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L’IMPASSE

Dans une heure, ce sera de toute évidence le grand titre du vingt heures. Avec des images peut-être. Ça a papoté à longueur de journée sur ce sujet dans les bureaux, les couloirs, les rues, les marchés, les quartiers, les maisons, les bars, soit, mais cet article l’énervait franchement. Ce n’était pas du tout décent de parler comme ça d’un homme public. Un haut commis de l’Etat. Sans réserve. Avec vulgarité. Surtout par un journaliste qui sans doute était un jour allé lui quémander la pitance comme tant d’autres, pour blanchir son image. Il imagina ce même journaliste rédacteur de l’article, entrant les poches vides dans le bureau de Sam et en ressortant il y avait quelques jours encore, les poches pleins de Cfa ou de bons de carburant et le couvrant d’éloges dans son article du lendemain. Ngomna ne trouva pas la nécessité de continuer la lecture d’un article aussi ignominieux. Il rouvrit quand même le canard et ses yeux tombèrent sur le bas de la page, au niveau du dernier paragraphe du papier : « …cette énième interpellation survient dans le cadre de la campagne instaurée depuis quelques années sur haute instruction du chef de l’Etat dans le cadre du respect de l’article 10 de la Constitution et de la convention des Nations Unies sur la corruption ratifiée par le gouvernement de la République. Une trentaine de taureaux sont en ce moment les cibles des Toréros de l’Opération Toréador. Beaucoup d’arrestations sont annoncées dans les prochains jours… » Cette fois, il referma définitivement le journal et le redéposa en se disant que la seule utilité de telles feuilles de choux n’était que d’être d’excellents papiers-cacas. Il haussa le volume de la télévision avec la télécommande alors que le générique du journal de vingt heures commençait. Un journal amer. Dégoûtant. Mais qu’il regarda quand même. Dès que le journaliste passa « aux autres sujets de l’actualité », il se leva sans éteindre la télévision et quitta son salon privé. - Regarde papa, j’ai eu dix huit sur vingt en mathématique, lui dit son fils Léonard assis dans un coin du grand salon, en train de lire ses cours. - C’est bien, répondit-il sans s’arrêter et sans même un regard pour le petit. - 112 -

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Prix littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie - 5e édition  

Recueil des nouvelles primées, publié à l'occasion de la 5e édition du Prix Littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie. Sont publiés dans...

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