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Savoir(s) n°9

Janvier 2011 Trimestriel 1,50 €

Sciences de l’éducation : naissance singulière d’une faculté plurielle Gallia : la polémique éclaircie

Les technologies de l’information et de la communication au service de la santé

Aux limites de l’extrême  : pensée, pratiques et comportements


© + couvertrure : Imagemaker - Shutterstock.com

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Comment devient-on fanatique   ? Jouer avec la mort pour apprécier la vie L’art du vivant En quête de survie Délit d’extrême L’ultime légitimité Le meurtre de masse au cœur de la pensée extrême ? Comportements extrêmes  : quelles thérapies ?

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Actualités Une initiative alsacienne pour susciter des vocations scientifiques Shanghai avant l’expo Étudiants, notez ces rendez-vous !

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Recherche-formation Naissance singulière d’une faculté plurielle Doctorants : un plan pour mieux préparer son avenir Les technologies de l’information et de la communication au service de la santé Un auteur – un livre éthique : les réponses toutes faites n’existent pas

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Innovation Nouvelles stratégies d’innovation en marketing et design Phytodia met son premier ingrédient cosmétique sur le marché

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Culture Le web, l’art et la science Éthique pour les enfants aussi De l’œuvre oui, mais... multidisciplinaire s’il vous plaît !

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Communauté universitaire Gallia : la polémique éclaircie Étudiants, un train de vie difficile… Gouvernance Enquête sur le fonctionnement des conseils  : une satisfaction mesurée

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L’université et la cité Strasbourg-en-Auvergne 22 Retour aux sources Une pépinière de résistance

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Libre opinion Que peut la rhétorique en temps de crise ? Emmanuelle Danblon 23 Portrait Angèle Peter, ardente sociale

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> Université de Strasbourg, CS 90032 67081 Strasbourg cedex > Tél. +33 (0)3 68 85 00 00 > Site web  : www.unistra.fr > Directeur de la publication  : Alain Beretz > Directeur éditorial et rédacteur en chef  : Philippe Breton Contact  : breton@unistra.fr > Coordination de la publication  : Caroline Laplane et Fanny Del

> Contact de la rédaction : Service de la communication de l’Université de Strasbourg 5 rue de l’Université - 67000 Strasbourg Cedex > Tél. +33 (0)3 68 85 11 40 > Comité éditorial : Michèle Bauer ; Anne-Isabelle Bischoff ; Philippe Breton ; Fanny Del ; Jean-Marie Gachon ; Anne-Catherine Hauglustaine ; Sophie Kolb ; Caroline Laplane ; Anna Lazar ; Élodie Legrand ; Myriam Niss ; Elsa Poupardin ; Frédéric Zinck.

> Ont participé à la rédaction de ce numéro : Anne-Isabelle Bischoff ; Sylvie Boutaudou ; Philippe Breton ; Manon Corbin ; Fanny Del ; Corinne Fugler ; Sophie Kolb ; Caroline Laplane ; Élodie Legrand; Myriam Niss ; Frédéric Zinck. > Photographies : Bernard Braesch (sauf mention). > Dessins : L’Amiral

édito

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dossier Aux limites de l’extrême : pensée, pratiques et comportements

La force du symbole n’échappera à personne. Claire Lovisi, alors recteur de l’Académie de Strasbourg, a remis officiellement au président Alain Beretz le document attestant l’attribution à l’Université de Strasbourg de la médaille de la Résistance, avec rosette. Cette médaille a été créée à Londres le 9 février 1943 et elle était décernée par le général de Gaulle. Elle a été attribuée à quelques rares collectivités, au nom d’un engagement collectif dans des actions de résistance contre l’occupant nazi, comme par exemple à la petite ville de Saales, dans le Bas-Rhin. Elle a été décernée à l’Université de Strasbourg le 31 mars 1947. On sait les souffrances qu’ont connues les universitaires strasbourgeois pendant la guerre. L’université a été repliée à Clermont-Ferrand en 1939, où elle a été accueillie avec chaleur, dignité et efficacité par les autorités, les enseignants et les étudiants de cette ville. Les universitaires strasbourgeois ont refusé collectivement de retourner dans l’Alsace annexée et de nombreux étudiants et enseignants sont alors entrés dans la Résistance. La rafle de la Gestapo du 25 novembre 1943, dans les locaux et les salles de cours de l’université repliée à Clermont se soldera par de nombreuses arrestations et déportations. Cette médaille de la résistance récompense symboliquement un engagement collectif historique. Or, le diplôme matérialisant cette reconnaissance était jusque-là dans le bureau du recteur, certes chancelier des universités. Sa remise au président ajoute un symbole au symbole. Il est la reconnaissance de la nouvelle autonomie de l’université, et, au-delà, de la vitalité et de la force de la communauté universitaire, quand elle oppose les impératifs de l’humanité, du savoir et de la culture à l’extrémisme, à la violence, et à la barbarie, d’où qu’elle vienne.

Philippe Breton

Directeur éditorial 24

> Conception graphique et maquette : Long Distance > Imprimeur : Gyss > Tirage : 15 000 exemplaires > ISSN : 2100-1766 > Savoir(s) est téléchargeable à partir du site de l’Université de Strasbourg www.unistra.fr. > Pour envoyer vos suggestions au comité de rédaction, un courriel est à votre disposition : mag@unistra.fr.


Crédit photos : OpenLab

[Actualités

science au lycée

Orientation

Une initiative alsacienne pour susciter des vocations scientifiques

Étudiants, notez ces rendez-vous !

S’appuyer sur les pratiques de la police scientifique pour revaloriser la biologie aux yeux des lycéens : c’est le ressort qu’utilise avec succès l’opération OpenLab, initiée par l’École doctorale Vie et santé de l’Université de Strasbourg.

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a boulangère de Mittelbourg a disparu. L’enquête s’oriente vers un enlèvement. Deux suspects sont identifiés et des cheveux retrouvés dans leur voiture. Il se trouve que la boulangère est porteuse d’une maladie génétique rare, détectable dans ses cheveux via une analyse moléculaire. Alors, la biologie permettra-t-elle d’identifier le coupable ? C’est par ce biais ludique que les animateurs de l’opération OpenLab abordent les lycéens de terminale S, option SVT. Pour la troisième année consécutive, une équipe constituée de 5 doctorants et de 2 chercheurs en biologie interviendront dans les lycées alsaciens qui le souhaitent. Deux heures de travaux pratiques d’un genre particulier, avec matériel de labo professionnel et de vrais chercheurs, pour tenter de redorer le blason de certaines formes d’études scientifiques qui souffrent d’une désaffection inquiétante. “Le système éducatif français valorise plutôt les maths et la physique, la médecine et les voies d’excellence littéraire. Dans tous les cas, la biologie apparaît comme un second choix”, explique Michel Labouesse, biologiste, directeur-adjoint de l’École doctorale Vie et santé et chargé de mission OpenLab. Les jeunes se détournent de certaines carrières scientifiques “Les “affaires” du sang contaminé, de la vache folle, les polémiques autour des OGM ont également contribué à

dévaloriser l’image des scientifiques. Nous sommes inquiets de constater que les jeunes se détournent de certaines carrières scientifiques”. Car dans le même temps, les besoins de la société (notamment de la médecine) en biologie moléculaire vont aller en augmentant. “Il serait quand même regrettable que nous manquions de biologistes pour y faire face”, conclut Michel Labouesse. C’est pour tenter d’inverser la vapeur que l’École doctorale Vie et santé de l’Université de Strasbourg a imaginé et construit l’opération OpenLab avec l’aide de différents sponsors*. “Il est trop tôt pour évaluer les retombées de l’opération en termes de vocations suscitées, estime Laurence Drouard, elle aussi biologiste, membre du conseil scientifique de l’École doctorale et chargée de mission OpenLab. Mais nous pouvons témoigner de certaines formes de son succès : les lycéens sont très satisfaits après notre passage, généralement leurs professeurs également. L’un d’eux m’a raconté, qu’après le passage d’OpenLab dans sa classe, des lycéens avaient modifié leurs vœux d’admission post-bac pour s’inscrire dans une filière scientifique universitaire”. On peut également souligner le succès d’estime de l’opération : imaginée au début pour une dizaine de classes, elle en touche finalement 65 à 70, chaque année...

3-4 février 2011 Journées des universités et des formations post-bac Venez découvrir et choisir vos futures études lors des Journées des universités et formations post-bac les 3 et 4 février 2011 au Palais de la musique et des congrès. Les JU rassemblent la majeure partie des formations post-bac de l’académie. Elles vous permettent de rencontrer des enseignants et des étudiants. et de dialoguer directement avec eux.

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www.ju-strasbourg.fr

Caroline Laplane * Outre l’Université de Strasbourg, la Région Alsace, les entreprises Roche et Dominique Dutscher, la délégation régionale du CNRS, et les comités départementaux 67 et 68 de la Ligue contre le cancer soutiennent cette opération : rémunération des doctorants, mise à disposition de matériels de laboratoire ou de véhicule, prise en charge des frais.

Web-documentaire

Shanghai avant l’expo

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’exposition universelle vient de se terminer à Shanghai. 5,28 km2 de “terres urbaines” auront été radicalement transformées par la construction des pavillons futuristes de l’exposition, entraînant dans leur métamorphose bien des destins humains. Ceux qui vivaient là (18 000 familles), de part et d’autre de la rivière Huangpu, ceux qui travaillaient là. Éric Schings est journaliste et maître de conférences associé au CUEJ*. De 2005 à 2010, au cours de différents voyages, il a filmé les grandes mutations urbaines de la plus grande agglomération de Chine et leurs prolongements “humains”.visible sur www.avantlexpo.com, son web-documentaire Avant l’expo, 5,28 km2 de mutations urbaines chinoises raconte en huit chapitres comment ce chantier pharaonique a profondément transformé la vie des Shanghaïens.

12 mars 2011 Journée portes ouvertes Le 12 mars 2011, la Journée portes ouvertes vous permet de venir recueillir in situ les derniers éléments nécessaires à votre choix d’orientation. Cette journée sera l’occasion d’aller à la rencontre d’autres composantes et services... En d’autres termes de découvrir l’université et ses enseignements autrement. N’hésitez pas à consulter le programme de la journée sur :

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www.campusalsacejpo.fr F. D.

* Centre universitaire de l’enseignement du journalisme C.L. n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Recherche-formation

Bâtiment du 7 rue de l’Université abritant la Faculté des sciences de l’éducation.

Naissance singulière d’une faculté plurielle “En ce jour si doux, tous au rendez-vous, (…) arrachons les bouchons, (…) festoyons et trinquons”. Malgré le vent glacial qui souffle sur Strasbourg ce mercredi 13 octobre 2010, l’humeur est à la fête au Collège doctoral européen alors que les étudiants du chœur de l’université entonnent cet air de Rossini. Un “toast pour une nouvelle ère” en l’honneur de la journée inaugurale de la Faculté des sciences de l’éducation. L’occasion pour les acteurs des champs de l’éducation et de la formation de faire le point sur les recherches, les pratiques mais aussi les perceptions autour de ces sciences “jeunes”, comme l’a souligné Claire Lovisi, alors recteur de l’Académie de Strasbourg. [Manon Corbin]

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Crédit photos : Jean-Doïc Wozniak

Conversations sur les Sciences de l’éducation dans la cité avec Henri Vieille-Grosjean, Françoise Crézé et Élisabeth Regnault de l’Université de Strasbourg et Georges-Louis Baron, professeur de sciences de l’éducation à l’Université Paris Descartes.

Pascal Marquet, doyen de la Faculté des sciences de l’éducation, serre la main de Gaston Mialaret, professeur honoraire à l’Université de Caen.

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Savoir(s) n°9 - janvier 2011

vec plus de deux cents personnes inscrites, dont la moitié d’étudiants, Pascal Marquet, le doyen de la toute jeune faculté, est ravi du succès de son initiative et du travail en équipe qui a permis de la concrétiser. En réunissant enseignants, chercheurs, professionnels de la formation continue, associations, représentants des institutions régionales et décideurs politiques, la journée inaugurale a rempli son objectif de renforcement des liens des sciences de l’éducation avec les différents acteurs clés de ce domaine. D’après Pascal Marquet, “tous ont ressenti les enjeux sous-jacents de la place des sciences de l’éducation dans la cité”.

Dès l’allocution inaugurale, Alain Beretz, président de l’Université de Strasbourg, anticipe certaines réactions : “la création de cette petite faculté (NDLR : 350 étudiants) à l’heure du regroupement des UFR n’est ni anachronique ni incohérente, elle montre que la fusion n’est pas un dogme”. Le hasard du calendrier fait coïncider la naissance de la faculté avec l’arrivée de l’IUFM au sein de l’université, mais le doyen le souligne : “Aussi importante soit-elle, la formation des enseignants n’est qu’un champ des sciences de l’éducation parmi d’autres”. Après l’interlude musical mettant à l’honneur les “Péchés de vieillesse” de Rossini, les conversations avec Gaston Mialaret, professeur honoraire à l’Université de Caen, et le strasbourgeois Michel Tardy dévoilent le “cœur d’adolescent” toujours intact de ces pionniers. Qu’il évoque la naissance universitaire des sciences de l’éducation en 1967 “en un après-midi au ministère” suite à “des réunions en cachette à la Sorbonne”, ou qu’il confie

ses profondes inquiétudes sur l’avenir de l’éducation en France, Gaston Mialaret interpelle. Dans le public, les sweat-shirts colorés de Loïc et Charlie contrastent avec l’ambiance feutrée de la salle de conférence. Ces futurs professeurs des écoles, émus d’avoir pu approcher Gaston Mialaret “en vrai”, sont “impressionnés par sa clairvoyance”. Quant au strasbourgeois Michel Tardy, il revient sur les difficultés de reconnaissance des sciences de l’éducation en France, dont les acteurs sont qualifiés de “pédagogos”, parfois même par l’un de leurs ministres de tutelle. Les sciences de l’éducation ont longtemps souffert d’un complexe vis-à-vis des disciplines qui la nourrissent (la psychologie, la philosophie, la sociologie), et il n’est pas toujours facile de les coordonner plutôt que de les juxtaposer. Mais malgré ce “problème épistémologique congénital”, Emmanuel Triby, vice-doyen, propose dans son discours de clôture des “renoncements utiles pour libérer les énergies” : arrêter d’espérer devenir une “discipline comme les autres” en acceptant l’interdisciplinarité et la diversité des démarches, et admettre que “la pédagogie est à tout le monde” en évitant de devenir des “donneurs de leçons”. Une position non consensuelle qui aura le mérite d’encourager à poursuivre le débat.

J P our revoir les tables rondes et discussions au cours de la journée inaugurale de la faculté : http://www.canalc2.tv


[Recherche-formation

Doctorants   : un plan pour mieux préparer son avenir Personnaliser, responsabiliser, professionnaliser – tels sont les maîtres mots du nouveau Plan individuel de formation pour les doctorants. Outre les formations disciplinaires de chaque école doctorale, il prévoit neuf jours de formations transversales en trois ans. Depuis cette année, celles-ci sont mises en place par le Collège des écoles doctorales, ce qui permet d’harmoniser un système jusque-là disparate, de proposer du sur-mesure et d’accentuer le volet Projet professionnel. [Sophie Kolb]

C

e plan de formation individuel permet d’estomper les idées préconçues sur ce qui est bon pour le doctorant, et de parier sur son intelligence”, résume Clarisse Clarisse Huguenard Huguenard, enseignantechercheure en chimie, missionnée Formation des doctorants. Les nouvelles formations transversales viennent remplacer celles proposées auparavant, notamment par le Centre d’initiation à l’enseignement supérieur (CIES) ou l’Espace Avenir. Elles concernent dorénavant plus de 750 doctorants par an, contre 250 formés annuellement par le CIES, et doivent s’étendre aux 2 600 doctorants de l’Université de Strasbourg.

L’objectif est de les faire réfléchir à leur futur. “Si les doctorants sont responsables de leur formation, ils adoptent eux-mêmes une approche plus responsable”, affirme Simon Thierry, qui en tant que jeune docteur et ancien chargé de mission Jeunes chercheur-e-s soutient particulièrement ce système encore assez novateur en France.

Avant tout, le cadre change : il passe à un système plus libre et plus personnel car il faut, dit-elle, “laisser les doctorants naviguer en fonction de leurs besoins très différents”. Certains préfèrent des séminaires, d’autres souhaitent valider des actions personnelles, les uns doivent apprendre une méthodologie, les autres s’entraîner à parler en public.

Les autres sont donc attendus à bras ouverts en entreprise ? Pas tout à fait. Ils y seraient parfois perçus comme “étudiants attardés” selon Simon Thierry – une Simon Thierry image à rectifier. “En réalité les entreprises sont à la recherche de docteurs, dit-il. Enfin, elles recherchent leurs compétences, mais ne sont pas conscientes que les docteurs ont ces compétences”. Ironie du sort : les docteurs n’en sont souvent pas conscients non plus !

Concrètement, chaque école doctorale propose un plan type. Les doctorants sont libres ensuite, avec l’accord du directeur, de choisir d’autres formations Béatrice Meier Muller dans le large panel offert par le Collège des écoles doctorales, voire d’en proposer. “Le tout est de donner un sens à leur parcours, afin qu’il soit cohérent avec leur projet de carrière et leur mission doctorale, le cas échéant”, explique Béatrice Meier Muller, directrice de la Direction de la recherche.

Point fort et rajout majeur au programme : le projet professionnel. “L’accès à l’emploi des docteurs est un des indicateurs sur lesquels nous serons évalués, rappelle Béatrice Meier Muller. Jusqu’à présent on avait la vision qu’un doctorant allait uniquement devenir chercheur ou enseignant-chercheur – mais l’on sait pertinemment que ce n’est pas le cas”. Seulement environ un tiers d’entre eux trouveront un emploi dans le secteur académique.

Ces formations doivent donc “montrer aux doctorants qu’ils développent, au-delà des compétences scientifiques, bien d’autres compétences”, dit Danielle Haug, chef de projet Doctoriales® d’Alsace et jusqu’à récemment responsable Jeunes chercheurs au sein de l’Espace Avenir. Ils savent par exemple gérer un projet

innovant, ont une bonne capacité de synthèse ou de réflexion. Compétences que guignent l e s e n t re - Christian Bergmann et Danielle Haug prises. Faire comprendre cela, c’est notamment le but des Doctoriales®, une formation phare. Face au manque de connaissance de l’entreprise qu’ont bon nombre de doctorants, “on sent que cette semaine fait bouger leurs représentations”, se réjouit Danielle Haug. Christian Bergmann, chargé de mission Doctoriales® d’Alsace, souligne également l’intérêt de l’interdisciplinarité de ce type de formation : “cela permet de prendre du recul, de partager son expérience avec d’autres doctorants et d’avoir de nouvelles idées”. “Aux Doctoriales ®, se souvient Séverine Sigrist, docteur diplômée de l’Université Louis Pasteur, j’ai compris que l’activité d’un chercheur n’est pas uniquement de chercher”. Maintenant, elle dirige le laboratoire de recherche du Centre européen d’étude du diabète et conseille vivement aux doctorants de “prendre tout ce qu’ils peuvent prendre”. Léone Prigent, commerciale en B to B chez Auchan est docteur en histoire moderne. Et comment vit-elle le fait de ne plus faire d’histoire ? “Très bien, rigole-t-elle, ce qui m’intéresse, c’est de former, peu importe le contenu”. Sa thèse lui a appris l’autonomie, l’argumentation et la rédaction, dit-elle, des compétences toujours très utiles. Elle se joint aux autres pour encourager vivement les doctorants à être encore plus curieux et à bien réfléchir à leur projet et à leur formation. n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Recherche-formation

Au croisement des technologies de l’information et de la communication (TIC) et du secteur de la santé, le nouveau diplôme d’ingénieur de l’ENSPS entend bien répondre aux défis technologiques de ce secteur en pleine expansion. [Frédéric Zinck] Le Pôle API héberge l’ENSPS.

Les technologies de l’information et de la communication au service de la santé maîtrise des technologies de l’imagerie ou de la robotique, les possibilités sont innombrables et les enjeux presque étourdissants. Un environnement favorable

Christophe Lallement et Bernard Bayle

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ace à une forte croissance du marché de la santé, l’École nationale supérieure de physique de Strasbourg (ENSPS) a obtenu en mars dernier l’habilitation pour 6 ans d’un titre d’ingénieur avec la spécialité “TICSanté”. “Nos ingénieurs possèdent déjà des compétences à l’interface de diverses disciplines. L’accent mis sur l’interface avec la santé leur permettra de comprendre ces deux mondes de manière effective. Ces nouveaux ingénieurs ne seront pas des biologistes, ni des médecins, mais ils auront tout le bagage en termes de réactivité et de rapidité quant à la recherche de solutions”, explique Christophe Lallement(1). Selon Bernard Bayle(2), versé dans les thèmes de la robotique médicale : “Les développements récents en chirurgie et en médecine s’accompagnent de besoins d’innovations technologiques considérables. Ces avancées ne pourront se faire que conjointement, en réunissant le monde de l’ingénierie et celui de la médecine. Cela pose le problème de former des ingénieurs polyvalents, de haut niveau, capables par ailleurs d’évoluer dans un contexte international”. Que ce soit pour la création de nouveaux appareils médicaux, la conception de microsystèmes intégrés dédiés à la santé, le développement de médicaments “intelligents” ou encore pour l’amélioration de la qualité des soins par la 6

Savoir(s) n°9 - janvier 2011

“La région Alsace compte déjà des institutions de premier plan comme Alsace Biovalley ou l’Ircad pour ce qui est des pratiques médicales innovantes utilisant l’imagerie, l’informatique ou encore la robotique médicale. Les conditions pour créer un centre d’excellence majeur sont réunies aujourd’hui et l’on verra bourgeonner les projets de création d’entreprises, l’emploi privé dans le domaine, en même temps que se consolidera une recherche de premier plan. La nouvelle formation de l’ENSPS sera au cœur de ce processus”, affirme Bernard Bayle. De son côté, Christophe Lallement a entamé depuis trois ans des recherches sur les croisements entre la microélectronique et la biologie de synthèse avec Jacques Haiech, professeur de biotechnologie à l’École supérieure de biotechnologie de Strasbourg (ESBS). Des recherches dont les enjeux sont exactement à l’image de ceux du diplôme. “La microélectronique appliquée développe depuis trente ans des méthodologies de conception et des systèmes toujours plus performants. En biologie de synthèse, il est question de fabriquer au niveau du vivant des fonctions similaires à celles trouvées en microélectronique (fonctions logiques, stockage de données, machines à état...) par assemblage de séquences d’ADN élémentaires (BioBrique)… la parallèle avec l’électronique apparaît évidente. Nous avons mis en place une activité de recherche visant à utiliser l’expérience acquise en conception des circuits microélectroniques au profit de la conception de biosystèmes synthétiques, en particulier au niveau de l’approche de conception, de la méthodologie et de la modélisation”, commente Christophe Lallement.

Recherches et diplôme en miroir “La création de ce diplôme ne nécessitait en quelque sorte que de créer des lignes entre différents points déjà existants en termes de recherche, d’acteurs et de formation”, ajoute-t-il. Au final ce seront une vingtaine d’étudiants qui commenceront leur formation à la rentrée 2011. Des promotions qui devraient s’étoffer au fil des années, sans compter qu’avec l’évolution très rapide des innovations technologiques ce diplôme pourrait à l’avenir se doter de parcours de plus en plus spécifiques.

En savoir plus  Diplôme d’ingénieur TIC-Santé Responsables du parcours : > Thérapeutiques innovantes : (1) Christophe Lallement, professeur des universités à l’ENSPS, chercheur au sein de l’Institut d’électronique du solide et de systèmes (InESS - Unité mixte de recherche Université de Strasbourg/CNRS 7163) et responsable de l’équipe Systèmes instrumentaux intégrés > Diagnostics et traitements médicaux innovants : (2) Bernard Bayle, maître de conférences à l’ENSPS, chercheur en robotique dans l’équipe Automatique, vision et robotique (AVR) du LSIIT (Unité mixte de recherche Université de Strasbourg/CNRS 7005), plateforme de robotique médicale de l’Ircad. Diplôme crée en collaboration avec l’Institut TELECOM - www.telecom-sante.fr


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Dossier

Aux     limites de     l’extrême : pensée,     pratiques     et     comportements

Les comportements extrêmes fascinent. En même temps, ils nous révulsent. Nous les tenons à distance. Ils ne nous concernent pas. La tentation est grande de les diaboliser. Le criminel de guerre, le tueur génocidaire, le terroriste acharné à tuer le maximum de civils, ne sont-ils pas des figures du Mal ? À l’autre extrémité de la souffrance, le jeune qui s’automutile ou se couvre de scarifications, quand il n’organise pas lui-même le rituel de son propre suicide, celui qui, sportif ou non, prend d’immenses risques dans des pratiques extrêmes au péril de sa vie ou de celle des autres, l’enfant que personne ne comprend et qui s’enferme dans un comportement hyper-actif ou agressif, laissant craindre le pire pour son avenir, n’échappent-ils pas à toute compré-

hension  ? Le temps n’est pas loin où l’on voyait le démon en eux… Ce dossier fait appel aux spécialistes les plus divers de notre université. Il tente de montrer que ces phénomènes, sans les amalgamer, car ils ont chacun leur nature propre, même s’ils sont aux extrêmes, ne sont pas en dehors de toute raison. Il y a une logique à tout acte humain, fusse-telle éloignée de celle qui est la plus communément partagée, que les actes les plus fous en apparence sont compréhensibles. Comprendre n’est pas excuser ou laisser faire. Comprendre, c’est chercher à connaître, avec rigueur et méthode, pour isoler des phénomènes et espérer peut-être un jour pouvoir en parler au passé. [Philippe Breton] n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Aux limites de l’extrême    : pensée, pratiques et comportements

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Dossier

Comment devient-on fanatique   ? Passions dévorantes, croyances abracadabrantesques, actes terroristes… La radicalisation du système mental de certains individus, capables de sacrifier leur confort et jusqu’à leur vie voire celle des autres au nom d’une idée, constitue pour Gérald Bronner, professeur de sociologie, spécialiste des croyances et de la cognition, “l’une des énigmes de l’époque contemporaine”. Il tente de l’élucider dans La pensée extrême, ouvrage paru en 2009 et récompensé récemment par le prestigieux prix européen Amalfi. [Propos recueillis par Myriam Niss]

Comment un cerveau de citoyen ordinaire peut-il envisager des pensées et des actes extrêmes ? J’ai repéré plusieurs catégories de facteurs d’entrée en fanatisme, qui peuvent évidemment se cumuler. La notion de progressivité est sans doute déterminante. On n’endosse pas une croyance d’un seul coup, mais on peut l’accepter par paliers successifs, on la construit graduellement. J’ai choisi l’exemple de la secte Sri Chimnoy, observée à Nancy au début des années 90. Elle livrait à ceux qui n’étaient pas encore des adeptes une image parfaitement crédible, à la fois rassurante, sereine et séduisante du gourou. Cette “logique d’escalier” peut être perçue aussi dans les actes de terrorisme, dont la préparation cognitive comporte plusieurs marches, seuls certains allant jusqu’au bout. Les collectionneurs compulsifs, les personnes qui passent quinze heures par jour sur des jeux vidéo, celles qui consacrent leur vie à une vedette du cinéma ou de la chanson ou encore les adeptes effrénés de la musculation, du tatouage ou du piercing, disent avoir obéi à ce même mécanisme par étapes, qui leur a permis d’endosser un comportement qu’ils auraient sans doute trouvé ridicule ou effrayant au départ.

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L’entrée en fanatisme peut-elle répondre aussi à des rencontres, à des influences ? Les croyances que nous nous approprions sont liées à ce que j’appelle notre “marché cognitif” que nous fréquentons volontairement ou involontairement. Nous sommes pris dans des liens sociaux qui limitent et orientent notre accès à l’information et nous sommes donc exposés à un certain nombre d’argumentations et d’idées plutôt qu’à d’autres. L’importance d’un entourage restreint, chaleureux et solidaire, a été soulignée notamment par les observateurs du terrorisme islamiste. Et l’extrémiste, fût-il fan acharné de Claude François, cherche à se rassurer auprès de ses pairs. On distingue aussi, dans nombre de discours extrémistes, des sentiments de frustration ou d’humiliation qui ont conduit à adopter des positions radicales. Ces frustrations sont tout particulièrement patentes chez les populations confrontées à des dilemmes identitaires. Ce thème est déterminant car notre époque et notre société démocratique suscitent nécessairement nombre d’illusions déçues. Les systèmes démocratiques, comme cela a été vu très tôt, sont ceux qui suscitent paradoxalement le plus de frustration collective. Enfin, j’ai distingué une autre voie vers le fanatisme, mais plus rare, c’est celle de “la révélation”, liée à une coïncidence, heureuse ou malheureuse, un gain au jeu, une guéri-

son, la mort d’un proche… Ces phénomènes sont interprétés, chez des personnes prédisposées, comme des signes, des appels… Lorsque vous êtes en quête de signes, ils finissent par arriver !

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La pensée extrême, Denoël, 2009

Les incorruptibles Dans La pensée extrême, Gérald Bronner entend battre en brèche un certain nombre d’idées toutes faites. Non, les progrès de la science et de la connaissance n’ont pas supprimé les croyances et leurs expressions radicales. Il affirme par ailleurs que les extrémistes ne sont ni des fous, ni des malades, encore moins des incultes. Ils seraient même plus instruits que la moyenne si l’on en croit l’étude de leur profil sociologique et intellectuel. Qu’est-ce qui les différencie alors de Monsieur/Madame-tout-le-monde ? L’auteur suggère que le secret de l’énigme réside dans ce qu’il appelle “le paradoxe de l’incommensurabilité mentale”, que l’on peut expliquer ainsi : tiraillé(e) entre valeurs et intérêt personnel, Monsieur/ Madame-tout-le-monde choisit le confort. L’extrémiste, lui, est incorruptible, il ne cherche pas à comparer valeurs et intérêts, il sacrifie ses biens les plus précieux au profit de sa croyance. Ce ne serait donc pas le résultat d’une “éclipse” de ses convictions morales qui le pousserait à agir, mais tout le contraire…


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Jouer avec la mort pour apprécier la vie David Le Breton, sociologue et anthropologue du corps, s’interroge depuis une vingtaine d’années sur les conduites à risques chez les adolescents et sur les comportements de ces nouveaux aventuriers que sont les sportifs de l’extrême. [Myriam Niss]

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’adolescence, passage douloureux fait d’interrogations sur le monde et la vie, est l’âge de la remise en cause des limites et des contraintes. Dans certains cas, cette volonté de s’affranchir des normes prend des formes exacerbées. Elle s’exprime alors dans la conduite sans casque ou sans ceinture, les rapports sexuels non protégés, la scarification, la toxicomanie, l’anorexie, les fugues, voire David Le Breton les tentatives de suicide… “Le refus du monde tel qu’il est, s’exprime dans la recherche d’une blessure, dans la mise en péril de son corps et même de sa vie”. C’est une manière “d’interroger la mort, pour savoir si la vie vaut la peine d’être vécue. Et si on survit à l’épreuve, on n’en éprouve que plus de légitimité, davantage de puissance”, observe David Le Breton. On assiste à l’émergence de ces “jeux avec la mort” dans les années 80. En cause, l’individualisation du monde, qui forcerait certains adolescents en souffrance, à emprunter des chemins tortueux pour se convaincre de la valeur de leur existence… “Pour ces jeunes mal dans leur peau, incapables de se projeter dans l’avenir, les conduites à risque

sont une tentative de fabriquer du sens pour pouvoir vivre, ce sont des rites intimes de passage, une manière de forcer la porte d’un lien social où ils ne se sentent pas accueillis”. Et les sportifs de l’extrême, ceux qui traversent les océans dans des barques sommaires, se font hélitreuiller sur des sommets escarpés dont ils dévalent les pentes glacées, pratiquent le base jump d’un immeuble de 52 étages ou le free fight, forme particulièrement acharnée de combat ? La télévision s’est emparée du mythe de l’aventure à la fin des années 70, les sponsors se mettant progressivement de la partie au cours des années 80-90. Et la couverture médiatique des exploits de “héros” de type Gérard d’Aboville (5 200 kilomètres à la rame en 1980  !) a sans doute amplifié le phénomène. “L’obsession du challenge grandit lorsque l’on a découvert en soi des ressources intimes insoupçonnées, qu’on cherche alors à développer même s’il faut passer par le dopage pour repousser les limites”. Pourtant, dans une activité de loisir ou de défi personnel, la recherche du risque touche le plus souvent des individus socialement bien intégrés, qui pratiquent des métiers ordinaires, mais qui cherchent à “intensifier leur rapport au monde, à y trouver plus de sens en voulant déjouer la routine d’une existence trop prévisible”.

L’art du vivant

[Myriam Niss]

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octorante en arts visuels, Valérie Etter consacre sa thèse au “monstre dans l’art contemporain”. Et plus particulièrement à une forme artistique apparue à la fin du XXe siècle, qui consiste à manipuler le vivant, gènes, cellules, parties du corps, peau… L’art biotechnologique s’est fait connaître sous la forme d’un lapin phosphorescent, présenté à Avignon en 2000 par le plasticien Eduardo Kac, qui l’a “créé” en transférant des gènes de méduse à une lapine ordinaire. Pour son travail de recherche, Valérie Etter s’interroge sur les limites de l’expression artistique. L’artiste peut-il jouer aux apprentis-sorciers ? Est-il autorisé à toucher à l’essence même de la vie ? “L’art biotech se situe à part des autres courants artistiques parce qu’il utilise le vivant comme média. Chez certains artistes, on sent même des liens avec les théories post-humanistes, une volonté de dépassement du corps devenu obsolète”. Le lapin d’Eduardo Kac

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Aux limites de l’extrême    : pensée, pratiques et comportements

[dossier


Aux limites de l’extrême    : pensée, pratiques et comportements

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dossier Dossier

Délit d’extrême Condamner les expressions, en paroles et en actes, de la pensée extrême, est-ce atteindre aux libertés publiques ? Point de vue de Patrick Wachsmann, professeur de droit public. [Propos recueillis par Myriam Niss]

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En quête de survie [Myriam Niss]

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istorien et politologue, maître de conférences à l’Université de Strasbourg et chercheur au centre PRISME(1) du CNRS, Samim Akgönül s’intéresse tout particulièrement aux minorités ethniques et religieuses, aux Grecs de Turquie, aux minorités musulmanes des Balkans, aux nouvelles minorités issues de migrations en Europe occidentale… Des années de recherche sur des terrains complexes lui permettent d’avancer aujourd’hui que le contexte minoritaire est porteur de normes spécifiques, qu’il peut générer des Samim Akgönül comportements plus radicaux, voire extrêmes. Pour imager le propos, disons qu’un Chrétien se montrerait plus chrétien à Beyrouth qu’à Paris... “La situation minoritaire fait que l’on défend des valeurs que l’on ne soutiendrait pas en situation majoritaire”, affirme-t-il. Cette radicalisation constitue souvent une réponse à une marginalisation imposée par la société ambiante : on cherche certes à la combattre en revendiquant d’être “inclus”, mais on veut aussi souligner ses différences avec la société dominante et avec la génération précédente, se démarquer par des signes d’appartenance, voire dans certains cas se marginaliser par des comportements hors-la-loi. Les interdits ont alors le pouvoir de radicaliser davantage, de transformer en éléments hautement symboliques des détails qui seraient plus ou moins passés inaperçus auparavant : “l’affaire” du port du foulard dans les établissements scolaires en a dit beaucoup à ce propos. Il y aurait donc simultanément un besoin de reconnaissance, de légitimation et une volonté de marquer des limites. Il arrive que le recours à la religion participe à cette quête, comme le souligne Samim Akgönül dans un article récent : “La religion n’est pas qu’identité, mais tend à le devenir lorsqu’un groupe, à tort ou à raison, craint la disparition ou l’altération de ses différences(2)”. Ces différences qui sont la condition sine qua non de la pérennisation, de la survie des minorités.

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Laïcité en débat : principes et représentations en France et en Turquie, PUS, 2008.

(1) Politique, religion, institutions et sociétés : mutations européennes - UMR Université de Strasbourg/CNRS 7012  (2) Appartenances et altérités chez les originaires de Turquie en France - Le rôle de la religion, Hommes et migrations n° 1280. Juillet-août 2009.

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uridiquement, si l’on veut définir “l’extrême”, on peut dire que cela désigne tout ce qui sort du cadre du régime libéral et démocratique ; cela concernerait par exemple des groupes d’extrême-droite ou d’extrêmegauche qui refusent la démocratie libérale et cherchent à renverser le régime par l’emploi de la violence, sans passer par les urnes… Mais le terme d’extrémisme est peu utilisé par les juristes, qui parlent plutôt de “discours de haine” ou de racisme… L’exemple du racisme illustre bien que cette notion, dans le droit, est forcément relative, car le droit traite d’une réglementation en vigueur dans une société donnée, à un moment précis. En France, le droit pénal réprime les actes et les paroles qui sont une manifestation de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie. Il s’agit d’un délit. Dans ce domaine, il faut admettre que la législation constitue effectivement une atteinte objective à la liberté d’expression, afin d’expulser un certain nombre d’idées de la sphère publique. On assiste d’ailleurs aujourd’hui à un consensus européen autour de cette question. Mais dans la France des années 30, par exemple, la perception du discours raciste n’était pas intégrée comme extrémiste. Aux États-Unis, ce n’est actuellement pas le cas non plus : le droit à la liberté d’expression englobe jusqu’au droit d’exprimer publiquement des opinions racistes. Et certaines affaires reposent régulièrement la question. Un dirigeant belge d’extrême-droite, condamné pour des propos racistes, est allé devant la Cour européenne des droits de l’homme pour faire valoir sa liberté d’expression.

J Libertés publiques, Dalloz, 2009. La Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg.


Crédit photo : Archives de la Ville et de la Communauté Urbaine de Strasbourg

Aux limites de l’extrême    : pensée, pratiques et comportements

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Inauguration de la Reichsuniversität le 24 novembre 1941 au Palais universitaire de Strasbourg.

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a pensée extrême trouve hélas un débouché naturel en politique. En démocratie, les partis extrémistes profitent des paradoxes de la liberté d’expression, que l’on peut utiliser contre elle-même. On n’oubliera pas que le parti nazi, dans l’Allemagne de 1933 est venu au pouvoir tout à fait légalement, après une campagne électorale où ses dirigeants promettaient ouvertement un régime autoritaire. L’extrême droite, comme l’extrême gauche, ne cachent guère leurs programmes, dont le fondement est le renversement des valeurs d’équilibre, de modération et de pluralité, qui sont au cœur de la démocratie. Une démocratie qui se montrerait trop ferme, qui utiliserait la censure et la répression contre ces partis, y perdrait une partie de son âme. Mais si elle laisse trop faire, le risque est grand qu’elle soit submergée. La pensée extrême en politique n’a pas que des conséquences sur les modes de gouvernement des sociétés humaines et la tyrannie n’est pas simplement une autre manière de vivre ensemble. L’extrémisme est toujours porteur d’une violence meurtrière. Il ne s’agit pas seulement d’une limitation de la liberté d’opinion et de la répression de ceux qui sont en désaccord avec le régime. La pensée extrême est toujours grosse du crime de masse et parfois du génocide. L’utopie communiste généreuse de Marx est devenue répression et parti unique avec Lénine, mais surtout crime de masse par la déportation et le massacre des opposants sous Staline. L’Ordre nouveau du régime nazi, après avoir instauré par la force un régime de parti unique, a débouché sur le meurtre systématique des opposants allemands, sur le massacre programmé des civils des pays conquis, notamment à l’est, et sur le génocide des Juifs sur lesquels il fallait se venger de tous les maux subis par l’Allemagne. Le meurtre de masse est-il consubstantiel à la pensée extrême ? La réponse à cette question simple semble être largement positive. C’est pourquoi l’enjeu pour les démocraties n’est pas simplement de préserver une manière de gouverner, certes toujours insatisfaisante, mais, et peut-être surtout, de protéger l’humanité contre ses propres démons. 

L’ultime légitimité Alors que la mort a longtemps été abordée comme un épisode de la vie, elle semble être devenue aujourd’hui un sujet tabou, qui embarrasse et que l’on fuit, une sorte de non-dit collectif. Pascal Hintermeyer, directeur du Laboratoire Cultures et sociétés en Europe* insiste sur sa valeur symbolique et sa puissance de légitimation. [Propos recueillis par Myriam Niss]

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orsque la mort survient, elle déstabilise, elle suscite aussi un sentiment d’échec car malgré les progrès scientifiques et technologiques, on n’a pas réussi à l’empêcher. Un moyen d’atténuer cet échec est de donner du sens à la fin de la vie. Cela apparait dans les militances pour l’euthanasie, le droit de choisir le moment de sa mort. La mise en œuvre de soins palliatifs, afin de “mourir dans la dignité”, trouve aussi ses fondements dans cette recherche de sens… Les cérémonies d’enterrement sont faites pour transformer l’existence des morts en valeur. Pascal Hintermeyer Ils deviennent des exemples et constituent d’ailleurs des repères dans la vie quotidienne, beaucoup de rues portent le nom de personnes décédées ! Et l’on ne dit que du bien des morts, même si de leur vivant on les a détestés… La mort apporte une légitimité, en tant que puissance la plus redoutable qui soit. Celui qui l’approche en retire un ascendant charismatique. On se souvient de François Mitterrand qui, le jour de son investiture, est entré seul au Panthéon. En ressortant, il était devenu “le Président”. Le terrorisme s’appuie sur tous ces ressorts. Le poseur de bombes, en semant la mort, s’affranchit des règles ordinaires. Il prend le masque du devoir : c’est au nom d’une cause transcendante qu’il agit. Cette cause, il croit urgent de la défendre, par des moyens exceptionnels et jusqu’à l’engagement total. Il y a derrière cela une logique du sacrifice : la destruction aurait un pouvoir de régénération. Ce sacrifice vise à compenser le déséquilibre des forces en présence, dans un conflit asymétrique. Les cibles sont porteuses d’une haute valeur symbolique et le fait de frapper à l’improviste participe de ce travail sur les signes. Y contribue aussi le fait que les médias couvrent très largement ce type d’action. Les violences commises aujourd’hui s’accompagnent de tentatives de justification. Les flambées de violences collectives répondent souvent à une mort imputable à un agent de l’État. Celle-ci est perçue comme un scandale, l’homme politique étant investi symboliquement de la capacité de protéger de la mort… * (FRE 3229 - Université de Strasbourg/CNRS) © dny3d - Shutterstock.com

Le meurtre de masse au cœur de la pensée extrême ? [Philippe Breton]

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© NL shop - Shutterstock.com

Aux limites de l’extrême    : pensée, pratiques et comportements

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dossier Dossier

Comportements extrêmes  : quelles thérapies   ? De l’hyperactivité chez l’enfant aux comportements violents chez l’adulte, quel que soit l’âge du sujet ou son degré de dangerosité pour lui ou son entourage, les comportements extrêmes inquiètent… Comment la société française gère-t-elle ces individus ? Les traitements médicamenteux sont-ils indispensables ? [Élodie Legrand]

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ean-Georges Rohmer, psychiatre au CHU et professeur à la Faculté de médecine, suit des délinquants sexuels depuis 20 ans. Il est partisan d’une psychiatrie raisonnée et refuse de “gaver” ses patients avec des sédatifs. “Il s’agit avant tout de comprendre l’origine de l’acte violent et de soumettre le patient à des examens neurologiques afin de pouvoir prescrire un traitement adapté : antidépresseurs, antipsychotiques, etc.” Alors que le débat sur la castration chimique ressurgit dans les médias à chaque récidive, Jean-Georges Rohmer se prononce totalement contre cette pratique, sauf pour quelques cas de violeurs compulsifs. “Il est scientifiquement prouvé que ceux qui subissent une telle intervention se transforment pour la plupart en tueurs !” Enfants hyperactifs et Ritaline® Le trouble de déficit de l’attention (TDA) est un trouble du comportement chez l’enfant caractérisé par un défaut d’attention. Dans certains cas (TDAH), les enfants montrent également des symptômes d’hyperactivité et d’impulsivité ; leur intégration familiale et scolaire est très perturbée. Ce trouble bien connu en France est en général repéré dès la petite enfance. Les enfants sont pris en charge à différents niveaux : psychothérapie, rééducation orthophonique, psychomotricité voire traitement médicamenteux. Sonja Finck, neuropédiatre au CHU de Strasbourg, pro12

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pose aux parents d’enfants atteints de ces troubles des méthodes éducatives adaptées, favorisant l’anticipation et le renforcement de la confiance de soi. Elle encourage le dialogue avec les enseignants. “Au quotidien, le TDAH peut être bien géré s’il est suivi de près  ; il disparaît en général à l’âge adulte”. Emmanuelle Stephan est psychiatre au CHU et travaille dans des milieux difficiles. Selon elle, “le plus dangereux, c’est lorsqu’on observe des troubles des conduites associés”. La précarité et les traumatismes à répétition sont d’ailleurs des facteurs de stress psycho-sociaux qui, associés au TDAH, peuvent mener à des comportements dangereux (violence, fugue, etc.). Pour le traitement du TDAH, les spécialistes utilisent un psychostimulant, la Ritaline®, qui permet d’augmenter l’attention et la concentration. Parfois appelée “kiddy coke” (ou drogue des enfants), son utilisation a été beaucoup critiquée ; sa prescription est aujourd’hui très cadrée et restreinte. JeanGeorges Rohmer dénonce pourtant encore certains spécialistes français qui “arrosent” de Ritaline® sans examen neurologique… “Classer” les troubles : le DSM en question Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual) IV est une référence clinique qui permet de diagnostiquer de manière théorique les troubles mentaux comme le TDAH. “C’est

un outil de diagnostic intéressant mais qui ne permet pas d’expliquer l’origine du problème”, précise Jean-Georges Rohmer. Cette classification a beaucoup évolué depuis sa première version en 1952 qui diagnostiquait seulement 60 pathologies différentes. Certaines pathologies disparaissent et apparaissent au gré de la société et de son contexte politique et social. Aujourd’hui DSM IV recense plus de 400 pathologies. Selon Jean-Georges Rohmer, il s’agit avant tout du “reflet de la psychiatrie à un moment t”. La prochaine version DSM V est actuellement en discussion et devrait être disponible en 2013. La société responsable ? Télévision, téléphone, internet, jeux vidéo… notre mode de vie sollicite beaucoup notre attention. Emmanuelle Stephan ne manque pas de dénoncer la société “maltraitante” dans laquelle nous vivons et qui peut exacerber certains troubles comme le TDAH. “C’est l’urgence qui créé la violence”, ajoute Jean-Georges Rohmer qui dénonce également une société trop uniforme qui pourrait freiner la créativité et l’évolution. “Qu’est-ce qu’une pensée ou un comportement normal ? Les Mozart et Einstein étaient considérés comme des illuminés à leur époque !” Selon lui toujours, à vouloir imposer un cadre trop strict, la société peut elle-même en arriver à des extrémités. L’histoire en est témoin…


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auteur – un livre

Marie-Jo Thiel

éthique    : les réponses toutes faites n’existent pas Il n’est pas encore né, il n’est pas comme les autres - et il suscite beaucoup de questions. Comment réagir face à un fœtus ou un nouveau-né gravement malade ? Dans son ouvrage “Quand la vie naissante se termine”, MarieJo Thiel, directrice du Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique (CEERE) de l’Université de Strasbourg, répond aux difficiles questions autour de l’arrêt de vie du nouveau-né par une mosaïque de réflexions extrêmement riches et variées. [Sophie Kolb]

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’éthique, c’est se demander : comment faire pour bien faire ? Si parfois la réponse est simple, bien des questions dans notre société sont éminemment complexes. Pendant plus de deux ans, l’unité de recherche que dirige Marie-Jo Thiel, directrice du programme de recherche interuniversitaire “Bioéthique et société” et professeure d’éthique et de théologie morale à l’Université de Strasbourg, a travaillé sur la pathologie fœtale grave, une situation qui pose bien des questions. “Ces questions sont redoutables”, écrit la chercheuse dans l’introduction au dernier ouvrage qu’elle a dirigé, “nous ne saurions cependant les esquiver car notre humanité en dépend”. Paru en septembre dernier, ce livre est l’aboutissement de longs travaux. Publié aux Presses universitaires de Strasbourg, il y inaugure la nouvelle collection “Chemins d’éthique”. Sur plus de 500 pages, ce premier volume ouvre le chemin avec des questions, auxquelles répondre est parfois à la limite de l’impossible… Que faire face à un fœtus gravement handicapé ? Que dire ? Où sont les limites ? “Décisions difficiles, cruciales, impossibles…”, écrit l’auteure. L’interdisciplinarité de l’équipe du CEERE et son travail dans une perspective sociétale, contrebalançant et complétant l’extrême spécialisation rencontrée notamment dans les domaines de la médecine ou de la biologie, permettent “d’éclairer les différentes facettes du réel”.

Quand la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Médecins et scientifiques possèdent des critères objectifs et très précis pour définir la qualité de vie à espérer : la biologie, l’imagerie, des analyses… Pour Marie-Jo Thiel, docteure à la fois en médecine et en théologie, ces informations sont nécessaires, mais pas suffisantes. “La qualité de vie est quelque chose d’extrêmement complexe. Comment connaître à l’avance le sens qu’un individu donnera à son existence ?”, se demande-t-elle. “Ce n’est pas parce que je suis handicapé que ma vie n’a pas de sens”. Et puis, qu’est-ce qu’un handicapé ? “On est tous des handicapés !”, lance-t-elle : handicapé de l’amour, handicapé du sens de la vie, handicapé par une couleur de la peau… Ces questions rejaillissent sur toute la société. “Les pratiques que l’on met en œuvre en début de vie sont une parole à l’égard de tous les handicapés”, analyse Marie-Jo Thiel. Dire que la vie d’enfants handicapés n’a pas de sens, c’est aussi dire aux handicapés de notre société : votre vie ne vaut pas la peine d’être vécue. De la même manière, certaines questions liées à l’arrêt de vie du nouveau-né interrogent de manière générale la place des parents par rapport à un enfant. Les recherches du CEERE sont enrichies dans l’ouvrage par des contributions d’autres spécialistes, issus à la fois de l’Université de Strasbourg et du monde entier, ainsi que par les échanges des annuelles “Journées internationales d’éthique”. Un colloque mémorable

selon Marie-Jo Thiel : “La salle était pleine à craquer. Nous avions un débat argumenté de très haut niveau, très vivant et proposant des positions très différentes”. Cette pluralité des points de vue, cette interdisciplinarité et cette internationalité qui se retrouvent dans l’ouvrage, en font sa richesse. Des personnes très différentes s’intéressent à cette thématique : religieux, psychologues, politiques, médecins, parents… L’ouvrage répond aux attentes de chacun, tout en offrant plus à tout le monde. En cinq grandes parties, il traite à la fois du plan médical, législatif, psychologique, religieux, sociologique, historique, philosophique, juridique et parental et présente des visions et pratiques très variables selon différents pays, cultures et religions. “Le message, conclut Marie-Jo Thiel, c’est de dire que les questions sont éminemment complexes, qu’il s’agit d’écouter les uns et les autres pour arriver à trouver la décision éthiquement la plus juste tout en sachant que LA bonne solution est rarissime sinon qu’elle n’existe pas”.

J Q uand la vie naissante se termine, PUS, 2010

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Innovation

Nouvelles stratégies d’innovation en marketing et design Le 14 octobre dernier ont eu lieu les Rencontres Conectus Alsace® laboratoires-entreprises sur le thème des nouvelles stratégies d’innovation dans les domaines de l’organisation, du management, de la créativité et du marketing. L’occasion pour de nombreuses entreprises régionales de découvrir les opportunités de collaboration avec les laboratoires alsaciens au travers d’exemples de partenariats fructueux. [Anne-Isabelle Bischoff]

Le marketing du sport pour innover Le professeur Gary Tribou(1) et Isabelle Madec, directrice Business Development chez Adidas France collaborent dans le cadre du master de Marketing et Gary Tribou gestion du sport(2). “Ce master est construit autour d’interactions fortes avec l’industrie du sport. L’idée du partenariat avec Adidas est la suivante : d’un côté, la société apporte ses savoir-faire marketing dans nos formations en échange de quoi, nous réalisons chaque année des études de marchés pour elle, explique Gary Tribou. Mais la réussite de l’échange repose sur la qualité des études : en effet, il est impératif que les études soient bien faites pour que la société soit satisfaite et persiste dans cette démarche. Pour ce faire, un module de formation ad hoc à la méthodologie des études de marchés a été développé”. Ainsi, les étudiants du master réalisent une dizaine d’études par an pour différents commanditaires. Il était important, pour Isabelle Madec, de créer des liens privilégiés et d’inscrire ce partenariat dans la durée. “Il faut du temps pour que le monde universitaire et le monde de l’entreprise se comprennent ; les langages et modes de pensées sont différents. Aujourd’hui, les études réalisées sont adéquates par rapports à nos besoins, et utiles dans nos prises de décisions stratégiques !” souligne-t-elle. Dans ce partenariat, tout le monde y trouve son compte : des recrues potentielles pour Adidas et la notoriété des nombreux intervenants industriels pour le master devenu compétitif par rapport aux écoles de commerce. “Je trouve un fort intérêt personnel à être maître de conférences associée car cela me permet d’être 14

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responsable d’un atelier de projet de design du master ajoute également : “Travailler sur des problématiques d’entreprises est stimulant car cela permet d’ancrer les projets dans la réalité en intégrant des contraintes que les projets universitaires ne peuvent pas avoir. De plus, nos préoccupations de recherche qui s’inscrivent dans une démarche de design prospectif peuvent tout à fait rejoindre les stratégies d’innovation des entreprises”. Alix Videlier, lauréat du concours a imaginé un luminaire baptisé Lampe Barrisol Plus® utilisant le matériau des plafonds tendus auquel il a ajouté des LED : “Cette lampe a Le design dans la le gabarit des dalles de plastratégie d’innovation fond standards. L’originalité réside dans le fait qu’elle C’est dans le cadre du peut être utilisée seule ou Alix Videlier et Pierre Litzler Parcours du Design orgacombinée avec d’autres nisé par la CCI de Strasbourg que la société lampes pour habiller une surface plus grande”. Barrisol, leader mondial dans le domaine La luminosité et la couleur peuvent changer des plafonds tendus, a organisé un concours grâce aux LED et de nombreuses combinaid’idées sur la thématique “Explorer le futur”. De sons sont possibles. “L’idée du luminaire m’est nombreux étudiants de formations diverses venue car je trouvais que la toile des plafonds y ont participé. “L’objectif affiché du concours se prêtait bien à la lumière diffuse. Celle de la était de stimuler l’innovation, une des priorités de modularité a germé en cinq minutes en manipul’entreprise afin de rester compétitive et leader lant des morceaux de papier. C’était simple mais dans son domaine”, explique Gilles Fouillet, cela a plu à Barrisol !”, s’enthousiasme Alix responsable commercial chez Barrisol. “La Videlier. “En effet, nous avons été très surpris thématique était volontairement large pour par la qualité et l’originalité des projets propone pas brider les étudiants”. Les premier et sés, souligne Gilles Fouillet, c’est pourquoi, nous deuxième prix ont été remportés par deux avons augmenté les prix des lauréats et proposé étudiants du master Design de l’Université un contrat de designer à Alix”. Un prototype de Strasbourg dirigé par le professeur Pierre de la lampe a déjà été réalisé et présenté sur Litzler(4). “Le design ne consiste pas à réaliser plusieurs salons. un objet de plus mais à trouver des solutions à un problème. C’est une démarche, une attitude, (1) Laboratoire de sciences sociales du sport - EA1342 (2) Faculté des sciences du sport un engagement dans un projet, souligne-t-il. (3) Conventions industrielles de formation par la recherche C’est dans cette optique que les étudiants ont (4) Laboratoire d’approches contemporaines de la création et de la réflexion artistique - EA 3402 répondu au concours Barrisol”. Francis Dupont,

confrontée aux questionnements et points de vue des étudiants, qui font partie de notre cœur de cible”, ajoute Isabelle Madec. Au-delà du master, l’industrie du sport peut également bénéficier des compétences de la recherche. “Par exemple, les bourses CIFRE(3) permettent de financer le travail de doctorants sur des problématiques industrielles appliquées. Ainsi, une ancienne étudiante du master a travaillé sur le segment féminin du ski pour Rossignol où elle a été embauchée ; une autre sur les gammes de produits de Décathlon où elle dirige actuellement le service études”, conclut Gary Tribou.


Innovation [formation

Phytodia met son premier ingrédient cosmétique sur le marché À la fin de l’été 2010, la société Phytodia a mis en vente son premier ingrédient cosmétique 100% végétal, à effet amincissant, après avoir franchi avec succès l’étape des tests cliniques. Elle rentre ainsi dans sa deuxième phase de développement, à savoir la fourniture industrielle d’actifs végétaux innovants. [Anne-Isabelle Bischoff]

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hytodia est une start-up issue de la recherche publique alsacienne spécialisée dans l’identification et la caractérisation d’actifs végétaux à l’échelle industrielle. Les quatre chercheurs à l’origine de cette société(1) avaient pour objectif de créer un plateau technique de criblage de plantes pour identifier et développer des principes actifs visant les désordres métaboliques. Si les résultats scientifiques et les brevets déposés étaient suffisants pour franchir le cap de la création d’entreprise, aucun n’a souhaité s’investir dans la mise en place et la gestion de l’entreprise. En 2005, ils ont donc confié cette mission à Régis Saladin, un scientifique appartenant au monde de l’industrie, co-fondateur et directeur général de Phytodia. “Dès l’origine du projet, nous avons mis en place une stratégie de valorisation originale avec l’université, nous permettant d’exploiter et d’améliorer le brevet initial et de partager ces améliorations au travers d’une co-propriété. Le paiement de l’upfront(2) a également été échelonné et conditionné pour partie à la signature d’une licence d’exploitation que concéderait Phytodia, afin de ne pas compromettre le lancement de la société”, souligne Régis Saladin. Pendant un an, Phytodia a travaillé à l’obtention de nou-

veaux résultats qui ont abouti au dépôt d’une demande de brevet complémentaire. Une stratégie de fusion des deux brevets initiaux a permis de renforcer considérablement la propriété industrielle. “Avec le Service de valorisation, nous avons travaillé en complète transparence, avec une confiance mutuelle et cela a été une réussite ! Ensemble, nous avons eu une approche intelligente pour optimiser et valoriser nos brevets”, insiste Régis Saladin. Dans un premier temps, la société a fait le choix de développer une activité de prestation de services pour assurer sa pérennité financière, et de détecter auprès de ses clients les besoins du marché en actifs innovants. Sur la base des informations collectées, la start-up travaille en parallèle à la recherche et au développement d’actifs végétaux à haute valeur ajoutée. Les efforts de la société sur ce deuxième volet ont été couronnés de succès cet été puisque son premier ingrédient cosmétique, appelé Corolea, a été identifié, développé et validé cliniquement. Ce mélange d’extraits d’olivier et d’alchémille aux propriétés “fat burner” et au mécanisme d’action original (activation de la mitochondrie), a été testé dans une formulation cosmétique sur plus de 40 femmes pour évaluer

ses propriétés amincissantes. Les résultats se sont avérés excellents ! “Au-delà de valider notre produit, ils ont également permis de valider notre capacité à concevoir et développer un produit innovant, de démontrer l’excellence du savoir-faire scientifique académique et notre qualité industrielle !”, conclut Régis Saladin. La validation clinique ainsi que la réalisation d’un cahier des charges industriel de production et de fourniture, ont permis d’intéresser plusieurs distributeurs. La société devrait bientôt bénéficier de ses premiers revenus issus de la vente de Corolea, et ainsi avoir les ressources financières nécessaires au développement des nombreux ingrédients en attente dans les tiroirs ! (1) Pr. Annelise Lobstein, Dr. Alain Wagner, Pr. Johan Auwerx, Dr. Charles Mioskowski (2) Somme forfaitaire exigée à la signature de l’accord de licence d’exploitation (3) Équipe de Pharmacognosie et molécules naturelles bioactives - Laboratoire d’Innovation thérapeutique, UMR Université de Strasbourg/CNRS 7200 (4) La pharmacognosie est la science appliquée traitant des matières premières et des substances à potentialité médicamenteuse d’origine biologique. (5) Article de la loi sur l’innovation de 1999 permettant à un chercheur d’apporter son concours scientifique à une entreprise qui valorise ses travaux de recherche : http://servalor.unistra.fr/article15.html

Enseignante-chercheure et fondatrice d’une entreprise…Témoignage du Pr. Annelise Lobstein Le laboratoire(3) a toujours participé à des projets de recherche industriels et est régulièrement sollicité pour résoudre des problématiques industrielles ponctuelles. La création de Phytodia avait entre autre pour but d’absorber ces prestations, souvent chronophages. Au sein de Phytodia, j’apporte

mon expertise en tant que pharmacognoste(4), mon cœur de métier depuis 20 ans. Je n’ai pas souhaité renoncer à mon métier d’enseignant-chercheur et ai donc fait le choix de bénéficier du dispositif 25.2(5). Avec Phytodia, nous travaillons notamment sur la validation de l’usage traditionnel de plantes

africaines préconisées dans le traitement du diabète. Nous vérifions l’activité des extraits végétaux recommandés par les tradipraticiens et nous en identifions les principes actifs. L’objectif est d’aider les Africains à utiliser leurs propres ressources pour se soigner, en ayant recours à des phytomédicaments

traditionnels améliorés dont l’efficacité et la sécurité d’emploi auront été vérifiées. Je n’ai pas la fibre entrepreneuriale et apporte donc ma contribution à Phytodia sur le plan recherche. Régis Saladin et moi-même formons un binôme complémentaire : chacun à sa place, pour avancer en parfaite synergie ! n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Culture

Éthique pour les enfants aussi

Le      web, l’art      et la      science

[Frédéric Zinck]

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u 23 au 26 mars, le Centre !"#$%&'()*+)*,-*./) !"#$%&'()*+,%$-'.%'/+$+00+--$1$") européen d’enseignement et de recherche en éthique de l’Université de Strasbourg (CEERE) organise les 4e Journées internationales d’éthique “L’automne de la vie : enjeux éthiques du vieillissement”. Plus de 700 personnes sont attendues au Palais des congrès [Frédéric Zinck] pour discuter avec les intervenants d’une situation radicalement nouvelle e 13 novembre dernier s’est tenue la deuxième journée d’étude qui implique des choix individuels et Arrêt média 2.0 - Les usages du web* consacrée aux relations collectifs. En Europe, l’espérance de actuelles entre la création artistique et internet. Quoi de plus natu- vie a augmenté de 8 ans entre 1960 rel que de diffuser en direct ces journées sur le web via CanalC2, la et 2006, entraînant un important vieillissement démographique. “Ces chaîne de l’événement scientifique et universitaire. Images qui sont journées sont ouvertes à tout public, mais ce sont essentiellement des évidemment toujours accessibles et qui changent un tant soit peu spécialistes qui s’y inscrivent alors que les questions que nous soulevons d’une communication scientifique courante. Si aujourd’hui l’usage du nous concernent tous. Pour ouvrir plus largement le débat, nous organisons web modifie nos vies, les œuvres et a fortiori le rapport entre nos vies une manifestation culturelle en parallèle qui se déroulera au “Vaisseau” et les œuvres, entre nos usages et ceux de l’art, il peut aussi changer pour toucher les enfants et les parents”, explique Michel Hasselmamn, le statut d’une communication scientifique. Quand les intervenants professeur des universités et coorganisateur des journées. complètent leur discours par des performances vidéo ou quand Fred Forest, artiste multimédia et professeur des universités, utilise un Papi, tu grandis ou tu vieillis ? avatar pour le seconder dans son propos, le rendu est très esthétique en plus de l’intérêt des sujets abordés. Avec le rire et les interrogations des enfants, un spectacle de théâtre d’improvisation des troupes “Inédit théâtre” et “Et compagnie” aborS’agit-il encore uniquement d’une communication dera des sujets comme la performance et le déclin, la sagesse et la scientifique ou est-on déjà en présence d’une œuvre d’art mémoire vivante, la dépendance. “Nous voulons faire comprendre aux sur le net ? enfants ce qu’est le vieillissement avec un message essentiel : l’importance du lien social”, ajoute Michel Hasselmann. Des ateliers scientifiques Un questionnement qui trouve sa réponse dans le visionnage des sur l’âge des animaux complèteront le programme. “Nous possédons interventions et qui a également été au centre des réflexions. Est-ce peu de données sur le vieillissement des animaux avant tout parce qu’en qu’une personne qui publie sur internet de la vidéo, de la musique, milieu naturel, ceux-ci atteignent rarement l’âge adulte. Par contre nous des photos, du texte… via un blog ou un quelconque réseau social pourrons expliquer des notions de longévité. Une journée d’activité d’une est un artiste pluridisciplinaire d’avant-garde ? Il faut certainement souris par exemple, peut être comparée à celle d’un éléphant pendant 30 différencier et interroger l’outil internet soit comme un espace de jours. Une sollicitation du corps différente qui implique une fatigue sur la diffusion et de rayonnement d’une information artistique soit comme durée différente. Chaque espèce animale possède ainsi des caractéristiques un moyen, un médium de création, un lieu d’un autre possible. particulières”, explique Marie Dominique Wandhammer, conservatrice Une autre possible qui a été le point d’orgue de cette journée avec le du Musée zoologique. spectacle Danse au seuil du monde véritable outil d’expérimentations et de réflexions. Un seuil où se sont retrouvés en direct danseurs, J Atelier/spectacle musiciens, plasticiens, techniciens à Strasbourg et à Santiago du Chili Papi, tu grandis ou tu vieillis ? pour une performance bien réelle de l’usage du virtuel. Au Vaisseau, rue Alfred Kestler Retrouvez toutes les interventions de cette journée www.canalc2.tv http://arretmedia.org

* Journée d’étude organisée par les doctorants en Arts : Vivian Fritz, Olivier Crocitti et Florent Schmitt et l’équipe d’accueil EA 3402 - Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistique de l’Université de Strasbourg.

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Savoir(s) n°9 - janvier 2011

Samedi 5 mars de 17h à 18h et pendant le week-end www.levaisseau.com

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Colloque international L’automne de la vie : enjeux éthiques du vieillissement http://ethique-alsace.unistra.fr

© Le Vaisseau

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Crédit photos : Larkipass

[Culture

Le projet “NIAXE”. Atelier artistique transdisciplinaire - qui associe compositeurs, danseurs, architectes, musiciens, cinéastes - a été présenté lors de l’Ososphère 2010.

De l’œuvre oui, mais... multidisciplinaire s’il vous plaît  ! Petite nouvelle parmi l’ensemble des associations étudiantes, Larkipass est née de la rencontre d’étudiants issus des différents départements de l’UFR des Arts. Un croisement de disciplines qui continue d’être la marque de fabrique de ce collectif. Aujourd’hui, c’est speed dating… [Frédéric Zinck]

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endez-vous d’un soir d’octobre au café du cinéma l’Odyssée pour des “rencontres rapides” avec les membres de Larkipass. Une manière toute singulière de découvrir cette association étudiante. Elles ne sont pas loin de 150 à l’Université de Strasbourg*, et sont connues sous le nom d’amicale, association, bureau, cercle, club, comité, ensemble, groupement, union… Elles s’affichent à différents endroits tout au long de l’année universitaire au travers de différentes offres et ont un point commun : œuvrer pour les étudiants. L’association Larkipass, qui est à l’origine de cette soirée ne déroge pas à cette règle et affiche une particularité ou plutôt un désir : celui de donner aux étudiants qui s’adressent à elle une première expérience professionnelle au travers d’un projet artistique. Les premières discussions s’engagent “J’essaie d’être étudiante en art, mais comme beaucoup d’autres étudiants je suis impressionnée par la quantité de théorie dans nos cours face à la pratique. Les arts, c’est quelque chose de vivant. C’est un peu face à ce constat que l’association s’est créée et continue de se faire connaître”, raconte Lydie, membre de l’association et étudiante en Arts du spectacle. Les tables sont maintenant toutes occupées, les étudiants ont répondu à l’appel et les propos abondent. “L’interaction entre l’architecture et le cinéma m’intéresse tout particulièrement. En plus de la préparation de mon diplôme d’architecture, je me suis inscrit en master des Arts du spectacle avec l’ambition de découvrir une autre approche de l’architecture via le cinéma. Mais avec la dis-

parition du master professionnel réalisation documentaire, j’ai abandonné mon cursus à l’université. Je fais mon master pro de mon côté avec l’association Larkipass. C’est avant tout un support de diffusion de projet ouvert à toutes disciplines. Notre originalité, c’est que nous n’avons pas de lieux d’exposition, pas de locaux, notre idée est de créer des espaces éphémères de création artistique”, commente Jérémie étudiant en École d’architecture et membre actif de l’association.

avec un même but, celui de faire vivre son art. Les projets se croisent, s’inter-croisent et au détour d’une conversation Florent ajoute : “Notre projet est de permettre aux étudiants de s’ouvrir sur l’extérieur et à l’extérieur de se rendre compte du travail et du potentiel des étudiants”. Un potentiel qui se retrouvera à l’université et dans divers lieux strasbourgeois lors de la 2e édition de la Semaine des arts fin mars et aussi tout au long de l’année.

Nouveau son de cloche “Quitte à monter un projet autant le faire à plusieurs au sein d’une équipe. L’important ce n’est pas de faire de grandes choses mais que chacun puisse s’exprimer à son échelle. On cherche des gens pour nous aider et on est là pour aider des gens. Une première expérience professionnelle peut être un atout pour une bonne orientation”, explique Florent, doctorant en Art. Borim étudiant albanais en 2e année de Mesures physiques, assis à cette même table est venu avec son projet : “J’ai fait trois films en super 8 que je n’ai pas encore montés. Je ne sais pas si cela peut plaire ?” “Il faut voir ton projet à long terme. C’est au fur et à mesure des rencontres que celui-ci va se monter. On peut très bien imaginer une présentation de tes travaux en collaboration avec l’Union des étudiants étrangers de Strasbourg”, répond Florent. Alexeï, étudiant russe au conservatoire poursuit : “Le jour, j’étudie le luth et la nuit j’écris. Je n’ai pas envie de laisser ces projets dans mon tiroir”. Les discussions se poursuivent tout au long des retentissements de cloche. Chacun a amené son projet, sa discipline, ses envies

Larkipass, participation à quelques événements depuis sa création en 2010 - Journées portes ouvertes de l’université - Festival international de musique universitaire (FIMU) - Ososphère - Festival Contre temps - Savoir(s) en commun - Journée d’étude Arrêt média.

J Toutes les informations : www.larkipass.com * Retrouvez toutes les associations étudiantes de l’Université de Strasbourg sur le site du Service de la vie universitaire : http://svu.unistra.fr n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Communauté universitaire

Gallia : la polémique éclaircie “Ici le CROUS détruit la vie étudiante”. Depuis le mois d’avril, quai du Maire Dietrich à Strasbourg, cette affiche interpelle les passants. Que se passe-t-il derrière les vitres aveugles du Minotaure ? Savoir(s) est allé poser la question au locataire de la cafétéria, l’Afges. [Corinne Fugler] L’affiche qui souligne la polémique...

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xposée dans la devanture de la Gallia, sous les fenêtres du directeur du CROUS, la polémique entre l’Afges et le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires, propriétaire du bâtiment, se prolonge sur le site de l’Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg. “Qui veut la peau de l’Afges ?” s’interroge l’équipe, qui détaille sur la toile l’historique de ce conflit. “À cause de l’inertie du CROUS, on a dû fermer un lieu de la vie étudiante”, déplore Sébastien Coudert, directeur des études et projets à l’Afges. Par mesure de sécurité, l’association s’est résignée à fermer

Les restaurants universitaires à Strasbourg À Strasbourg, le CROUS gère cinq restaurants universitaires, ainsi que neuf cafétérias, dont quatre associées à des RU. Quatre autres restaurants sont agréés par le CROUS : la Gallia, gérée par l’Afges. le Stift, c’est-à-dire la Fondation St Guillaume, sert quai St Thomas près de 500 repas quotidiens, avec le soutien de la fondation protestante St Thomas. Deux autres restaurants nés eux aussi des liens historiques entre l’Alsace et les cultes concordataires accueillent les étudiants : le FEC, Foyer de l’étudiant catholique, place St Étienne, et Laure Weil, rue Sellénick, qui propose chaque jour 200 déjeuners casher, sans aucun produit laitier.

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le Minotaure et à condamner son caveau, qui accueillait une dizaine de soirées dansantes par an. L’Afges, qui gère depuis 1927 le restaurant universitaire de la Gallia, tancée par la commission départementale de sécurité, a décidé dès 2005 de rénover le site. Elle veut aménager dans le sous-sol du Minotaure une deuxième ligne de restauration, à laquelle les étudiants accèderont par le boulevard de la Victoire. En effet, le restaurant universitaire, qui sert en moyenne 1 200 repas par jour, impose à sa clientèle une longue file d’attente, place de l’Université. Ce nouvel accès permettra à la fois de réduire le temps d’attente et d’ouvrir dans le bâtiment une seconde sortie de secours. Outre cette deuxième ligne de restauration, le projet de l’Afges prévoit une refonte partielle de l’entresol, pour améliorer les conditions de travail de son personnel. Il faut notamment offrir aux 34 employés du restaurant des douches et des vestiaires dignes de ce nom. L’équipe veut aussi abattre des cloisons pour faciliter la circulation à l’étage et rafraîchir les peintures au sous-sol. Pour ces travaux, bien sûr, elle a besoin de l’accord de son propriétaire, le CROUS, et de son soutien financier. Début 2006, l’avantprojet a été rejeté dans un premier temps par le CROUS. Au fil des mois, le différend s’est envenimé. En avril dernier, le dossier est au point mort quand le bureau de l’Afges décide de fermer le Minotaure et d’apposer les affiches que l’on sait dans sa vitrine.“L’idée, c’était d’interpeller”, explique son président, Thibaut Klein. Objectif atteint : le rectorat

propose sa médiation et organise plusieurs réunions de concertation. Le CROUS, les collectivités locales, Département, Région, Ville, siègent autour de la table. Un accord validé fin novembre cadre le chantier et son financement. Le projet est chiffré à 2,5 millions d’euros. Les trois collectivités promettent chacune 500 000 €. Le CNOUS, 600 000 €, fléchés vers les travaux de mise en sécurité. L’Afges investira 400 000 €. L’Unef, qui est représentée au Conseil d’administration du CROUS, dénonce par la voix de son président, Mathieu Haro, “un projet sur-gonflé” et “l’opacité de la gestion de restaurant universitaire de la Gallia et du Minotaure”. L’Unef regrette de ne pas avoir été associée aux discussions, malgré ses demandes réitérées. Elle craint que les investissements consentis à la Gallia ne freinent le CROUS dans son effort de restauration des cités. La direction du CROUS, de son côté, n’a pas souhaité nous livrer son point de vue. Les travaux démarreront début mai. En novembre 2011, les étudiants strasbourgeois auront à leur disposition une nouvelle salle de restauration, au sous-sol de la Gallia. Le Minotaure ne rouvrira pas. Il sera transformé en salle de séminaire, “pour refaire le monde”, précise Sébastien Coudert. Il ne semble pas utile à l’association de proposer une nouvelle cafétéria à deux pas de celle de l’OTU, boulevard de la Victoire, ouverte en 2007 par le CROUS.


[Communauté À la rencontre des étudiants strasbourgeois Il est 19h30 au RU de la Gallia, les tables sont pleines et les discussions vont bon train. Laurence et Pierre logent tous deux en foyer (400 euros par mois la chambre avec un accès à des services communs). Laurence ne cache pas qu’elle ne contrôle pas du tout son budget “Mes parents s’occupent de tout !”. Pierre, lui en revanche, gère un budget (hors logement) de 400 euros. Sans grosses contraintes financières, ils font tout de même attention à leurs dépenses. À la table d’à côté, Philippe et Jean-Philippe sont amis depuis le lycée. Étudiants dans des filières différentes, ils se retrouvent régulièrement à la Gallia pour discuter. “Pas facile de manger à plusieurs chez nous, c’est trop petit. En plus ici on n’a pas de vaisselle à faire !” ironise Jean-Philippe qui loue un studio de 30 m². Philippe, lui, a pu obtenir en priorité une chambre universitaire à la résidence Paul Appell pour seulement 120 euros. Avec des budgets mensuels respectifs très éloignés (900 et 430 euros), leur gestion du quotidien est totalement différente mais ils s’estiment en tout cas moins à plaindre à Strasbourg, surtout au niveau du logement. “Nos amis venus d’autres grandes villes nous rapportent combien c’est parfois la galère, notamment en région parisienne !”

Sigles  > Afges  : Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg > CNOUS : Centre national des œuvres universitaires et scolaires > CROUS : Centre régional des œuvres universitaires et scolaires > Unef : Union nationale des étudiants de France

universitaire

Étudiants, un train de vie difficile… Une enquête parue cet été sur les conditions de vie des étudiants pointe une nouvelle augmentation très nette des dépenses en 2010. Logement, alimentation, transports… qu’en est-il de la situation strasbourgeoise ? [élodie Legrand]

En France, une dégradation globale des conditions de vie étudiantes Cet été, le syndicat étudiant Unef publiait pour la sixième année consécutive son enquête sur les conditions de vie des étudiants et dressait un bilan alarmiste. Avec une augmentation de leur budget trois fois plus importante que l’inflation (respectivement 4,3 et 1,7 %), la situation des étudiants se dégrade encore cette année et les représentants du syndicat ne manquent pas de dénoncer un désengagement progressif de l’État. Tous les postes de dépenses sont touchés, du logement aux frais de scolarité en passant par l’alimentation.

tion est moins préoccupante qu’ailleurs (10 % des étudiants contre 7,5 % au national). “Le problème est que les logements ne sont pas adaptés à la demande”, réplique Romaric Devidal, représentant l’Unef de Strasbourg. “Pour attirer les étudiants étrangers, le CROUS a tendance à rénover et construire davantage de studios que de chambres individuelles.” Même si le confort est nettement supérieur (15-25 m² contre environ 10 m² pour les chambres), le prix l’est également (400 contre 200 euros en moyenne). L’Association des étudiants de Strasbourg (Afges) observe le même constat et prône, elle, des logements sur le modèle de la colocation, “moins chère et plus conviviale”.

Logement étudiant : la politique strasbourgeoise décriée

4 étudiants sur 10 qui ne mangent pas à leur faim

Avec un budget logement de 335 euros par mois en moyenne, les étudiants strasbourgeois ne sont pas les étudiants français les plus mal lotis. Au niveau du logement en cité U par exemple, la situa-

Le chiffre est effarant... Parmi eux, 58 % ne mangent pas à leur faim par manque de temps. En effet, 13 % seulement des étudiants strasbourgeois mangent au RU le midi malgré un tarif largement

abordable (3 euros pour un repas complet). Il faut dire que l’attente est parfois très longue et peut dépasser la demi-heure. De plus,Thibault Klein, président de l’Afges précise qu’“en cas de difficultés financières, l’alimentation est le deuxième budget qui est sacrifié, juste après les loisirs”. Au final, 35 % des étudiants qui ne mangent pas à leur faim y sont contraints pour des raisons budgétaires. Transports strasbourgeois : une tarification adaptée pour les étudiants boursiers En partenariat avec la CUS, l’Afges a participé au développement de la nouvelle tarification des transports pour les étudiants. Alors que jusqu’à l’année dernière, ils étaient tous logés à la même enseigne (abonnement mensuel à 22 euros), les échelons des boursiers sont aujourd’hui pris en compte et ont permis de diminuer significativement les tarifs, jusqu’à 2 euros pour les boursiers à l’échelon maximum. n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Gouvernance

Le Conseil d’administration du 23 novembre 2010

Enquête sur le fonctionnement des conseils   : une satisfaction mesurée Le bon fonctionnement de ses conseils (CA, CS, CEVU et CTP) est un élément essentiel de la gouvernance et, plus généralement, de la vie de l’université. À Strasbourg, les changements importants apportés par la LRU, le climat de tension dans lequel ils sont intervenus, la fusion des trois universités, le souci de la quasi totalité des membres de la communauté universitaire que ces conseils travaillent de façon efficace et démocratique, ont induit la nécessité d’une réflexion sur leur fonctionnement.

L

a machine de la gouvernance est-elle engorgée et près d’être bloquée, comme le soutient l’opposition à l’équipe présidentielle, qui ne manque pas de se manifester en séance sur ces thèmes ? La gouvernance, après une période de mise en route normale, comptetenu de l’importance des changements, est-elle maintenant sur les rails, au plus grand profit de la communauté universitaire dans son ensemble ? Pour répondre à ces questions, l’équipe de recherche regroupée autour du chargé de

mission Vie démocratique a mené l’enquête, avec une méthodologie simple : envoyer à chaque conseiller des quatre instances un questionnaire anonyme, permettant de recueillir leurs avis et leurs commentaires. L’enquête, menée au printemps de l’année dernière, a été dépouillée et traitée pendant l’été, puis présentée aux intéressés, sous forme d’un rapport de plus d’une centaine de pages, à l’automne dernier. Ses résultats, qui ouvrent des pistes très riches et très variées,

Équipe en charge de l’enquête sur le fonctionnement des conseils > Philippe Breton, professeur des universités, chargé de mission Vie démocratique > Célia Gissinger, doctorante (contrat doctoral), Cultures et sociétés en Europe - FRE 3229 > Jean-Paul Villette, maître de conférences, Bureau d’économie théorique et appliquée (BETA) - UMR Université de Strasbourg/CNRS 7522

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> René Kahn, maître de conférences, Bureau d’économie théorique et appliquée (BETA) - UMR Université de Strasbourg/CNRS 7522 > René Tabouret, professeur à l’École d’architecture > Laure Pairet, maître de conférences, Université de Picardie, CRIISEA (Analyse des données) - EA 3098

sont susceptibles d’intéresser l’ensemble de la communauté universitaire*. Trois conclusions se dégagent La première est que les conseillers témoignent d’un taux de satisfaction relativement élevé, accompagné d’un certain sentiment de plaisir à participer aux travaux des conseils. Sur les 1 861 réponses obtenues dans la partie “fermée” du questionnaire (cf. ci-dessous),

Répartition des 1 861 réponses au questionnaire d’enquête, selon les catégories de satisfaction. 51 %

1000 800 600

27 %

400 200 0

15 % 7 %

ne fonctionne fonctionne fonctionne fonctionne plutôt mal plutôt bien très bien pas du tout


[Gouvernance à propos des différents thèmes concernant le fonctionnement des conseils, 1 220, soit 66 %, se portent dans les catégories “fonctionne bien” et “fonctionne très bien”. Seuls 7 % des réponses indiquent “ne fonctionne pas du tout”. Ce sentiment de satisfaction général doit être nuancé par le fait qu’une petite minorité exprime nettement une insatisfaction et un ressentiment très prononcé. La deuxième conclusion est que l’on décèle nettement, à travers les réponses, une frustration quant au désir d’une plus grande participation à la prise de décision. Comme le regrette un élu : “on ne participe donc que très peu aux décisions stratégiques (quadriennal, PRES, grand emprunt)”. Ce point pourra s’interpréter de différentes façons, mais, au fond, il est le signe positif d’un souhait d’investissement encore plus fort dans la gouvernance de l’université de la part des conseillers. La troisième conclusion est l’expression assez générale du sentiment de coupure avec leurs mandants, c’est-à-dire, la communauté universitaire dans son ensemble, que ressentent les membres des différents conseils. Ce point est sans doute le plus inquiétant, en terme de fonctionnement démocratique de la gouvernance de l’université. Les conseillers, notamment au sein du CA et du CS, ont du mal à évaluer, en amont la pertinence des décisions qu’ils vont être conduits à prendre, et, en aval, à en mesurer la portée. On sent poindre ici le risque d’un pilotage “en aveugle”.

Le phénomène est renforcé par la taille acquise par l’Université de Strasbourg. Les conseillers, qu’ils soient professeurs, étudiants ou biatos, sont maintenant de véritables gouvernants, chacun à leur niveau. Remplir cette mission de façon responsable implique une charge de travail qui doit être reconnue à la hauteur de l’investissement et de la responsabilité. De ce point de vue, l’enquête sur le fonctionnement des conseils, montre qu’il y a encore d’importantes marges de progression à conquérir.

* Enquête sur le fonctionnement des conseils de l’UDS, document PDF disponible sur simple demande, à l’adresse suivante : breton@unistra.fr

Organigramme de la gouvernance de l’Université de Strasbourg Instance exécutive élue pour quatre ans Le président Le premier vice-président Les vice-présidents Les vice-présidents délégués Les chargés de mission Instance délibérative

Le CA Le Conseil d’administration comprend 31 membres. Il est élu pour une durée de 4 ans. Organe délibérant de l’établissement, il arrête la politique de l’université et vote le budget. Il est composé de 14 représentants des enseignants-chercheurs et personnels assimilés, 8 personnalités extérieures, 5 représentants des étudiants, 3 représentants des biatoss et du président de l’université.

La lourdeur de la tâche Les conseillers en ont profité pour rappeler la difficulté de leur mission, la lourdeur de leur tâche, et, parfois, l’inadaptation de leurs conditions matérielles d’exercice : “je n’ai aucun moyen matériel pour assurer ma fonction : pas de décharge de travail, pas d’information préalable sur des points qui seront abordés lors d’un conseil ou Congrès”. L’un d’entre eux témoigne du fait que “La reconnaissance du temps et du travail accompli dans la fonction n’est pas valorisée dans la composante ou l’unité de recherche. On a l’impression d’être sur une autre planète”. Ce constat, bien concret pour les intéressés, renvoie à un problème de fond, qui avait peutêtre échappé aux concepteurs de la LRU. Avec la décentralisation, l’autonomie des universités et la relative concentration du pouvoir que la nouvelle organisation de la gouvernance implique, la charge des conseillers n’a plus grand chose à voir avec celle des conseils d’antan. Or, on a le sentiment que ces derniers servent encore de référence dans l’appréciation des charges induites.

Quoiqu’il en soit, le nombre important de ceux qui y ont répondu (plus de la moitié des personnes concernées !), en se sentant visiblement libres de leur choix et de leurs opinions, mais aussi les très nombreuses propositions d’améliorations qu’elle contient, témoignent que cette enquête a été l’occasion d’une véritable prise de parole collective.

Instances consultatives Elles sont au nombre de trois Le CS

Le CEVU

Le CTP

Le Conseil scientifique comprend 40 membres. Il est élu pour une durée de 4 ans. Il est consulté par le CA sur l’orientation de la politique de recherche et le budget recherche. Il est composé de 20 professeurs ou HDR, 8 docteurs, 4 représentants des personnels biatoss, 4 représentants des doctorants (formation initiale et continue) et 4 personnalités extérieures.

Le Conseil des études et de la vie universitaire comprend 40 membres. Il est élu pour une durée de 4 ans. Il est consulté par le CA sur les orientations des enseignements, l’organisation des formations et favorise les activités culturelles, sportives, sociales ou associatives offertes aux étudiants. Il est composé de 16 enseignants-chercheurs et enseignants (chaque grand secteur de formation se voit attribuer 4 sièges), 16 étudiants, 4 représentants des personnels biatoss et 4 personnalités extérieures.

Le Comité technique paritaire comprend 20 membres. Il est consulté sur la politique de gestion des ressources humaines de l’établissement. Un bilan de la politique sociale de l’établissement lui est présenté chaque année. Il est composé de 10 représentants de l’administration et de 10 représentants des personnels désignés par les organisations syndicales.

J Pour connaître le nom des membres de toutes ces instances, consultez le site internet www.unistra.fr rubrique Université puis Fonctionnement de l’université. n°9 - janvier 2011 Savoir(s)

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Crédit photos : Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

L’université et la cité

Déménagement des ouvrages de la BNU de Strasbourg à Clermond-Ferrand en 1939.

Strasbourg-en-Auvergne Lucien Braun et François Amoudruz ont tous les deux fréquenté l’Université de Strasbourg transplantée à Clermont-Ferrand. Mais à l’époque, ils n’ont fait que se croiser… Car François Amoudruz, dont la famille habitait alors à Clermont-Ferrand, a été arrêté à 17 ans lors de la grande rafle du 25 novembre 1943, trois semaines à peine après son inscription en Faculté de droit. Lucien Braun, lui, est arrivé en Auvergne en 1939 au moment de l’évacuation et y a passé toute la guerre. Aujourd’hui, tous deux entretiennent le souvenir de cet épisode exceptionnel. [Myriam Niss]

C

e repli de l’Université de guerre de l’Université de Strasbourg, composée des de Strasbourg dans doyens de toutes les facultés, les locaux de l’Université de a pour mission d’aider matéClermont-Ferrand est un fait riellement les étudiants par historique unique, qu’aucune une allocation.“Une assistante autre université n’a jamais sociale, Mademoiselle Weber, connue ! Cet événement est nous dépannait pour les petites étroitement lié à l’histoire Lucien Braun et François Amoudruz choses de la vie quotidienne. Elle de l’Alsace et à celle de l’Auvergne, qui nous a accueillis si courageusement allait jusqu’à nous acheter des chaussettes ! Elle et si généreusement”. Lucien Braun, professeur a contribué à adoucir un peu notre existence…” émérite de philosophie, président des Presses En avril 43, l’université est sommée de renuniversitaires de Strasbourg et de l’Université voyer à Strasbourg, avec l’acquiescement du populaire européenne, rend hommage aux gouvernement de Vichy, tous les ouvrages de Auvergnats en organisant tous les ans une la bibliothèque. Le bibliothécaire, Serge Fischer, commémoration de ce “jumelage” exemplaire, chef régional du Front national (qui était une soulignant leur courage et leur générosité. organisation de la Résistance intérieure franÀ partir de la débâcle et de l’annexion de fait çaise) est arrêté début novembre. Mais c’est de l’Alsace-Lorraine au IIIe Reich, les nouvel- l’université tout entière qui est visée et les les circulent difficilement entre Strasbourg et menaces planent sur les têtes de ces Alsaciens Clermont-Ferrand. Envoyer du courrier serait et Lorrains qui, en restant à Clermont-Ferrand, s’exposer à ce qu’il soit intercepté. Les étu- se soustraient à l’incorporation dans l’armée diants s’inquiètent de leurs proches, car per- allemande. sonne ne sait quel sort est réservé à sa famille restée en Alsace. C’est la guerre, les privations, Menaces et actes de résistance les tickets de rationnement : on manque de tout et les salles de cours ne sont pas chauffées. Beaucoup d’étudiants, auvergnats et alsaPour pouvoir se déplacer, il faut un vélo, devenu ciens, sans devenir forcément des héros de denrée précieuse. La commission des œuvres la Résistance, se livrent à des distributions de

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Savoir(s) n°9 - janvier 2011

tracts, des bris de vitrines, des inscriptions… Lucien Braun se souvient aussi de sa participation et de celle d’autres Alsaciens-Lorrains à des chantiers de fouilles sur le plateau de Gergovie. Il s’agit là de prétextes officiels qui permettent l’organisation de rencontres dans une baraque de l’armée avec l’aval du Général De Lattre de Tassigny. Parmi ces “Gergoviotes”, certains vont s’engager dans les mouvements de résistance naissants, comme Combat, Libération… “J’ai vécu dans le risque, mais ce sont mes belles années”, résume Lucien Braun. Qui se fâche lorsqu’un panneau d’information importun empêche de bien distinguer, sur la plaque commémorative posée dans le hall d’entrée du Palais universitaire, la liste de ceux qui ont disparu à l’issue de la rafle du 25 novembre 1943. Une journée dont François Amoudruz n’oubliera jamais les détails : “Tous les enseignants et étudiants de Strasbourg et de Clermont qui se trouvent dans les locaux, soit 800 personnes au moins sont rassemblées dans la cour de la Faculté de lettres. Les contrôles d’identité sont effectués par un agent de la Gestapo qui, arrêté pour faits de résistance, avait accepté de travailler pour l’ennemi. Lorsque c’est mon tour, un autre étudiant l’entend dire : Sofort ins Gefängnis, tout de suite en prison. En décembre, je suis transféré au camp de transit de Compiègne, puis déporté à Buchenwald”.


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[Libre

Retour aux sources

Une pépinière de résistance [ En septembre 1939, dès la déclaration de guerre, Strasbourg se vide de ses habitants. L’université se replie à Clermont-Ferrand et y reste jusqu’à la libération, subissant de lourdes pertes humaines tout en développant des liens forts avec l’université qui l’accueille. [Myriam Niss]

Crédit photo : Archives de la Ville et de la Communauté Urbaine de Strasbourg

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lermont-Ferrand, petite ville étudiante, ne compte alors que deux facultés et deux écoles. Avec ses sept facultés, ses 500 étudiants et son équipe d’enseignants, Strasbourg vient augmenter considérablement les effectifs ! Les étudiants strasbourgeois non-mobilisés peuvent y poursuivre leurs études de sciences, lettres, droit, médecine, pharmacie, théologie catholique ou protestante, chirurgie dentaire… Les deux universités s’organisent en bonne intelligence : certains cours sont communs, les enseignements étant partagés entre les professeurs disponibles des deux universités. Lorsque les étudiants strasbourgeois arrivent, les structures fonctionnent déjà. Ceux qui n’ont pas trouvé à loger chez l’habitant ont accès à une chambre Inauguration de la Reichsuniversität le 24 novembre au foyer universitaire aménagé dans 1941 au Palais universitaire de Strasbourg un immeuble en construction loué et meublé par l’Université de Strasbourg. Ce foyer, appelé la Gallia, est bientôt dans le collimateur des autorités nazies. En 1940, lorsque l’armistice est signé, l’Alsace et la Lorraine sont annexées au Reich. Se pose la question du retour au pays. Quelques étudiants alsaciens retournent à Strasbourg, effrayés par d’éventuelles représailles envers leurs parents. Mais malgré les pressions allemandes qui veulent reconstituer l’Université à Strasbourg (la Reichsuniversität Strassburg ouvre en novembre 1941), la majorité reste en Auvergne. À partir de 1943, les autorités nazies sont vraiment enragées contre l’Université de Strasbourg, soupçonnée d’être un foyer d’activité anti-allemande, voire d’avoir inspiré la résistance auvergnate ! Le 24 juin 1943, le foyer de la Gallia est encerclé par la Gestapo. 37 étudiants sont arrêtés, transférés en prison puis pour la plupart en camp, à Auschwitz et à Buchenwald. Le 25 novembre 1943, une grande rafle nazie est menée dans les locaux de l’université, englobant la presque totalité des personnels et étudiants, alsaciens et auvergnats. Le professeur strasbourgeois Paul Collomp est tué sur place. Après un tri, 86 universitaires sont placés en détention. Ils prendront le chemin des camps, beaucoup n’en sont pas revenus. L’Université de Strasbourg est décorée de la Médaille de la Résistance avec rosette le 31 mars 1947. Et en 1983, le Pont de l’Université est rebaptisé Pont d’Auvergne.

opinion

Que peut la rhétorique en temps de crise ? En quoi l’exercice de la rhétorique pourrait bien éclairer les chemins escarpés de ces temps obscurs qui sont les nôtres ? La rhétorique n’a pourtant pas bonne réputation dans les sociétés modernes. Et ce regard jeté sur elle ne date pas d’hier. Je voudrais pourtant montrer que l’antique discipline, comprise pour ce qu’elle est, pourrait offrir aux sociétés de nos démocraties essoufflées une invitation à la pratique créative et intelligente de la citoyenneté. Mais pour cela, il faut se montrer plus moderne que les modernes : il faut inviter la modernité à balayer devant sa porte. En effet, contrairement à la science moderne, contrairement aux philosophies morales et politiques, contrairement, enfin, à tous les conseils d’experts du mieux vivre ensemble, la rhétorique n’a pas eu l’occasion, jusqu’à aujourd’hui, d’offrir sa contribution pleine et entière à ce monde commun des sociétés ouvertes dans lesquelles les hommes ont eu l’occasion inédite d’exercer leur liberté. Mais comme c’est le cas pour le soleil et pour la mort, il est difficile de regarder la liberté en face. C’est peut-être de cette difficulté qu’est née une forme de désenchantement contemporain. Peutêtre n’étions-nous pas suffisamment préparés. Je crois que la rhétorique peut y aider parce ce qu’elle est un art (au sens grec, évidemment). Elle n’est ni science, ni philosophie. Elle est une pratique qui peut s’acquérir si l’on apprend à l’exercer, comme on exerce un art : si on ne lui demande pas de devenir système. Elle exerce la mémoire et entraîne à trouver dans l’histoire des hommes les événements qui ont marqué, pour mieux éclairer le présent. Elle entraîne l’imagination et permet de construire en esprit tous les mondes possibles. Mais peut-être surtout, elle habitue le citoyen à suspendre ses jugements, à faire l’expérience rationnelle de l’adhésion momentanée à la diversité des opinions. Elle habitue l’homme moderne à mettre à distance les urgences identitaires pour pouvoir ensuite éclairer son point de vue. Comme art de vivre, la rhétorique habitue le citoyen à regarder sa liberté en face. Il n’est jamais trop tard pour essayer. Emmanuelle Danblon Chargée de cours en rhétorique Groupe de recherche en Rhétorique et en argumentation linguistique Université libre de Bruxelles

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Portrait

Angèle Peter

Angèle Peter en quelques dates

Angèle Peter, ardente sociale Tout juste arrivée, mais pas vraiment tombée de la dernière pluie, Angèle Peter s’est installée en quelques mois dans le paysage de l’Université de Strasbourg. Et le bouche à oreille fonctionne déjà : “Pour ton problème, va voir l’assistante sociale, elle est sympa !” [Sylvie Boutaudou]

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ssistante sociale à l’université ? Ah bon, pour quoi faire ? Il se trouve toujours quelqu’un dans un dîner pour poser naïvement ces questions à Angèle Peter. Son métier est associé pour beaucoup aux drames sociaux et familiaux extrêmes, qui semblent très éloignés de l’université. “Mes années au rectorat m’ont appris que l’enseignement n’est pas une bulle protégée des désordres de la société, rectifie Angèle. Personne n’est à l’abri d’un coup du sort qui bouleverse sa vie, d’une maladie qui affecte son travail. En revanche, on est moins habitué, dans certains milieux, à chercher de l’aide. Récemment, je suis intervenue pour accompagner les démarches d’un jeune homme qui a dormi une nuit dans sa voiture. Il a fallu que ses collègues lui disent que j’existais pour qu’il pense à me solliciter”. Il arrive à Angèle Peter de rappeler à un personnel de l’université qu’il peut s’arrêter pour se soigner et mieux revenir ensuite sans que le monde s’écroule. “Au quotidien, j’observe aussi les effets de la fusion au sein de l’Université de Strasbourg. Un changement d’une telle ampleur ne va pas sans heurts, frictions et souffrances pour certains. Ma position de nouvelle arrivée sans a priori sur le passé est très confortable pour moi”. Lune de miel “Je suis dans la lune de miel de la création de mon poste, poursuit-elle. En arrivant, j’ai eu le sentiment agréable d’être attendue. Je n’ai pas eu à me battre pour être considérée comme un partenaire des décisions. Et, chose quasiment incongrue de nos jours, j’ai le temps d’écouter ceux

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qui me sollicitent. Actuellement, je mesure les possibles sans être encore confrontée aux impossibles”, explique-t-elle. Heureuse de son sort professionnel et des moyens qui lui sont accordés, Angèle Peter déborde d’énergie et d’optimisme. Une bonne nature, sans doute, mais aussi, à l’origine, un engagement d’adolescente dont elle parle encore avec chaleur. Le MRJC (Mouvement rural des jeunesses chrétiennes) a été sa seconde famille entre 14 et 30 ans. Cette version rurale des JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne), une organisation remuante et contestataire a forgé quelques personnalités bien trempées dans les années post-68. “Revendication sociale, anti-nucléaire, en faveur des radios libres : j’ai été de toutes ces bagarres qui m’ont faite telle que je suis, raconte l’assistante sociale. Et logiquement, j’ai poursuivi par un engagement syndical”. Mais quand on veut changer le monde à 20 ans, n’est-il pas légèrement contradictoire de soigner les bobos sociaux ? Pas pour Angèle Peter. “Aujourd’hui, avec la maturité, je n’ai aucun mal à concilier l’accompagnement individuel comme assistante sociale et les questions qui se posent à un niveau plus collectif. Ce sont deux points de vue qui convergent et qui sont aussi nécessaires l’un que l’autre”. Il s’agit toujours de rendre les gens davantage acteurs de leur vie. On l’aura compris, l’assistance n’est pas ce que préfère Angèle Peter, elle utilise plutôt le terme d’accompagnement. “Je veux bien servir de béquille, porter le sac de quelqu’un qui vient me voir, mais seulement pour un bout de chemin”, explique-t-elle. Son idéal de réussite ? “Qu’on n’ait plus besoin de moi !”

1956 Naissance à Wissembourg, deuxième de cinq enfants dans une famille ouvrière rurale.

1974 Bac A au lycée Stanislas de Wissembourg.

1978 Diplôme d’État d’assistant de service social à Strasbourg. Premier poste à la DDASS, canton de Woerth.

1985 Concours d’accès à l’Éducation nationale comme assistante sociale en milieu scolaire, collèges et lycées à Wissembourg et environs.

1994 Concours de conseillère technique, elle étend son activité aux fonctions de coordination d’équipe.

1999 Mutation au rectorat, service social des personnels et coordination de l’équipe académique.

Janvier 2010 Mutation à l’Université de Strasbourg.


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