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DITES-LE AVEC DES FLEURS !

en fin de compte. Tout bien réfléchi, il n’y avait pas de solution... ou plutôt pas d’autre. « Dans la remise, il y a assez de mort-auxrats pour un régiment », lui avait un jour confié son époux. Elle avait hésité jusqu’à présent, à cause aussi du canari, son soleil chantant. Qui soignerait la Callas quand ils ne seraient plus là ? Puis, accélérant le pas, le regard sombre, Hafiza marmonna à voix basse : Mektoub! Ce qui va nous arriver, j’y peux rien. C’est pas ma faute. Les destins de Momo, le mien, ne sont-ils pas déjà liés, écrits dans le ventre de nos mères ? Effrayée par ses propres pensées, elle se reprit aussitôt. - Pauvre de toi. À quoi tu penses? Tu dérailles... ça aussi, c’est haram, interdit. Réfléchis. Ton mari est perturbé. Faudrait l’aider plutôt... Vite dit ! Puis quoi encore? Et la justice, elle est où là-dedans? Ce cinglé de Momo avec sa valise, il s’en fiche bien lui ! Mais Hafiza, écoute... tu vas où sans ton homme? Il lui fallait se dépêcher. Sept heures déjà. La nuit tombait et, surtout, le Théâtre du Crime avec les « Cinq dernières minutes » commencerait bientôt. Les deux époux ne manquaient jamais le feuilleton depuis qu’ils avaient réussi à s’offrir un poste TV en noir et blanc. Le «Bon sang ! Mais, c’est bien sûr !» du commissaire Bourrel avant le dénouement de chaque épisode les faisait frémir. Les Hadjadj en profitaient pour se servir un bon caoua bien chaud... et parfois des loukoums. Elle s’arrêta encore une dernière fois, chez Félix Potin, pour acheter les graines de la Callas, une galette et un petit bouquet de roses. Sur le pas de la porte de chez ce grigou, deux hirondelles de la police passèrent â bicyclette, les pneus au ras du caniveau, aspergeant madame Hadjadj et ses Milna, ses bas à couture tout neufs, si magnifiques. - Une femme de raton, ça devrait être rentré à cette heure, jeta l’un des deux policiers, hilare. Allez, dépêche-toi, trotte-menu ! Coucouche panier ! Il va t’en cuire, sinon ! Hafiza serra les dents en pressant le pas. Monsieur Séraphin Chouminet, épicier chez Félix Potin, fut la dernière personne à avoir vu Mme Hafiza Hadjadj vivante. À 19h25, précisément. Il avait tenté de retenir sa voisine pour l’interroger « rapport au coup de fil du Docteur Choukroun ». Selon le procès- 38 -

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Prix littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie - 5e édition  

Recueil des nouvelles primées, publié à l'occasion de la 5e édition du Prix Littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie. Sont publiés dans...

Prix littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie - 5e édition  

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