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numéro

4

I

D é c e m b r e 2013

I

couverture

bonheur 幸福(いろいろ)

Jérémie Souteyrat

N umé ro 4


4

éditorial P AR MIC HA E L G O L D B ER G

6

Bonheur[s] e n Ima g e s

22

Le sentier le moins frequentÉ

30

Le porteur de bonheur

p a r MIC HA E L G O L D B ER G

幸福の運び手

p a r M arc Ca r pent ie r - マーク・カーポンテイエ (文)

Tr adui t par Yuki ko Kan o - 加納由起子(翻訳)

38

Amis à louer

レンタル家族、レンタルフレンド

p a r J É R É M IE S OUT EY RA t - ジェレミー・ステラ (文) Tr adui t par Yuki ko Kan o - 加納由起子(翻訳)

46

Happiness

50

L’amour et l’impuissance de l’homme japonais

58

Épitaphe

74

p a r Géral di ne O u d iN

p a r Yuk i k o K a n o

p a r Séb a s tie n L ebè g u e

Le bonheur

しあわせ

p a r Li o nel D e r s o t - リオネル・デルソ (文)

Tr adui t par Rit suko C o r d ie r - コルディエ律子(翻訳)

78

Les choses d’une vie

86

Bribes entrecroisées

p a r B o b L eena e rs

p a r C éli ne B o nne t - L a q ui ta i ne


92

Petit tour du bonheur à lyon

リヨンでの「幸せめぐり」

p a r Laetitia Buse ui l - レティシヤ・ブセイユ (文) Tr adui t par Reiko Vachot-INUKAI - 犬飼玲子(翻訳)

100

Pétale confirmé 堅信の花びら

p a r b ix & M a rki

102

Lionel Dersot, L’homme orchestre

リオネル・デルソ

en vedette, notre Portrait d’indépendant

フリーランサーの素顔 P r o po s r e c ue i llis p a r Géral d i n e O u d i N Tr adui t par Rit su k o Cor d i e r - コルディエ律子

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FREELANCE FRANCE JAPON Q U’E ST-C E Q U E C ’ ES T ?

bonheur 幸福(いろいろ)

Éclectiques, le magazine de F r e e l a n c e F r a n c e J a p o n Le réseau des professionnels indépendants et entrepreneurs franco-japonais 2013 © Tous droits réservés

Photo © Sébastien Lebègue


Éditorial par Michael Goldberg マイケル・ゴールドバーグ

traduit du français par Yukiko Kano 訳:加納由起子

Penser l’indépendance professionnelle, Bonheur(s) et agir - Vous« travaillez Tôkyô d’icidans et d’ailleurs quelle entreprise », « Au-delà ? des clichés », « Indépendance et appartenance »… Jusqu’à présent, les - Jethèmes suis indépendant. d’Eclectiques étaient plutôt abstraits. Le lecteur, intrigué, ne savait sans doute pas à quoi s’attendre avant de se plonger dans le magazine. Eh bien, voici pour une fois un titre qui consiste en un mot unique et Combien compréhensible. de fois ce court Le résultat dialogue ? répété À vous au de fil juger. des années provoque, selon les métiers exercés, des regards ébahis parfois un brin goguenards. Plutôt que de laisser à d’autres le soin de définir ce qu’il convient d’être, c’est aux professionnels indépendants de fixer La lessimplicité règles depeut leursêtre discours et de leurs plurielles. trompeuse, la vie,identités complexe. Qu’est-ce que « le bonheur » ? Je ne m’attendais pas à autant d’abstraction dans les témoignages - réels ou imaginaires - de nos contributeurs. Tous sont membres Au de Japon, l’association les professionnels FFJ, des professionnels indépendants freelances sont particulièrement exerçant dans invisibles. diverses Dans disciplines un paysetoùdont la reconnaissance le travail relie leest d’abord liée au(x) Japon groupe(s) avec le monde auquel francophone. chacun appartient, notre statut administratif est celui du marchand de quatre saisons du coin de la rue. Mais en tant que membre à part entière de la shotengai, ce dernier jouit d’un statut social mieux défini que le notre. D’après leurs interprétations, le bonheur n’est pas un paradis terrestre, un état (d’esprit) que l’on peut vivre Vous à chaque ne lirez instant, rien dans mais la presse une aspiration, locale surune l’indépendance voie. Aucun ne professionnelle. s’est risqué à L’absence définir ou àdecerner discours un àidéal ce sujet que tout en dit long sur l’a priori un chacun énorme,pourrait monopolistique, partager selon si seulement lequel tout nous travail étions seassez fait dans sages. le cadre Ce petit d’une « sentreprise. » ajouté parLeles décalage éditeursavec entre l’Occident, et en particulier parenthèses avecaurait le monde dû me anglophone, mettre la est puce considérable. à l’oreille. ÀLes chacun livres«japonais son » bonheur, qui traitent délicat de et la question subtil, éphémère se répartissent et entre manuels transitoire. d’aide pour Après remplir tout, sa certains déclaration se délectent annuelledudemalheur revenus,d’autrui et comment (quel horreur vivoter en !), restant et le bonheur chez soides devant uns peut son ordinateur. Les statistiques être l’enfer des sur autres. la population des travailleurs indépendants — pourtant nombreux — sont absentes ou anciennes. Les associations locales sont apathiques. Quels pourraient être les fondements du bonheur personnel lorsque que l’on a choisi l’indépendance et qu’on FFJest n’aattiré pas pour par ambition une culture de se trèssubstituer différenteà de ce la vide, sienne mais?à Les créer articles un plein que quivous bénéficie allez lire en premier parlent de lieuliberté, à ses membres. de Les indépendants sensibilité n’ont et de pascréativité, pour réputation d’estime d’avoir de soi la fibre et de durespect réseautage de son professionnel, prochain, d’amour et pourtant et l’aventure de sexualité. de FFJ Vous et d’Eclectiques y suggère découvrez que la des volonté poèmes, d’agirdepeut la musique faire mentir et desles voix, clichés. et même Cardumalgré vox populi. la diversité de nos professions, les préoccupations communes sont faciles à énoncer : développement d’une identité professionnelle, formation et autoformation, stratégies de présence sur Internet ne sont les quepersonnes quelques uns abordés par nos membres en ligne et lors des réunions J’aimerais remercier quides ontthèmes participé à ce numéro, en particulier Géraldine Oudin pour lamensuelles. rédaction, Sébastien Lebègue pour le design et la mise en page, Ilan Nguyen, Djamel Rabahi, Lionel Dersot et Cette Yuko foisHitomi ci, nous pour avons la relecture choisi d’aller et Ritsuko regarder Cordier, ce quiReiko se passe Vachot au-delà Inukaides et clichés, Yukiko Kano au sens pour propre la traduction. comme au figuré. Comme toujours, les articles de ce numéro sont aussi divers que les activités des membres de FFJ. Nous espérons que cette variété des contributions permettra à chaque lecteur d’y trouver bonheur. Éclectiques est maintenant doté d’une page son Facebook, où nous vous invitons à partager avec nous vos commentaires : https://www.facebook.com/EclectiquesFreelance Le Japon est depuis plusieurs mois déjà le théâtre d’un drame, celui de Fukushima. Pour ceux dont la vie professionnelle et la vie personnelle sont, comme les nôtres, intimement liées au Japon, le choc est particulièrement rude. Certains articles ont été écrits avant le 11 mars, d’autres plus tard. Certains d’entre nous ont passé énormément de temps dans les zones sinistrées, pour le travail ou en tant que bénévole. C’est cette réalité, leur réalité, qu’ils ont choisi de raconter en mots ou en images. D’autres Michael ont apporté leur aide à distance en levant des fonds ou en mettant leurs compétences Goldberg à disposition des associations ou des individus en ayant le plus besoin. Directeur de publication Mais quel que soit l’endroit où nous vivions et l’endroit où nous travaillons, nous croyons en la capacité du Japon à se reconstruire et nous voulons l’accompagner chacun à notre façon. AVERTISSEMENT Les opinions exprimées dans Éclectiques n’engagent que leurs auteurs. En aucun cas la responsabilité de la rédaction, des traducteurs ou de l’association Freelance France Japon ne saurait être mis en cause.

あ が


幸福(いろいろ)  今年、 フリーランス・フランス・ジャポン (FFJ)がお送りする 『エクレクティック』第四号のテーマは、 「幸福(いろ いろ)」 です。 これまでの号では、 「東京をちこち」 (2010年)、 「クリシェを超えて」 (2011年)、 「自立と共存」 (2012年) といった、 どちらかと言えば輪郭の定まらないテーマが選ばれてきました。 タイトルを見ただけでは、何が書いて あるのか想像しにくいような。 しかし、今号は違います。 まず、 タイトルは一語だけ、そしてその語は、誰にとっても 一番身近な言葉の一つなのです。 では、雑誌の内容はどうなのでしょう。それを知るには、 まず読んでいただかな ければなりません。

 一見単純なタイトルの裏には、複雑な機微を持つ人生の反映が見つかるかもしれません。 「幸福」 とは何かと いう問いは実に難しい。編集長の私自身、寄稿された作品を見るにつけ、幸福というものが実に多彩な抽象化の 対象となることに驚きました。 それが実際の出来事を描いたものであれ、空想の幸福論であれ。 ここにエッセーお FFJは、業種を問わず、 日本とフランス語圏諸国間に関わる業務に従事しているフリーランサーの連携と交流を支援します。 なぜならば、 フリーで よびその他の形態の作品を寄せてくれた人たちは皆、 フリーランス・ フランス・ジャポン (FFJ)のメンバーであり、 フ あることが必ずしも孤立を意味するわけではないから。 ランス語圏と日本の文化を繋ぐ様々なフリーランスの領域でプロと なぜならば、情報とコミットメントが原動力を生み出してくれるから。 なぜならば、 して活動しています。 各メンバー

En attente de version Japonaise

がネットワークに貢献することで、FFJ のメリットでもある専門知識と経験の多様性を共有することができるから。

 彼らは、幸福を地上の楽園としてはとらえていません。 また、常に維持できる状態、 あるいは精神状態とすら考

あえて補足するなら、 このイニシアティブには先例がありませんでした。 とはいえ、 2008年4月の創設以来、FFJが成し遂げてきた快挙はそのモ えていません。幸福とは、 幸福になろうとする願いの中にあるもの、 そこにいたる道にほかならないのです。 ここに デルの有効性を立証しています。 集められた作品の中には、幸福を定義しようとしたものは一つもありません。 また、私たちがおとなしく規則に従っ

て生きてさえいれば、いずれは成立するはずの幸福の社会的理想なるものを描き出したものも一つもありません。 「幸福(いろいろ)」 というタイトルの原文フランス語は、普通単数で使用される絶対的概念の「幸福」の語に、丸 括弧に囲んだ複数化のsの字を添えることで、多くの相対的な幸福の可能性を表しています。 タイトルの意味は、 私たちは一人一人、異なる形の「幸福」を持っているということです。それら無数の幸福の一つ一つは、微妙で繊 細な形をしていて、一瞬しか続かない、はかないものばかりです。結局、幸福は相対的なのです。極端な話、他人 の不幸は蜜の味とも言うし (考えるだに嫌なことですが)、誰かの幸福は別の人の地獄である、 ということも珍しく ないのですから。  では、無所属独立の道を選び、 さらに自分が生まれた文化と懸け離れた異国の文化に強く惹きつけられてい る国際的なフリーランサーにとって、個人的幸福は何に依拠するものなのでしょうか。 ここに集められたエッセー で、彼らは自由を語り、感性を語り、創造する力を語り、自分への評価と他者への敬意の問題を語り、 また、愛とセ クシュアリティーについて語っています。詩があり、音楽や声の録音があり、 さらにはヴォックスポプリまでもありま す。表現形態も様々なのです。  最後に、 この号の完成のために尽力してくれた同僚メンバーたちに、 この場を借りて感謝の念を表明したい と思います。編集・校正をまとめてくれたジェラルディン・ウダおよび、デザインとレイアウトを担当してくれたセバ スチアン・ルベーグには、特別な感謝を捧げます。 また、 プルーフリーディングを担当してくれたイラン・グエン、 ジャ メル・ラバイ、 リオネル・デルソ、人見有羽子、そして翻訳担当のコルディエ律子、 ヴァショ・犬飼玲子、加納由起子 にも、心からの感謝を捧げます。 フェイスブックでも、エクレクティックのページを作りました。 シェアおよびコメントを、 よろしくお願いします。 https://www.facebook.com/EclectiquesFreelance

平成25年12月末日 『エクレクティック』編集長 マイケル・ゴールドバーグ

【免責事項】 『エクレクティック』に掲載された記事に表明された見解は寄稿者個人のものであり、 『エクレクティック』編集部、およびフ リーランス・フランス・ジャポンの責任に帰されるものではありません。

Photo © Sébastien Lebègue


Naeba, Juillet 2012 - Fuji Rock festival. Danse traditionnelle japonaise le jour de l’ouverture. © Jérémie Souteyrat


Tokyo, February 2011 - First snow in Kichijoji © Jérémie Souteyrat


Nishi Kunitachi, Aout 2012 - Bière dans un verre de glace, Kampai ! © Sébastien Lebègue


Fugu-oyako Š Bob Leenaers


Parc d’Hibiya - Tokyo - Salaryman Project © Bruno Quinquet


Traversée du cercle de paille de kaya, dressé sous le Torii du Shinagawa jinja © Sébastien Lebègue


Naeba, Juillet 2012 - Fuji Rock festival. Gossip - L’ambiance des premièrs rangs © Jérémie Souteyrat


Brume crépusculaire depuis le Mont Fuji © Sébastien Lebègue


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- Fr e e l a n c e Fr a n ce Ja pon


Le sentier le moins fréquenté par

M ichael G oldber g

videa ste

« Le bon vin m’endort, l’amour me réveille. Et quand vient l’aurore, l’amour me réveille encore. » (chanson folklorique française)

Que de bonheurs ! Le sexe est l’un des instincts et des plaisirs de la vie, une source de bonheur. Il peut également poser problème s’il devient une obsession. La sexualité est omniprésente autour de nous, dans la littérature, le cinéma (même sans parler de porno), la publicité, les affaires et la politique. Certains problèmes sociaux – viols, pédophilie - peuvent être liés à des pulsions sexuelles. La religion, la philosophie humaniste et la psychothérapie nous exhortent à accorder une valeur plus spirituelle à cette dimension de notre vie. De mon côté, j’ai choisi d’explorer la notion du bonheur en l’absence de relations sexuelles. Au lieu de me tourner vers ceux qui ont choisi - du moins en théorie - l’abstinence, comme les

moines et moniales de certains ordres religieux, j’ai préféré aborder le sujet avec un artiste japonais dont le nom de plume est Yuma Hamasaqi. Ce jeune homme a décidé en 2012 de subir une ablation du pénis et des testicules, ne gardant qu’un sphincter pour uriner - une décision extrême et inhabituelle. Afin de financer l’opération, il a participé à un événement au cours duquel il a cuisiné et servi ses organes génitaux à plusieurs membres de l’auditoire. Cela a provoqué un scandale qui sera un jour devant les tribunaux ; je n’entrerai donc pas dans les détails. Ce qui suit n’est pas un rapport sensationnaliste. C’est un résumé de plusieurs entretiens, enregistrés avec sa permission. J’espère que vous parviendrez à comprendre ses choix et sa philosophie de la vie.

Yuma Hamasaqi, artiste © Kiyo Murakami

Fre e l an ce Fran ce Ja p o n -

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Yuma Hamasaqi La grande majorité des êtres humains grandissent dans la société. En cours de route, ils font des choix - vestimentaires, environnementaux, relationnels, identitaires, et ainsi de suite. Avec le recul, ils réalisent que le résultat escompté n’est pas forcément au rendez-vous. Nous vivons dans une société de consommation qui nous encourage à accumuler des biens, même si cela ne nous rend pas nécessairement heureux. Lorsque l’on se penche sur les choix que l’on a faits ou qui nous ont été imposés, on revient naturellement sur quelques-uns d’entre eux. Mieux vaut choisir la qualité plutôt que la quantité - c’est pour moi une vérité absolue. Certains éléments sont plus difficiles à éliminer : famille dysfonctionnelle, attitude, sexe, corps, maison, origine ethnique. Mais pour espérer avoir un certain impact sur le monde et accéder à un plus grand bonheur, il faut voyager léger sur le chemin de l’existence. Être capable de renoncer à certaines choses. Il est possible d’être heureux dans une relation sans sexe et sans amour. Si chacun doit être libre d’aimer et d’avoir des relations sexuelles, chacun devrait également avoir le droit de n’éprouver ni désir charnel ni amour, de s’affranchir des stéréotypes sexuels. Mais là où j’ai été élevé, la société s’attend à ce que l’on s’affirme en tant qu’homme ou femme. Le désir sexuel est considéré comme allant de soi. Avant mon opération, je suis passé par un processus au cours duquel j’ai fait varier l’équilibre des hormones mâles et femelles dans mon corps. À chaque étape, j’ai effectué des tests sanguins et ai consigné mes émotions dans un journal. J’ai découvert que lorsque le taux d’hormones mâles augmentait par rapport à celui des hormones femelles, ma libido était facilement éveillée. En revanche, quand les œstrogènes prenaient le dessus sur la progestérone, mon côté affectif faisait de même. J’en ai conclu qu’aucun de ces deux extrêmes ne reflétait mes vrais sentiments. Ce que je ressentais n’était que le résultat de ces changements hormonaux. J’ai compris qu’il ne s’agissait que de simples phénomènes physiologiques, que ce n’était pas le vrai moi. Maintenant, je ne suis plus soumis à ces influences. Quand un homme rejette son identité sexuelle mâle, il choisit habituellement de devenir femme. Cela semblait être la seule option disponible, mais ce n’était pas ce que je désirais vraiment. J’ai découvert qu’il était également possible de ne pas avoir de sexe – c’est-à-dire de n’être ni mâle

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ni femelle. Pour la plupart des gens, le terme « asexué » est associé à une absence de sexe ou de désir sexuel. En réalité, ceux qui ne possèdent pas d’organes sexuels entrent aussi dans cette catégorie. Au Japon, très peu de gens sont familiers avec l’asexualité. Le premier médecin que j’ai consulté a refusé ma demande sans prendre le temps d’écouter mes explications. Le second, compréhensif, a accepté immédiatement. Après m’avoir affirmé qu’il admettait la gêne que représentait pour moi la sexualité et qu’il acceptait de procéder à l’opération, il m’a demandé d’y réfléchir un peu plus et m’a assuré que je restais libre d’annuler la procédure. Mais j’avais bien réfléchi et je n’ai eu aucune hésitation. Je voulais m’éloigner des aspects de moi-même que je n’aimais ou n’estimais pas pour être enfin capable d’entretenir des relations hors du cadre de l’amour, et de la sexualité. Maintenant, je me sens à l’aise avec les hommes comme avec les femmes. Après l’opération, j’ai eu la surprise de trouver la vie plus belle qu’avant. Je suis bien informé, je vois les choses plus clairement et j’apprécie chaque expérience. Sans sexe ni amour, je me sens épanoui. Je suis en bonne santé, enthousiaste à l’idée de toutes les choses que j’ai envie d’accomplir. La liberté et le bonheur que j’ai trouvés prouvent que l’asexualité peut être positive. Si je suis maintenant asexuel, cette réalité ne correspond à aucune catégorie juridique. Je n’ai pourtant rien de spécial en dehors du fait que, contrairement à la plupart des gens, je n’ai plus de sexualité. Que suis-je donc ? J’éveille la curiosité de certains, d’autres me trouvent dérangeant. Quoi qu’il en soit, ma situation est inhabituelle. Pour moi, elle est liée au sens même de mon existence. Personne n’est en mesure de définir ce que je suis. Je suis le seul à pouvoir décider, avec les critères disponibles. Actuellement au Japon, le seul choix qui m’est offert est d’être légalement reconnu en tant qu’homme ou femme. Mon opération relevant de la « chirurgie esthétique », j’ai le droit de devenir officiellement une femme mais pour l’instant, j’ai choisi de rester homme. Si je devenais femme un jour, il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Les soins de santé seraient moins coûteux, car les femmes sont mieux couvertes par la sécurité sociale. Mon corps étant beaucoup plus faible que celui d’un homme normal, ce serait probablement un choix judicieux. Au Japon, les lois sont mises en place pour protéger les femmes. Il existe de nombreux systèmes de valeurs.


Yuma Hamasaqi dessinant lors d’une exposition Š Michael Goldberg

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Aucun n’est fondamentalement mauvais, et aucun n’est parfait. Les problèmes surgissent lorsque l’on pense qu’un ensemble de valeurs doit nécessairement s’appliquer à tous. Alors, la liberté disparaît. C’est déplorable. Les conceptions de la sexualité varient d’un pays à l’autre et changent avec le temps. En France et dans certains pays d’Asie, la sexualité est plutôt ouverte et naturelle. Au Royaume-Uni et en Amérique, elle n’est libre que dans les ombres de la vie nocturne. Dans le Japon d’aujourd’hui, c’est un sujet délicat et pourtant, cela n’a pas toujours été le cas. Après la Seconde Guerre mondiale, la morale américaine opposant le bien au mal a été imposée à la société japonaise. Tout est devenu blanc ou noir, bon ou mauvais. C’est un sujet qui revêt une importance particulière de nos jours. La majorité des jeunes Japonais aspirent à partager les mêmes valeurs. La plupart des adolescents qui m’entourent paniquent à l’idée de ne pas avoir assez d’amis. Ils s’efforcent de multiplier les liens virtuels sur Internet, et ont l’impression d’être en situation d’échec s’ils n’y parviennent pas. Pour certains, le fait d’avoir beaucoup d’amis peut en effet être une source de bonheur, mais ce n’est pas le cas pour tous. Ils se sentiraient peut-être mieux entourés d’une poignée de vrais amis. Un seul véritable ami peut suffire à rendre heureux. Le bonheur est quelque chose d’intrinsèquement personnel, une question spirituelle. Chacun devrait envisager « son bonheur » et « son malheur » à sa façon. Le secret du bonheur, pour moi, est d’être conscient de ce qui est précieux et de savoir en prendre soin. L’être humain a la capacité de faire toutes sortes de choses, il suffit d’observer notre corps pour s’en rendre compte. L’équilibre hormonal influence le désir et l’identité sexuels. Le moindre changement peut amener des gens à devenir très différents de ce qu’ils étaient avant. Une personne née mâle peut glisser vers la féminité, une femme peut devenir masculine. Entre ces deux pôles, il y a toute une palette de possibilités, y compris celle de perdre toute libido.

« Sans-titre » par Yuma Hamasaqi

Beaucoup de mes amis sont passés par ces changements. Certains d’entre eux ont subi des agressions qui ont affecté leur attitude envers le sexe ou ont laissé des séquelles physiques irréparables. Parfois, les organes sexuels cessent de fonctionner suite à un accident, à une maladie. Il existe des cas, plus rares, de mutations génétiques ou d’automutilation. Je connais très peu d’asexuels qui ont délibérément choisi de réprimer leurs

pulsions sexuelles par la castration chirurgicale ou chimique. Quoi qu’il en soit, le résultat est le même. J’ai de nombreuses amies lesbiennes, mais aucune d’entre elles n’assume publiquement ses préférences sexuelles. Elles nouent amitiés et relations au sein de leur milieu. La société japonaise ne voit pas les amours saphiques d’un très bon œil. Les préjugés sont trop bien enracinés. Parents, grands-parents, frères et sœurs sont fermement opposés à cette idée. Une femme ne peut s’accomplir pleinement qu’en s’unissant à un homme. Certaines finissent par en épouser un, mais la plupart restent célibataires. Depuis mon opération, j’apprécie infiniment plus le goût du thé. Il en va de même pour les gâteaux. Quand je me promène, le paysage me semble cent fois plus beau qu’avant. Si en revanche j’étais devenu allergique au thé, si j’avais perdu la vue et ne pouvais plus profiter de toute cette beauté, ce serait très différent. J’envierais peut-être ceux qui aiment le sexe. C’est là où le bagage de chacun entre en ligne de compte. Depuis que j’ai fait ces changements dans ma vie, je réfléchis beaucoup aux choix qui me rendent heureux. J’y pense tous les soirs avant de dormir. Je me souviens des moments agréables mais aussi de ce qui m’a dérangé. Ma faible constitution ne me permet pas d’entreprendre plus d’une longue randonnée par an. J’attends ce moment avec impatience mais pour l’instant, je me contente de petites promenades. Avant de sombrer dans le sommeil, je me remémore le bien-être ressenti au cours de la marche. Je ne peux pas me permettre d’acheter ou de manger ce qui me plaît chaque jour, mais quand je suis en mesure de le faire, je me demande combien de fois dans ma vie je vais pouvoir profiter de ce plaisir. Le bonheur ne réside pas dans le nombre de fois où l’on peut faire quelque chose d’agréable. Il est important de réfléchir à ce qui contribue à notre bonheur, et de cultiver les choses qui importent vraiment. C’est à chacun de décider ce qui le rend le plus heureux. Cette philosophie découle de ma décision de dédier ma vie à la réalisation d’œuvres d’art. Dans la vie comme dans la création, mon objectif est le même. Il ne me suffit pas de « faire » de l’art ; la beauté est mon véritable but. Quand je travaille sur un dessin, je ne cesse de me demander comment je pourrais arriver à réaliser quelque chose de beau. La réussite est le résultat du processus, mais aussi du point de départ.

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Cela m’a amené à réfléchir soigneusement à de nombreux sujets qui me touchent personnellement. Tout ce que je fais est dédié à la création de belles choses. Mon corps, mon esprit, ce qui m’entoure, tout est consacré à la création artistique. Je veux que mon corps serve mon art, de la même façon que je me sers d’un pinceau et de la peinture. Il n’a aucune valeur intrinsèque ; je dois m’en servir pour donner naissance à quelque chose de positif. Je recherche la beauté ultime, une beauté qui ne soit pas assujettie au sexe et à l’amour. Si j’y parviens, alors cela aura valu la peine. Je suis habitué à la douleur. J’ai toujours détesté mon corps naturel, qui m’a porté malheur ainsi qu’à beaucoup de mes amis proches et anciens amants. Personne ne peut choisir le corps dans lequel il naît, son genre, son apparence, son état de santé. J’ai décidé que ces questions ne devraient pas contrôler ma vie, au contraire. Certaines personnes me méprisent ouvertement, mais cela ne m’atteint pas. Le manque d’estime de soi affecte ceux que la société ne laisse pas libres de décider de leur propre identité. Le sentiment de ne pas être beau n’a rien d’objectif, cela dépend du bagage de chacun. Il ne faut pas se laisser abattre par les jugements de valeur portés par autrui, qui ne sont bien souvent que le reflet de leurs propres problèmes. J’ai été un enfant malingre, passant la plupart de mon temps au lit, marinant dans mon urine, incapable de bouger. Mes parents étaient souvent absents. Nous avons vécu dans plusieurs pays, sans jamais nous attarder. Fondamentalement, je vivais seul. Je n’ai donc ni parents, ni amants.

ne suis pas en mesure de partager grand-chose avec eux. En revanche, je partage avec certains amis un style de dessin, un sens de la beauté, une façon de penser et le goût du thé vert. Nous avons des échanges profonds qui génèrent de nouvelles idées.

Mon père m’a téléphoné pour m’annoncer que la police avait divulgué mon nom et mon âge aux médias, entre autres informations personnelles. Assiégés par les paparazzis, mes parents ne pouvaient plus travailler. Il m’a conseillé de me faire admettre en hôpital psychiatrique, où je serais hors de portée des journalistes. Nous avons décidé que je ne me servirais plus de notre nom de famille.

Quand je parle avec autrui, je ressens ce qui nous sépare. Chaque personne est unique, fondamentalement seule. C’est ce qui rend à mes yeux ces interactions si importantes. Quand je découvre le moindre point commun, cela m’émerveille. Mais même lorsque nous partageons des centres d’intérêts ou des compétences, nous pouvons apprendre beaucoup les uns des autres. Communiquer avec mes amis est une véritable source de bonheur pour moi.

J’ai lu récemment un article de zoologie qui explique la façon dont les animaux, humains y compris, s’adaptent à leur environnement. Certains semblent y être parfaitement intégrés, comme les pièces d’une horloge. Quelle chance ! C’est sûrement une source de bonheur pour eux. Ma famille et moi sommes incompatibles, et je

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- Fr e e l a n c e Fr a n ce Ja pon

Que l’on ait renoncé ou que l’on soit attiré par la sexualité et les sentiments amoureux, il est possible de profiter de la vie, chacun à sa façon. Nous avons tous droit au bonheur.


Composition en cage de Yuma Hamasaqi & lui-même réalisant un dessin © Michael Goldberg

Québécois anglophone vivant au Japon depuis 30+ ans, Michael Goldberg est chef opérateur / réalisateur de documentaires et administrateur de l’association FFJ.

http://www.ivw.co.jp/fr/pd_top.html

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Complexe d’habitations temporaires, près de Minamisoma. © Afshin Valinejad 30

- Fr e e l a n c e Fr a n ce Ja pon


LE PORTEUR DE BONHEUR La mission humanitaire d’un journaliste freelance 幸福の運び手

フリーランス・ジャーナリストの人道ミッション

par

M arc C a rp en t ie r

A n n o n ceu r , Jo u r n ali s te & Réali sateur

マーク・カーポンテイエ (ニュースキャスター、 ジャーナリスト、記録映画の監督)文 T ra d u c t io n j a p o n a is e Yukiko KANO

加納由起子 訳

Dimanche 20 mars 2011. C’est le dernier jour de l’hiver et la veille de Norouz, le nouvel an iranien. Afshin Valinejad vient de déposer à l’aéroport de Morioka une équipe de reporters étrangers venus couvrir le tsunami. Lui-même journaliste indépendant, Valinejad a passé les dix derniers jours à accompagner les télévisions australienne et britannique dans les zones sinistrées par la triple catastrophe, tout en travaillant pour la BBC et la VOA. Maintenant seul dans le parking de l’aéroport avec un véhicule de location contenant suffisamment de vivres pour tenir encore 10 jours, Valinejad réfléchi en regardant tomber la neige. Affaibli par les longues heures de conduite et le manque de sommeil, il ne peut plus contenir ses émotions. Les images de la dévastation dont il a été témoin le hantent. Il repense aux victimes qu’il a rencontrées sur son chemin, à ces gens qui ont tout perdu en l’espace de quelques heures et qui ont vu de leurs yeux les vagues monstrueuses emporter leurs maisons, les membres de leurs familles, leurs amis, leur communauté. Malgré la peine et la fatigue, il se sent incapable de rentrer chez lui pour retrouver le confort douillet de sa maison à Tokyo.

2011年3月20日は、その年の冬の最後の日であ り、ペルシャ語で「ノウルーズ」 と呼ばれるイランの 新年の前日にあたっていた。その日、アフシン・バ リネジャドは、盛岡空港まで、外国人報道記者の一 団を送り届けた。彼らは津波の状況を報道に来た のだった。震災からほぼ10日経っていた。その10 日間、みずからもフリーのジャーナリストであるバ リネジャドは、オーストラリアや英国のテレビ撮影 隊を率いて、三重の災厄に見舞われた 場所に赴 いた。彼は同時に、BBCやヴォイス・オブ・アメリカ (VOA)の特派員でもあった。 さて、その日、外国の記者たちが帰った後、バリ ネジャドは空港のパーキングで一人になった。彼 のレンタカーには10日間は十分持ちこたえられそ うなほどの食糧が積んであった。雪が降っていた。 彼はそれをじっと見つめ、考えをめぐらせた。すで に長時間の運転と睡眠不足で、疲労困憊に達して いた。もう感情を抑えきれないところまできてい た。津波で全壊した地方の痛ましい姿は、彼の脳裏 から消えなかった。彼は路上で出会った被災者た ちを思った。ほんの数時間ですべてを失った人々 を。その目の前で、巨大な波は彼らの家をさらい、 家族を、友人を、村全体を運び去ったのだ。悲嘆と 疲労でへとへとになっていたとしても、彼は東京の 暖かく快適な家に一人だけ帰ることはできないと 思った。

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Yoshidasan, surnommée Neko-obachan, Cat-lady (la dame chat), dans son nouveau logis de Minamisoma situé à quelques centaines de mètres de la zone interdite à 20 km de la centrale Daiichi, en février 2012. Elle montre une carte des zones irradiées. © Afshin Valinejad

Valinejad reprend la route enneigée en direction de la côte qu’il a quittée quelques heures plus tôt, sans but précis. Il suit son cœur, qui le mènera dans les villes les plus durement touchées : Kessenuma, Ishinomaki, Rikuzentakata, Ofunato, Miyako, Yamada et Minamisoma. En chemin, il s’arrête chez un fermier qui vend des pommes sur le bord de la route. À la grande surprise de ce dernier, Valinejad achète tout son stock, plus de mille fruits. Le coffre de son véhicule est comme son cœur, plein à craquer. Au nouvel an, il est coutume en Iran d’offrir des pommes, symboles de vie et d’amour. Voilà ce qu’il fera durant les prochains jours. Il ira les porter aux réfugiés, en guise de sympathie et d’encouragement. C’est le moins qu’il puisse faire, se dit-il. Il ne prétend pas pour autant pouvoir leur rendre le bonheur, mais il leur dira que le monde tout entier prie pour eux

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どこに行く当てもないまま、バリネジャドは数時 間前に去ったばかりの沿岸地帯へ再び戻ろうと、 雪の降る中を引き返した。彼は自分の心に従った のだった。彼の心は、気仙沼や石巻、陸前高田、大 船渡、宮古、山田、南相馬といった、最も津波の被 害が甚大であった場所へと彼を連れ戻した。その 途上、道端でリンゴを売っている農家の人を見た バリネジャドは、相手の驚くのもかまわず、残って いたリンゴ全てを買い取った。さらにありとあらゆ る果物も買い取った。車のトランクは路上で買い取 ったものではち切れんばかりになった。まるでバリ ネジャドの心のように。イランでは、新年の日、 リン ゴのプレゼントをする習わしがある。 リンゴは生命 と愛のシンボルなのだ。そして、 この日から数日間、 バリネジャドは被災者たちに友情と励ましのしるし であるリンゴを渡し続けた。それが、自分のできる 唯一のことだと彼には思えたのだ。 リンゴを配るこ とが幸せを運ぶと考えていたわけではない。バリ


Kesennuma, le 14 mars, trois jours après le tsunami. Afshin avec le propriétaire de la maison en ruine de la rue qui figure en arrière plan. (Photo: Un passant avec la caméra d’Afshin) © Afshin Valinejad

et qu’il reviendra bientôt leur offrir bien plus que quelques fruits et un peu d’espoir. Sur le chemin du retour, Valinejad fait appel à ses amis sur Facebook. Il leur demande de lui envoyer vivres, produits sanitaires, vêtements, jouets pour enfants, tout ce dont un individu a besoin au quotidien, et promet d’en assurer la distribution. Il leur impose deux conditions : de ne pas envoyer de l’argent et que tous les articles soient neufs. « Les victimes du désastre sont comme vous et moi », dit-il. « Ils ont peut-être perdu leurs biens, mais ils ont conservé leur dignité. » Son réseau d’amis et la communauté iranienne du Japon répondent immédiatement à son appel, enthousiastes. En un temps record, son salon se remplit de toutes sortes d’articles utiles, dont

ネジャドがリンゴとともに被災者たちに伝えたの は、世界中が彼らのために祈っているということ、 そして、 しばらくしたらリンゴと少しの希望だけで はなくて、もっと多くのものを持って戻ってくるよ、 ということだった。 その帰り道、バリネジャドはフェイスブックで友 人たちに呼びかけた。食べ物を、洗面や衛生のた めの道具を、衣服を、子供のためのおもちゃを、人 間的な生活のために必要なあらゆるものを東京の 彼のもとに送ってくれるようにと。そして、そういっ たものを必ず被災者に届けることを約束した。彼 は二つの条件を設けた。金銭は送らないこと、そし てあらゆる商品は新品であること。 「被災した人た ちは、私やあなたと何ら変わるところがない人たち だ。彼らは確かにすべての物質的な持ち物を失っ たかもしれない。でも、尊厳は失っていない」、 とバ リネジャドは言った。

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plus de 900 tapis iraniens qui ressemblent à des zabuton1 et une promesse de cinq tonnes d’eau embouteillée. Il y en a suffisamment pour remplir le coffre de sa fourgonnette une dizaine de fois. L’eau sera livrée par camion à l’endroit désigné par Valinejad, aux frais du bon samaritain. Mercredi 30 mars 2011. Valinejad se prépare à repartir en direction des régions sinistrées pour sa première mission bénévole. Plutôt que de déposer tous ces trésors dans l’un des nombreux centres de distribution de la Croix Rouge ou d’une autre ONG, solution qui lui paraît trop facile et trop anonyme, il les apportera lui-même aux personnes qui croiseront sa route ou qui auront pris refuge dans les logements temporaires les plus isolés. Il tient à rencontrer personnellement les victimes, à partager leur peine et à leur offrir un brin d’espoir et de réconfort, peut-être même un soupçon de bonheur au milieu de ce marasme. Il le fera au nom de toute la communauté iranienne du Japon, refusant tout crédit pour ce geste. Les journaux nippons le surnommeront « le messager de l’amour ». « C’est un honneur d’être appelé ainsi, mais le terme ‘porteur d’amour‘ me semble plus juste. Au fond, je ne fais que transporter les biens que d’autres ont donné avec générosité. Je viens en leur nom. » Valinejad invite journalistes et amis à l’accompagner en mission. Ensemble, ils font d’une pierre deux coups ; ils accomplissent un geste humanitaire tout en témoignant de l’étendue du

バリネジャドの友人達のネットワークと在日イ ラン人社会は、すぐに彼の呼びかけに応えた。喜 んで応えた。驚くほどの短時間のうちに、彼の居間 はありとあらゆる種類の役立つ物品で一杯になっ た。その中に、座布団に似たイランのタペストリー・ クッションは900枚もあった。5トンの水をボトルで 送ると約束した人もいた。バリネジャドのバンのト ランクが10回にわたって一杯になるほどの量だっ た。約束の水は、彼が指定した地区に、非営利ボラ ンティア組織の「ル・ボン・サマリタン」の費用によ って運ばれた。 2011年3月30日は水曜日だった。バリネジャド は、最初のボランティア活動のために、被災地域に 再び出発しようとしていた。 こうした大切な品々を 分配するために一番簡単な方法は、赤十字が多数 持つ配送拠点の一つや、あるいはいずれかの非営 利団体に任せることだった。 しかし、彼はそのよう な安易で匿名の方法をよしとしなかった。彼は、自 分の手でそれらの品を運び、ボランティアの旅の 途中で出会う人々に、また中心から遠く離れた仮 の住居に留まる人々に直接わたすことを選んだ。 バリネジャドは、そうした人たちと直に会いたかっ たのだ。彼らと直接出会って、その苦痛を分かち合 い、希望と励ましを例えささやかでも自分の手で届 けたかった。もしかしたら、巨大な苦悩の中にあっ て、わずかな幸福が生まれるかもしれないと思っ たのだ。一方、バリネジャドは、自分の名前で行動 することを拒否し、すべてを在日イラン人共同体の 名前で行った。日本の報道関係者たちは、彼を「愛 のメッセンジャー」 と呼ぶようになった。 そのあだ名について、バリネジャドはこう言って いる。 「そんな風に呼ばれるなんて、勿論名誉なこ とだけど、私は『愛の運び手』の方がより正しいと思 う。 と言うのも、私がやっていることは、他の人たち が無償で送ってくれた物品を運んでいるだけだか ら。主体は彼らだ。」 バリネジャドは被災地のミッションに報道記者 の同行を呼びかけた。物品の供給とルポルタージ ュが同時にできれば、一石二鳥だからである。被災 地がどれほど広く荒廃しているか、欠乏の度合いは いかほどのものかを人々に見せるのみならず、被 災者たちが荒廃と絶望的な状況の最中でも親切

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Coussin sur lequel on s’assied, à même le sol.

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Miyako. Un pêcheur qui a perdu son bateau. © Afshin Valinejad

Herat, Afghanistan, janvier 2002. Après la défaite des Talibans dans cette ville. Madam Sadako Ogata (ancienne Haut commissionnaire de l’UNHCR) envoyée spéciale du gouvernement japonais. © Vahid Salemi, AP


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désastre, de la misère, et surtout de la force de caractère extraordinaire des victimes, qui font preuve de détermination et de gentillesse au milieu du désespoir.

心や展望を忘れない驚くべき強さを持っているこ とを余人に知らしめるためにも、現地からの報道 は必要だった。

En route, le temps s’arrête. Ses compagnons de voyage sont plongés dans l’univers persique des sages d’antan. La stéréo de sa fourgonnette entonne les paroles millénaires des grands poètes de son pays, sur fond de musique traditionnelle. « Les poèmes de l’antiquité iranienne sont encore bien vivants aujourd’hui », dit-il. « Dans mon pays, on les récite et on les chante tous les jours. Ces poèmes parlent de l’amour universel. Ils me guident et me réconfortent dans la vie. »

バリネジャドとの旅は別の時間への旅でもあ る。彼と一緒にいると、古代ペルシャの賢人たちの 世界に連れ込まれてしまう。彼のカーステレオから は、イラン民謡をBGMに、1000年前の偉大なペル シャ詩人たちの言葉の朗読テープが、大音量で流 れ出している。 「イランの古代詩人たちの言葉は、 今でも活き活きと生き続けている」 とバリネジャド は言う。 「私の国の人々は毎日、 こうした詩を歌った り、朗読したりしている。普遍的な愛について語っ た言葉ばかりだ。これらの言葉は人生の行程で私 を導き、力づけてくれるんだ。」

« Il est important de croire en l’amour », insiste Valinejad. « Comme l’a si bien dit le grand poète Shams-e Tabrîzî, Il faut avoir confiance en soi, sans restrictions et sans limites. Si ton cœur est pur, écoute-le et il te guidera en toute sureté. C’est ça le secret du bonheur ! »

バリネジャドは力を込めてこう言う。 「 愛を信じ ることは本当に大事だ。ペルシャの偉大な詩人、 シャムセ・タブリーズも言っている。 『自分のことを 信じなさい。何の拘束も制限もなしに。もしお前の 心が清らかならば、安心してその心に従えばいい』 と。そう、それが幸せの秘密なんだよ。」

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La suite… Entre le 30 mars et le 13 novembre, Afshin Valinejad aura fait en tout huit voyages d’aide humanitaire dans les zones sinistrées par la triple catastrophe de 2011. Depuis, il y retourne fréquemment pour s’enquérir des victimes qu’il a rencontrées et pour continuer à couvrir la situation.

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続き... 2011年3月30日から11月13日の間に、アフシン・ バリネジャドは、2011年東北大震災の被災地へ人 道的支援の旅を8回に渡って行った。それ以後も、 彼は頻繁に同地に戻り、支援の際に出会った人々 のその後を尋ねている。そして、東北の復興状況を レポートし続けている。

Afshin dans son logis à Tokyo entouré des dons offerts par ses amis, la veille d’une de ses missions humanitaires, le dernier vendredi de mars 2011. © Afshin Valinejad

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Minamisoma. Dame Chat marchant le long de la frontière de la zone interdite, devant les terrains résidentiels rasés par le tsunami. © Afshin Valinejad

Annonceur, journaliste et réalisateur, Marc Carpentier a oeuvré pendant 27 ans pour les grandes chaînes de radio et de télévision du Canada dont une quinzaine d’années à Radio-Canada. Il est arrivé au Japon en 2000 à l’invitation de la chaîne de télévision NHK où il est à ce jour conseiller et formateur auprès des annonceurs, reporters et chefs d’antenne. Narrateur, rédacteur et réalisateur freelance à Tokyo, il a notamment écrit et réalisé le documentaire « Robert Lepage - de Québec à Tokyo », qui a été diffusé sur la chaîne ARTV au Canada. マーク・カーポンテイエについて ニュースキャスター、ジャーナリスト、記録映画の監督。カナダのラジオおよびテレビの大手チャンネルで27年働いた後(うち 15年はラジオ・カナダ)、2000年、同僚の報道記者やディレクターたちに請われて、初訪日した。それ以来東京に住み、ナレー ターやライター、ディレクターなどの仕事をこなしている。なかでも、自らの脚本でロベール・ルパージュの記録映画『ロベー ル・ルパージュ−ケベックから東京へ』を監督しており、当作品は、カナダ、ARTVで放映された。

Traduction japonaise par Yukiko Kano, traductrice Japonais/anglais/français, à Paris (plus d’information p. 57) 和訳 加納由起子

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AMIS À LOUER

レンタル家族、レンタルフレンド T e x t e & p ho to g r a p h ie s p a r

J érémie S o u teyrat Pho t o g raphe

ジェレミ・ステラ (写真家) 文・写真 T ra d u c t io n j a p o n a is e Yukiko KANO

加納由起子 訳

Témoin de mariage © Jérémie Souteyrat

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Ryûichi Ichinokawa, 41 ans, est loueur d’amis. Tout a commencé par un service de conseil par courrier. On lui envoyait toutes sortes de questions personnelles auxquelles il répondait contre rémunération. Un jour, un client lui demanda de prononcer un discours à l’occasion de son mariage. L’homme aurait voulu que son meilleur ami s’en charge, mais il n’avait pas de meilleur ami. M. Ichinokawa accepta et émut toute l’assemblée le jour J. De fil en aiguille, il en vint à proposer un nouveau type de services, endossant le rôle de l’ami ou du supérieur hiérarchique lors d’une dizaine d’autres mariages. Devant l’afflux de demandes diverses et variées, il eut petit à petit recours à des modèles amateurs. Des acteurs professionnels auraient détonné de façon trop évidente. M. Ichinokawa a donc constitué un réseau de femmes au foyer, de salarymen et d’office ladies. Même s’il ne gagne que 20000 Yens (environ 150 euros) par semaine, il éprouve une certaine satisfaction dans l’écoute des autres et dans les expériences variées qui en découlent. Ses clients peuvent embaucher un acteur pour présenter des excuses officielles à leur place. Les femmes divorcées louent un ami pour partager le repas qu’elles ont préparé. Il décline les propositions non sérieuses ou qui pourraient s’assimiler à de la prostitution. M. Ichinokawa est même allé jusqu’à louer toute une famille pour un mariage à Hokkaido. Mais la requête la plus fréquente est pour un père ou une mère. Il arrive par exemple qu’une fille mente à son petit ami sur la véritable identité de ses parents. Au moment des présentations, avant les fiançailles, elle louera alors quelqu’un pour les remplacer.

友達レンタル会社を起ち上げた市ノ川竜一さん (41歳) 初め、市ノ川さんのお仕事はメールによる悩み 相談サービスだけでした。送られてくるあらゆる種 類の個人的な質問や相談に、料金と引き換えに返 信する、というビジネスをしておられました。そん なある日、自分の結婚式で祝辞を読んで欲しいと いう変わった依頼がありました。依頼人も本来な ら親友に頼みたいところだったようですが、この男 性には親友がいなかったのです。市ノ川さんはこ の仕事を請け負い、彼のスピーチは満場を湧かせ ました。そして徐々に、市ノ川さんは この種のサー ビスも提供するようになり、最初の結婚式のあとに は、10件近い他の結婚式で、親友の役や上司の役 を演じたのです。 市ノ川さんのところには、ありとあらゆる種類の 代行サービスの申し込みが殺到するようになりま した。あまりの申し込みの多さに、市ノ川さんは次 第に外部の人間の手を借りるようになり、プロの役 者を雇うよりも、素人を使うことに決めました。プロ の役者の演技はあまりにも明白で、周囲から浮い てしまいます。それで、市ノ川さんは、普通の主婦 やサラリーマンやOLを募って派遣ネットワークを 作っていったのです。 市ノ川さんの収入は週2万円という少ないもの です。それでも、彼はお客さんの要望に応えられて いることと、そこから変化にとんだ経験が得られる ことに、十分満足しています。 例えば、公式な謝罪をしなければならないので 代わりの人を探している、 という相談内容があった 場合、お客が望めば、演技の出来る人材を派遣す ることも可能です。ま た、離婚後の淋しい食卓の お供に、作った料理を食べてくれる男性の友人を 探している女性たちもいます。ですが、市ノ川さん が引き受けるのは、真面目な依頼だ け。売春につ ながる危険がありそうな依頼は一切受け付けませ

Meilleur ami © Jérémie Souteyrat


M. Ichinokawa continue à se produire, quand le profil rentre dans ses cordes. Il note alors les informations clés dans sa main.

« Parfois mon téléphone sonne la nuit. Ma femme s’en fiche car nous dormons dans des lits séparés. Les coups de téléphone ne sont pas des demandes de figurants, mais simplement des gens seuls qui ont envie de parler de leurs problèmes. Je les écoute et nous discutons longuement, gratuitement. »

ん。一度など、北海道で行われた結婚式に、家族全 員丸ごとレンタルしたこともあります。でも、一般的 なリクエストは、父親か母親の役を演じてくれる人 を貸して欲しい、 というものです。また、恋人に親の 素性を知られたくない若い女性が、婚約前の顔合 わせの際に親 の代わりを演じてくれる人をレンタ ルすることもあります。 市ノ川さんも、頼まれている役が自分に演じら れるものである限り、ご自身も出張します。その時 は、演じるべき役割についての必須情報を手のひ らに書き留めておくことを忘れません。 「たまに、真夜中にも電話がかかってくること があります。妻とは別の布団で寝ているので、彼女 は何も気にしません。でも、夜中の電話が代行エキ ストラの派遣申し込みで あることはほとんどありま せん。誰かに自分の悩みを聞いてもらいたいけれ ど周りに誰もいないという人たちばかりです。もち ろん、私はその人たちの話を聞いて、時間をかけて 相談 にのります。 これはまったく無料ですよ」 と、市 ノ川さんは言っていました。

Jérémie Souteyrat est un photographe français installé à Tokyo. Après des études et un début de carrière d’ingénieur, par soif de créativité et d’indépendance, il décide de se consacrer exclusivement à la photographie en 2009. Il travaille pour la presse occidentale et réalise des portraits et des reportages pour The Guardian, Le Monde, Libération, Télérama, Elle ou Les Inrockuptibles. Jérémie collabore également tous les mois avec le mensuel Zoom Japon dont il réalise les photos de couverture. ジェレミー・ステラ 2001年に理工科を卒業。数々の海外旅行を重ねるうち、写真を表現手段とすることを考えはじめる。 レイモン・ドパルドンの作風 に追従し、彷徨写真に出会う。2005年に初来日、日本に»一目惚れ»する。徐々に、人生を写真に捧げることを選択。一年をかけた自 己制作による初の報道写真では、パリの若年アフガニスタン人移民の日常生活を見せた。 これらの写真はル・モンド紙をはじめ数 紙に掲載予定。新たな文化と異なる生活様式に出会う欲求に駆り立てられ、2009年には日本に定住、東京より、ガーディアン紙、 エル誌、ビジネスウィーク誌、テレラマ誌、 リベラシオン紙等、著名出版物からの発注に答える。 ドキュメンタリー作品からポートレ ート、建築写真まで、自身が大きく影響を受けた小津安二郎、ホウ・シャオ・セン、エドワード・ヤンなどの映画監督と同様、そのアプ ローチは人間を中心に据えたものである。

http://www.jeremie-souteyrat.com Traduction japonaise par Yukiko Kano, traductrice Japonais/anglais/français, à Paris (plus d’information p. 57) 和訳 加納由起子

Pages précédentes : Papa sportif (à gauche) Salaryman (à droite). © Jérémie Souteyrat

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Fêtard © Jérémie Souteyrat


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© Géraldine Oudin

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Happiness par

Géral d i ne o u d i n

Tra d uctrice techn iq u e et d ’ é d iti o n , i nterpr ète d e liaiso n

有紗は、裸足でバルコニーに降りた。コンクリートの床が冷たい。身を切るような風が下か ら吹き上がってきて、有紗の背をぞわりと撫でた。有紗は、隅に転がっているバケツを拾い、そ の縁を握り締める。その瞬間、自分はどこにいるのだろうと思った。空中に浮かんだ危ういコ ンクリートの階の上、バルコニーの端つこでプラスチックのバケツなんか握ってぼんやりして いるのだから。 その時、強い潮の匂いがした。 どこからかトーストの焼ける匂いも漂ってくる。十月だとい うのに、窓を開けてパンを焼いている部屋がある。 ここでは、人の目や耳やいろんなものを気 にしなければならない。有紗は思わずバケツを後ろ手に隠していた。

Pieds nus, Alissa s’aventura sur le balcon. Le sol de béton était froid. Un souffle d’air glacial lui remonta dans le dos. Elle ramassa le seau, referma ses mains sur le bord. Que faisait-elle là, immobile au bord de cette petite avancée de béton dangereusement suspendue au-dessus du vide, un seau en plastique dans les bras ? Elle perçut alors l’odeur puissante de la marée ainsi que celle, plus diffuse, d’une tranche de pain de mie en train de griller. On était déjà en octobre, pourtant certains habitants cuisinaient encore fenêtre ouverte. Dans la tour, les murs avaient des yeux et des oreilles. Instinctivement, elle cacha le seau derrière son dos.

Natsuo KIRINO, Happiness, Kôbunkan, 2013, p. 10. Traduction française par Géraldine Oudin, en recherche d’éditeur français (décembre 2013).

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Une femme de trente-trois ans habite un gratteciel de la baie de Tôkyô avec sa fille de 3 ans. Son mari est absent, son quotidien morne s’articule autour de rencontres avec un groupe de ママトモ, de jeunes mères. Page après page, je l’observe. Spectatrice, puis actrice à mon tour. Car ce roman, je ne me contente pas de le lire. Je le traduis. Et pour exprimer avec justesse les états d’âme de cette femme, je dois la comprendre et si possible, apprendre à l’aimer. Je la regarde s’accrocher de toutes ses forces à ses rêves d’ascension sociale, vivre au-dessus de ses moyens, refuser de déménager dans un quartier plus populaire ou de s’abaisser à travailler. Je la sens si lointaine, cette femme qui renie ses origines, refuse la main tendue, admire celles qui la méprisent. Et puis l’étincelle se produit, je vois le monde à travers ses yeux, je ne peux pas lui en vouloir de mentir, de se mentir, de ne pas lutter. Elle me le rend bien, commence à lâcher prise, à se tenir debout, à laisser de côté les aspirations que la société lui avait soufflées pour partir à la recherche des siennes. Elle traverse le livre en titubant, d’abord comme une somnambule puis comme une combattante blessée, et enfin comme une petite fille qui avait oublié comment marcher, comment courir, et qui tend une main timide vers le bonheur qui, peut-être, scintille au bout du chemin. Quand j’ai commencé à traduire Happiness dans le cadre de l’atelier franco-japonais de la Fabrique des traducteurs1, j’imaginais que le titre était trompeur. Je découvrais l’ouvrage, mais je connaissais l’auteur. Je m’attendais à une chute spectaculaire et irrémédiable, pas à une ascension timide, lumineuse, juste.

J’aime quand un auteur me surprend, surtout quand nous devons passer tant de temps ensemble. En ouvrant ces pages, je savais que j’allais pouvoir me repaître d’une série de portraits cruels, brossés par petites touches, gagnant en épaisseur à travers d’infimes détails jusqu’à prendre vie. Je savais que Kirino décortiquerait leurs faiblesses avec un humour grinçant, ferait surgir comme par magie des sentiments complexes dans son style simple, fluide, rythmé, sans prétention. En revanche, je ne m’attendais pas à un essai sur le bonheur, fût-il à contre-jour. C’était pourtant dans le titre ! Une partie de son public ne s’en remettra peut-être jamais. Personnellement, j’ai apprécié qu’elle prenne cette liberté. Comment lui en vouloir ? Après tout, j’ai maudit son héroïne pendant presque deux cents pages avant qu’elle n’ose, enfin, envisager de la saisir au vol. Dans Happiness, il est question du poids des non-dits, de mensonges, de secrets, de complexes, de classes sociales, de l’opposition entre le Japon rural et le Japon urbain, de la violence conjugale, de l’éducation des enfants, de la place de la femme au Japon, de son désir de travailler ou non, de s’émanciper ou non. Un essai sur le bonheur, certes, mais au féminin. Comme l’ont souligné plusieurs spécialistes des questions de genre dans la littérature japonaise, chez Kirino, les hommes ne jouent que des rôles secondaires 2. À travers ses écrits, c’est la situation des femmes dans la société japonaise qu’elle décrit et critique. Pas très classique pour un auteur avant tout célèbre pour ses polars ?

La Fabrique des traducteurs est un programme hébergé par le Collège International des Traducteurs Littéraires (CITL) d’Arles. Chaque atelier met en présence, pendant dix semaines, trois jeunes traducteurs étrangers et trois jeunes traducteurs français. Les lauréats reçoivent une bourse de résidence et bénéficient des conseils de traducteurs littéraires chevronnés, désireux de transmettre leur savoir. Les textes traduits dans le cadre de l’atelier franco-japonais

ont fait l’objet d’une lecture publique à la Maison de la culture du Japon, à Paris. 2 Voir par exemple : Rebecca Copeland. « Woman uncovered: pornography and power in the detective fiction of Kirino Natsuo », Japan Forum 16/2, 2004, p. 249-69 et Amanda Seaman, « Inside OUT: Space, Gender, and Power in Kirino Natsuo », Japanese Language and Literature 40/2, 2006, p. 197-217.

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© Géraldine Oudin

Géraldine Oudin est traductrice technique et littéraire du japonais et de l’anglais vers le français, membre de la SFT et de l’ATLF. Diplômée du département d’études japonaises de l’université de Strasbourg et de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle a vécu cinq ans au Japon où elle a travaillé dans un musée à vocation ethnographique, fait des recherches sur la société japonaise et découvert la traduction, activité qu’elle exerce à temps plein depuis 2009. Sa devise : « Précision et élégance ». http://zentranslations.com

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L’amour et l’impuissance de l’homme japonais à l’aube de la modernité par

Yu k iko Kano

Tra du ctrice

L’Aï et le Koï dans l’ancienne langue japonaise Les mots de l’historien ont été mal compris : « dans le Japon d’avant la modernité occidentale, il n’y avait pas l’amour (Aï/愛), mais seulement le désir érotique et sentimental (Koï/恋) ». Ce que la formule voulait dire, c’est simplement que le mot japonais signifiant l’amour aura eu besoin de beaucoup de temps pour s’occidentaliser. Traditionnellement, l’Aï dans le lexique japonais est l’épithète qui couronne les sentiments d’attendrissement en général ; un certain « que c’est adorable ! » résonne toujours dans les mots comportant l’idéogramme d’Aï, aujourd’hui encore. Ainsi, après la modernité, ce mot a-t-il été critiqué pour avoir justifié l’amour « de domination » des forts à l’égard des faibles, comme des adultes à l’égard des enfants ou des hommes pour les femmes. Pourtant, en japonais ancien, jusqu’à l’époque antérieure au règne des guerriers du moins, l’Aï ne signifiait rien de hiérarchisant. Ce n’était pas un outil d’imposition d’un rapport de possession unilatérale sous le prétexte de l’affection : il n’avait strictement rien à voir avec ce qu’implique en langue occidentale l’adjectif possessif à la première personne du singulier, qu’on fait précéder au nom de l’être aimé.

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En japonais ancien, le qualificatif verbal qui dérivait de l’Aï se lisait « kanashi/愛し », ce qui révèle la source commune émotionnelle d’avec ses cousins homophones signifiant respectivement le chagrin (悲し) et la pitié (哀し). Ces trois « kanashi » avaient ceci de commun qu’ils indiquaient un état de débordement émotionnel. On se disait autrefois « triste » quand on se sentait empli d’une affection qui déborde de la conscience de soi, accompagnée d’une pointe de douleur rappelant combien les hommes sont chétifs et la vie fragile. Du mot tristesse en japonais ancien, émanait d’ailleurs une résonance sémantique étonnamment large, sans doute la plus large de toutes les langues humaines ayant jamais existé. On trouve aussi le « Koï/恋 » dans le registre affectif traditionnel. Il fait référence à la charge de désir sexuel qui réside dans l’affection sentimentale. On dit qu’il aurait pour origine le verbe « Ko-u/乞ふ » (quémander), car il désigne un état de manque que l’homme ressent dans son être, passagèrement, mais aussi violemment, en raison de l’attirance qu’exerce sur lui son objet de désir, auprès duquel il est poussé à « quémander » la présence. Étant donné que Koï désigne le besoin de l’autre, dans sa nature à la fois sensuelle et existentielle, il serait peut-être mieux traduit par le mot de soif que celui de désir. Enfin, l’élément

Nagao d’Owariya, de la série Courtisanes comparées aux huit vues du Japon. (Keisei mitate hakkei). Période Edo Utagawa Kuniyasu


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Or, l’illusion convoque le désir, et le désir engendre les sentiments s’appelant attachement, affection, nostalgie, sentiments pour autant prompts à la désaffection. Si Aï, au sens traditionnel du terme, est une variante de la grande tristesse originelle, éclairée par la conscience que toutes vies sont destinées à retourner au néant tôt ou tard, Koï, quant à lui, constitue la source même des plaisirs et des jouissances éphémères, au cœur de ce monde flottant. Il est un mirage qui embrase les cœurs, épuise les énergies, et disparaît subitement comme si de rien n’était ; c’est une fleur éclose par erreur dans la mare de la vie des tourments. L’« Iro/色 » (illusion), le « Koï/恋 » (désir amoureux), et le « Jô/情 » (attachement), voilà la Trinité sacrée de l’amour bourgeois de l’époque d’Edo, porté au comble de sophistication, entre le 17e et le 19e siècle.

Étreintes - Période Edo (1794-1832) - Détail Kuniyasu Utagawa

capital du Koï, c’est un sentiment très aigu de l’éphémère. Depuis le temps de la poésie de Man’yô (VIIe siècle), le mot Koï est inséparable d’avec celui d’« Iro/色 » (apparence, signe visuel, illusion). Aujourd’hui on emploie l’Iro de la façon la plus détournée de son sens originel, comme par exemple dans les formules de « Shiki-jô/色情 » (lascivité) et d’« Iro-ke/色気 » (sensualité). À l’origine, Iro renvoyait aux représentations temporaires que l’esprit humain se forme du monde phénoménal, monde que les Anciens considéraient déjà illusoire, faux et factice. Iro qui désigne le reflet des reflets de nos perceptions, servait autrefois d’élément de grammaire au langage de l’Éros. Tandis qu’on communiquait son désir charnel à la vertu d’Iro, la rencontre spirituelle d’avec l’âme de l’être aimé s’obtenait par le chemin des songes. C’est donc d’une part à la vertu de l’illusion et de l’autre, sous les auspices du rêve nocturne qu’on désirait et aimait dans l’ancien Japon.

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Durant ces siècles, à l’intérieur de la communauté urbaine, se bâtit tout un monde imaginaire ne devant son existence qu’à la nuit, et à l’intérieur duquel, seuls Koï et Iro règnent en maîtres. Koï devient alors un protocole théâtral que les hommes se plaisent à suivre. Mais aussi amoureux pussent-ils être d’une femme circonscrite au sein de cette communauté illusoire, leurs sentiments n’avaient absolument rien à voir avec la vie qu’ils menaient à côté, au grand jour, en tant que pères de famille et honnêtes travailleurs. La double vie masculine ne gênait pratiquement personne, tant que le monde diurne et le monde nocturne restaient étanchement séparés, non seulement géographiquement et socialement, mais surtout dans l’imaginaire masculin. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsque la Raison occidentale aborde le Japon pour l’éclairer, elle découvre les obscurs amours japonais dans les recoins ténébreux de la ville, à l’instar des créatures nocturnes grouillant au fond des égouts. La poésie de l’amour japonais, écrite à l’encre des secrets et du silence, s’étiola alors à la lumière du jour comme la neige qui fond au printemps. Les dieux de la Raison, de la Science et de la Justice à l’occidental débarquant d’une autre version de l’histoire, se trouvaient démunis face à une telle représentation étrange de l’amour et de la beauté. Qu’auraient-ils pu faire sinon qu’en détruire complètement le ressort secret qui maintenait son équilibre émotionnel ? Mais c’était justement cela, la modernité : elle proclamait, tambour battant, une époque où toutes les nations sur terre devaient désormais partager une base épistémologique exclusive du réel et une échelle temporelle commune. Pour cette armée victorieuse, qui se mit à faire le tour du monde


au début du 19e siècle, en brandissant sa charte des droits de l’homme, l’« amour » réduit à une condition du « bonheur » selon sa définition, et en vertu de la définition de celui-ci, représentait à juste titre l’un de ses terrains de conquête les plus stratégiques.

Le Ren-Aï des années 1880 Le Japon acheva au cours de l’ère Meiji (18681912), une occidentalisation quasi intégrale. Ce coup de force fut soutenu par l’immense effort déployé par les jeunes élites lettrées du pays, qui intégrèrent dans leur propre langage et langue les systèmes de pensée moderne, à partir de quelques notions capitales servant de soubassement à la puissante civilisation occidentale. Parmi ces notions, il y avait la « société », l’« individu », la « démocratie », l’« État », la « Science », la « Raison », et l’« amour ». En japonais d’alors, il n’existait encore aucun mot pour traduire ces termes dans toute leur historicité et l’étendue de leur application. L’« amour » occidental bouleversa d’abord la jeune intelligentsia japonaise. Puis, la représentation du rapport conjugal qu’il sous-tendait, à la fois privé et public, ainsi susceptible d’allier le bonheur individuel au bon fonctionnement de la société, l’enthousiasma. Avec quelle ardeur n’aspirèrent-ils pas, ces jeunes hommes de Meiji, à une existence intègre et unifiée en tant qu’hommes, amants et maris ! Aussi, à partir des années 1880 et jusqu’au début du 20e siècle, la société urbaine japonaise connut une soudaine prolifération d’esprits stendhaliens dont l’authenticité et le zèle n’avaient rien à envier à leurs homologues français. Ce sont des gens comme Fukuzawa Yukichi (1835-1901), Tsubo-uchi Shôyô (1859-1935), Iwamoto Yoshiharu (1863-1942), Kitamura Tôkoku (1868-1894), bref la crème de l’élite du pays, qui inventèrent dans les années 1880 le néologisme «  Ren-Aï/恋愛 » (l’amour romantique). Entretemps, une campagne fut menée contre les vieilles mœurs des hommes japonais. Voici l’argument typique des partisans du « Ren-Aï/恋愛 » : l’amour occidental étant rattachée à la Vérité et à la Réalité, non pas à l’Illusion et au Songe (comme au Japon), il n’a donc nul besoin d’être caché des yeux de quiconque, mais il est aussi de nature à être publiquement assumé et ouvertement célébré. Dans son manifeste sur le Ren-Aï (1893), qui allait avoir une immense influence sur la génération suivante, Kitamura Tôkoku disait, par exemple, que tout Ren-Aï digne de ce nom déclenchait un « réveil de l’âme » dans la vie d’un homme, lui offrant la

seule chance de vivre dans la réalité, et quitter la sphère des rêves. Imaginons : comparée au Ren-Aï tant sublimé, combien médiocre devait apparaître l’association toute japonaise d’illusion-désir-attachement – qu’Iwamoto qualifiait de « sale » en effet –, et à quel point paraissait-il évident aux esprits éclairés de Meiji que les habitudes sexuelles des Japonais prémodernes n’eussent été qu’une « immoralité faite nature humaine à force d’avoir été prise pour normale de génération en génération » (Fukuzawa). Le même Fukuzawa affirmait d’ailleurs que pour les hommes japonais, perpétuer leur langage habituel si archaïque et si immoral sur ce thème, équivaudrait à « diffuser volontairement de l’odeur fétide de nos immondices », et ce serait à n’en pas douter une cause de honte nationale vis-à-vis des étrangers qui venaient justement éduquer les Japonais. La critique du Koï et de l’Iro par ces jeunes élites, s’adressait au fond à la société machiste, traditionnellement trop tolérante à l’égard des rapports adultérins. Toutefois, critiquer des mots chargés d’émotion naturelle, appartenant à un système de valeurs spécifique, cela signifie attenter au fondement de toute une culture sous-jacente. Ainsi, lorsque l’amour occidental fut importé, la culture amoureuse qui existait alors au Japon en fut fortement ébranlée. Les sentiments mêmes relevant du Koï furent classés, du jour au lendemain, parmi les coutumes honteuses, non productives et décadentes, d’un peuple sauvage. Placé sous le regard scientifique et inquisiteur de l’étranger, qui à la fois cataloguait les perversions sexuelles et traquait toute immoralité des mœurs, l’amour japonais se mit à péricliter. Il nous faut reconnaître en outre que le XIXe siècle européen aura été dans l’histoire une des époques les plus hostiles à la psychologie des sentiments dits « inactifs », tels que la nostalgie et la pitié. On peut imaginer combien le « goût du chagrin » si familier aux Japonais, parut malsain aux inspecteurs des mœurs, envoyés d’Europe et des États-Unis à l’aube de la modernité. En 1888, le mot « Ren-Aï/恋愛 » figure pour la première fois dans un dictionnaire de langue étrangère. On connaît la fortune de ce mot qui perdure jusqu’à présent. En 1898, le Code civil entre en vigueur, introduisant dans la société de Meiji cette nouvelle structure familiale formée autour d’un couple d’époux portant ensemble le patronyme du mari, et se reproduisant selon un système patriarcal assurant la descendance par le droit d’aînesse.

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La fin du rêve, le tourment viril et la hantise du réveil Mais, curieusement après l’adoption du Code civil, toute cette prêche sur le Ren-Aï disparut du front des débats. Seul le mot demeura. La représentation de l’amour romantique rattaché au bonheur conjugal avait fait office d’une idéologie pendant une vingtaine d’années, mais il paraît qu’elle fit davantage souffrir que rendre effectivement heureux. La « femme » naquit de cette idéologie certes, une femme ni mère ni putain, pour une fois. Mais l’homme, du même coup, déserta les lieux de rencontre. Ce fut comme si la ligne de démarcation entre le monde de la nuit et le monde du jour, tracée avec netteté dans la société japonaise d’avant Meiji, avait migré au sein de la famille de l’époque nouvelle. Le monde du mari et le monde de l’épouse se trouvèrent nettement séparés, et dénués de sas de communication. À n’en pas douter, ce n’est pas tellement la féminité, mais c’est l’« épouse faite femme » qui posait problème aux hommes. L’épouse, c’est la réalité, et la réalité n’est qu’un parmi d’autres aspects de la vie d’un homme, et pas nécessairement le plus désirable, ni même le résultat systématique d’un choix. Que de plus terrifiant en effet que cette époque jumelée à la nature illusoire et fantomatique de la femme, de l’amour et de la beauté ? Au début du XXe siècle, le romancier Natsume Sôseki (1867-1916), faisait dire à l’un de ses personnages, type même du névrosé intellectuel des temps modernes : « Heureux sont les hommes capables de se contenter des beautés féminines. Je suis malheureux puisque incapable d’être satisfait de ma relation avec une femme tant que je n’aurais pas eu accès à son âme. » Kitamura, auteur de l’éloge du Ren-Aï, alla jusqu’à choisir le suicide comme solution radicale à son incapacité à être heureux dans le mariage d’amour. Ce suicide répondait sans doute à un genre singulier et universel d’inaccomplissement viril, non pas physique, mais moral, face à la femme. Après tout, comment et où, celui qui a perdu les repères pour retracer le chemin de son rêve, aurait-il pu trouver des ressources suffisantes pour recréer sa réalité ? L’homme japonais de Meiji aurait dû se rendre compte tôt ou tard qu’il avait perdu sa plus vieille arme pour combattre avec la femme, sur le champ de bataille qu’on appelle amour. Ce n’était ni la force, ni l’argent, ni même l’intellect, mais la capacité à rêver, intensément, à pénétrer dans les profondeurs des choses, à rebours du temps et du destin. Et ce type de complexe vis-à-vis des femmes que la majorité des hommes contemporains du Ren-Aï et

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du Code civil ne saisissaient pas comme tel, est en effet ce qui tourmente sourdement et durablement l’homme le plus fort. En ce sens, il ne serait sans doute pas erroné de dire que les hommes japonais de la première moitié du 20e siècle, s’adonnant à des projets de guerre avec fièvre et compulsion, ne faisaient au fond rien d’autre que tenter de fuir le vrai problème qu’ils avaient en eux, chez eux, avec leur femme – avec la femme par conséquent. Sous l’aspect émotionnel, d’ailleurs, ils ressemblent comme deux gouttes d’eau à ceux qui composent la société d’aujourd’hui. Or, si le rêve millénaire des hommes japonais a été brisé, leur difficulté d’être hommes, et d’être perçus ainsi devant la « femme », devenue symbole de la modernité, se révéla être la difficulté de se réveiller tout court. Les gens des sciences humaines ne reconnaissaient évidemment pas cet aspect des choses ; il fallait les voir à travers l’imagination populaire et littéraire, qui, elle, ne connaît pas de cloisons entre le réel et le fantasmé. Rappelons qu’en 1853, à la vue des navires américains à la vapeur, au port d’Uraga, le peuple japonais fredonnait : « Quel est ce thé si fort dont la vapeur dissipe le sommeil le plus profond ? » L’homme moderne du Japon sera toujours hanté par cette voix intérieure qui leur dit de se réveiller de toute urgence. Saisir cette voix dans l’air du temps est une sorte d’intuition géniale. Sôseki seul la saisit, à ma connaissance, parmi ses congénères souffrant des mêmes impressions d’une impuissance masculine. Bien après Sôseki, Tanizaki fera le même usage des métaphores, mais dans une vue résolument plus hédoniste. Quoi qu’il en soit, pratiquement dans tous les romans de Sôseki, on retrouve un jeune homme qui tente très péniblement de se réveiller un matin. L’ouverture de Sorekara (1909), entre autres, donne le ton à tous les passages du même genre : le jour se lève sur la ville et les bruits de la rue parviennent à l’oreille du héros encore au lit, égaré entre le sommeil et la veille ; ensuite, toute la journée, ou toute sa vie durant, la sensation de ne s’être pas réveillé le poursuit. Au chevet de ces héros incapables de trancher entre le sommeil et la veille, on retrouve toujours une femme, que ce soit un personnage ou ce que le héros imagine. Cette femme-là – tout homme japonais la reconnaît – c’est la femme japonaise. Elle a l’air d’être réveillée depuis longtemps, ou peut-être n’a-t-elle jamais dormi. Dans l’imagination du dormeur, elle fixe son regard sur lui. Il tremble, rencontrant la prunelle de la femme, béante et impersonnelle. La peur que lui inspire sa présence muette lui semble attester son infériorité par


Ophelia (1851-1852), Tate Gallery, London. John Everett Millais

rapport au monde éveillé, au monde moderne, à l’Occident donc. Il tente de s’en rapprocher, mais elle le repousse et lui dit : « Réveille-toi ». Voilà schématiquement, ce qui se passe dans le sommeil éveillé des héros de Sôseki. Effectivement la joie, à l’instar de l’innocence, s’absentera de la vie d’un homme, avec une telle présence féminine qui pèse sur son inconscient. La femme éveillée, alias le symbole de la mort pour l’homme chez Sôseki Relisons l’épisode inaugural de Sanshirô (1908) où le jeune héros rencontre une femme inconnue, et se laisse stigmatiser de sa couardise avec pertinence et cruauté, à la suite d’une nuit. Relisons encore, cette longue séquence de Kôjin (1912), où est décrite une situation symbolique de face-à-face entre un homme et une femme au travers d’une nuit d’orage et d’insomnie. Dans les deux cas, la « femme », immobile, fixe ses yeux sur le si chétif orgueil masculin, comme pour le punir. L’homme, interdit, est acculé à rencontrer au fond du regard féminin une âme qui ne rêve pas. Relisons aussi le rêve à moitié érotique, à moitié sordide du romancier lui-même, sur une femme mourante les yeux grand ouverts : « J’étais assis,

les bras croisés, à son chevet. Allongée sur le dos, cette femme m’a dit doucement qu’elle allait mourir. Je lui ai donc dit : Vous êtes sûre ? Elle me répondit : Mais oui, je suis sûre. En prononçant ces mots, elle ouvrit grands ses yeux. Ce furent des yeux immenses et brillants, aux cils longs, et aux prunelles complètement noires. Au fond de cette mare de noirceur, je me vis en reflet, de la tête aux pieds. » (Yume-jûya, 1908) Par ailleurs, le peintre de Kusamakura (1906) adore l’Ophélie peinte par John-Everett Millais (1829-1896) ; hormis la conférence dont le romancier nous gratifie sur l’esthétique anglaise, ne pourrait-on pas imaginer dans cette passion de l’homme japonais pour l’image d’une « belle endormie », ou plus précisément « morte comme endormie », l’expression d’un soulagement fou, que son esprit hanté de la prunelle béante de la femme éveillée, venait y puiser de temps à autre ? Au comble de la tension intérieure et de l’épuisement nerveux dû au conflit d’identité virile, le héros de Sôseki ferme les yeux, sur son impuissance, sur son malheur d’être homme, et sur l’image obsédante d’une paire d’yeux grands ouverts de la femme, et sombre dans un sommeil proche de la mort du moi. C’est ce que fait, dans Kôjin déjà cité, Ichirô, son héros le plus douloureux,

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La Nascita di Venere - Vénus (1482-1488), Galleria degli Uffizi, Firenze. Sandro Botticelli

chargé de représenter à lui seul toute la souffrance de sa génération. Une longue lettre qu’un ami écrit à la famille d’Ichirô, raconte l’état comateux de celui-ci, et ce passage-ci clôt le roman : « Quand j’ai commencé à écrire cette lettre, il (Ichirô) dormait à mes côtés ; et maintenant que je suis en train de la terminer, il dort toujours aussi profondément. C’est un hasard que j’aie commencé et fini à écrire dans le laps de temps qu’a duré son sommeil, mais je n’en trouve pas moins étrange ce hasard… S’il ne se réveille plus du tout, ce serait sans doute pour son plus grand bonheur, je pense ; mais ce serait une chose bien triste aussi. »

La naissance de la beauté, ou le cauchemar des hommes La société bourgeoise du XIXe siècle en Occident, c’est celle des « hommes » par excellence. Ils ont inventé triomphalement le monde moderne, et surtout ont fini par s’emparer du droit de commander le réveil féminin, c’est ce que nous racontent les produits de l’imagination de cette époque. La femme est un être endormi qui se réveille au contact de son premier homme, sous la caution masculine, comme le disait Kierkegaard ; et ce genre de machisme, on ne le répète pas assez, est caractéristique du monde sans Dieu apparu au début du 19e siècle, séculaire et industriel. Revenons à la représentation originelle européenne du réveil féminin : Vénus de Botticelli.

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Le XIXe siècle s’est approprié cette thématique de « naissance de la beauté » et l’a refaite à son goût. Sans entrer en détail, contentons-nous de signaler que la version terriblement modernisée de Vénus, offerte au Salon parisien par Alexandre Cabanel en 1863, au même titre que l’image de la belle endormie sous le regard des chirurgiens, peinte par Henri Gervex (1887), donne assez à comprendre la transformation du thème en cette période triomphaliste de l’Occident, et surtout le transfert des capacités divines, de la main de Dieu à l’Homme, citoyen laïque, de sexe masculin, créateur du monde moderne. La suprême capacité divine aura été celle d’éveiller l’être spirituel en la femme par l’acte de la tirer du sommeil qui dure depuis la nuit des temps. Dominer la femme, c’est dominer la Nature, comme le disait Renan, et c’est aussi arracher les droits divins à Dieu lui-même ; au moins, les hommes du XIXe siècle d’Occident ne se trompaient pas d’objet de conquête. Quant aux Japonais qui s’embarquaient avec retard dans cette ère triomphaliste et virile de l’humanité, ils auront certainement discerné, de par leur vive sensibilité, le mécanisme de la domination masculine jusque dans le domaine de l’amour et de la beauté. Ainsi, Sôseki ne manqua pas d’insérer dans Sanshirô une image de la sirène, peinte par John Waterhouse (1849-1917), reproduite et importée dans un volume au Japon à l’aube du XXe siècle. L’écrivain montre un jeune homme et une jeune fille, tous les deux enfants de Meiji penchant leur tête sur cette petite image, sans


que leurs cœurs se rapprochent. À leurs côtés, se tient la bonne, personnage omniprésent des romans de Sôseki, dormant « comme une taupe », analphabète et paisible, incarnant à elle seule tout le vestige d’un Japon d’avant Meiji ; elle offre un frappant contraste avec le nu féminin étranger dont l’image importée se dessine en filigrane. Pour l’heure, nous qui n’avons guère évolué en la matière depuis Sôseki, raison pour laquelle il a été lu par des centaines de millions de jeunes Japonais de son temps jusqu’à nos jours, nous devrions nous en tenir là. La « naissance de la beauté » a pétrifié l’homme japonais, à l’aube de la modernité, le plongeant dans un cauchemar interminable à la recherche de leurs propres sources d’émotions, et du même coup, cette image dominatrice isola

la femme réelle, exclue du rêve masculin ; éveillée comme par fatalité jusqu’à en devenir la prunelle, elle ne se débarrasse pas, elle non plus, de la représentation qui lui colle à la peau, d’un être qui ne rêve pas. Aujourd’hui encore, les hommes japonais se reconnectent en secret, à chaque fois qu’ils vont au lit, à leur rêve du bonheur défunt. Troublés ce qu’ils y entrevoient, ils renouvellent chaque matin, l’espoir de voir un jour la « femme », ce rêve des rêves, véritable Terminator, venir transformer toute l’histoire des hommes en un songe évanescent d’une nuit.

Post-scriptum – si vous désirez une traduction japonaise de ce texte, merci de vous adresser directement à l’auteur. 補記 — 当原稿の日本語訳については、作者に直接お問い合わせください。

Yukiko Kano – Docteur ès lettres à l’Université Paris 8 (2004), chercheuse en histoire médicale européenne moderne (2005-), professeur d’université de langue et culture françaises (2006-), traductrice japonais/anglais/ français ; depuis quelques années, l’auteur s’engage également dans des recherches en histoire ancienne japonaise. 加納由起子 — 京都出身。パリ第8大学フランス文学博士(2004年)、西洋医学史研究者(2005年より)、フランス語と文化の講 義を受け持つ大学教員(2006年より)、英仏日語の翻訳者。近年、日本上古代の社会史および文学史に関心を持って調べている。

Contact : yukilot@gmail.com

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Je ne sais pas ce qu’est le bonheur. Ou du moins je n’en ai qu’une vague idée. Je m’appelle Kobayashi. J’ai 82 ans. Ce soir je vais mourir, peut être à 20h30. Je me réveille d’un songe érotique. Était-ce encore ces souvenirs de réalités imprégnées il y a bien longtemps, emprunts de jeunesse ? J’ouvre les yeux, elle est là, à côté de moi, couchée sur le flanc. Ses cheveux, mon enivrante addiction, reposent sur l’oreiller. Sa peau, ses épaules, ses lèvres toujours rouges ne m’ont jamais quitté. Autour de nous, les draps blancs sont froissés. Un vague souvenir de cette après-midi me fait croire que j’ai fait l’amour pour la deuxième fois dans cette longue vie. Je ne sais plus trop comment nous en sommes arrivés là et si cela s’est vraiment passé. Je suppose que la fatigue nous a libérés de nos corps âgés, somnolents, entremêlés. La déraison amoureuse d’un autre temps nous a réunis dans nos passions infinies et inconscientes.

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Être amoureux, ne serait-ce que pour un instant, est une des plus belles expériences de vie qui soit. Cela marque l’existence. Je me souviens. Je n’avais fait l’amour qu’une fois dans ma vie. Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé, mais j’ai eu cette chance. Cette nuit-là, j’étais ailleurs, je ne sais pas vraiment où, mais cela n’a pas d’importance car l’espace et le temps n’existaient plus. Je me souviens exactement comment cela a commencé. Sans doute un peu comme cette aprèsmidi, entre deux sommeils. Une cuisse reposait sur ma hanche. Je ne la sentais presque pas, car elle commençait déjà à faire partie de moi. Son corps voluptueux se serrait contre le mien. Doucement nous nous rendions prisonniers de nos envies malgré nos torpeurs physiques et la retenue que la raison aurait voulu nous imposer. Sans contrôle, nos bras s’entremêlaient, rendant toute fuite impossible. Nous n’étions qu’à demi-conscients que


Épitaphe Texte & photographies par

Sébas tien L ebègue

P ho t o g raphe d e ss i nateur

nos instincts primaires nous entraînaient vers une emprise mutuelle. Ce piège corporel était innocent. D’abord notre peau, puis nos membres se sont évaporés pour devenir essence. Nous ne savions dire à qui celle-ci appartenait. Elle était nôtre. Nos sexes unis dans cette fusion ne jouaient pas un rôle plus important que les autres parties de ce corps confondu. Un plaisir déjà global nous emportait. Seules nos consciences étaient encore dissociées, jusqu’à ce départ vers le non-être. J’étais animal, eau et montagne. Elle était étoile, vent et nuage. Nos chairs physiques intégraient nos pensées. Nous voyagions dans une immensité noire, dénuée de matière, nous déplaçant à une vitesse inconnue, nous arrêtant au bord de l’eau pour y plonger et repartir. À nos sens attentifs, le bruissement de feuilles d’automne jouait la mélodie, les odeurs de jasmin et d’épices exotiques mêlés à nos muscs renforçaient nos phéromones, et des images de nature sauvages laissaient des empreintes rétiniennes sur nos regards plongés

l’un dans l’autre. Nous voyions, sentions, vivions la même sublime extase. Loin de cette chambre blanche, nous étions ailleurs, détachés de tout concret, dans une pureté absolue. Nous étions tout, nous n’étions rien. Je pense à toutes ces autres fois où dans l’échange des corps, je n’ai pas eu la chance de repartir vers ce monde onirique. Je n’évoque pas l’acte sexuel, l’orgasme amoureux ou le fantasme. Ceux-ci ont été plus nombreux, étalés sur une vie, rythmés parfois par l’abstinence routinière. Je parle d’un moment différent de tout autre, touchant l’inaccessible, la perfection, l’amour. Au matin seulement, nous avions compris l’atypie de notre voyage. Il nous était commun. Nous décrivions à tour de rôle les mêmes images, les mêmes sensations. Je crois encore aujourd’hui que cette nuit n’avait rien de fantasmagorique. Nous étions partis ensemble, et nous sommes revenus le cœur fondu en un, irrémédiablement liés.

© Sébastien Lebègue


Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais parlé de cette expérience qu’à de très proches amis. Son côté surnaturel et mystique me poussait au silence, je craignais qu’on la prenne pour une extravagante prétention. Toucher l’Amour, l’État et l’Être dans un moment, se rapprocher de l’Idée plus que de la sensation, a quelque chose de divin. Pourtant, même au seuil de la mort, je ne crois toujours pas en Dieu. S’il existe une entité ou un kami Amour, j’imagine juste que dans notre envolée, nous avons dû l’effleurer. Ces mots auront sans doute une résonnance particulière dans les souvenirs des voyageurs chanceux d’avoir touché l’ivresse. Les amoureux qui auront répété l’expérience à d’innombrables reprises trouveront certainement mes propos banals. Quant aux malchanceux qui ne comprennent pas ce dont il est question, les modestes resteront silencieux et les orgueilleux se vanteront, croyant avoir atteint la perfection au moindre orgasme. J’ai été heureux de vivre ce paroxysme amoureux. Par la suite, j’ai cherché à me replonger dans cet état. Je me suis lancé dans une quête

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obsessionnelle du Beau, du Parfait et de l’Équilibre. J’étais amoureux d’un idéal. Dès lors, je me projetais dans l’idée de mon dernier jour pour examiner mon passé et décider si cette vie valait la peine d’avoir été vécue. Passer si rapidement sur terre justifiait l’envie du meilleur et l’atteindre à nouveau aurait peut-être suffi à me combler. Chaque instant était alors pensé en termes de résultat. Ma vie consistait à apprécier un peu, construire le temps qu’il faut, partager le bon, oublier le mauvais pour conclure, et chercher encore, car le meilleur était ailleurs. Je passais à d’autres étapes, vers de nouvelles satisfactions, vers d’autres vies. Je multipliais les expériences mais j’oubliais d’en savourer les fondamentaux. Je restais insatisfait et donnais à voir une partie de moi à aimer sans finalement prendre le temps d’aimer moi-même. Je voulais atteindre la perfection. Inaccessible, elle restait une illusion. Je ne me souviens plus quand j’ai réalisé que je vivais une utopie. Étais-je heureux ? La gorge nouée


par la déception et l’impuissance face à l’échec, j’ai ouvert les yeux et commencé à regarder. Autour de moi, je trouvais un nouvel essentiel, le Beau était finalement omniprésent. Au lieu de le chercher dans l’extraordinaire, l’exception et le grandiose, je l’atteignais en abondance dans l’ordinaire, l’insignifiant et l’invisible. J’aimais le côté épicé et inépuisable de l’éphémère. Des petits riens quotidiens, moments volés pris en plein cœur. Une femme inconnue souriant à une autre, un yakitori trop chaud dans une bouche gourmande. Le cri matinal d’une fille appelant son père, la nature dans sa résistance déchaînant les éléments. Deux jeunes amoureux gardant leurs distances, des cailloux minuscules dans une main. Un glissement de jambes montant les escaliers, un pot de pigments bleus renversé. Un sashimi de daurade sur une plage d’Okinawa, le sommet d’une colline, nous deux et la pluie. Je souris de revoir ce passé. J’ai aimé cette femme encore et encore.

Je me retourne, elle est toujours là, endormie je crois, blanche comme les draps. Je n’ai plus le temps de penser à un futur. Quant à ce passé où j’étais prisonnier de la quête d’un bonheur théorique, je devrais en regretter toutes mes absences, ma distance incontrôlée et mon manque de chaleur humaine. Mais je ne peux rien changer. Si je pense au présent alors oui, je suis heureux. Ce dernier instant comblé dans une perfection amoureuse pourrait être l’accomplissement de ma vie. Mais, libéré de cette première quête, je comprends que l’accès au grand bonheur ponctuel s’efface devant la multitude des beautés simples et des plaisirs imparfaits. Ma vie fut une succession de petits moments à aimer, loin de tout idéal. Elle n’a cessé de me surprendre en m’apportant, juste à point nommé, ces petites doses de bonheurs futiles. J’ai pu aimer... ... 20h30

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Photographies : Sébastien LEBÈGUE 2013 © Tous droits réservés Compositions photographiques et texte romancé pour Éclectiques 4 : Photogaphies monochromes extraites de la série Ligne de corps © 2003 Photographies en couleur extraites de la série Tokyo Unseen © 2011-2013

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Sébastien Lebègue est photographe et dessinateur installé à Tokyo depuis 2008. Il axe sa production vers le documentaire narratif photographique et dessiné sous forme de carnet. Il a publié deux ouvrages (Ka’oha nui, Ed. Au vent des îles ; Passeport pour Tokyo, Ed. Elytis), collabore avec l’agence photographique Gamma-Rapho et plusieurs magazines. Il présente régulièrement ses travaux en espace lors d’expositions et anime également des workshops photo à Tokyo. En 2013, il a réalisé un reportage sur la coutume Kanak en Nouvelle Calédonie qui sera présenté fin 2014 au centre Culturel Tjibaou à Nouméa, à Tokyo et à Paris. www.sebastienlebegue.com Fre e l an ce Fran ce Ja p o n -

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Le bonheur しあわせ

Texte, son & image par

L i o nel D e rs o t E N T R E PR E N E U R

リオネル・デルソ (事業者) 文・写真 Tr aduc ti o n j apo n a is e Ritsuko CORDIER

コルディエ律子 訳

C’est gravir une colline de Lisbonne avec toi それは黄色い箱型のケーブルカーに乗って dans l’habitacle jaune d’un tramway リスボンの丘を君と登る Traverser en songe la ville blanche de Tel Aviv 白亜の町テルアビブ を夢想しつつ渡り歩く Une orangeraie orientale à l’aube 東方の夜明けのオレンジ園 Naviguer dans le Jardin du Luxembourg リュクサンブール公園を通り抜ける C’est Jimbôchô tôt le matin それは早朝の神保町 Une table dans un jardin en Provence avec un rosé frais, un bol d’olives, des amis 冷えたロゼと、オリーヴのつまみで、友人たちと囲むプロヴァンスの庭のテーブル C’est novembre à Tôkyô 11月の東京 La Montagne Sainte Geneviève サント・ジュヌヴィエーヴの丘 Des ruelles aux couleurs ocre et rouge italiens 外壁のイエロー・オーカーとウォーム・レッドがまばゆいイタリアの路地 Le bruit des feuilles d’automne foulées dans les allées du jardin des plantes 植物園の散策路で秋の落葉を踏みしめる音 S’habiller chic à Rome ローマでシックに着飾って Y prendre un expresso, un croissant エスプレッソとコルネットを注文する

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Š Lionel Dersot

Ecoutez Le bonheur par Lionel Dersot http://tinyurl.com/bonheurs

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L’approche des arènes de Lutèce アレーヌ・ド・リュテスのあたり Un pré en Auvergne après la pluie 雨上がりのオーヴェルニュの牧草地 Le même dans la rosée du matin 同じく朝露のオーヴェルニュの牧草地 Y demander pardon aux sauterelles aux ailes autrefois arrachées そこでバッタに、昔、翅をもぎ取ってしまったことをお詫びする C’est la campagne au-delà de Milan それはミラノの向こうに広がる田園風景 Un champ bigarré de fleurs sauvages 色とりどり野の花が咲き乱れる原っぱ Penser à Buenos Aires ブエノスアイレスに思い馳せては Imaginer Alexandrie アレクサンドリアを思い浮かべる Les jardins de Séville セビリアの庭園 Les ruelles vertes et tranquilles de Nishi-Ikebukuro 緑と静寂に包まれた西池袋の裏通り C’est descendre l’Alhambra en fin de journée 一日の終わりにアルハンブラ宮殿へ降りて行く L’odeur du fumier dans les terres maraîchères 菜園の肥やしの匂い Ginza en hiver à la tombée brusque du jour つるべ落としの冬の落日の銀座 Le portail de Toutou-an 燈々庵の門構え Les Trois mousquetaires pique-niquant sous la mitraille 銃撃戦下で平然とピクニックに興じる三銃士 C’est entendre de la cuisine le bruit des conversations des invités dans le salon それは台所まで居間の来客たちの話し声が聞こえてくる Bruit qui s’amplifie et s’harmonise une fois la vitesse de croisière atteinte en un brouhaha dense et soutenu 騒然としたざわめきが 最高潮に達するとどよめきと調和に生まれ変わる Quand la glace est brisée 場の空気がほぐれる時 C’est la douceur de Zushi fin septembre それは9月の終わりの逗子ののどかさ La fraîcheur de l’eau du robinet qui nettoie les combinaisons ウエットスーツを洗う水道水のひんやりとした冷たさ Le sable qui perle dans la rigole 細い溝をつたってコロコロと流れ落ちる砂粒 Le retour fourbu vers la gare 疲れ果てて帰りの電車の駅に向かう

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Les grillons sur le chemin dans les ruelles silencieuses 静かな小道の道端でコオロギが鳴いている Et Tôkyô au loin そして遠くに東京 C’est l’instant métallique du parfum de la peau d’un shikuwasa juste tranché それは切り立てのシークヮーサーの皮からメタリックな香りが立ち上る瞬間 La première gorgée d’Ebisu エビス・ビールの最初のひと口 La première bouchée de riz nouveau 新米をほおばる最初のひと口 Une lichette de tofuyo 豆腐ようのひと切れ Du gingembre frais au miso qui a le goût de la fin de l’été 葉生姜を味噌でかじると晩夏の味がする Le premier verre de Manzanilla partagée みんなで飲むマンザニージャの一杯目 Le second verre その二杯目 La poêle à paella maintenant vide 今は空っぽのパエリア鍋 et les conversations qui s’étirent そして四方山話は続く Le perron de la maison en automne 秋口の家の戸口

Lionel Dersot réside à Tokyo depuis 1985. Il a exercé comme journaliste scientifique, traducteur, interprète d’affaire. Ces temps-ci, il représente des entreprises étrangères au Japon, pratique toujours l’interprétation d’affaire et l’enseignement de l’interprétation, et développe de nouvelles activités dans le montage de visites professionnelles dans les régions du Japon et en Europe pour des professionnels dans le culinaire et l’agro-alimentaire. L’écriture et la photographie sont des parties inséparables de sa vie professionnelle. En 2008, il a lancé le réseau Freelance France Japon.

http://www.lioneldersot.com

Traduction japonaise par Ritsuko Cordier, traductrice-Interprète de liaison à Neuchâtel, Suisse 和訳 コルディエ律子 スイス、 ヌーシャテル在、 日仏翻訳・通訳 http://freefrajap.ning.com/profile/CordierRitsuko

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les choses d’une vie T e x t e & p h o to g r a p h ie s p a r

b o b Leen ae rs Pr o d u cte u r

Il y a d’abord eu l’usine, l’usine du père. C’est là qu’il est né et qu’il a vécu ses premières années. Ensuite, il y a eu la maison. Une bâtisse en bois pensée et construite par un autre, un artiste que la guerre avait éloigné. La famille quitte l’usine pour s’y installer. Un déménagement presque sous les bombardements. Des bombes incendiaires, la ville en feu, et les bâtiments, tout autour, qui se transforment en cendres macabres. Il a 13 ans, et l’enfant n’a pas peur. La maison de l’artiste, sa maison, abrite alors des familles qui ont perdu la leur sous les bombes. Il deviendra adulte à 15 ans. Son frère, son aîné mal aimé, trop sévère avec l’enfant qu’il a été, son frère meurt. Une appendicite, juste après la guerre, c’était mortel, faute de médicaments. Son père, cet homme si fort, si sûr de lui, a reconstruit trois fois son usine au gré des circonstances. La guerre lui a pris la dernière, il en imagine une

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La queue devant la boutique miniature de gâteaux Ozasa commence avant même l’ouverture. Attention aux vélos ! © Lionel Dersot


La queue devant la boutique miniature de gâteaux Ozasa commence avant même l’ouverture. Attention aux vélos ! © Lionel Dersot

© Bob Leenaers

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Š Bob Leenaers

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« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter . » Emmanuel Kant

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autre. Cet homme que rien ne semble pouvoir ébranler montre devant le corps de son fils un tout autre visage. Tout sourire en a disparu. Que peut faire un enfant de quinze ans pour faire revenir la force dans le corps et sur le visage de ce père tant aimé, tant respecté, sinon devenir adulte, faire sien le destin de l’aîné et suivre les traces du père. Passionné de littérature, il entreprendra pourtant des études de chimie et obtiendra un doctorat dans la plus grande université du pays. Sans aucun diplôme, son père remet sur pied une énième usine. Puis il y a Miyako, la petite sœur d’un copain de l’université. C’est une famille du Kansai. Leur père est entrepreneur, dans la chimie lui aussi. Elle lui plaît tout de suite. Ils s’écrivent. Beaucoup de lettres entre Tôkyô et Ôsaka. Surtout des lettres de lui, car elle se montre plus hésitante, se trouve trop jeune. La famille de la jeune fille le trouve très bien, bonne université, bonne famille, bon avenir. Sa mère à lui ne dit rien, mais il sait qu’elle ne la juge pas assez bonne pour son fils, assez bonne pour la famille. Elle ne l’aimera jamais. Le mariage a lieu, ils vivent dans la maison des parents, celle construite par l’artiste. Une grande demeure où il sera peu. Occupé par ses recherches, puis par l’usine de son père, parti trop vite, le corps mis à mal par la chimie. À la maison, les deux femmes restent seules. ••• Tous ces êtres aimés ont disparu. À 83 ans, il vit seul dans la maison où restent encore quelques objets, un tableau, une sculpture, et même un petit temple dans le jardin que l’artiste a laissé. Dans la palissade en bois noir, il avait pourtant fait un trou, pour que le chien puisse regarder dehors.

Il avait pris sa retraite plus tôt que prévu, pour être enfin aux côtés de Miyako, s’occuper d’elle. Un voyage en Europe, des repas au restaurant. Manger à l’extérieur, ils ont toujours aimé ça, c’était pour elle une façon d’être avec lui hors du domaine de la mère. Miyako n’était pas excellente cuisinière, mais elle adorait manger. De tout, toutes les cuisines. Deux ans : c’est ce que le temps leur a laissé pour être à deux, avant que la maladie… Dans la grande maison de l’artiste, celle où il a passé 70 ans, il y a deux pièces où il se tient le plus souvent. L’une, sa chambre, pour lire, faire la sieste et dormir. L’autre, pour le reste. Dans cette

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pièce, il y a une table, des journaux, des magazines, des lettres, des papiers, une télévision et un chien en peluche. Dans sa chambre, il n’y a que des livres et un fauteuil. En bonne santé, sans soucis d’argent, il est pourtant pressé par le temps. Il aimerait tellement laisser quelque chose avant de partir. Une dernière proposition dans son domaine, la chimie, et le fruit de son expérience d’homme, pour ceux qui voudront bien l’entendre ou le lire. Ceux qui ont vécu ici et qui lui ont tant donné. Un père qui fut un modèle, et qui le reste. Une mère qui fut tellement présente, tellement forte. Miyako qui lui fit connaître ce dont il parle peu, en se frottant inconsciemment le bras gauche avec la main droite. Et le chien qui regardait debout sur ses pattes par le trou dans la palissade, et qui faisait si simplement comprendre qu’il était bien, qu’il était content. Qu’y a-t-il de plus fort que de voir le bonheur de l’autre, de savoir qu’on en est, même un peu, à l’origine ? Est-il parvenu à les rendre heureux ? Il en doute, et comment n’en douterait-il pas ? Y serait-il arrivé, qu’il aurait voulu donner plus encore ? Y seraitil arrivé, ses souvenirs seraient quand même peuplés de ses petits échecs, de ses défilades, de ses faiblesses. Et pourtant…

© Bob Leenaers

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GĂŠnie inconnu, mĂŞme dans les Carpates, Bob Leenaers, taquine les vieux chats dans les ruelles de Tokyo depuis un temps certain.

http://redtanpopo.com/

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La queue devant la boutique miniature de gâteaux Ozasa commence avant même l’ouverture. Attention aux vélos ! © Lionel Dersot

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bribes entrecroisées Une collection de témoignages par

Céline B onnet- Laq u i tai ne

P r o fe ss e ur d e fra n ç ais et d ’ hi st o ire d e l ’ art

Pour mieux comprendre ce que peut être le bonheur dans la société japonaise, j’ai interrogé mon entourage. Len, étudiant sur le bonheur

Boire une bière devant un feu d’artifice : un des secrets du bonheur ? Yokohama, l’été. © Céline Bonnet-Laquitaine

Len, un ami nippo-américain de 24 ans, étudie le bonheur à l’université de neurosciences à Oslo. Avant de s’installer en Norvège, il a vécu au Japon, aux États-Unis, et en Thaïlande. Voici notre entretien du 12 septembre 2013. Len, d’après tes expériences personnelles et tes recherches, qu’est-ce que le bonheur ? « Sur le plan scientifique, il existe trois niveaux de bonheur : le plaisir, la bonne humeur et la satisfaction. S’il ne dure qu’un instant (le temps d’un bon repas, par exemple), on parle de plaisir. S’il se poursuit un certain temps, le sujet est de bonne humeur. S’il s’inscrit dans la durée, il est satisfait de son environnement. Être heureux peut donc signifier profiter du moment ou être globalement satisfait de sa vie. De mon côté, je l’associe plutôt au fait d’être de bonne humeur. Le bonheur dépend aussi du climat. Les Norvégiens se disent satisfaits de leur environnement (éducationnel, politique, naturel, etc.) mais ne s’estiment pas heureux pour autant. Leur niveau de plaisir est bas car ils pensent trop au futur, aux préparations pour se prémunir des rigueurs de l’hiver. A l’opposé, en Thaïlande par

exemple, il fait chaud d’un bout à l’autre de l’année et la nourriture est donc abondante en toute saison. La population est donc plus détendue et plus souriante. » Les propos de Reiko (la cinquantaine), confirment cette pluralité d’un sentiment qui oscille entre plaisir et satisfaction : « Je suis contente quand je caresse mon chien, quand je vois que mon entourage est heureux. En revanche, beaucoup de choses ne me satisfont pas au Japon : la politique, la pollution,… » Une conscience aiguë des sensations ? D’après Len, les Occidentaux raisonnent beaucoup, tandis que les Japonais sont plus dans le ressenti : « Au Japon et dans les autres sociétés où la conscience de groupe domine, la conscience individuelle recule, ce qui augmente la part du plaisir physique, sensoriel ». En effet, j’ai pu remarquer chez mes premiers amis japonais de fortes réactions, en particulier enthousiastes. Quand je vivais à Bordeaux, mon amie Mayuko s’exclamait souvent « doki doki suru », qu’elle traduisait approximativement par «  mon cœur palpite », à la vue d’un coucher de soleil ou en s’asseyant sur le minuscule balcon où j’avais réussi à installer une plante et deux chaises. Le contraste entre l’apparente banalité des scènes et les émotions qu’elles semblaient faire naître en elle me surprenait et m’amusait beaucoup.

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Un restaurant de sushi et son maître sushi, dans l’île de Sadogashima. © Céline Bonnet-Laquitaine

Temple zen Kencho-ji, Kita-Kamakura © Céline Bonnet-Laquitaine

Le beau, le détail et le protocole Les loisirs traditionnels reflètent une grande sensibilité pour l’esthétisme, l’étude poussée du détail et le protocole. Pourquoi choisir un passetemps comme la cérémonie du thé, où l’on doit reproduire des gestes très codifiés sous le regard impitoyable d’un professeur, tout en étant assis dans une position particulièrement inconfortable ? Quand j’ai interrogé des adeptes à ce sujet, ils m’ont répondu qu’ils aimaient la beauté de la salle de thé, ses calligraphies, ses fleurs et ses objets d’artisanat rendant hommage à la saison en cours. De même, en danse traditionnelle, la beauté réside dans la maîtrise de chaque geste pour mieux en exprimer la beauté. J’ai souvent entendu le terme de « nagare », qu’on pourrait traduire par la fluidité du rythme composé de gestes précis, ou bien par le protocole. Ainsi le sadô-bu (cérémonie du thé), l’ ikebana (l’arrangement floral), le nihon buyô (danse traditionnelle), la calligraphie, l’ukiyo-e (estampe japonaise représentant principalement des

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scènes du quotidien et des paysages), les haiku (poèmes exprimant souvent une sensation ou une impression fugace), le zen comme philosophie de la contemplation ou encore le ohana-mi (la contemplation des cerisiers en fleurs) sont autant de pratiques qui illustrent cette importance de la beauté parfaite née du respect des règles, qui permet de mieux apprécier l’instant. La cuisine La cuisine, notamment japonaise, est omniprésente dans les conversations, les Japonais exprimant un fort attachement à la richesse et à la variété de la nourriture qu’ils absorbent. Akihiko (68 ans) : « Pour les Japonais, le bonheur c’est avoir la santé, la sécurité, la liberté et la possibilité de communiquer avec les autres. Et aussi la nourriture, bien sûr ! ». Mon amie Mayuko qui vit en France et revient ponctuellement à Tokyo souligne l’importance de la nourriture. « Quand même, le meilleur au Japon, c’est la cuisine ! », me dit-elle en piochant dans les plats variés et délicieux


Cérémonie de thé © Céline Bonnet-Laquitaine

qui couvrent notre table de restaurant. Shinsuke (un ami scientifique), m’apprend qu’il va travailler en Californie et ajoute : « La seule chose qui va me manquer, c’est la cuisine japonaise… les ramen ! ». Puis quand je lui demande de m’expliquer ce qu’il aime tant, il me répond : « Je photographie toujours les meilleurs ramen ou udon de ma région natale, avant de les déguster ». Il existe donc un certain protocole à respecter pour mieux apprécier les plats. Enfin, si vous demandez à quelqu’un ce qu’il a aimé lors de son dernier voyage, il répondra sans doute « la cuisine » en priorité, voire ne parlera que de cela. À chaque fois que je demande à Yu son meilleur souvenir de France, il me répond immédiatement : « le sandwich baguette ! ». La majorité de mes connaissances japonaises mettent en ligne plus de photos de nourriture que tout autre chose. Ce sont d’ailleurs ces images de nourriture qui génèrent le plus de commentaires. Je me demande si cette focalisation sur la cuisine est l’expression d’une différente façon de ressentir et d’exprimer le plaisir. Quoi qu’il en soit, la cuisine, ce moment de plaisir et de partage, me semble

être ici le meilleur symbole du bonheur. « Kokoro » et les relations sociales

Kokoro signifie le cœur, mais aussi l’esprit dans le sens où l’entendent les Occidentaux. Cette expression englobe de nombreuses qualités humaines, notamment l’attention portée à ses proches qui permet de maintenir l’harmonie si chère à l’organisation de la société au Japon. Elle s’impose dans de nombreuses réponses comme une valeur culturelle primordiale, garante du bonheur de tous. « Le bonheur, c’est aussi l’amour de l’humanité : kokoro et omotenashi ! (l’hospitalité) », affirme Akihiko en pesant ses mots. « Ça, c’est l’esprit japonais ». Cette affirmation est corroborée par les propos de Reiko : « Pour moi être heureuse, c’est m’oublier et prendre du temps pour aider les autres, ne pas être égoïste… Les Japonais sont incapables d’ignorer les autres ». Pour elle, c’est une question de survie : « C’est peut-être à cause des catastrophes naturelles que cette entraide est

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nécessaire. On ne peut pas vivre seul si on est à la merci de la nature ». Ken (35 ans, célibataire), mène une vie un peu atypique, ayant abandonné son statut de salayman (employé) pour une activité moins bien rémunérée où il fréquente de nombreux étrangers. Il affirme sans hésiter qu’il est heureux, et insiste aussi à la fois sur la liberté individuelle et l’altruisme : « Pour moi le bonheur c’est être moi-même tout en faisant partie de ce monde. En d’autres termes, pour être heureux, j’ai besoin d’être libre d’agir à ma guise mais aussi de m’impliquer pour les autres ». Tsuneko évoque également cette envie de combiner les valeurs individuelles et collectives : « Il y a le bonheur individuel et le bonheur de tous. Moi, j’aimerais avoir les deux ». Yoshie (28 ans, serveuse), me fait part de ce qu’elle apprécie dans sa culture : « J’aime la compassion (omoiyari), parce que tout le monde peut ainsi devenir heureux en devenant le destinataire de cette compassion ; le positivisme (maemuki), parce que c’est une perte de temps que de déprimer, et l’espoir (kibô), qui donne la force de se battre (gambaru). Le plus important pour moi, c’est mon fils ! ». Ainsi, la compassion, les relations sociales et la bonne entente font partie des valeurs prioritaires, qui sont représentatives du bonheur tel que je l’observe autour de moi. Quelques dames, de la guerre à aujourd’hui Lors d’une séance de conversation en anglais avec un groupe de dames âgées, celles-ci me racontent leurs rêves passés et leur quotidien

Nihon buyo, danses japonaises traditionnelles © Kenji Haruhana 90

actuel, puis leur vie pendant la guerre. Elles sont représentatives de beaucoup de femmes que j’ai eu l’occasion de rencontrer : très polies, attentives et dévouées, elles incarnent à merveille les valeurs du kokoro. Pour elles, leur bonheur c’est leur famille. Yumiko (la cinquantaine, employée dans une association) : « J’adore ma famille, donc je suis heureuse. Constater la joie autour de moi me rend heureuse », dit-elle en désignant les personnes qui l’entourent. Certaines sont satisfaites de leur sort, tandis que d’autres aimeraient penser plus à ellesmêmes ou être l’objet de plus d’attention. « Moi, je ne vis plus que pour les autres, mes enfants ou mes parents, mais je voudrais aussi réaliser mes rêves… J’apprends ainsi la magie, car je voulais être un grand magicien ! », Keiko en riant. « Ma fille et moi, nous nous disputons souvent mais quand elle vient manger à la maison, elle est contente, et moi je suis en bonne santé et je ris beaucoup… alors c’est le bonheur. C’est tout », exprime Takae (octogénaire). D’autres encore évoquent leurs regrets avec philosophie. « Quand j’étais jeune, j’avais beaucoup d’espoirs : avoir une famille, élever des enfants… Mais aujourd’hui, je pense seulement à vivre tous les jours, sans penser aux choses difficiles de la vie », raconte Etsuko, pensive et mélancolique. Puis nous parlons de leur bonheur à la fin de la guerre. « Tu sais, quand la guerre a fini, même si on avait perdu, on était très content car c’était enfin fini. On avait très faim », me confie Mme Takakura, professeur de danse. « On a commencé à entendre de nouvelles formes de musique à la radio : le jazz,

Makoto et sa femme organisent des beach-volley pour se réunir entre familles et amis à Zushi. © Céline Bonnet-Laquitaine

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Un mariage Shintô. Kyoto © Céline Bonnet-Laquitaine


le swing, le rock… c’était merveilleux ! », renchérit Takae. « Je me souviens. C’était comme un rêve », dit Etsuko en souriant. « Moi, je suis heureuse de connaître les choses passées et celles de maintenant », affirme Haruko en se tournant vers moi. Une réflexion sur la famille depuis le tsunami de 2011 Dans un recueil de témoignages intitulé « Le visage de mon père » publié par l’association Ashinaga, une étudiante originaire d’Iwate partage ses sentiments sur le bonheur en famille : « Je me rends compte qu’avant le tsunami, je ne savais pas vraiment ce qu’était le bonheur d’être en famille […]. J’étais une jeune fille comme les autres […], qui ne se rendait pas compte à quel point son quotidien était heureux […]. Je n’arrive toujours pas à admettre que j’ai perdu mes deux parents. […] Si j’étais fille unique, je crois que je n’aurai pas pu tenir. Cette catastrophe m’a appris que le monde est fait de relations humaines et je remercie tous les gens qui m’entourent et qui m’aident ». Depuis ce drame, le taux de mariage a augmenté et certaines familles changent leur façon de vivre. « Récemment, il y avait moins de mariages et d’enfants, mais depuis le tsunami, les choses ont changé. Les gens ont réfléchi aux choses importantes de la vie, à la famille… », annonce Kumiko (60 ans, divorcée). Makoto (47 ans, père de famille), m’explique qu’il a changé son rythme de vie depuis le tsunami et son volontariat à Ishinomaki. Salaryman à Tokyo,

il vend aujourd’hui des compléments alimentaires naturels de santé pour les sportifs. Il travaille à domicile avec sa femme, dans une petite ville en bord de mer. « Je gagne moins d’argent, mais je passe plus de temps avec ma famille et à la plage. C’est ça le plus important. ». Le mariage semble encore perçu comme un accomplissement à part entière. Chie (24 ans), me confie qu’elle serait heureuse de trouver un mari. C’est sa priorité. Lorsque je demande à mes élèves si elles ont des enfants, je remarque qu’elles sont fières (ou soulagées) de m’annoncer qu’ils sont déjà mariés. D’après Len, les Japonais ne sont pas heureux car ils pensent trop, influencés par la philosophie occidentale arrivée après la guerre. Le sociologue Takayoshi Kusago conclu également que le développement de l’économie sur le modèle occidental a été accompagné d’une hausse, suivie plus tard d’une baisse du bien-être. D’après moi, le bonheur selon les Japonais réside surtout dans la pleine conscience du plaisir et du moment présent. Et si certains souffrent de stress, de solitude, voire de dépression, j’observe quotidiennement beaucoup d’enthousiasme dans mon entourage, des personnes qui s’exaltent par la découverte culinaire, qui partagent de vives émotions lors d’activités en groupe, ainsi qu’une politesse omniprésente qui adoucit le quotidien. Voir autant d’implication et d’attention donne envie d’en faire autant.

Arrivée au Japon en 2010, Céline Bonnet-Laquitaine enseigne l’histoire de l’art à l’Institut français du Japon de Tokyo depuis 2011. Elle écoute également son entourage au quotidien pour décrypter la culture japonaise et la société contemporaine. Découvrez ses témoignages dans ses articles et sur son blog.

www.tseline.blogspot.jp

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Petit tour

du bonheur à Lyon

リヨンでの「幸せめぐり」

T e x t e & illu str a tio ns p a r

L aetitia B u sse u i l

TRADUCTRIC E , I N T E R PR È T E et e n seig n a n te d e jap o n ais

レティシヤ・ブセイユ 文・写真

T ra d u c t io n j a p o n a is e Reiko Vachot-INUKai

犬飼玲子 訳

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Dans le cadre de cet article, j’ai interrogé plusieurs Japonais résidant à Lyon sur « leurs bonheurs ». Avant de réaliser les entretiens, je m’imaginais qu’ils allaient m’apporter des images, me raconter des scènes, me montrer des objets ou encore me décrire des situations leur apportant de la joie dans leur ville d’adoption. Or, les conversations ont souvent tourné, à ma grande déception, vers des lieux communs, des clichés ou de banales comparaisons entre la France et le Japon. Qu’il s’agisse de la « satisfaction de manger un bon repas avec ses amis », des « Français qui savent se faire plaisir en dépensant moins d’argent » ou encore du « temps qui passe plus lentement en France », décidément, mon plan initial consistant à cadrer leurs « bonheurs » dans le fait de résider à Lyon, voire en France, m’apparaissait désormais bien plat. J’aurais pu me douter que mon idée était somme toute naïve : c’était comme si j’avais voulu faire jouer mes sujets dans une campagne publicitaire, les projetant en train de dire « ce qui me rend heureux, c’est quand je mange une glace chez Nardonne » ou encore, « je me sens bien quand je flâne sur les quais de Saône », compilant sans même le vouloir un parfait support commercial pour le tourisme lyonnais. À croire que je cherchais moi-même à me convaincre de l’existence de jouissances insoupçonnées dans les dédales de ma ville natale. À mon tour, je me remémorais des séquences de ma vie au Japon : moimême, qu’aurais-je pu dire sur ce qui me rendais heureuse à cette époque ? Ma quête de nouvelles lumières sur le paysage lyonnais s’est alors transformée en une virée introspective. Voici donc un petit parcours non balisé au gré de bonheurs japonais.

この記事を書くに当たって、 リヨン在住の日本人数人に 「彼らにとっての幸せ」について聞いてみた。面談をする 前は、インタビューした日本人が印象や経験を語ってくれ たり、物を見せてくれたり、今住んでいる町での楽しい状 況について話してくれると思っていた。 ところが会話はほ とんどの場合、月並みな話題やフランスと日本のお決まり のよくある比較になり、大いにがっかりした。「友達と美味 しい食事を食べる満足感」 とか「あまりお金をかけずに楽 しむことができるフランス人」、あるいは「フランスではゆ っくり時が流れている」 という話だったりで、 リヨンまたは フランスでの暮らしを通して彼らの「幸せ」をとらえるとい う当初の目論見は、面白味を欠いたものに思えてきた。 大体自分の考えが単純すぎることに気づいてもよさそ うなものだった。取材を受けてくれた人達が「幸せを感じ るのはナルドンヌでアイスクリームを食べている時」 とか 「ソーヌの川岸の散歩はいい気分」と語る姿を映して、そ んなつもりはなかったのだがリヨン観光の完璧なコマー シャルを編集し、彼らに広告キャンペーンをさせるような ものだったのだ。 自分が生まれた町リヨンの入り組んだ 町並みの中に、思いがけない喜びが存在していると私自 身、確認したい気持ちがあったようだ。自分でも日本での 暮らしの場面を思い出してみる。私自身あの頃、 どんなこ とが自分を幸福にするのかと問われて何が言えただろう。 こうしてリヨンを舞台にした新しい光明の探索は、内省的 な思索となった。以下が日本的な幸福に導かれるまま、道 しるべのない道をたどった結果である。

* Mon endroit préféré à lyon ? Chez moi !

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外国人で独身、 しかも個人事業主は、日本だと生きていけない! Si mes candidats à l’interview ne se prononcent que peu sur ce qui concrétise le bonheur pour eux en France, il leur est plus facile de me dire ce qui ne les rendait pas heureux dans leur pays. Rika, 36 ans, a monté son entreprise de création en haute-couture après avoir étudié pendant deux ans à Lyon. Cela fait aujourd’hui huit ans qu’elle s’adonne à cette activité, réalisant lingerie fine et vêtements chics en soie lyonnaise pour de grandes enseignes japonaises. Rika ne passe pas par quatre chemins : « Quand je suis venue en France, j’ai découvert une liberté que je n’avais jamais ressentie chez moi, à Tokyo. Ma famille était plutôt traditionnelle et se souciait beaucoup du qu’en-dira-t-on. Du fait qu’il faille se marier à tel ou tel âge, par exemple. À une époque, je travaillais à mi-temps mais je détestais me promener dans la rue l’après-midi. Je ne supportais pas l’idée que l’on me prenne pour une femme au foyer. » Rika parle aussi de la dureté des conditions de travail dans le milieu de la mode au Japon, un monde qui reste très masculin. Nous en arrivons à parler du statut dont elle bénéficie et qui selon elle, serait un rêve inaccessible dans son pays : « Au Japon, je ne pense pas qu’on puisse survivre en étant à la fois étrangère, célibataire et entrepreneuse. » Un débat sur la liberté (et le plaisir !) d’entreprendre qui semble pertinent et que je ne peux m’empêcher de relayer aux lecteurs de ce magazine ainsi qu’aux membres de Freelance France Japon. Cependant, la créatrice conclut en admettant que maintenir un tel statut n’est pas donné à tout le monde en France non plus. Se donner les moyens de vivre comme elle l’entend, voilà sa définition du bonheur.

* Pas question d’être mise dans le même panier !

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インタビューした人たちは、 フランスでの彼らの幸せが 具体的に何なのかについてはほとんど語らないが、日本 で幸せを感じなかったことについては比較的簡単に話を する。里佳(36)は、 リヨンで2年間勉強した後、オートクチ ュールのデザイン会社を設立、日本の大手ブランドのた めにリヨンの絹を使った高級ランジェリーやシックな服を 制作するこの事業に従事して8年になる。里佳は単刀直入 に言う。 「フランスに来た時、東京では感じたことのなか った自由を体験しました。 うちの家族はどちらかというと 保守的で、世間の噂をとても気にしていました。例えば何 歳ぐらいで結婚しなくては、 とかです。 一時期パートタイ ムで働いていたことがありますが、午後、外を歩くのが大 嫌いでした。主婦だと思われるのが嫌だったんです。」 里佳は、いまだ男性の世界である日本のファッション業 界での仕事環境の厳しさについても語った。里佳が現在 得ている社会的立場の話になり、それは彼女によると日本 では全く不可能な夢であるらしい。 「日本では、外国人で独 身、 しかも自営業の人がやっていけるとは思えません。」企 業家としての自由(そして喜び)の論議は的を射ていると 思われ、私は本誌の読者やフリーランス・フランス・ジャポ ンのメンバーにこのことを伝えないわけにはいかないと 思う。 しかしデザイナーの彼女は、このような立場を維持 することはフランスでも誰もが手にできるものではないと 結んだ。 生きたいように生きる手段を自分に与えること、 それが彼女の幸福の定義なのだ。


人と比べない。それが幸せ なんだと思う。 Fuir la rigueur imposée par la société, trouver la liberté dans l’absence de cadres, ne pas subir le regard des autres est un sujet que je retrouve avec Shima, 33 ans, Lyonnaise d’adoption depuis six ans. « Au Japon, je ne peux pas m’empêcher de me comparer avec les autres. On dit qu’il faut se marier à tel âge, avoir des enfants à tel âge, fonder une famille... En France, on peut vivre en couple sans se marier, vivre dans un appartement, même les couples homos sont bien acceptés ! » Quelque peu gênée par cet argument trop tranché en faveur de mon pays et dans un désir de me mettre à sa portée, je hasarde un : « ici aussi ». En France aussi, ne taquinet-on pas les trentenaires avec un « alors, à quand les marmots » ? Ne se compare-t-on pas sans cesse à tel copain qui a investi ? N’y a-t-il pas de discrimination, vis-àvis de telle ou telle catégorie sociale ? Au final, le bonheur de ne pas se comparer avec les autres ne serait pas, ici encore, une histoire de culture française ou japonaise , mais se retrouverait plutôt dans le fait d’être loin de sa culture natale. Autrement dit, la liberté d’être officiellement et donc délibérément différent des autres procurerait un sentiment de bien-être. Un étranger est quelque part différent par définition de la société qui l’accueille. Or, si cette différence équivaut dans un premier temps à surmonter une série d’obstacles afin de parvenir à un niveau d’intégration satisfaisant, elle peut aussi être source d’un sentiment jouissif de liberté, celui de pouvoir échapper aux structures préétablies de deux sociétés – celle de son pays d’origine et celle de son pays d’accueil. Pour illustrer cette chance de pouvoir jouer sur les deux tableaux, je repense à ma propre expérience au Japon. D’un côté, je n’étais pas obligée de répondre de certaines attentes sociales françaises qui à l’époque m’encombraient (du banal fait de ne pas aimer le fromage jusqu’à la nécessité d’avoir une opinion politique !) Pendant ce temps, sous mon masque de gaijin, je déjouais avec un malin plaisir les contraintes sociales japonaises, aussi petites soient-elles (comme le fait qu’il soit mal vu de manger en marchant dans la rue, pour n’en citer qu’une). Le bonheur dont il s’agit ici n’est pas l’un des moindres : c’est celui de s’affirmer dans sa différence.

* Quoi qu’il arrive je serai toujours une étrangère, alors je peux bien manger mon sandwich en marchant !

社会が定めた型にはめられるのを嫌い、枠組みのない ところで自由を味わい、他人の見方に影響されないこと、 それはリヨン在住6年の紫麻(33)の話の中にも見出され たテーマだ。 「日本では、他の人と自分をすぐ比べてしま う。何歳になったら結婚しなきゃ、何歳で子供を持って、家 庭を築いて・・・と人から言われる。フランスでは結婚しな くても夫婦のように同じアパートで同居できるし、同性の カップルだって認められてるのに! 」私の国フランスにつ いてのあまりにも断定的な言い方に多少気詰まりを感じ たのと、彼女の見方を共有したい気持ちから、あえて「フラ ンスも同じよ。」 と言ってみる。フランスでも「ねえ、子供は いつなの?」などと30代の人をからかったりしないだろう か。マンションなどを買った友達の誰かと自分をしょっち ゅう比べたりしないだろうか。ある社会階級に対して差別 がありはしないだろうか。結局は、他人と自分を比べない という幸福もまた、日本文化とかフランス文化という次元 の話ではなく、生まれた国の文化から遠いところにいると いうことなのだ。 別の言い方をすれば、他の人と比べて、公然と、つまり 明白な形で異なる自由が、安らいだ気分をもたらすのだ。 外国人は、当然、受け入れ社会とはなんらかの差異があ る。 この差異は最初のうちは、その社会に上手く溶け込む ためにいろいろな障害を乗り越えることを意味するが、出 身国と受け入れ国、両方の社会の既存の枠組みから逃れ られるという自由を楽しむ気持ちの源でもあるのだ。二股 をかけることのできるこの幸運について語るために、私自 身の日本での経験について再度考えてみた。まず、当時の 私には煩わしく思われたフランス社会の期待(チーズが 嫌いという些細なことから、政治的意見を持つ必要性ま で!)に応える必要がなくなった。そして同時に、ガイジン という仮面の下で、日本社会の制約ならどんな小さなこと でも破っていたずら気分を楽しんでいた。 (一つだけ例を 出すと、行儀が良いとは言えない、外を歩きながら食べる ことなど。)ここで言う幸せとは、取るに足らないことでは ない。他人と違うということを明確に示すことなのだ。

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「今、幸せだな!」 と思える人こそ幸せな人だと思う。

C’est Tomoko, 33 ans, qui apporte la touche la plus philosophique à mon reportage. Résidant à Lyon depuis 6 ans, cette passionnée de cuisine vend les délicieux bentô qu’elle confectionne chez elle pour une clientèle toujours plus demandeuse. Pour elle, la question du bonheur à Lyon semble particulièrement futile. Arrivée à Lyon après avoir épousé un Français au Japon, elle n’a pas spécialement choisi de s’expatrier et parle souvent avec nostalgie de sa contrée natale, Tottori. Même si elle éprouve aujourd’hui de l’affection pour sa ville adoptive, ses premières années loin de chez elles ont été difficiles, entre la barrière de la langue et la paperasse administrative. Pourtant, même à cette époque, Tomoko estime avoir été « heureuse ». « Pour moi le bonheur, c’était simplement d’être à la maison. À vrai dire, selon moi, la définition du bonheur ne se limite pas aux événements que l’on subit. Être dans l’infortune ne signifie pas être malheureux et avoir de la chance ne signifie pas être heureux non plus. Je pense que le vrai bonheur appartient à ceux qui peuvent s’exclamer ‘ Ah ! Qu’est-ce que je suis heureux ! ‘ ». En entendant l’expression en japonais « ああ!今幸せだ な! », je ne peux m’empêcher quant à moi de visualiser une publicité japonaise montrant une femme, yeux fermés et sourire aux lèvres, immergée dans un onsen. Je pars alors sur l’hypothèse un peu hasardeuse selon laquelle la capacité à exprimer son bonheur à haute voix serait une habitude plus japonaise que française, voire un lointain héritage de la pensée bouddhiste. Tomoko surenchérit : « Oui, les Français sont plus pessimistes. Il parait qu’ils sont champions du monde en la matière, non ? » Partagée entre un sentiment d’acceptation et un regain inattendu de patriotisme, je cherche alors à savoir comment mes compatriotes expriment leur bonheur et dans quelle situation. Mais si je peux imaginer sans effort comment Français ou Japonais pourraient s’extasier dans une source d’eau chaude ou devant un étalage de produits gastronomiques, je peine a démonter le sombre postulat qui veut que les Français soient plus prompts à exprimer leurs désagréments que leur bonheur. La leçon apportée par Tomoko est pourtant bel et bien là : il s’agit de choisir le bonheur, de choisir son bonheur.

* Choisis ton bonheur !

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このルポルタージュで一番哲学的な要素をもたらした のは智子(33)だ。 リヨン在住6年の料理好きの彼女は、増 え続ける得意客のために自宅で作った美味しいお弁当の 販売をしている。彼女にとっては、 リヨンでの幸せにまつ わる問いはとりわけ無意味のようだ。日本でフランス人と 結婚してリヨンに来た彼女は、特に移住を選んだわけで はなく、よく懐かしそうに故郷の鳥取について語る。今で は住いのあるリヨンに愛着を感じているにしても、故郷を 離れての最初の数年は、言葉の壁と煩雑な書類手続きで 大変だった。 しかし智子は、そんな時でも「幸せ」だったと 振り返る。 「私にとって幸せとは、単に家にいることだった の。 実は、私にとっての幸福の定義は、自分に降りかかる 出来事に限らない。不運だからって不幸ではないし、運が 良いことが幸福を意味するわけじゃない。本当の幸福は 『ああ!今幸せだな!』 って言える人のものだと思う。」 日本語の「ああ!今幸せだな!」 という表現を聞いて、女 の人が温泉に浸かりながら目を閉じて口元に笑みを浮か べている日本のコマーシャルを思い浮かべてしまった。そ こで、幸福を口に出して表現できるのはフランスよりも日 本の習慣であり、仏教思想からはるか昔に受け継いだも のだ、 というちょっと無謀な仮説を出してみた。智子は私よ りうわてで 「そうよ、 フランス人のほうがペシミストよ。ペ シミズムでは世界一って感じじゃない?」 と言う。それに同 意する気持ちと思いもよらず頭をもたげた愛国心の狭間 で、フランス人はどんなときにどのように幸福を表現する のか考えてみた。 しかし、フランス人や日本人が温泉の中 や美味しい食べ物が並んでいるのを見てうっとりするの を容易に想像できるにしても、嘆かわしいことだがよく言 われる、 フランス人は幸福よりも不快感の方をすぐに表明 するというのは否定しがたい。智子から学んだことはやは り、本質的には幸せを選ぶことであり、自分にとっての幸 せを選ぶことだ。


* Vive le covoiturage ! * 合い乗り万歳!

フランスに来ていなかったら、今と同じことはできなかったと思 J’ai enfin la chance de rencontrer Toshiomi Sakuma, l’heureux propriétaire du restaurant Doma. « Si je n’étais pas venu en France, je n’aurais jamais monté de restaurant. En fait je ne sais pas du tout ce que j’aurais fait » raconte-t-il sans hésiter. Son restaurant, d’abord connu pour ses okonomiyaki, fait aujourd’hui traiteur ; C’est l’une des rares enseignes à Lyon à proposer des plats japonais variés et authentiques. À en juger par la qualité de sa table, on pourrait penser que le restaurateur est issu d’une formation culinaire, comme bien d’autres de ses compatriotes qui choisissent de séjourner dans la « capitale de la gastronomie ». C’est pourtant en tant que simple étudiant de langue que Toshiomi est arrivé à Lyon, en 1999. « Un jour, le moment est venu de me demander si je voulais rentrer au Japon ou rester en France. C’est ainsi que je me suis lancé dans l’aventure de la restauration. » Et quelle aventure ! S’il reste évasif sur les raisons qui l’ont amené à Lyon, il semble que cette destination ait joué une place centrale dans sa vie. En effet, c’est dans cette ville qu’il a rencontré sa femme, Japonaise également, s’est marié et est devenu le père de deux filles. Tous les quatre semblent se fondre totalement dans la vie quotidienne en France. « Le bonheur, c’est de voir mes enfants grandir ici en bonne santé ». Il ajoute qu’au Japon, il aurait eu d’autres préoccupations quant à l’avenir de ses enfants. Ce qui ressort le plus dans l’entretien avec Toshiomi, c’est donc le plaisir d’avoir choisi sa destinée et de regarder la route accomplie avec satisfaction.

最後に私は幸運にもレストラン『土間』オーナーとして 成功している佐久間俊臣に出会った。 「フランスに来てい なかったら、レストランを開くことは絶対になかったと思 う。 何をしていたかは全然分からないけど。」 と彼はよど みなく語った。彼のレストランはまずお好み焼きで知ら れ、現在はお惣菜屋さんとなっており、本場の日本料理を いろいろと提供している、 リヨンでも珍しい店の一つだ。出 している料理のクオリティーから見ても、この「美食の町」 リヨンに滞在することにした他の多くの日本人と同様、こ このオーナーも料理学校の出身だろうと思ってしまう。 し かし、俊臣は単なる語学研修の学生として1999年リヨン に来たのだった。 「ある日、日本に帰るのかフランスに残り たいのかを自問する時が来ました。そしてレストラン経営 という冒険を始めることになったのです。」 なんという冒険だろう! 彼がリヨンに来た理由は定か ではないが、彼の人生においてリヨンという場所が重要 な役割を果たしたようだ。実際この町で、同じく日本人の 妻と出会い、結婚し、二人の子供の父となり、家族四人とも フランス生活に完全に溶け込んでいるように見える。 「幸 せとは、ここで子供たちが健康に育っているのを見ること だな。」 日本にいたら子供の将来について、別の心配をし ていただろうと彼は付け加えた。俊臣とのインタービュー で印象に残ったことは、自分の運命を選び、歩んできた道 のりを満ち足りた思いで眺めることが喜びである、 という ことだ。

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Les portraits retracés dans cet article m’ont éclairé sur différents types de bonheurs issus de la prise de liberté, de l’affirmation de soi, du choix et de l’accomplissement. Si je me suis volontairement éloignée d’une simple comparaison de clichés sur la France et le Japon, je dois cependant citer pour finir quelques idées amusantes et inattendues. « Ce que j’aime ici, c’est l’idée de partager pour économiser. C’est une façon de penser qui est plus répandue en France qu’au Japon. Le covoiturage, par exemple, je trouve ça génial ! » Ou encore « Ici, je prends plaisir à confectionner des choses qu’on ne trouve pas en dehors du Japon, alors que là-bas, je me contenterais de les acheter par facilité. Le fait d’être ici développe ma créativité ». Pendant la période où je réalisais les interviews, j’ai également fait connaissance avec une Japonaise venue en France suite au décès de proches lors de la catastrophe de Fukushima. Une rencontre touchante qui me laisse soupçonner qu’il reste encore bien des dimensions du bonheur à explorer, à Lyon ou ailleurs.

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この記事のポートレートを書くことで、自由の獲得、自 己肯定、選択、実現から生まれるさまざまな種類の幸福 について学んだ。 フランスと日本についての単なる型どお りの比較はあえて避けてきたが、思いがけず面白かった 意見を最後に挙げてみたい。 「フランスで好きだと思うの は、節約のためにシェアするという考え方。 これは日本より もフランスで広まっている考え方で、例えば、車の合い乗 りは素晴らしいと思う。」 あるいは「ここフランスでは、 日 本以外では手に入らないものを作ることを楽しんでいま す。日本では手軽に買って満足していました。 ここにいるこ とで創造性が培われます。」 このインタビューを行っている頃、福島の災害で身近 な人を失って渡仏した日本人女性とも知り合った。心に 触れる出会いを通して、 リヨンあるいは他の地で、まだま だ幸せの意味を発掘する余地がありそうだと感じたのだ った。


Ont collaboré à cet article : この記事にご協力いただいた方々

Tomoko Baudry, créatrice de bentô, à Lyon depuis 6 ans.

Rika Ohwada, créatrice de prêt-àporter en soie, à Lyon depuis 10 ans.

ボードリー智子、弁当創作家、 リヨ ン在住6年。

大和田里佳、 リヨン在住10年。シルク のプレタポルテデザイナー業を営む。

Shima Sunaoshi, professeur de japonais, à Lyon depuis 6 ans.

Toshiomi Sakuma, restaurateur, à Lyon depuis 14 ans.

砂押紫麻、 リヨン在住6年。日本語 教師。

佐久間俊臣、 リヨン在住14年。飲食 店経営。

Texte & illustration © Laetitia Buseuil Laetitia Busseuil, née à Lyon, a vécu au Japon entre 2005 et 2008. Elle travaille à son compte depuis 2008 en tant que traductrice, interprète et enseignante de japonais. Dans son temps libre, elle se livre à des activités créatives dont l’illustration. レティシヤ・ブセイユ リヨン生まれ。2005年から2008年にかけて日本在住。2008年よりフリーの翻訳者、通訳、日本語教師として活動。余 暇を利用してイラストなどの創作活動も行っている。

http://www.asian-graffi-tea.com/

Version japonaise traduite du français par / 仏日翻訳 Reiko VACHOT-INUKAI  犬飼玲子 Interprète-traductrice de japonais, vit en france depuis 1991. 在リヨン 仏日・日仏通訳翻訳 http://www.r-v-i.com

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Pétale confirmé

堅信の花びら par

B i x & M arki D u o so ft Jazz

優しい風の吹くままにどこへでも 地面にひと時止まる 好きな時に、またひと時出て行き、また戻る 過ぎる時の流れのままに飛び去る  終わった時には それは良い 永遠に思い出の糸をたどる 何がそれを風の中に包むのか 来たる日の中の夢に生きる この場所で上手く行くと心に思う 曲芸師のように日々を織り上げる 悲しくならない術をとても良く知っている

N’importe où au gré du vent doux Elle se pose au sol un instant N’importe quand elle décide de repartir un moment puis de revenir Elle s’envole au gré du temps qui passe Quand elle a fini c’est bon, pour toujours elle suit le fil de ses souvenirs Qui l’enveloppent dans le vent Elle vit dans le rêve d’un jour qui sera Elle se dit ça ira dans cet endroit Elle tisse ses jours comme un équilibriste Qui sait très bien comment ne pas être triste

Bix&Marki © Barbara Harsch

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Peinture-collage illustrant le quatrième album de Bix & Marki , L’esprit Plastique. (acrylique sur papier 18 x 13 cm), 2012 © Beatrix Fife

Ecoutez pétale confirmé par Bix&Marki http://tinyurl.com/petale-confirme-bix-marki

Bix&Marki est un duo de soft jazz-chanson basé à Tokyo depuis 2011. Beatrix Fife est artiste peintre, flûtiste, auteur et interprète, Mamoru Katagiri est guitariste et compositeur. Ils vivent leur vie comme leur musique, et leur musique comme leur vie. www.makbx.com

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L io n el D e r s o t , l’h om m e- or ch es tre

リオネ ル・デ ルソ 、マル チ・フリーランサ ー tés indépendantes et is 28 ans. Après avoir exercé diverses activi Parisien d’origine, Lionel Dersot vit à Tokyo depu clientèle exigeante : proposer des services complémentaires à une en entreprise, il puise dans son expérience pour t et interprétation d’affaire. représentation d’entreprise, accompagnemen 務を経た後、現在では、 れています。様々なフリーランス業務と企業勤 パリ出身のリオネルさんは、28年来、東京で暮らさ トのきめ細かなニーズに対応 ダント、またビジネス通訳など、各クライアン 外国企業の日本国内窓口、来日外国人のアテン れています。 するサービスを提供しながら経験の幅を広げら

1. Sous quel statut exercez-vous ? Depuis quand ? Je suis indépendant depuis la nuit des temps, ou plus précisément depuis mon arrivée à Tokyo en 1985. J’ai fait de brefs passages en entreprise qui m’ont beaucoup appris, mais l’indépendance professionnelle est la forme d’activité qui me convient le mieux. Si le statut d’indépendant reste flou au Japon, le cadre fiscal est en

revanche très intéressant. どのような職業形態で活動されて 1. また、それはいつ頃からです いますか。 か。 ずっと、大昔からフリーランスです。 正確には、1985年の来日時以来で す。短い期間でしたが企業で働いてい たこともあります。その間、多くのことを フリーランスが とは言え、 学びました。 最も自分に適した職業形態です。日本

ではフリーランスの一般的な位置づけ は曖昧模糊としたままの一方で、税制 上の待遇は魅力的です。 2. Quelle(s) activité(s) avez-vous exercé(es) avant de vous lancer ? À ma sortie de l’université, j’ai intégré une entreprise japonaise en France en tant qu’interprète. Bien que mon niveau de japonais n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, il m’a été facile

Lionel Dersot © Sébastien Lebègue 1 02

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Lionel Dersot en compagnie de Tak Nishimura, © Sébastien Lebègue

CEO de Saw expérience

de trouver un emploi car à l’époque, peu de personnes maîtrisaient cette langue. 2. フリーランスになる以前は、 どんな 職業に従事したことがありますか。 大学卒業後、ある在仏日系企業に通 訳として就職しました。当時の私の日本 語レベルは今日のそれに及ばないもの でしたが、仕事を見つけるのは容易な ことでした。その頃、日本語をマスター した人はごく少数だったからです。

3. Comment avez-vous appris le japonais ? J’ai débuté le japonais à l’université de l’université de Jussieu Paris VII, et j’ai été le premier à obtenir la maîtrise

de langues étrangères appliquées mention anglais et japonais. Les choses ont bien évolué : à l’époque, le japonais n’était enseigné que dans deux universités en France. Cependant, c’est le temps passé au Japon qui m’a permis d’approfondir mes connaissances. 3.日本語はどのように学ばれました か。

4. Combien de temps vous a-til fallu pour vivre de votre activité indépendante ? À mon arrivée au Japon, je n’ai pas trouvé de poste salarié. Un concours de circonstances, allié à l’euphorie de la bulle économique, m’a permis d’exercer rapidement plusieurs métiers à la fois, en indépendant. Dans un premier temps, j’ai travaillé en tant que journaliste pour des magazines scientifiques français grand public, traducteur et interprète.

パリ第7大学で日本語の勉強を始め ました。外国語学科に日英二カ国語専 攻課程が開設されたばかりの頃で、そ こで修士課程を修了した最初の学生で 4. フリーランスで自立するようになる した。当時はフランス国内で日本語を どのくらいかかりましたか。 教えている大学は2校だけだったのに、 まで、 時代とは進化するものです。何はともあ 来日したばかりの頃は、雇用者がす れ、私の知識を深めさせてくれたのは ぐには見つかりませんでした。折しもバ 日本で過ごした年月です。

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ブル期の好景気に乗って、 フリーランス で同時に複数の仕事を掛け持ちするこ とが短期間で可能になりました。 こうし て、始めはフランスの大衆向けサイエ ンス・マガジン数誌の記者、翻訳者、ま た通訳として仕事しました。 5. Quels sont vos liens avec le Japon et la France ? Je réside au Japon, mais mes clients viennent du monde entier. Bien que j’entretienne des liens privilégiés avec l’Europe, j’aime également travailler avec les Américains, dont j’apprécie le dynamisme et la courtoisie. Pour moi, il est important de se confronter à d’autres cultures d’affaires, pour ne pas s’isoler dans des relations professionnelles dictées par sa nationalité. Cette confrontation est source de découvertes et de réflexion. Je ne me limite donc pas au Japon et à la France. Le monde est plus vaste que cela. 5. リオネルさんにとって、日本とフラン スの結びつきはどのようなものですか。

de l’offre de services en japonais au début des années quatre-vingt. Plus qu’un choix conscient, je pense que ce sont souvent les circonstances qui mènent à exercer une activité en indépendant. Le discours dominant sur le « freelancing » est superficiel et commercial. Le principal avantage pour moi est de mieux maîtriser ma destinée. Les réseaux sont l’une des clés de la réussite, mais aussi de l’épanouissement. J’entretiens des liens qui dépassent les simples intérêts professionnels avec des personnes parfois très éloignées du Japon. 6.なぜフリーランスで活動することを 選択されたのですか。 フリーランスであ ることの利点とはなんでしょうか。 社会人として駆け出しだった頃、学生 時代に当たりますが、 フリーランスの世 界と出会いました。当時の私とっては目 が飛び出るほど高給な通訳の仕事の声 がかかって来たのです。両親が驚いて いたほどです。80年代始めにも語学 関連の仕事でまたとない貴重なオファ ーを得ました。だから、意識的な選択と

いうよりも、むしろその時々の事情が作 用してフリーランスで仕事をするように なるんだと思います。 フリーランシング にまつわる論調の主流は商業的で、見 せかけだけのものです。私にとってフリ ーランスであることの主な利点は、自分 の進むべき方向をよりよくコントロール できることです。ネットワーキングは、仕 事の成功と共に人格を開花させるカギ の1つです。時折、日本から非常に遠く に離れている人たちと仕事上の単なる 利害関係の枠を越えた関係を築くこと があります。 7. À quoi ressemble votre journée type ? Il n’y a pas à proprement parler de journée type. Certaines se déroulent sur le terrain, d’autres sont consacrées au relationnel et à l’apprentissage. En d’autres termes, les missions rémunérées ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Pour entretenir et développer une activité indépendante, il faut aller à la rencontre de ses clients et se tenir informé.

私は日本に住んでいますが、 クライア ントは世界中からやって来ます。欧州の クライアントとは特権的な関係を築い てきましたが、米国のクライアントと仕 事をするのも好きです。彼らの行動力 とマナーの良さには感心させられてし まいます。自分の国籍に左右された仕 事関係にとどまって孤立してしまわな いように、他国のビジネス文化と向き 合うことが私にとっては大切です。そう した出会いは、発見と考察の機会を与 えてくれます。日仏関係だけにこだわる ことはありません。世界はずっと広いの ですから。 6. Pourquoi avez-vous choisi d’exercer en indépendant ? Quels sont pour vous les avantages de ce statut ? Je suis tombé dans l’indépendance quand j’étais petit, ou plutôt étudiant. J’avais été sollicité pour des missions d’interprétation rémunérées à un tarif qui, à l’époque, me semblait mirobolant. Mes parents n’en revenaient pas. Une fois de plus, je bénéficiais de la rareté Lionel Dersot dans les locaux de coworking space de Saw expérience © Sébastien Lebègue

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7.典型的な一日の仕事の流れはどん な感じですか。 あえて言うほどの典型的な一日は存 在しません。顧客の指定した現場で業 務を行う日もあれば、コネクション作り や勉強会に充てる日もあります。別の 言い方をすれば、対価を得て行う業務 は氷山の一角に過ぎません。 フリーラ ンスの活動を維持、進展させるために は、 クライアントに会いに行くこと、常 に新しい情報を仕入れることが不可欠 です。 8. Parlez-nous de vos activités actuelles. Je mets mes compétences au service d’entreprises qui souhaitent bénéficier d’une présence au Japon, que ce soit de façon ponctuelle ou dans la durée. Selon les circonstances, je leur sers de représentant, d’agent de liaison ou de veilleur stratégique. Je travaille en priorité pour le secteur technologique, dans la continuité de mes activités antérieures de journaliste scientifique et technique, mais aussi par goût personnel. En parallèle, je continue à exercer l’interprétation d’affaires, que j’enseigne à l’Institut Français de Tokyo depuis cinq ans. Plus récemment, j’ai commencé à organiser séjours et visites sur le thème de la gastronomie et de l’agriculture afin de permettre aux professionnels de ces secteurs de nouer des contacts directs avec les acteurs locaux, en m’appuyant sur un réseau étendu constitué au fil des années.

者の仕事の延長線上から、また個人的 な好みから科学技術系のセクターにプ ライオリティを置いています。 これと並 行して、ビジネス通訳も継続しています し、 ここ5年来、アンスティチュ・フラン セ東京(旧東京日仏学院)で教鞭をとっ ています。 ごく最近では、ガストロノミー と農業のテーマで、食に関わる仕事に 従事する人を対象に日本国内の地域事 業者と直接知り合って交流を結ぶこと が目的の地方滞在ツアーや現地視察を オーガナイズしています 。長年培って 来た幅広い人脈を基盤にこのような活 動を展開しています。 9. Quels sont vos liens avec vos collègues indépendants ? En 2008, j’ai eu l’idée de créer Freelance France Japon, un réseau professionnel dédié aux indépendants. Cinq ans plus tard, FFJ est un lieu d’échanges de savoir et de compétences qui a permis, en toute discrétion, à de nombreux projets de se concrétiser. La revue Éclectiques est un petit miracle qui met en pratique les ambitions premières du réseau. Bloguer a été et reste une source importante et toujours déconcertante de création de liens dont la qualité est inversement proportionnelle au nombre. 9. フリーランスの同僚、仲間とはどの ような関係ですか。

2008年に、 フリーランサー向け のプロフェッショナル・ネットワーク、 フ リーランス・フランス・ジャポン(FFJ)を 立ち上げることを思いつきました。それ から5年後、FFJ は知識と才能を分かち ここだけの話です 8.最近の活動について語って下さい。 合う交流の場として、 が、多くのプロジェクトを実現させてい るんですよ。機関誌『エクレクティック』 一時的であれ、継続的であれ、日本 は、ネットワークの源にある野心を実行 国内に窓口を確保したいと望んでいる に移したささやかな奇跡です。 ブログ 外国企業向けにサービスを提供してい ます。場合によって、代理人、仲介エージ を書くことも、コネクションを創造する 重要かつ、常に意外性を孕んだリソー ェント、あるいは経営戦略関連のモニ スであり続けています。コネクションの ターとしての役割を果たしています。過 クオリティはその数量と反比例する、 と 去にやったサイエンス・マガジンの記

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いうことがありますが。 10. Quels conseils donneriez-vous à une personne souhaitant s’établir en indépendant au Japon ? 1. Si le métier que vous aimeriez exercer ou dans lequel vous débutez se pratique aussi en entreprise, une expérience salariée peut vous aider à comprendre la dynamique « corporate » et ses codes, ce qui facilitera les échanges avec vos futurs clients. 2. À moins que vous ne soyez le premier homme sur Mars, il y a de grandes chances pour que quelqu’un d’autre ait exercé votre métier avant vous. Entrer en contact avec des vétérans ouverts au dialogue et prêts à partager leur expérience est indispensable, même si cela peut être une gageure. 3. S’il existe des réseaux professionnels qui vous correspondent, rejoignez-les et participez. Ne soyez pas qu’un nom dans une liste. 4. Soyez éclectiques dans vos réseaux. Tissez des liens avec des professionnels exerçant d’autres activités, qui pourront aussi à terme devenir apporteurs d’affaires et vous offrir d’autres perspectives. 5. Développez vos compétences, pour justifier vos tarifs et pour le plaisir d’apprendre. 6. Partagez vos connaissances et votre expérience. Devenez membre de FFJ. 10. これから日本を拠点としてフリー ランスで活動したいと考えている人へ、 どんなアドバイスがありますか。 1.自分がやりたい、または始めたい と思う職業が、法人事業でも展開され ているのなら、会社員として経験を積む ことは企業のコーポレイト・ダイナミッ クと組織の常識を理解する上で大変役 に立ちます。将来、顧客とのやり取りに 対応し易くなります。

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2.先例が皆無というのでない限 り、あなたが行う以前に同じ職業を他 の誰かが試した確率は大です。コミュ ニケーションにオープンで自身の経験 をシェアしてくれそうなベテランとの接 点作りは、一見無謀そうに見えても不可 欠なことです。  3.自分に適しているプロフェッシ

ョナル・ネットワークがもし存在するな ら、ぜひ、加入して積極的に活動してみ よう。メンバー・リストに名前が載って いるだけのメンバーではダメです。  4.所属ネットワークの中では、エク レクティックになろう。他の分野で活躍 しているプロ達と親交を結ぼう。長期的 には、彼らを通して新しいビジネスが生

Pr opos r e cu e i l l i s p a r Géral di ne o u di n 聞き手:ジェラルディン・ウダ Tr aduit du f r a n ça i s p a r R it s uk o Co rdi er 訳: コルディエ律子

まれる可能性もあるし別の視野を持つ ことにも繋がります。  5.自分の料金を正当化させるため にも、また学ぶことの喜びを得るため にも、自分の才能を伸ばそう。  6.自分の知識や経験をシェアしよ う。FFJのメンバーになろう。

Po u r e n sa vo ir p lu s su r L ionel Ders ot

http://www.lioneldersot.com

Phot ogr ap h i e s © Séb a stie n L ebèg u e 写真:ルベーグ ・セバスチャン

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FREELANCE FRANCE JAPON Q U ’ ES T CE Q U E C’ E ST ?

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- Fr e e l a n c e Fr a nce Ja pon


Créé par Lionel Dersot en avril 2008, le réseau Freelance France Japon a pour objectif de fédérer les professionnels indépendants pratiquant dans la sphère francophone-japonaise, qu’ils soient établis au Japon ou en dehors. Loin de se limiter à une présence en ligne, FFJ est une communauté ancrée dans la vraie vie, dans laquelle le mot collégialité a encore un sens. Des réunions formelles et informelles sont régulièrement organisées, en particulier à Tokyo. Ce projet sans équivalent a généré de nombreux échanges entre les membres, mais également de nouvelles opportunités de travail. FFJ rassemble 47 professionnels issus d’horizons divers : audio-visuel, langues, communication, photographie, arts graphiques, droit, tourisme et bien d’autres activités. Nous accueillons en priorité les indépendants établis et proactifs, capables de contribuer à la dynamique du réseau. Cependant, les personnes intéressées qui ne remplissent pas ou pas encore les conditions d’inscriptions détaillées sur le site peuvent devenir membres associés et sont les bienvenues lors des rencontres. Pour plus de renseignements, n’hésitez pas à visiter notre site Internet.

http://freefrajap.ning.com Ainsi que les pages Éclectiques et Freelance France Japon sur Facebook.

https://www.facebook.com/EclectiquesFreelance/

https://www.facebook.com/groups/freelancefrancejapon/

Fre e l an ce Fran ce J a p o n -

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Cliquez sur les images pour lire Éclectiques 1, 2 & 3

Numéro 1 - Novembre 2010

Numéro 2 - Novembre 2011

T O K Y O CLICHéS Au-delà des

D ’ ici e t d ’ ai l l e u r s

東 京 をちこち

クリシェを超えて

Ou rendez-vous sur http://issuu.com/freelance-france-japon

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- Fr e e l a n c e Fr a nce Ja pon

Numéro 3 - Décembre 2013


bonheur 幸福(いろいろ)

Éclectiques, le magazine de

Freelance France Japon Le réseau des professionnels indépendants et entrepreneurs franco-japonais Numé ro 4 - Décembre 2013

Directeur de la publication :

Michael Goldberg / ivw2@yahoo.com

Rédactrice en chef :

Géraldine Oudin / info@zentranslations.com

Directeur artistique :

Sébastien Lebègue / contact@sebastienlebegue.com

Couverture : Jérémie Souteyrat ont participé à ce numéro : Laetitia Busseuil, Marc Carpentier, Ritsuko Cordier, Lionel Dersot, Michael Goldberg, Yuko Hitomi, Yukiko Kano, Sébastien Lebègue, Bob Leenaers, Ilan Nguyen, Géraldine Oudin, Bruno Quinquet, Djamel Rabahi, Jérémie Souteyrat, Céline Bonnet-Laquitaine, Reiko Vachot-Inukai

2013 © Tous droits réservés Le contenu du magazine est interdit à toutes reproductions, utilisations ou adaptations sans l’accord des auteurs. Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Prochain numéro : Décembre 2014

Photo © Sébastien Lebègue


Freela n c e France Japon - numéro 4 - bonheur[s]

Tous droits réservés © 2013

http: // freefrajap.ning.com

Eclectiques magazine #4 Bonheur(s) - Freelance France Japon  

Le magazine des professionnels indépendants et entrepreneurs franco-japonais.

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