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numéro

3

I

N o v e m b r e 2012

I couverture

Bruno Quinquet

Numéro 3


N uméro 3

SOMMAIRE


éditorial

4

P AR MI CHAEL GOL DBER G

L’union fait la force, c’est bien connu

6

P AR G éraldin e Oud i N

Comment répondre au Japon

12

P AR MI CHAEL GOL DBER G

Anonymes , apologie de l’individualité

22

P AR Sébastien L ebègue

Variations sur la fidélité et la vertu

46

P AR Yukiko Ka n o

Panarchie, Hétérotomie, autonomie

50

P AR Alban Ma nn i s i

Tokyo no ie

58

P AR JÉRÉMI E SOUTEYRAt

Kichijoji, Anatomie d’une dépendance libre 吉祥寺、緩やかな束縛の解剖学

76

P AR LI ON EL DERSO T TRADUI T P AR Ritsuko Cordie r

l’incident de kawaguchiko 河口湖の出来事

88

PA R b r u n o q u i n q u et

L’indépendance et le groupe

102

PA R Tsheri n g d i t C é li n e B o n n e t -L a q u i t ain e

Yoko majima, juriste 行政書士 眞嶋 容子

110

en vedette, notre Portrait d’indépendant

フリーランサーの素顔 PA R G é ral d i n e O u diN

FREELANCE FRANCE JAPON

116

Q U ’ EST - CE Q UE C ’ EST ?

Photo © Jérémie Souteyrat


Penser l’indépendance professionnelle, et agir Bienvenue à la troisième édition d’Éclectiques, le journal en ligne de l’association FFJ - Freelance France - Japon. Vous travaillez dans quelle entreprise ? - Je suis indépendant. Freelance France Japon est une association qui réunit professionnels indépendants et sympathisants qui Combien dedans fois ce courtdomaines. dialogue répété fil desassociation années provoque, selon les exercés, des regardsmais ébahis parfois un pratiquent divers Certes,autoute est la somme desmétiers individus qui la composent, brinil est goguenards. Plutôt que de laisser à d’autresfreelances le soin de et définir ce qu’il convient d’être, aux professionnels particulièrement difficile de rassembler entrepreneurs. Notre forcec’est réside dans une grande indépendants de liberté fixer lesd’esprit règles et ded’expression, leurs discours et desileurs plurielles. même celaidentités induit dans certains cas une plus grande instabilité financière. Au FFJ, Japon, les professionnels indépendants sont particulièrement invisibles. les Dans un pays où reconnaissance comme son nom l’indique, a pour objectif de réunir, et représenter freelances quilasont spécialisés est d’abord liéedans au(x)l’interface groupe(s)entre auquel appartient, notre statut administratif est celui du marchand de quatre leschacun sociétés et les cultures francophones et le Japon, pays où l’individualisme estsaisons moins du coin de la rue.valorisé Mais en tant Occident, que membre part entière de Illane shotengai, ce dernier jouit d’un statut social mieux défini que le notre. qu’en où leà groupe prime. faut pourtant faire ni distinctions arbitraires ni amalgames, car chaque personne sur cette terre est unique. Reste le fait que FFJ est un réseau d’individus qui sont peutêtre un uniques » que lalocale moyenne. Comment assumons-nous cetteL’absence expérience japonaise dansen dit long sur Vous ne peu lirezplus rien« dans la presse sur l’indépendance professionnelle. defranco discours à ce sujet vie professionnelle et au plus selon profond de nous-mêmes? l’a la priori énorme, monopolistique, lequel tout travail se fait dans le cadre d’une entreprise. Le décalage avec l’Occident, et en particulier avec le monde anglophone, est considérable. Les livres japonais qui traitent de la question se répartissent entre manuels d’aide de pour sa «déclaration annuelle de revenus, et », comment vivoter àenlarestant son ordinateur. Le thème ceremplir numéro, indépendance et appartenance fait référence tensionchez qui soi peutdevant exister Lesentre statistiques la population travailleurs — pourtant nombreux — sont absentes ou anciennes. Les ces deuxsur extrêmes. Car la des liberté s’exerce àindépendants l’intérieur de limites pratiques et philosophiques, et il devient associations sont nécessairelocales de faire desapathiques. compromis dès qu’on entre en relation avec autrui. Cela dit, nos contributeurs sont libres d’interpréter le thème comme ils veulent. L’individualisme, l’expertise, et la créativité de chacun sont évidents à travers ces articles de leurs FFJ n’a pas pour ambition de serassemblés, substituer àissus ce vide, mais réflexions. à créer un plein qui bénéficie en premier lieu à ses membres. Les indépendants n’ont pas pour réputation d’avoir la fibre du réseautage professionnel, et pourtant l’aventure de FFJ et d’Eclectiques suggère que àla remercier volonté d’agir peutmon faire mentir lesnom clichés. Car malgré ainsi la diversité nos préoccupations Je tiens de tout cœur et au des participants que de de tous lesprofessions, membres deles FFJ, communes sont faciles énoncer : développement d’une identité professionnelle, formation autoformation, nos collaborateurs quià ont tant travaillé pour éditer, corriger et mettre en page ce numéro et - Géraldine Oudin, stratégies de présence sur Lebegue Internet ne sont que Souteyrat. quelques uns des thèmes abordés par nos membres en ligne et lors des réunions mensuelles. Sébastien et Jérémie Cette fois ci, nous avons d’aller regarder ce qui se passe au-delà des clichés, au sens propre comme au figuré. Comme Laissez-moi citer Erichchoisi Fromm. toujours, les articles de ce divers que activitésàdes de FFJ. espérons quequ’il cette variété des On parle beaucoup denuméro liberté, sont maisaussi on réfléchit trèsles rarement ce membres que cela veut dire.Nous D’abord, je crois contributions permettra à chaque d’y trouver faut distinguer « freedom from »lecteur et « freedom to » («son êtrebonheur. libre de quelque chose » et « être libre de faire quelque chose »). Nous nous sommes libérés de certaines contraintes qui existaient aux dix-huitième et dix-neuvième Le Japon est depuis plusieurs mois le théâtre d’unquoi drame, de Fukushima. Pour ceux dont la vieunprofessionnelle et la siècles. Mais la vraie question est déjà de savoir ce pour nouscelui sommes devenus libres… ce qui donne sens vie àpersonnelle sont, comme les nôtres, intimement liées au Japon, le choc est particulièrement rude. Certains articles ont été cette liberté. écrits avant le 11 mars, d’autres plus tard. Certains d’entre nous ont passé énormément de temps dans les zones sinistrées, pour Michael le travail ou en tant que bénévole. C’est cette réalité, leur réalité, qu’ils ont choisi de raconter en mots ou en images. Goldberg D’autres ont apporté leur aide à distance en levant des fonds ou en mettant leurs compétences à disposition des associations ou des individus en ayant le plus besoin. Mais quel que soit l’endroit où nous Erich vivions et l’endroit où documentaire nous travaillons, croyons capacité du Japon à se Notes : Commentaire du psychanalyste Fromm, tiré de mon sur lenous philosophe Zen,en D.T.laSuzuki, extrait reconstruire et noussur voulons l’accompagner chacun à notre façon. d’un panel télévisé le réseau CBS.


Éditorial par Michael Goldberg マイケル・ゴールドバーグ

traduction en japonais Yuko Hitomi 訳:人見有羽子

En attente de version Japonaise フリーランス・フランス・ジャポンとは、 様々な分野でフリーランスとして活躍するプロの有志からなる

FFJは、業種を問わず、 日本とフランス語圏諸国間に関わる業務に従事しているフリーランサーの連携と交流を支援します。 なぜならば、 フリーで 集団です。 確かに、組織というのは個人の集まりであるわけですが、フリーランサー、 個人事業主をひ あることが必ずしも孤立を意味するわけではないから。 なぜならば、 情報とコミットメントが原動力を生み出してくれるから。 なぜならば、 各メンバー とつにまとめるのは一筋縄では行かないものです。 私たちの強みは、経済的不安定さのリスクと背中 がネットワークに貢献することで、FFJ合わせであるにしても、 のメリットでもある専門知識と経験の多様性を共有することができるから。 個人の思想と表現の自由を最大限に活用できる点にあります。

あえて補足するなら、 このイニシアティブには先例がありませんでした。 とはいえ、 2008年4月の創設以来、 FFJが成し遂げてきた快挙はそのモ集 フリーランス・フランス・ジャポンとは、 その名のとおり、 欧米に比べ個人主義があまり評価されず、 デルの有効性を立証しています。 団の力が強い国、日本とフランス語圏の諸地域・諸文化との仲介役を専門とするフリーランスを集結し、

組織として代表することを目的としています。この地球上では全ての個人がユニーク (唯一無二)な存在 ですから、独断的な類型化や安易な十把一絡げは避けるべきですが、おそらく平均よりもやや《ユニー ク》さが勝る人たちが集結するネットワークが、 このフリーフランス・フランス・ジャポンだと言えるでし ょう。 では、私たちはこうした日仏体験を、仕事上あるいは個人の根本的な部分で、どのように受け入 れ、消化しているのでしょうか? 第三号のテーマである 《自立と共存》は、 この相反する二極間に存在しうる緊張状態についてふれて います。 というのも、自由とは現実的な可能性、哲学的枠組みにおいて行使されるものであり、他者と の関係が生じた時点で、妥協が必要になるものだからです。とはいえ、このテーマに関しては寄稿者の 自由な解釈にまかせました。 彼らの考察から生みだされた記事には、各人の個性、経験に裏打ちされ たプロの視点、創造力が発揮されているに違いありません。 そして私から謝辞をひとこと。 本号制作のすべての協力者とFFJメンバー全員に代わって、今回、編 集・校正・レイアウトに尽力してくれた我らが同志ジェラルディーヌ・ウダン、セバスチャン・ルベーグ、ジ ェレミー・ステラに心からの感謝の言葉をしるします。 最後にエーリヒ・フロムを引用します。

自由の意味について考える人間は非常に少ない。 まず、 「自由を語る人間は数知れないが、 《freedom from》 (〜から解放された自由) と 《freedom to》 (〜をする自由)のふたつを区別すべ きだろう。 我々は、18世紀、19世紀に存在していたいくつかの拘束からは解放され自由になった。 し かし、大事なのは、その結果、我々は何に対して自由になったのかを知ることである...その時初めてこの 自由に意味が与えられるのである」

マイケル・ゴールドバーグ

筆者注:上記引用の精神分析学者エーリヒ・フロムの一文は、 筆者制作による禅学者・鈴木大拙に関するドキュメンタリー からの引用であるが、出典はフロムが参加したCBS放送のTV討論番組に拠る。

Photo © Sébastien Lebègue


L’union fait la force, C’est bien connu PA R Géral d i n e o u d i n

T R A DU C T R I C E E T I NTE R PR È T E D E L I A I SON

Comment ? Vous ne saviez pas ? Les travailleurs indépendants ne sont ni asociaux, ni isolés. L’appartenance à de nombreux réseaux est l’un des éléments les plus méconnus et les plus gratifiants sous bien des aspects de la vie de freelance. Un travailleur indépendant membre d’une ou plusieurs associations professionnelles est un travailleur indépendant heureux (et, accessoirement, plus compétent) Certains, en particulier les plus vulnérables, ceux qui débutent où qui sont géographiquement isolés, hésitent à se lancer dans l’aventure. Et qui n’hésiterait pas, confronté à des démarches qui relèvent parfois du parcours du combattant, et tenu de débourser des sommes souvent non négligeables pour appartenir aux associations les plus réputées. Ce qui nous amène au point suivant : comment choisir son association professionnelle ? La plupart d’entre nous sommes affiliés à plus d’un groupe. Pour faire le meilleur choix, il convient d’étudier sérieusement les caractéristiques de chacune, parmi lesquels : les objectifs et idéaux, la proximité géographique, le dynamisme, les services et avantages proposés, le nombre de membres (grand pour avoir accès à un réseau étendu, petit pour faire partie d’un groupe d’élus triés sur le volet), et, dans une moindre mesure, la difficulté des démarches, le montant de la cotisation, et les affinités personnelles. Le choix final reste évidemment individuel, chacun devant prendre

6 - Fr eela nc e F r a n c e J a p on -

une décision en fonction de ses circonstances et objectifs personnels. Mais justement, pourquoi faire l’effort de rejoindre une association professionnelle ? Tel est l’objet de cet article : dresser un inventaire des bénéfices de l’affiliation à une ou plusieurs associations professionnelles, pour le travailleur indépendant comme pour ses clients. Avant tout, je me dois de préciser que mon opinion sur la question m’a été largement inspirée par mon expérience personnelle en tant que membre du comité organisateur du Western Australian Intitute for Translators and Interpreters (WAITI, 2010-2011), et en tant que « simple » membre de la Société française des traducteurs (SFT, 2009-présent), de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF, 2011-présent), de la Japanese Association of Translators (JAT, 20082011), de l’Australian Institute of Interpreters and Translators (AUSIT, 2009-2011), et bien entendu de Freelance France Japon (FFJ, 2009-présent). Mes conclusions sont donc orientées par les circonstances particulières qui sont celles des traducteurs et des interprètes, mais j’ose espérer qu’au moins une partie d’entre elles a une portée plus large Parce que nous ne sommes pas asociaux J’ose affirmer sans avoir peur de me tromper que la majorité des travailleurs indépendants n’ont pas choisi leur activité par pur rejet de la société et du monde de l’entreprise. Pour certains, c’est


Dîner de clôture de la conférence biennale l’ Australian Institute of Interpreters and Translators à Freemantle, Australie, en 2010 Géraldine Oudin à gauche avec Heather Glass, traductrice et interprète japonais/anglais et présidente du Western Australian Intitute for Translators and Interpreters, et Peter Tuffley, traducteur japonais/anglais venu de Nouvelle Zélande pour l’occcasion. Fre e l an ce Fran ce Ja p o n -

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un choix de vie : envie d’être son propre patron, de pouvoir se projeter dans l’avenir sans crainte d’être licencié du jour au lendemain, envie de consacrer plus de temps à sa famille. Pour d’autres, c’est une nécessité, la nature même de leur métier n’offrant que peu de débouchés en entreprise. Pour d’autres encore, c’est un choix stratégique, leur métier offrant des perspectives plus alléchantes en termes de qualité de vie et/ou de rémunération exercé en solo qu’en entreprise. Les raisons citées sont loin d’être exhaustives, mais pour tous, l’indépendance est une évidence, tout comme le fait que nous avons besoin des autres.

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Besoin des autres ? De qui ? Du point de vue purement professionnel, nous avons besoins de nos clients, bien sûr, mais également de nos collègues, y compris de nos concurrents. C’est de cette évidence que j’aimerais parler ici. Tisser un réseau Lorsque l’on rejoint un réseau de professionnels, on a instantanément accès à un certain nombre d’experts travaillant dans des domaines proches ou complémentaires du nôtre, à une mine d’expérience et de connaissances qui dépassent les capacités d’un individu seul. Quand je dis

Conférence biennale de l’Australian Institute of Interpreters and Translators à Freemantle, Australie, en 2010


instantanément, j’exagère peut-être un peu. Certains groupes sont plus ouverts que d’autres, mais lorsque l’on est prêt à participer un minimum, on ne tarde pas à se faire accepter. À condition bien sûr de ne pas être uniquement demandeur, mais à être prêt à tendre la main à ceux qui en ont besoin. Car c’est bien là l’une des règles d’or du réseau : la réciprocité des échanges. Chacun apporte quelque chose, à son niveau. Dépasser ses limites Nous avons tous nos limites, et pourtant nous aimerions pouvoir faire face à toutes les demandes de nos clients. Impossible ? Que nenni ! Ce que l’un ne peut pas faire, l’autre le peut. Ainsi, un traducteur professionnel digne de ce nom travaille toujours vers sa langue maternelle, sauf quand la langue cible est une langue dite rare et qu’aucun traducteur natif de cette langue n’est disponible ou ne maîtrise suffisamment le domaine en question. Dans ce cas, on s’adjoindra les services d’un relecteur efficace. Dans tous les autres cas, mieux vaut ne pas tirer le diable par la queue et orienter le client vers un traducteur compétent travaillant vers sa langue maternelle. Votre client vous sera reconnaissant d’avoir trouvé une solution à son problème, et votre collègue sera heureux de vous rendre la pareille le moment venu. Au sein d’une association comme FFJ, la complémentarité est également géographique. Quand on travaille avec le Japon, il est bien utile de connaître d’autres interprètes, mais également des photographes, des vidéastes, des graphistes et des juristes sur place. Se mettre en valeur Quand je choisis un nouveau collaborateur, je lis un échantillon de son travail dans le domaine qui m’intéresse, je me renseigne sur son parcours et sur sa réputation, je vérifie s’il fait partie d’une association, et de quelle association. Certaines ne pèsent pas lourd dans la balance, comme la JAT, qui compte une poignée de membres exceptionnellement compétents mais accepte quiconque est prêt à débourser la cotisation annuelle.

Les meilleures associations professionnelles sont rarement les plus faciles d’accès. Il faut invariablement remplir un certain nombre de critères pour y accéder. Les critères varient d’une structure à l’autre, mais le nombre d’années d’expérience, les publications, formations et recommandations font partie des critères pris en considération par la plupart des associations de traducteurs sérieuses comme la SFT. L’ITI (Institute of Translation and Interpreting, en Angleterre) va encore plus loin, en n’acceptant que les candidats qui remplissent tous les critères de sélection et qui passent avec succès un test de compétence. Cependant, comme FFJ, la plupart permettent aux candidats qui ne remplissent pas tous les critères d’admission de les rejoindre en tant que membre associé, ce qui leur permet d’avoir accès à certains avantages du réseau tout en mûrissant leur projet. La plupart des associations disposent d’un annuaire en ligne que les demandeurs de services peuvent consulter. Certaines, comme l’ATLF, publient chaque année une version papier de leur annuaire, qu’elles font parvenir aux clients potentiels de leurs membres (dans ce cas, les maisons d’édition françaises). Le fait d’appartenir à l’une de ces structures est donc un plus non négligeable du point de vue de votre crédibilité et de votre visibilité, mais pas seulement. S’informer et se former Les associations professionnelles offrent de nombreuses occasions de s’informer et de se former. En fonction des cas, elles mettent à disposition un code de déontologie, des modèles de contrats, des brochures et autres publications débordant d’informations et de recommandations. Certaines organisent des enquêtes annuelles pour tenir leurs membres informés des dernières évolutions du marché. Elles organisent des formations et des séminaires structurés, payants ou non, qui répondent aux besoins exprimés par leurs adhérents. Ces formations peuvent avoir lieu en présentiel ou en ligne, afin de bénéficier au plus grand nombre. Certaines sont réservées aux membres, d’autres

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sont ouvertes à tous. Certaines sont généralistes et abordent les aspects pratiques de la vie de travailleur indépendant (obligations fiscales, conditions d’exercice, outils), d’autres sont très pointues (séminaires de traduction médicale ou juridique) et permettent aux membres de continuer à se former tout au long de leur vie professionnelle. En parallèle de ces formations structurées, les rencontres informelles et les forums permettent aux membres d’échanger de nombreuses informations sur le marché, les événements organisés par d’autres groupes, le matériel, etc. En traduction, ils peuvent demander l’avis de leurs collègues sur un passage difficile, trouver des partenaires travaillant dans des combinaisons linguistiques complémentaires aux leurs, ou bien encore s’enquérir de la réputation de telle ou telle agence avant d’accepter de travailler avec elle. Grâce à ces échanges réguliers, que ce soit au cours d’un séminaire, d’un salon, au comptoir d’un café ou bien encore en ligne, les travailleurs indépendants qui sont affiliés à une ou plusieurs associations professionnelles ne sont pas isolés. Au contraire, leur réseau est souvent plus étendu que celui du travailleur lambda, par nécessité. On a tous besoin d’un collègue sur qui compter. Mais pas seulement Les associations professionnelles d’envergure nationale disposent souvent d’un service d’assistance juridique. Ils permettent également à leurs membres de bénéficier de tarifs de

groupe sur des services et produits plus ou moins essentiels : assurance professionnelle adaptée à leur activité, mutuelle, logiciels, outils spécialisés, cartes de visite, accès à des réseaux partenaires, abonnement gratuit ou payant à certaines publications spécialisées, abonnement à une salle de sport, voyages, et bien d’autres encore. Alors, convaincu (e) ? À ceux qui ne seraient pas convaincus de l’utilité des associations professionnelles, et en particulier à ceux qui se plaignent que les associations ne répondent pas à leurs besoins, je répondrais une chose : impliquez-vous. L’association n’est pas une entité douée d’une volonté propre, elle n’est constituée que de la somme de ses membres. C’est à eux que revient la responsabilité d’orienter le débat et de définir les priorités en fonction de leurs besoins, de leurs préoccupations. Lorsque j’ai rejoint le comité organisateur de WAITI, nous n’étions qu’une poignée. Pourtant, avec l’appui d’autres associations dont AUSIT et les représentants des interprètes aborigènes et des interprètes en langue des signes, nous avons réussi à convaincre le gouvernement de l’Etat d’Australie occidentale d’améliorer sa politique d’assistance linguistique dans les hôpitaux, tribunaux et autres services publics, et nous avons organisé des séances de formation pour apprendre aux employés de ces services à mieux travailler avec un interprète, améliorant ainsi les conditions de travail de nos collègues et inspirant des initiatives

En haut : Workshop FFJ - Groupe Audiovisuel - TV au parc Yoyogi à Tokyo

Au centre : Rencontre des francophones dans la production audiovisuel, à l’Izakaya «Chez Andy»

Ci-contre : Soirée FFJ

10 - Freela nc e F r a n c e J a pon -


similaires dans d’autres états. WAITI et AUSIT ont également milité auprès du gouvernement fédéral australien pour améliorer la formation des futurs traducteurs et interprètes, notamment dans les langues rares des nouveaux immigrants, et pour que cette formation soit mieux reconnue par les services publics. Autres latitudes, autres préoccupations. L’ATLF se bat pour défendre les droits des traducteurs littéraires de France, en informant ses membres et en maintenant un dialogue constant avec les autres acteurs du livre, dont le CNL et le syndicat national de l’édition. En comparaison, FFJ peut sembler bien modeste, de par sa taille et de par ses actions. Ce n’est pas une association professionnelle à proprement parler, mais un « simple » réseau. Et pourtant, de nombreux ateliers thématiques et rencontres informelles ont été organisés au fil des années, avec un succès certain. Le fait que les membres exercent des activités variées et souvent complémentaires fait qu’il y a peu de compétition entre les membres, d’où une atmosphère particulièrement détendue et propice aux échanges et aux collaborations fructueux. Indépendants du Japon, de France et de Navarre, n’hésitez pas à venir nous saluer, la porte est toujours grande ouverte.

Traductrice et interprète de liaison française, Géraldine Oudin a vécu cinq ans au Japon avant de partir en 2009 à la découverte de Perth, en Australie Occidentale. Diplômée du département d’études japonaises de l’université de Strasbourg et de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle se spécialise dans les sciences sociales et humaines, la littérature, les loisirs créatifs, les arts et l’adaptation de sous-titres. Sa devise : « Précision et élégance ».

http://zentranslations.com

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COMMENT RéPONDRE AU JAPON ? PA R M ICHA EL G O LDB E R G

VI D E A ST E

Il est dit que quelle que soit la question, les Japonais donnent la plupart du temps une réponse équivoque ou attendue qui ne perturbe pas le « wa » (l’harmonie) de l’ambiance ou du groupe. Pour les étrangers/Occidentaux, habitués à une conversation suivie et (pour certains) à parler sans arrêt, il faut apprendre au Japon à respecter le « ma » (des pauses significatives) et les silences. Il est souvent préférable de se mordre la langue plutôt que de donner une opinion hâtive sans pour autant qu’on nous l’ait demandé. Par ailleurs, il est quasiment impossible de répondre comme il faut à une question ou à une postulation sans comprendre ce qui se passe et ce qui s’est dit. Avis aux perfectionnistes : au début du chemin d’apprentissage d’un langage autre que le sien, en particulier à l’âge adulte, il faut accepter de se tromper sans arrêt et arriver à surmonter la gêne. Il est impossible de s’exprimer couramment. Il faut parler et écrire en faisant des fautes flagrantes, tout en les corrigeant et en améliorant peu à peu son niveau de langage. Je dirais même que la plupart d’entre nous qui vivons au Japon continuons tout au long de notre vie à nous exprimer avec difficulté. Heureusement, la communication ne se limite pas à la parole. Quand je suis venu au Japon pour la première fois en 1971, je ne pouvais prononcer que deux ou trois mots en japonais. J’ai compris que « sumimasen » et « arigatou » voulaient dire beaucoup. Je n’avais aucune idée préalable du Japon, donc aucune préconception ou idéal.

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Je suis venu au Japon à la recherche d’artistes et de groupes vidéo. L’année précédente, j’avais publié la première de sept éditions du « Video Exchange Directory / Bottin vidéo international ». Mon but était de promouvoir la communication internationale par le truchement de ce nouveau média portable, à travers l’échange direct par la poste entre groupes communautaires, artistes, activistes, etc. de bandes vidéo d’images noir & blanc, visionnées sur un écran de télé. Le premier bottin, publié en 1970, réunissait 160 participants de ce réseau décentralisé, au Canada, aux ÉtatsUnis et en Europe, dont les Black Panthers en Algérie (je n’ai aucune idée de la façon dont mon invitation par carte postale leur est parvenue). Je n’ai reçu aucune réponse du Japon, malgré le fait que la quasi-totalité du matériel vidéo était à l’époque fabriqué au Japon. Je me disais que cela devait être dû au mur de la langue, car mes invitations étaient imprimées uniquement en anglais et en français. Et bien non, en réalité les artistes japonais n’avaient pas encore accès à l’équipement. Plusieurs créateurs venus de disciplines diverses s’intéressaient aux possibilités de la vidéo. Ils se sont servis de mon projet pour convaincre Sony de leur prêter les moyens de réaliser leurs premières œuvres et de les présenter sur un des étages du Sony Building à Ginza, qui venait d’être inauguré. C’était la première exposition d’art vidéo au Japon. J’étais le catalyseur et le « prof», moi qui venais à peine d’apprendre à m’en servir. On dit que c’est moi qui ai apporté la vidéo de l’Ouest, que je suis le papi de l’art vidéo au Japon.


Michael Goldberg, 1972, Ginza © Itsuo Sakane

福島

FUKUSHIMA PA R J É RÉ M IE SOUTE Y RAT PHOTO G R A PHE


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«Video Communications - Do It Yourself Kit», Sony Building, 1972 © Michael Goldberg


Le groupe qui est né de cette aventure — Video Hiroba — est devenu l’avant-garde du mouvement vidéo au Japon. On m’a invité à plusieurs reprises à faire partie du jury de concours et de festivals à Tokyo et à Kobe, et à enseigner deux semestres à l’Université Tsukuba. Ensuite, on m’a offert une position permanente de lecteur invité (kyakuin koshi) au collège technique Nihon Denshi Senmon Gakko, où j’ai enseigné la production pendant une quinzaine d’années. Cela me rassurait lorsque mes élèves écrivaient dans leurs évaluations que j’étais un bon prof, car je ne me souvenais pas de leurs noms et mon japonais était vraiment limité. De plus, je n’ai jamais été bon élève. Cela m’a pris 5 ou 6 ans avant de pouvoir communiquer de façon satisfaisante dans le quotidien. Je ne peux toujours pas lire les kanji, et après plus de 30 ans au Japon, je dis encore que « dès que la conversation devient intéressante, je la perds. »

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PA R LION EL DERSOT INTERP RET E

En haut : le groupe fondateur du Video In, Vancouver, 1973 En bas : Symposium international «Matrix», Vancouver 1973 © Michael Goldberg

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J’étais très actif au Canada dans le monde de « la vidéo alternative ». Chaque année, je lançais plusieurs gros projets, de multiples expositions, des ateliers de formation et des colloques. J’ai aussi participé à la formation de plusieurs services communautaires/groupes d’artistes et de documentaristes, qui sont toujours actifs. Les années 70 étaient très fructueuses. Une fois au Japon, je me suis senti comme dans un bateau sans rames ni voiles. Je n’avais aucune possibilité de prendre des initiatives comme auparavant. Je ne comprenais pas ce qui se passait autour de moi, et il n’était plus possible pour moi de contribuer à ma façon à la société dans laquelle je vivais. Même une fois capable de travailler en japonais dans la production de télévision/audiovisuelle, je ne me sentais pas suffisamment informé pour m’exprimer sur des questions sociales et politiques importantes. Je suis « producteur » par esprit, et non « consommateur ». Je m’intéresse plus à la coopération qu’à la compétition ! Ce n’est ni une philosophie ni une prise de conscience politique, c’est tout simplement mon caractère. Je veux faire ma part pour rendre la pareille à cette société et à cette culture qui m’ont tellement nourri à maints niveaux. Le hasard a fait que j’ai franchi le fossé à peu près au moment où les Japonais ont commencé à rire à mes farces. Y aurait-il un rapport… ? J’ai commencé à nouveau à organiser des projets d’échange d’expositions entre le Japon, le Canada, et l’Europe. Daguerreo Shuppan (Image Forum) a publié mon livre sur la technologie et les

techniques, qui s’appelle Michael-san no Video In & Out, et deux mensuels (Video Com et Video Journal) m’ont confié pendant dix ans l’écriture de séries de critiques sur des expositions et des présentations de vidéos d’art ou de commentaires sociales. J’ai aussi eu la chance de monter moi-même plusieurs « installations vidéo » dans des musées, où je pouvais m’exprimer librement. En 1989 « Blue Reality » associait une parodie de journal télévisé avec de vrais extraits de reportages, tandis que les visiteurs se voyaient à côté des présentateurs grâce à l’incrustation d’images et à un délai vidéo de 30 secondes. Lorsque le premier ministre est venu visiter le musée, on lui a dit que ma pièce était « en panne ». Ça alors ! En 1996, j’ai réalisé avec l’association AFWJ (Association of Foreign Wives of Japanese) un long-métrage documentaire en japonais sur les épouses étrangères de Japonais à l’ère Meiji et avant la Deuxième Guerre mondiale. Peu de Japonais étaient conscients du rôle joué par des étrangères dans l’ouverture du Japon à la culture occidentale, et de la fortitude de ces femmes extraordinaires. Avec l’aide de la NHK, nous avons adapté ce documentaire pour réaliser deux émissions de 44 minutes diffusées dans le cadre de la série ETV Tokushu. En 2006, j’ai réalisé un long-métrage en anglais intitulé « A ZEN LIFE — D.T. Suzuki », sur « l’homme qui a introduit la philosophie bouddhique Zen en Occident ». Tout comme l’œuvre sur les épouses étrangères, ce film aborde le sujet des « kakehashi », ces personnes qui ont servi de pont pour rapprocher les pensées japonaises et occidentales.

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Ci dessus : « Blue Reality », Musée Hara, 1989 En haut à droite : « Haruka Naru Nami-no Oto », NHK, 1996 En bas à droite : « A ZEN LIFE - D.T. Suzuki », photo © Mihoko Okamura © Michael Goldberg

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Plus récemment, la catastrophe qui s’est produite à la centrale Dai-Ichi à Fukushima a soulevé la question fondamentale du risque de l’énergie nucléaire. Il y a longtemps que je suis opposé au nucléaire, pour de nombreuses raisons que je n’expliquerai pas ici. Si j’aborde le sujet, c’est parce que c’est la première fois que j’ose m’exprimer de plein cœur, dans ce « débat » qui touche mes confrères et consœurs japonais, ainsi que les étrangers qui ont choisi de rester vivre dans ce pays après les trois désastres, et peut-être même les résidents d’autres pays à travers le monde. Nous sommes aussi impliqués les uns que les autres face aux pouvoirs qui veulent continuer à tout risquer et à cacher des faits pour des fins économiques. Nous pourrions discuter longuement pour déterminer si oui ou non « les Japonais » nous acceptent comme leurs égaux. Je dirais que je ne peux pas, ne veux pas accepter les mêmes contraintes et obligations que les « pure laine». Je serais satisfait d’arriver à un équilibre, au respect mutuel. Pour ce faire, il est important de comprendre les enjeux et de s’engager sur les questions qui touchent les Japonais et qui touchent toute l’humanité et la nature qui nous soutient.

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Québécois anglophone vivant au Japon depuis 30 ans, Michael Goldberg est chef opérateur/ réalisateur de documentaires. La photo a été prise à Fukushima lors d’un tournage récent sur les effets des radiations émises par les explosions et fuites de la centrale nucléaire Dai-Ichi.

http://www.ivw.co.jp/fr/

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ANONYMES

A pologie de l’individualité PA R Séb as tien Leb è g u e

P HOTO G R A PHE & rep o r t er d essin a t e u r


Vu d’Europe ou d’ailleurs, on a tendance a croire que la personne au Japon est irrémédiablement associée à l’idée de groupe ; une appartenance imposée faisant oublier toute idée d’individualité. Lorsque ce tableau est présenté, le premier concerné crie à l’erreur et à l’existence. C’est vers « Lui », le Un extrait Tout, que je me tourne et approche par mes images. Les généralités Il est courant d’entendre des idées pré-conçues sur les sociétés et cultures qui diffèrent des nôtres : « les x-iens sont comme ça ; les x-ais font ceci ; les x-ois s’habillent comme ça ». Bien souvent, ces paroles sont guidées par la méconnaissance de ces cultures ou leur réduction à des stéréotypes. Ces définitions naissent de grandes généralités basées sur certaines réalités qui définissent le groupe. Cette caricature repose sur les points communs entre les individus en éliminant tous les éléments distinctifs qui n’apparaîtraient pas dans tous les composants d’un Tout. En quelque sorte et en théorie, chaque élément définissable devrait être identique à son voisin pour faire partie du même ensemble. Bien sûr, chacun sait qu’il n’en est rien. Nulle société n’en est à l’ère du clone humain, fort heureusement. Définition d’un Tout Au Japon, il est très facile de tomber dans un classement stéréotypé de la société car en apparence elle peut se dévoiler ainsi. Les codes sociaux, vestimentaires et du travail, mais aussi ceux qui sont fonction de l’âge, du sexe, et du statut semblent se normaliser de façon compartimentée. Tel uniforme est synonyme de tel statut, telle tranche d’âge doit suivre tel code. Cela pourrait s’apparenter à une sorte de reconnaissance de l’Être par l’apparence extérieure. Aussi, nommer un groupe renvoie à une image, à des codes, à des références excluant tout particularisme. Définitions exotiques : Salaryman : costume noir, cravate, chemise blanche, coiffure avec une raie sur le côté, mallette, travaille pour une grande

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société ? Lolita : adolescente, jupe à froufrous, style victorien, coiffure bouclée, nœud, vit à Harajuku ? Geisha : porte un kimono, un obi, des tabi et des geta, est fardée de blanc ? Ces descriptions caricaturales n’ont de vrai que ce que l’on veut bien voir ou ce que l’on croit savoir. Elles se veulent réductrices et synthétiques, et forcément, on dénombre beaucoup de laissés pour compte. Inversement, toute personne correspondant à ladite description ne fera pas obligatoirement partie du tout : toute femme portant un kimono n’est pas une geisha. L’individu et son originalité n’auraient que peu de place dans un univers aussi strict et fermé qu’un scénario selon lequel l’homme devrait être identique à ses semblables. La vie n’a rien d’un cliché, pourquoi définir l’humain ainsi ? Le Un est le fondement du Tout. L’individu suit des codes qui ne lui sont pas seulement imposés par le groupe. Les règles qui existent dans chaque société, au Japon comme ailleurs, définissent une manière d’être générale, qui peut se rapprocher d’une définition, mais chacun reste libre – en théorie – de s’y conformer. Au Japon, la limite entre l’Être et le Paraître est floue. Le weekend, on choisit de revêtir l’habit de randonneur de haute montagne pour une promenade familiale ; en semaine, on ne va pas travailler dans son entreprise en jean car cela ne se fait tout simplement pas, le costume est de rigueur. Déroger à la règle peut être un poids, voire une faute. Il existe donc une relation entre l’envie personnelle d’être perçu et reconnu, et l’obligation d’être comme tout le monde, uniformisé en apparence, mais identifiable et admis. Ces notions d’appartenance et d’allégeance à l’apparence croisent celle de l’indépendance et du choix de chacun. Même s’il peut paraître inexistant, l’individualisme japonais n’a juste rien de commun avec son équivalent occidental. Toute culture naît des hommes et son fonctionnement évolue avec eux. Avec le temps, les modes et les désirs personnels, les codes de société changent et se transforment. Si je devais dessiner un schéma représentant l’évolution d’un groupe, je prendrais en exemple la forme aléatoire d’un


groupe d’étourneaux en vol : une forme à l’apparence uniforme, se mouvant par ondes malléables, composée de multiples individus ayant chacun un devoir d’adaptation et de soumission face au groupe, additionné d’un pouvoir d’action sur ce dernier. Si j’imaginais plusieurs groupes sociaux s’entremêler, la géométrie deviendrait bien complexe. Il faudrait alors aussi composer avec le fait qu’un individu n’appartient pas à un seul groupe mais à plusieurs. Le Un Une personne projette plusieurs images d’ellemême, qui la définissent chacune dans un contexte particulier. Elle vit dans un lieu, a une vie familiale ou non, des amis, des passions, des manies, un travail, un statut social, une éducation, une culture… une personnalité. Ce qui caractérise le Un n’est donc définissable que par l’individu et lui seul. Ce n’est pas l’appartenance à un groupe qui conditionne son identité, mais bien sa personnalité, ses appartenances et ses affinités. En d’autres mots, on peut faire partie d’un groupe et être immédiatement reconnaissable comme tel sans pour autant n’être identifiable que par ce seul groupe. Personne n’est uniquement un employé de bureau ! L’individu se définit lui-même ou se différencie du tout en se référant à ses propres connexions, qui mettent en valeur ce qui le rend différent, ses particularités. Au Japon, il semblerait toutefois que le respect de la vie privée soit primordial. L’accès à la connaissance de l’autre se fait avec retenue, car la distance est de mise entre les personnes. Le groupe respecte l’intimité au même titre que l’individu évite d’y étaler sa vie privée. Mis à part les échanges avec quelques relations proches avec lesquelles il est possible de dévoiler son univers personnel ou son appartenance à d’autres groupes, le Un reste le seul porteur du Soi. Apologie du Un

générale, je ne suis pas voyeur et crois respecter dans cette série photographique la « bonne » distance et la vie privée des gens. Je me positionne à quelques mètres, bien visible. La zone de noncontact, chère dans la culture japonaise, préserve la personne. Elle ne laisse que le paraître et le nondit, souvent tout autant évocateurs que peuvent l’être nos mots et notre engouement latins, si on sait déchiffrer les codes relationnels japonais. Je n’ai recours à aucune mise en scène, pour ne pas donner à la personne la possibilité de se positionner différemment, de se composer une attitude. Cela dénaturerait le dégagement naturel du soi recherché. Les photographies ne sont que des instantanés, volées en quelque sorte, dévoilées dans l’échange qui suit l’instant photographique, en regards croisés ou parfois en quelques mots. Ce qui m’attire chez l’autre, c’est l’image qu’il renvoie de lui-même. Il est très facile d’associer un inconnu à un groupe ou un style selon ce qu’il dégage visuellement. Le « dis-moi ce que tu portes, je te dirais qui tu es » n’est pas vraiment ce que je cherche. Je souhaite suggérer ce que les personnes ne dévoilent pas directement : ce qui leur est inhérent. Je choisis de les photographier dans un moment où elles se livrent elles-mêmes, dans une apparence de tranquillité et de repli. Elles sont détachées pour quelques instants de leur appartenance au groupe, positionnées dans un espace dégagé où le Soi peut s’étendre, se libérer et exprimer son Indépendance intrinsèque résurgente ou renfermée. Il reste une grande part d’interprétation du dévoilement du Un, car la lecture d’image ne fait que le suggérer. La brièveté de l’acte ne permet pas de connaître ces anonymes. Je ne donne donc aucun nom ni aucun indice ou commentaire qui pourraient être réducteurs. Chaque observateur est prévenu du rôle qu’il a à jouer. Il se trouve face à une personne qui n’est ni une définition, ni une caricature « des Japonais », mais bien un individu différent de tout autre.

La personne m’intéresse. Quand je vais vers elle par la photo ou le dessin, c’est uniquement dans un but de rencontre et de connaissance. De façon

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Sébastien Lebègue est photographe et dessinateur installé à Tokyo depuis 2008. Après plusieurs années d’enseignement pendant lesquelles il oriente sa création personnelle sur le voyage et la découverte des cultures, il devient indépendant en 2007. Il axe sa production vers le documentaire narratif photographique et dessiné qu’il propose à lire en ouvrages publiés (Ka’oha nui, Ed. Au vent des îles ; Passeport pour Tokyo, Ed. Elytis), magazines ou en espace lors d’expositions. En 2012, il est sélectionné à la bourse du talent #49 (reportage) et lauréat du concours de photographie sociale SOPHOT pour un documentaire sur Ishinomaki et Onagawa qui fut exposé à Londres, Paris et Bruxelles. Photographies : sébastien LEBÈGUE 2012 © Tous droits réservés www.sebastienlebegue.com

Épilogue Je conseille vivement l’extrait écrit par Roland Barthes dans L’Empire des signes, pages 132 à 137, où Il y propose une belle définition de l’individualité au Japon . Je le cite dans Passeport pour Tokyo, pages 88-89.

Passeport pour Tokyo, Sébastien Lebègue Ed. Elytis

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Variations sur

la fidélité et la vertu P AR Yukiko Ka no Tradu ct rice

En Occident, quand on dit fidélité, on dit exclusivité sexuelle entre époux. Il n’y a pas d’acception plus dominante du mot que celle-là aujourd’hui, notamment en France. La fidélité, c’est un article inscrit noir sur blanc dans le Code civil. La fidélité, c’est une condition déterminante pour qu’une vie de couple s’établisse officieusement ou officiellement à la vertu d’un contrat tacite ou écrit, où elle s’oppose à l’infidélité et où celle-ci n’a qu’une signification à son tour : tromper le partenaire conjugal dans le domaine de la sexualité et des sentiments amoureux, peut-être même, pourquoi pas, dans celui du fantasme érotique. La définition est d’un côté comme de l’autre aussi étroite que possible, comme la tautologie de la formulation, caractéristique de tout contrat, semble l’illustrer avec une certaine autodérision. Étant donné que le contrat de mariage fait partie intégrante du Code civil, et que c’est de ce Code civil que sortit la première société moderne des citoyens éclairés, l’infidélité individuelle est considérée en Occident aujourd’hui encore à la fois comme source de malheur personnel et comme amorce d’une anarchie au niveau de l’ordre social. Si l’institution familiale et l’État, uniment préoccupés par la reproduction et le nonchangement substantiel des composantes, ne sont pas étrangers aux Japonais depuis le temps où ils étaient seuls sur leurs petites îles, une telle

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notion de fidélité, tiède et peureuse, en un mot foncièrement bourgeoise, les ferait rire dans leur barbe. Il faut leur pardonner, c’est plus fort qu’eux, car leur constitution psychique est restée finalement assez archaïque et peu civilisée sur le plan affectif, en dépit de bien des changements opérés dans leur système social depuis une centaine d’années. En effet, pour les Japonais dont corps et âme retournent sans cesse à l’imaginaire médiéval pour y puiser stabilité émotionnelle, sentiment d’identité, chaleur et élan, la fidélité comme conséquence d’un engagement personnel n’a rien à voir avec le sentimentalisme de la sainte famille, non pas que le clan écrase le couple au Japon, mais c’est simplement parce que la fidélité selon la conception japonaise n’est pas quelque chose qui en appelle à la consolidation de l’ordre social, encore moins au triomphe de la raison, bien au contraire. C’est plutôt une subversion. Loin d’être un socle de la quiétude sociale, la fidélité japonaise est avant tout un état d’esprit où l’homme fidèle, s’obligeant à ne regarder que ce qui est l’objet de son amour et de son dévouement, accepte en toute connaissance de cause de rester aveugle au contexte social autour de lui, et de se duper sciemment sur la réalité, ce qui parfois transforme la fidélité en une quasi-folie. Certes, dans la thèse de fidélité-aveuglement consenti, il y a une certaine vérité humaine qui s’exprime, où


tout le monde doit pouvoir se reconnaître encore, même si la charte civique actuelle a complètement aplati et banalisé les questions concernant la fidélité et l’infidélité. Cela dit, ce qui sépare le plus nettement la fidélité archaïque japonaise de la fidélité moderne occidentale, c’est que la première garde de manifestes liens avec la mort, au point que la notion de fidélité et la tradition d’actes de fidélité constituent presque au Japon une philosophie de la mort à part entière (nous n’allons pas citer le chien statufié devant la gare de Shibuya, mais la tentation est forte…). La fidélité digne de ce nom reste certes l’une des passions majeures des Japonais, mais on la cache comme un péché. Par ailleurs, elle indique culturellement un destin qui mène à la mort, ou mieux, qui passe inévitablement par la phase de la mort pour se réaliser idéalement.

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La culture populaire traditionnelle japonaise aménage une place d’élection aux représentations des légendes de vassaux de l’histoire, célèbres pour leur loyauté (« Chû 忠 ») et leur sens de l’honneur (« Ghi 義 ») ; ceux-là se donnent toujours la mort au terme de périples perdus d’avance mais vaillamment entrepris, et leur unique salut, c’est la satisfaction de n’avoir trahi au devoir de la fidélité à leur suzerain. Il s’agit d’un répertoire de mélodrames barbares et bavards qu’on appelle Chûshin-mono (histoires de sujets loyaux et fidèles), et qu’on représente chaque année au Japon avec les mêmes décors et les mêmes répliques, et surtout avec la même délectation, au théâtre de kabuki, au cinéma et à la télévision. Les personnages et épisodes de ce genre de spectacle sont tirés de l’histoire, du haut Moyen Âge jusqu’à l’époque des guerres civiles et au-delà.

Les auteurs dramatiques, graphistes et rédacteurs de pamphlets du milieu de la longue époque d’Édo, appuyant sur le ressort de l’engouement du public pour les émotions fortes, faciles et conformistes que procurent les épisodes de la vie de tragiques guerriers du passé, avaient exploré le filon du consensus sur la fidélité. L’histoire leur proposait un large éventail de types de fidélité personnifiée : les frères Soga vengeant leur père mort avant leur naissance (1193), le célèbre Benkéï chanoine de Musashi ( ?-1189) aux pieds de Yoshitsuné (1159-1189), jeune prince-guerrier impavide, orphelin, détesté et persécuté par son frère aîné toute sa vie durant, ou les 47 rônins du clan d’Akô, vengeurs fidèles à la mémoire de leur maître humilié et suicidé (1703), sans oublier le pionnier dans la tradition du seppuku, Kusunoki Masashigé (1294-1336) le fidèle courtisan guerrier accompagnant l’Empereur Godaïgo dans les montagnes de Yoshino… pour ne citer que les plus célèbres. Le romantisme populaire japonais sur le chapitre de la fidélité vassale consiste manifestement à préférer la défaite et la mort en raison de droiture à la victoire par opportunisme, parce que ces héros, et surtout leurs maîtres, sont tous des perdants aux abois. Nous lisons dans ces représentations d’abord ceci : la conception japonaise de la fidélité, dans sa forme la plus populaire en tout cas, est de nature et de structure défaitiste. C’est par goût pour la défaite que la notion de fidélité se connecte au domaine de la vertu ; la fidélité ne peut devenir vertu que désintéressée, sans retour, telle un infini don de soi. Élevé à ce niveau d’abnégation par une force inconnue, l’aveuglement du fidèle par rapport à sa situation de perte en vient à paraître soudain comme une preuve d’intégrité profonde que lui accorde sa noblesse, et tout cela forme un portrait de la vertu incarnée. En se donnant des épreuves fortes, comme la défaite finale prévue, le non-retour accepté de tous les services rendus et la mort volontaire programmée, le personnage de fidèle vassal tragique japonais, né dans l’imagination

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huit fois centenaire du public, avait donc fini par représenter le modèle d’intégrité personnelle ainsi que d’identité collective.

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Cette histoire a un revers, qui montre bien la puissance idéologique inhérente à tout idéalisme de la vertu. Yamamoto Tsunétomo (ou Jôchô ,16591719), contemporain de Boileau de l’autre côté de la Sibérie, était un vétéran du clan Nabéshima à Kyûshû au milieu de l’époque d’Édo. À la fin d’une existence sans drame, digne d’un fonctionnaire de province, il a décidé de contribuer à l’idéalisme de la fidélité vassale. Son célèbre manuscrit, rassemblé sous le titre de Hagakuré (1716), a été qualifié de tous les temps de « bizarre et incompréhensible » selon les uns, de « si vif et si douloureux qu’on dirait que du sang jaillit de chaque phrase » selon les autres. Enfin, c’est un grand classique qui reste en même temps éternellement d’avant-garde. Depuis, ce petit livre a coûté à la nation d’innombrables vies. Or, Tsunétomo donne dès l’ouverture du livre ces postulats : « Le bushi-dô repose entièrement dans le fait de mourir » ; « Gardons à l’esprit que la mort subite et sans ambiguïté nous est toujours préférable à une survie incertaine » ; « Ainsi devons-nous recommencer à mourir, chaque soir et chaque matin, inlassablement ». La mort est ici une métaphore, puisque tout le livre qui suit n’est qu’une collection de paraphrases de ces premières lignes. Que métaphorisait-il par la mort volontaire ? Quel était son objet véritable ? C’était sans doute, selon ma vision des choses du moins, la fidélité en tant que sentiment pur, voire même sans objet : la fidélité dans son ultime vérité de sentiment. Aussi voit-on Tsunétomo dans la suite du livre tantôt enjoindre, avec un zèle curieux, les jeunes samouraïs à se vider la tête, à s’étourdir, à

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ignorer les lois et les obligations sociales, à renier la pensée, tantôt pousser son obsession du faux et du vrai jusqu’à l’invocation au silence comme unique mesure de vérité : « Seul l’amour qu’on a subi et tu jusqu’au bout est le vrai. » Ses appels à la mort volontaire, à la dissimulation externe de la personnalité, et au silence qui couronne la vérité, tout cela semble converger vers une idée historique et culturelle de la fidélité, peut-être pas populaire, mais non moins emblématique. La fidélité selon Tsunétomo n’est autre qu’un sentiment, mais un sentiment particulièrement intense, voire destructeur et anti-social par sa nature. Être fidèle à son destin, être vrai dans son dévouement, c’est en même temps être capable de couper tous les ponts de la communication avec le monde, et de construire entre soi et le monde un mur de surdité, de dissimulation et de silence. Tsunétomo semble avoir cru que la fidélité, dans sa pureté originelle et ultime, exigeât qu’on la cachât de toutes ses forces, tout comme le sentiment amoureux se défendant à corps perdu du mensonge qui s’infiltre inévitablement dans les mots d’amour. Sa conception on ne peut plus intimiste de la fidélité et du rapport d’âme à âme entre individus n’a pu épargner à la pensée de Tsunétomo le destin politique qu’elle a eu par la suite. Une « politique de la vertu », usant des moyens de la propagande, sinon de la répression directe, est apparue à plusieurs reprises dans l’histoire japonaise contemporaine. Depuis la fin des années 1920 à la Deuxième Guerre mondiale, des propagandistes d’État ont puisé dans le texte de Tsunétomo des moyens de sensibiliser le public à l’idée de victoire de la foi féodale japonaise dans des contextes de guerre internationale. Son influence, interrompue après la guerre, aura été bien plus tenace que l’auteur lui-même ne l’avait prévu, car en 1970, on a vu un écrivain, homme des médias, jouer en live jusqu’au bout la mort volontaire telle que définie et décrite dans le livre de Tsunétomo, tout comme c’était


écrit, mais moins la dimension métaphorique de l’acte et l’immensément importante note par Tsunétomo sur le silence du moi au service de la vérité. §

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En Occident aussi, la « vertu » a souvent hanté la politique et la justice, surtout dans les moments houleux de la modernité idéologique. On pensera à tous les procès des contrerévolutionnaires du monde, dont le modèle se trouve au tribunal révolutionnaire français sous la Convention, entre automne 1792 et juillet 1794. Toutefois les mots de « vertu », de « fidélité » ou de « loyauté », qui avaient jadis animé les discours d’un Saint-Just, d’un Robespierre ou d’un Carnot, semblent avoir complètement disparu du vocabulaire moral des Français d’aujourd’hui, au

même titre que ceux de « fraternité » et d’« esprit public », comme si la Terreur avait moissonné aussi toutes les occurrences de ces mots et des sentiments que ces mots représentaient. Il n’est pas étonnant du reste qu’en Occident séculaire et laïque, à plusieurs reprises revenu du cauchemar du fanatisme religieux ou politique, le contenu passionnel de la foi, de nature morbide par définition, ait été évacué de force, et de partout, comme de la notion de fidélité. En revanche, dans l’imaginaire japonais sur l’amour et le dévouement, le mot de fidélité renvoie toujours à la question de vie et de mort, avec une telle évidence qu’il semble même évoquer la pulsion de mort tapie dans l’inconscient des hommes modernes. Mais comment la pulsion de mort aurait-elle pu se laisser contenir dans le cadre de la vie privée ? Voilà la question que la modernité occidentale ne semble pas s’être posée assez souvent ni de la bonne façon.

À lire : Hagakuré, édition bilingue japonais-anglais Par Yamamoto Tsunétomo Traduction anglaise par William-Scott Wilson Traduction en japonais moderne par Matsumoto Michihiro et Ômiya Shirô Éditions : Kodansha Ltd. 2005 Yukiko Kano – Originaire de Kyôto. Docteur ès lettres à l’Université Paris 8 (2004), chercheuse en histoire médicale européenne moderne (2005-), professeur d’université de langue et culture française (2006-), traductrice académique japonais/anglais/français, membre de plusieurs associations pour la promotion de la francophonie ; depuis quelques années, l’auteur s’engage également dans une recherche en histoire ancienne japonaise. 加納由起子 — 京都出身。 パリ第8大学フランス文学博士(2004年)、西洋医学史研究者(2005年より)、フランス 語と文化の講義を受け持つ大学教員(2006年より)、英仏日語の翻訳者、内外フランコフォニー団体のメンバー。 近 年、日本上古代の社会史および文学史に関心を持って調べている Contact :

yukilot@gmail.com

Post-scriptum – si vous désirez une traduction japonaise de ce texte, merci de vous adresser directement à l’auteur. 補記 — 当原稿の日本語訳については、作者に直接お問い合わせください。

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Panarchie, Hétérarchie, Autonomie Penser l’hétéronomie PA R A l b a n M a nnisi A rchi t ect e paysagis te


Penser l’appartenance consiste à aborder notre relation à la biosphère où règnent humains et non humains. Cette interrogation surgit le plus souvent dans le cadre d’une identification comme être participant d’une communauté et d’un lieu. Que peuvent bien alors recouvrir des expressions telles qu’« être issu de », avoir et être la « fibre de ce tissu urbain et paysagé » si ce n’est le fait d’être emmailloté dans ce qu’une société coud de la géographie des êtres et de la nature qui la composent et renvoie, pour finir, à cette dépendance ou ce devoir envers « ce que l’on est, ce qui nous fait » ? Il s’agit donc de se penser tout ou partie autre que soi1 lorsqu’on hésite déjà ordinairement à savoir si l’on s’appartient soi-même. Appartenir, décrypter la notion pourrait nous faire dériver vers la pente obscure d’une aliénation mais que nous laisserons aux post-marxistes combatifs de la pétrifiante condition de nos « villes et territoires machine ». Nous nous intéresserons davantage ici au versant solaire qu’est l’alliance de l’individu à une communauté au cœur de ses stratégies politiques et environnementales qui lui permettent de s’appartenir, à soi et aux autres, tout en ayant la possibilité de s’en départir. Car, si appartenir requiert dans le même temps d’être en mesure de pouvoir nous tenir à part, il nous reste pour cela à nous représenter les contours sinon les limites de notre propre territoire.

1 Olivier Mongin parle de « casse urbaine » lorsque les référents à ces communautés et espaces ne sont plus saisissables et conduisent un peu partout dans le monde à la recréation d’une infra-communauté via les expédients de l’opium religieux. Olivier Mongin, La condition urbaine, la ville à l’heure de la mondialisation, Paris, Seuil, 2005.

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1. Une terminaison pour commencer Il est des mots qui, parce qu’ils se groupent par « familles », semblent déjà s’appartenir. Panarchie, hétérarchie, autonomie sembleraient être l’expression d’une même civilité alors même que leurs formations et expansions au cœur du système monde nous prouvent le contraire. Dans le cadre d’une politique insurrectionnelle de l’individu, l’autonomie qui consiste à décider soimême de cette reliance2 à l’environnement (nature/société) dans lequel il évolue, est déjà élaborée chez Pierre Joseph Proudhon en France aux alentours de 1865 avec le principe de Mutualisme3 qui avance la possibilité d’un ordre dans l’anarchie. Pourtant une autre variante contemporaine de ce socialisme utopique du rejet de la main invisible est théorisée dès 1860 de manière dirais-je, bucolique, chez le botaniste belge Paul Émile de Puydt avec la notion de panarchie4. Élaborée depuis son observation du biotope naturel, De Puydt étudie l’ambition sociétale de cette capacité de l’homme à être en mesure de vivre au cœur d’une multitude de stratégies et cadres politiques. En pleine émergence d’une pensée de l’écologie5, il associe ainsi au cœur d’une conception environnementale les prémisses d’une écologie sociale. Ainsi, les plantes ayant la faculté de s’accommoder à différents biotopes et d’évoluer selon les variations entropiques de chacun (ex : l’abattage d’arbres en forêt bouleversant les sous-bois, ou les intempéries naturelles, etc.) tout en conservant leurs propres structures internes, il avance que l’être hu-

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L’éthique de la reliance est aujourd’hui redéployée sous les enjeux d’une écologie politique globale chez Edgar Morin dans ses ouvrages sur la pensée complexe qu’il définit comme traduisant « ce qui est tissé ensemble ». Edgar Morin, « La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité », in Revue Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995. 3 Pierre Joseph Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières, Paris, Whitefish, Kessinger Publishing, 2010 4

Paul Emile de Puydt, « Panarchy », première publication en français dans la revue Trimestrielle, Bruxelles, July 1860, pp. 222-245 5 Il semble toujours utile de rappeler que l’écologie est, avant d’être une idéologie, une science qui étudie les relations entre les êtres humains et non humains au cœur de la biosphère. Elle fut formulée par le scientifique allemand Ernst Haeckel en 1866. 5 2 - F reelan c e F r a n c e J a p on -


main est également6 en mesure d’assumer au sein de son propre territoire ce que les pédologues appellent une structure multiscalaire. En d’autres termes, l’être est libre bien que lié à une famille (qu’il n’a pas élue), elle-même formant un groupe au sein d’une communauté (quartier, ville) et régit selon des orientations politiques et idéologiques diverses au niveau d’un territoire (nation). Cette théorie de la panarchie est réactualisée chez les penseurs de l’écologie comme Crawford Stanley Holling7 au Canada et Liao Kuei-Hsien à Taïwan. La panarchie est donc un puissant outil renforçant les thèses récentes à propos de la démocratie écologique8. En éthique environnementale et aménagement du territoire, ou du moins à leur point d’achoppement puisque la première tente d’améliorer les protocoles de construction de notre réalité, se pose la délicate question du respect des communautés locales envers le socle qui les a forgés, et la capacité de la panarchie à s’impliquer dans les mécanismes de gouvernance que représente la nation ; gouvernance prise ici comme un pouvoir embrassant l’ensemble des microstructures que sont ces quartiers, villes et communautés qui composent un territoire. Il s’agit au sens d’une éthique écologique de permettre à ces infra communautés de se respecter tout en dépendant d’un schéma général visant l’intérêt du plus grand nombre. C’est en quelque sorte ce que le terme maladroit de Glocal, contraction du local et global, a essayé de signifier il y a une dizaine d’années et qu’aujourd’hui on renouvelle par l’expression de « globalisation par le bas »9. 6

Une considération de l’immanence des êtres humains et non humains évoluant en une biosphère sera développée dans le mouvement de l’éthique environnementale de l’ « écologie profonde » un siècle plus tard en 1973, par le philosophe norvégien Arne Naess. 7 Gunderson and Holling, Panarchy: Understanding Transformations in Systems of Humans and Nature, Island Press, 2001, p.5 8 Dominique Bourg, Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique. Paris, Seuil, 2010 9 Ce que le mouvement Territorialiste italien développe autour d’Alberto Magnaghi. Voir Magnaghi Alberto, The Urban Village: A Charter for Democracy and Local Self-sustainable Development, Zed Books, London and New York, 2005. A lire en français, « Pour une globalisation par le bas, entretien avec Alberto Magnaghi », revue EcologiK, n° 24, Paris, Avivre Éditions, Janvier 2012 Fre e l an ce Fran ce J ap o n -

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2. Communauté et hétéronomie Toutefois, pouvoir rendre compte de la particularité d’une communauté locale doit se fonder à partir du processus historique fondant la culture de cette même communauté. Ce que rend compte difficilement aujourd’hui des méthodes nouvelles et étrangères bien souvent plaquées sur différentes sociétés civiles du monde, comme il en a été de l’urbanisme au 20e siècle10. Les communautés voient aujourd’hui leur mal de vivre au cœur des sociétés en transition pris en charge par des protocoles de médiations au vocabulaire global, relayant certains modes de vie comme des vérités universelles. Ainsi, le principe d’autonomie au Japon tente d’être instauré comme une valeur positive inéluctable alors qu’il est le produit d’une culture de la modernité occidentale de valorisation de l’individu11 ; ce qui, nous le savons, a bien peu à voir avec l’ontologie japonaise. Ainsi, lorsque le penseur autrichien de l’écologie politique Ivan Illich élabore son principe de convivialité en 197112, il reproche alors aux techniques qui ne permettent pas la convivialité, d’être des techniques dites verrou, et donc de favoriser l’hétéronomie. Cette vision, encore extrêmement pertinente aujourd’hui dans

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De même que pour l’industrialisation et l’urbanisme au Japon depuis la restauration Meiji (1868), les méthodes occidentales contemporaines de résolution des méfaits de la territorialisation (néo) libérale qu’est le Design Community très en vogue au Japon, renouvelle le problème du Wakon-yôsai ( 和魂洋才), « esprit japonais et méthodes occidentales ». 11 Soo-Bok Cheong, « Autocritique de la modernité en Asie de l’Est : Corée, Chine, Japon. La place de l’individu dans la tradition confucéenne », in Croisements 2, Paris, l’Atelier des Cahiers, 2012, pp. 268-281. 12 Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973 (titre original : Tools for conviviality, 1971).

les zones géographiques dites de culture occidentale comme l’Europe ou l’Amérique du Nord, ne peut pourtant aucunement s’opposer aussi simplement à l’hétéronomie que pratique un pays comme le Japon. L’hétéronomie japonaise, autrement dit la capacité à accepter les lois de la communauté de proximité susceptibles d’influencer la propre conduite de chacun, semble plutôt bien réussir à l’émancipation de ses habitants. Mais, encore une fois, la complexité affleure puisque l’émancipation hors du groupe y est très relativement tolérée comme peut le rappeler la tentative désespérée de jeunes thuriféraires libertaires comme Fusako Shigenobu13 qui vont au Japon entamer l’entreprise de destruction, de la fleur bleue post 68 au dahlia noire nippon, de cette communauté qui ne les absorbe plus.

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Wakamastu, United Red Army (実録・連合赤 軍 あさま山荘への道程), Tokyo, 2007

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3. « Un caillou n’a pas de peau » C’est avec ce propos que Régis Debray évoquait sa conception des frontières au Japon14. Ainsi, contrairement au travail de territorialisation européen où la construction des Nations fut enjeux de pouvoir, et où les frontières et l’appartenance à une culture que l’on soit de l’un ou de l’autre coté d’une limite est avant tout de résultat d’une élaboration politique, la question de l’appartenance à la géographie et à son milieu est une évidence de l’écoumène nippon. La peau est une membrane qui permet à une culture territorialisée de respirer grâce au vaet-vient (systole-diastole) des migrations au travers de frontières mouvantes. Au contraire, la question de l’appartenance à leur territoire pour les Japonais15 est d’un tout autre ordre puisque précisément sur une île, de frontières il n’y en a pas besoin ; la berge étant limite. C’est ce que reflètent bien les modes quotidiens de vie et la très relative passion pour la chose politique depuis que le pays a désamorcé toute velléité impérialiste. L’hétéronomie au Japon, en raison de cette absence de combat sur son propre sol, a produit ce que

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Propos entendu lors d’une conférence de Régis Debray à la maison Franco-japonaise à Tokyo le 23 mars 2010. Voir Régis Debray, Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010 15 Mais doit-on parler de territoire japonais en dehors des épisodes nationalistes récents des îles coréennes, chinoises, philippines, etc.

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l’on nomme une « société de réseaux »16 que certains avancent comme étant une société homogène17 s’opposant aux tentatives occidentales de représentation politique que seraient nos ‘démocraties limitées’. Cette société de réseau ou chacun a partie prenante dans la construction du bien commun, sans crainte que ne soit pris l’ascendant d’une composante sur une autre (même si qui dit absence de crainte ne dit pas absence de danger) est le caractère hétérogène de la panarchie : une hétérarchie. Ainsi, quand les luttes pour l’indépendance au sein des communautés occidentales ont pu faire écrire à l’anarchiste Max Stirner qu’il faudrait tendre vers une « communauté d’égoïstes »18, le même travers symbolisé par l’hétéronomie, tout en étant en mesure de gérer une multiplicité de cadres politiques et une variété d’acteurs sociaux, semble bien ce qui a permis ici de produire ce lien social qui fait que l’on puisse tenir à une culture.

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Kumon, Shumpei, « Japan as a Network Society », in Kumon Shumpei et Rosovsky, Henry (ends), The Political Economy of Japan. Vol.3: Cultural and Social Dynamics, Standford: Standford University Press. 1992, p. 109-141. 17 Chie Nakane,Tate shakai no ningen kangei: tanitsu shakai no riron / La société japonaise, Paris, Armand Colin, 1967. 18 Max Stirner, L’Unique et sa propriété, Loverval, Labor, 2006.


Alban MANNISI est architecte paysagiste. Il vit au Japon où il a installé son agence SEIWOOO. En tant que Chercheur associé au laboratoire d’Éthique environnementale du Tokyo Institute of Technology et membre du laboratoire Architecture/Milieu/Paysage de l’école d’architecture de Paris la Villette, il oriente ses recherches vers une philosophie politique du paysage en abordant le renouvellement des pratiques paysagères à partir de l’éthique écologique. Au Japon, il aborde précisément la participation des acteurs locaux aux projets territoriaux. www.seiwooo.com Photographies : Alban MANNISI 2012 © Tous droits réservés Fre e l an ce Fran ce J ap o n -

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東京の家 TOK Y O NO IE PA R J É RÉ M IE SOUTE Y RAT PHOTO G R A PHE


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De Tokyo, on ne connaît en Occident que les tours des quartiers de Shibuya ou de Shinjuku, ses foules en mouvement et ses réseaux de trains entrecoupés d’autoroutes. Tokyo est pourtant une ville horizontale, moins dense que Paris. Les quartiers de maisons individuelles s’étendent à perte de vue, en s’éloignant des larges avenues, on se perd dans un réseau de ruelles calmes, paradis du vélo et des piétons. Là, chaque famille essaye de garder son indépendance et de construire son nid, sur des terrains aux dimensions de plus en plus minimales. Les maisons présentées ici sont les travaux des architectes les plus réputés du Japon semées comme des bijoux dans l’immensité de Tokyo et dans l’uniformité des maisons préfabriquées. Le nid est protégé des éléments extérieurs par des façades aveugles ou des ouvertures sur la rue minimalistes. Les habitants ne sont pas pour autant coupés du monde extérieur, puisque les éléments naturels sont omniprésents dans l’architecture contemporaine japonaise, sous forme de puits de lumière ou de cours intérieures. On suit ainsi les saisons, du cerisier en fleurs aux feuilles jaunes de l’érable en automne. Au royaume de l’éphémère, quelques années plus tard, ce sera au tour de ces maisons de disparaître. Ce projet s’inscrit dans une volonté d’aborder l’architecture par la photographie documentaire, en ouvrant les constructions au monde extérieur et à leurs environnements. Pour déterminer la place qu’elles occupent dans la ville, j’ai cherché à concilier deux mondes que tout sépare : l’humanité de la photographie de rue et la perfection de la photographie d’architecture. Un bâtiment est conçu pour y vivre, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’architecture n’a pas lieu d’être sans l’être humain.

House Tokyo par A.L.X. Page précédente : Ou-an par Ken Yokogawa © Jérémie Souteyrat

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Wood/Berg par Kengo Kuma © Jérémie Souteyrat

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House NA par Sou Fujimoto © Jérémie Souteyrat

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Ame/Are par Mount Fuji Architects © XXXX Jérémie Souteyrat © Jérémie Souteyrat


Swimmy XXX house par Starpilots ©©Jérémie JérémieSouteyrat Souteyrat


Lucky Drops par Atelier Tekuto © Jérémie Souteyrat

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House in a plum grove par Kazuyo Sejima © Jérémie Souteyrat

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SH house par NAP © Jérémie Souteyrat assisté par Bruno Bellec


Whitebase par Architecton © Jérémie Souteyrat assisté par Bruno Bellec

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H House by Sou Fujimoto © Jérémie Souteyrat assisté par Bruno Bellec

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Delta by Architecton © Jérémie Souteyrat

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On the cherry blossom by A.L.X. © Jérémie Souteyrat assisté par Bruno Bellec

Jérémie Souteyrat est un photographe français installé à Tokyo. Après des études et un début de carrière d’ingénieur, par soif de créativité et d’indépendance, il décide de se consacrer exclusivement à la photographie en 2009. Il travaille pour la presse occidentale et réalise des portraits et des reportages pour The Guardian, Le Monde, Libération, Télérama, Elle ou Les Inrockuptibles. Jérémie collabore également tous les mois avec le mensuel Zoom Japon dont il réalise les photos de couverture. http://www.jeremie-souteyrat.com

Un livre extrait de ce travail paraitra en 2013. Pour être tenu au courant, merci d’envoyer un email avec le sujet «SUBSCRIBE TOKYONOIE» à l’adresse : jsouteyrat(@)gmail.com

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Kichijoji, anatomie d’une dépendance libre 吉祥寺、緩やかな束縛の解剖学

PA R L i o n el D e rs o t

I NTE R PR E T E

Tr a d u ctio n j a p o na ise

Ritsuko CORDIER T R A DU C T R I C E

リオネル・デルソ (通訳業) 文・写真 コルディエ律子 訳

Prélude Les premières fois marquent. Kichijoji fut il y a maintenant trente ans le premier quartier de Tokyo où ma famille d’accueil osa après moult recommandations me laisser circuler seul. J’avais annoncé mon envie de travailler, un peu, de goûter à la vraie vie active. On cédait à tous mes caprices. On céda à celui-là. On me trouva un arubaito, professeur d’anglais dans une école de langue, une sorte d’appartement-bureau partitionné tenu par un couple de crapules grisonnantes où de jeunes et moins jeunes blancs jouaient leur rôle d’Occidentaux de service, donc en anglais. On m’avait recommandé de prétendre que j’étais d’Oxford. Je maniais le mensonge avec grande difficulté et beaucoup d’accent parisien. L’école était située dans la continuité du grand magasin Tokyu qui est toujours en place, sur la rue Kichijoji. En citant le nom de cette rue, le lecteur doit savoir que je suis allé le vérifier sur un plan avant que de l’inscrire ici. Et je compte ne déployer aucun effort pour m’en souvenir, je vais l’oublier fissa. C’est que les noms des lieux se sont toujours résumés par le seul nom du lieu : Kichijoji.

Un plan sommaire devrait suffire © Lionel Dersot

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Ma virginité nomenclaturesque du lieu dit Kichijoji est basée sur une connaissance nulle de l’intitulé de ses lieux-dits. Le temple au nord-ouest, le cimetière en plein milieu de la zone marchande centrale, la rue au nord, parallèle au viaduc du train, cette rue où les bus accélèrent de façon inquiétante, avant que de s’engouffrer penauds dans la perpendiculaire qui les met au pas du rythme de la circulation automobile du quartier, c’est-à-dire un rythme lent imposé par la priorité donnée à la marche. Je ne connais rien des noms de ces points dans l’espace, mais tout de leurs textures selon la lumière du moment et des saisons. De cette inculture, je ne suis ni fier ni honteux, parce qu’elle ne m’a pas empêché de développer une connaissance intime, topographique, tactile et poétique de ce lieu-dit Kichijoji.

プレリュード 何事も初めての時というものは忘れられない ものだ。吉祥寺は、私のホスト・ファミリーから何 度も勧められた末、独りで行かされた東京で最初 の場所だ。���から30年前に溯る。働いて少しは本 物の社会生活というものを味わってみたい、と告 げてみた。 あらゆる我が儘を通してもらっていた が、これも通った。とある語学学校で英語教師の アルバイトを見つけてくれたのだ。 学校といって も、間仕切りされたある種の事務所兼自宅アパー トで、 ペテン師紛いの年配夫婦が経営していた。 様々な年齢層の白人たちが、職業柄、英語で西洋 人という役割を演じていた。私には、オックスフォ ード出身だと偽るよう勧めてきた。 私はパリジャ ンのアクセントもさることながら悪戦苦闘してこ の触れ書きを演じた。 語学学校は、 吉祥寺通りに今もある東急デパ ートの延長線上にあった。 この通り名を上げつ つ、 ここに書く前に私が地図で確認していること を読者は察しているに違いない。 そうして確認し たことを記憶する努力を払うつもりは毛頭ない。 書いた傍からすぐ忘れてしまう。というのも、これ らの場所の名前は、常に吉祥寺というひとつの地 名に集約されるからだ。 私の吉祥寺の地名に関する疎さは、 各界隈の 呼称というものに全く無知なことに因る。 北東に 寺、中心の商業地区の真っ只中に墓地があり、高 架橋に並行する北の通りは、バスが冷や冷やする ほどの早さで突進して来たと思ったら、 急に意気 消沈した人のようにぐったりと丁字路の先に消え て行く。繁華街の交通事情のリズム、すなわち歩 行者優先のゆっくりとしたリズムに合わせるため だ。これらのランド・マークのひとつひとつの名前 について私は何も知らないが、そこでの季節、お よび時間帯ごとに変化する光の質感については 知り尽くしている。 地名への無知に対して、 私は 誇りがあるわけでもないし、 恥ずかしくもない。 なぜなら、それは私に、地形学的で触知でき、か つ叙情的でもある、 ある私的な知識の向上を阻 まなかったからだ。 もう何度吉祥寺を訪れたことだろうか。数百回 は確かだが、それでもかなり勘定不足だ。カツが いた。今ではハンガリーだが、当時は吉祥寺に住 んでいて、 音楽やコンピュータのことについて話 をしに彼に会うのが長年、 毎週励行されてきた、 吉祥寺行きの口実だった。これらの訪問は、その 以前から習慣になっていた下北沢行きと互角に

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Combien de fois ai-je visité Kichijoji ? Des centaines certainement ce qui est très insuffisant. Il y avait Katsu, maintenant en Hongrie, qui y habitait et le rencontrer pour parler musique et ordinateur était prétexte à de multiples visites hebdomadaires pendant des années. Ces visites étaient concurrencées par une accoutumance plus ancienne à Shimokitazawa qui fut, mais sur une topographie faite de déclivités et un espace villageois bien plus ramassé, un prélude à goûter implicitement comme un épicurien la flânerie urbaine à Kichijoji, terrain éminemment plat.

La nostalgie camarades ! Il est des lieux dont l’évocation déclenche une bouffée de nostalgie. C’est un manque lancinant, une douleur oubliée qui reprend quand on y pense, quand quelque part on lit ou entend par hasard leurs noms. Il faut être sérieusement à l’écoute de ces symptômes, ne pas les mépriser, ne pas non plus exagérer leur gravité toute relative. Mieux, il faut au contraire les investir, les prendre à brasle-corps et construire autour d’eux une partition personnelle, une lecture à soi, son air de Fado intime, son propre hymne à l’amour d’un lieu, c’està-dire nourrir ce quelque chose qui résonne mieux en anglais, qui est la perception intime du « sense of place ». Les lieux deviennent d’autant plus intimes par agrégation de flâneries que la connaissance des discours de convention sur ceux-ci reste en retrait. Or, les discours et définitions sur les lieux sont devenus massivement des diktats issus des médias repris mollement en boucle par les consommateurs cibles, et donc depuis plus longtemps peut-être ici qu’ailleurs, des discours marchands. Le caractère marchand du lieu Kichijoji — quartier éminemment commercial — n’a jamais été pour moi qu’un élément décoratif parmi d’autres. Si le kaléidoscope changeant des boutiques au gré des modes et des cycles économiques offre une vue intéressante sur l’évolution d’un quartier, ses éléments constants, à commencer par sa topographie, sont les points d’amarrage sur lesquels se fixe le contentement d’y être. Jamais je ne lisais sur Kichijoji pendant ces trente ans alors que la production de magazines strictement commerciaux diffuse régulièrement des numéros spéciaux enjôleurs sur le quartier, avec les incontournables listes sans opinion de

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渡り合っていた。下北沢は起伏のある地形で、ず っとこじんまりとした村的な空間だったから、 エ ピキュリアンに倣えば、 暗黙のうちにも吉祥寺の 圧倒的に平坦で都会的な空間散策を味わうため のプレリュードだったとも言えよう。 親愛なるノスタルジーよ! 思い浮かべるだけでもノスタルジーがこみ上 げて来る、という場所がある。一瞬でも、その場 所を想ったり、 どこかでその名前をたまたま読み 聞きした時に甦って来る、ひりつくような不在感、 忘れていた痛みというのがある。これらの微候を 軽視せず、その相対的な深刻度を誇張することも なく、まじめにきちんと耳を傾けることだ。もっと 良いのは、 それらの場所と向き合って、 がっぷり 四つに組んで、 各場所がテーマの自分だけの楽 譜を書くことだ。 自己流の読みで。 私家版のファ ドの節で。 ある場所への愛の賛歌で。 すなわち、 よりぴったりくる表現を用いるなら、 英語の“セン ス・オブ・プレイス”に由来する個人の感性を養う ということだ。 幾度も足を運ぶにつれて場所はより親密にな ってくるから、一般的な通説の知識には出番がな い。 ところで、 場所に関する通説や定義づけは、 マスコミ大本営発表、 ターゲットの消費者によっ て力なく復唱される商業的な俗説に成り果ててし まった。 私にとっては常に吉祥寺という (圧倒的 に商業的な)場所の商業性は、複数あるおまけ的 な要素のうちのひとつでしかなかった。流行や経

La queue devant la boutique miniature de gâteaux Ozasa commence avant même l’ouverture. Attention aux vélos ! © Lionel Dersot


済的周期に左右されて万華鏡のように移り変わ る小売業が、 一地域の発展について興味深い眺 めを呈してくれるなら、 その場所の地形に代表さ れる恒常的な要素は、そこにいる充実感を宿して くれる寄港地というところだ。 完璧に商業的な展 開の雑誌が定期的に吉祥寺のワクワクするような 特別号を発行しているが、これらの特集に付きも のなお金を払って掲載された飲食店の意義も主 張もないリストのせいで、 この30年間というもの 吉祥寺に関する書物は一度も読んだ試しがなか った。この手の出版物のメディア的解釈では、そ の場所における存在理由が商売であることが大 前提で、 そこを行き来する唯一の目的は消費活 動だ。何とははっきりわからないが、歩くことによ ってその場所に転写されてゆく動的なもの、すな わちその場所の生きたポエジーやそこの地霊と もとれる、何かが存在する余地は全くない。

Dans une ruelle de Harmonica Yokocho, on prépare la soirée. © Lionel Dersot

restaurants qui ont payé pour y figurer. Dans cette lecture médiatique du lieu-dit, le commerce comme raison d’y être est roi, la consommation, le but unique des allées et venus. Nulle place pour le je-ne-sais-quoi, l’esprit du lieu, sa poésie en mouvement qui est le mouvement qu’on imprime sur celui-ci en y marchant. Le lieu-dit Kichijoji était et reste mon livre local d’apprentissage dans l’acte de la déambulation. Marcher est acte universel d’adoption et d’adaptation, une méthode largement sourde et indépendante aux discours commerciaux qui ne connaissent qu’une vue obtuse de l’infini bonheur créatif, consolateur ou restauratif de circuler, ici où ailleurs dans les villes. Paris reste pour moi le lieu fondateur de la marche en ville comme acte créatif, de peindre dans l’espace ses propres sillages, mais cette démarche déambulatoire s’applique ailleurs. Dans ce livre d’heures que sont les lieux, je tourne les pages en y marchant selon des trajectoires qui m’appartiennent.

Y aller Parmi mes lieux poignants et sans exhaustivité, je pourrais citer Paris donc, et plus précisément une poche en élévation du 5e arrondissement qui couvre largement la Montagne Sainte Geneviève, la Mouf et la Maube comme écrit Jacques Yonnet *, mais aussi Lisbonne, mais aussi Venise, deux villes

逍遥という行為においては、 吉祥寺という場 所自体が東京について学ぶための私のテキスト であったし、今でもそうだ。歩くということは帰依 と順応の普遍的な行為であり、 商業的な俗説に は頼らないどころか全く耳を貸さないメソッドだ。 料簡が狭いと言われるかもしれないが、 それは 東西の都市を巡る際のクリエイティブで、 癒しを 得たり舌鼓を打ったりする至福しか教えてくれな い。 パリは、 私にとって独自の足跡を空間に描く クリエイティブな行為としての街歩きの原点であ り続けている。 しかし、 逍遥する流儀はパリ以外 でも通すことができる。 場所という時祷書では、 自分が辿って来た道筋に沿って歩きながらペー ジをめくるものだ。 そこへ赴く 網羅的ではないがガツンとくるような場所を 挙げるとするなら、やはりパリだろう。より正確に 言うとサント・ジュヌヴィエーヴ山、 すなわちジャ ック・ヨネが書いたところの「ムフ、 モーヴェ」 (ム フタール街とモーヴェール街)、 にまたがる5区 の丘の付近だ。けれど、またリスボンもしかり、ヴ ェネツィアもしかり。 永遠の2大都市だ。 そして 吉祥寺がある。 前述の3都市との違いは、 東京 からは、距離、時間、そして経費の事情でその場 へ即座に駆けつけることができないから、 これら 3都市への恋しさが簡単には拭い切れないとい うことだ。 ところが今、吉祥寺は、電車か地下鉄を使って 私達が住んでいるところからドア・トゥ・ドアで30 分の距離にある。 一時は、 吉祥寺から一駅で自

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infinies. Et puis Kichijoji. La différence des premiers avec ce dernier est que mon manque de ces lieux ne peut être assouvi facilement de Tokyo, la distance, les circonstances de temps et d’argent empêchant de s’y précipiter dans l’instant. Aujourd’hui par contre, Kichijoji nous est distant de porte à porte de 30 minutes via deux trajets possibles en train/métro. Nous avons au plus près résidé un temps à une station de Kichijoji accessible alors même à vélo. Kichijoji est un de ces lieux qui déclenchent invariablement en moi une féroce envie d’y aller, envie qui peut, quel bonheur !, être assouvie facilement. D’ailleurs, rien que de l’avoir cité ici m’incite à laisser tomber la phrase en plein milieu, vous plaquer vous lecteur avec le goût de l’inachevé en bouche, et aller de ce pas là où la nature urbaine m’appelle. Ce lieu ultime se nomme Kichijoji. Justement, y aller. La phase de transition est un prélude riche en émotions zappé par les discours conventionnels. La Venise de l’auteur Jan Morris** est dans ce sens un modèle du genre qui débute par une description glauque, loin des guides et brochures touristiques, un croquis formidablement vrai du transit maritime de la terre ferme d’Italie aux îlots de la lagune. C’est

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転車でも行けるほど近いところに住んでいたこと がある。吉祥寺は、無性に行きたくなってくるよう な欲求を私の中に常にかきたててくれる場所のう ちの1つだ。なんとも幸いなことに、この欲求は 簡単に満たすことが可能だ。第一、それをここに 書いただけでも、 書きかけの文を途中で投げ出 して、 未完成を口惜しむ読者を見放して、その足 で都会的属性が私を呼ぶところへ飛んで行ってし まいたいくらいだ。その最たる場所は、吉祥寺と 呼ばれる。 まさに、そこへ赴くこと。この移行過程が、 一 般的な通説にすり替えられてしまった情緒溢れる プレリュードだ。この点、ヴェネツィアを扱った著 作で知られるジャン・モリスは、 旅行ガイドや観 光パンフレットとはかけ離れた、陰鬱な描写で始 まる類の代表例だ。 イタリア半島の陸地からラグ ーンの小島への沿海航路を描いた見事にリアル なクロッキーである。 それは意識的な選択によっ て調整可能な、そこにいること以前の、到着前の ウォーミングアップ、アペリティフに相当する。最 近、ある吉祥寺の住人の方たちにも話したことだ が、あなた方は、吉祥寺に住む幸運に恵まれてい る。私はといえば、そこに赴く楽しみと、そこを去 ることのほろ苦い切なさを知っている。 吉祥寺駅から潜入するのが道理だという向き があるが、どこから到着するのかは好みで、自分 にあった移動方角を設定することができる。 場所


une mise en condition, un apéritif avant que d’y arriver, d’y être, qui peuvent être modulés par des choix conscients. Comme je disais récemment à des habitants de Kichijoji, vous avez la chance d’y habiter. Moi je connais le plaisir d’y aller, la déchirure douce d’en partir. Si la logique veut d’y pénétrer par la station Kichijoji, le goût de cette arrivée peut être modulé par des choix d’axes de transition à soi. Le lieu étant pris comme une partition, le jouer relève, si on le désire, de l’improvisation jazzistique. Comme de multiples pistes d’atterrissage qui offrent des angles différents des hublots, Kichijoji n’a pas le même parfum dans son prélude que vous veniez de l’Est, de Shinjuku sur le réseau JR, de l’Ouest du même réseau, de Shibuya via la ligne encore délicieusement provinciale Inokashira-sen, où même du métro, la ligne Tozai qui s’engouffre à partir de Nakano dans le réseau JR. Et j’oublie volontairement les nombreuses possibilités d’y venir en bus, Kichijoji étant très innervé dans l’axe nord-sud par ces liaisons routières indispensables. Les épicuriens de la flânerie peuvent eux par exemple descendre sur la ligne Inokashira à la station précédant le terminus Kichijoji, et traverser le parc pour rejoindre d’abord la zone centrale. C’est un parcours délicieux. Autre possibilité, qui est celle que j’applique dans mes pérégrinations d’accompagnement de voyageurs, c’est d’aborder Kichijoji en descendant à la station Mitaka, pour longer en partie le filet d’eau appelé canal de Tamagawa et bifurquer un peu via les dernières parcelles de jardins maraîchers communaux. Ces deux approches possibles permettent de se nourrir de vert avant de plonger dans la zone marchande. Elles mettent en bonne condition.

Écrire son script urbain << Fin d’après midi au lac du parc Inokashira © Lionel Dersot

Le patron du restaurant de sushi Mikoshi expose sa superbe canne à pêche rétractable. © Lionel Dersot

Ichiro Tezuka est le roi de Kichijoji, même si l’expression l’amuse et qu’il la nie. Il est le propriétaire de quantité de petits restaurants et autres bars recroquevillés dans le yokocho situé juste au nord de la station. Un yokocho est une surface à haute densité de bars et restaurants qui se serrent les uns les autres dans un lacis de couloirs et ruelles de poche où le bâti plus ou moins délabré et rafistolé est encore en partie

はひとつの楽譜に例えられることからも、 演奏者 にはさしずめジャジーな即興をリクエストしたい ところだ。 何本もある滑走路の中からどれを選ぶ かによって舷窓からの眺めは異なるアングルを呈 するように、 プレリュードの段階で吉祥寺の匂い は一様ではない。 JR線で新宿方面の東側からや って来るのか、 甘い郊外の香りがまだ残っている 京王井の頭線で渋谷方面の西側からやって来る のか、はたまた中野駅からJR線乗り入れの東京メ トロ東西線の地下鉄でやって来るのかで異なる。 しかも吉祥寺には、 必要不可欠な幹線道路が南 北方向に網の目のように通っていて、 バスで来る 方法もいくつもあることはあえて触れないでおこ う。 逍遥のエピキュリアンたちは、例えば、井の頭 線の終点の吉祥寺駅よりひとつ前の駅で下車し て、 井の頭公園を通ってまずは中心街をめざす。 心地よいコースだ。別の行き方として、私の旅行 者案内の仕事の都内巡り歩きで利用しているや つだが、JR三鷹駅から吉祥寺に向かうコースがあ る。途中、玉川上水の遊歩道に沿って、いくつも ある共同家庭菜園の片隅の一画に少し寄り道す る。 この突出し2種は商業地区に浸かり切ってし まう前に青物を摂ることを可能にしてくれる。 理 想的な体調に持って行ってくれるのだ。 都市のシナリオを自己流で 手塚一郎氏は、 吉祥寺の王様だ。 ご本人はこ の表現を面白がりつつも否定しているのだが。同 氏は、ちょうど駅北口にある横丁内の小さな飲食 店や窮屈な造りのバーの複数店舗のオーナーだ。 横丁は、 狭い路地と周辺の脇道に挟まれた通路 にバーや飲食店が互いにひしめきあっている高 密度のスペースだ。多少ならずとも廃れ切って大 まかな修繕が施されている店舗の一部は建築当 初のものだ。多くの商店が消え去った。駅前に面 している路地は、 たいていが第二次世界大戦後 に立った闇市の名残だ。この一角は、偶然立ち寄 った人びとや計算づくしのメディアの風聞に乗せ られてやって来た移り気な輩に常連客たちが混 在し、様々な社会階層がひしめきあうはかない生 態系を成している。 全部平地にして隣の駅前にあるのと同様のあ りきたりの味気ないビルを建てんとする不動産開 発業者からはちやほやされ、 安全や無菌室並み の衛生基準にますます固執する役所からは制約 を課せられ、あまつさえ現代的な商業方式という

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d’époque. Ils disparaissent. Beaucoup ont disparu. Ces lacis proches des stations sont souvent les restes entretenus d’un marché noir issu de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils constituent un écosystème fragile de socialisation forte mêlant les indispensables habitués aux visiteurs accidentels et volages souvent attirés par le récit médiatique calculé du moment. Convoités par les développeurs immobiliers qui raseraient bien tout pour y mettre un immeuble convenu et fade de boutiques identiques à celui de la station suivante, contraints par des règlements toujours plus obsédés de sécurité et d’hygiène pour salles blanches, critiqués même par certains locaux ignares des conséquences sur le bien-être de la banalisation anonyme du moderne marchand, ils sont à la fois lieux authentiques en évolution et poches de résistance.

ぬるま湯に浸かっていることの代償として没個性 的な場所の空洞化に無知な一部の地元民からは いちゃもんをつけられる。 横丁は、 進化し続ける ピュアな場所であり、 レジスタンスの巣屈でもあ る。 手塚氏は、 地元では「ハモニカ横丁」の呼称で 親しまれているハーモニカ横丁を存続させること に余念がない経営者だ。彼は、知る人ぞ知る 「立 ち呑み研究会」の会長でもある。 そのメンバー達 が一晩中飲み明かした後で、どうやってまだ調査 報告書を作成できるのかは想像に難い。 同研究 会は、 ごまんとある首都圏のバー・居酒屋ガイド を尻目に展開し、 東京の夜を屋外で飲食する営 みにかけては、手塚氏は学術的な権威だ。 金魚鉢の中の魚にそこの水質云々を自覚する ことができるだろうか。 生命の存在感を感じ取る

M. Tezuka est un entrepreneur qui a à cœur de préserver le yokocho de Kichijoji, localement connu sous le nom de Harmonica Yokocho. Il est aussi président d’un incertain « groupe de recherches sur les standings-bars » dont on imagine difficilement comment après une nuit arrosée ses membres sont encore capables de produire des rapports d’enquêtes. Ce groupe est malgré tout derrière l’édition de plusieurs guides de bars de poche à Tokyo, ce qui fait de M. Tezuka un puits de science sur tout ce qui entretient le boire et le manger dehors de la nuit tokyoïte. Peut-on vraiment parler avec un poisson de la texture de l’eau ? Il faut être hors du bocal pour en percevoir la vitale présence. M. Tezuka qui bien entendu réside sur les lieux me résume le discours conventionnel qui explique officiellement le bienêtre de Kichijoji. Le lieu réunit tout ce qui sied à mener une vie urbaine consommatrice de qualité avec la zone marchande au nord et le parc au sud de l’axe du train. On est à la fois dans l’urbain et en province. Il n’y a rien qui ne soit pas vendu à Kichijoji, et ce dans un cercle de 400 mètres de rayon, donc très compact, mais pas trop. Ce qui explique qu’hormis au moment des fêtes saisonnières, vous ne verrez jamais dans la zone marchande de ruelles prises d’assaut et de bouchons humains comme à Harajuku. La fluidité qui demande certes de slalomer un peu selon la vitesse de cabotage que l’on adopte reste un fait permanent, même

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には大海に出なければならない。言うまでもなく 吉祥寺在住の手塚氏は、 吉祥寺の居心地の良さ について一般に語られている通説をこう俯瞰して くれた。北側の繁華街と線路を境にして南側の公 園区域のとりあわせから醸し出される、 クオリテ ィのある都会消費生活を送るにはうってつけのあ らゆる条件がこの地には備わっている。同時に都 会でもあり、地方でもある。吉祥寺で売っていな いものは皆無だ。 しかも四方400メートル内とい う、 狭過ぎもしないが非常にコンパクトな範囲に すべてが集約されている。 そのことからも、 折々 の祝祭日の時期を除けば、 商店街の狭い通りに 人出が殺到したり、 原宿のように行列ができたり するのが見られることはない。路上観察に食指が 動くといささかスラローム気味になることは必至 だが、週末の人混みの中でさえも、往来が常にス

Poses et mignardises commerçantes à l’ouest de Kichijoji © Lionel Dersot < Quand on marche dans les ruelles, ne pas oublier de se tourner de temps en temps, et d’admirer. © Lionel Dersot


dans la foule des week-ends. Et quand le trop-plein de consommateurs vous prend à la gorge, il suffit de traverser de l’autre côté et décompresser dans le parc. On verra plus tard que d’autres solutions délicieuses et non décrites existent. Certes, vu des éléments constitutifs essentiels du lieu, Kichijoji n’est pas unique. Ueno possède les mêmes, la zone marchande, le yokocho, le parc, et même les déclivités en sus. Mais le tout est éclaté par des axes routiers majeurs qui rendent la marche un brin soucieuse au mieux, voire même désagréable au bout d’un temps. Ce désagrément appelle à bifurquer, à s’éloigner dans les coursives comme un acte de protection de soi. Rien de cela à Kichijoji. Les coursives ne sont pas des échappatoires, mais des propositions de cheminements alternatifs.

Le lac du parc Inokashira © Lionel Dersot > La boucherie-restaurant Satou © Lionel Dersot >> Hors les murs, tous les jours sonnent comme Un dimanche à la campagne. © Lionel Dersot

Je veux ajouter à la définition officielle du lieu un point de vue tout personnel et ironique sur ce qui ne se trouve pas à Kichijoji : les collines et la mer. Hormis les pentes d’où l’on accède dans le parc Inokashira qui est une cuvette, il est inutile de chercher des déclivités. Kichijoji est situé dans une plaine totalement plate. Des photos de l’aprèsguerre le long de la voie de la ligne Inokashira montrent des rizières comme si à perte de vue. Quant à la mer, c’est juste un besoin personnel de la voir, que le lac beau et fameux du parc n’arrivera jamais à évoquer. Ainsi se créent au fil du temps des scripts personnels des lieux qui sont une condition de les adopter à petites touches. Ils sont le trait de l’indépendance des lectures possibles des lieux.

ムースなことは事実だ。買い物客の波に溺れそう な時は、 反対側に渡って公園でリラックスすれば 良い。取り立てて話題にするほどでもないが、快 い対処策があることを後で触れよう。 確かに、 ひとつの場所の基礎的構成要素から すると、吉祥寺は別格ではない。上野には、繁華 街、横丁、公園、そして丘陵さえもある。でも、そ のひとつひとつが大通りで隔てられているため、 歩くことが少々気後れになるならまだしも、 ずっ と歩き通しだと不快にさえなってくる。 この不快 さが、自己防衛行為であるかのように路地裏に回 り道をして、 そこに身をくらましてしまいたくなる 気分にさせる。 吉祥寺ではそんなことは全然な い。 路地は逃げ道ではなくオールターナティブな 行程の選択肢なのだ。 吉祥寺について、 皮肉にもそこに存在しない

ものからの定義を試みるとすると、 それは丘陵と 海だ、 という個人的な見解を一般的定義につけ 加えておきたい。窪地にある井の頭公園まで行く のに通る坂道を別にすれば、 高低差のある場所 を探すのは無駄だ。 吉祥寺は完全な平地に位置 している。敗戦直後に撮影された写真には、井の 頭線の線路伝いに水田地帯が延々と広がってい る様子が窺われる。海については、それはただ単 に海を見ることの個人的な必要からなのだが、井 の頭公園内の美しいことで評判の池が海を連想 させることは決してないだろう。このように、月日 が経つにつれて、様々な場所のパーソナルなシナ リオが出来上がり、 それらが断片的にも符合する シチュエーションにあちらこちらで遭遇するだろ う。 これらのシナリオは場所を自由に読み解くた めの手がかりなのだ。

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Plans, triangle et finitude Les plans sont des figures imposées, des vues de l’esprit. Dans un ouvrage condensé et passionnant paru en 2007, Atsushi Miura et Kazuyoshi Watari***, spécialistes dans la galaxie parfois brumeuse de l’urbanisme, décortiquent les attraits de Kichijoji avec l’application de médecins légistes. Le résultat est passionnant même s’il met à mal en moi une certaine envie de ne pas savoir, de rester dans le confort nimbé du ressenti rêveur. La couverture de l’ouvrage met graphiquement en scène un triangle, une forme tout à fait absente de la perception d’un lieu. Ce triangle honni pourtant du Feng-Shui constitue une réduction synthétique de ce que n’est pas Kichijoji. Même réduit à ses zones marchandes qui évoluent dans l’espace et le temps, Kichijoji n’a rien d’un triangle, mais cette géométrie pratique et réductrice invite à se pencher un peu sur une caractéristique du contentement d’un espace urbain qui est la perception de sa finitude. Sur sa face nord, pour simplifier, Kichijoji offre une véritable frontière indiscutable et perceptible même au débutant. Au bout de la grande galerie marchande Sunroad, la boutique Enoteca en perspective se profile comme un vaste panneau dans un Berlin découpé en zones antagonistes. On devrait y lire une information un brin menaçante, une injonction à bien réfléchir avant que de passer à l’acte : « Vous quittez la zone marchande de Kichijoji, vous quittez Kichijoji. Êtesvous sérieux ? » La question de la finitude de Kichijoji se pose par contre pour les autres directions, particulièrement à l’ouest en parallèle à la ligne de train où s’effilochent des alignements plus récents de boutiques thématiques pour bobos indolents

地図、三角地帯、区画 地図は、 押し付けられた形、 心象風景だ。 と もすれば混沌極まりない次元の都市空間の専門 家、 三浦展氏と渡和由氏は、 2007年に出さ れた濃厚かつ気迫が込められた共著、 『吉祥寺ス タイル』の中で、吉祥寺の魅力を法医学の鑑定医 さながらの手法で分析している。 私の中にある、 ある種の知らないままで夢見心地の良さを味わ っていたい気持ちを揺るがすほどその結果は情 熱的だ。 同著の表紙には、 実際の場所の知見か らは特定できない様相の三角地帯がデザイン化 され描かれている。ところが、風水学に忌み嫌わ れているこの三角形は、 吉祥寺ではないものを 端的に表している。 時代と空間を超えて大きく変 化してきた繁華街に絞っても、吉祥寺に三角形ら しいものはない。しかしながら、この実用的かつ 短絡的な図形は、 ある都市空間の充実性という 特徴について考察することを促してくれる。 それ は、区画に関する知見によって定義される。すな わち、 吉祥寺はその北面に初心者でも明白に見 分けられる境界線を持っている 。 サンロード商 店街の終わりの方にあるワインショップ・エノテカ は、 あたかも東西分断下で高い防壁が立ちはだ かっていたベルリンのようなたたずまいだ。 「あ なたは吉祥寺商業地区から離れて行っています。 吉祥寺からも離れてしまいますけど、本当にいい んですか。 」 とすごんでくるようなメッセージ、 実 際の行動に踏み切る前によく考えるように促して いる警告メッセージをこの場で読み取るべきだ。 とはいえど、 吉祥寺の区画に関する疑問は別 の方角について問いかけられる。とりわけ、鉄道 路線に並行している西側である。そこには、中道 通り沿いに直角に交わっているいくつもの通り で、 特に嗜好品や雑貨、 インテリア・グッズを扱 う無邪気なボヘミアン向け���真新しい店舗が目 立つ。東側では、ラブホテル数軒と営業中のソー

Certains arbres classés sont intouchables. © Lionel Dersot << La maison Tsukada, oden et autres spécialités à base de pâte de poisson. © Lionel Dersot

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remplies surtout d’inutiles mignardises, bibelots et objets d’intérieur sur Nakamichi-dôri. À l’est, le petit quartier chaud avec au moins un soapland en activité et des hôtels à courts séjours est tenté par la gentrification. Des boutiques tendance avec ce décor de cantines cools où l’épicerie plutôt fine et des accessoires de cuisine destinés d’abord à la mise en scène de son intérieur privé tentent de s’y fixer. L’est est potentiellement le nouvel Eldorado de poche de Kichijoji. Quant au sud, il est d’abord rembourré d’un liseré marchand concentré et d’une certaine pagaille asiatique revigorante qui ouvrent le passage vers des ruelles perpendiculaires menant au parc, dont les plus fréquentées pourraient mener à la plage tant elles ont un air de vacances en été. On y cherchera en vain hélas le comique d’y voir des bouées gonflables et de la crème solaire. Un ouvrage ne suffirait pas pour évoquer le parc Inokashira qui est un continent à lui seul. Le livre de Messieurs Miura et Watari regorge de révélations sur les éléments du bien-être urbain. Certaines ne sont pas des découvertes en soi, mais des confirmations. D’autres allument des ampoules de connivence soudaine, de prise de conscience, qui provoquent le sourire d’avoir fait le bon choix dans ses quartiers de prédilection. Juste un exemple : Kichijoji offre une grille de 1127 croisements de rues et ruelles, ce qui place le quartier en troisième position mondiale des échiquiers urbains. Qui figure donc en tête de liste ? Venise ! On sait ce que la multitude des croisements provoque des multitudes de surprises et de points de vue changeants. Il manque à Kichijoji la mer. Il lui manque aussi les canaux.

Hors les murs J’en pince pour Nishi-Ikebukuro. Le passage comme à travers le miroir d’un territoire urbain marchand dense à une soudaine zone provinciale de silence et de verdure est un des grands classiques de la découverte des éléments qui font le contentement de la ville. Je ne connais aucun endroit à Tokyo où ce passage est aussi sensible et radical qu’à Ikebukuro. Des échappatoires existent ailleurs, très difficilement à Shinjuku, plus proche que l’on ne croit à Shibuya, laborieusement

プランドが少なくとも1軒はある風俗街がジェン トリフィケーションの影響下に曝されている。どち らかといえば高級な食材とまずは自宅のキッチン の演出の参考になりそうな台所用品でまとめられ たクールな食事処のトレンドが根を下ろそうとし ている。東は潜在的な吉祥寺再開発の新天地だ。 南側はというと、 小さなブティックが鈴なりに 集中していて特にエスニック雑貨専門店の出店 が激しく、 まっすぐ行けばそのまま井の頭公園に 辿り着く小さな通りが沢山ある地点に出る。 その うち最も来店者の多い店々は年中夏休みムード で、 そのまま海辺まで連れて行ってくれそうなほ どだ。ビニール浮き輪や日焼け止めクリームを探 してしまう滑稽さが虚しい。 そこだけで別世界の 井の頭公園について語ることは、一冊の本には収 まりきれないだろう。 三浦・渡両氏の本は、 快適な都会生活を送る ための秘訣が満載だ。そのうちのいくつかは、そ れ自体は発見とは言えないがその有効性は確か められる。その他の秘訣は、 ひらめきのランプに 明かりが点る。思わず相づちを打ってしまうほど、 気づきがある。自分が普段からひいきにしている 場所が良い選択であったことに頬が緩まされる。 1つだけ例を挙げよう。 吉祥寺には碁盤目状に 交わる大小の通りが1127本あることから、碁盤目 状で整備された都市の中で世界第3位の座につ いている。 ならばこのランキングのトップはどの 都市なのかというと、 ヴェネツィアだ。 連続する 十字路が働きかけるのは、 驚きと視点の変化の 連続に他ならない。勿論、吉祥寺には、海も運河 もない。 番外地へ 西池袋がたまらなく好きだ。 都心の繁華街の 集中ゾーンから静寂と緑に囲まれた郊外的なゾ ーンへの紙一重の移行は、 一都市の充実度を構 成している多彩な要素の中でも定番のうちのひ とつだ。 池袋ほど、 この移行がこれほどデリケー トかつラディカルな場所を私は知らない。 他に もエスケープできる場所はあるが、 そこに至るま でが、 新宿では一筋縄ではいかず、 渋谷では思 いのほか近距離で、 上野では歩き通すのがやっ とな距離にあり、 池袋では見事にもその南西側 に位置している。 ある機会に友人のトモに私のこ の西池袋へ傾倒を語ったところ、 驚きを呈して 「 でも、何もないじゃん」 と言い放った。実際のとこ ろ、西池袋には全てある。都市に内在する郊外的

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à Ueno, merveilleusement à Ikebukuro, sur son flanc sud-ouest. Quand à l’occasion j’avais exprimé à mon ami Tomo mon engouement pour NishiIkebukuro, il s’était exclamé surpris : « Mais il n’y a rien là-bas ! ». En fait, il y a tout. Beaucoup de quartiers résidentiels provinciaux même dans la ville sont de parfaits terrains de flânerie, de rêverie et d’observation des maisons aux habitants silencieux et de l’infinie variété des touches de verdure privative changeante aux saisons. Si le tout est l’élément marchand, on n’y trouve effectivement rien, ce qui est une liberté exclusive dans des quartiers où même les distributeurs de boissons se cachent. Nul doute que la flânerie à réalité augmentée dans les lunettes va exacerber la dichotomie entre les quartiers de commerce où il y a tout dès lors que consommer est la raison de vivre, et les quartiers résidentiels soucieux de préserver leur entre soi confiné dans les intérieurs. Le rien lui réside dans leurs rues. On peut y goûter sans y appartenir. Le problème qu’ont comme M. Tezuka à Kichijoji les promoteurs d’une convivialité marchande encore faite d’authenticité, c’est cette impossibilité d’envisager le hors les murs comme un ingrédient susceptible d’engager le passant non résident à rester plus longtemps sur place. Le tabou associé au respect de la vie privée transpire sur le domaine public que sont pourtant les ruelles des quartiers résidentiels. Il ne viendrait donc pas à l’esprit de ces promoteurs d’engager le consommateur à aller flâner et se ressourcer hors les murs, là ou les résidants résident, pour finir par revenir sur ses pas et consommer davantage. Les associations de quartiers monteraient indignées aux créneaux de peur d’une invasion de hordes dans leur tranquillité. C’est pourtant à Kichijoji comme à Nishi-Ikebukuro que l’on se ressource dans le hors les murs où si peu de flâneurs flânent. Si vous poussez par exemple au-delà de la limite nord de la zone marchande de Kichijoji dans la trajectoire de Sunroad, vous tombez d’un seul coup dans ce silence résidentiel typique qui manque à ce niveau de charme. Mais décalez-vous vers la droite le long de la rue Itsukaichi, puis à l’endroit où une pierre au sol figure une borne étrange, tournez à gauche et enfoncez-vous dans Kichijoji-Higashicho,

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な住宅街の多くが、散歩や夢想、そして物静かな 住民たちの棲家を観察するにはうってつけの場 所で、 四季と共に趣が変わる軒先園芸の品種は 数えきれないほど多彩だ。 「なんでも」が商業的 な要素ならば、本当のところは「何も」見つからな い。 そこにひょうたんから駒的な自由がある。 こ の界隈ではドリンクの自動販売機でさえ隠れて設 置されている。 消費することが存在理由であるう ちは「なんでも」ある商業地区と、 風通しの悪い 室内で内輪を守り抜くことにかまけている住宅街 との狭間の棲み分けが、 拡張現実メガネをかけ て散歩したらまざまざと実感できるに違いない。 「何も」ない空虚な状態は街頭に根を下ろしてい る。 それに追従せずともその虚無感を味わうこと は可能だ。 吉祥寺在住の手塚氏同様、 昔ながらの庶民的 な商店街を目当てに吉祥寺散策にやってくる人び とが抱えている問題がある。 通りがかりの非地元 民がより長時間過ごして行くように働きかける起 爆剤としての、番外地構想は実現不可能だという ことだ。 私的な生活領域の尊重にまつわるタブ ーが、実は住宅街の通りも属している公的な領域 まで流出している。消費者がその壁を超えて地元 民の生活領域で散策し和んだ末、 帰り道に財布 の紐をもっと緩めるように働きかけることを不動 産開発業者が思いつくことはないだろう。 各町の 自治会は、 彼らの安寧に人波が押し寄せる懸念 を援用して憤慨するだろう。 ところが逍遥する人 がこんなにも少なく、 公私の壁を取り払ったとこ ろで和むことができるのは、西池袋、あるいは吉 祥寺なのだ。 例えばサンロード界隈で吉祥寺の商業地区の 北側の分岐点を超えて進むと、 急に月並みで興

Hors les murs, c’est calme et tranquilité. © Lionel Dersot


quartier huppé rutilant de vert et de traces de campagne. Longez les rues au gré des envies comme à Venise. J’ai en mémoire vive une fin d’après-midi de juillet où s’ouvrait sous un ciel tempête de bleu parfait ce goulet endormi mangé par les feuillages débordants des jardins privatifs. Au bout de ce tunnel où passa successivement un homme âgé à vélo qui me toisa avec un point d’interrogation dans un regard seulement curieux, une jeune fille marchant à contresens à qui je laissais le passage étroit, je bifurquais à gauche sans raison sinon que d’imprimer dans le GPS mental où les triangles sont absents ce lieu de contentement. Encore un quart de tour à gauche et sur la rue comme en ressac qui retournait vers la zone marchande, dans une lumière dorée atypique digne de l’été indien qu’est novembre, des gens nonchalants marchaient en sens inverse, les courses du repas du soir à la main retournant chez eux. C’était bien. La vie quotidienne est l’ultime domaine d’intérêt qui soit. Elle se goûte aussi dans les rues des autres, dans les rues à soi où tant de choses se cachent dans les anfractuosités des presque riens. Ses expressions sont inépuisables.

ざめという他ない住宅街の静けさに包まれる。け れど、五日市街道沿いに右側に逸れて行ってみよ う。次に道端に奇妙な石の道標があるところで左 に曲がって、 吉祥寺東町に入ってみよう。 緑が目 映い地方の面影をたたえた瀟洒な住宅街だ。 ヴ ェネツィアを歩く時のように思いのまま自由に突 き進んでみよう。 ある7月の午後の終わり、 人家の庭先で伸び 放題の緑に覆われてまどろむような狭い通路で、 それとはまさに対照的なすさまじい蒼天を見た 鮮明な記憶がある。 その緑のトンネルの出口に さしかかると、自転車に乗った高齢の男性が、単 なる好奇の眼差しで不思議そうに私を見て通り過 ぎて行った。 引き続き向こう側から来た少女に、 これと言った理由もなくおもむろに左側によけて 私は道を譲った。 三角地帯がこの充実の場には 不在だという情報が空想上のGPS にはインプッ トされている。また左に90度舵を切ると、繁華街 の雑踏へと戻る通りは波打ち際のようだ。 そこの 11月の小春日和にふさわしいなんとも形容し難 い夕陽の黄金色の中を、 手に手に夕食の買い出 し袋を持って家路へと向かう、 見るからに頓着な さそうな人たちとすれ違うのは、 それだけで良か った。 日常生活は、最高の関心分野だ。。それは、他 人の通い道でも、 取るに足らない凸凹にも沢山 のことが隠れている自分の通い道でも、発見の楽 しみをもたらしてくれる。 日常生活を巡る表現は 尽きるところを知らない。

* Jacques Yonnet, Rue des Maléfices — Chronique secrète d’une ville, les éditions Phébus, 2004 ** Jan Morris, Venice, Faber and Faber; Revised 3rd Edition edition,1993 *** Atsushi Miura, Kazuyoshi Watari, Kichijoji Style —Tanoshii machi no 50 no himitsu, Bungei Shunjyu, 2007 三浦 展、渡和由研究室 共著、 『吉祥寺スタイル — 楽しい街の50の秘密』、2007年、文藝春秋

Traduction japonaise par Ritsuko Cordier, traductrice-Interprète de liaison à Neuchâtel, Suisse 和訳 コルディエ律子 スイス、 ヌーシャテル在、 日仏翻訳・通訳 http://freefrajap.ning.com/profile/CordierRitsuko

Lionel Dersot réside à Tokyo depuis 1985. Il a été interprète, traducteur et journaliste scientifique. Il est plus que jamais interprète d’affaires entre le japonais, le français et l’anglais pour des entreprises commerciales et technologiques de passage. Il est enseignant en interprétation japonais-français, et agent de liaison pour des entreprises non résidentes. Il est arpenteur urbain dans Tokyo, et guide parfois des visiteurs qui veulent y découvrir autre chose, en particulier la vie quotidienne, l’architecture et l’artisanat, la province dans le tissus de la mégapole et toutes les nourritures qui viennent avec. Il conçoit ainsi des visites thématiques, et a même de rares clients qui en redemandent. Il écrit sans cesse quand il ne lit pas, prend des photos comme tout le monde pour ses blogs, s’intéresse à la dynamique des réseaux professionnels et a créé Freelance France Japon pour mettre la théorie en pratique. Il pense qu’il devrait un jour se remettre à la guitare jazz, et dans une autre vie devenir cuisinier et Italien. http://www.lostintokyopartners.com/ Fre e l an ce Fran ce Jap o n -

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L’INCIDENT DE KAWAGUCHIKO 河口湖の出来事 PAR Bruno QUI NQUET Artiste

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福島

FUKUSHIMA PA R J É RÉ M IE SOUTE Y RAT PHOTO G R A PHE

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Le 28 octobre 2006, je me rends à Kawaguchiko, près du mont Fuji, accompagné de mon neveu venu me rendre visite au Japon. Après une promenade le long du lac, nous prenons le téléphérique qui grimpe sur les flancs du mont Tenjo, puis nous commençons à marcher dans la forêt, prenant des photos, profitant de la nature et essayant d’apercevoir le Fuji perdu dans les nuages. De temps en temps, nous croisons de rares promeneurs venus goûter l’atmosphère calme et paisible. Soudain, un salaryman en costume et avec mallette surgit au pas de course sur le chemin. Nous sommes stupéfiés. Je tente une photo, il disparaît. Cette vision ne me lâche plus : le mont Fuji, la forêt et le salaryman. À l’époque, j’étais un ingénieur du son de 42 ans, passant une année sabbatique au Japon. Aux prises avec la langue, je développais un intérêt croissant pour la photographie. De cette rencontre fortuite dans la forêt, une idée germa : Et si le monde des affaires japonais cachait un univers parallèle, empli de mystère et de poésie ? Bientôt, appareil photo en main, j’arpentais les rues de la capitale, explorant mon nouveau terrain de jeu photographique. Je devais recueillir des preuves de mon hypothèse. N’ayant jamais travaillé dans un bureau, étranger au Japon et débutant en photographie, j’étais pour le moins sous-qualifié pour enquêter sur la routine du salaryman. Je ne me doutais pas que cette nouvelle mission impliquerait des études de photographie, des marches urbaines sans fin et par tous les temps, des autoportraits en cravate et finalement, la quête de l’agenda professionnel illustré idéal. Mon année sabbatique avait dépassé son objectif : j’avais une nouvelle vie au Japon.

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2006年10月28日に、フランスから遊び に来た甥と一緒に富士山の近くにある河 口湖へ日帰りで出かけた。 湖の周りを散 歩した後、 私たちはロープウェイで天上 山に登り、森の中を歩き始めた。 自然を 楽しみながら、写真を撮り、雲の中には、 富士山が見え隠れしていた。 時折、静か な雰囲気を味わっている人たちに出会っ た。 そこで、アタッシュケースを手にし、 早足で歩いているサラリーマンが突然山 道に現れた。 私は思わずシャッタを切る と、彼は直ぐどこかへ消えてしまった。「 富士山と森とサラリーマン」 この光景が自 分の中に強く残った。 当時、 私は42歳で日本に語学留学して いるレコードエンジニアで、 日本語の勉 強に苦労しており、 写真を撮り始めたば かりだった。 この山道の偶然の出会いが きっかけで、ある仮説が芽生えた。 東京 の様々な場所で見かけるビジネスシーン の裏には、美に満ちている謎めいた別世 界が隠れているのではないか。 早速、カ メラを持って、 私の新しい遊び場となっ た東京を探り始めた。 この仮説を実証す る必要があると感じていた。 私は,外国人で、 オフィスで働いたこと もなく、 写真も初心者だったので、 レン ズを通して日本のサラリーマンについて 観察するのは不向きだった。 この新しい ミッションを実行することは予想外の展 開となった。 写真の勉強をしたり、天候 に関わらず日々街を散策したり、 生まれ て初めてネクタイをして自分の肖像画を 撮ったり、 最終的には、 完璧なビジネス 手帳を追求するまでに至った。 私の留学 は自分の想像を遥かに超えたものとなっ た。 日本での新しい人生が始まった。

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Sous la forme d’un agenda professionnel illustré, le « Salaryman Project 2013 » observe en parallèle le cycle des saisons et l’identité masculine dans le monde de l’entreprise Tokyoite. En filigrane, le projet questionne les rapports entre photographie candide et vie privée, donnant naissance à un mystérieux jeu de cache-cache. Un livret trilingue (japonais, anglais, français) complète l’ouvrage avec les textes des critiques de photographie Kotaro Iizawa et Bill Kouwenhoven, ainsi qu’un petit texte de l’auteur. Pour connaître les points de vente ou commander en ligne, consulter : http://www.brunoquinquet.com/fr/publications_fr.html 「サラリーマンたちが、ここでは写真の主役としていきいきとした存在感を発揮しているのだ。 」飯沢 耕太郎 当該写真集は各ページが1週間を表すスケジュール手帳の形式を取った作品で、 東京におけるサラリーマンと呼 ばれる会社員たちの世界を、6年間にわたって研究した成果といえます。日本の季節の移り変わりを背景に、男性 性、規則性、そして、匿名性を表現する意図が込められています。 飯沢耕太郎氏、ビル・カウエンホヴェン氏、及びブルノ・カンケ本人による解説・書評が記載された冊子付きです。 「サラリーマンプロジェクト2013」の情報及び販売店についてはこちらです: http://www.brunoquinquet.com/jp/publications_jp.html

Après une carrière d’ingénieur du son de 20 ans en France, Bruno Quinquet (1964) devient photographe au Japon. À sa sortie de l’école Tokyo Visual Arts, son approche originale de la photographie de rue est remarquée internationalement. Il habite à Tokyo, où il a fondé le Bureau d’Études Japonaises. ブルノカンケ、1964年フランス生まれ、東京在住。 20年間、パリでレコードエンジニアとして働いた後、日本で写 真を撮り始める。 東京ビジュアルアーツ写真学科を卒業後、彼の独創的なアプローチはストリートフォトの世界で 注目の的となる。 2011年に「ビューローデチュードジャポネーズ研究所」を設立。 http://www.brunoquinquet.com

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L’indépendance et le groupe dans la société japonaise témoignages et réflexion personnelle PA R Tshering di t Céli ne B o nnet - Laq u i t ai ne P r o fesse u r d e f ran çais e t d ’ his t o ire d e l ’ art

On a tendance à stigmatiser les différences chez les autres, mais il me semble que celles-ci ne font que mieux ressortir les points communs à tous les humains. On peut y voir le besoin quasi instinctif d’appartenir à un groupe, mais aussi les peurs et les désirs d’indépendance, d’autonomie ou d’individualité. On oppose facilement l’Orient à l’Occident par la grande importance donnée au groupe. Mais les groupes (familiaux, amicaux, éducatifs, religieux, sportifs…), n’ont-ils pas une grande influence dans toutes les cultures ? C’est une utopie de penser qu’on est libre du regard des autres et que la liberté de choix est totale, dans un système interdépendant. Or, la dépendance au groupe ne signifie pas un manque d’individualité. Aussi, l’individualité ne signifie pas forcément l’indépendance : les étudiants excentriques qui défilent dans les rues de la mode de Harajuku ne se distinguent que par leur appartenance en un groupe alternatif, à certains moments. Ils restent polis et respectueux des règles. Mais au cœur de ces théories, où me placer ? Entre la culture dont je suis issue malgré moi et celle qui m’accueille ? Et comment en faire l’interface la plus objective ? Enseigner l’histoire de l’art occidental à des Japonais Lors de mes premiers cours d’histoire de l’art (sur le contexte artistique de l’impressionnisme) : « Qu’est-ce que c’est gréco-romain ? Et judéochrétien ? »… Par où commencer ? Comment enseigner l’histoire de l’art occidental à des

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Japonais ? Ainsi j’enseigne plusieurs langages : le français, l’art et la culture occidentale. Pour extrapoler d’un point de vue ethnocentriste, j’ai l’impression parfois d’expliquer l’humain à des extraterrestres, c’est-à-dire ce qui est évident pour moi, à des personnes qui ne connaissent pas mes références basiques. J’en suis sûre, la connaissance de soi passe par la rencontre de l’autre et la comparaison. Comprendre le Japon par les Japonais ? Je sais que je suis en cours de mûrissement en tant qu’étrangère au Japon, où j’essaye de trouver les réponses lorsque quelque chose me paraît différent, parfois paradoxal et incompréhensible, exaltant ou irritant. C’est pourquoi j’accompagne cette phase par des témoignages et des réflexions écrits au quotidien. J’ai donc choisi de donner la parole aux personnes de mon entourage, c’est-àdire à mes élèves que je rencontre quotidiennement ainsi qu’à mes amis. Depuis mes premiers jours et rencontres au Japon, il y a deux ans, je capture ce que me confient mes élèves et amis, en japonais, en français et en anglais. Cela a lieu en grande partie pendant les cours privés de français que je donne dans les cafés de divers quartiers de Tokyo et de Saitama. Ma méthode d’enseignement consiste surtout à faire appliquer à mes élèves leurs connaissances en discutant. Je recueille les avis de ceux dont le niveau de français est le plus élevé directement dans cette langue. Les débutants s’exprimant plus en japonais, je traduis leurs propos en français afin de les aider à progresser. Le cours fini, il nous


arrive de parler de choses et d’autres en finissant notre boisson. Dans les moyens de transport, entre chaque cours, privé ou d’histoire de l’art, je retranscris quelques notes sur ma tablette électronique. En fin de journée, je fais appel à ma mémoire pour les compléter le plus précisément possible. Je fais de même après avoir discuté avec mes amis. Tous ont une personnalité, des objectifs et des opinions bien différents, que je n’arrive pas toujours à identifier, mais la plupart sont aimables et attentionnés, énergiques, studieux, pragmatiques et ambitieux (j’ai aussi appris que l’ambition dépend de critères culturels). Bien sûr, il faut garder à

l’esprit le fait que mon statut d’étrangère peut biaiser l’avis de mon interlocuteur ou le mettre en exergue. Je me souviens de l’article de Jérémie Souteyrat sur Fukushima, dans le magazine Éclectiques 2, dont le titre m’a interpellée : « Face aux étrangers, les langues se délient ». Cela résume bien l’impression ressentie avec certains de mes élèves. Mes cours seraient-ils parfois une thérapie ? Kazuko, 60 ans, professeur d’anglais retraitée, m’avoue : « C’est plus amusant de parler aux étrangers parce qu’ils sont honnêtes. Je veux dire aux Japonais : “Parlez franchement !” ». Serait-ce un comportement seulement japonais, ou d’abord humain, de parler plus facilement à des

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personnes qui ne partagent pas sa culture ? Avoir un avis dans le groupe En France, mais ailleurs aussi, j’ai l’impression que pour exister, il faut absolument donner son avis et l’affirmer avec confiance en soi, même s’il est sans intérêt ou sans fondement. À l’inverse, au Japon, exprimer son avis est plutôt une entrave à l’harmonie. Américain et japonais, Len, 22 ans, mène des recherches sur le bonheur en neurosciences. Nous discutons beaucoup lors de randonnées : « En général, les Japonais ne vont pas argumenter car ce n’est pas poli de montrer qu’on pense différemment. Si tu réponds « non » directement, ils vont trouver la situation agressive et embarrassante et ne vont pas poursuivre la conversation ». Ken, 34 ans, un ami scientifique qui travaille et sort régulièrement avec des étrangers : « Peu de Japonais sont dans mon cas. Des Japonais m’ont demandé pourquoi je fréquentais toujours des étrangers, car c’est risqué de rester avec des personnes différentes, et qui peuvent être agressives. Ils sont éduqués à penser qu’ils sont tous semblables, pour maintenir l’harmonie. Donc pour eux ce serait risqué de côtoyer des gens

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différents ». Kao, 30 ans, vit une relation avec un Anglais : « En quelques mois, nous avons passé plus de temps ensemble et plus discuté qu’avec mon ancien petit ami japonais, avec qui je suis restée cinq ans. Nous parlions la même langue et pourtant je ne connaissais pas bien ses sentiments pour moi. Mais aujourd’hui je suis perdue, car je pense à la possibilité de me marier un jour avec lui… mais je suis japonaise ! » S’exclame-t-elle, comme si elle voulait dire : « Je suis trop différente ! » ? Ainsi on pense que la bonne entente passe par la ressemblance ? La peur du risque serait-elle la principale cause de la peur de l’autre ? Le groupe, lié par la politesse La politesse est une formalisation de la communication qui permettrait à tout un chacun de vivre en harmonie dans un environnement sans conflit. « La langue japonaise (...) lie les individus qui s’ignorent dans une extrême politesse » (Akira Mizubayashi). Alors, au quotidien, je me pose souvent cette question : Quand la gentillesse est-elle sincère ? J’ai parfois du mal à considérer la réponse d’approbation récurrente « sou desune… » ou


«  sokka » (ah, oui…, je vois). Je discute avec mon professeur et mes camarades de danse, septuagénaires. L’une m’explique une expression : « Ne réponds pas aujourd’hui et demain tu auras oublié », pour ne pas s’énerver. Takakura sensei rajoute : « Les Japonais n’expriment pas leurs émotions négatives. C’est la tradition, peut-être… » Masae-san réplique : « Moi, quand mon mari m’énerve, je lui jette la table basse avec le repas dessus ! » Youko, la quarantaine, chercheuse en sciences engagée depuis peu dans la politique au Japon, m’a dit un jour : « Les Japonais ne font pas la grève et ne s’expriment pas virulemment en public parce qu’ils refoulent complètement leurs sentiments ». Je discute avec une jeune vacataire française de l’Institut français qui a étudié plusieurs années au Japon : « J’ai lu Globality, une sorte de 1984, sur les conseils d’un professeur japonais au lycée. Ce livre montre une société où tout le monde est gentil, mais où personne n’est libre. C’est effrayant, mais j’ai dû entrer dans le moule moi aussi. Vivre en harmonie avec les gens demande de faire quelques sacrifices ». Moi, j’aime cette phrase de Ryoko Sekiguchi : 1

Akira Mizubayashi, “Une langue venue d’ailleurs”, Gallimard, 2011, page 171 2 sensei : professeur

« En tous les cas, les sentiments ont beau être forts, ils ne s’expriment pas toujours par des gestes » 3. Dépendance et indépendance dans le travail Ken est très impliqué dans la politique. « L’influence principale dans la société est l’entreprise japonaise traditionnelle, très grande, où les employés restent longtemps. Le bon côté c’est qu’ils peuvent avoir la sécurité du travail et le salaire qui augmente, sans forcément avoir de nombreuses compétences. Le mauvais côté, c’est qu’ils obtiennent du pouvoir seulement par ancienneté, et la hiérarchie est forte. Les vieux conservateurs à la tête de la plupart des entreprises ne s’adaptent pas à la nouvelle situation économique et préfèrent embaucher de jeunes diplômés encore incompétents que des expérimentés, pour les former à leur manière. Et il y a les nouvelles entreprises, où le statut est attribué selon les compétences, et non l’âge. » La culture pourrait donc changer si on considère que les jeunes veulent équilibrer leur adaptation à la culture et leur propre volonté ? Kumiko, 62 ans, travaille dans une grande entreprise de communications à Shinjuku et a 3 Ryoko Sekiguchi, dans sa chronique écrite sur le vif après le tsunami, ”Ce n’est pas un hasard”, P.O.L. 2011, page 87

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gravi les échelons pour atteindre le haut de la hiérarchie, comme codirectrice, à la tête de deux cents employés environ. Divorcée à trente-cinq ans, elle a élevé ses enfants seule. Raretés qui la rendraient marginale ? Ses propos corroborent ceux de Ken : « Le Japon est encore une société de domination masculine qui ne reconnaît pas la femme pour son expérience, mais seulement pour sa jeunesse. Quand je sors ma carte de visite, mes collaborateurs et clients me regardent de haut, puis le respect s’installe en parlant, car je maîtrise mon domaine. Mais j’ai beaucoup travaillé pour arriver ou j’en suis, malgré la jalousie et la rivalité de certains subordonnés. Alors que les hommes, en général, prennent du pouvoir en fonction de leur ancienneté, pas de leurs compétences. Le problème au Japon c’est qu’ils rentrent très jeunes dans l’entreprise dans laquelle ils restent toute leur vie. Une expression dit que l’entreprise est la seconde famille. Pour moi, comme pour les hommes, l’entreprise a dû devenir ma priorité pour réussir. » Kazuko me raconte une blague ethnique : - C’est cliché, mais c’est très drôle, écoute ! Lors d’un naufrage, le capitaine dit aux femmes et aux enfants de plonger en premier. Les Français ne plongent pas par esprit de contradiction… et les Japonais plongent tous ! » Je fais semblant de ne pas comprendre pour cacher mes préjugés : - Pourquoi les Japonais plongent tous ? - Parce qu’ils pensent et font comme tout le monde. Mais je ne sais pas pourquoi… Elle réfléchit. « Je pense qu’en général les hommes veulent conserver les traditions. Peut-être parce qu’ils n’ont pas confiance en eux et qu’ils ne veulent pas être mal vus. La communauté est importante, mais il y a quand même de la compétition. Mais ils aiment ça, parce qu’ils n’ont pas d’anxiété quand ils sont au sein d’une communauté. Mais c’est mon avis, je suis une exception. Il ne faut pas faire une référence de ce que je dis. » M. Hirata, 62 ans, un visage rond et souriant comme celui d’un enfant qui n’a presque pas vécu. Et pourtant… Il a travaillé dans une banque française, puis dans le domaine culturel, et actuellement dans une entreprise d’équipements médicaux. Il cultive également une petite parcelle de champs depuis deux ans, afin de se relaxer et de méditer le zen.

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- Mais vous êtes polyvalent ! Cela doit être difficile de changer de spécialité. - Non, je me forme à chaque fois pendant un ou deux ans. Je suis un homme libre ! Une volonté de liberté individuelle par l’autonomie et l’apprentissage ? L’individu face au nucléaire Le contexte post-tsunami et accident nucléaire, qui peut être considéré comme une période de transition pour le Japon et d’interrogation pour nombre de ses habitants, est pour moi révélateur d’identités, la sienne et celles des autres, et d’appartenance, à une ou plusieurs communautés, à sa ville ou à son pays. Asagi, 27 ans, le 18 mars 2011 : « Je ne peux pas m’empêcher de transmettre ce sentiment qu’on partage, entre mes amis de Fukushima : On a tellement peur, peur de perdre la ville natale, l’endroit d’où on vient, « Home »… Ne posez pas de questions du type « pourquoi vous ne sortez pas de la région ? » s.v.p., c’est pas si évident que ça, car cela demande de laisser tomber presque tout ce qu’ils ont : les relations sociales, le travail, la maison, le sentiment d’appartenance… » Asami, 37 ans, avril 2011 : « J’ai très peur, mais je reste à Tokyo. Il y a mon travail, ma famille, donc ma vie est ici. Je peux aller dans l’ouest, mais jusqu’à quand ? J’en ai marre de voir Tokyo aux informations étrangères comme si c’était l’enfer. Les gens ne voudront plus revenir ». Ryoko Sekiguchi, avril 2011 : « Pourvu que cette catastrophe ne ternisse pas l’image de Tokyo » . « Je me sens violée (...). Je sens ce pays violé, ou plutôt non (...) il s’est agressé tout seul et tous ses habitants du pays ont été violés avec lui. » À propos de la contamination de la nourriture, je vois beaucoup de réactions contrastées. En voici quelques-unes parmi une longue liste de recueils. Alisa, 26 ans, avril 2012 : « On ne dit pas aux informations à la télévision ce qu’on ne doit pas manger et je ne sais pas quelles informations sur Internet sont justes, alors je ne m’inquiète pas. En plus ça prend du temps de chercher les informations. Mais ce serait mieux de savoir et de faire attention à notre santé, c’est vrai ». Après cette conversation, Alisa s’est mise à éviter certains

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Ryoko Sekiguchi, ”Ce n’est pas un hasard”, page 34. Ryoko Sekiguchi, ”Ce n’est pas un hasard”, page 97.

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aliments, puis semble avoir oublié le problème, à nouveau, en disant : « Il n’y a pas de problème ! ». Ken, septembre 2012 : « Les gens veulent la liberté individuelle, il y a le concept de rêve américain. Mais en réalité il y a besoin de tellement de temps et de connaissances, et discuter de ses opinions ne mène pas forcément à des solutions. Regarde, par exemple, le gouvernement vient d’augmenter les taxes, diminuer le salaire, augmenter les assurances de sécurité sociale… Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Il n’y a pas d’espoir. ». Atsushi, trentenaire, commercial dans le secteur automobile, en janvier 2012 : « Si les autres s’inquiètent, je commencerai à me poser des questions ». Momoko, 24 ans, février 2012 : « Oui, j’ai peur ! Mais… je pense qu’on ne peut rien y faire, n’est-ce pas ? (仕方がないと思う、ですよね?). Toujours cette expression, sentiment d’impuissance remplaçant la connaissance nécessaire, mais difficile de se procurer. « Gambarou nippon ! » Suite au drame du séisme du 11 mars 2011 suivi du tsunami, une affiche « Gambarou nippon » est placardée sur les murs des édifices publics, dans la rue,… Ce message me rappelle régulièrement les encouragements des Japonais et du monde aux victimes, les images de certains survivants qui gardent le sourire devant la télévision et ceux qui s’excusent de causer des dérangements aux bénévoles venus sur place. J’aime cette expression, preuve qu’on s’implique à fond dans ce qu’on fait et avec enthousiasme, indice d’espoir pour ne pas abandonner, selon l’éducation ici. En effet le Gambarou ou Ganbatte kudasai (Tenons bon ! Accrochez-vous !) adressé à quelqu’un est toujours accueilli par un Gambarimasu ! (Je m’accroche !), d’une voix forte ou grave pour en exprimer la sincérité. Mais aujourd’hui, cette affiche et ces messages omniprésents encore un an et demi plus tard, sur tous types de boutiques et d’entreprises, comme une marque, semblent être réappropriés dans le cadre de la crise économique. J’ai l’impression 6 ”Le visage de mon père”, recueil de compositions des orphelins du Grand Séisme du 11 mars 2011, édité par l’association Ashinaga et traduit en français, page 30.

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que c’est devenu un message patriotique, politicoreligieux et commercial, que tout le monde doit suivre. Je m’aperçois que j’étais touchée par ce sentiment de solidarité, donc de groupe, en excluant inconsciemment ceux à qui je ne pensais pas, ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas « gambarou », parce qu’ils n’ont pas le choix de faire face aux problèmes pour survivre, ou parce qu’ils ont choisi le suicide face à la perte des leurs et de sens. Lettre d’un père du Tohoku, aujourd’hui à Miyazaki (extrême ouest du Japon), dans le cadre d’une association de « facilitateurs » de parole (comme ils se font appeler) suite au désastre du dernier tsunami : « Six mois sont passés depuis le désastre, je trouve cruel de nous dire des choses comme Gambarou ! (Tenons bon ! Courage !). Moi qui suis toujours poursuivi par le temps, qui ai perdu mon domicile et mon épouse, je ne vais pas en plus Gambaru. Oui, il n’y a aucun doute, je ferai tout ce que je peux pour nourrir mes enfants. Il ne faut pas me demander l’impossible, ce n’est pas la peine de Gambaru. » Le récent film de Shion Sono, « Himizu » (2011), nous rappelle également les situations de ces marginaux, qui n’ont plus les moyens de Gambaru. Ainsi l’individualisme, l’indépendance et l’autonomie ne passeraient pas forcément par faire ce qu’on veut quand on veut en détournant les lois si besoin est (égoïsme à l’occidentale ?), mais par la différence vestimentaire ou, de façon plus discrète, par la formation individuelle, apprendre une langue étrangère, la pratique d’un art, se dépasser… ou encore par l’expérience unique et les choix extrêmes de la survie, sans porter atteinte à la vie en groupe, tout en faisant attention aux autres (l’expression « kokoro kubari » (cœur, distribuer) est utilisée à propos d’une personne qui fait attention aux autres). Dans tous les cas, que le groupe soit un soutien ou une contrainte, je pense que c’est dangereux de suivre un groupe sans construire sa propre pensée. Au Japon, l’appartenance au groupe, cette recherche de sentiment d’harmonie, implique souvent, il me semble, un manque de responsabilité politique et des conséquences graves sur la vie de tous à long terme, comme le montre l’histoire et le passé récent.


À lire : Une langue venue d’ailleurs Par Akira Mizubayashi Éditions : Gallimard Collection : L’Un et l’Autre 2011

Ce n’est pas un hasard Chronique japonaise Par Ryoko Segiguchi Éditions : P.O.L 2011

Tshering Bonnet-Laquitaine (nom d’usage : Céline) vit à Saitama, province de Tokyo, depuis décembre 2010. Elle est professeur de français et d’histoire de l’art à l’Institut français du Japon de Tokyo. Chercheuse de témoignages au quotidien, elle est aussi rédactrice, correctrice, guide, créatrice de bijoux et comédienne quand l’occasion se présente. Son blog :

www.tseline.blogspot.jp

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t an d en ép nd i '’ d t ai tr or p re ot N

フリーランサーの素顔

Yoko MAJIMA

眞嶋 容子

Juriste 行政書士 1. Présentez-vous en quelques lignes (nom, prénom, nationalité, activité, résidence, etc.) Je suis Yoko Majima, juriste indépendante japonaise vivant à Tokyo. Mon domaine de compétence est la demande de visas et la création d’entreprises pour le compte de clients de nationalité étrangère et d’entreprises étrangères désireuses de s’implanter au Japon. 行政書士の眞嶋容子です。 東京に住 んでいる日本人です。 外国人の方や日 本進出をしたい外国企業の依頼を受け てビザ申請、会社設立などを専門分野 として業務を行っています。 2. Sous quel statut exercez-vous ? Depuis quand ? J’exerce mon métier sous le statut de kojin jigyo (entrepreneur individuel) depuis 7 ans. Mon cas est un peu particulier, car une société privée n’a pas la possibilité d’exercer des activités qui sont réservées à des professionnels qui, comme moi, sont juristes agréés par l’État. Je ne peux donc pas choisir d’autre statut

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que celui de kojin jigyho, à moins de former un partenariat avec d’autres spécialistes qualifiés. Ceci étant dit, j’ai également créé une société (kabushiki kaisha) l’année dernière pour gérer les activités qui ne nécessitent pas la qualification de juriste. 7年前から個人事業主として仕事を しています。 一般の企業は、私のよう な国家資格保持者の独占業務を行う事 が出来ないので、他の業種の場合とは 少し異なり、他の資格保持者と行政書 士法人などを設立しない限り、私の場 合は個人事業以外のステータスを選ぶ ことができません。 ただし昨年、資格 が必要ない業務を行うために自分の会 社を設立しました。 3. Avez-vous toujours été indépendant (e) ? Si non, parlez-nous de votre « vie d’avant) Avant de me lancer dans ce métier, j’ai travaillé pendant 3 ans et demi à la Mission Économique (actuellement connue sous le nom d’Ubifrance) de l’Ambassade de France au Japon, dont le rôle est de promouvoir les produits français sur le marché japonais. Avant cela, j’ai passé deux ans à la Mission

Permanente du Japon à Genève, après avoir travaillé pour deux entreprises japonaises qui avaient également des liens avec la France. 独立開業する前は、フランス大使館 経済部(現在のUbifrance)でフランス 製品の日本市場における貿易振興の 仕事を3年半行いました。 その前に は、ジュネーブの日本政府代表部とい うところで2年間働き、その前の2年間 はフランスと関連のある日本企業で働 きました。 4. Quelles études avez-vous suivi ? J’ai fait les études de langue et de civilisation française à l’université Sophia à Tokyo, dont un an à Aix-enProvence où j’ai étudié l’immigration en France dans le cadre d’un programme d’échange interuniversitaire. Pour ce qui est de ma formation juridique, j’ai suivi des cours le soir et le week-end quand je travaillais à l’Ambassade de France. 上智大学フランス語学科を卒業し、 そのうち1年は交換留学制度を利用し てエクサンプロヴァンスでフランスの 移民問題に関する勉強をしました。 法

Yoko Majima dans ses locaux à Hiroo © Sébastien Lebègue


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律の勉強は、フランス大使館で働いて いる間に、夜間と週末勉強して資格を 取得しました。 5. Combien de temps vous a-til fallu pour vivre de votre activité indépendante ? J’ai commencé à avoir des clients régulièrement après 6 mois environ, puis mes revenus ont vraiment commencé se stabiliser au bout d’un an. 開業してから6か月くらい経ってか ら、定期的に業務の依頼が来るように なり、収入が安定してきたのは1年後 くらいです。 6. Quels sont vos liens avec la France ? D’où vous vient votre maîtrise des langues étrangères ? J’ai passé un an en Australie quand j’étais au lycée, ce qui m’a donné l’envie d’apprendre d’autres langues et de passer du temps à l’étranger. J’ai commencé à apprendre le français à l’université, sans trop avoir de liens préalables avec la France. Je voulais tout simplement apprendre une autre langue que l’anglais. J’ai passé un an

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en France quand j’étais à l’université, et j’ai toujours eu l’occasion de travailler avec les Français depuis. J’ai également des clients français et francophones actuellement et j’écris des mails ou je parle avec des clients en français tous les jours. 高校の時、交換留学でオーストラリ アに1年間住んだのをきっかけに、外 国語や海外での生活に興味を持つよう になりました。フランス語は大学から 始めましたが、それまでは特にフラン スとの関わりはありませんでした。フラ ンス語を選んだのは、ただ単に英語以 外の外国語を勉強したかったからでし た。 大学で1年間フランスに留学し、 その後は常にフランス人と仕事をする 機会に恵まれました。 現在もフランス 人又はフランス語圏の方のお客様がい るので、フランス語でメールをしたり、 フランス語でお客様と話す機会は毎日 あります。 7. Pourquoi avez-vous choisi d’exercer en indépendant ? Quels sont pour vous les avantages (et éventuellement les inconvénients) du travail en indépendant ? Je n’ai pas particulièrement cherché à exercer en indépendant

au début. J’ai réussi l’examen et obtenu la qualification de juriste, et j’ai ensuite cherché du travail pour être employée dans un cabinet, mais je n’ai pas réussi à trouver dans le domaine qui m’intéressait. En même temps, j’ai appris que de nombreux juristes se lançaient en indépendant tout de suite après avoir obtenu leur qualification. Je me suis donc donné un an pour essayer et voir si cela marchait. Je n’étais pas du tout sûre de réussir, mais je me suis dit qu’il valait mieux commencer tôt. Ainsi, si cela ne fonctionnait pas (ce qui n’est pas arrivé, du moins pas encore !), je serais encore suffisamment jeune pour chercher un nouvel emploi. 最初は、特に独立開業したかった訳 ではありません。 行政書士の試験に受 かった後、法律事務所や行政書士事務 所で雇用してもらうべく仕事を探しまし たが、自分の興味がある分野での求人 がなかったのと同時に、試験に合格し てすぐに独立開業する人も結構いるこ とを知りました。 そこで独立開業して 上手くいくかどうか1年間試してみてみ ようと思いました。 上手く行く自信は全 くありませんでしたが、上手く行かなか った場合、再就職するのであれば若い 方が良いかと思い、早く始めた方が良


いと思って開業しました。(結局、再就 職の先は、今のところはまだ探す必要 はなく済んでいます!) 8. À quoi ressemble votre journée type ? En temps normal, je lis et réponds à mes e-mails dès que j’arrive au bureau, vers 8 h 30-9 h 00. Je reçois et envoie 50 à 80 e-mails par jour. J’ai un à trois rendez-vous par jour, soit pour rencontrer des nouveaux clients pour présenter mes services, répondre à des questions et expliquer les démarches à entreprendre, soit pour revoir des clients existants afin de préparer leur dossier de demande de visa ou d’enregistrement de leur société. Je vais au bureau d’immigration et/ou au bureau des affaires légales pour déposer les demandes ou recevoir les résultats deux à trois fois par semaine. Je passe le reste du temps à préparer le dossier et à effectuer d’autres tâches, de l’approfondissement de mes connaissances, la mise à jour du site Internet et la préparation de matériaux

à la recherche d’informations et la comptabilité. En général, ma journée est bien remplie et il m’arrive de travailler assez tard, même si ces derniers temps j’essaie de déléguer plus de travail à mes assistants et partenaires et de rentrer plus tôt. 事務所に8:30~9:00くらいに 着いてから、メールを読んだり返信し たりします。 一日に大体、50~80 通くらいのメールを送受信します。 一 日に1~3件くらいのアポイントメント があり、新しいお客様にサービスのご 紹介をしたり、質問に答えたり、手続き の説明をする場合もあれば、既存のお 客様にビザ申請や会社登記の必要書 類を揃えるためにお会いする場合もあ ります。 申請書の提出や結果の受領の ために、入国管理局や法務局へ週に2 ~3回くらい行きます。 その他の時間 には、書類を作成したり、業務上の知 識を深めたり、ホームページのアップ デート、資料の作成、情報の検索、経 理など様々な業務を行います。 大体、 一日かなり忙しくしていることが多く、 遅くまで仕事をすることもありますが、 最近ではアシスタントやパートナーの 方々に仕事をできるだけ任せて、早く 帰るようにしています。

9. Parlez-nous de votre travail. Mon travail est d’effectuer des démarches auprès des autorités japonaises pour obtenir un visa ou enregistrer une société pour le compte de mes clients dont la plupart sont des personnes et des entreprises étrangères. C’est un travail qui me permet de mettre en valeur mes compétences linguistiques et mes capacités administratives. Il m’a fallu faire quelques détours pour arriver à ce travail qui me convient parfaitement. En effet, je ne savais pas trop ce que je voulais faire en sortant de l’université. J’ai donc essayé plusieurs métiers différents pour savoir ce qui me plaisait. Je me suis rendu compte qu’il ne suffisait pas de pouvoir parler plusieurs langues et qu’il me fallait un autre domaine de spécialisation en plus. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré une femme japonaise à Genève qui était la seule parmi les femmes de diplomates japonais à avoir trouvé un travail dans un cabinet juridique local. Elle était avocate et m’a beaucoup inspiré. C’est elle qui m’a conseillé d’obtenir la qualification juridique. Mon travail actuel me donne de la flexibilité, de l’autonomie et m’apprend énormément de choses. C’est une activité passionnante et gratifiante qui me permet de rencontrer beaucoup de gens forts intéressants et de contribuer aux moments importants de la vie des autres. 私の仕事は、お客様(その大部分が 外国人又は外国企業)の依頼によって 日本の公官庁にビザ申請や会社登記 の手続きを行う事です。 この仕事では、私の語学能力と事務 処理能力を活かす事ができます。この 仕事にたどり着くまでには、少し回り

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道もしました。 大学を出てからどんな 仕事をしたいのか良くわからなかった ので、色々な仕事を試してみたのです が、語学ができるだけでは足りず、他 にも何か専門性が必要だと気が付きま した。 その時、ジュネーブである日本 人の女性に出会ったのですが、外交官 の奥様方の中で唯一仕事を見つけら れ、現地の法律事務所で働いていまし た。 その方は弁護士だったので、多く のインスピレーションを受け、法律関 係の資格を取得するようアドバイスを 頂きました。 この仕事はフレキシブルで、自立し て行うことができ、また多くの事を学 べます。 色々な人に出会えて、その人達の人 生の重要な場面に貢献することができ る、非常に面白くてやりがいのある仕 事です。 10. Quels sont vos liens avec vos collègues indépendants ? J’échange des informations sur les changements de la loi et autres nouveautés avec d’autres juristes. Il m’arrive aussi de présenter des clients à des comptables et aux différents spécialistes et prestataires de service dont ils ont besoin (agences immobilières, consultants, traducteurs/interprètes, etc.). Enfin j’ai l’impression de sympathiser plus avec les femmes entrepreneurs de nationalité étrangère quant à la motivation et aux valeurs, c’est pour cela que je vais souvent à des événements organisés par des associations comme FAJ (Femmes Actives Japon), FEW (For Empowering Women), BCCJ (Chambre de commerce britannique), ACCJ (Chambre de commerce américaine), etc. 他の行政書士とは法律の改正やそ の他の変更点などについて情報交換

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をします。 税理士、社会保険労務士な ど他の士業や、不動産業者、コンサル タント、通訳・翻訳者などお客様が必 要な他の業種の方にはお客様を紹介 することもあります。 モチベーションや 価値観の点からは、外国人の女性の起 業家の方々との方が気が合うような気 がするので、FAJ, FEW, BCCJ(イギリス 商工会議所), ACCJ(アメリカ商工会議 所)などが開催するイベントによく参加 します。 11. Quels conseils donneriez-vous à une personne souhaitant s’établir en indépendant au Japon ? • Abandonnez vos préjugés et vos excuses (« parce que je suis femme, je suis jeune, je ne suis pas japonais… ») • Mettez en valeur vos qualités/ points forts, reconnaissez vos valeurs et trouvez un marché de niche où vous pourrez vous démarquer des autres • Déterminez votre cible (les clients potentiels qui ont besoin de vos produits/services) • Diffusez des informations utiles pour gagner en visibilité et pouvoir atteindre vos clients potentiels • Faites une étude du marché préalable, préparez un business plan et faites une prévision réaliste de revenus et de dépenses • Approfondissez vos connaissances en matière de marketing et de ventes (il existe beaucoup de livres fort utiles dans ces domaines) • Abandonnez vos idées égocentriques, soyez sensible aux attentes de vos clients et réfléchissez à comment mieux les servir • Sachez reconnaître les différences culturelles et vous adapter • Ne reprochez pas à autrui les problèmes qui surviennent, assumez la totale responsabilité de vos actes et adoptez une mentalité d’entrepreneur

• Enfin le plus important est de faire le premier pas. On dit qu’il n’y a que 2 choses qui marchent bien parmi les 10 qu’on essaie. On ne peut pas savoir si on n’essaie pas. Il ne faut donc pas avoir peur des erreurs, l’important est d’agir et ne pas renoncer même si vous faites de petites erreurs (qui ne sont d’ailleurs pas des erreurs mais de nouvelles expériences qui vous permettront d’apprendre beaucoup de choses). Si vous êtes déterminé, la porte finira par s’ouvrir. • 思い込み(自分は女性だから、若い から、外国人だからできない、などの言 い訳)を捨てること • 他の人に負けないような得意分野を 活かし、自分の価値を再認識して、それ を活かせるニッチマーケットを探すこと • 自分の商品やサービスを必要とし ている潜在顧客のターゲットを明確に すること • 潜在顧客に自分の存在を知ってもら うため、情報を発信し、見える位置に いること • 市場調査を行い、事業計画を立て て、現実的な収支の予測を行うこと • マーケティングやセールスの知識を つけること (多くの役に立つ本が売られ ています) • 独りよがりにならず、お客様の求め ているものに敏感になり、どうすればお 客様の役に立てるか考えること • 文化の違いを理解して、それに自分 を合わせること • 何事も人のせいにせず、自分で責任 を取り、経営者的な考え方を持つこと • とにかく最初の一歩を踏み出して試 してみること。 10個試して上手くいく のは2個くらいと言われています。 試し てみないとわからないので、失敗を恐 れず、とにかく行動してみること。 少し くらい失敗しても諦めず(それは実は失 敗ではなく、多くの事を学べる経験なの で)、信念を持って続けること。 そうす れば必ず道は開けてきます。


Présentation FFJ de Yoko Majima du 29 janvier 2011, «Montage d’entreprises au Japon» © François Hermelin

Fichier PDF de la présentation http://www.juridique.jp/FFJ1212.pdf

P r op os r e cu e illis P A R G éral di n e o u d in P hot og r a p hie s P A R Séb as t ie n Lebèg u e

Yoko Majima - Juriste spécialiste visa, immigration, création d’entreprise au Japon Minamiazabu Center 4F, 4-12-25 Minami Azabu, Minato-ku, Tokyo 106-0047 - Tel : 03 5421 8056

www.juridique.jp

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F REELANCE FRANCE JAPON QU ’ EST CE QU E C’ EST ?

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Créé par Lionel Dersot en avril 2008, le réseau Freelance France Japon a pour objectif de fédérer les professionnels indépendants pratiquant dans la sphère francophone-japonaise, qu’ils soient établis au Japon ou en dehors. Loin de se limiter à une présence en ligne, FFJ est une communauté ancrée dans la vraie vie, dans laquelle le mot collégialité a encore un sens. Des réunions formelles et informelles sont régulièrement organisées, en particulier à Tokyo. Ce projet sans équivalent a généré de nombreux échanges entre les membres, mais également de nouvelles opportunités de travail. FFJ rassemble 48 professionnels issus d’horizons divers : audio-visuel, langues, communication, photographie, arts graphiques, droit, tourisme et bien d’autres activités. Nous accueillons en priorité les indépendants établis et proactifs, capables de contribuer à la dynamique du réseau. Cependant, les personnes intéressées qui ne remplissent pas ou pas encore les conditions d’inscriptions détaillées sur le site peuvent devenir membres associés et sont les bienvenues lors des rencontres. Pour plus de renseignements, n’hésitez pas à visiter notre site Internet.

http://freefrajap.ning.com

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Cliquez sur les images pour lire Éclectiques 1 & 2

Numéro 1 - Novembre 2010

Numéro 2 - Novembre 2011

T OKYO

Au-delà

D ’ ici e t d ’ ai l l e u r s

CLICHéS

東 京 をちこち

型 に は まら な い

た め の あ の 手この 手

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Éclectiques, la lettre de Freelance France Japon Numéro 3 - Décembre 2012

Directeur de la publication : Michael Goldberg / ivw2@yahoo.com Rédactrice en chef : Géraldine Oudin / info@zentranslations.com Direction artistique, graphisme et maquette : Sébastien Lebègue / contact@sebastienlebegue.com & Jérémie Souteyrat / jsouteyrat@gmail.com

ont participé à ce numéro : Ritsuko Cordier, Lionel Dersot, Michael Goldberg, François Hermelin, Yuko Hitomi, Yukiko Kano, Sébastien Lebègue, Yoko Majima, Alban Mannisi, Géraldine Oudin, Bruno Quinquet, Jérémie Souteyrat, Ryoma Takeuchi, Tshering dit Céline Bonnet-Laquitaine, Reiko Vachot-Inukai

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Prochain numéro : Novembre 2013 Fre e l an ce Fran ce J apo n -

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Eclectiques - Freelance France Japon #3 > Independance et Appartenance