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BILINGUAL MAGAZINE THE BEST OF CULTURE & ART DE VIVRE

EDITO

BASTILLE DAY

HISTORY

A FRENCH PHALANSTERY IN TEXAS

CULTURE

SHAKESPEARE & CO.

Volume 9, No. 7 USD 8.00 / C$ 10.60

July 2016 Guide TV5Monde


JULY 2016 Président / President Guy Sorman Rédactrice en chef / Editor in Chief Guénola Pellen, 646.202.9830 gpellen@france-amerique.com Directrice exécutive / Executive Director Marie-Dominique Deniau mddeniau@france-amerique.com Directrice artistique / Art Director Marie Vasquez mvasquez@france-amerique.com Design Intern Kelly Dochy Éditeur web / Web Editor Clément Thiery cthiery@france-amerique.com Contributeurs / Contributors Nicolas Blanc, Adam Gopnik, Pauline Guedj, Tracy Kendrick, Will Kitson, Dominque Mataillet, Béatrice Peltre

Caricature de Victor Considerant à la tribune, cherchant à « phalanstériser » les membres de l'assemblée nationale par Honoré Daumier (1849). A caricature of Victor Considerant before the tribune, trying to “phalansterize” the members of the French National Assembly, by Honoré Daumier (1849).

Traducteurs / Translators Alexis Cornel, Lyse Leroy, Samuel Todd, Alexander Uff Révision / Proofreader Marie-Nicole Elian Service clients / Customer Service Amal Faouzi, 646.202.9828 afaouzi@france-amerique.com France-Amérique LLC 115 East 57th St, 11th Fl. NY, NY 10022 Publicité & Marketing Advertising & Marketing Hedwige de Barmon,Vice-Président hdebarmon@france-amerique.com 914.410.0529 Hana Mataillet hmataillet@france-amerique.com 646.202.9829 Abonnements / Subscription Fullfilment (English only, pour le français appeler Amal Faouzi)

$88/par an-annually; $150/pour 2 ans/for 2 years (hors USA +$35) 800.901.3731 (appel gratuit/toll free) PO Box 3110 Langhorne, PA 19047-9930 franceamerique@icnfull.com France-Amérique (ISSN 0747-2757) is published monthly by France-Amérique LLC at France-Amérique, 115 East 57th St, 11th Fl. New York, NY 10022. Periodical postage paid in New York, NY and additional mailing offices. POSTMASTER: send address changes to France-Amérique LLC, 115 East 57th St, 11th Fl. New York, NY 10022. Copyright 2015 by France-Amérique LLC. All rights reserved. France-Amérique is a registered trademark of France-Amérique LLC.

Les Français aiment jouer à la révolution Revolution as Play in France

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Point de Vue

Dix villes étapes pittoresques Ten Iconic Stage Cities

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Americans in Paris Shakespeare & Company

Sylvia Whitman

40 Histoire

Un phalanstère français au Texas A French Phalanstery in Texas

Bon Appétit

Tarte Tatin aux tomates

Tomato Tarte Tatin

54 À l’affiche

56 Agenda

French Business Prelle La soie made in Lyon s'exporte aux États-Unis Prelle’s Lyon-made Silk Seduces the United States

26 Culture

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Le canotier The Straw Boater

14 Tour de France

34 Interview

Les leçons de Camus Camus’ Lessons in Today’s Context

12 Iconic

BILINGUAL MAGAZINE THE BEST OF CULTURE & ART DE VIVRE

4 Editorial

60 Books

La vie de Louise Michel en BD The Red Virgin and the Vision of Utopia

74 Language

Réforme de l’orthographe: Tout ça pour ça The French Spelling Reform: Mch ado abt nthing

75 Quiz

France-Amérique LLC, 115 East 57th St, 11th Fl. New York, NY 10022. Tel: 646.202.9828 Fax: 646.304.5814 EDITO

BASTILLE DAY

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A FRENCH PHALANSTERY IN TEXAS

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CULTURE

SHAKESPEARE & CO.

Volume 9, No. 7 USD 8.00 / C$ 10.60

July 2016 Guide TV5Monde

© Olivier Tallec

Volume 9, No. 7


EDITO

LES FRANÇAIS AIMENT JOUER À LA RÉVOLUTION

REVOLUTION AS PLAY IN FRANCE By Guy Sorman Translated from French by Alexis Cornel

Les Français sont plus doués pour faire la Révolution que des Réformes », écrit Alexis de Tocqueville dans son carnet de notes, en 1848. Député du département de la Manche, il parcourt Paris en révolte, ceint de son écharpe tricolore avec l’espoir de n’être pas pris à partie, pour se rendre compte par lui-même de l’ampleur des combats sur les barricades entre l’armée et les ouvriers. En cet été 2016 de rébellion contre le gouvernement, c’est l’extrême gauche qui s’oppose à la gauche. Mais on ne voit pas de barricades dans la capitale : après les « événements » de Mai 68, les pavés ont été remplacés par du bitume

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et Paris est devenue une ville bourgeoise. Les manifestations à caractère révolutionnaire affectent surtout la province où des syndicalistes d’obédience marxiste brûlent des montagnes de pneus pour bloquer des centres de distribution d’essence. La tentation révolutionnaire reste une constante politique et culturelle dans la France contemporaine. Seules des minorités actives, syndicats et enseignants trotskystes, se livrent à des actes de violence, mais les sondages nous apprennent que 60% des Français estiment légitime cette résistance à une modeste libéralisation du marché du travail proposée par le gouvernement de François Hollande.

The French are better at fighting ­r evolutions than making reforms”, wrote Alexis de Tocqueville in his notes in 1848. As a Deputy of La Manche départment he was walking through revolutionary Paris, wrapped in his tricolor scarf in the hope of avoiding a confrontation, in order to judge for himself the extent of the fighting at the barricades between the army and the workers. In today’s summer rebellion against the government, the left’s opponent is the extreme left. But there are no more barricades in the capital: after the “events” of May 1968, the cobble stones were replaced

by asphalt and Paris became a bourgeois city. The current demonstrations in the revolutionary style affect the provinces especially, where Marxist union activists burn mountains of tires in order to block gasoline stations. The revolutionary temptation remains a political and cultural constant in contemporary France. Only certain activist minorities, unions and Trotskyist teachers commit acts of violence, but the polls show that 60% of the French see this resistance to the modest liberalization of the labor market proposed by François Hollande’s government as ­legitimate.


EDITO

C

ette mini révolution de 2016 n’oppose pas la droite conservatrice à une gauche ouvriériste, comme en 1848, mais une gauche en voie de réconciliation avec l’économie réelle contre une gauche utopique, anticapitaliste et hostile à toute réforme perçue comme

tion de la Révolution de 1789, considérée comme fondatrice de la France moderne. Incessamment célébrée, jamais disputée, enseignée à tous comme unique et parfaite, la Révolution est propagée comme forcément positive. Qu’elle ait débouché sur la Terreur, dès octobre 1789, des massacres de

In this mini-revolution of 2016 we do not find the conservative right opposed to a worker’s left, as in 1848, but rather a left that is moving towards reconciliation with the real economy against a utopian, anti-capitalist left that is hostile to any reform perceived to be

which is considered to have founded modern France. Celebrated continuously, never contested and taught to all as unique and perfect, the Revolution is propagated as necessarily positive. The fact it resulted in the Terror, beginning in October 1789, into the

Que célèbre-t-on le 14 juillet ? What do the French celebrate on July 14? Pour les Américains, le 14 juillet est Bastille Day. Mais pour les Français qui n’utilisent pas cette expression, la commémoration est plus ambiguë. En 1880, la Chambre des députés a proclamé le 14 juillet comme Fête nationale, mais sans trouver d’accord entre la Droite et la Gauche sur ce que l’on célébrait au juste. À Gauche, on invoquait le 14 juillet 1789, Prise de la Bastille, symbole de la Tyrannie. Pour la Droite, la Fête nationale faisait référence au 14 juillet 1790, fête de la Fédération, qui fut célébrée au Champ-de-Mars à Paris, avec messe en latin et défilé de représentants de toutes les vieilles provinces françaises, le temps de la réconciliation nationale. Au terme d’un débat houleux, les députés ne parvinrent pas à trancher entre ces deux 14 juillet. Chacun, aujourd’hui, a donc le choix entre fêter la révolution ou la réconciliation. For Americans, July 14 is Bastille Day. But for the French, who do not use this expression, the commemoration is more ambiguous. In 1880, the Chamber of Deputies proclaimed July 14 a national holiday, but without the right and the left agreeing on exactly what there was to celebrate. The left invoked July 14, 1789, the storming of the Bastille, a symbol of tyranny. For

the right, the national holiday referred to July 14, 1790, the Federation holiday, which was celebrated at the Champ-de-Mars park in Paris with a Latin mass and a parade of representatives from all the old French provinces, a moment of national

reconciliation. Following a heated debate, the deputies were unable to decide which July 14 should take precedent. Today each person may therefore choose whether to celebrate the revolution or the reconciliation.

une « américanisation » de la société française. Au cours des siècles, les partis en présence et les arguments évoluent, mais l’idée même de révolution reste immuable et plutôt respectable : ce qui est unique à la France. Cette singularité s’explique par la glorifica-

masse en 1793, puis la dictature de Napoléon, peu importe ! Ce ne furent, nous enseigne-ton dès l’école, que des accidents de parcours. La « Révolution est un bloc », a déclaré Georges Clemenceau, journaliste et homme d’État, dans un célèbre discours électoral de 1891.

an “Americanization” of French society. Over the centuries, the parties and the arguments have evolved, but the very idea of revolution remains immutable and rather respectable, which is unique to France. This distinctive French attitude stems from the glorification of the Revolution of 1789,

widespread massacres of 1793 and then into Napoleon’s dictatorship, are but minor matters. Since our school days we have been taught that these were merely circumstantial accidents. “The Revolution is one” – so declared Georges Clemenceau, journalist and statesman, in a famous campaign speech in 1891.

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EDITO

Il fallut attendre l’historien François Furet, Professeur à Paris et Chicago, auteur de Penser la Révolution française (1978), pour distinguer entre les deux Révolutions françaises, celle de 1789, d’essence libérale et celle de 1793, totalitaire. Mais cette distinction subtile, bien qu’adoptée aujourd’hui par la plupart des historiens, n’a guère affecté le sentiment populaire favorable à « la Révolution en bloc ». Ainsi, tout parti, tout mouvement social ou intellectuel qui se réclame de la Révolution, se pare automatiquement d’une sorte de légitimité historique incontestable. Les Communistes français avaient compris cela dès la création de leur parti en 1920, toujours vivace, ce qui est une exception en Europe, en se réclamant non pas de Lénine mais des Jacobins de 1793 et des Communards parisiens de 1871. La rhétorique des Communistes et des Trotskystes, depuis bientôt un siècle, est qu’ils sont les héritiers et les continuateurs de la Révolution française, enracinés dans l’histoire longue d’une France immuable. En 1981, j’ai souvenir que François Mitterrand, tout juste élu Président avec le soutien du Parti communiste, expliquait à ses interlocuteurs des milieux intellectuels, qu’il allait parachever l’œuvre de la Révolution, initiée en 1789 mais qui restait à compléter. Ce qui se traduisit alors 6

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par une campagne d’opprobre contre les « riches » et la confiscation par l’État de toutes les grandes entreprises. En 1986, elles furent restituées par le gouvernement de Jacques Chirac à leurs propriétaires.

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’il est glorieux en France de se réclamer de la Révolution, on observe que le terme recouvre les positions idéologiques les plus contrastées. En 1940, le Maréchal Pétain déclare que la transformation de la France en société fasciste est une « Révolution nationale ». En mai 1968, les étudiants font la Révolution : mais la revendication première était la liberté sexuelle, l’éviction des « vieux », ce qui avait conduit le sociologue Raymond Aron à définir Mai 68 comme une représentation théâtrale de la Révolution plutôt qu’une Révolution. La rébellion de 2016 est de forme révolutionnaire, mais les brûleurs de pneus ont pour exigence prioritaire le maintien du statu quo : il leur importe que rien ne change et que la Gauche n’épouse pas les temps modernes. Par un étrange retournement du sens, la Révolution s’est mutée en une nostalgie de la Révolution d’hier, un Âge d’or situé dans le passé plutôt que dans le futur. La Révolution est devenue une révolution, un tour complet avec retour au point de départ : seule subsiste intacte l’analyse de Tocqueville. ■

It was only in the work of the historian François Furet, a Professor in Paris and Chicago and the author of Interpreting the French Revolution (1978), that a distinction was drawn between the two French Revolutions; the essentially liberal one of 1789 and the totalitarian one of 1793. But this subtle distinction, though adopted by most historians, has hardly affected popular attitudes favorable to the oneness of the Revolution. Thus any party and any social or intellectual movement can automatically clothe itself in a kind of incontestable historical legitimacy by appealing to the Revolution. The French Communists have well understood this since the creation of their party in 1920, a party that still remains vigorous today. This is the exception in Europe, by appealing not to Lenin but to the Jacobins of 1793 and to the Parisian Communards of 1871. For almost a century, Communist and Trotskyite rhetoric has claimed the exclusive pedigree and legacy of the French Revolution, rooted in the long history of an immutable France. I recall that in 1981 François Mitterrand, newly elected as President with the support of the Communist Party, explained to his interlocutors in intellectual circles that he was going to complete the work of the Revolution, begun in 1789 but still unfinished.

At that time this translated into a campaign of shame against the “rich” and state confiscation of all large enterprises. In 1986, Jacques Chirac’s government restored these to their owners.

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hus it remains glorious in France to appeal to the Revolution, but it is notable that the term covers the most diverse ideological positions. In 1940 Marshall Pétain declared that the transformation of France into a fascist society was a “national Revolution.” In May 1968, it was the students who fought the Revolution – but their primary demand was sexual freedom and the dismissal of the “old folks,” which led the sociologist Raymond Aron to define May 1968 as a theatrical performance of Revolution rather than a Revolution. The rebellion of 2016 takes a revolutionary form, but the main demand of the tire-burners is the maintenance of the status quo: what matters for them is that nothing must change and that the left must not embrace modern times. In a strange reversal, Revolution has mutated into nostalgia for yesterday’s Revolution, a golden age situated in the past rather than in the future. Revolution has become a revolution, a complete return to the starting point, and only Tocqueville’s analysis remains intact. ■


POINT DE VUE

LES LEÇONS DE CAMUS C a m u s ’ l e s s o n s i n t o d ay ’ s c o n t e x t

Cette année marque le 70e anniversaire de l'unique voyage du philosophe français Albert Camus (1913-1960) aux États-Unis. À cette occasion, la ville de New York lui a rendu hommage avec un festival, « Camus : a stranger in the city » en mars et avril dernier, auquel Adam Gopnik a participé. Le journaliste revient ici sur la place de l'œuvre de Camus dans nos sociétés actuelles.

This year will mark the 70th anniversary of the only trip French philosopher Albert Camus (1913-1960) made to the United States. To celebrate the occasion, the city of New York paid homage to him with festival named “Camus: a stranger in the city” held in March and April 2016, attended by Adam Gopnik. The journalist has written an article for this issue analyzing the relevance of Camus’ work in today’s society.

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ous retrouvons Albert Camus à différentes époques, pour différentes raisons. Dans les années 1950, Camus semblait important en vertu de ses paraboles, et avant tout, de sa philosophie. Sa façon d’aborder les questions les plus sérieuses sur le sens de la vie et l’existence semblait particulièrement pertinente à une époque où la bombe atomique menaçait d’anéantir le monde. Il était un contemporain et un égal de Giacometti et Beckett dans sa représentation d’un monde privé de signification divine, en quête d’une version anthropique.

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By Adam Gopnik / Translated from English by Lyse Leroy

e encounter Albert Camus at different times for different reasons. Throughout the 1950s Camus seemed important for his parables and his philosophy above all. His approach to the gravest questions of meaning and existence seemed particularly relevant at a time when the atomic bomb threatened annihilation for all. He was a contemporary and equal of Giacometti and Beckett in his depiction of a universe robbed of God-given meaning, searching for a man-made version.


POINT XXXXX DE VUE

Dans les années 1960, il tomba plus ou moins dans l’oubli (bien qu’on ne puisse pas réellement qualifier d’« oublié » un auteur systématiquement étudié sur les bancs de l’école ; ces devoirs de lycéens sont la seule véritable immortalité que les écrivains atteignent) car ses opinions modérées sur la nécessité de la décolonisation et sur les mouvements de libération nationale semblaient dépassées. Elles peuvent sembler moins démodées maintenant que ces mouvements ont eu gain de cause – bien qu’ils aient résulté en une liberté limitée. Ces dernières années, Camus fait à nouveau parler de lui en tant que libéral au sens anglo-américain du terme – quelqu’un qui avait compris, comme Sartre ou De Gaulle n’ont jamais pu comprendre, que la démocratie repose non pas sur une nation ou un collectif, mais sur une reconnaissance de l’individu. Il avait compris que le poison qui tue la démocratie libérale est la tentation de l’abstraction – l’abstraction de la nation, du prolétariat et par-dessus tout, l’abstraction de l’Histoire, traitée comme un autel sur lequel on sacrifie les êtres humains, au lieu d’être décrite comme une création de ces derniers. Nous ne cessons de revenir à Camus pour une multitude de raisons, de la même manière que les anglophones retournent encore et toujours à Orwell. Mais Camus lui est supérieur précisément parce qu’il ne s’interroge pas uniquement sur notre comportement politique, mais aussi sur la façon dont nous devons trouver un équilibre dans un monde qui nous semble absurde à bien des égards. Il associe ainsi la question du vote citoyen à la question du sens de la vie.

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n parlant d'un monde absurde, le ton si particulier de Camus n’a jamais semblé aussi essentiel qu’aujourd’hui, à l’heure où la France et les États-Unis se voient menacés par des insurrections populistes de droite : la France par le visage désormais familier de Marine Le Pen et du Front National, et les États-Unis par Donald Trump et sa fulgurante ascension, de guignol à candidat favori. Si Trump a plus de choses en commun avec Le Pen père qu’avec la fille – dans sa capacité à dire l’indicible et à le faire passer pour vérité – c’est uniquement parce que, comme Camus l’avait compris, l’autoritarisme nationaliste de droite se nourrit toujours du contexte local.

He fell into relative obscurity in the 1960s (although no one can be seen as obscure when they are part of the required reading list in high schools; eighth-grade obligations are the only true immortality writers get) because his cautious views on the necessity of decolonization and national liberation movements seemed out-of-date. They may seem less so now, given that national liberation has been accomplished, although afforded limited freedom. In recent years Camus has been revived as a liberal in the Anglo-American sense – as someone who understood, in ways that neither Sartre nor De Gaulle could, that democracy is built not on a nation or a collective but on an appreciation of the individual. He understood that the poison that destroys liberal democracy is the temptation of abstraction – the abstraction of the nation, of the proletariat and above all the abstraction of History, which is treated as an altar on which to sacrifice human beings rather than portraying it as something that human beings make. We keep coming back to Camus for many reasons, as English speakers come back to Orwell time and again. But Camus is superior precisely because he asks not just how we should conduct ourselves politically, but how we should find balance in a universe that seems absurd to us in many ways. He connects the question of who to vote for next with the question of why we go on living. Speaking of absurd universes, there has never been a time when Camus’ particular tone seems more essential than it does right now, at a moment when both France and America are threatened by populist right-wing insurgencies: France by the now familiar figure of Marine Le Pen and the National Front, and America by Donald Trump and his astonishing rise from joke figure to front runner. Although Trump has more in common with Le Pen senior than his daughter – in his ability to say the unspeakable and make it sound like truth – this is only because, as Camus knew, right-wing nationalistic authoritarianism always takes on local f lavor.

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POINT DE VUE

Camus à New York En mars 1946, le paquebot Oregon entre dans le port de New York. À son bord, l'auteur de L'Étranger, publié en 1942, et rédacteur en chef du journal Combat, lancé clandestinement pendant l'Occupation, est encore méconnu aux États-Unis. Son séjour de trois mois à New York va pourtant assurer sa réputation—la traduction anglaise de L'Étranger est publiée en grande pompe pendant son séjour—et populariser la philosophie existentialiste. Le 28 mars, une rencontre organisée par Claude Lévi-Strauss, alors conseiller culturel de l’ambassade de France, au McMillin Theater de l’université Columbia est un succès. Dans l'amphithéâtre plein à craquer, les étudiants côtoient d'anciens GI, tout juste rentrés d’Europe, un exemplaire de Combat sous le bras. Cet unique séjour de Camus aux États-Unis, où son œuvre est encore largement enseignée, marquera l'auteur : « J’ai aimé New York, de ce puissant amour qui vous laisse parfois plein d’incertitudes et de détestation : il arrive qu’on ait besoin d’exil », écrit-il dans le magazine Formes et couleurs en 1947.

Camus in New York The Oregon cruise liner arrived in the port of New York in March 1946. Aboard was the author of the 1942 novel L'Étranger, who also worked as editor-in-chief of the newspaper Combat, launched secretly during the Occupation. Despite his success in France, he was all but unknown in the United States. However, his three-month stay in New York forged his reputation – the English translation of L'Étranger was published to rapturous applause during his stay – and popularized his brand of existentialist philosophy. A lecture on March 28 at the McMillin Theater of Columbia University organized by Claude Lévi-Strauss – then the cultural advisor to the French embassy – was a storming success. The students crowded out the auditorium, alongside GIs who had recently returned from Europe, a copy of Combat under their arms. This sole trip to the United States, where his work is still widely taught, had a profound impact on the author: “I loved New York, with that powerful love that sometimes leaves you filled with uncertainty and loathing: we do occasionally need to take leave of it” he wrote in the French magazine Formes et couleurs in 1947.

En Grande-Bretagne, à l’époque d’Oswald Mosley, il était paternaliste et aristocrate ; en France, avec Maurras et Daudet, il était nostalgique, royaliste et intellectuel ; aux États-Unis, il est forcément teinté du culte des célébrités télé et du kitsch de Las Vegas. Camus n’était pas qu’une voix libérale, c’était également un penseur qui cherchait à comprendre l’énigme essentielle de la vie moderne : pourquoi une société devenue prospère – certes exposée aux cycles du capitalisme, mais aisée d’un point de vue historique – serait si encline à accepter des solutions autoritaires pour résoudre ses problèmes ? Qu’est-ce qui pousse les gens à abandonner leur bon sens et leur morale en se prosternant au pied de démagogues visiblement instables et psychiquement dérangés ?

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In Britain during Mosley’s era it was paternalistic and aristocratic; in France with Maurras and Daudet it was nostalgic, royalist and literary; in America it is bound to be tinged with celebrity television and Vegas kitsch. Camus was not only a liberal voice, but someone who tried to understand the essential conundrum of modern life: why a society grown prosperous, of course susceptible to the cycles of capitalism but well-off from any historical perspective, would be so likely to accept authoritarian solutions to their problems. What leads people to surrender their common sense and decency to obviously unstable and psychically damaged demagogues?


POINT XXXXX DE VUE

La réponse de Camus, développée dans ses livres, est simple et vraie : réfléchir est difficile. Le devoir de citoyenneté est exigeant. Camus avait compris que l’angoisse de l’ouverture d’esprit et l’effort de civilisation sont écrasants et qu’ils peuvent conduire à une sorte d’amour orgiaque de la destruction.

Camus’ answer, emerging throughout his books, is simple and true: thinking is hard. The work of citizenship is demanding. He understood that the anxiety of openness and the strain of civilization are overwhelming, and can lead to a kind of orgiastic love of destruction.

’autre réponse, fournie dans la parabole de l'un de ses livres cultes L’Homme révolté, est que la modernité est à la fois passionnément morale et furieusement violente. Il peut paraître étrange de considérer des personnages tels que Le Pen et Trump comme des personnes « morales » ; Camus entend par-là qu’ils empruntent la rhétorique religieuse de la purification et du renouveau, de la foi en la nécessité d’une solution radicale, du renversement de l’ordre établi et du besoin urgent de nouveau départ. Il peut également être difficile de voir que ce désir de purification, de nettoyage, de renouveau et de démolition se trouve au cœur de l’éventuel devenir de la démocratie si celleci était laissée aux mains d’un démagogue. Ce désir de renaissance nationale – Make America Great Again! – se retourne invariablement contre ceux accusés de la corrompre. La soif de renouveau se transforme inévitablement en chasse à l’ennemi et de là, en instinct de domination et en culte du pouvoir.

he other answer, offered in the parable The Rebel, is that modernity is both passionately moral and wildly violent. It may seem strange to think of characters as Le Pen and Trump as moral; by this Camus means they borrow the religious rhetoric of purification and renewal, faith in the need for a radical solution, the demolition of the establishment and the desperate need for a new start. It may also be hard to see that this desire for purification, cleansing, starting over and tearing down is at the core of what democracy can become in the hands of a demagogue. The desire for national renewal – Make America Great Again! – invariably turns against those who are seen as corrupting it. The urge for renewal inevitably turns into a hunt for enemies, and from that into an instinct for domination and the worship of power

Camus nous enseigne que la citoyenneté est un devoir difficile. Il nous apprend également que nous devons éviter de surestimer les difficultés et d’exiger des solutions hystériques. Les problèmes rencontrés aujourd’hui par les États-Unis et la France sont réels – inégalités croissantes aux États-Unis et défi d’absorption des populations immigrées en France – mais loin d’être accablants d’un point de vue historique. S’ils deviennent intimidants, c’est uniquement parce que nous essayons d’y remédier par des solutions totalisantes. Un démagogue n’est rien d’autre qu’une abstraction à la voix rauque et au visage rouge, et le seul remède à l’abstraction – comme nous l’enseigne sans cesse Camus – est de voir les choses telles qu’elles sont. Ce qui est, en fin de compte, la véritable signification du bon sens. ■

Camus teaches us that citizenship is hard work. But also that we need to avoid overestimating problems and demanding hysterical solutions. The problems faced today in both America and France are real – growing inequality in America and the challenge of absorbing immigrant populations in France – but hardly overwhelming from any historical perspective. We only allow them to become intimidating when we try to tackle them with totalizing solutions. A demagogue is nothing more than abstraction with a hoarse voice and a red face, and the only cure for abstraction – Camus’ perpetual lesson – is seeing things as they are. That’s the true meaning of ­ sanity. ■

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LA MODERNITÉ EST À LA FOIS PASSIONNÉMENT MORALE ET FURIEUSEMENT VIOLENTE.

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ICONIC

LE CANOTIER THE STRAW BOATER Guénola Pellen / Translated from French by Plum Le-Tan

Chapeau de paille tressée de forme ovale, à calotte et bords plats, orné d'un ruban sur la couronne, le canotier est, comme son nom l'indique, l’accessoire fétiche des adeptes du canotage au XIXe siècle. Coco Chanel prouvera qu’il n’est pas réservé aux hommes, Fred Astaire en fera son compagnon de scène et Leonardo DiCaprio l’imposera à l’écran dans l’adaptation hollywoodienne de Gatsby le Magnifique. C’est le plus charmant des « bibis » ! Chic et décontracté, le canotier tient son nom de l’espagnol « canoa » signifiant « petit bateau ». Son port remonterait à l’apparition des premiers canots à voile sur la Seine au début du XIXe siècle. À cette époque, les canotiers parisiens, soucieux de ne pas naviguer habillés d’un simple costume de ville, s’inspirent de la tenue des matelots. Ils associent leur chapeau de paille au maillot de corps blanc ou à la marinière, au pantalon à pinces en lin et en coton, et le réhausssent d’un ruban de couleur.

LE ROI DE LA GUINGUETTE Réglementaire, le canotier gagne en popularité. Chapeau d'été par excellence, Auguste Renoir l'immortalise dans sa célèbre toile impressionniste, Le Déjeuner des ­canotiers   (1880) : un hymne à la joie de vivre reflétant l’insouciance des dimanches chômés au bord de la Seine où canotiers et cocottes se prélassent dans les guinguettes au bord de l’eau. (On peut admirer le tableau conservé dans la Philipps Collection à Washington D.C.). Quant à Caillebotte, s'il avait peint son  Canotier  (1877) quelques années plus tard, nul doute qu’il se serait pas affublé d'un haut-de-forme ! 12

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The boater is a stiff oval-shaped straw hat with a flat top and brim, trimmed with ribbon around the crown, and as its name suggests it was the choice accessory for boating enthusiasts in the 19th century. Coco Chanel would prove that it wasn’t just reserved for men, Fred Astaire adopted one as his accomplice on stage, and Leonardo DiCaprio made it fashionable on screen in the Hollywood adaptation of The Great Gatsby.

It really is the most charming of "headgear”! Chic and casual, the boater gets its name from the Spanish "canoa" meaning "little boat". It has been worn since the first sail boats appeared on the River Seine at the beginning of the 19th century. At that time, Parisian boatmen worried about navigating while wearing a simple city suit were inspired by sailors’ outfits. They combined their straw hats with a white undershirt or a striped sweater and with linen or cotton darted pants, brightening up the hat with a colored ribbon.

KING OF THE OPEN-AIR DANCE HALL Rightfully, the boater’s popularity grew. As an archetypal summer hat, Auguste Renoir immortalized it in his famous impressionistic painting, Le Déjeuner des ­canotiers (Luncheon of the Boating Party, 1880): a homage to the joys of life, reflecting the insouciance of lazy Sundays by the banks of the Seine, where boatmen and courtesans lolled about in the open-air dance halls by the waterfront. (This painting can be viewed at the Phillips Collection in Washington D.C.). As for Caillebotte, if he had painted his Canotier (1877) a few years later, he would not have saddled him with a top hat!


ICONIC

Léger et confortable, le canotier est aussi apprécié des sportifs – il s’impose chez les cyclistes dans les années 1900, comme en témoignent les gravures d’époque où le chapeau est omniprésent. Masculin, il se porte légèrement penché sur le côté, de manière décontractée. Même Gabrielle Chanel l’arbore fièrement dès les années 20, en réaction aux couvre-chefs très garnis des femmes de l’époque.

LA STAR DU MUSIC-HALL C’est surtout au chanteur Maurice Chevalier – l’artiste le plus populaire du Music Hall français dans les années folles, devenu acteur reconnu dans les années 30 à Hollywood –, que l’on doit la démocratisation du chapeau de paille. Le canotier est à l'artiste ce que le bicorne fut à Napoléon. Il le porte penché sur l’avant, incliné « avec désinvolture » sur l’oreille et lui consacre son tube des années 60, aux côtés des Chaussettes noires, la chanson Le Twist du canotier : « Avec mon canotier / Sur le côté, sur le côté / J´ai fait danser le twist / Au monde entier ». Le modèle fétiche du chanteur fut rebaptisé « Chapeau Maurice Chevalier » après sa mort. Orné d'un ruban noir, il est fait de paille tressée et mesure 31 centimètres de diamètre. Il en existe de nombreuses répliques, comme celle, miniature, réalisée par le maître chapelier Sools, qui était offert en cadeau, dans les années 30, aux clients du cabaret Le Perroquet  à Paris. Mais les meilleurs ambassadeurs du canotier sont américains : Rita Hayworth, symbole du sex-appeal hollywoodien le glamorise dans les années 40, et Fred Astaire l’impose au grand public dans la comédie musicale Singin' in the Rain, sortie en 1952. Dernière apparition remarquée du canotier au cinéma ? Perché sur la tête de Leonardo DiCaprio dans Gatsby le Magnifique, en 2013.

LE RETOUR DES CANOTIERS Les amateurs de chapeaux auront remarqué ces dernières années le grand retour du canotier dans les collection printemps-été des plus grandes maisons. Retravaillé, anobli, assoupli, le canotier résiste au temps et gagne en noblesse. On l'aperçoit régulièrement chez Hermès, et l’actrice Chloë Sevigny le porte volontiers sur le tapis rouge. Attention toutefois avant de ressortir le canotier des malles du grenier. S’il est un allié de goût pour votre garden-party, on dit qu’il sied surtout aux visages carrés ou rectangulaires... ■

Light and comfortable, the straw boater is also appreciated by sportsmen - it was compulsory attire for cyclists in the 1900s, as shown in the engravings of the time, where the hat is omnipresent. Quite manly, it’s worn slightly tilted to one side, in a carefree manner. Even Gabrielle Chanel wore one proudly from the 20s onwards, in reaction to the over-fancy millinery worn by women at the time.

STAR OF THE MUSIC HALL It’s particularly thanks to the singer Maurice Chevalier (the most popular French music hall artist during the Roaring Twenties, who became a famous actor in the 30s in Hollywood) that the straw hat fashion became so widespread. The boater represented the artist in the same way the cocked hat embodied Napoleon. Chevalier wore it tilted towards the front, casually at an angle over one ear, and dedicated his hit tune of the 60s to it, performed with the Chaussettes noires, Le Twist du canotier (The Twist of the Boater): "with my boater/On the side, on the side/I got everyone twisting/In the whole wide world". The singer's favorite model was even renamed the "Maurice Chevalier Hat” after his death. Decorated with a black ribbon, it was made of woven straw and measured 31 centimeters in diameter. There are numerous copies, such as the miniature one made by master hatter Sools, offered as a gift in the 30s to customers of the cabaret Le Perroquet in Paris. But the best ambassadors for the boater are American: the Hollywood sex symbol Rita Hayworth glamorised it in the 40s, and Fred Astaire bedazzled the general public with his in the musical comedy Singin’ in the Rain in 1952. The straw boater even made a recent appearance on the silver screen, with Leonardo DiCaprio in The Great Gatsby in 2013.

THE BOATERS’ COMEBACK Hat aficionados can’t fail to have noticed during the past few years the significant return of the boater during the spring-summer collections of all the most illustrious fashion houses. Revamped, aggrandized and softened up, the boater is timeless and has earned its stripes. It can be seen regularly at Hermès, and the actress Chloë Sevigny wears one with enthusiasm on the red carpet. However, a word of warning before fishing out your straw boater from the trunk in your attic. If you really want to look your best for a garden party, it’s said they particularly suit a square or a rectangular face… ■ JULY 2016 FRANCE-AMÉRIQUE

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SPORT

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SPORT

Tour de France By Clément Thiery / Translated from French by Alexander Uff

À l'occasion du Tour de France, retransmis en direct du 2 au 24 juillet sur TV5 MONDE et NBC Sports, découvrez dix villes étapes de caractère sur le parcours. While the Tour de France will be broadcast live on TV5 MONDE and NBC Sports from July 2 through 24, let’s take a look at ten of the route’s stage cities bursting with character.

Mont Saint-Michel L’abbaye du VIIIe siècle est l'un des sites touristiques les plus visités au monde. Les biscuits de la Mère Poulard, le cidre, le calvados et le camembert sont les spécialités de la région.

Sainte-Marie-du-Mont

Le cassoulet, à base de haricots blancs et de viande, est un plat typique de la région.

Montpellier La ville est réputée pour ses Grisettes, une confiserie qui associe deux spécialités méditerranéennes : le réglisse et le miel.

Le village est situé en face d’Utah Beach, l’une des cinq plages du débarquement du 6 juin 1944. Musées et cimetières militaires y commémorent la Bataille de Normandie.

Montelimar

Saumur

Moirans-en-Montagne

Les cavaliers de l’armée française s’y entraînent depuis le XVIIe siècle. L’École nationale d'équitation y forme aujourd’hui son prestigieux corps de cavaliers : le Cadre Noir.

Le bois a fait de cette ville du Jura la capitale française du jouet. En témoigne son vaste Musée du Jouet.

Limoges La porcelaine, l'émail et le vitrail font la richesse de la ville depuis plus de mille ans.

Carcassonne Chaque 14 juillet, la cité médiévale s'embrase lors d’un feux d’artifice spectaculaire.

Confiserie à base de blanc d'œufs, de miel et d'amandes, le nougat est la spécialité de Montélimar depuis 1701.

Saint-Gervais-les-Bains Prenez un train depuis la gare SNCF pour accéder au glacier de Bionnassay, première étape vers le Mont Blanc.

Chantilly Un château de la Renaissance, une collection de peintures anciennes parmi les plus importantes en France et des jardins dessinés par Le Nôtre. ■

Mont Saint-Michel The 8th-century abbey is one of the world’s most visited tourist sites. Biscuits from the renowned Mère Poulard restaurant, cider, calvados and camembert are all regional specialties.

Sainte-Marie-du-Mont This village is located opposite Utah Beach, one of the five sites of the Landings on June 6, 1944. The region is home to museums and military cemeteries commemorating the Battle of Normandy.

Saumur The cavalry soldiers of the French army have been trained here since the 17th century. Saumur is home to the French National Riding School, which now trains the prestigious cavalry regiment: the Cadre Noir.

Limoges Porcelain, enamel and stained glass have made up the rich heritage of this city for more than 1,000 years.

Carcassonne This medieval city lights up every July 14 for a spec-

tacular fireworks display. Cassoulet, made using navy beans and meat, is a typical regional dish.

Montpellier This city is renowned for its Grisettes, a confectionary combining the Mediterranean specialties of licorice and honey.

Montelimar Nougat made using egg white, honey and almonds has been the specialty of Montélimar since 1701.

Moirans-en-Montagne Wood has made this town in the Jura département the French capital of toys. The Toy Museum pays homage to this playful heritage.

Saint-Gervais-les-Bains Take a train from the local railway station to get to the Bionnassay glacier, the first step towards Mont Blanc.

Chantilly Famous for its Renaissance château, one of the largest collections of period paintings in France, and gardens designed by Le Nôtre. ■

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PR ELLE

Un métier à tisser dans les ateliers Prelle à Lyon. A weaving loom in the Prelle workshop in Lyon. © Guillaume Verzier 16

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SAVOIR-FAIRE

LA SOIE MADE IN LYON S'EXPORTE AUX ÉTATS-UNIS Pr elle’s Lyon-m a de Silk Seduces t he Un i t ed Stat es

By Clément Thiery / Translated from French by Alexander Uff

Sur une colline lyonnaise, un même métier à tisser a produit le manteau de l’archevêque de Canterbury et les baskets Stan Smith d’un hipster de Brooklyn, mais aussi le fauteuil de la reine Marie-Antoinette et les tentures de la chambre de Madame Vanderbilt à Newport, dans le Rhode Island. Fondée en 1752, la manufacture de soieries Prelle réalise aujourd’hui la moitié de son chiffre d’affaires aux États-Unis. Dans la boutique new-yorkaise de la maison française, se croisent conservateurs de musées et décorateurs. Perched atop a hill in Lyon, the same loom has been used to create the Archbishop of Canterbury’s coat, pairs of Stan Smith sneakers for hipsters in Brooklyn, a chair owned by Queen Marie-Antoinette and wall hangings in Madame Vanderbilt’s bedroom in Newport, Rhode Island. The Prelle silk manufacturer was founded in 1752 and now generates half of its revenue in the United States. The French brand’s New York showroom is a popular spot for museum curators and interior designers.

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Lorsque le créateur et producteur de la série télévisée New York, police judiciaire (Law & Order) a divorcé de sa deuxième épouse, il a immédiatement appelé sa décoratrice : « Odile, j’ai besoin d’une nouvelle maison ! » Deux semaines plus tard, Odile de Schietere, une Française installée à New York, retrouvait son client à Paris et l’emmenait visiter le Louvre et le Musée Carnavalet en quête d’inspiration. Fasciné par l’art de la Renaissance, l’Américain s’émerveille devant le mobilier, les tentures, avant de s’assombrir, visiblement contrit. « Mais pourquoi je ne peux pas avoir tout ça chez moi », se désole-t-il. « Bien sûr que si, tu peux », lui rétorque la décoratrice. « Il suffit de connaître les bonnes personnes ! »

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our transformer une villa perchée sur les hauteurs de Santa Barbara, en Californie, en un palazzo italien du XVIe siècle, la décoratrice a un secret : Prelle, manufacture de soieries à Lyon depuis 1752. « Il n’y a pas mieux », jure la Française. Dès le XVIIIe siècle, les têtes couronnées d’Europe font appel aux soyeux de la Colline de la Croix-Rousse, « la colline qui travaille », capitale mondiale de la soie, pour s’approvisionner en étoffes et tentures luxueuses. La maison Prelle compte alors parmi ses clients le Garde-Meuble de la Couronne, responsable de l’ameublement à la cour du roi Louis XV, mais aussi l’impératrice Catherine II de Russie et le sultan de Constantinople. Aujourd’hui, la maison reçoit les commandes de décorateurs engagés par des clients aisés pour meubler un intérieur de l’Upper East Side newyorkais, tapisser de soieries déconstructivistes les murs d’une villa moscovite, ou recréer au Qatar la chambre de Marie-Antoinette. Ces réalisations privées comptent pour 90% de l’activité de Prelle. Les 10% restant émanent des musées et des institutions publiques : un rideau de fond de scène pour l’Opéra de Monte-Carlo, des tentures pour les loges de l’Opéra Garnier à Paris, des rideaux pour la plantation de James Madison—le quatrième président des États-Unis—en Virginie, ou un trône pour la reine Beatrix des Pays-Bas.

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When the creator and producer of the television show Law & Order divorced his second wife, he immediately called his interior designer. “Odile, I need a new house”, he exclaimed. Two weeks later, New York-based French designer Odile de Schietere met her client in Paris, and took him to the Louvre and the Carnavalet Museum in search of inspiration. The American already had a taste for Renaissance artwork and appeared enthralled upon seeing the furniture and drapes, before his expression clouded. “If only I could have all of that at home”, he said sadly. “But you can”, said Odile de Schietere. “You just need to know the right people!”

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asked with taking a villa on the heights of Santa Barbara in California and transforming it into a 16th-century Italian palazzo, the designer had a trick up her sleeve: Prelle, a Lyon-based silk manufacturer founded in 1752. “There’s nothing better”, says Odile de Schietere. From the 18th century onwards, European royalty called on the services of the silk manufacturers on Croix-Rousse Hill. Nicknamed the “hill that works”, the site became the world’s silk capital for those looking to acquire luxury cloths and hangings. Prelle’s client list at the time included the Garde-Meuble de la Couronne – an administrative body responsible for acquiring furniture and artwork for the court of King Louis XV – as well as Catherine the Great of Russia and the Sultan of Constantinople. The company now receives orders from interior designers employed by wealthy clients. Their briefs range from furnishing the interior of an Upper East Side apartment in New York, to covering the walls of a Russian villa with deconstructivist silks or reproducing Marie-Antoinette’s bedroom in a residence in Qatar. These private projects make up 90% of Prelle’s activity. The remaining 10% come from museums and public institutions. Previous orders have included a stage curtain for the Opéra de Monte-Carlo, wall hangings for the boxes at the Opéra Garnier in Paris, curtains for a Virginia plantation house owned by James Madison – the fourth president of the United States – and a throne for Queen Beatrix of the Netherlands.


SAVOIR-FAIRE

La salle à manger de la Marble House, la résidence des Vanderbilt à Newport, dans le Rhode Island. The dining room at Marble House, the Vanderbilt estate, in Newport, Rhode Island. © Courtesy of The Preservation Society of Newport County.


SAVOIR-FAIRE

Prelle's fabric collection stretches from the Renaissance to the Art Deco movement of the 1930s.

Le fauteuil de la reine au Met

The queen’s ­armchair at the Met

C’est un autre fauteuil qui a poussé le patron de Prelle à se rendre à New York en mai dernier. Descendant d’un compagnon soyeux diplômé en 1760, petit-fils de la dessinatrice et héritière de la maison Prelle, Guillaume Verzier est à la tête de la société familiale depuis vingt-neuf ans. Aujourd’hui, il vient rendre compte au Metropolitan Museum of Art de l’avancée des travaux de rénovation du fauteuil de Marie-Antoinette. En 2014, le musée newyorkais a approché la manufacture lyonnaise pour restaurer dans sa version du XVIIIe siècle l’étoffe d’un fauteuil ayant appartenu à la reine de France.

It was another seat that brought Prelle CEO Guillaume Verzier to New York last May. Verzier is the descendent of a silk manufacturer who graduated in 1760, and the grandson of the company’s designer and heiress, and has been head of the family business for 29 years. He visited the Metropolitan Museum of Art a few months ago to report on the restoration work done on MarieAntoinette’s chair. The New York museum had commissioned the Lyonnais brand in 2014 to restore the chair’s fabric to its former 18th-century glory. Prelle also enjoys a solid reputation with museum curators and interior designers for its “hidden treasure”: the archives. Stored away from daylight, the company keeps three samples of every piece of fabric created since 1752, as well as a section of each thread used and the corresponding weaving template. Added to this is an impressive archive of pieces acquired during expeditions or purchased at auctions, and Prelle now has a fabric collection stretching from the Renaissance to the Art Deco movement of the 1930s. Verzier refuses to reveal exactly how many gems the archives hold, but is confident that there are enough for “a handful of leading museums” to borrow certain pieces for exhibitions.

Prelle est réputé auprès des conservateurs de musées et des décorateurs pour son « trésor » : ses archives. À l’abri de la lumière, la maison conserve trois échantillons (ou tirelles) de chaque tissu créé depuis 1752, mais aussi une section de chaque fil utilisé (mouchet) et le patron de tissage (mise en carte). En comptant les archives ramenées de voyages lointains ou acquises lors de ventes aux enchères, Prelle dispose d’une bibliothèque de tissu qui s’étend de la Renaissance à l’Art Déco des années 1930. Guillaume Verzier refuse de quantifier ses archives, mais assure qu’elles sont suffisamment importantes pour que « certains grands musées » lui empruntent des tissus le temps d’une exposition. 20

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Un détail du rideau de l'Opéra de Monte-Carlo, réalisé par la maison Prelle. A close-up of the curtain at the Monte-Carlo Opera, woven by Prelle. © Elizabeth Billhardt 2005.


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Grâce aux archives, recréer les draperies de la salle de bal de la résidence Vanderbilt dans l’État du Rhode Island, aux États-Unis, a été « très rapide ». Le cas du fauteuil de la reine de France a été un brin plus lent. Il a d’abord fallu un an à un artisan soyeux pour recréer le motif à partir d’un fragment du tissu de soie brochée original, très abimé, puis mettre au point les assemblages de couleurs sur la trame du métier à tisser. Enfin, le tissage à proprement parler a pu commencer sur le métier à bras, mécanique inchangée depuis 250 ans, actionnée manuellement au moyen de pédales (marches), crochets, poulies et contrepoids.

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ar tradition, mais aussi pour ne pas mélanger le savoirfaire de plusieurs compagnons sur un même ouvrage, Sébastien Roche travaille seul. Rang par rang, couleur par couleur, le tisseur progresse au rythme d’une hauteur de motif (raccord) par mois, soit 3 à 4 centimètres par jour. Deux ans et demi de travail ont été nécessaires pour réaliser les vingt mètres de la commande : le fauteuil de Marie-Antoinette doit retrouver cet été son étoffe originale. Toutes les commandes de Prelle ne sont pas aussi laborieuses. À peine dix pour cent des commandes sont réalisées sur des métiers à bras. « On mécanise ce qui peut l’être sans sacrifier la qualité », explique Guillaume Verzier. Dans les ateliers lyonnais se côtoient donc métiers à tisser manuels du XVIII e siècle, métiers Jacquard du XIX e siècle opérés à l’aide de cartes perforées, et métiers entièrement pilotés par informatique et capables de tisser jusqu’à cent mètres d’étoffe par jour. Différents types de métiers permettent de produire différents types de tissus—damas, brocard, lampas, brocatelle, velours, velours ciselé—et de varier motifs, qualités et densités. 22

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Thanks to these extensive archives, restoring the draperies in the ballroom at the Vanderbilt Residence in Rhode Island took “no time at all”. The former French queen’s chair, however, required a little more effort. The process began with a silk artisan recreating the pattern based on an original yet very timeworn fragment of brocade silk, before assembling the correct colors, in the right order, on the weaving loom. This first stage alone took one year. The weaving itself then began on the same mechanical wooden loom used by Prelle for the last 250 years. This particular loom is operated manually using foot pedals, hooks, pulleys and counterweights.

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ollowing tradition, but also to avoid a confusing mix of expertise from different silk artisans on one single weave, Sébastien Roche works alone. Row by row, color by color, he creates one swathe of pattern per month, or between three and four centimeters per day. A total of two and a half years of work were needed to create the full 20-metres of fabric commissioned. Marie-Antoinette’s chair is set to be restored to its original splendor this summer.

Not all of Prelle’s work is as laborious. Only 10% of all orders require the use of a manual loom. “We mechanize everything we can as long as it doesn’t reduce quality”, says Verzier. The workshops are home to manual 18th-century looms, 19 th-century Jacquard looms operated using perforated cards, and fully computerized looms capable of weaving up to 100 meters of fabric per day. The various types of looms mean the workshops can produce different fabrics, such as damask, brocade, lampas, brocatelle, velvet and cut velvet, and create a range of patterns, qualities and densities.


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Un fauteuil Régence et une basket Adidas

A Regency chair and a pair of Adidas sneakers

À Lyon, la dernière école de tissage a fermé avec la Deuxième Guerre mondiale. Les douze ouvriers tisseurs employés par Prelle ont donc été formés « sur le tas », apprenant auprès de leurs aînés le maniement des métiers. Nicolas Meunier a travaillé comme prothésiste dentaire pendant quatre ans avant d’entrer chez Prelle en 2014. « Il partait de zéro, mais il avait un petit quelque chose », se souvient le patron de la maison. Pour le moment, il fait ses classes. Cinq années de formation sont nécessaires pour devenir « tisseur confirmé » et maîtriser le brocard, brodé de fils d’or et d’argent qui donnent au tissu ce reflet métallique et renvoient la lumière.

The last weaving school in Lyon closed during World War II. As a result, the 12 artisan weavers employed by Prelle were trained “on the job”, learning how to manipulate the looms alongside the more experienced staff. Nicolas Meunier worked as a dental prosthetist for four years before joining Prelle in 2014. “He started completely from scratch, but he certainly had something”, says the company’s CEO. For now, Meunier is learning his trade, completing the five years of studies needed to become an “experienced weaver” and to master the art of brocade fabric, embroidered with gold and silver threads that give the cloth a metallic, shimmering appearance.

Des scanners à tissus, capables de copier un motif et de le reproduire en vingtquatre heures, existent en Inde, mais « le résultat n’a pas de texture, ni de reflets ou d’ombres : le tissu n’a pas de vie », commente Guillaume Verzier. « C’est comme toucher de la laine et toucher du cachemire », renchérit Odile de Schietere. La décoratrice est de retour à New York—où Prelle possède un showroom depuis 2001—pour passer une nouvelle commande.

Fabric scanners capable of copying and reproducing a pattern in 24 hours are now being used in India, but “the result has no texture, no shine and no shadow. It’s lifeless”, says Verzier. “It’s like touching wool and then touching cashmere, there’s no comparison”, adds Odile de Schietere. The interior designer has returned to New York – where Prelle opened a showroom in 2001 – to place a new order.

La Salle Pierre le Grand du Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, restaurée par Prelle et réouverte en 2015. The Peter the Great Hall at the Winter Palace in Saint Petersburg, restored by Prelle and reopened in 2015. © Guillaume Verzier.


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Le rideau de l'Opéra de Monte-Carlo, réalisé par la maison Prelle, vu de la loge princière. The curtain of the Monte-Carlo Opera, woven by Prelle, as seen from the Prince's box. © Elizabeth Billhardt 2005.


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Son client californien a choisi un velours de soie « Bleu Orléans » pour la chambre et un « Velours de Mer » pour son fauteuil Régence.

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i la réédition de tissus représente l’essentiel de l’activité de Prelle, la maison dispose encore d’un « cabinet de dessin » où un designer traduit sur le métier à tisser de nouveaux motifs. Autrefois réalisée au moyen de pinceaux et de gouache sur du papier quadrillé, la mise en carte se fait aujourd’hui via un logiciel de dessin informatique. Pour la commande d’un musée, par exemple, les soyeux ont transformé en étoffe les aquarelles d’oiseaux de l’artiste argentine Ruth Gurvich. Plus récemment, Adidas a commandé à Prelle un tissu inspiré d’un motif oriental ancien pour une série limitée de sa basket Stan Smith—« une grande première » pour la maison lyonnaise ! En Europe comme aux ÉtatsUnis, les métiers d’art et la sauvegarde du patrimoine connaissent un important regain d’intérêt. « J’ai deux types de clients », lance la décoratrice française avant de quitter le showroom. « Ceux qui veulent vivre dans le Palais de Versailles et ceux qui veulent vivre dans un intérieur ultra-moderne. Les tissus de Prelle conviennent aux deux situations. » ■

Her Californian client has decided on “Bleu Orléans” silk velvet for his bedroom and “Velours de Mer” velvet for his Regency chair.

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hile reproducing and restoring fabrics represents the majority of Prelle’s activity, the company does still have a “design studio”, where a designer creates new patterns and templates to be brought to life on the loom. Previously accomplished with a brush and gouache paint on graph paper, the creation of templates is now carried out using design software. For example, as part of their work for a museum, the Prelle artisans transformed argentine artist Ruth Gurvich’s watercolor birds into patterns for fabric, which were then used to upholster pieces of furniture for an exhibition. More recently, Adidas commissioned Prelle to recreate a fabric inspired by an ancient oriental pattern to be used in a limited edition model of its Stan Smith sneakers –a “huge first” for the company! In both Europe and the United States, artistic crafts and the protection of heritage are enjoying increased support and interest. “I have two types of clients’”, says the French interior designer, before leaving the showroom. “Those who want to live in the Palais de Versailles and those who want to live an ultra-modern interior. Fortunately, Prelle’s fabrics are perfect for both.” ■ JULY 2016 FRANCE-AMÉRIQUE

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CULTURE

Shakespeare and Company, Paris, France. 2011 26Christine FRANCE-AMÉRIQUE JULY 2016 © Zenino - Flickr


CULTURE

A MER ICA NS IN PA R IS

SHAKESPEARE & COMPA N Y By Will Kitson / Translated from English by Samuel Todd

« Il se peut que je disparaisse en laissant derrière moi peu de biens matériels –quelques vieilles chaussettes et autant de lettres d’amour, et mes fenêtres donnant sur Notre-Dame dont vous profiterez tous, sans oublier ma petite boutique de chiffonnier. » Ainsi parlait George Whitman, dont la « petite boutique de chiffonnier » n’est autre que Shakespeare & Company : monument de la culture littéraire, inamovible refuge pour aspirants écrivains et leurs homologues établis. Cette institution totémique du XXe siècle a connu une histoire fascinante, traversé la guerre, accueilli nombre d’artistes excentriques, et porté une utopie toute bohème. Tenant moins de la librairie que du bastion d’une communauté culturelle, elle représente, depuis près d’un siècle, un mythe pour les autochtones comme pour les voyageurs de passage à Paris. “I may disappear leaving behind me no worldly possessions – just a few old socks and love letters, and my windows overlooking Notre Dame for all of you to enjoy, and my little rag and bone shop.” These words were said by George Whitman, and the “little rag and bone shop” he describes is Shakespeare & Company: a ubiquitous landmark in literary culture, a regular home for aspiring and established writers, and a totem of 20th century history peppered with intriguing tales involving war, eccentric artists, and bohemian utopia. Less a bookstore and more a bastion of cultural community, Shakespeare & Company has been a far-reaching, resounding name for locals and travelers to Paris alike for nearly a hundred years.

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ujourd'hui située rue de la Bûcherie, ses f­enêtres n’ont pas toujours donné sur N otre-Dame. À l’origine, ­ en 1919, Sylvia Beach, une Américaine expatriée, installa Shakespeare & Co. rue Dupuytren dans le VI e arrondissement. À cette époque, celle des Années Folles, Paris rayonne d’un éclat permettant aux artistes de s’épanouir, accouchant de courants artistiques nouveaux, comme le Surréalisme et le Dadaïsme. Dans ce contexte, la librairie gagne en notoriété, et devient le havre des expatriés, artistes et écrivains vivant à Paris. Ayant déménagé rue de l’Odéon – toujours dans le VIe ­ arrondissement – pour des locaux plus vastes, Sylvia Beach entre dans l’histoire en publiant un ouvrage sulfureux de 1000 pages, écrit par un auteur irlandais confidentiel, un certain James Joyce : Ulysse, à l'écriture radicalement nouvelle et au succès immédiat.

urrently located on Rue de la Bûcherie, the ­windows didn’t always overlook Notre Dame. The original Shakespeare & Co. was set up in 1919 on Rue Dupuytren (6th ­arrondissement) by an American expatriate named Sylvia Beach. During the Roaring Twenties, Paris was bursting with a vibrancy that allowed artists to flourish, giving birth to new artistic visions such as Surrealism and Dadaism. In the midst of all this, Beach’s Shakespeare & Co. was gaining notoriety as a haven for expatriates, artists and writers living in Paris. Having moved to larger premises on Rue de l’Odéon (6 th arrondissement), Beach made history by publishing a 1,000-page, contentious tome by a little-known Irish writer named James Joyce. The book was called Ulysses and it became an overnight success for its erudition and innovative style.

La librairie devint le point de rendez-vous prisé de nombreux auteurs anglo-américains, parmi lesquels Francis Scott Fitzgerald, Ezra Pound et Djuna Barnes. Ce groupe – connu sous le nom de Génération perdue – organisait régulièrement des lectures dans la librairie, et a contribué collectivement à définir l’identité ­littéraire de l’époque.

Beach’s Shakespeare & Co. became a ­p opular meeting-point for many celebrated Anglo-American authors, including F. Scott Fitzgerald, Ezra Pound, and Djuna Barnes. The group – known as The Lost Generation – regularly performed readings at the ­b ookstore and collectively went on to define the epoch’s literary identity.

Comme beaucoup d’entreprises parisiennes, Shakespeare & Company fut touchée par la Grande Dépression des années 30, mais réussit à survivre grâce au soutien d’amis prospères et influents. Cependant, les portes de la librairie fermèrent en 1941, durant l’Occupation nazie. Selon la légende, Sylvia Beach – farouche opposante au régime hitlérien – refusa de vendre un exemplaire de Finnegans Wake de James Joyce à un officier SS qui, pour se venger, menaça de réduire en cendres la boutique. Que cette légende soit authentique ou non, Beach fut emprisonnée six mois. Bien que libérée symboliquement par Ernest Hemingway en 1944, la librairie de la rue de l’Odéon ne rouvrit ­jamais ses portes.

Like many businesses in Paris, Shakespeare & Co. struggled during the Great Depression of the 1930’s but managed to survive due to Beach’s wealthy and influential friends’ support. However, the doors finally closed in 1941 during the Nazi occupation. The legend goes that Beach – a staunch opponent of the Nazi regime – refused to sell a copy of Joyce’s Finnegan’s Wake to an SS officer who, in revenge, threatened to burn the store to the ground. Whether that legend is true or not, Beach was interned for six months. In 1944, Ernest Hemingway symbolically liberated the store but the Shakespeare & Co. of Rue de l’Odéon never reopened its doors.

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Chacun peut exercer son talent sur le vieux piano mis à disposition du public. At Shakespeare & Co., there's an old piano for anybody who wants to play.


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’histoire ne s’arrête pas là. En 1951, un voyageur américain, un certain George Whitman créa « Le Mistral » – une librairie qui se donna pour mission de perpétrer les traditions instituées par Beach plus de trente ans auparavant. « Le Mistral » devint le point de ralliement d’une nouvelle génération d’écrivains expatriés vivant à Paris – ceux de la Beat Generation. Allen Ginsberg et William Burroughs entre autres allaient organiser débats et lectures au « Mistral », comme l’avaient fait avant eux ceux de la Génération Perdue chez Shakespeare & Company. Deux ans plus tard, à la mort de Sylvia Beach en 1962, George Whitman rebaptisa en son honneur sa librairie Shakespeare & Company. George était connu pour son caractère excentrique. Il ne quittait que très rarement sa librairie et les visiteurs le trouvaient souvent assis sur un petit banc à côté de l’entrée, lisant ou conversant avec ses hôtes, habillé comme un perroquet et les cheveux en bataille (qu’il avait l’habitude de couper en les allumant à la flamme d’une bougie, technique dont il fit la démonstration dans un documentaire intitulé Portrait d’une librairie en Vieil Homme, 2005). L’excentricité de George s'accompagnait aussi d'une extrême gentillesse ; depuis que l’actuelle Shakespeare & Company a ouvert ses portes, elle a hébergé environ 30 000 voyageurs, dormant entre les rayonnages de la librairie. Ses invités sont affectueusement qualifiés de « Virevoltants » – ces fleurs de pissenlits qui « se laissent porter par le vent au petit bonheur la chance », comme les décrivait George. Cette tradition perdure jusqu’à aujourd’hui et n’importe qui peut aspirer au grade de « virevoltant » ; seule contrepartie : le candidat doit lire un livre par jour, aider quelques heures dans la boutique et rédiger une page autobiographique. En 2002, George a confié la gestion de la librairie à sa fille Sylvia Whitman, ainsi baptisée en hommage à la fondatrice de Shakespeare & Company.

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he legacy of Shakespeare & Co., however, was not finished. In 1951, an American traveler named George Whitman founded Le Mistral – a bookstore that consciously carried on the traditions Beach had instigated over 30 years previously. Le Mistral became the meeting point for a new generation of expat writers living in Paris – The Beat Generation. Authors such as Allen Ginsberg and William Burroughs would hold talks and readings at Le Mistral in the same way that the Lost Generation had done at Beach’s Shakespeare & Co. before them. Beach lived in Paris until her death in 1962, and two years later George Whitman renamed his bookstore Shakespeare & Company in her honor. George was known for his eccentric personality. He was a constant presence at the bookstore and visitors would often find him sitting on a small bench by the entrance, reading or engrossed in conversation, often colorfully dressed with tousled hair (which he used to keep trim by setting it on fire with a candle, a habit he once demonstrated in a documentary titled Portrait of a Bookstore as an Old Man, 2005). George’s eccentricity also manifested itself as supreme kindness; since the current Shakespeare & Co. opened its doors it has invited an estimated 30,000 travelers to sleep in the store among the bookshelves. These guests are affectionately known as “Tumbleweeds” – rolling thistles that “drift in and out with the winds of chance,” as George described. This tradition still exists today and anyone is welcome to apply to be a tumbleweed; all that’s asked in return is that they read a book a day, help out for a few hours in the store, and produce a one-page autobiography. In 2002, George passed on the task of running the bookstore to his daughter, Sylvia Whitman, lovingly named after the founder of the original Shakespeare & Co.


CULTURE

© Fred Blicko / Reddit

Sylvia est demeurée fidèle aux traditions ancestrales de la librairie ; le lieu continue d’accueillir, lors d’événements nocturnes gratuits, de jeunes écrivains en devenir, mais aussi des auteurs reconnus comme Zadi Smith, Carol Ann Duffy ou Will Self. Le public est invité dans la librairie et, une fois les lectures terminées, les inévitables séances de questions-réponses avec les auteurs se poursuivent autour d’un verre de vin. Pendant les mois d’été, l’assistance déborde souvent dans la rue, créant une atmosphère électrique, les conversations littéraires animées se prolongeant tard dans la nuit.

Sylvia has remained true to the bookstore’s longstanding traditions; it continues to host free evening events with young, emerging writers as well as celebrated authors such as Zadie Smith, Carol Ann Duffy, and Will Self. Patrons are invited to nestle into the store and, after the talk, enjoy a Q&A with the author over a glass of wine. In the summer months, the audience often overflows onto the street creating an electric atmosphere, with lively literary conversations carrying on late into the night.

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CULTURE

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Représentations théâtrales et concerts live sont régulièrement organisés par des talents du cru ou des « Virevoltants » de passage. L’hiver, la foule se masse dans la librairie parmi les milliers d’ouvrages pour écouter concerts improvisés ou assister à des pièces du répertoire classique comme Hamlet ou Beaucoup de bruit pour rien ; l’été, les tréteaux de la scène sont installes devant la librairie, à même le trottoir. En 2010, Shakespeare & Company a lancé The Paris Literary Prize – un évènement récompensant des nouvelles. Des auteurs qui n’ont pas encore eu la chance d’être publiés sont invités à soumettre leur manuscrit dans l’espoir de remporter un prix doté de 10 000 euros. Les deux premiers lauréats, les jeunes Rosa Rankin-Gee et C.E Smith, auteurs de The Last Kings of Sark et Body Electric, ont tous deux été publiés depuis par des éditeurs et leurs œuvres aussi largement qu’unanimement saluées. George avait toujours rêvé d’ouvrir un café-librairie à côté de Shakespeare & Company. Il avait imaginé un lieu littéraire où les clients pourraient lire, bavarder et déguster sa fameuse tarte au citron maison. Malheureusement, George a disparu en 2011 avant d’avoir vu son rêve se réaliser. À sa mémoire, Sylvia et son équipe ont ouvert cet établissement en 2015. Ses larges fenêtres donnent sur Notre-Dame et le square Saint-Julien-Le-Pauvre. Selon le temps, on peut s'y assoir à l’intérieur ou en terrasse, y boire d'irrésistibles cocktails et goûter la célèbre tarte au citron inspirée de la recette de George Whitman !

There are also regular theatre productions and live music concerts put on by young, local talents and resident tumbleweeds. In the winter, audiences crowd into the store among the thousands of books to listen to live music or watch classic plays such as Hamlet and Much Ado about Nothing. In the summer, makeshift stages are set up on the cobbled terrace outside. In 2010, Shakespeare & Co. launched The Paris Literary Prize – a competition that celebrates the unique art of the novella. Unpublished authors are invited to submit their manuscripts in the hope of winning the 10,000 euros prize. The competition’s two winners so far have been young writers, Rosa Rankin-Gee and C.E. Smith, whose novellas The Last Kings of Sark and Body Electric have both since been picked up by publishers and received wide-reaching acclaim. It was always George’s dream to set up a bookstore café next to Shakespeare & Co. He imagined a literary setting where patrons could read, chat, and enjoy his famous homemade lemon pie. Sadly, George passed away in 2011 before he could see his dream realized. However, in his memory Sylvia and the team launched their café in 2015. Its large picture windows look out onto the Notre Dame and the St.-Julien-le-Pauvre park. It has indoor and outdoor seating, so in the spring and summer months customers can sit on the terrace and enjoy the Parisian sunshine, as well as a gorgeous array of drinks and foods on offer. They even sell lemon pie, inspired by George’s very own recipe!

Ceux qui ont eu la chance de passer du temps à Shakespeare & Company – qu'ils soient clients, employés ou « Virevoltants » – évoquent cette légendaire librairie une lueur rêveuse dans les yeux. Et cela n’a rien d’étonnant. Incontestablement, l’endroit a quelque chose de magique. En franchissant ses portes pour arpenter le dédale de ses rayons, avant de gravir le vieil escalier branlant vers la salle de lecture aux vieilles fenêtres avec vue sur les quais de la Seine, on se sent transporté en d’autres temps et d’autres lieux. Et d’une certaine manière, cela n’a rien d’une illusion. Chaque centimètre carré du lieu témoigne de l’esprit novateur du Shakespeare & Company fondé en 1919 dont Sylvia Whitman est la fidèle gardienne. ■

Those who’ve spent any time at Shakespeare & Co. – whether as visitors, workers, or tumbleweeds – more often than not reminisce about their time in the legendary bookshop with a dreamy glint in their eye. And it’s no surprise. There’s undoubtedly an air of magic in the place. Walking through the doors and navigating your way through the maze of sections, up the rickety old staircase, and into the reading room with its old windows overlooking the banks of the Seine, you can’t help but feel that you’ve been transported to another time and place. And in a sense you have. Every inch of the place is charged with the values and ideas that were instigated in the original Shakespeare & Co. in 1919. Sylvia Whitman manages to captain the bookstore elegantly forward into the future. ■

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PATRIMOINE

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CULTURE

Sylvia Whitman devant Shakespeare and Company à Paris. Sylvia Whitman outside Shakespeare and Company, her bookshop in Paris. © 2010 Courtney Traub.


CULTURE

SYLVIA WH ITMAN Interview by Will Kitson / Translated from English by Samuel Todd

Sylvia Whitman, aux commandes de Shakespeare et Company depuis 2006, a grandi entourée de milliers de livres. Elle a succédé à son père George Whitman, fondateur de la librairie en 1951, et entraîné la librairie vers de nouvelles aventures. Sylvia Whitman has been the proprietor of Shakespeare and Company since 2006. She grew up among thousands of books and took up the reins from her father, George Whitman, who founded the bookstore in 1951. She has brought the shop into a new age—with festivals, performances, readings, and lots of technological improvements.

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CULTURE

Shakespeare & Company a toujours été une flamboyante plaque tournante aussi bien culturelle qu’artistique. À quoi a pu ressembler une enfance baignée dans un tel environnement ? Sylvia Whitman : J’ai une mémoire désastreuse concernant les souvenirs en particulier, donc lorsqu’on me pose ce genre de question, je pense souvent à ce que disait Proust à propos de la mémoire, qui me semble d’une redoutable justesse : « Les souvenirs d’évènements passés ne sont pas nécessairement ­ authentiques. » Cependant, en règle générale, je me souviens d’une époque très gaie, bohème, empreinte d’une atmosphère très Alice-au-pays-des-merveilles, ­déambulant pieds nus dans la librairie et rencontrant écrivains et lecteurs venus des quatre coins du monde. J’ai passé beaucoup de temps avec un poète américain que j’adorais, un certain Ted Joans. Posté devant la librairie, il déclamait d’une voix théâtrale son poème :

LA VÉRITÉ si vous deviez croiser un homme arpentant une rue bondée déclamant seul et à voix haute ne fuyez pas dans la direction opposée mais précipitez-vous vers lui car c’est un POÈTE ! vous n’avez rien à CRAINDRE du poète si ce n’est la VÉRITÉ

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Shakespeare & Company has always been a vibrant cultural and artistic hub. What was it like being there as a child? Sylvia

Whitman: I'm terrible with

s­ pecific memories, so when asked this question I often think of what Proust said about memory, which seems so true: “Remembrance of things past is not necessarily the remembrance of things as they were.” In general, however, I remember a very joyful, bohemian, Alice-in-Wonderland world, wandering the bookshop in bare feet and encountering writers and readers from around the world. I spent a lot of time with one American poet whom I adored called Ted Joans. He would stand in front of the bookshop and loudly, ecstatically and ­theatrically recite his poem:

THE TRUTH if you should see a man walking down a crowded street talking aloud to himself don't run in the opposite direction but run towards him for he is a POET! you have NOTHING to fear from the poet but the TRUTH


CULTURE

À bien des égards, Shakespeare & Company a toujours été un lieu de ralliement pour la c­ ommunauté bohème plutôt qu’une entreprise à ­proprement parler. Pour vous, est-il primordial de ­perpétrer cette tradition ? Cet équilibre est fondamental et ce lieu serait tout autre s’il n’en était pas ainsi. Certes, c’est un business, mais comme le faisait remarquer mon père :

l’industrie du livre est celle de la vie. Il voulait dire par là que le commerce du livre ne se résume pas à vendre une marchandise.

Pour moi, la rentabilité n’est pas une priorité – et c’est plus une galère qu’autre chose ! Tant que l’équilibre est atteint et que l’on peut continuer à exercer notre activité, alors cela fonctionne et je préfère passer mon temps à bouquiner, dorloter des écrivains en devenir et créer un lieu original à l’intention de nos visiteurs, ainsi qu’un havre propice à toutes les rêveries.

Selon vous, quel rôle Shakespeare & Company a-t-il joué dans le paysage culturel parisien ? Shakespeare & Company a toujours eu pour objectif de jeter des ponts entre les communautés anglophones et francophones au sein de la capitale. Pas seulement à travers les ouvrages que nous vendons, mais aussi en proposant un espace de rencontres propice à toutes les découvertes.

In many ways Shakespeare & Company has always been more of a center for the bohemian community rather than a business. How important is it for you to maintain this tradition? This balance is essential and we would be an entirely different place if it wasn’t the case. It's true that it’s a business, but as my father said: the business of books is the business of life. He meant that selling books is about so much more than selling a product.

To me, the accounts are an afterthought – and a rather irritating one at that! As long as the books balance and we can continue doing what we do, then it works and I'd rather spend my time reading, making a home for aspiring writers and creating an unusual space for visitors to discover and daydream in.

What role do you see Shakespeare & Company having played in the cultural landscape of Paris? Shakespeare and Company has always tried to act as a bridge between the English and French-speaking communities in Paris. Not only through the books we sell, but also by being a place for chance encounters and discoveries.

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CULTURE

Parlez-nous de l’évolution de la librairie au fil du temps…

Tell us about how the bookshop’s evolved with the times…

Nous n’avons eu de cesse d’innover, et ce n’est qu’un début ! Lorsque je suis arrivée en 2002, mon père n’avait même pas le téléphone (un détail qui m’a fait hurler de rire lorsque j’ai découvert que cette année-là, la librairie était en couverture des « Pages Jaunes » !). Depuis, j’ai doté la boutique de quelques gadgets technologiques incontournables : nous sommes équipés d’un terminal de carte bancaire, nous avons acquis des ordinateurs, procédé à un inventaire du fonds, créé un site Internet, etc. Tout en nous attachant à conserver l’atmosphère féerique d’une librairie que Henry Miller qualifiait de

We are still evolving and always will be I imagine! When I arrived in 2002 my father didn't even have a telephone (a fact I found hilarious considering that year the bookshop was on the front cover of "Pages Jaunes" – the French phone directory!). Since then I installed the obvious: credit card machines, computers, a book inventory, a website, etc. All whilst trying to retain the magical atmosphere of a bookshop that Henry Miller called A Wonderland of Books.

Paradis du livre.

Comment envisagez-vous l’avenir de Shakespeare & Company ? Si vous m’aviez posé la question lorsque j’avais vingt ans, j’aurais égrené une longue liste comprenant un café, un cinéma d’avant-garde et une ferme installée à une heure de Paris pour accueillir écrivains en résidence, animaux abandonnés et légumes oubliés, afin de leur offrir une seconde chance. Désormais trentenaire, je suis sans doute légèrement plus réaliste… voire conformiste ! Quel privilège d’avoir pu accomplir ce que nous avons fait au cours des années passées : un vaste espace destiné aux enfants, un café, l’organisation d’une multitude d’événements, un site Internet, un livre de 400 pages retraçant notre histoire – bientôt publié – et bien d’autres projets. Évidemment, je n’ai pas accompli cela seule ; si je dirige la libraire avec mon associé David Delannet, nous sommes épaulés par une formidable équipe d’une trentaine de collaborateurs, tous talentueux, et en qui j’ai une confiance absolue.

How do you envision the future of Shakespeare & Company? If you’d asked me in my twenties, I would have had a long list that included a café, an underground cinema and a farm an hour outside Paris, for writers in residence and lost animals and vegetables to live on. Now I'm in my thirties, I am perhaps a little more realistic ... or more dull! I feel so lucky to have been able to achieve what we have achieved in the last few years, like the café, an expanded children's section, an incredible list of events, a website that sells books, a soon-to-be-published 400-page book about our history and more. I absolutely did not do all of this alone – I now co-manage the bookshop with my partner David Delannet and I have an exceptional team of 30 talented people whom I can depend on entirely.

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CULTURE

© Bonnie Elliott

Au fil des ans, Shakespeare & Company a accueilli de très nombreux artistes et écrivains. Parmi eux, une personnalité vous a-t-elle particulièrement marquée ?

Over the years, Shakespeare & Company has hosted many celebrated writers and artists. Is there anyone who made a particular impact upon you personally?

De fait, notre dernier événement, Claire-Louise

Actually our most recent event with ClaireLouise Bennett reading from her debut collection POND was amazing. It's always a good sign when you see half our staff of booksellers excitedly present at an event! And this did not disappoint. Her writing is so refreshing you wonder why you’ve not read it before! Other than that, Jeanette Winterson has had a profound effect on me both as a reader and personally. Witnessing one of her events can be life-changing. Saul Williams, one of the most charismatic writers I've encountered, gave a performance that I can only describe as both electrifying and spiritual.

Bennet lisant le début de sa collection POND, s’est révélé extraordinaire. C’est toujours très bon signe lorsque vous constatez que la moitié de votre équipe de libraires assiste enthousiaste à une lecture ! Et le succès a été au rendez-vous. Sa prose est si rafraîchissante que l’on en vient à se demander pourquoi on ne l’a pas lue avant. Par ailleurs, Jeanette Winterson m’a profondément touchée, aussi bien comme lectrice que personnellement. Assister à l’une de ses performances peut bouleverser votre existence. Saul Williams, l’un des écrivains les plus charismatiques qu’il m’ait été donné de rencontrer, nous a offert une représentation que je qualifierais d’à la fois électrisante et hautement spirituelle. Et je pourrais en citer beaucoup d’autres…

This list could go on and on... ■ JULY 2016 FRANCE-AMÉRIQUE

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HISTORY

UN PHALANSTERE FRANÇAIS AU TEXAS

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HISTORY

A FRENCH PHALANSTERY IN TEXAS

Pauline Guedj / Translated from French by Alexander Uff

En 1855, un groupe de migrants francophones s’installe sur une terre aride du Texas. Nous sommes à quelques kilomètres de Dallas, alors un simple village, et le lieu, fondé de toutes pièces par ses nouveaux habitants, est baptisé La Réunion. Espoir de fondation d’une communauté inspirée des écrits du socialiste français Charles Fourier, La Réunion sera une aventure expérimentale faite de vie coopérative, de débats politiques et de profondes déceptions. Abandonnée trois ans seulement après sa création, la communauté laissera chez son initiateur, le journaliste Victor Considerant, un souvenir amer. Empreinte francophone dans le Texas du XIXe siècle, la courte expérience marquera toutefois les esprits, laissant dans la région un empreinte sinueuse mais bien réelle. A group of Francophone migrants decided to create a phalanstery – a type of cooperative community – on an arid patch of land in Texas in 1855. The site was located just a few miles from Dallas – then a small village – and created from scratch by the new inhabitants, who christened their new home La Réunion. Built in the hope of founding a community inspired by the writings of French socialist Charles Fourier, La Réunion was an experimental adventure defined by cooperative living, political debate and crushing disappointment. The project was abandoned just three years after it began, and left a bitter memory in the mind of its founder, the journalist Victor Considerant. The short-lived experiment was a significant francophone chapter in the history of 19th-century Texas. It remains etched in local memory and has left a distant yet very real mark in its wake.

À gauche: caricature de Cham parue dans la revue Coups de crayon en 1849, figurant Victor Considerant et sa fameuse queue ornée d’un œil entourée autour d’un rocher de Californie. / Left page: a drawing by French caricaturist Cham published in the Coups de crayon revue in 1849, showing Victor Considerant and his much-talked-about tail with an eye at the tip, wrapped around a rock in California. En haut: vue perspective d'un phalanstère. / On top: A caricature sketch of a phalanstery.


HISTORY

Victor Considerant, propagandiste de Charles Fourier

Victor Considerant, Charles Fourier's propagandist

3h45. Kalikst Wolski s’éveille dans un dortoir. Depuis plusieurs semaines, il est installé ici à La Réunion avec une cinquantaine d’autres venus de France. Prêt pour sa journée de travail, il se dirige vers la cuisine où l’on a placé sur une grande table du café, des lentilles et des fritures de porc. Aujourd’hui, il s’agit de transplanter derrière des rangées de maïs les boutures mises en terre il y a quelques jours. Le soleil tape. Les hautes feuilles devraient protéger les cultures. À 15h, épuisé, Wolski retrouve son lit. Il dort plusieurs heures puis rejoint ses camarades. Au dîner, légumes et bouillon de bœuf.

At 3.45 am Kalikst Wolski awoke in a dormitory. He had spent the last few weeks living in La Réunion alongside some 50 other people from France. Refreshed and ready for the day, he walked into the kitchen to find coffee, lentils and fried pork on the large dining table. Today was to be devoted to moving cuttings that had been placed in the ground a few days before, to replant them behind the rows of corn. The sun was beating down but the higher leaves would protect the newly-planted crops. An exhausted Wolski collapsed into bed at 3pm, sleeping for a few hours before joining the other members of the community for a dinner of vegetables and beef broth.

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riginaire de Pologne, Kalikist Wolski fut l’un des premiers colons à débarquer à La Réunion. Rocambolesque, son aventure est indissociable de celui qui en fut l’inspirateur : Victor Considerant. Méconnu aujourd’hui, Considerant était, dans ­l’Europe de 1850, une célébrité. Né en 1808, il avait, adolescent, découvert les théories du socialisme romantique Charles Fourier, dont il s'était fait le propagandiste. La philosophie de Fourier annonçait l’avènement d’un monde heureux forgé sur l’épanouissement des passions humaines. Considerant croyait en la société idéale du phalanstère et à son éthique du travail effectué dans la joie, sans monotonie. Dans le phalanstère de Fourier, pas de pénurie, pas d’inégalités, simplement une société du travail-plaisir et des désirs assouvis. Considerant voulait en être. De la pensée de Fourier, Considerant retint surtout les aspects pratiques. Le but avoué était de la rendre directement applicable dans un programme politique. En 1848, le disciple siégea à l’Assemblée où il défendit le droit de vote des femmes et la représentation proportionnelle. Opposant à LouisNapoléon Bonaparte, il prit en juin 1849 la tête d’une manifestation contre le régime. Emprisonné puis forcé à l’exil, il s’installa en Belgique où il se mit à rêver d’Amérique. 42

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Originally from Poland, Wolski was one of the first settlers to arrive in La Réunion. His extraordinary adventure is identical to the man who inspired it, Victor Considerant. While little known today, Considerant was renowned in 1850s Europe. Born in 1808, he discovered the utopian socialist theories of Charles Fourier as a teenager, and went on to become his propagandist. Fourier’s philosophy described the advent of a happy world founded on the thriving of human passions. Considerant believed in the idealistic society offered by the phalanstery and in its ethic of working joyfully and free from monotony. In the Fourierist phalanstery there would be no shortages and no inequality. It would simply be a society of work, pleasure and satisfied desires, and Considerant wanted to be a part of it. Considerant retained the practical aspects of Fourier’s thinking above all. The clear goal was to make these theories directly applicable through a political program. Considerant sat at the French National Assembly in 1848, where he defended women’s right to vote and proportional representation. As part of his opposition Louis-Napoléon Bonaparte, he led a protest against the regime in June 1849. Following the demonstration he was imprisoned then forced into exile. He fled to Belgium, where he began dreaming of America.


HISTORY

Caricature publiée en couverture du journal L’Eclipse en 1869. On y voit Victor Considerant, doté d’une queue, arroser la plante de l’héritage fouriériste. Dans la presse française du XIXe siècle, cette représentation de Considerant avec une queue pourvue d’un œil à son extrémité était courante. Elle moquait la conception fouriériste de la future mutation biologique des humains et caricaturait l’homme fouriériste comme un être entre l’individu et l’animal gratifié d’un attribut supplémentaire et d’un « sixième sens » symbolisé par son troisième œil curieusement placé. A caricature published on the front cover of the French newspaper L’Eclipse in 1869. It figures Victor Considerant with a tail, using it to water a plant representing Fourierist values. This depiction of Considerant with a tail and an eye at the tip regularly appeared in the 19th-century French press. The cartoon mocked the Fourierist vision of future biological mutation in humans, caricaturing Fourier’s follower as part-man, part-animal, with an added physical attribute and a “sixth sense”, illustrated here by an oddlyplaced third eye.

L'île nouvelle d'Utopie, gravure d'Ambrosius Holbein servant d'illustration à la première édition de l'essai philosophique de Thomas More, Utopia, publiée à Louvains en 1516. The new island of Utopia, a woodcut by Ambrosius Holbein illustrating the first edition of Thomas More’s philosophical essay, Utopia, published in Leuven in 1516.

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HISTORY

Charles Fourier et la société harmonieuse Charles Fourier and the harmonious society

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é en 1772 à Besançon, Charles Fourier est une figure emblématique du socialisme à la française. Fils d’un marchand de draps, il envisage des études d’ingénieur avant de s’installer à Lyon où il devient commis-marchand. Fourier voyage à travers la France et s'interroge sur la possibilité d'une société communautaire. Il entame l’écriture de son ouvrage Théorie des quatre mouvements et des destinées générales qu’il édite dans l’anonymat en 1808. Son œuvre élabore une théorie de l’Harmonie, société divisée en un ensemble d’unités préétablies, les phalanstères, regroupant chacun 1620 personnes. Clairement découpés selon les tempéraments de leurs habitants, dont Fourier dresse la typologie, les phalanstères

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constituent la base d’une société équilibrée tournée vers l’épanouissement des passions. Au cours de sa carrière, Fourier s'entoure de nombreux disciples dont Victor Considerant et Clarisse Vigoureux. Son modèle du phalanstère sera l'objet d'expérimentations en Europe et aux États-Unis et constituera l'une des inspirations des kibboutzim israéliens, villages collectivistes pionniers fondés en Israël à partir de 1909 dans lesquels se pratiquent la démocratie directe et la mise en commun des moyens de production. Sans reproduire le modèle social envisagé par Fourier, les kibboutzim puiseront dans les théories socialistes du début du XIXe siècle leurs conceptions du travail partagé. Charles Fourier meurt à Paris en 1837. ■

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orn in Besancon in 1772 to a cloth merchant father, Charles Fourier is an iconic figure of French socialism. Fourier briefly studied engineering before moving to Lyon to become a sales clerk. He travelled across France and laid down the foundation of his thoughts on communitarian society. Fourier began writing his most renowned work, The Theory of the Four Movements and the General Destinies, which he published anonymously in 1808. His work offered a theory of social harmony with society divided into preestablished unities – phalansteries – each housing 1,620 people. These communities were clearly organized based on the temperaments of their in-

habitants – which Fourier divided into categories – and made up the basis for a balanced society focused on the fulfilment of human passions. Over his career Fourier accumulated a large number of disciples, including Victor Considerant and Clarisse Vigoureux. His phalanstery model was used in experiments in Europe and the United States, and was one of the inspirations for the Israeli kibbutz system. While it does not reproduce the social model imagined by Fourier, the kibbutz is a collective village based on the ideals of shared work taken from early 19th-century socialist theories. Fourier died in Paris in 1837. ■


HISTORY

Au Texas ! À Bruxelles, Considerant trouvait les journées bien longues. En Amérique du Nord, plusieurs communautés inspirées de Fourier avaient été créées. Il y avait Book Farm dans le Massachusets, l’Icarian Community dans l’Illinois, The North American Phalanx dans le New Jersey. Plusieurs de ses amis avaient tenté de le convaincre de partir pour le Nouveau Monde. Considerant y croyait peu, convaincu que la réforme fouriériste devait se mener depuis l'Europe. En visite en Belgique, c’est finalement Albert Brisbane, l’un des disciples de Fourier aux États-Unis, qui parvint à le décider. Le 14 décembre 1852, Considerant débarque à New York.

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éambulant dans la ville, le fouriériste s’enthousiasme pour « la spontanéité sans limite » des Américains, « une civilisation qui, au lieu de stagner, avance telle une rivière, sans craindre les obstacles ». Le 27 avril 1853, il rejoint Brisbane à Buffalo où les compagnons se lancent dans un périple les menant en bateau, en train et à cheval à Cleveland, Cincinnatti, Little Rock, Dallas et Forth Worth. Sur le chemin, Considerant retrouve des amis fouriéristes et admire l’immensité des paysages. C’est finalement au Texas qu'il eut la révélation : « Mes amis, écrivit-il à ses élèves parisiens, Je vous annonce que le futur que nous cherchons depuis 25 ans est à portée de main. Nous allons pouvoir créer un paradis radieux. C’est au Texas que j’ai vu la lumière ». Fertile, pensait-il, facilement accessible depuis Dallas par la rivière, la région de Forth Worth fut désignée comme emplacement pour fonder la parfaite utopie. De retour en Belgique, Victor Considerant rédige Au Texas. En rupture avec les écrits de Fourier, il souhaite que la colonie n’abrite pas uniquement les suivants de son maître mais tout ceux qui désiraient vivre dans une communauté coopérative. Considerant insistait sur la nécessité de collaborer avec les Américains pour assurer la viabilité du projet. Il demandait aux agriculteurs et aux travailleurs manuels de se mobiliser. Les fonds nécessaires furent levés rapidement. On allait bientôt pouvoir partir.

Texas bound! Considerant found his days in Brussels far too long. Meanwhile in North America, several communities inspired by Fourier’s teachings had been founded. They included Book Farm in Massachusetts, The Icarian Community in Illinois and The North American Phalanx in New Jersey. A few of his friends had already tried to persuade him to travel to the New World but Considerant had little faith in it, believing that the Fourierist reforms should be led in Europe. In the end it was Albert Brisbane, one of Fourier’s disciples in the United States, who convinced him while on a visit to Belgium. And so on December 14, 1852, Considerant arrived in New York.

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hile wandering through the city, he was in rhapsodies over the Americans’ “unlimited spontaneity”, seeing them as “a civilization which, instead of stagnating, is moving forward like a river with no fear of obstacles”. Considerant joined Brisbane in Buffalo on April 27, 1853. From there the two men set out on a journey by boat, train and horse to visit Cleveland, Cincinnati, Little Rock, Dallas and Fort Worth. On his travels Considerant found Fourierist friends while taking in the immense scale of the landscapes, but his true revelation came while in Texas. Writing to his students in Paris, he said “My friends, I would like to announce that the future we have been pursuing for 25 years is within reach. We will soon be able to create a radiant utopia. I have seen the light in Texas.” He saw the southern state as fertile and easily accessible by river from Dallas, and a region around Fort Worth was marked out as the site on which a perfect utopia would be founded. Upon returning to Belgium, Considerant wrote Au Texas. Breaking from Fourier’s philosophy, he did not want the new community to only welcome his teacher's followers, but rather all those who wanted to live in a cooperative community. He insisted upon the need to work with the Americans to ensure the project’s success, and also sought out the help of farmers and manual laborers. The necessary funds were quickly raised, and the new community was soon ready to leave Europe.

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HISTORY

L’heure de la deception 15 janvier 1855, Victor Considerant, son épouse Julie et sa belle mère Clarisse embarquent ensemble pour New York. Victor était plein d’espoir mais dès l’arrivée aux États-Unis, l’aventure se compliqua. Au Texas, les constructions de lignes de chemin de fer avaient redéfini la carte. La terre que Considerant comptait acheter n’était plus à vendre. L’utopiste se mit à chercher une solution mais, dépité, il apprit au cours de ses investigations que l’un de ses disciples déjà arrivé sur place avec un groupe de pionniers avait, sans son autorisation, fait l’acquisition d’un autre territoire à quelques kilomètres de Dallas. Devant le fait accomplit, les Considerant prirent la route pour La Réunion.

L

orsqu’ils arrivèrent, le village comptait déjà des dortoirs, une cuisine communautaire et une salle à manger. Peu impressionné par le travail des charpentiers, Considerant constata toutefois que les colons avaient intégré certains préceptes évoqués dans ses discours. Les activités les plus dures étaient partagées, les services à la cuisine collectifs. Le moral était bon. La situation s’envenima avec l’avancée du printemps dont la chaleur handicapa davantage les colons que le froid glacial de l’hiver. Considerant avait vanté les mérites d’un Texas au climat tempéré, la chaleur paralysa ses troupes. Tant bien que mal, on construisit un magasin, où l’on vendait paraît-il un excellent Brandy à la poire, une boulangerie, et on se lança dans les plantations Avant le départ, Considerant avait été clair. Le nerf de la guerre serait l’agriculture. Mais sur l’ensemble des pionniers de La Réunion presqu’aucun ne connaissait les règles de la botanique. La Réunion était peuplée d’écrivains, de musiciens, de scientifiques. Mélange de méconnaissance et de malchance, l’expérience tourna à la catastrophe. En été, les cultures furent grillées par la chaleur. En hiver, elles gelèrent sous le blizzard. Des nuées de sauterelles dévoraient ce que la météo avait laissé pousser. Dès le mois d’août 1855, tout allait au plus mal. Plusieurs colons périrent de maladie, de morsures de serpent ou de malnutrition.

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A series of disappointments Considerant, his wife Julie and his mother-in-law Clarisse set off for the United States on January 15, 1855. Although Considerant was initially filled with hope, the adventure hit a snag when the family arrived in America. The construction of railway lines had changed the area mapped out for the community, and the land he was supposed to buy was no longer for sale. Considerant began looking for a solution, but was shocked to discover that one of his disciples who had arrived beforehand had acquired a new plot of land a few miles from Dallas without his authorization. Powerless, the Considerant family set off for La Réunion.

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hen they arrived the village already had dormitories, a community kitchen and a dining area. Underwhelmed by the carpenters’ work, Considerant was nevertheless pleased to see the settlers had followed several of his instructions. The hardest activities were shared, and everyone took part in kitchen duties. Spirits, for the time being, were high. Unfortunately the situation worsened with the arrival of spring, as the settlers struggled more with the heat than with the glacial temperatures of winter. Considerant had extolled the virtues of the temperate Texan climate, but the blistering heat paralyzed his workers. Doing the best they could, the settlers built a shop (which apparently sold an excellent pear brandy), a bakery and began creating plantations. Considerant had been explicit from the very beginning. Agriculture would be the foundation of the community. But among all the pioneers in La Réunion, there were hardly any who were learned in botany. The village was filled with writers, musicians and scientists. Through a mix of ignorance and misfortune, the experiment turned to catastrophe. The summer sun baked the crops dry, the winter blizzards froze them solid and swarms of locusts devoured anything the elements had left behind. The situation was at its worst from August 1855 onwards. Several settlers died of illness, snakebites or malnutrition.


HISTORY

Polémique : C o n s i d e r a n t, M a r x e t E n g e l s T h e C o n s i d e r a n t, M a r x a n d E n g e l s p o l e m i c

C

hez les historiens du socialisme, il est une polémique qui, régulièrement, refait surface depuis les années 1940 : Le Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx et Friederich Engels, œuvre fondatrice du communisme, serait en réalité le plagiat d’un texte de Victor Considerant, Manifeste de la démocratie pacifique. Publié à cinq années d’écart, 1843 pour l’un, 1848 pour l’autre, les deux livres dressent effectivement un tableau presque similaire des sociétés européennes du XIXe siècle. Chez Considerant comme chez Marx et Engels, il est question de société divisée, de prolétariat oppressé et de système féodal. Toutefois, si les ouvrages ont en

partage leurs diagnostiques, ils s’opposent quant aux solutions proposées. Là où Marx et Engels voient dans la révolution prolétaire l’inévitable agonie du capitalisme, Considerant, lui, propose une voie pacifiste et réformatrice. Fort de l’héritage de la révolution française, il met en doute la possibilité d’une juste redistribution des richesses après la phase de conflit. En outre, les auteurs s’opposent quant à leur conception de la propriété privée. Quand Marx et Engels fondent leur société égalitaire sur l’abolition de la propriété, Considerant, lui, la décrit comme « un élément fondateur de l’individualité humaine » et ne l’exclut pas du phalanstère fouriériste. ■

T

here is a polemic among historians of socialism, which has been regularly revived since the 1940s. Some claim that The Communist Manifesto by Karl Marx and Friedrich Engels, the founding work of communism, is in fact plagiarized from Victor Considerant’s Manifesto of Peaceful Democracy. The works were published five years apart, and do paint a similar picture of 19th-century European societies. Considerant, Marx and Engels all described a divided society, an oppressed proletariat and a feudal system. However, despite offering identical evaluations, the solutions put forward are very

different. While Marx and Engels saw the inevitable downfall of capitalism through the proletarian revolution, Considerant suggested a pacifistic, reformative approach. Aware of the heritage of the French Revolution, he was dubious as to whether a fair redistribution of wealth after the conflict was possible. The two parties also disagreed about their conception of private property. While Marx and Engels sought to found their egalitarian society on the abolishment of property, Considerant described property as “an essential element of human individuality” and allowed it at the phalanstery. ■

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HISTORY

Architecte visionnaire, Frank Lloyd Wright (1867-1959) fonde en 1911 la communauté unitarienne de Spring Green dans sa pharaonique propriété dans le Wisconsin : une sorte de phalanstère extravagant construit selon ses indications et composé d'une série de bâtiments à la fois communautaires, domestiques et agricoles. Il baptise l'ensemble Studio Taliesin, du nom du poète celte Taliesin. Le créateur du musée Guggenheim rêvait de devenir le gourou de l'Amérique. « Très tôt dans l'existence, j'ai dû choisir entre mon arrogance naturelle et une humilité de façade ; j'ai opté pour mon arrogance », disait Wright. Le lieu est accessible sur visite. Address: Rte. 23, Spring Green, WI 53588. Tel: 608-588-7090 The visionary architect Frank Lloyd Wright (1867-1959) founded the Unitarian community of Spring Green on the grounds of his colossal Wisconsin estate in 1911. The project was a sort of extravagant phalanstery built according to the architect’s specifications, and made up of a series of buildings used to community, domestic and agricultural ends. He christened the construction Studio Taliesin, inspired by an ancient Celtic poet of the same name. The man who created the Guggenheim Museum also dreamed of becoming a national American guru. Fittingly, Wright once said that “Early in life I had to choose between honest arrogance and hypocritical humility. I chose the former and have seen no reason to change.” The site is now open for visits. Address: Rte. 23, Spring Green, WI 53588. Tel: 608-588-7090. © Cindy/ Flickr

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HISTORY

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ace à la débâcle, Considerant s’assombrit. Les habitants le prirent en grippe, le décrivant comme un incapable fumant sa pipe couché dans son hamac. Dépressif, il se plongea dans l’alcool et la morphine et regarda, impuissant, La Réunion se dépeupler. Au bout de deux ans, la communauté, autrefois de 300 habitants, n’était plus que l’ombre d’elle même. Lorsque finalement Considerant prit la fuite, l’un de ses conseillers le supplia de revenir. La réponse du fouriériste fut sans appel : « Les habitants de La Réunion doivent me considérer comme mort ».

Avec ces quelques années d’existence, La Réunion fut un échec. Le régime socialiste ne fut jamais vraiment instauré et Victor Considerant fut un piètre leader. Dans les archives, reste alors le souvenir d’une expérience heureuse : le salon organisé quotidiennement par Julie, l’épouse de Victor. On y jouait de la musique, on discutait, on chantait. La Réunion fut la première terre texane à disposer d’un piano. Dans les années 1940, les admirateurs de Dallas aimaient alors à dire que cette préciosité artistique de La Réunion se retrouvait dans leur cité. « La raison pour laquelle Dallas est supérieure aux autres villes du Texas, avançait l’intellectuelle Ermance Rejebian, peut être attribuée à ces Français, tous des hommes de culture, qui voyagèrent pour forger une communauté fraternelle ». Chauvinisme, francophilie, Dallas aurait su rester, de générations en générations, la perle française du Texas. ■

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aced with a worsening debacle, Considerant began to lose hope. The inhabitants started to resent him, describing him as an inept leader who did nothing but smoke his pipe in his hammock. Falling into a depression, he turned to alcohol and morphine and watched, powerless, as La Réunion was slowly abandoned. After two years the community that had once been home to 300 people was a shadow of its former self. When Considerant eventually decided to flee, one of his advisers begged him to stay. But his response was final: “The inhabitants of La Réunion should think of me as dead.” Surviving no more than a few years, La Réunion may be considered a failure. The socialist regime was never truly instated and Considerant was a feeble leader. The memory of one happy experience has however remained in the archives: a daily salon organized by Considerant’s wife Julie. These meetings were filled with music, discussion and song, and La Réunion was in fact the first Texan area to own a piano. Lovers of Dallas in the 1940s enjoyed boasting that the same artistic atmosphere also reigned in their city. “The reason why Dallas is superior to the other towns in Texas”, said intellectual Ermance Rejebian, “can be attributed to these French people. They were all men and women of culture who were travelling to create a fraternal community.” Combining patriotism and Francophilia, Dallas has remained the French pearl of Texas throughout the generations. ■

POUR ALLER PLUS LOIN / FURTHER READING

Jonathan Beecher. Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism. 2001. University of California Press. John Michael Cooper. « Escape to and from Utopia : Fourierist Philosophy and Musical Life in the Colony of La Réunion, Texas ». American Music, vol. 33, n°2, pp.141-175, 2015. Rondel V. Davidson. « Victor Considerant and the failure of La Réunion ». The Southwestern Historical Quaterly, vol. 76, n°3, pp.277-296, 1973. ■ JULY 2016 FRANCE-AMÉRIQUE

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BON APPÉTIT

Tarte tatin aux tomates tomato tarte Tatin Pour une tarte de 30 cm / Makes one 12-inch tart

BY BÉATRICE PELTRE / TRANSLATED FROM ENGLISH BY LYSE LEROY

INGRÉDIENTS

2 CUILLÈRES À SOUPE DE BEURRE 1 CUILLÈRE À SOUPE DE SUCRE ROUX 1,2 KILO DE TOMATES (CERISES OU ITALIENNES) DE 5 CM, COUPÉES EN DEUX ET ÉPÉPINÉES 1 CUILLÈRE À SOUPE DE VINAIGRE BALSAMIQUE 1 CUILLÈRE À SOUPE D’ORIGAN FRAIS FINEMENT HACHÉ / SEL ET POIVRE PÂTE POUR UNE TARTE DE 30 CM QUELQUES BRANCHES D’ORIGAN FRAIS (POUR LA DÉCORATION)

PRÉPARATION

Préchauffez le four à 200 C. Préparez un moule à tarte à fond amovible de 30 cm et une plaque à pâtisserie à rebords. Dans une poêle à frire assez large pour contenir les tomates, faites fondre le beurre à feu moyen. Ajoutez le sucre et laissez-le dissoudre. Lorsque le mélange commence à caraméliser, ajoutez les tomates, côté coupé vers le haut. Baissez le feu et faites cuire pendant 10 minutes, ou jusqu’à ce que les tomates rendent leur jus. Ajoutez le vinaigre balsamique et laissez mijoter encore 2 minutes. Laissez le jus dans la poêle et disposez les tomates dans le moule à tarte, côté coupé vers le haut. Saupoudrez d’origan, de sel et de poivre. Etalez la pâte, et coupez-la à l’aide de ciseaux pour en faire un rond de 30 cm. Déposez-la sur les tomates en prenant soin de la replier le long des bords. Piquez la pâte à l’aide d’une fourchette. Placez la pâte sur la plaque à pâtisserie et glissez-la dans le four. Baissez immédiatement la température à 190 C. Laissez cuire la tarte pendant 30 minutes, ou jusqu’à ce que la pâte devienne dorée. Sortez la tarte et laissez-la reposer 5 minutes. Passez un couteau entre la pâte et le moule pour la décoller. Posez une grande assiette face vers la tarte, et à l’aide de maniques, retournez le tout pour récupérer la tarte dans l’assiette. Coupez en parts et décorez d’origan. ■

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INGREDIENTS

2 TABLESPOONS BUTTER 1 TABLESPOON BROWN SUGAR 2¾ POUNDS 2-INCH TOMATOES (OR ROMA TOMATOES), HALVED AND SEEDED 1 TABLESPOON BALSAMIC VINEGAR / 1 TABLESPOON CHOPPED FRESH OREGANO / SALT AND PEPPER, TO TASTE PIE PASTRY FOR A 12-INCH TART EXTRA SPRIGS FRESH OREGANO (FOR GARNISH)

DIRECTIONS

Set the oven at 400 degrees. Have on hand a 12-inch French tart pan with removable base and a rimmed baking sheet. In a skillet large enough to hold the tomatoes, melt the butter over medium heat. Add the sugar and cook to dissolve it. When it starts to caramelize, add the tomatoes, cut sides up. Lower the heat and cook for 10 minutes or until the tomatoes release their juices. Add the balsamic vinegar and cook 2 minutes more. Leaving the juices in the pan, arrange the tomatoes in the tart pan, cut sides up. Sprinkle with oregano, salt, and pepper. Roll the pastry and with scissors, cut it into a 12-inch round. Place it on top of the tomatoes, tucking it in at the edges. With a fork, make small holes in the pastry. Set the tart on the baking sheet and transfer to the oven. Immediately reduce the oven temperature to 375 degrees. Bake the tart for 30 minutes, or until the pastry is golden brown. Let the tart sit for 5 minutes. Run a knife around the pastry to loosen it from the pan. Set a large plate upside down on the tart and using pot holders, turn the plate right side up so the tart comes out. Cut into wedges and garnish with oregano. ■


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BON APPÉTIT

VIN

WINE

Né et élevé à Lyon, et certifié par la Society of Wine Educators de la Vallée de Napa (Californie), Nicolas Blanc est un passionné de cuisine et de vin. Food & Beverage Manager du Sofitel de New York, il est l’œnologue de l’hôtel.

Born and raised in Lyon, France and certified by the Society of Wine Educators in Napa Valley, Nicolas Blanc has a passion for food and wine. Food and beverage manager at the Sofitel New York, he is the hotel’s wine specialist. BY NICOLAS BLANC /

TRANSLATED FROM FRENCH BY ALEXANDER UFF

France Franck Millet – Sancerre – 2014 À deux heures de Paris, depuis trois générations, le domaine produit des vins de caractère. Idéal pour accompagner les saveurs de cette tarte fine « upside down » qui demandent beaucoup de personnalité au vin. Pour retrouver une belle acidité et une belle longueur en bouche nous allons chercher un Sancerre blanc d’un millésime jeune qui présente à la fois de la souplesse mais aussi de la rondeur. C’est l’absence de fermentation malo-lactique et le travail des levures pendant trois semaines à basse température qui procurent, à ce sauvignon blanc, sa typicité. L’origan et le vinaigre balsamique sont mis en avant, harmonie délicieuse pour une belle journée d’été.

Just two hours outside of Paris, this vineyard has been producing wines full of character for three generations. This is an ideal match for the flavors of this delectable tarte Tatin, which requires a wine with a lot of personality. In our search for the perfect acidity and a lingering taste, we found a white Sancerre from a young vintage which is both supple and full-bodied. Instead of using malolactic fermentation, yeast is added and left for three weeks at a low temperature, which gives this Sauvignon Blanc its characteristic quality. The wine will really bring out the oregano and the balsamic vinegar, creating a mouth-watering harmony for a beautiful summer’s day. ■

UNITED STATES DeLille Cellars - Chaleur Estate Blanc – 2011 Ici, à Woodinville dans l’État de Washington, la jeune maison DeLille produit depuis 1992 des vins avec les cépages bordelais. Pour cette recette originale de Tatin à la tomate, je vous propose de déguster un vin tout aussi surprenant. Le Sauvignon blanc et le Semillon, mariage classique de la région de Bordeaux, trouvent une dimension nouvelle dans le nord-ouest des États-Unis. Après un nez aux notes plutôt poivrées et sous-bois, c’est un vin riche et rond qui caresse le palais. Zeste de citron, goyave, herbe coupée… les saveurs sont nombreuses ! Associées à cette tarte renversée, c’est un régal.

Here in Woodinville in the State of Washington, the fledgling DeLille winery has been producing wines with Bordeaux grape varieties since 1992. As an accompaniment to this original tomato tarte Tatin recipe, I suggest an equally surprising wine. The Sauvignon Blanc and the Semillon – a classic marriage from the Bordeaux region – have taken on a new dimension in the north-west of the United States. After rather peppery and undergrowth aromas, the palate will enjoy the full taste of this rich, well-bodied wine. Lemon zest, guava and cut grass are just a few of the numerous flavors, and a truly delicious match for this upside-down tomato tarte. ■ 52

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CINEMA

à L'AFFICHE A SELECTION OF THE BEST FRENCH MOVIES RELEASED IN AMERICAN THEATERS By Tracy Kendrick

Boston, MA

BOSTON FRENCH FILM FESTIVAL

The Boston French Film Festival is an annual showcase for France’s finest recent releases. This 21st edition highlights female perspectives and the immigrant experience, offering a window onto the nation’s evolving society. The program includes The Innocents (see next page); Fatima, which garnered a César award for Best Picture for its moving portrayal of a Moroccan single mother raising two teenage daughters in Lyon; Vincent, about an unassuming migrant worker who gets superhuman powers when he comes into contact with water; and Down by Love, based on a true story about a passionate affair between a married prison warden and a young inmate (played by Adèle Exarchopoulos of Blue Is the Warmest Color fame). July 7 through 24 at the Museum of Fine Arts, Boston; mfa.org. 54

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New Orleans, LA

FRENCH FILM FESTIVAL

Contemporary pictures slated for the 19th annual French Film Festival include Diary of a Chambermaid, The Innocents, and Les Cowboys. Those more in the mood for a classic can catch Godard’s Band of Outsiders or Truffaut’s The Soft Skin, both released in 1964. July 7 through 14 at the Prytania Theatre; neworleansfilmsociety.org.

Nationwide

LES COWBOYS

Screenwriter Thomas Bidegain’s directorial debut, Les Cowboys, is an adaptation of John Ford’s acclaimed 1956 film The Searchers. The movie starts in 1994, when a 16-year-old girl disappears from a country and western festival in France; unbeknownst to her familly, she has done so intentionally. Her father and younger brother’s 16-year quest to find her takes them as far as Yemen and Pakistan. cohenmediagroup.tumblr.com

Nationwide

THE DIARY OF A CHAMBERMAID

American theaters are currently screening Diary of a Chambermaid, Benoît Jacquot’s take on the 1900 novel by Octave Mirbeau, famously adapted for the screen by Jean Renoir in 1946 and again by Luis Buñuel in 1964. This film hews more closely to the book, offering a harsh commentary on the haute bourgeoisie. Léa Seydoux succeeds Paulette Goddard and Jeanne Moreau in the role of Célestine, a scornful Parisian chambermaid exiled to a provincial household where she must cope with an implacable mistress and lecherous master. With Vincent Lindon as Joseph, the brooding, anti-Semitic gardener who captures her interest. cohenmediagroup. tumblr.com


CINEMA

JACOB SEBAG & ASSOCIATES, P.C. IMMOBILIER

Commercial et résidentiel

ENTREPRISES COMMERCIALES Domestique et international Formation et expansion

DROIT MATRIMONIAL Litiges de divorce Appels/Contrats de mariage

PLACEMENT IMMOBILIERS New York, Floride

AU SERVICE DE LA COMMUNAUTÉ FRANÇAISE

DEPUIS 1983 115 East 57 St., 11th Floor New York, NY 10022 Tél : 212.832.1159 / jsebag@sebaglaw.com

Nationwide

THE INNOCENTS

After making its world premiere at this year’s Sundance Film Festival and appearing in French theaters, the critically acclaimed drama The Innocents opens stateside. Directed by Anne Fontaine (Coco Before Chanel) and based on a true story, the film revolves around a young French doctor working for the Red Cross in Poland in 1945. Summoned to a convent, she discovers that the nuns of the order have suffered repeated sexual assaults at the hands of Soviet troops, leaving a number of them pregnant. Opens July 1 at Lincoln Plaza Cinema and the Angelika Film Center in New York and at Playhouse 7 in Los Angeles; national roll-out to follow.


Calendrier French Cultural Events In North America By Tracy Kendrick

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Head of a Woman (Mme. Deshayes?), c. 1771. Louis-Marin Bonnet (French, 1736–1793), after François Boucher (French, 1703–1770). © The Cleveland Museum of Art, Dudley P. Allen Fund 1996.

Cleveland, OH

ELEGANCE AND INTRIGUE

Elegance and Intrigue: French Society in 18th-Century Prints and Drawings presents some 90 works on paper and decorative items from the twilight of the ancien régime (well represented by Rococo artists Boucher, Watteau, and Fragonard) through the dawn of the Napoleonic empire. Works such as The Storming of the Bastille by the Neoclassical artist Charles Thévenin evoke the intervening tumult. The centerpiece of the show is a selection of color engravings and etchings designed to look like chalk and gouache drawings, a high-end decorative trend at the time. July 16 through Nov. 6 at the Cleveland Museum of Art; clevelandmuseum.org.


FRENCH CULTURAL EVENTS

EXHIBITIONS

Houston, TX

New York, NY

Known for his ability to distill a fleeting and often complex reality into a single arresting image, photographer Henri CartierBresson revealed both the creative and the documentary power of his chosen medium. From pictures shot on the fly in Mexico, Spain, and other locations around the world to images of a devastated Europe taken when he escaped from a German prisonerof-war camp during World War II to portraits of cultural luminaries, his work always reflects his deep humanity and refusal to filter reality; he never staged photographs, used artificial lighting, or even allowed his images to be cropped. Life Is Once, Forever: Henri Cartier-Bresson Photographs explores his groundbreaking career through 50 of his captured moments. Through July 24 at the Menil Collection; menil.org.

WATTEAU’S SOLDIERS

Jean-Antoine Watteau is perhaps most famous ­ as the creator of the fête ­galante, a genre of painting in which elegantly dressed men and women amuse themselves in bucolic surroundings— images far removed from the artist’s humble origins as a roofer’s son. Admirers of these quintessentially insouciant works of art might be surprised to discover the far more downto-earth pieces on view in Watteau’s Soldiers: Scenes of Military Life in Eighteenth-Century France, the first exhibition to focus on this little-known part of the master’s œuvre. Not one for vast battle scenes, Watteau focused instead on the everyday life of common soldiers, emphasizing the subjective, human element of war over historical sweep or idealized heroics. Highlights of the show include four of his seven surviving military paintings and a dozen studies in red chalk that shed light on his unusually improvisational artistic process. A selection of works by his predecessors and followers round out the offerings. July 12 through Oct. 2 at The Frick Collection; frick.org.

CARTIER-BRESSON

Pittsburgh, PA HIGH HEELS

Killer Heels: The Art of the High-Heeled Shoe brings together nearly 150 examples of footwear ranging from 16th-century Venetian chopines (platform shoes whose height both reflected the wearer’s status and protected her feet from dirty streets)

to modern-day highfashion designs by Chanel, Manolo Blahnik, Christian Louboutin, and others. Also featuring six specially commissioned short films by contemporary artists, the show chronicles the history of the high heel and explores its various roles— artistic, fetishistic, transformative… Through Sept. 4 at The Frick Art Museum; thefrickpittsburgh.org.

Salem, MA RODIN

Rodin: Transforming Sculpture seeks to refresh viewers’ perception of a body of work that includes pieces so familiar—The Thinker, The Kiss—that it’s hard to really see them. The show’s strategy is to shine a bright light on the artist’s fascinating creative process, which was distinguished by endless experimentation. Viewers learn, for example, that Rodin kept a sort of library of plaster body parts that he would use again and again in different works and combinations. Coming and going from his vast studio were some 50 assistants ranging from clay beaters and bronze casters to models and photographers. Among the 175 works on display is a selection of “Flowers,” the artist’s term for assemblages in which he inserted small figures into fragments of vessels from his personal collection

of some 6,000 antiquities. Never before exhibited in the United States, these innovative pieces charmingly illustrate that Rodin indeed still has surprises to offer. Through Sept. 5 at the Peabody Essex Museum; pem.org.

Los Angeles, CA THÉODORE ROUSSEAU

An artist who embraced plein air practices long before the Impressionists set up their easels outdoors, the 19th-century landscape artist Théodore Rousseau truly communed with nature, viewing his pictures of trees as portraits. He studied the world around him with great intensity and often spent years trying to capture an aspect of it to his satisfaction. He is best known as a member of the Barbizon School, which favored a down-to-earth style and subject matter over the idealized imagery and historical scenes that reigned at the Salon. Demonstrating that his œuvre also merits consideration beyond that movement, Unruly Nature: The Landscapes of Théodore Rousseau reveals his technical and stylistic versatility through some 75 paintings and drawings. Through Sept. 11 at the Getty Center; getty.edu.

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FRENCH CULTURAL EVENTS

Fort Worth, TX LE NAIN

Brothers Antoine, Louis, and Mathieu Le Nain shared a workshop in Paris in the 17th century, collaborating so closely that they didn’t include a first initial when they signed their paintings. Although best known for their peasant scenes, rendered in a highly naturalistic style and with evident sympathy, they also produced altarpieces, portraits, miniatures, and other works. The first major U.S. exhibition to be devoted to the trio, The Brothers Le Nain: Painters of SeventeenthCentury France brings together more than 50 of their paintings and presents new research on the authorship, dating, and meaning of their works. Through Sept. 11 at the Kimbell Art Museum; kimbellart.org.

Ottawa, ON, Canada

VIGÉE LE BRUN

Despite the many challenges facing female artists in her day, the largely selftaught painter Elisabeth Louise Vigée Le Brun rose to prominence in France and beyond. Her exceptional skills as a portraitist

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gained her favor with Marie Antoinette, who helped her become one of just four women admitted to the influential Académie Royale de Peinture et de Sculpture. When that same royal connection forced her into exile during the French Revolution, she flourished abroad, working in Florence, Naples, Vienna, St. Petersburg, and Berlin. The first retrospective to be devoted to her work, Elisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) brings together 80 paintings and pastels, some never before displayed in public. Through Sept. 11 at the National Gallery of Canada; gallery. ca.

Oklahoma City, OK MATISSE IN HIS TIME

Some 100 prize pieces from Europe’s largest museum of Modern art make a stateside appearance in Matisse in His Time: Masterworks of Modernism from the Centre Pompidou, Paris. Half of these are paintings, sculptures, drawings, and prints by Matisse; spanning his long and fruitful career, they illustrate his role and influence in the Western art world from the late 19th century to the

years following World War II. Providing further art historical context, the other half are major works by such celebrated contemporaries as Picasso, Renoir, and Miró. This will be the show’s sole U.S. presentation. Through Sept. 18 at the Oklahoma City Museum of Art; okcmoa.com.

Washington, DC HUBERT ROBERT

Highly successful in his lifetime but little known today, the prolific artist Hubert Robert developed a penchant for ruins while spending his 20s in Italy. Upon his return to France, urban renewal projects, Gallo-Roman antiquities, and other subjects fueled this fascination. The architectural capriccio, an imaginary scene combining monuments from various places, exemplified the particular talent that earned him the nickname “Robert des ruines.” Yet his skills extended beyond the easel, to draftsmanship, printmaking, interior decorating, and garden design. Distilled from a vast show at the Louvre (of which he was, incidentally, one of the first curators), Hubert Robert, 1733–1808 sur-

veys his output through 100 paintings and drawings. Through Oct. 2 at the National Gallery of Art; nga. gov.

PERFORMING ARTS New York, NY, and Philadelphia, PA BASTILLE DAY EAST

A three-block fête for all ages, Bastille Day on 60th Street serves up crêpes, éclairs, and other classic French fare; cheese, beer, wine, and cocktail tastings; live entertainment; market stalls; children’s activities; and a vintage Citroën car show (July 10 between Fifth Ave. and Lexington Ave.; bastilledayny.com). The Eastern State Penitentiary Historic Site’s annual Bastille Day Festival features a cabaret rendition of the French Revolution emceed by “Edith Piaf.” The spectacle culminates in a wacky reenactment of the storming of the Bastille during which Marie Antoinette declares, “Let them eat Tastykake!” and snack cakes rain down on the crowd. (July 16; easternstate.org/bastille-day).


FRENCH CULTURAL EVENTS

Roger Vivier. “Virgule Houndstooth,” Fall 2014. Calf hair. Courtesy of Roger Vivier, Paris. © Jay Zukerkorn

Aperlaï. “Geisha Lines,” Fall 2013. Leather. Courtesy of Aperlaï. © Jay Zukerkorn

Santa Barbara, CA

BASTILLE DAY WEST

New York, NY

In addition to its signature poodle parade and a scaled-down Eiffel Tower, the Santa Barbara French Festival offers a wide range of Gallic edibles and non-stop live entertainment ranging from tributes to Edith Piaf and Django Reinhard’s Hot Club de France to cancan and Polynesian dancing, with one stage devoted exclusively to accordion music. July 16 and 17 at Oak Park; frenchfestival.com.

Milwaukee, WI BASTILLE DAY MIDWEST

Celebrating its 35th anniversary this year, the Bastille Days festival attracts a quarter of a million revelers annually with four stages of conti-

LE BOURGEOIS GENTILHOMME

Prada. "Wedge Sandal in Rosso, Bianco, and Nero Leather", SpringSummer 2012. Courtesy of Prada USA Corp. © Jay Zukerkorn nuous live entertainment, street performers, cooking demonstrations, wine tastings, and light shows beamed out from a 43-foot replica of the

Eiffel Tower. July 14 through 17 at Cathedral Square Park (July 16 is Kid’s Day); bastilledaysfestival.com.

Paris’s Théâtre des Bouffes du Nord brings its acclaimed production of Molière’s Le Bourgeois Gentilhomme stateside for this year’s Lincoln Center Festival. A satire on social climbing that still rings true nearly 350 years after its premiere in 1670, the comédie-ballet is presented much as it was then for Louis XIV, complete with music by Lully and dance interludes. Directed by Denis Podalydès of the Comédie-Française, with costumes by Christian Lacroix. July 20 through 25 at the Gerald W. Lynch Theater; lincolncenterfestival.org. ■

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By Guénola Pellen / Translated from French by Alexander Uff

our les Parisiens, le nom de Louise Michel (18301905) évoque d’abord une station de métro et un square attenant à la basilique du Sacré-Coeur sur la butte Montmartre. Avant d'être la communarde présentée par les livres d'histoire, cette figure des mouvements anarchiste et féministe français fut tour à tour institutrice républicaine, cantinière pendant le siège de Paris, oratrice au club de la Révolution, ambulancière et soldat. Par ses autobiographies riches en détails et en anecdotes – Mémoires (1886) et La Commune, Histoire et Souvenirs (1898) en particulier –, Louise Michel a contribué à forger le mythe de la « Vierge 60

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rouge », selon l’expression consacrée par le poète Paul Verlaine. Elle se battit à Neuilly, Clamart et Issy, puis sur différentes barricades parisiennes et notamment sur celle de la chaussée Clignancourt, qu’elle aurait tenue avec seulement deux camarades d’armes. « Les balles faisaient le bruit de grêle des orages d’été », écrit-elle dans ses Mémoires. Le couple anglais Mary et Bryan Talbot (respectivement scénariste et dessinateur), célèbre pour avoir remporté le Costa Book Award (l’équivalent de notre Goncourt) en 2012 pour leur bande dessinée : Dotter of her Father’s Eyes sur les relations entre James Joyce et sa fille, s’attaque au mythe en bande dessinée. The Red Virgin and the Vision of Utopia (Dark Horse) s’ouvre sur l'arrivée du cercueil de Louise Michel à la gare de Lyon à Paris, le 22 janvier 1905. Son

visage est entouré d’une couronne d'œillets rouges, seule touche de couleur vive dans un récit visuel presque exclusivement en noir et blanc. Au loin, des drapeaux rouges s’agitent. Alors que le cortège quitte la gare, le récit remonte le temps et nous transporte devant l'Hôtel de Ville de Paris le 26 mars 1871, jour de la proclamation de la Commune qui, si elle ne dura que 72 jours, occupe les deux tiers du récit. Entre deux faits d’armes de Louise Michel et jusqu’à la séquence finale après la chute de la Commune montrant son exil forcé en Nouvelle-Calédonie – où elle créa les premières écoles canaques – et son soutien à la révolution des Mélanésiens autochtones, on croit percevoir la fascination inquiétante du personnage pour la destruction révolutionnaire. ■


BOOKS

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o a Parisian ear, the name Louise Michel (18 3 0 -19 0 5 ) first evokes the métro station and a square next to the SacréCœur Basilica on the heights of Montmartre in Paris. But before being presented in history books as a Communard, this leading figure of French anarchist and feminist movements was an elementary school teacher, a canteen worker during the Siege of Paris, a speaker at the activist organization Club de la Révolution, an ambulance nurse and a soldier. Through her richly detailed autobiographies brimming with anecdotes – particularly Mémoires (1886) and  La Commune. Histoire et Souvenirs (1898) – Louise Michel has helped forge the legend of the “Red Virgin”, named after an expression coined by the poet Paul Verlaine. She fought in Neuilly, Clamart and Issy, then at other barricades in Paris. One notable struggle was in Clignancourt, where she held the barricade with just two other comrades in

arms. “The bullets sounded like hailstones in a summer storm”, she wrote in her Mémoires. The English couple Mary and Bryan Talbot (respectively the writer and artist of the work) are renowned for winning the Costa Book Award in 2012 for their graphic novel Dotter of her Father’s Eyes, which studied the relationship between James Joyce and his daughter. The pair have now taken on the legend of Louise Michel. The graphic novel The Red Virgin and the Vision of Utopia (Dark Horse) begins with a shot of Louise Michel’s coffin arriving at the Gare de Lyon railway station in Paris on January 22, 1905. He face is ringed with a crown of red carnations – one of the only splashes of bright color in this almost exclusively black-and-white book. Red flags flutter in the distance. As the procession leaves the station, the story takes us back in time to the City Hall in Paris on March 26, 1871, when the Commune was instated. Although it only lasted 72 days, it takes up two-thirds of the graphic novel.

two armed encounters, the final scene after the fall of the Commune when she was forced into exile in New Caledonia (where she founded the first Kanak schools), and her support for the indigenous Melanesian people’s revolution, we can glimpse the protagonist’s worrying fascination with revolutionary destruction.

The Red Virgin and the Vision of Utopia, Mary M. Talbot (writer) & Bryan Talbot (artist), Dark Horse, June 2016. 19.99 dollars. ■

As we discover Louise Michel’s

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Montmartre, le 9 décembre 1870.

…désespérément en quête de nourriture pour les enfants pauvres pendant ce terrible hiver.

Nous étions en guerre avec la Prusse depuis l’été et Paris était assiégé. Ma mère s’y trouvait…

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Si les imbéciles qui nous gouvernent voulaient bien fixer les prix des denrées alimentaires…

…il y aurait plus de choses sur la table pour les gens comme nous.

La réunion est presque terminée, Élianne. Viens manger. Il n’y a plus de pain mais il reste un peu de hareng.

Ça va, Louise.

Et s’ils avaient rationné la farine immédiatement, comme ils l’ont fait pour le gaz, il y aurait assez de pain pour tout le monde !

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J’ai pu manger à la cantine municipale. D’où mon retard. Tu as réussi à y rentrer alors ? Oui, ils servaient encore de la soupe et du pain, Paule. Mais l’attente était longue. Au moins il y a de l’aide aux démunis ici à Montmartre. Oui, et les pitres du gouvernement ont enfin restreint la vente de farine, tout va donc aux boulangers maintenant… et pas à ces profiteurs qui font des réserves ! Lorsque nos boulangeries seront à court, nos Comités de Vigilance les chasseront !

Profiteurs, méfiez-vous ! Montmartre vous trouvera ! Ha ha ha !

Ils détaleront comme des bêtes traquées, quittant leurs abris où les provisions pourrissent pendant que les Parisiens crèvent de faim ! Comment Paris peut-elle vivre sans pain ?

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On pouvait trouver de quoi manger avec assez d’argent et en patientant assez longtemps en file indienne.

« Indienne » ? Pardon, je veux dire qu’ils devaient faire la queue. Comme l’anglais « queuing », que les Britanniques ont sûrement emprunté après l’avoir lu dans les rapports sur le Siège de Paris. Qu’ils prononcent à l’anglaise, évidemment. Pas comme le mot français « queue ». Faire la queue ? Comme c’est charmant.

On mangeait des viandes étranges à l’époque, pendant ces longs mois obscurs où les lignes prussiennes encerclaient Paris. Mais c’était dans les luxueux restaurants du Boulevard Haussmann qu’ils servaient ce qui provenait du zoo. La viande la plus exotique que ma mère se souvient avoir mangé était du chat. Beaucoup mangeait des chiens et des chats.

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Les quartiers pauvres du nord– Montmartre, Belleville, La Villette – rêvaient de Révolution Sociale depuis des années. Ce désir fut ravivé en septembre 1870, lorsque les Prussiens capturèrent Napoléon. L’Empire s’était effondré !

Les députés élus s’imposèrent en Gouvernement pour la Défense nationale et proclamèrent la République ! Le changement arrivait !

Mais le Siège s’éternisait.

Ce sont les outils de ton mari, Anna ?

Oui, Louise. Après ceux-là, nous n’aurons plus rien à mettre en gage.

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Je vais justement mettre cette hache en gage, une fois que j’aurai abattu cet arbre. Tu continues d’enfumer ta femme avec du bois vert, à ce que je vois ! Quel choix avons-nous, Louise ? Entre s’enfumer ou mourir de froid ? Tu es un brave homme, Jules. Oui, pas comme le mien, qui paresse à la maison. Oh, Anna ! Au moins, il ne s’abrutit pas avec de l’alcool comme la moitié de la Garde Nationale, qui reste les bras croisés. Nous irions tous nous battre contre les Prussiens, Anna, si les lâches qui nous gouvernent en donnaient l’ordre ! Émile ! Reviens ! Tais-toi, femme ! Aïe ! Ouin ! Oh, c’est Gi, regardez ! Pauvre femme ! Pourquoi… Ce rustre de mari ! Il la bat et ne partage jamais son argent. Les hommes règnent en monarques sur leur famille ! Et les plus pauvres sont toujours les pires ! Il s’appelle Émile ?

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Hé toi, Émile, tu n’as pas honte ? À la Garde Nationale, vous êtes les seuls à toucher un salaire. De quoi ta femme et tes enfants sont-ils censés vivre ? D’air frais ? Occupe-toi de tes affaires !

Mais ils dépendent de toi ! Dégage ! Ce n’est pas une vilaine chienne comme toi qui va me dicter ma conduite ! La ferme ! C’est toi qui va la fermer, sale morveuse ! Aïe ! Ça suffit ! Lâche-la !

Grrr…Il va falloir que les choses changent par ici !

À Montmartre, la Révolution Sociale devenait un besoin urgent. Pour Louise Michel, plus que pour n’importe qui d’autre.

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Les rations sont maigres ici. Ils doivent racler le fond du tonneau.

Oui, Anna. Leurs réserves s’amenuisent. J’en ai parlé au maire. Il va demander des rations supplémentaires.

Tu as fait tous tes devoirs de lecture, Élianne ? Oui, Louise.

C’est la science que j’ai préféré.

Je m’en doutais.

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Quel était le sujet de tes lectures alors ? Le système digestif humain.

Bonté divine ! C’est de l’anatomie ? Tu autorises les filles à l’étudier ? Les autoriser ? Et pourquoi pas ?

Un jour, la science permettra à tout le monde de manger à sa faim. Elle nous apportera des merveilles. J’en rêve souvent.

Des mélanges chimiques, peut-être, avec plus de fer et de nutriments que dans le sang et la chair que nous absorbons. Ça n’a pas l’air très appétissant !

Et ça pourrait être acheminé directement dans les foyers par des tuyaux !

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Acheminer jusque dans les cuisines par les ingénieurs gastronomiques de la Nouvelle Compagnie de Restauration ! Ça, ça donne envie ! Et plusieurs saveurs directement au robinet, hein ?

Glace à la fraise !

Pâté et cornichons !

Et boudin ! Bisque de homard !

Et saucisse !

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Et du bon Bourgogne ! J’espère que celui-là arrivera d’un autre tuyau !

Mais imaginez un instant ! Bientôt il n’y aura plus ni cruauté ni exploitation. La science perfectionnera l’avenir, et fournira à l’humanité tout entière de quoi bien manger.

Vous faites partie du bataillon des artistes ?

Nous sommes des artistes pour la plupart, oui.

Alors, qu’est-ce qui vous amène ici ?

Le devoir militaire ? Évidemment.

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Sauf votre respect, ma chère, qu’est-ce qui pourrait bien nous amener dans les quartiers pauvres de Montmartre ?

Eh bien, le devoir patriotique envers ses habitants, peut-être.

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RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE :

TOUT ÇA POUR ÇA Par Dominique Mataillet

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ribunes par dizaines, joutes oratoires à n’en plus finir, réseaux sociaux sens dessus dessous… Depuis février, une partie du monde intellectuel français est en ébullition. L’objet d’une telle agitation ? La réforme de la sacro-sainte orthographe. Ou, pour être plus précis, la mise sur le marché, à la rentrée 2016, de manuels scolaires prenant en compte des rectifications et des ajustements décidés… il y a un quart de siècle. Un petit rappel, pour mettre les choses au clair. C’est à la demande de Michel Rocard, le Premier ministre de l’époque, qu’en 1989 le Conseil supérieur de la langue française est invité à se pencher sur divers points précis concernant l’orthographe. Plusieurs mois plus tard, le Conseil remet un rapport, qui reçoit un avis favorable de ­ l’Académie française, proposant une série de rectifications que la plupart des commentateurs jugent modérées tant dans leur teneur que dans leur étendue.

• Un certain nombre de mots perdront leur trait d’union. « Portemonnaie » sera ainsi aligné sur « portefeuille », « week-end » deviendra weekend ». Le trait d’union, en revanche, sera généralisé pour les nombres : « huit-centmille-quatre-cent-vingt-et-un ». • Les mots composés du type « pèse-lettre » suivront au pluriel la règle des mots simples : des « pèse-lettres ». • L’accent circonflexe ne sera plus obligatoire sur les lettres « i » et « u », sauf dans les termi-

naisons verbales (« qu’il fût ») et lorsqu’il apporte une distinction de sens utile, comme dans « dû », « jeûne », « mûr », « sûr ». • Le participe passé sera invariable dans le cas de « laisser » suivi d’un infinitif. Exemple : « elle s’est laissé mourir ». • En ce qui concerne l’accentuation et le pluriel des mots empruntés à d’autres langues, ils suivront les règles applicables aux mots français : « un imprésario », des « imprésarios ». • Des anomalies seront corrigées. « Oignon » s’écrira « ognon », le « i » inutile à la fin de serpillière » disparaîtra. • Le dernier point touche aux harmonisations lexicales. Des graphies seront rendues conformes à la cohérence d’une série précise : « boursouffler » prendra deux « f » comme « souffler », « chariot » s’écrira, à l’instar de « charrette », avec deux « r ». N’en déplaise à ceux qui s’autoproclament défenseurs du français, une langue vivante évolue en permanence – faute de quoi elle se mue en langue morte. Son évolution ne fait souvent qu’accompagner les changements dans la société. Ainsi la féminisation des titres est-elle inéluctable. Par ailleurs, des centaines de néologismes surgissent chaque année. Sans attendre les recommandations de l­’Académie, les dictionnaires usuels tels que le Larousse et le Robert en entérinent bon nombre. Ces trois dernières années, ils ont, entre autres, consacré « ambiancer », « bistronomie », « crudivore », « écopâturage », « mook »,

« glamouriser », « mégadonnées », « téléverser », « émoticône », « végan », « dézonage », « dédiabolisaton », « noniste », « zadiste », « post-ethnique », « empreinte carbone ».

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ernard Cerquiglini, qui, en tant que patron de la Délégation générale à la langue française, fut le maître d’œuvre de l’opération menée en 1990, ne se prive pas de rappeler les innombrables rectifications que l’Académie française a apportées, édition après édition de son dictionnaire, à l’orthographe*. Et pas des moindres ! En 1835, ainsi, elle a changé les terminaisons de l’imparfait et du conditionnel, écrites dès lors en « ais » et non plus en « ois ». Idem pour le suffixe « ois ». Les « François » devenaient des « Français ». Depuis la première édition, en 1694, dudit dictionnaire, plus d‘un mot sur deux a changé de physionomie. À l’aune de tels bouleversements, les aménagements de 1990 – 2 400 mots, soit 4 % du lexique de la langue française, sont concernés – n’ont rien d’extravagant. Contrairement à ce qu’on a pu lire, l’accent circonflexe ne disparaît pas. Délaissant l’essentiel du projet, ses opposants se crispent sur des détails, tels que le changement de « nénuphar » en « nénufar ». Souvent avec une mauvaise foi grotesque, quand l’on sait qu’issu de l’arabo-persan nînûfar, ce terme fut très longtemps écrit « nénufar » par l’Académie. Il fallut attendre 1935 pour que, sans doute par un rapprochement malencontreux avec nymphéa, elle

opta pour « nénuphar ». Une autre précision est souvent occultée par les détracteurs des rectifications adoptées en 1990 : celles-ci ne revêtent pas de caractère obligatoire. En aucun cas, les enseignants n’auront à sanctionner les élèves qui écriront « à l’ancienne ». Bon gré mal gré, les autres langues européennes connaissent, à un moment ou à un autre, des liftings autrement plus importants. Ce fut le notamment le cas, ces dernières années, de l’allemand et de l’espagnol. Alors, pourquoi, face à la « réforme » de 1990, ces cris d’orfraie ? « L’orthographe est un marqueur social, elle donne une image de soi. » L’auteur de cette formule, le lexicographe Alain Rey, sait de quoi il parle. Encore le père du célébrissime Robert n’est-il pas le premier à dresser ce constat. En 1977, le sociologue Pierre Bourdieu écrivait : « À travers la valeur de ce produit de marché qu’est la langue française, un certain nombre de gens défendent, le dos au mur, leur propre valeur, leur propre capital. Il sont prêts à mourir (…) pour l’orthographe. » Oui, mais l’auteur de La Distinction était un gauchiste invétéré, objectera-ton. Alors, remontons le temps, et écoutons cet académicien du XVIIe siècle qui prescrivait de « suivre l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes ». À quatre siècles de distance, les données du problème ont-elles vraiment changé ? ■

* L’Orthographe rectifiée. Le guide pour tout comprendre, présenté par Bernard Cerquiglini, Librio-Le Monde, mars 2016, 96 pages, 3 euros.

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1 En accostant dans la baie du futur New York en avril 1524, le navigateur d’origine florentine Jean de Verrazzane (Giovanni da Verrazzano) baptisa le lieu Nouvelle Angoulême en l’honneur de François Ier, comte d’Angoulême avant d’être sacré roi de France en 1515. 2 Engagé aux côtés de la France dès 1914, le lieutenant-colonel William Thaw (1893-1934) fut l’un de ceux qui, en avril 1916, créèrent l’escadrille des volontaires américains, devenue célèbre sous le nom d’escadrille Lafayette. 3 Ouvert en 1992, le site de production européen de Häagen-Dazs est situé à Tilloy-lès-Mofflaines,

non loin d’Arras. 4 À la fin de mars 2016, le géant américain de l’agroalimentaire Mondelez a cédé ses confiseries françaises à la société Eurazeo. Parmi les marques qui reviennent sous pavillon français, on trouve Carambar, mais aussi La Pie qui Chante, Krema, le chocolat Poulain, les rochers Suchard et les pastilles Vichy. 5 Écrasé par la concurrence japonaise, Peugeot, qui ne vendait que 4000 véhicules par an, s’est retiré du marché américain en 1991. Citroën avait précédé le groupe sochalien dans les années 1970, Renault à la fin des années 1980. 6 Dans les deux pays, la proportion

de centenaires est légèrement supérieure à 3 pour 10 000 habitants. Elle est voisine de 5 au Japon… 7 Le taux de suicide est plus élevé en France : environ 16 morts pour 100 000 habitants en 2014. Mais il a sensiblement augmenté aux ÉtatsUnis ces dernière années, passant de 10 pour 100 000 en 1999 à près de 13 pour 100 000 en 2014. 8 Plusieurs versions de la gigantesque araignée de Louise Bourgeois réalisée en 1999, notamment celle que l’on peut voir devant le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, ont été coulées dans le bronze. Celle qui est exposée aux abords de la Tate Modern, à Londres, est la seule en acier inoxydable.

9 C’est à la peinture américaine des années 1930 que le Musée de l’Orangerie, dans le VIIIe arrondissement de Paris, organisera une exposition du 12 octobre 2016 au 30 janvier 2017. Une cinquantaine de toiles, issues notamment de prestigieuses collections publiques américaines (Art Institute de Chicago, Museum of Modern Art et Whitney Museum de New York…), seront présentées au public français. 10 Comme la plupart de ses livres précédents tels Les Corrections, La Vingt-Septième Ville et Freedom, le dernier roman de Jonathan Franzen, Purity, a été publié en France (en avril 2016) par les éditions de l’Olivier.

Carambar Cachou Lajaunie Lutti

Mondelez a récemment rétrocédé à une société française ?

4 Quelle marque de confiserie française le groupe américain

Paris Londres New York

de la sculptrice franco-américaine Louise Bourgeois ?

8 Dans laquelle de ces villes est exposée Maman, l’araignée géante

Arras Amiens Dunkerque

européen du fabricant américain de crème glacée Häagen-Dazs ?

La France Les États-Unis Les taux sont presque identiques

3 Près de quelle ville du nord de la 7 Quel pays enregistre le taux de France est situé le site de production suicide le plus élevé ? La Nouvelle France La Nouvelle Aquitaine La Nouvelle Angoulême

1971 1981 1991

2 Dans quel domaine s’est distingué en France, au début du

6 Dans lequel des deux pays les centenaires sont

L’architecture L’action militaire La diplomatie

En France Aux États-Unis Les taux sont quasiment les mêmes

proportionnellement les plus nombreux ?

XXe siècle, l’Américain William Thaw ?

l’actuel site de New York lorsqu’il le découvrit en 1524 ?

1 Comment l’explorateur francoitalien Jean de Verrazzane baptisa

Quiz

Gallimard Stock L’Olivier

Quel éditeur français publie les romans du grand écrivain américain Jonathan Franzen ?

10

La peinture des années 1930 Le Folk Art L’expressionisme abstrait

marché américain ?

5 En quelle année le constructeur automobile Peugeot s’est retiré du

consacrera-t-il une exposition à la fin de 2016 ?

9 À quelle catégorie d’art américain le Musée de l’Orangerie

FRANCE-ÉTATS-UNIS

Par Dominique Mataillet


LANGUAGE

THE FRENCH SPELLING REFORM:

MCH ADO ABT NTHING By Dominique Mataillet / Translated from French by Alexander Uff

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ndless column inches, interminable debates and the social networks turned upside-down… A swathe of the French intellectual world has been in uproar since February. And the cause of this havoc is the reform of the sacrosanct spelling of the French language. Or, to be more precise, the publication of school textbooks planned for September 2016, that will take into account the rectifications and changes that were decided more than 25 years ago in 1990. Let us recap to make sure we are all on the same page. Following a request in 1989 by Michel Rocard – the French prime minister at the time – the Superior Council of the French Language was asked to study a range of precise points in French spelling. The Council delivered a report several months later, which was received positively by the Académie Française. This report suggested a series of spelling adjustments that most critics judged to be moderate both in terms of content and extent:

• Certain words will lose their usual hyphen. Porte-monnaie will follow the same rule as portefeuille and week-end will become weekend. However, the hyphen will become widespread for the spelling of numbers, for example, huit-cent-millequatre-cent-vingt-et-un. • When used in the plural, compound words such as pèselettre will follow the same rule as single words: pèse-lettres. • The circumflex accent will no longer be obligatory on the letters “i” and “u”, except in the case of verb endings (qu’il fût) and when it provides a change

in meaning, such as with the word mûr (“ripe”) as opposed to mur (“wall”). • The past participle will be gender- and plural-invariable in the case of the word laisser followed by an infinitive. For example: elle s’est laissé mourir (“she let herself die”), as opposed to the previous elle s’est laissée mourir. • With regard to using accents and pluralizing words borrowed from other languages, they will follow the rules applied to French words: un imprésario, but des imprésarios. • Orthographic anomalies will be corrected: oignon will be spelled ognon, and the unnecessary “i” at the end of serpillière will be removed to create the word serpillère. • The final point concerns lexical harmonization. Written forms will be changed to ensure coherence with similar words: boursoufler  will take a double “f” in the same way as souffler, and chariot will be written, following the spelling of charrette, with a double “r”. With all due respect to those who claim to be defenders of the French language, a living language is in a constant state of evolution – without which it would become a dead language. This evolution is often nothing more than a reflection of changes in society. The feminization of job titles in France is one such inevitable example. And hundreds of neologisms appear every year. Without waiting for approval from the Académie Française, leading dictionaries such as Larousse and Robert continue to validate a large number of them. Over the last three years the two publications have welcomed new words such as ambiancer, bis-

tronomie, crudivore, écopâturage, mook, glamouriser, mégadonnées, téléverser, émoticône, végan, dézonage, dédiabolisaton, noniste, zadiste, post-ethnique, and empreinte carbone.

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ernard Cerquiglini, in his role as head of the General Delegation for the French Language, lead the orthographical operation launched in 1990, and is quick to recall the countless modifications made by the Académie Française to the spelling of words in every edition of his dictionary.* And the changes have not always been minor! In 1835 the Académie changed the verb endings for conjugations in the imperfect and conditional tenses from ois to ais. The same change was made to the suffix ois, and so the French went from being françois to français. Since the first edition of the dictionary published in 1694, more than half of all the words has been altered. In light of such past upheaval, the adjustments of 1990 – changing 2,400 words, roughly 4% of the words in the French language – are nothing extravagant. Contrary to what we have read or heard, the circumflex accent is not going extinct. Disregarding the majority of what the project proposes, its opponents decry minor details such as the orthographic change in the word nénuphar (waterlily) which will become nénufar. These criticisms are often accompanied by crass bad faith, especially when considering the word is actually taken from the Arabic-Persian nînûfar, a term which was long written as nénufar by the Académie itself. It was only in 1935 that

the French institution decided to adopt the spelling nénuphar, probably to harmonize it with the similar word nymphéa. Another point is often forgotten by those who stand against the changes drawn up in 1990: these adjustments will not be obligatory. There will be no question of punishment in schools if students use the “former” spelling. Whether they like it or not, all other European languages welcome varying numbers of borrowed words at different times. This has been particularly remarkable in German and Spanish over the last few years. In which case, why are those against the 1990 “reforms” getting so worked up? “Spelling is a social marker, it presents an image of one’s self.” The author of this quotation, lexicographer and father of the renowned Robert dictionary Alain Rey, knows what he’s talking about. What’s more, he was not the first to make this point. Writing in 1977, the sociologist Pierre Bourdieu stated that “Through the value of the French language as a commodity on the market, a certain number of people, with their backs to the wall, are defending their own value, their own capital. They are ready to die for French… or for its spelling!” This may be true, but the author of The Distinction was an ingrained leftist, critics will say. Perhaps we should look a little further into the past, to a 17th-century member of the Académie Française, who recommended “following the former orthographical rules, which distinguish men of letters from ignorant people and simple women”. Four centuries on, has the core of the problem really changed? ■

* L’Orthographe rectifiée. Le guide pour tout comprendre, presented by Bernard Cerquiglini, Librio-Le Monde, March 2016, 96 pages, 3 euros.


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1 After docking in the bay of today’s New York in April 1524, the Florence-born sailor and explorer Giovanni da Verrazzano christened the site New Angoulême in honor of Francis I, who was Count of Angoulême before becoming the king of France in 1515. 2 Lieutenant-colonel William Thaw (1893-1934) fought alongside the French in World War I from 1914 onwards. He was also one of the founding members of an American volunteer escadrille created in April 1916, which became famously known as the Lafayette Escadrille. 3 Opened in 1992, the Häagen-Dazs European production site is located in Tilloy-lès-Mofflaines, near Arras.

2016. The brands acquired by the French company include Carambar, La Pie qui Chante, Krema, Chocolat Poulain, Les Rochers Suchard and Pastilles Vichy. 5 Struggling to fight off Japanese competition and selling a mere 4,000 vehicles per year, Peugeot pulled out of the American market in 1991. Citroën had already left the American market in the 1970s, followed by Renault in the late 1980s. 6 In both countries the proportion of centenarians is slightly more than three per 10,000 inhabitants. In Japan the figure is closer to five… 7 The suicide rate is higher in France, with around 16 deaths per 100,000 inhabitants in 2014. But suicide rates have increased significantly in the United States over the last few years, rising from 10 per 100,000 inhabitants in 1999 to almost 13 per 100,000 inhabitants in 2014.

FRANCE-AMÉRIQUE JULY 2016 4 American food giant Mondelez sold its French confectionary activity to Eurazeo in late March

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8 Louise Bourgeois’ enormous spider sculpture was originally created in 1999, and several versions have been crafted in bronze, including the model in front of the National Gallery of Canada in Ottawa. The version exhibited outside the Tate Modern in London is the only one cast in stainless steel. 9 The Musée de l’Orangerie in the 8th arrondissement of Paris will be hosting an exhibition on 1930s American paintings from October 12, 2016 to January 30, 2017. Some 50 canvases will be presented, including a selection loaned by prestigious public collections from institutions such as the Art Institute of Chicago, the Museum of Modern Art and the Whitney Museum in New York. 10 Just like the majority of his previous works such as The Corrections, The Twenty-Seventh City and Freedom, Jonathan Franzen’s latest novel, Purity, was published in France by Les Editions de l’Olivier in April 2016.

1971 1981 1991

5 In which year did automobile manufacturer Peugeot pull out of the American market?

Gallimard Stock L’Olivier

Which French publishing house published the novels of renowned American writer Jonathan Franzen?

10

Carambar Cachou Lajaunie Lutti

4 Which French confectionary brand did the American group Mondelez recently sell back to a French company? Arras Amiens Dunkirk

ice-cream manufacturer Häagen-Dazs?

3 The outskirts of which town in northern France is home to the European production site of the American Architecture Warfare Diplomacy

2 In which field did the American William Thaw distinguish himself in France in the early 20 century? th

New France New Aquitaine New Angoulême

Painting from the 1930s Folk Art Abstract expressionism

9 Which art form will be showcased in an exhibition at the Musée de l’Orangerie in Paris in late 2016? Paris London New York

8 Which city is home to Maman, a giant spider created by the Franco-American sculptor Louise Bourgeois? France The United States The rates are almost identical in both countries

7 Which country has the highest suicide rate? France The United States The numbers are almost identical

stands when he discovered it in 1524?

1 What name did the Franco-Italian explorer Giovanni 6 In which country is the number of centenarians da Verrazzano give to the site on which New York now proportionally higher?

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TRANSLATED FROM FRENCH BY ALEXANDER UFF

FRANCE - UNITED-STATES BY DOMINIQUE MATAILLET


FRANCE-AMERIQUE. JULY 2016  

Dans le numéro de juillet 2016 de France-Amérique, suivez le Tour de France, célébrez Bastille Day, découvrez l’histoire du canotier, admire...

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