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LE TEMPS DES CERISES

Sa mère me l’a dit. Je sais ce qu’il va demander à la Vierge : une solution à un amour impossible. Mais la Vierge est-elle là pour … De vieux clichés en moi se réveillent : si miracle il y a, il doit être grandiose, noble, éclairant. N’est-ce point ce qu’attendent les foules ? Et qu’à donc à se soucier une divinité d’un amour contrarié ? Antoun a fini par en revenir, plus sombre que jamais. Il s’est tiré une balle dans la tête. Il n’est pas mort, non. Il est actuellement à l’hôpital de Zahlé, dans un coma profond, pas encore tout à fait mort, mais pas tout à fait vivant et les médecins font semblant de croire, pour sa mère, qu’il en sortira un jour prochain. Un jour, à cinq heures du matin, l’heure où il y a peu de monde sur les routes, je suis allé à Bechouate, voir cette petite chapelle et la statue miraculeuse. Non que je sois particulièrement croyant, loin de là. J’ai voulu me plonger dans cette ambiance religieuse pour essayer de comprendre. Oh ! Peut-être qu’en secret j’espérais quelque chose. J’ai failli demander à cette Vierge……Mais… pour demander, il faut espérer être entendu et compris. Que chercher ici, sinon l’apaisement des tourments intérieurs, ce qu’on appelle le mal d’être. Et pourquoi ces manifestations mystiques en ce coin perdu de la montagne ? Pourquoi le chagrin secret d’Antoun devait-il faire autant souffrir sa famille ? Je suis resté longtemps devant cette statue, voyant passer quelques pèlerins, des chrétiens et musulmans de la ville de Baalbak, musulmanes voilées et chrétiennes bras en croix. Moi, assis dans un coin sur un banc, je me sentais bien, j’écoutais le bruissement des chaussures sur les vieilles dalles, je n’attendais rien comme faveur, je me sentais bien, sans plus. Sur le chemin du retour, je me suis arrêté à Zahlé chez la famille d’Antoun. On n’a pas beaucoup parlé. J’ai simplement demandé où on en était. Le verdict était simple : plus le temps passait, plus on s’éloignait de l’espoir. Dans ce salon à demi plongé dans la pénombre, où on sirotait une tasse de café, quelques personnes évoquaient cette Vierge perdue là-haut entre nulle part et des troupeaux de chèvres. Cela m’a enhardi et j’ai suggéré aux parents d’emmener leur fils à Bechouate. « Après tout », dis-je, « il semble bien qu’il y ait eu des miracles ». - 196 -

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Prix littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie - 5e édition  

Recueil des nouvelles primées, publié à l'occasion de la 5e édition du Prix Littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie. Sont publiés dans...

Prix littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie - 5e édition  

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