient lire une étrange inscription en grec : « Comme le temps passe… il est déjà midi.» La porte s’ouvrait et Enileis habillée en prêtresse d’Apollon les accueillait. « Vous devriez vous lever maintenant, Ascagne n’est pas avec vous… » Ils tournèrent la tête vers le fils d’Énée et découvrirent avec horreur qu’il avait disparu. La prêtresse qui avait épousé les traits de ‘Nil se moquait d’eux et les secouait en hurlant. – Debout fainéants, répétait-elle, il est midi ! Et son rire était couvert par celui d’une servante qu’ils ne connaissaient pas, accompagnée d’un grand chien noir hurlant à la mort. – Ce sont les dieux dont tu m’as parlé, ‘Nil ? ricanait la servante. Ils dorment comme des nouveaux-nés !

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Leur cœur fit un bond dans leur poitrine et ils ouvrirent enfin les yeux. ‘Nil, la vraie ‘Nil, les secouait en pouffant pour les réveiller, tandis qu’une jeune fille superbe et hilare ainsi qu’un grand loup sombre les observaient. Il faisait grand jour. Et depuis de longues heures déjà ! Les jumeaux se jetèrent dans les bras de la jeune fille qui leur présenta Otréré et leur relata l’histoire du loup. – C’est incroyable, s’exclama-t-elle, il s’est aplati devant moi et depuis il nous protége et nous guide. C’est lui qui nous a mené vers vous ! Elles semblaient fatiguées mais en bonne santé. Ilos considéra le loup avec calme. C’était, par excellence, l’animal terrestre consacré à Apollon. Il en déduisit que le quadrupède était venu pour les aider. Cela lui remonta un peu le moral. Il jeta un œil à son frère. Apparemment, il était parvenu aux mêmes conclusions car il se montrait très détendu. – Dans quel état est Ascagne ? s’enquit Enileis au bout d’un court moment. – Il est vivant, pour le moment. Mais je ne crois pas qu’il tiendra une nuit de plus, répondit sombrement Tros. Il a déjà survécu plus longtemps que je le pensais. – Malheureusement, poursuivit son frère, il n’y a aucun temple dans les environs. Je crois que c’est fichu. Il reste peut-être les feux que nous avons aperçus hier soir… – Dans cette direction ? Ce sont, sans doute, les Achéens qui nous recherchent, maugréa Otréré. Enileis renchérit accablée : – Mon amie pense qu’il existe bien un temple dans les environs mais la dernière fois qu’elle a visité ce secteur, elle avait à peine l’âge de Thémis. – Pourtant cet endroit me rappelle quelque chose, dit l’amazone Je vais fouiner un peu par là-bas. Ça me reviendra peut-être. – Je vais t’aider ajouta ‘Nil. – Tu es notre dernier espoir, Otréré, affirma Ilos avec conviction.

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– Pendant ce temps-là, renchérit Tros, nous allons chercher Ascagne et les petits sur le bateau. Si nous avons de la chance, nous serons de retour à temps pour sauver notre prince. Mais au son de sa voix, on sentait qu’il n’y croyait plus vraiment. – Elles sont passées par là… Pyrrhos se releva. Les traces étaient assez fraîches mais moins qu’il l’avait espéré. La traque serait peut être plus longue que prévue. Il allongea le pas. Le soleil du matin était derrière lui et la visibilité parfaite. Un éclaireur rapide se présenta au rapport. – Parle ! ordonna le roi d’Épire. – Elles sont à un quart de jour de course, à l’ouest, Seigneur. Mais elles ont de la compagnie : un grand loup noir les escorte… – Quoi ? C’était un très mauvais présage. Si Apollon protégeait les adolescentes de manière aussi évidente, le monarque achéen était peut-être sur le point de commettre un sacrilège. Décidément, cette histoire lui plaisait de moins en moins. Il serra les dents et continua d’avancer. Si son second éclaireur n’apportait pas de nouvelles plus positives, il tournerait les talons. Le voyage de retour pour la Grèce était encore long et cet épisode navrant n’avait que trop duré. Au loin, une silhouette athlétique se rapprochait en foulées longues et régulières. C’était Timoklès, un athlète qui s’était particulièrement illustré lors des jeux organisés pour la cérémonie funèbre d’Achille. Lorsqu’il se présenta devant lui, le jeune homme était à peine essoufflé. – Le bateau retourné a mouillé dans une crique à une petite journée de marche. – Autre chose ? – Le fils d’Hector est parmi les passagers mais il y a mieux… 169


– Foin de mystères, parle ! – Il y aussi Ascagne, le fils d’Énée. Il semble être à l’agonie. J’ai vu une fillette, également. Je mettrais ma main à couper que c’est un enfant de Pâris et d’Hélène… Pyrrhos eut une moue dubitative. – Garde ta main entière, jeune homme. A ma connaissance, tous les enfants qu’Hélène a eus avec son amant ont été exécutés. « Assassinés » pensa-t-il pour lui-même. Il lui décocha une bourrade amicale sur l’épaule. – Tu as bien travaillé mon garçon. Bientôt, le souvenir des Troyens ne servira même plus à inspirer de médiocres poètes. Il respira à pleins poumons l’air tiède du matin. – Soldats, rugit-il, nous y sommes presque ! Allons rapporter à sa mère, le cadavre encore chaud de l’héritier d’Ilion ! La formation poursuivit sa route en trottinant régulièrement. Il ne fallut que quelques heures pour atteindre la petite crique où Noüs attendait patiemment le retour de Tros et Ilos. Pyrrhos décida d’observer la suite des événements et de n’agir qu’au moment opportun. Il repéra deux jeunes enfants parmi lesquels il identifia sans peine Scamandrios. Bientôt les jumeaux firent leur apparition, ils confectionnèrent un brancard où ils déposèrent le corps livide d’Ascagne. Enfin, après quelques brèves explications, la petite troupe de Troyens se mit en route. – Qu’est-ce qu’on fait, Seigneur ? demanda un soldat. – Pour l’instant, on les suit de loin, grogna l’intéressé. Ils vont rejoindre les deux gamines et il est hors de question que je les laisse s’échapper, celles-là. Puis il ajouta d’un air dégagé : – Elles doivent servir d’offrandes à Poséidon. Peinant, suant, les Pénates traînaient le corps immobile d’Ascagne sur le terrain escarpé. Thémis et Scamandrios regardaient leur cousin avec désespoir. Ils avaient mal aux 170


jambes et peu dormi. La marche dura deux longues heures. Au point de rendez-vous, Enileis les attendait. Thémis se jeta dans ses bras en pleurant de soulagement. – Où est Otréré ? demanda Ilos. – Où est l’autre, la plus grande ? se demanda Pyrrhos qui s’approchait en douceur, restant hors de vue des Troyens. – Elle nous attend au temple d’Apollon, répondit la fille aux cheveux de neige. Il est tout près, suivez-moi. Les garçons hurlèrent de joie en apprenant la bonne nouvelle et, du coup, retrouvèrent des forces pour mener Ascagne à bon port. Ils marchèrent moins d’un kilomètre. Le temple était là, qui les attendait. Comment avaient-ils pu le manquer ? Ils avaient regardé dans cette direction un nombre incalculable de fois ! L’édifice n’était pas bien gros, pas bien beau, un amas rudimentaire d’énormes pierres allongées qui donnait l’apparence d’un cabanon de fortune. Un vieil homme à la longue barbe blanche fit son apparition. Il s’appuyait sur une épaisse branche de chêne. – Que puis-je pour vous ? demanda-t-il d’une voix étonnamment assurée pour son âge. – Sommes-nous arrivés au temple d’Apollon, prêtre ? – Si c’est le nom que vous désirez lui donner. Faites entrer votre malade à l’intérieur… Les jumeaux tirèrent le brancard jusqu’aux murs du bâtiment. Soudain une voix triomphante s’éleva derrière les Troyens. – Je crains que vous ne puissiez rien faire pour lui… Ni pour vous d’ailleurs ! Pyrrhos venait de faire son apparition et son escouade encerclait les jeunes Troyens. Il s’approcha lentement, fouinant du regard. Ses yeux s’arrêtèrent sur Scamandrios. S’efforçant de n’éprouver aucune émotion, il encocha une flèche, leva son arc qu’il pointa vers le fils d’Hector.

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Surgissant d’on ne sait où, une ombre noire se plaça entre le tireur et sa cible et montra les crocs. – Sale bête… gronda Pyrrhos qui hésita. – Si tu tires rouquin je fais exploser ta tête comme une courge bien mûre. Il tourna lentement la tête. Otréré était perchée dans un arbre et le menaçait avec un arc. Un arc grec. – Où as-tu volé cette arme, l’amazone ? L’adolescente ricana : – Si tu faisais correctement tes comptes, fils d’assassin, tu verrais qu’il te manque deux hommes. Ils dorment, un peu plus haut.

Le roi grec eut un rictus : – L’arc que je tiens entre les mains est celui d’Héraclès, fillette, il atteint toujours sa cible. J’aurai le gamin et le loup en même temps, si je veux. – Moi aussi je touche toujours, Achéen, ma mère était un bon professeur et j’ai été une élève douée. – Pas moi, dit une autre voix féminine, mais à cette distance je ne peux pas te rater! Enileis, qui avait escaladé le toit plat du temple, à l’insu des soldats, tenait un second arc bandé et visait également le roi roux. C’était du bluff, elle aurait manqué un éléphant dans une ruelle. – Je ne sais pas ce que tu en penses, Pyrrhos, ajouta-telle, mais mourir en profanant un temple d’Apollon après avoir tenté d’assassiner des enfants, ça risque de faire tache quand tu devras rendre des comptes à Hadès ! Il y eut un silence. Pyrrhos ne disait plus rien. Au bout d’un long moment, il émit un sifflement bien vite entrecoupé par des hoquets brefs et répétés. Enfin il

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repoussa sa tête en arrière et laissa s’échapper une série de sonorités inattendues : – Ah ! Ah ! Ah ! Pyrrhos riait à gorge déployée ! Il riait tellement que les larmes lui montaient aux yeux et s’écoulaient en un long filet irrépressible ! Les Troyens ne savaient pas comment réagir : ils s’étaient à peu près attendus à tout sauf à ça ! Enfin, le géant roux se reprit et parvint à calmer son hilarité. – D’accord, dit-il. Vous avez gagné… Je n’ai pas l’intention de sacrifier mes hommes pour quelques gamines mal élevées… Il abaissa son arme et poursuivit : – … mais valeureuses et pleines d’aplomb. D’un geste du menton, il ordonna à ses soldats d’en faire de même et de se reculer. Il regarda ‘Nil dans les yeux. – Toi, la fille aux cheveux blancs, je vois que tu portes le bracelet d’Andromaque. C’est donc à toi que je m’adresse comme responsable de ce groupe. Je dépose les armes devant toi et j’admets ma défaite. Son regard se fit plus perçant. – Ton histoire ne fait que commencer et j’ignore ce que le Destin a prévu pour tes amis et toi, mais j’espère que tu réussiras toujours à t’en tirer aussi bien qu’aujourd’hui. Toutefois, n’oublie jamais que tes adversaires n’auront pas forcément la même honnêteté que moi. Aujourd’hui, je suis beau joueur, jeune Enileis. D’autres n’auront pas ce comportement. ‘Nil ne répondit rien. Pyrrhos se retira en silence. Les Troyens le regardèrent regrouper ses hommes et s’éloigner rapidement. Mais alors que chacun reprenait sa respiration, le loup noir hérissa son poil et retroussa ses babines en direction du roi Grec. Tous virent le géant roux relever l’arc d’Héraclès et décocher une flèche dans leur direction. – Traître…grinça Enileis stupéfaite.

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Le trait se ficha violemment dans un tronc. Deux centimètres au dessus de la tête de Scamandrios. – Il a raté son coup ? demanda Otréré. – Non, fit ‘Nil d’une voix blanche. Il nous montre qu’il aurait pu gagner à tout moment. Il a seulement choisi de nous épargner… Les deux filles ne quittèrent plus des yeux les Achéens. Quand ils eurent disparu, elles se retournèrent vers leurs compagnons, les jambes flageolantes. Tros et Ilos étaient à genoux près du brancard d’Ascagne. Le prêtre récitait une prière que ‘Nil reconnut sans peine. C’était la prière d’adieu aux morts. – Ascagne, non ! – Il n’a pas tenu… murmura Tros les yeux embués de larmes. – Seigneur, demanda l’un des soldats. Pourquoi avoir épargné Scamandrios ? – De quoi parles-tu ? demanda Pyrrhos avec détachement. Tu sais bien que le fils d’Hector a été tué lors du siège de Troie. C’est tout ce que l’Histoire a besoin de retenir et c’est ce que je dirai à Andromaque. Il s’arrêta un instant, respira l’air pur à pleins poumons et sourit. C’était une défaite honorable. – Rentrons chez nous au plus vite, dit-il. Finalement, le sacrifice de quelques moutons suffira peut-être à apaiser Poséidon.

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Chapitre 22 : Un bien curieux prêtre – J’ai gagné ! J’ai gagné ! Apollon dansait autour de la table où Aphrodite restait de glace. Il s’approcha d’elle en se trémoussant et de sa voix la plus désagréable lui susurra dans les oreilles : – … gagné, tu entends ? J’ai… ga-gné ! Elle ne répondit rien. Son regard clair se posa sur son frère avec une indifférence tranquille. – J’ai élaboré une stratégie parfaite. Mes pièces ont surmonté tous les obstacles et lentement, elles ont pris l’avantage, jusqu’au dénouement final… Tu as perdu ma sœur ! – Non, dit-elle simplement. – Je comprends, reprit le dieu solaire d’un ton faussement compatissant, tu n’admets pas d’avoir perdu ton petit protégé ! Ma pauvre ! Comme je regrette que ce dénouement, si prévisible pourtant, te soit défavorable ! Mais bon… c’est la vie. Et j’ai gagné ! Ah ! Ah ! Ah ! – Non répéta-t-elle. Dans ta précipitation tu as oublié quelque chose d’essentiel. – Quoi ? – La prophétie. – La prophétie ? – La prophétie : « un seul remontera des enfers pour accomplir son destin ». – Et alors ? – Alors, il est impératif que les deux enfants se rendent au royaume d’Hadès pour qu’un seul puisse revenir. – Crotte. J’avais oublié. – Eh oui ! C’est maintenant que tout va se jouer. Et c’est moi qui reprends le jeu en mains ! Regarde et admire la suite des événements mon cher frère…

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Tout le monde était atterré. Tous ces efforts, tous ces dangers, toutes ces souffrances pour en arriver là ! Ils n’avaient pas réussi à sauver leur ami. Bien plus qu’un ami pour certains. – Il faut préparer la cérémonie funèbre, marmonna Tros. – Pourquoi faire, demanda le prêtre ? Il ne cessait de tourner autour du cadavre d’Ascagne en le reniflant et en soulevant lentement des pans de ses vêtements. L’interpellé le toisa, visiblement outré qu’un prêtre puisse proférer une telle absurdité. – Pour qu’il puisse cheminer jusqu’au royaume d’Hadès en toute sérénité, bien entendu ! – Ah oui, bien sûr. Le vieil homme s’arrêta un instant, se gratta la tête, se frotta le menton puis haussa les épaules avant de retourner dans l’abri de pierre. On entendit un bruit de vaisselle qui s’entrechoque et il revint, les bras chargés d’ustensiles en terre cuite. – Pardonnez-moi m’sieur, dit-il en hésitant, il y a quelque chose qui m’échappe… Visiblement, son attitude agaçait au plus haut point les jumeaux qui lui répondirent sèchement : – Quoi encore ? – Pourquoi tenez-vous tant à l’envoyer là-bas? Il a fait quelque chose de mal ? Le visage d’Ilos s’empourpra. Il se retenait de ne pas frapper au visage cet imbécile chenu. – Il est mort. Ce n’est pas une raison suffisante pour vous? – Ah, évidemment m’sieur, s’il est mort … Il déposa son matériel au pied d’Ascagne et retourna dans son antre. D’où il ressortit aussitôt. – Ma femme me dit toujours qu’il ne faut pas se fier aux apparences, m’sieur. – Mêlez-vous de ce qui vous regarde et occupez-vous de la cérémonie ! 177


– Comme vous voudrez… Enileis intervint, subitement. – Arrête, Ilos, tu ne vois donc pas que ce prêtre essaie nous faire comprendre quelque chose? – Pff… – Dites-moi : quel est votre message, vieil homme ? Ascagne est bien mort, n’est-ce pas ? Le vieux leva les yeux au ciel. Au bout de quelques secondes, il répondit : – Il est sans doute déjà là-bas mais c’est à peine s’il a commencé sa route. – Et alors ? objecta-t-elle, on ne peut rien faire… Si ? – Ça dépend. – De quoi ? – De toi. – Moi ? – Oui. Es-tu prête à aller le chercher dans l’autre monde? – Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne… L’homme eut, un instant, l’air accablé. – Tu n’as pas beaucoup de temps pour réfléchir, ma fille. L’aimes-tu suffisamment pour risquer ta vie ? Es-tu prête à braver l’entrée des enfers et peut-être même plus pour qu’il revienne ? Elle n’eut pas une seconde d’hésitation. – …Je crois que oui, répondit-elle. Oui, j’en suis sûre. – Bien. Alors, allonge-toi près de lui et laisse-toi aller. Elle regarda le corps blafard d’Ascagne et s'étendit à ses côtés. Son cœur, à elle, battait la chamade. Le vieil homme lui présenta une fiole qui dégageait une odeur âcre. – Qu’est-ce que c’est ? demanda la fille aux cheveux blancs. – C’est pour t’aider à dormir, un somnifère de ma composition, expliqua le prêtre. Tros renifla la mixture et fit une grimace. – C’est un poison hallucinogène, grinça-t-il. En quoi cela lui ouvrira-t-il la porte des enfers ? Cette méthode est 178


païenne ! Il y a sans doute un cérémonial officiel plus approprié que ça ! – Peuh… Un rituel fait de sang et de sacrifices. Vous allez encore mettre des bouts d’os, de graisse grillée et de peau morte partout. C’est vraiment dégoûtant. Ilos s’étouffa presque d’effarement : – C’est un blasphème ! On procède ainsi depuis la nuit des temps ! L’étrange prêtre ricana, acerbe : – Vous avez un troupeau de bœufs sous la main ? Je dois avoir un vieux couteau rouillé, là-dedans. Si ça vous amuse, trouvez-vous un cheptel à égorger… – Vous… êtes… ignoble, vieillard ! lâcha Tros, écarlate – Et vous avez beau être deux dieux, répliqua l’étrange bonhomme, piqué au vif, vous êtes tout petits. Alors fichez-moi la paix ! – Comment savez-vous que… Le ton montait entre les trois hommes. Enileis se mit à crier. – Taisez-vous tous, à présent ! C’est à moi de décider ! – Mais… – Pendant que vous vous chamaillez, Ascagne s’éloigne un peu plus de nous. Il y eut un silence embarrassé. Elle vit que Scamandrios, dans son coin, hochait la tête. C’était un gamin très intelligent. – Donne-moi ta mixture, prêtre, reprit-elle et dis-moi ce que je dois faire… L’homme lui tendit la fiole brunâtre. – Quand la boisson aura fait son effet, tu devras marcher vers l’ouest, jusqu’à ce que tu découvres une grotte sombre. Alors, il te suffira d’y entrer. Normalement, ton ami ne devrait pas avoir franchi le Styx. – Pourquoi ? – Parce qu’on ne lui a pas fourni la pièce qui payera son passage. Il va errer sur la rive en attendant que Charon le fasse traverser. Quand tu auras trouvé Ascagne, persuadele de revenir. 179


– C’est tout ? – Je crois… Mais ce ne sera pas facile, petite. Enileis jeta un œil suspicieux à l’épais breuvage puis, d’un geste vif, elle avala tout. – Non pas si vite, hurla le prêtre, tu vas t’empoisonner ! – Quoi ? – C’était pour rire. Reste bien allongée et détends-toi. Le vieil homme gratta la base de sa longue barbe. Il semblait avoir oublié quelque chose. Otréré et Thémis, qui étaient restées prudemment à l’écart s’approchèrent de leur amie et l’embrassèrent avec émotion. – Sois prudente ! – Mmh… fit-elle. Le sommeil commençait, déjà, à l’envahir. Un silence lourd s’installa dans ce lieu étrange. Doucement, le loup vint lécher la main de la jeune fille puis Sca lui effleura tendrement la chevelure. Finalement, les jumeaux s'avancèrent et posèrent chacun leur tour une main sur son front tiède puis sur celui glacé d’Ascagne. – Nous sommes tous avec toi, murmura Tros. Elle sourit faiblement. Leurs voix semblaient lointaines mais toutes ces présences étaient si rassurantes qu’elle soupira d’aise! La voix du vieux prêtre, qui s’éleva d’un seul coup, ne la fit même pas sursauter. – Ah ça y est je me souviens ! s’exclama-t-il. Ton médaillon, n’oublie pas de le… Enileis n’entendit pas la fin car elle venait de plonger dans un profond sommeil. Quand elle ouvrit les yeux, elle vit qu’elle était seule, perdue au milieu d’un paysage désolé. L’herbe était rare et sèche, le sol rocailleux et le jour semblait gris. La jeune fille prit la direction du soleil couchant. Le disque blafard et rabougri éclairait peu et ne chauffait guère plus. Elle frissonna et força l’allure en se frottant les épaules pour en évacuer le froid.

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Après un moment, ‘Nil s’arrêta pour scruter l’horizon. Si son regard portait loin, la faiblesse de la lumière l’empêchait de distinguer les détails du sol. Au loin, elle crut apercevoir une silhouette. Elle écarquilla les yeux et ne vit plus rien. C’était sans doute une erreur. Il fallait continuer. Etrangement, la nuit ne tombait pas. Le crépuscule pâle persistait et la jeune fille s’interrogea sur le temps qu’elle avait passé à marcher. Une heure ? Deux ? Probablement pas plus puisqu’elle ne ressentait pas vraiment la fatigue dans ses jambes. Pourtant, elle avait le sentiment de déambuler depuis des jours. A nouveau, la silhouette apparut. Elle était beaucoup plus proche et ‘Nil put l’observer plus à son aise. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. C’était une ombre qui flottait à quelques centimètres du sol. Son visage était mal défini mais on voyait qu’une immense souffrance la tourmentait. – Une âme en peine ! pensa ‘Nil avec effroi. Ces créatures errantes sont dangereuses et détestent les vivants. Il ne faut pas qu’elle me voie ! Mais le fantôme maussade continua son chemin sans se préoccuper de la jeune fille. Une deuxième ombre, puis une autre, se manifestèrent. En quelques instants, ‘Nil fut entourée d’une quinzaine d’êtres imprécis qui lui jetèrent un regard inexpressif et convergèrent vers une imposante masse de pierre grise. Elle sut alors qu’il s’agissait des âmes de personnes récemment défuntes qui rejoignaient leur ultime demeure. ‘Nil les suivit avec prudence. Parvenue au pied du rocher, elle comprit qu’il était creux. Elle franchit l’entrée de la caverne et découvrit, au fond, les premières marches d’un escalier mal taillé qui s’enfonçait profondément dans le sol. Elle venait d’atteindre la porte des enfers.

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Chapitre 23 : Sur les rives du Styx Les fantômes s’entassaient dans l’entrée. ‘Nil se demandait bien comment elle pourrait passer. Se faufilant du mieux qu’elle put, elle atteignit la première marche. Par hasard, elle heurta l’épaule d’un de ses infortunés compagnons. La sensation fut très désagréable. La jeune fille eut l’impression de s’enfoncer dans de la graisse d’oie avariée. Elle réprima un cri de dégoût et s’écarta de la créature qui frissonna à sa manière en lui décochant une sorte de sourire hideux. Enileis se sentit comme glacée de l’intérieur. Son corps chancelait et elle éprouva une sorte de vertige. Simultanément, il lui sembla que l’ombre avait pris un peu de couleur à son contact. « Il m’a ôté de la vie rien qu’en me touchant, pensa ‘Nil horrifiée. Si les autres s’en rendent compte, je vais finir vidée comme un poulet ». Avec inquiétude, elle entama la descente, prenant soin de ne frôler aucune des âmes qui l’accompagnaient. Pourtant au bout de quelques mètres, l’une d’entre elle, pressée sans doute, la traversa de part en part. Elle glapit de douleur. Le spectre se colora brièvement et se retourna pour lui faire face. La rencontre stupéfia ‘Nil. Elle connaissait ce visage déformé : c’était celui de Traîne-la-Patte, le soldat Achéen qui avait assassiné sa nourrice et qui avait péri sous la lance d’Énée ! Il grimaça articula quelques mots. Aucun son ne sortit de sa bouche mais la fille aux cheveux blancs put lire parfaitement, sur ses lèvres molles : «Poil-de-chèvre…» Lui aussi, il l’avait reconnue. Elle essaya de reculer mais plusieurs ombres, placées derrière elle, lui bloquaient le passage. 182


Prise au piège, elle jeta un œil par-dessus l’escalier. Elle n’en voyait pas le fond. Si elle tombait, elle irait s’écraser en bas et deviendrait l’un de ces fantômes difformes. Tout à coup, le poing de son ennemi s’abattit contre sa gorge qu’il traversa de part en part. ‘Nil hurla de nouveau. Le spectre retira lentement sa main et la contempla avec surprise. Il n’avait pas pu frapper, pour de bon, sa victime, mais il se sentait mieux. Plus… vivant. Il sourit. Il savait comment s’octroyer un supplément d’existence : il suffisait de le voler à la sale gamine responsable de sa mort. Il allait prendre un plaisir double. Retrouver les sensations de la vie et faire longuement souffrir la fillette. Il ne savait pas ce qu’il préférait des deux. Enileis s’était recroquevillée sur elle-même. La tête lui tournait et elle avait le cœur au bord des lèvres. Incapable de réagir, elle attendait le prochain coup qui lui serait peut-être fatal. « Ton médaillon, n’oublie pas de le.. » La phrase du vieux prêtre lui revint en mémoire. Mais elle n’en avait pas entendu la fin, hélas ! « Secoue-toi, ‘Nil, pensa-t-elle, qu’est-ce que tu dois faire avec cette amulette ? » La réponse arriva d’elle-même. La main fantomatique tenta de s’enfoncer dans sa poitrine cherchant les organes vitaux mais fut arrêtée net par le pendentif dissimulé sous ses vêtements. Le monstre se mit à hurler de terreur. Enileis le vit se tordre et perdre de sa substance. Enfin, après un temps, qui parut infini, Traîne-la-patte fut dissout dans le néant. ‘Nil eut un hoquet qui mélangeait à la fois répugnance et soulagement. Bizarrement, elle se sentait mieux, comme si l’énergie dérobée lui avait été, en partie rendue. Alors, elle plaça le médaillon par-dessus sa tunique. Le résultat fut instantané. Les quelques fantômes qui s’approchaient lentement d’elle se détournèrent aussitôt et s’enfuirent, pris de panique. 183


La voie était libre. ‘Nil dévala les marches quatre à quatre, au risque de basculer dans le vide. Mais la jeune fille n’en avait cure ; elle avait déjà perdu beaucoup de temps dans ce lieu où, justement, le temps et les distances semblaient n’obéir à aucune loi ni à aucune logique. Finalement elle toucha le sol assez brutalement et s’affala de tout son long dans une sorte de boue nauséabonde. – Pouah ! C’est dégueulasse ! fit-elle en crachant le limon putride qui était entré dans sa bouche. Elle se releva péniblement et regarda autour d’elle. Le spectacle était hallucinant ! Elle se trouvait dans une caverne gigantesque qui baignait dans la pénombre. On ne décelait aucune source de lumière et pourtant, la visibilité était correcte. En revanche, la voûte en était si haute que la jeune fille ne réussissait pas à la distinguer. Au loin s’agitait une ténébreuse masse mouvante. Enileis s’approcha prudemment. C’étaient des ombres ; une multitude d’âmes grises qui combattaient, s’entredéchirant sans bruit. « Ce silence est effrayant, pensa-t-elle. Je vois des silhouettes humaines qui sont en train de s’estropier mais ne produisent pas le moindre son, ni le moindre cri. » Elle contourna de son mieux la foule des ombres errantes jusqu’à atteindre la berge d’une immense rivière aux eaux noires et épaisses. L’étendue liquoreuse était agitée de vaguelettes sombres qui ne créaient pas d’écume en s‘écrasant contre la rive. Les flots eux-mêmes semblaient morts. « Serait-ce le Styx ? se demanda la fille aux cheveux blancs. Il est immense ! » Elle se pencha au-dessus de l’onde obscure : rien ne pouvait s’y refléter. Alors qu’elle tendait sa main pour en effleurer la surface, une douleur fulgurante lui vrilla la tempe droite. En gémissant, elle recula et tourna la tête. Quelqu’un lui avait jeté une pierre ! Elle se releva, les poings serrés, le front sanglant, prête à un nouvel affrontement. Une silhouette grise se détacha

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et s’approcha d’elle, lentement, les bras ballants et se forçant à sourire. Enileis s’exclama : – Aritéas ! Elle voulut se jeter dans ses bras, mais il recula, lui faisant signe de ne pas s’approcher. Elle se figea, interdite. L’ombre d’Aritéas désigna le pendentif. La jeune fille comprit et éclatant de rire, elle le dissimula sous son habit. Le poète s’approcha d’elle et tendit doucement sa main vers son visage. ‘Nil se raidit. S’il voulait un peu de chaleur, pouvait-elle faire moins que de lui en offrir ? Mais il se contenta de lui effleurer la joue. Recueillant un peu de sang qui coulait, sur ses doigts diaphanes, Aritéas les porta à sa bouche et sur sa gorge. Sa voix grêle put vibrer de nouveau1. – Malgré mon bonheur de te voir, belle Enileis, je dois absolument te dire… – Je suis heureuse aussi, mon ami, mais pourquoi m’astu envoyé cette pierre ? – Parce qu’il ne faut pas toucher le Styx sous peine d’être détruit. Laissons cela. J’ai trop peu de temps. – As-tu vu Ascagne ? – Tais-toi, te dis-je. Oui, je l’ai vu, il était encore sur la berge, il y a quelques in…stants. Et c’est de cela que...veux… parler. Sa voix s’affaiblissait déjà. Enileis arracha un lambeau de son étoffe et épongea sa propre tempe avec son sang, puis elle tendit le morceau d’étoffe au poète qui s’en imprégna. La fillette vit combien il était gêné de cette situation. – Merci, petite. Ouvre bien tes oreilles maintenant. Ascagne est sur le point de passer le Fleuve des Morts. Tu dois l’arrêter avant qu’il n’embarque, sinon il te faudra aller le chercher de l’autre côté.

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Selon la mythologie grecque, les ombres ne peuvent communiquer avec les vivants qu’en buvant du sang pour retrouver un semblant de vie.

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‘Nil lui lança un baiser du bout des doigts et lui sourit. Elle n’avait pas envie de quitter à nouveau cet ami qu’elle venait à peine de retrouver, mais elle savait qu’elle devait faire vite. Elle se tourna vers la foule querelleuse des ombres. Tout à coup une question lui vint à l’esprit. – Et toi ? Pourquoi n’es-tu pas entré au Pré de l'Asphodèle1 ? – Je n’ai pas l’habitude de demander l’aumône, sourit tristement le poète… Il commençait à perdre ses couleurs. – Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle. Il articula quelques mots puis leva les mains en signe d’impuissance. L’effet du sang s’était dissipé. Alors il rendit à ‘Nil son baiser et la salua de la main. « Va-t-en vite… » formulèrent ses lèvres pâles et il s’en retourna. C’est à ce moment seulement qu’elle comprit : – L’aumône… Il n’a pas reçu de pièce pour payer sa traversée. Aritéas… Elle le rejoignit en courant. – Accompagne moi jusqu’à Charon Je vais payer ta traversée ! s’écria la jeune fille. Je te le promets, tu entends ? Je ne sais pas encore comment, mais fais-moi confiance, je trouverai. Le fantôme mit la main sur la poitrine en guise d’assentiment et l’invita à passer devant. Brandissant son pendentif, Enileis fendit la foule des ombres jusqu’au Styx en criant de toutes ses forces. – Ascagne ! Ascagne ! Où es-tu ? Au milieu de l’eau noire, une grande embarcation s’éloignait lentement. La voile était levée. Plusieurs occupants étaient assis et ramaient, tandis que la forme sombre de Charon, le passeur, se dressait à la poupe. 1

C’est le lugubre lieu de passage de toutes les ombres en Hadès, dès lors que survient la mort, elles peuvent y expier temporairement leurs fautes.

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Enileis continuait de s’égosiller : – Ascagne ! Dans la barque, une ombre se leva et lui fit signe. La fille aux cheveux blancs reconnut instantanément la silhouette qui faisait battre son cœur. – Attends-moi sur l’autre rive, Ascagne ! Attends-moi ! Elle pestait, furieuse d’être arrivée trop tard. Découragée, elle regarda, impuissante, la barque de Charon emporter son amour vers l’Autre Monde. Elle n’avait plus qu’à attendre le retour du batelier pour espérer le rejoindre. A une distance respectable du médaillon, Aritéas dessinait une figure dans le sol boueux. C’était une sorte d’animal à trois têtes. Ensuite, il fit signe à ‘Nil de s’approcher. – C’est Cerbère, n’est-ce pas ? Le poète hocha la tête puis il mima quelque chose que la fillette eut beaucoup de mal à saisir. Il effectua quelques allers et retours étranges autour de son esquisse en grimaçant et en gesticulant. Finalement, Enileis s’écria : – J’ai compris ! Il ne faut pas franchir l’entrée que garde Cerbère, sinon, il n’y a pas de retour possible ! L’ombre muette sourit et tendit son poing, pouce levé. Le message était clair : si Ascagne n’avait pas entendu ce que lui avait dit la jeune fille et qu’il entrait dans le royaume d’Hadès, tout serait perdu ! Elle considéra le fleuve ténébreux avec une terrible angoisse au fond du cœur.

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Chapitre 24 : Charon Enileis et l’Ombre d’Aritéas voguaient au gré des vents infernaux. Un vieillard hideux dirigeait l’embarcation à la voile silencieuse, en appuyant lentement sur sa gaffe contre le fond boueux de l’Achéron. La rencontre avec Charon s’était finalement plutôt bien passée. Alors qu’elle était sur le point d’exploser d’impatience, ‘Nil avait vu la passeur de l’Achéron s’approcher lentement puis accoster lourdement dans un craquement silencieux. Charon était terriblement laid : c’était un être fatigué aux yeux chassieux et remplis de tics. Vêtu de haillons maculés, il dégageait une odeur pestilentielle. Son menton affichait une barbe grise et clairsemée, hérissée de pointes sales et grasses. Un immense chapeau rond décrépit aux bords plats dissimulait ses yeux et le protégeait de la pluie lui donnant l’aspect d’un grand champignon ridé. Quand ‘Nil avait voulu embarquer, il l’avait durement repoussée à l’aide de la pointe bourbeuse de son bâton. La jeune fille avait aussitôt brandi son médaillon au visage du vieil homme qui l’avait regardé sans s’émouvoir. Il avait, finalement, ouvert une bouche puante garnie de quelques chicots noircis d’où s’était échappé un nuage de mouches brunes. – Tu crois peut-être me faire peur avec cette babiole, brouillon de femelle? avait-il grincé d’une voix éteinte. L’odeur fétide n’avait pas fait reculer Enileis qui avait répliqué, avec aplomb : – Regarde le symbole gravé dessus et répète-moi que c’est une babiole ! Encore un fois, elle avait tenté le tout pour le tout. Si, comme sa mère le lui avait assuré sur son lit de mort, cet objet était réellement magique, il était temps qu’il montre 188


son pouvoir. Et l’esbroufe avait bien fonctionné, puisque le vieillard avait approché son nez et plissé des yeux pour mieux voir. – Mmmf… tu promènes un objet singulier, avait-il grogné. Est-ce que tu te rends bien compte de sa puissance? – Bien sûr ! Pour qui me prends-tu ? – Alors monte, petite... Il t’attend. Surprise, Enileis balbutia : – Qui est-ce qui m’attend ? Ascagne ? Le passeur lui jeta un regard dédaigneux. Il s’apprêtait à ouvrir la bouche pour riposter quand son regard fut attiré par l’ombre d’Aritéas qui s’installait à bord. Poussant un rugissement terrifiant, il empoigna sa perche prêt à s’en servir comme d’une massue contre le malheureux défunt. – Pourquoi tu fais ça? hurla ‘Nil. – Lui, il ne passe pas : il est mort, il doit payer son obole! Elle se préparait à brandir à nouveau le médaillon mais Charon grogna un refus. – Pas d’argent, pas de traversée! C’est la règle. Aritéas semblait désemparé. Enileis réfléchit quelques secondes puis, elle ôta le bracelet d'Andromaque. – Tiens! Et ça comptera également pour mon retour et celui d'Ascagne. Le vieillard toussota avec un ton guttural qui devait être un rire. – Y a pas de retour, la fille. C'est toujours qu’un aller simple... – On verra. En tout cas, le marché est conclu. Il ne répondit pas mais accepta le magnifique bijou d'argent en avançant la main. Enileis réprima une grimace d’écœurement. La peau du passeur pourrissait par lambeaux et de la chair morte, formée de kystes flasques, suintait dessous. Le bout de ses doigts était si usé par les ans que l’ongle avait disparu et que l’os affleurait. La troyenne aux cheveux blancs comprit que Charron n’était pas un vieil homme immortel, mais un cadavre ambulant ! Elle ferma les yeux et enjamba le bastingage, après avoir 189


essayé de chasser l’image sordide de son esprit. Elle alla se poster à l’autre bout de la barque, le plus loin possible de l’affreuse créature. L'ombre d'Aritéas et la jeune fille avaient été les seuls passagers de cette insolite traversée. Lorsqu’ils atteignirent les rives de l'Erèbe, Charon ne leur laissa que le temps de descendre avant de reprendre sa route. Aussitôt, ‘Nil chercha du regard l’ombre d’Ascagne. C’était difficile parce qu’il y avait foule et que tous se dirigeaient dans la même direction : une porte de couleur anthracite démesurément grande. La jeune fille crut qu’elle allait défaillir : un petit groupe était sur le point d’en franchir le seuil. Parmi eux, elle reconnut la silhouette du fils d‘Énée. Aussitôt, elle se mit à courir dans sa direction en criant : – Ascagne ! Ascagne ! N’y va pas ! Reviens ! Mais le lourd portail se referma lentement derrière les ombres. La jeune fille était atterrée. Encore une fois, il lui filait entre les doigts ! Elle se précipita vers le battant clos et frappa de toutes ses forces. La vibration de ses coups résonna jusqu’à l’extrémité de ses orteils. Mais la porte resta close. De son côté, Aritéas explorait tranquillement la rive. Il savait bien qu’il n’avait plus beaucoup de temps de liberté et en profitait un maximum. Ceci dit, le paysage était peu réjouissant et la vue des âmes errantes de l’autre côté du fleuve lui déplaisait beaucoup. Il se décida, finalement, à rejoindre ‘Nil. – Elle ne veut pas s’ouvrir, gémit-elle. Je ne sais pas quoi faire ! Le poète sourit puis, après avoir jeté un dernier coup d’œil derrière lui, effleura l’immense surface métallique. Il avait compris que seuls les morts pouvaient appeler à l’ouverture. Au bout d’un long moment, la porte se remit à bouger. Des yeux plus sombres que l’obscurité parurent. Une tête de chien, immense, hideuse sortit de la nuit, suivie d’une 190


deuxième, puis d’une troisième. Les gueules baveuses s’approchèrent de la gamine et l’une d’elles la flaira avec intérêt. Une autre fixa Aritéas du regard. Enfin, Cerbère, le chien à trois têtes se montra en entier. L’animal était impressionnant mais ne semblait pas tellement menaçant. Les contacts avec les êtres vivants étaient si rares qu’il se montrait curieux plus qu‘autre chose. Sa queue dont la pointe effilée ressemblait furieusement à un dard encourageait, pourtant, à conserver une grande prudence. – Gentil, le chien… fit ‘Nil, guère rassurée. L’animal la contempla de ses trois paires d’yeux et l’une des langues vint l’embrasser affectueusement, déposant un important coulis de bave opaque et fétide sur le visage de la gamine. – Beuuh… ne put-elle s’empêcher de dire. Courageusement, elle tendit sa petite main vers la plus proche des gueules qu’elle gratouilla sous le menton. L’animal gigantesque se mit à remuer la queue, ce qui ne le rendait que plus dangereux. La scène entre le chien à trois têtes et ‘Nil était à la fois touchante et hilarante. Aritéas apprécia en silence puis, s’avançant doucement, il jeta un œil par-delà le seuil infernal. Ce qu’il vit n’avait pas grand sens pour lui. Une immense muraille s’élevait au loin dont il ne put estimer ni la taille ni la distance. Dans un ciel froid aux nuages d’encre, vaguement éclairé par une sorte de lune pâle, quelques corbeaux croassaient, sinistres. Les âmes de disparus erraient ça et là, sans but. Et surtout, il n’y avait nulle trace d’Ascagne. Le jeune homme avait pourtant entendu l’appel de son amie. Avait-il été forcé d’entrer dès qu’il avait traversé ? Et par qui ? Il fut tenté d’aller directement voir en Hadès pour comprendre de quoi il retournait réellement, mais il se ravisa. Il allait y passer le reste de l’éternité, autant profiter encore un peu de l’extérieur. Malheureusement, l’une des têtes de Cerbère se tourna vers lui et poussa un bref aboiement. Message clair à l’adresse de feu le poète: le temps était venu ! 191


Aritéas haussa ses épaules fantomatiques et, après avoir salué son amie de la main, pénétra dans le royaume des morts. Le battant commença à se refermer. ‘Nil ne savait plus quoi faire. C’était très risqué de le suivre. Pourrait-elle repartir un jour ? – Tant pis, je ne suis pas venue jusqu’ici pour abandonner maintenant ! Et elle se précipita dans l’ouverture qui rétrécissait à vue d’oeil. La porte se ferma derrière elle, avec un claquement sourd. Les bruits, atténués, venaient de réapparaître, brisant le mutisme exaspérant des ombres. Si ‘Nil n’avait pas eu cette discussion un peu houleuse avec Charon, elle aurait pu se croire sourde. Le retour de sons même étouffés, lui fit l’effet d’un coup de tonnerre. Elle regarda autour d’elle. Le décor était crépusculaire. Ça ressemblait au monde des vivants, mais les couleurs étaient ternes, comme endormies, sans relief ni profondeur. Cerbère reprit son poste et se désintéressa des nouveaux venus. Enileis frissonna. Pourtant, il ne faisait pas froid. C’est l’absence de vie qui provoquait cette sensation. Aritéas examinait ce nouvel univers avec intérêt. Il se pencha sur le sol et arracha une touffe d’herbe brune. Elle n’avait pas d’odeur. Ou alors, il n’avait plus d’odorat. Il racla le fond de sa gorge d’où un son s’échappa, curieusement atténué. – Ça fait du bien de pouvoir parler à nouveau ! hurla-til à l’air pâle, juste pour le plaisir de s’entendre. Le son mourut aussitôt proféré. – … Mieux que rien. Il s’approcha d’Enileis et lui sourit. – Cet endroit est intéressant, dit-il de sa voix de crécelle étouffée. – Ça va aller ? demanda la jeune fille. – Bien sûr, sourit-il faiblement. Il faut bien. Puis après un bref pause, il enchaîna. – Trouvons Ascagne. 192


‘Nil acquiesça et se mit à observer les différentes formes spectrales qui l’entouraient. Apparemment, le prince troyen ne s’y trouvait pas. Elle s’engagea dans ce qui semblait être l’image d’une rue terreuse qui menait jusqu’à la masse ténébreuse d’une ville. Ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre et distinguait mieux les détails et les contours. La jeune fille parvint au coin d’une maison et poussa un cri de surprise : c’était une maison troyenne ! Tremblante d’émotion, elle contourna le bâtiment. Elle reconnut le quartier. C’était celui où elle avait vécu. Celui où avaient vécu sa mère et sa nourrice. Elle se mit à courir en direction de sa maison. Une silhouette familière était en train de balayer un peu de poussière grise. En voyant s’approcher Enileis, elle posa son balai contre le mur mit les mains contre les hanches. – Oenoé ? – Ah bien ça ! s’exclama sourdement la nourrice. Où est-ce que tu étais passée tout ce temps ? Je me suis fais du souci pour toi ! – Nounou, je… – Et où est donc la petite Thémis ? Si sa mère vient me demander des comptes, qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter moi ? La seule phrase qui vint aux lèvres de la jeune fille fut. – Je te demande pardon, pour tout, nourrice… L’ombre de la grosse femme ne répondit rien. Des larmes de plomb perlèrent au coin de ses yeux. Elle reprit son balai puis le reposa. Elle ne savait pas quelle attitude adopter face à sa pupille. – Elle ne se rend pas compte qu’elle est morte, pensa amèrement Enileis. C’est peut-être aussi bien comme ça. Au bout d’un moment, Oenoé reprit la parole, avec une note d’émotion dans la voix. – C’est gentil de nous rendre visite, petite. Ça fait combien de temps que tu n’étais pas venue ici ? – Un bon moment, dit la jeune fille. 193


– Ta mère n’est toujours pas rentrée. Je ne sais pas si tu pourras la voir, aujourd’hui. Son cœur se serra. – Ça fait longtemps que tu l’as vue, Nounou ? Son regard se fit lointain. – Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. – Je vais faire un tour, Oenoé. Je cherche un ami. L’ombre reprit son lent balayage : – C’est bien, ma fille. Prends bien soin de toi et de Thémis… – J’essaierai d’être de retour pour le dîner. La nourrice ne répondit pas, profondément absorbée par son ménage. Enileis la quitta avec une boule dure dans la gorge. – Adieu, ma nourrice. Nous nous reverrons un jour, bien sûr, murmura-t-elle. Elle essuya brièvement une larme et reprit son exploration de la Troie spectrale. Elle croisa de nombreuses autres ombres qu’elle reconnut mais qui l’ignorèrent. Au bout d’un temps assez court, elle déboucha devant une immense plaine d’herbe terne. Au loin s’étendait à perte de vue une haute et large piste de flammes. Elle semblait cerner un mur de métal aux reflets crépusculaires. – Le Phlégéthon, murmura Enileis en tremblant, le fleuve de feu… Sortant de nulle part, une voix d’homme la fit sursauter. – Et derrière s’ouvrent les profondeurs du Tartare, l’abysse infernal, où sont jetés les criminels…

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Chapitre 25 : Questions et réponses Un homme de haute taille se tenait derrière elle. Sa voix sonnait de manière étonnamment puissante dans cet univers aux sons affadis. – Qui êtes-vous et qu’est-ce que vous me voulez ? demanda Enileis avec méfiance. Elle observa la silhouette imposante avec attention. Il était vêtu comme un ancien Troyen et tenait une canne en bois de chêne. Comme ceux qui étaient toujours assis sur leur banc de pierre à parler du temps qui passe. En revanche, il avait un accent grec. – C’est plutôt à moi de te poser cette question. Tu n’es pas vraiment à ta place, ici, petite fille. – Je cherche un ami. – Pas évident dans le coin. Par un inexplicable tour de passe-passe, la figure de l’homme demeurait cachée dans le noir. Apparemment il ne tenait pas à être reconnu. Arborant son pendentif, ‘Nil enchaîna : – Charon m’a dit que quelqu’un m’attendait : c’est vous ? L’interlocuteur saisit le médaillon entre deux doigts et l’examina rapidement. Long silence. – Ça doit être moi. – Ce médaillon, il est vraiment magique ? – Oh oui ! Et très puissant, répondit-il calmement. Il y eut un nouveau silence. – Et vous connaissez ses pouvoirs ? – Assez bien, en effet. La petite troyenne commença à sentir l’agacement lui hérisser les poils du dos. Ce type ne répondait clairement à aucune de ses questions. – Vous vous foutez de moi, non ? 196


– J’avoue que ça me manquait de ne plus pouvoir le faire… – Que voulez-vous dire ? Qui êtes-vous ? L’homme se passa la main dans les cheveux et marmonna : – Marchons un peu, si tu veux bien. Ils reprirent la route de « Troie ». Le bruit de leurs pas était émoussé comme quand on marche sur un tapis. Quelques passants les croisèrent sans lever la tête. Ils débouchèrent sur la place centrale où un marché silencieux s’animait mollement. – C’est un endroit plus agréable pour discuter, fit l’homme à l’accent grec. Il choisit un banc de pierre blanche pour s’asseoir. Enileis sourit devant ce tableau et se hissa à son tour sur le bloc de granit. Son compagnon attendit patiemment qu’elle se fût installée pour commencer. – Ton pendentif est très ancien, dit-il sur un ton professoral. Il a été fabriqué par un Titan. Et pas n’importe lequel : Cronos, le père de tous les dieux ! Le père de Zeus et d’Hadès entre autres. Enileis était abasourdie. Ce n’était pas un objet de foire, c’était une véritable relique ! – Incroyable… murmura-t-elle. – Oui hein ? se moqua gentiment son voisin, au moins autant que de jouer les touristes en Hadès ! Ils pouffèrent tous les deux. – Et qu’est-ce que ce truc peut faire ? – Ce n’est pas facile à expliquer… C’est une sorte de portail. Tu te souviens de tempêtes qui vous ont ballottés, tes amis et toi, d’un bout à l’autre de l’océan ? – C’étaient ces orages qui nous transportaient ? Je croyais que nous étions victimes d’un maléfice ! – C’en était un. Mais le médaillon de Cronos permet d’effectuer ces déplacements. Dès qu’une tempête se lève, l’objet est activé et il t’envoie ailleurs. En revanche, j’ignore qui a provoqué ces orages. L’homme se tut, laissant à ‘Nil le temps de digérer 197


toutes les informations. Ce qui ne fut pas long. – Savez-vous où est Ascagne ? Et ma mère… J’ai bien vu ma nourrice mais… – Ta mère n’est pas ici. – Quoi ? Tous les morts sont ici, non ? – La plupart des âmes des défunts sont dans cette partie des enfers qu’on appelle Pré de l'Asphodèle. D’autres, les plus méchants, sont plongés dans le Tartare. Comme l’a longtemps été Cronos. Enileis s’écria, horrifiée : – Ma mère est dans le Tartare ? L’homme au visage d’ombre éclata de rire. – Et toi tu patauges dans la bouillie ! Bien sûr que non. Polta est aux Champs Elysées. – Et c’est quoi ? ‘Nil était inquiète. Elle n’avait jamais réfléchi à ce qui pouvait bien se passer après la vie, ni au fait que tous les morts n’étaient pas égaux. Que certains soient punis lui semblait normal, mais qu’avait bien pu faire sa mère ? – C’est le lieu de repos des âmes méritantes. Là où vont les êtres purs et courageux. Puis, il ajouta : – De toute façon, je ne l’aurais jamais laissée sans assistance ! La jeune fille poussa un soupir de soulagement. Polta était heureuse et récompensée de tous ses bienfaits. – Mais ma nourrice et Aritéas ? Ne l’ont-ils pas gagné aussi, ce lieu idéal ? Malgré le fait qu’elle ne voyait pas le visage de son interlocuteur, ‘Nil crut déceler un sourire bienveillant. – Patience, petite fille. Je te promets qu’ils iront aussi et très vite. Mais auparavant, ils ont quelques comptes à régler avec eux-mêmes. Enileis ne comprenant pas ces paroles choisit de ne pas les relever. – Mais comment est-ce que vous savez tout cela ? Vous êtes mort, non ? – J’ai des relations bien placées. Mais assez parlé : nous 198


devons retrouver ton ami. Enileis acquiesça. Elle en avait assez et cet endroit lui filait la chair de poule. De son côté, le fils d’Énée courait à perdre haleine pour échapper à une horde de poursuivants. Depuis qu’il s’était retrouvé dans cet endroit étrange, peuplé de toutes ces créatures de grisaille, rien ne s’était passé comme il l’aurait voulu. Il avait voyagé dans la barque d’un affreux vieillard puant sans qu’on lui demande son avis. A un moment, il avait cru entendre qu’Enileis l’appelait et il avait essayé de la repérer dans la foule des badauds. Il l’avait à nouveau entendue – mais si faiblement – juste avant de passer la porte. C’était délirant ! Il ne comprenait même pas où il se trouvait ni comment il avait pu arriver là. Personne ne parlait, ses compagnons agissaient comme si tout était normal. Ascagne était malade ; si malade qu’il n’arrivait ni à réfléchir, ni à ordonner ses pensées de façon cohérente. Comme si quelque chose ou quelqu’un l’empêchait de reconstituer toutes les pièces du puzzle. Voyons, où était-il avant de venir ici ? La dernière chose dont il se souvenait, c’étaient les deux îlots inscrits sur la carte d’Aritéas. Ensuite, il avait dormi. Combien de temps ? – Eh, le Troyen ! Il se retourna, outré d’avoir été interpellé si vulgairement. Quelques soldats achéens le regardaient, goguenards. Qu’est-ce qu’ils faisaient là ? En tous cas, ils étaient trop nombreux pour lui tout seul. Il s’enfonça dans les ruelles de Troie. Quelque chose sonnait faux. Troie était détruite. Alors qu’est-ce qu’il faisait là ? Et il avait froid, si froid ! C’était comme si la chaleur de son corps était aspirée par les murs de la ville, comme si ces derniers s’en nourrissaient. Au début, il avait bien remarqué que les 199


gens et le paysage autour de lui manquaient cruellement de couleur. Mais il avait pensé que sa maladie avait brouillé ses sens. – Il est là ! – Il est vivant… – A mort ! D’autres personnes s’approchaient de lui d’un air menaçant. Il n’y avait pas que des grecs. Ascagne identifia un certain nombre de Troyens qu’il avait connus jadis. Des femmes et des enfants aussi. Ils avaient ramassé des cailloux, des gourdins. D’autres étaient armés d’épées ensanglantées. Ensanglantées ! Ça n’avait pas de sens, la guerre était finie depuis des mois. Une première pierre l’atteignit au front. La douleur, intense, l’étourdit une seconde. Par pur réflexe, il évita la seconde et décida de battre en retraite. Il se mit à courir. Au coin d’une maison, un chien montra les crocs. Toute une famille sortit lentement brandissant des ustensiles de cuisine. – En vie… – L’achever... Ascagne prit ses jambes à son cou. En vie ? Dans un coin de son esprit, quelque chose commençait à s’éclaircir. – Je suis en Hadès, souffla-t-il, et apparemment pas tout à fait mort. Comment ai-je pu traverser l’Achéron sans que personne ne s’en rende compte ? – C’est grâce à moi ! jubilait Aphrodite. Je t’ai fait entrer en douce, mon garçon. Apollon était désemparé : il ne comprenait plus rien à ce qui se déroulait dans cette incroyable partie. – Qu’est-ce que tu racontes, ma sœur ? Comment as-tu fait ? La déesse de l’amour s’étira de manière exagérée. Elle 200


bailla longuement puis daigna répondre à son frère. – C’est très simple : la maladie d’Ascagne n’est pas un accident. Je l’ai empoisonné magiquement… – J’avoue que je ne comprends pas… – C’est peut-être à cause d’un certain manque de vision à long terme… Le rouge monta aux joues du dieu solaire. – Alors explique-moi ce que tu as fait, grinça-t-il, bien conscient que la situation lui échappait totalement. – Ce poison avait pour effet de simuler sa mort. En réalité, Ascagne ne courait aucun danger… – Et comme par hasard, il y avait une pièce oubliée dans la doublure de sa tunique ? – Pour franchir l’Achéron ? C’est exact… – Et maintenant ? Je te signale que les habitants du « Pré » l’ont découvert et lui donnent la chasse. Tu n’as pas peur d’en faire un résident permanent ? Apollon avait retrouvé un peu de sa morgue. Aphrodite avait pris un très gros risque et Ascagne pouvait le payer de sa vie. – Dans ce cas tu aurais gagné. Mais regarde plutôt ce qui va suivre… « Tête d’en nuit » comme l’avait baptisé ‘Nil, n’était pas quelqu’un de fondamentalement pressé. Il s’appuyait sur sa canne d’une manière tellement outrancière que la jeune troyenne le soupçonnait de faire semblant de boiter. Et ça l’énervait au plus haut point. – Dépêchez-vous un peu, fulminait-elle. Je n’ai pas l’intention de passer l’éternité ici. – C’est amusant comme expression. – …Enfin, pas tout de suite ! Comme pour meubler, l’homme reprit ses explications. – Tu veux peut-être savoir comment ta mère a obtenu l’œil de Cronos ? – Le médaillon ? Bien sûr. – En fait, c’est ta grand-mère qui le lui a donné. Et c’est moi qui le lui avais offert. 201


– Vous ? Mais quand ? A quelle occasion ? Comment… Il lui posa la main sur la bouche. Le doigt était chaud. – Chut, ma fille. Si je te disais tout aujourd’hui, que te resterait-il à découvrir ? Enileis se tut. Avant qu’elle ne rouvre à nouveau la bouche, « Tête d’en nuit » enchaîna : – Il y a d’autres moyens de l’activer. Tu les trouveras toute seule, je pense. Mais méfie-toi, les portails ne font pas que te déplacer dans l’espace… – Quoi ? Vous délirez ! – Non. Que sais-tu de ta grand-mère ? Elle haussa les épaules : – Elle s’appelait Enileis et je lui ressemble beaucoup, il paraît. – C’est, on ne peut plus exact. – Vous avez connu ma grand-mère ? – C’est assez évident… Enileis se figea. Devant elle, à quelques mètres, elle aperçut un corps étalé qu’elle reconnut : – Ascagne ! Les ombres menaçantes qui l’entouraient lui donnaient des coups violents. D’un geste brusque, ‘Nil arracha la canne des mains de son propriétaire et se précipita vers les bourreaux de son ami. La massue improvisée s’abattit sur les crânes et les épaules des assaillants qui reculèrent aussitôt. « Tête d’en nuit » observait la scène, tout en cherchant à retrouver son équilibre, avec une satisfaction évidente. – Tu es une jeune fille exceptionnelle, Enileis, murmura-t-il. Je suis si fier de toi ! Mais quel grand-père ne le serait pas d’une telle descendance ? La jeune troyenne prit tendrement Ascagne dans ses bras. Son cœur battait à tout rompre. – Ascagne, Ascagne, ouvre les yeux… – Enileis ? – Je suis là, ça va aller maintenant… Derrière le jeune couple, des ombres s’avancèrent 202


agressives. Mais elles stoppèrent net quand elles découvrirent la haute stature de « Tête d’en nuit ». D’un geste sec, il leur signifia de se disperser. Quelques mots fusèrent : – Le juge… C’est le juge… Quelques secondes plus tard, plus personne ne les dérangeait. – Tu es venue pour moi ? Encore ? – Ça devient une habitude… Ils rirent. Ils se turent et se contemplèrent, heureux de se retrouver à nouveau. Finalement, ils s’embrassèrent. Pour l’un comme pour l’autre, c’était leur premier baiser. Un baiser vrai et sincère. Leurs deux corps enlacés pesaient sur les deux faces de l’œil de Cronos. Leurs couleurs, les couleurs de la vie, se mélangèrent, passèrent de l’un à l’autre et finalement les englobèrent tous les deux éclairant brièvement la monotonie grise des enfers d’un éclat d’existence… La seconde d’après, ils avaient disparu.

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Chapitre 26 : Retrouvailles et séparations – Ils ouvrent les yeux, tous les deux, fit Tros soulagé. – Ensemble ! ajouta Ilos perplexe. – Ouais ! hurlèrent Thémis et Sca. – Ouuh ! hurla joyeusement le… Je sais, je fais très mal le cri du loup. Otréré ne disait rien mais essuyait des flots de larmes. Enfin, elle se moucha dans ses doigts. Enileis et Ascagne étaient allongés l’un à côté de l’autre sur une grosse pierre plate. Le prince de Troie tendit sa main à ‘Nil qui la prit dans la sienne. Ils se sourirent. – Je ne comprends pas ce qui s’est passé, murmura Apollon, ému lui aussi, mais intrigué. Ils n’auraient pas dû remonter tous les deux. L’un aurait dû rester en Hadès. Aphrodite expliqua sans aucune modestie : – Je n’ai pas joué selon tes règles, mon cher frère. Ce qui s’est passé en pourtant simple à comprendre. Ils s’aiment. – Je vois et alors ? – Alors ? C’est très simple quand on s’aime on ne fait plus qu’un ! – Mais, c’est un lieu commun vieux comme le monde ! – Tu dis cela à la déesse de l’amour ! Apollon en eut le souffle coupé. Il avait perdu. Enfin, non, pas exactement. Aphrodite avait gagné, dépassant les règles de son propre jeu pour offrir une victoire commune aux deux protagonistes, Enileis et Ascagne. Histoire de conserver un peu de dignité, le dieu solaire demanda d’un air dégagé : – C’était une partie intéressante. Comment appellerons204


nous ce jeu ? Aphrodite répliqua d’un ton grinçant : – En rapport avec ta réussite, je propose « l’échec » peut-être même, « les échecs ». Ça sonne bien, ne trouvestu pas ? Il ravala sa fierté : – Je propose plutôt « les dames ». Après tout Enileis et toi avez été parfaites ! – Galant homme ! Ta petite protégée est vraiment adorable ! La déesse poussa un vaste bâillement puis déclara : – J’ai faim ! Allons-nous dîner ? – Pars devant, je te rejoins à la table… Pendant qu’Aphrodite quittait la grande salle, Apollon mit le nez dehors. Il s’appuya sur une des colonnes du Parthénon et contempla la Terre. Enileis, Ascagne et tous les autres étaient en bas savourant leur joie d’être ensemble. Il inspira un grand coup et fila rejoindre sa sœur. Une fois que fut remercié et salué le prêtre d’Apollon, la petite troupe était retournée auprès de Noüs. Après toutes ces émotions, ils pouvaient enfin goûter quelques instants de repos. L’endroit était joli et giboyeux, le temps clément. Ils décidèrent, d’un commun accord, de rester un peu, pour reprendre des forces. Ce fut une période magnifique et joyeuse. Mais comme toute ce qui est bon, elle fut trop courte. Un jour, des voiles parurent à l’horizon. Des voiles troyennes. Énée débarqua et se précipita dans les bras de son fils. Tros et Ilos rendirent hommage au dernier seigneur de Troie. Scamandrios regardait avec un peu de crainte, cet oncle qu’il avait oublié. Les filles ne dirent rien mais ‘Nil sentit comme un pincement au creux de sa poitrine. Quelque chose était en train de s’achever. Il fallut prendre une décision. Ce fut difficile. Énée raconta son périple. Il évoqua une terre nouvelle où une 205


autre Troie pourrait être rebâtie. Il expliqua que l’arrivée n’en était plus très lointaine et que tous étaient les bienvenus à son bord. Au petit matin, Noüs partit, seule, laissant le bateau renversé à l’abandon. Au loin, la baleine salua ses amis d’un gigantesque jet de vapeur et disparut à l’horizon. Enileis savait, au fond d’elle-même, qu’elle la reverrait dans d’autres circonstances. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir le cœur gros. La fille aux cheveux de neige, assise sur le bord d’un rocher surplombant la mer, observait les préparatifs de la flottille troyenne en réfléchissant. Elle tenait son médaillon à la main. Ascagne vint lentement la rejoindre. Il semblait inquiet. – Nous serons prêts ce soir. Nous appareillerons demain, au petit jour. – Je vois ça. Ils n’osèrent pas parler pendant de longues minutes, chacun craignant ce que l’autre allait dire. Finalement, le fils d’Énée brisa le silence. – Tu ne viens pas avec nous, c’est cela ? – Je ne pense pas. – Pourquoi ? Tu ne m’aimes plus ? Elle tourna la tête vers lui, les yeux brillants. – Ne dis donc pas de bêtises. – Alors, c’est quoi ? Elle lui montra son pendentif. – Lui. Je n’ai pas eu toutes les réponses que j’attendais. Ma mère m’a parlé d’un « jardin » qui est au bout de ma route. Et « Tête d’en nuit » m’a fait comprendre qu’il me connaissait. Ou plutôt qu’il m’avait connu avant. Mais avant quoi ? Je n’ai que douze ans ! Je ne l’avais jamais vu, avant ! Ascagne fit la moue. – Ça dépend. Tu te rappelles de ton père ? – Non. – Ni de ton grand-père non plus ? – Non plus. Je ne connais que ma mère. 206


– Alors c’est peut-être l’un d’eux. Ils ont sans doute vécu avec toi quand tu étais bébé et tu ne t’en souviens plus. – Peut-être… – Et puis, rien ne t’empêche de commencer le voyage avec nous. Tu aviseras plus tard. ‘Nil sentit son cœur fondre. – Si je fais ça, je ne repartirai jamais, parce que nous nous créerons une belle petite vie de famille. Tu le sais très bien. – Voir, un jour, grandir nos enfants ne me semble pas si dramatique ! – Non, bien sûr, nous serions heureux. Le problème n’est pas là. Nous avons chacun notre chemin à suivre, notre destin à accomplir. Et je sais que ce n’est pas ensemble. Ascagne sourit. – Je pourrais peut-être te suivre… – J’imagine la tête des jumeaux ! s’esclaffa ‘Nil. Ils se sentiraient obligés de prendre la route avec nous ! – Je les vois bien, à vingt-cinq pas derrière, en train de se plaindre de l’état du sol… – Du sacrifice terrible qu’ils ont fait pour toi ! – « On avait presque retrouvé la maison ! » – « On veut rentrer ! » La discussion s’acheva sur un grand éclat de rire. Puis il y eut encore un silence. – Où comptes-tu aller ? interrogea le fils d’Énée. – Je ne sais pas trop. Otréré parle de retourner au pays des amazones. Je crois que je vais la suivre, quelque temps. Ascagne hocha la tête et déposa un baiser sur les lèvres de la jeune fille. – Prends soin de toi. – Et toi, protège Thémis et Scamandrios. Ils en ont besoin. Ils sont si petits ! – C’est promis. Eh ! ‘Nil ? – Oui ? 207


– Quand tu auras trouvé toutes tes réponses, passe donc me rendre visite. – Où cela ? Le jeune prince de Troie haussa les épaules. – Je n’en sais rien. Quelque part, un peu plus à l’ouest, je suppose. Tu demanderas le chemin à ton pendentif. – Je le ferai. C’était une promesse vaine. Ils le savaient tous les deux. Mais ce genre de mensonge rend les séparations moins insupportables. Et ce fut le moment des adieux. Ascagne et Enileis restèrent ensemble le plus longtemps possible, main dans la main, pendant que les jumeaux se hâtaient de déménager leurs dernières maigres affaires à bord du vaisseau principal. – Dépêche-toi, donc disait l’un, nous allons prendre du retard ! – Mais c’est toi qui parles tout le temps ! Otréré les aida du mieux qu’elle put. Du moins, en apparence, car à cause d’une étrange maladresse de sa part, au moment d’aborder, leurs pieds glissèrent et les jumeaux se retrouvèrent à l’eau ! Scamandrios éclata de rire, tandis que son oncle le ceinturait et le hissait à bord en chahutant avec lui. Ils étaient vite devenus amis ! – Au revoir tante ‘Nil ! Et à bientôt ! La fille aux cheveux de neige se força à sourire et agita la main avec application. – Au revoir Sca! Bon voyage ! Mouillés, Tros et Ilos vinrent l’embrasser. – Nous ne t’oublierons pas, promirent-ils – Aaah ! Vous êtes trempés, Allez donc vous sécher ! rouspéta-t-elle pour plaisanter. – On embarque ! cria Énée d’une voix toute joviale. Ascagne, il faut y aller, à présent. Le jeune homme serra la main d’Enileis avec émotion. – C’est le moment. Sa voix s’enroua. 208


– J’aurais bien aimé dire adieu à Thémis, marmonna la jeune fille. – Depuis qu’elle sait que tu ne viens pas, elle pleure… Elle ne veut pas sortir du bateau… Je peux te la ramener de force, si tu veux. – Non, sourit-elle tristement. Ce n’est qu’une enfant. Elle oubliera. – Oui. Ils se faisaient face, à présent. Ascagne ébouriffa la chevelure de son premier amour. – Au revoir, Enileis. Que les dieux te protègent. – Au revoir, Ascagne, qu’ils ne t’en fassent pas trop voir non plus… Ils levèrent l’ancre. ‘Nil, Otréré et le grand loup regardèrent les voiles s’éloigner et rétrécir jusqu’à ce qu’elles aient disparu derrière l’horizon. Personne ne parla. Jusqu’à ce que… – Ils sont partis ? Les deux filles se retournèrent. Un buisson se mit à s’agiter dans tous les sens. Et Thémis s’en extirpa du mieux qu’elle put. Enileis hurla de joie et de surprise : – Thémis ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? – J’ai fait semblant d’être fâchée contre toi, sinon, ils m’auraient emmenée avec eux. Et je voulais rester avec toi, ‘Nil, dit la gamine d’une voix candide. – Et à présent c’est trop tard, pour la renvoyer! soupira Otréré. – Alors partons ! déclara Enileis avec un entrain qu’elle était loin d’éprouver. De nouvelles aventures nous attendent !

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Epilogue Bien des années plus tard… Quand le fils d’Énée eut atteint sa majorité, il quitta Lavinium, la ville qu’avait fondée son père quelque temps après leurs retrouvailles. Il prospecta longtemps, observa chaque recoin de cet immense territoire où avaient débarqué les derniers Troyens, mais il n’était jamais satisfait. Il cherchait un lieu idéal pour pouvoir s’installer, lui aussi.

Et puis, un jour, il décida de faire halte au pied d’une superbe montagne dont le sommet était recouvert de neige. – Ici, murmura-t-il. Il s’éclaircit la gorge et harangua la foule devant lui. Ensuite, à l’aide d’un javelot, il traça dans le sol un sillon circulaire. C’était là que s’élèverait sa propre cité, celle qui, des siècles plus tard, enfanterait Romulus et Remus. Ascagne décida de la nommer « Albe » ce qui, en langue locale, signifiait « la Blanche ». Les historiens se sont longtemps demandés la raison de ce nom particulier. 210


Tous ont émis de nombreuses théories sur le sujet. Mais à la vérité, ils ignorent toujours qu’en l’appelant ainsi, le jeune roi avait en mémoire le visage d’une jeune fille. Une jeune fille aux cheveux blancs comme la neige des cimes.

FIN

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La Nef d'Enileis