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La Ville de Trayan Mirna DRAGAš Dites-le avec des fleurs ! Klaus GERTH et autres nouvelles

Prix littéraire « Alain Decaux » de la Francophonie 2014 Organisé par la FONDATION DE LILLE Reconnue d’utilité publique


SOMMAIRE Préface de Didier DELMOTTE

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Préface de Michel QUINT .................................................................. 6 Palmarès ............................................................................................... 8 Jury ....................................................................................................... 10 La Ville de Trayan - Mirna DRAGAš - BOSNIE-HERZÉGOVINE Grande Lauréate, catégorie « Moins de 18 ans » ..........................12 Dites-le avec des fleurs ! - Klaus GERTH - ALLEMAGNE Grand Lauréat, catégorie « Plus de 18 ans »................................... 32 Hama le taximan - Oumarou Aboubacari BÉTODJI - NIGER ......... 51 La Page Blanche - Claire CHAPUIS – JOURNIAC - FRANCE ........... 59 Soljkat - Florie KEUNGUEU - FRANCE ................................................ 66 Le Relais - Bruno VANDEVOORDE - FRANCE .................................... 79 Mon Mari - Louise NOÉ - FRANCE ..................................................... 90 À la découverte de soi - Hajar POURMERA THIAM - SÉNÉGAL .... 101 L’Impasse - Édouard Elvis BVOUMA - CAMEROUN .......................110 Chrysalide - Christelle CHENET - FRANCE ..................................123 Quand ça veut pas ! - Gilles AUBIN - FRANCE .........................144 Samedi 30 Janvier - Anne-France LARIVIÈRE - FRANCE .............. 164 Le Temps des Cerises - Hani ABDUL - NOUR - LIBAN .......................191


PRÉFACE Je suis heureux de vous présenter ce nouveau recueil de nouvelles primées dans le cadre de la 5e édition du Prix Littéraire « Alain DECAUX » de la Francophonie organisée par la Fondation de Lille. À chaque nouvelle édition de ce concours littéraire francophone créé en 2000 par Pierre MAUROY, Président fondateur de la Fondation de Lille, la preuve est faite de l’intérêt que suscite la langue française partout dans le monde. Une fois encore, de nombreux candidats, originaires de pays d’Afrique, d’Europe et d’Asie, où l’édition est parfois difficilement accessible, ont manifesté leur désir d’écrire et de s’exprimer, en communiquant leurs écrits à la Fondation de Lille. Une nouvelle catégorie « Nord-Pas de Calais » a suscité également un vif intérêt auprès des habitants de notre région. Pourtant les concours littéraires ne manquent pas, mais celui-ci a la particularité de favoriser le mélange des genres, des cultures, des thèmes abordés et des styles littéraires. Nous ne pouvons que nous réjouir d’un tel succès. La vitalité de la langue française est bien réelle et la promouvoir, c’est contribuer au partage de valeurs universelles de pluralité et de solidarité. Je souhaite adresser mes remerciements chaleureux à tous celles et ceux qui ont collaboré à la réussite de cette nouvelle édition. J’exprime toute ma reconnaissance à : - Michel QUINT, Écrivain, qui , aux côtés d’Alain DECAUX, membre de l’Académie française, a parrainé ce Prix et sélectionné les Grands Lauréats ; -5-


Lucie MILESCHI, coordinatrice bénévole du Prix, et les Membres du Jury qui réalisent un long et difficile travail de lecture et de sélection ; Je remercie également nos partenaires institutionnels pour leur soutien technique et financier : - Laurent FABIUS, Ministre des Affaires Etrangères et du Développement international et Annick GIRARDIN, Secrétaire d’Etat chargée du développement et de la Francophonie ; - Martine AUBRY, Maire de Lille. Je remercie enfin les partenaires mécènes pour leur précieux soutien financier : - La Banque CIC Nord-Ouest et Éric COTTE, son Président Directeur général ; - Le Groupe Vinci Construction et Philippe PERROT, son directeur commercial Nord - Picardie. Pour faire le lien entre Ici et Là-bas, je reprendrai les mots du poète Aimé CESAIRE , « la francophonie permet d’assurer une liaison entre les hommes et les cultures ». Sa promotion trouve un écho particulier dans la région Nord-Pas de Calais. La langue française est, en effet, un formidable outil de rassemblement, d’échange et de partage sur un territoire riche de sa diversité culturelle. À travers ce concours littéraire francophone, la Fondation de Lille favorise le « bien vivre ensemble » en portant haut les valeurs de tolérance et de solidarité de notre région. Je vous souhaite une agréable lecture.

Didier DELMOTTE Président de la Fondation de Lille

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PRÉFACE Brève introduction. Voici des mots venus d’ailleurs et d’ici, et qui pourtant sont les nôtres. Des personnages venus d’ailleurs et d’ici, et que pourtant nous sommes. Ce qui apparaît clairement dans ces nouvelles c’est qu’ils nous disent à la fois la diversité, les grands lauréats sont une bosniaque et un allemand, mais aussi l’universalité des douleurs de l’humanité. L’une, Mirna Dragaš évoque la difficulté de vivre malgré le poids du passé récent pour la jeunesse d’après le conflit yougoslave, le refuge que constitue l’Europe. L’autre, Klaus Gerth, est à ce point européen qu’il évoque en français l’immigration algérienne à Paris, en même temps que les souvenirs d’Annaba, de la plage des Juifs, le FLN et l’OAS… Les conséquences des « événements » ... ! Tout cela à travers une histoire de roses. C’est que le partage d’une langue permet tout, qu’il y va de quelque chose comme la magie. À cet égard la nouvelle classée troisième, les amateurs de foot parleraient de top three, est presque métaphorique. Le nigérian Oumarou Aboubacar Betodji y suit un chauffeur de taxi qui évoque une ombre dans la grande tradition de « Vera » de Villiers de l’Isle Adam, cette jeune morte qui vient une dernière fois, à l’anniversaire de son trépas, aimer son mari une nuit durant, entre merveilleux et étrange. Mallarmé a cerné cette magie mieux que personne quand il écrit « je dis une rose » et affirme que grâce à sa voix se lève « l’absente de tout bouquet », la rose parfaite, sans souillure. Le vieux rêve d’écrire en laissant « La page blanche ». Curieusement c’est le titre de la nouvelle de Claire Chapuis-Journiac.

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Cette magie opère dans ce recueil, y compris bien sûr dans les nouvelles des français et lillois (Au fond c’est la même chose : on peut penser que les français sont lillois de droit… !) primées. Seraitce que notre langue est magique ? Elle est poétique en tous cas, elle fait se lever des mondes au delà de l’horizon et les convie en ce pays où l’on n’arrive jamais mais vers lequel on voyage toujours : l’imaginaire.

Michel Quint Écrivain Parrain du Prix

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PALMARÈS

Catégorie : Continent Africain Plus de 18 ans : « Hama le Taximan » de Oumarou Aboubacari BÉTODJI (Niger) Catégorie : Continent asiatique, européen et américain Moins de 18 ans : « La Ville de Trayan » de Mirna DRAGAš (Bosnie-Herzégovine) Plus de 18 ans (ex aequo) : « Dites-le avec des fleurs ! » de Klaus GERTH (Allemagne) « La Page Blanche » de Claire CHAPUIS – JOURNIAC (France) Catégorie : Nord Pas-de-Calais : Moins de 18 ans : « Soljkat » de Florie KEUNGUEU (Lille) Plus de 18 ans : « Le Relais » de Bruno VANDEVOORDE (Lille) « Mon Mari » de Louise NOÉ (Lille)

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Mentions spéciales pour : « À la découverte de soi » de Hajar POURMERA THIAM (Sénégal) « L’Impasse « d’Édouard Elvis BVOUMA (Cameroun) « Chrysalide » de Christelle CHENET (France – Nord Pas-de-Calais) « Quand ça veut pas ! » de Gilles AUBIN (France – Nord Pas-deCalais) « Samedi 30 Janvier » de Anne-France LARIVIÈRE (France, Nord Pas-de-Calais)

Hommage : « Le Temps des Cerises » de Hani ABDUL-NOUR (Liban)

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JURY Coordinatrice du Prix : Lucie MILESCHI Membres du Jury : BLAS Céline BROCHEN Jean-Louis COEQUYT Serge DEGALLAIX Maryse DEGROS Éric DELABRE Marie-France DELMOTTE Rosa DEVLOO Bernard FREMONT David GUILBERT Chantal LAVOISY Corinne NIQUET-CHÂTELET Emmanuelle PLACE Christian PROY Charles RENERS Gisèle SCHMANDT Didier STALIN Marie-Odile STALIN Philippe THUMERELLE Annie THUMERELLE Michel URBANOVSKY Anne VANDERKELEN Monique

Sous le parrainage de : Michel QUINT

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LA VILLE DE TRAYAN

LA VILLE DE TRAYAN Mirna DRAGAš BOSNIE-HERZÉGOVINE

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irna Dragaš est née à Sarajevo en 1995. Elle dit « écrire depuis qu’elle connait l’alphabet ».

Étudiante en Sciences Politiques, elle fait partie d’une association de jeunes journalistes et publie des articles dans divers magazines. « La Ville de Trayan  » conte les histoires des jeunes gens de Sarajevo, qui, 19 ans après la guerre font face à de nouveaux défis existentiels.

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Nos histoires commencent dans une ville ayant un lourd passé, mais l’esprit d’un enfant. Nos histoires commencent là, où entre la senteur du café noir et le babillement des vendeuses au marché, coulent les traces douloureuses d’un autre temps. Nos histoires commencent dans un palais au milieu d’un champ. Nos histoires commencent à Sarajevo. DUNJA Parfois je pense que je réfléchis trop. De l’école, de mes amis, de ma famille. De tout. Je me demande si je rate quelque chose en faisant ça, vous savez? Ma meilleure amie, par exemple, elle ne réfléchit jamais. Si elle voit une opportunité, elle va le saisir, et réfléchir après. Moi, je prends tous les côtés positifs et négatifs, je calcule, je soustrais, je multiplie et je divise, et pendant que je fais tout cela, au revoir, mon opportunité est perdue. Et maintenant, j’ai dix huit ans, vous savez, le permis de conduire, la carte d’identité, et bien sûr, je suis complètement responsable de tout ce que je décide de faire, comme le disent ma mère, mon père et ma voisine Suada. (Et ils disent aussi que pendant que j’habite avec eux, je dois tout d’abord obéir aux lois de leur maison. Dunja, tu peux avoir 40 ans, tu sera toujours notre enfant, et nous serons toujours tes parents! Vontils dire. Mais bon.)

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Maintenant je dois aussi faire des choix importants, choisir ce que je vais étudier et tout ça. Bref, décider de ce que je vais faire pour toute ma vie. Et ça me fait peur. Peut-être que la loi dit que je suis assez mature pour prendre toutes ces décisions, et moi...je suis pas sûre, vous savez. C’est cool de pouvoir conduire de temps en temps (même si ça dépend plus de la volonté de mon père de me prêter la voiture, et de la volonté de la voiture de démarrer quand il pleut ou neige - la majorité des jours à Sarajevo - que de mon permis de conduire et de la loi), mais je vois peu-à-peu, que toutes les autres choses qui sont normalement les privilèges des adultes sont déjà accessibles quand tu es plus jeune. Par exemple - je peux toujours acheter des cigarettes, parce que la vendeuse dans le granap, le petit magasin local, connait ma grande- mère, et elle sait qu’elle fume, donc je peux dire que les cigarettes sont pour Mamie. Comme ça, je ne vais pas seulement avoir mes cigarettes, mais aussi une réputation formidable chez les vendeuses de mon quartier. Elles vont penser que j’aide ma grandmère. Je lui achète des cigarettes, donc je suis une bonne petite fille. On peut aussi boire de l’alcool parce qu’on forme une grande partie de la population qui fréquente les cafés et les bars, les clubs et les pubs. Si les bars ne donnaient pas d’alcool aux lycéens, ils perdraient tous leurs clients. C’est logique, vraiment. Tant pis pour la santé des jeunes, n’est-ce-pas? Bon, bref, ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas sûre si je sais quoi faire de ma vie. Je ne suis pas une paresseuse, vous savez, mes notes sont bonnes, je parle des langues. J’ai du potentiel. Mais, le potentiel, c’est difficile à comprendre quand vous habitez là où j’habite. Les gens vont vous dire: Tes notes sont bonnes ? Tu vas faire des études en droit ? Ou bien en gestion ? Et où ? A Vienne ? Ici, si tes notes sont bonnes, tu es fou si tu décides d’étudier la littérature ou, je sais pas, l’architecture. Les prédictions de ton avenir sont sinistres- ta voisine te dira, qu’une amie de son cousin a décidé de faire des études en histoire de l’art et maintenant, elle ne peut pas trouver de travail. Ton oncle te racontera tous ses dilemmes pendant sa jeunesse, et qu’il ne faut pas poursuivre tes rêves, mais faire un choix intelligent. Et surtout, quitter Sarajevo pour toujours et - 16 -


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aller quelque part où les lois et les frontières sont aussi parfaites que les dents et cheveux blonds des citoyens. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à ce pays, ma chérie! Enfin, il existe vraiment cette option, de quitter la Bosnie, et aller quelque part en Europe. Je dis des choses comme ça quand je me dispute avec ma mère, par exemple. Elle me dit que je dois rentrer chez moi à 23 heures, je lui dit que je veux rester un peu plus, elle me dit qu’elle ne peut pas dormir si je ne rentre pas à l’heure, et bien sûr, à 22h 45, je range mes affaires, je quitte le café, et je rentre chez moi. Pendant que je traverse la rue et que je cherche mes clés pour ouvrir la porte, je répète une petite chanson dans ma tête: un peu plus, et je pars. Ou quand mon prof d’histoire commence à parler de la dépression générale qui domine dans notre pays, quand il dit que nos athlètes ne sont pas motivés, que nos médecins ne sont pas assez payés, et que nos professeurs, les gens qui enseignent à vos enfants, les futurs maîtres de notre pays, pas assez appréciés. À ces moments-là, vous savez, j’aimerais partir. Et jamais plus dans ma vie ne penser à de tels soucis. Mais la plupart du temps, quand tout va normalement, vous savez, quand je vois mes amis, ma rue, mes voisins... on se comprend. On connait par cœur le rythme de la vie ici. Je sais que le dimanche, je vais entendre le son du ballon qui tape sur l’asphalte dans la cour derrière mon immeuble, et les cris et les rires des enfants qui jouent au basket. Je sais que le samedi soir, Suada va venir boire un café avec mes parents sur le balcon, et qu’elle va parler de ses petits-enfants qui habitent en Suède. Je sais que juste quand on pense que le printemps va arriver, une nouvelle neige tombe et reste pendant quelques jours. La dernière neige de cet hiver. Et je sais que cette ville est le seul lieu au monde où je ne serai jamais une étrangère. ASJA Les informations de 7 heures: grève de la faim devant le bâtiment du gouvernement. Mauvaises nouvelles pour les agriculteurs du nord. On diminue de nouveau les retraites? - 17 -


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Depuis septembre, des prix plus hauts pour le gaz et l’électricité. Nouvelles statistiques: le pourcentage de personnes au chômage est en hausse. Mon père écoute les informations avec une cigarette entre les doigts et un visage inquiet et ennuyé. Il murmure quelques mots que je n’arrive pas à entendre. Je me demande parfois si les chaines de télévision font des reprises des infos. Parce qu’il me semble que j’écoute les mêmes choses chaque jour. Pendant les 17 années de ma vie. La cigarette dans la main de mon père s’éteint, mais laisse un nuage de fumée dans l’air du salon. Je me lève du canapé et je sors sur le balcon pour une dose d’air frais. La soirée est belle. Je regarde les nuances de rose et d’orange dans le ciel de juillet. Je me rends compte que je peux entendre le concert qui est en train de commencer à Bascarsija, à côté de l’Hôtel de Ville. J’habite assez près de la vieille ville, dans le quartier de Mejtas, et des sons doux arrivent à ma fenêtre. J’observe les enfants qui jouent avec leur mère dans le jardin rempli de roses, leur grand-mère qui est en train d’arroser les fleurs et de couper les parties fanées, et leur grand–père qui dégonfle une petite piscine en plastique. Dans l’autre côté de la clôture, un groupe d’étudiants joue au basket. J’entends le craquement de la porte du balcon. C’est mon père qui sort et se met à côté de moi. - On peut entendre le concert! - Il commence à chantonner avec la chanteuse. Ils chantent une chanson traditionnelle, que l’on appelle sevdalinka. Je vois les traces des petites parties d’obus dans le sol du balcon. Ce sont les souvenirs de la guerre, mais personne ne les couvre ou essaie de les cacher. Chacune à sa propre histoire, c’est ce qu’ils disent.

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Moi, je ne me souviens de rien. J’étais bébé à l’époque. Mais mes parents, ils se souviennent de tout. De chaque jour, je pense. Ils ne me racontent pas les histoires les plus dures. Je connais, en revanche, les histoires drôles. C’est une tradition bosnienne, je suppose, de raconter des histoires bizarres de la guerre quand on ne sait pas de quoi parler. Tu te souviens, quand notre chien a volé et mangé le seul morceau de baklava qu’on avait ? Oui, vraiment amusant. Quand j’étais très petite, je détestais ces histoires. J’avais peur, d’une manière bizarre et irrationnelle, que tout cela arrive de nouveau juste parce qu’ils le mentionnaient souvent. Je n’avais pas compris que mes parents ne faisaient que partager leur jeunesse avec moi, comme tous les parents du monde le font avec leurs enfants. Mes parents, d’ailleurs, n’ont pas compris que leur jeunesse n’était pas si ordinaire et tranquille que celles des autres. N’était pas du tout ordinaire et tranquille. DARIO Samedi matin. Bon, samedi après-midi. Je me lève à midi, normalement. Bon, je ne me lève pas, mon chien me sort du lit. Il saute sur mon dos pour me réveiller. Il est presque aussi grand que moi, donc ce n’est pas difficile pour lui. Avant que mes pieds ne touchent le sol, ma guitare est dans ma main. Aujourd’hui, comme tous les samedis quand il fait beau, je vais à Top. C’est un beau lieu, c’est comme une ancienne citadelle, et quand je me monte làhaut, je peux voir toute la ville. Angus, viens ici! Je dis à mon chien, et je prends sa laisse. Il vient toujours avec moi. Bon, il vient quand il a envie de sortir du lit. Il fait vraiment chaud aujourd’hui. La poussière se lève de l’asphalte et il est difficile de respirer. Mais, je connais le chemin par cœur et j’y arrive rapidement. Angus marche juste à côté de moi. Parfois il commence à marcher un peu plus vite, mais quand il voit que je ne suis pas aussi rapide que lui, il revient à mon rythme. Je sais que - 19 -


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je suis là quand je vois la ville devant moi. Le fleuve, les ponts. Les tramways jaunes qui semblent minuscules de mon point de vue. Je sais pas, je pense souvent que je suis né au bon endroit, mais au mauvais moment. Je sais comment Sarajevo était avant la guerre. Bon, je n’étais pas là avant la guerre, mais je connais des histoires. Il y avait plus de solidarité. Plus de sécurité Plus d’esprit. Les étudiants organisaient des tournois de sport, les lycéens avaient des groupes de rock. Maintenant, c’est un peu ennuyant. On ne fait rien d’utile. Tout le monde se plaint de tout. Ils ne sont pas satisfaits de l’économie, ils sont déçus par la politique. C’est facile de tomber dans ce piège de la tristesse et de la déception générale. C’est pourquoi je joue la musique de cette époque d’avant-guerre, comme je ne peux rien faire pour améliorer ma réalité, je décide de m’enfuir. Je change mon petit côté de l’Univers. J’imagine que je suis ici, mais pas maintenant. DUNJA Aujourd’hui, c’est le 18ème anniversaire de Belma, ma meilleure amie. Les anniversaires de Belma ont toujours été fous et ont toujours terminé avec une main dans le plâtre, au moins, même quand on était à l’école primaire. Je ne veux pas imaginer ce qu’elle a inventé pour aujourd’hui. Je commence à me préparer deux heures trop tôt, parce que je m’ennuie et que je ne sais pas quoi faire d’autre. Je sais que Belma va venir chez moi, et puis nous irons au centreville ensemble. Elle arrive trop tôt. J’entends la sonnette et j’ouvre la fenêtre pour la voir tout de suite. Elle porte un short beige et une chemise orange et bien sûr, des Converses à ses pieds. La plupart des filles ici porteraient des talons énormes pour la fête de leur 18ème anniversaire. Pas Belma. « Les talons, juste comme les soucis et l’inquiétude, sont pour les femmes. Moi, je suis encore une fille ». Dit-elle. Tu seras toujours une fille. Et je suis jalouse de ça. Je me dis dans ma tête. Je ne partage pas de telles pensées avec elle. - 20 -


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- Joyeux anniversaire! Je crie de ma fenêtre. Tu te sens comment maintenant quand tu es officiellement adulte? - Ne dis pas n’importe quoi et sors, vite ! J’espérais, d’une façon bizarre, que la réponse à ma question serait : « Tu sais quoi, Dunja? Je suis un peu perdue! Toutes ces décisions, toutes ces attentes sont tombées sur mon dos en un jour! Je me sens comme si je devais faire tous les choix importants de ma vie, ici et maintenant ! Je ne sais pas si je suis capable de le faire ! » C’est, à peu-près, ce que je ressentais depuis mon anniversaire. Mais Belma ne voyait pas la différence entre hier et aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi je pensais que Belma avait plus raison que moi maintenant. Je suis la raisonnable moitié de cette amitié. Je sors vite et j’embrasse Belma. Elle est vraiment mince et je peux sentir ses os sous mes bras. - Tu nous emmènes où ce soir ? – je lui demande. - Nous allons à un concert ! - Il y a des concerts ce soir ? Le seul concert dont j’ai entendu parler pour ce soir est un concert philharmonique, mais si on en juge par les petites mèches roses dans ses cheveux blonds, et par les quatre paires de boucles d’oreille qu’elle porte, je ne dirais pas que c’est le type de divertissement que Belma cherche. - Oui, il y a un concert à PHKGGUFHL. – voici à peu près comment sonnait le nom de cet endroit. - Où ? Dis-je et je me demande s’il s’agit d’un nouvel endroit ou d’un club caché avec un nom aussi bizarre que les gens qui le fréquentent. Probablement les deux. Sarajevo, vous savez, est une petite ville. Une capitale, mais une petite ville. Si un club est caché à Sarajevo, il est vraiment super- caché. Je décide de ne rien dire et de croire Belma. Bon, bref, je n’ai pas le choix. On marche entre les petites rues, les rues escarpées, les rues avec l’odeur du narghilé, les rues nommées par des choses étranges et par des héros inconnus, et on arrive devant une énorme porte qui assourdit le son de la guitare à l’intérieur. Le gardien ouvre la porte. - 21 -


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Il fait 2 mètres de haut et il est costaud et chauve et il fait peur. - Billets ? Dit-il. Juste, pendant une fraction de seconde, je pensais qu’elle avait nos billets. Mais je me suis souvenue à temps que je connais Belma un peu plus que ça. - S’il vous plaît, est-ce qu’on peut entrer ? Je n’ai pas de billets, mais aujourd’hui, c’est mon anniversaire et... - Non. Dit-il. - S’il vous plaît, je vais... - Non. Dit-il. Un homme très éloquent, je vois. Belma me prend par la main et on court à côté du gardien pour entrer à l’intérieur. Oui, c’était si simple. Je ne sais pas comment, ni pourquoi, mais il n’est pas venu nous chercher. Quand j’ai récupéré du choc, la musique est parvenue à mes oreilles. Mes yeux ont commencé à remarquer les détails de la pièce où je me trouvais. J’ai vu la scène et le groupe qui jouait- le batteur, la bassiste, le chanteur avec la guitare et un chien énorme à côté de ses pieds. Ils jouent de vieilles chansons, les chansons qu’on jouait quand mes parents étaient au lycée et à la fac. Je les connais toutes, je les aime, mais c’est pas vraiment... populaire, cette musique , vous savez. Normalement on écoute de la house ou de la techno quand on sort. Je regarde un peu autour de moi et je vois que tout le monde chante. Tout le monde connaît les chansons pour les vieux, celles que j’aime. Belma arrive et elle met une bouteille de coca dans ma main. Et tout se déroule si vite, on chante, on crie et on saute. Juste devant la scène, les garçons commencent avec le mosh pit. Je décide de bouger et d’aller chercher un endroit plus sûr. Mais je ne suis pas assez rapide et un de ces garçons me pousse par hasard. Vous savez que je suis un peu maladroite moi-même, et quand quelqu’un me pousse comme ça en plus, ça ne finit jamais bien. Cette fois-ci, tout le contenu de ma bouteille de coca tombe sur le T-shirt d’une fille qui était dans la foule près de moi. - Pardonpardonpardonpardon! – je lui dis et je la suis dans les toilettes pour lui offrir un exemplaire de ma collection de mouchoirs. Ces occasions m’arrivent assez souvent, donc je suis préparée. - 22 -


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On entre dans les toilettes. La musique n’est pas aussi bruyante que dehors et je ressens les pulsations dans mes oreilles. - Je suis vraiment désolée, tu as besoin d’un mouchoir ou bien... - Non, ça va. Je suis habituée. Elle sourit et je vois maintenant que même les bouts de ses cheveux bruns sont mouillés de coca. - Moi aussi. Et je suis ici pour la première fois, donc je suis un peu perdue, tu sais. - Je m’excuse trop, n’est ce pas ? - Je suis Dunja. Elle hésite une seconde mais elle me tend la main et dit: - Asja. ASJA Oui, elle semble un peu étrange avec ses cheveux longs, frisés, presque noirs, et un million de bracelets qui font du bruit quand elle marche et quand elle gesticule. Elle semble un peu perdue aussi, quand elle cligne des yeux avec ses longs cils et quand elle joue avec sa robe à fleurs. Mais elle est vraiment gentille et sympa. - Tu sais, c’est le 18ème anniversaire de ma meilleure amie, et on est venues ici, et moi, c’est ma première fois ici... Dit-elle. Elle parle vraiment vite, mais je réussis à attraper tous les mots qui sortent de sa bouche. - Et toi, tu as déjà 18 ans ? Je lui demande. Tu vas faire des études en quoi ? Je remarque que je commence à parler aussi vite qu’elle. C’est contagieux. - Ah, je sais pas. Le design, ou quelque chose comme ça, j’espère. J’aime dessiner. - Le design ? Tu cherches des bourses pour aller à l’étranger ou...? Bref, tout le monde le sait- c’est presque impossible d’avoir une carrière comme ça ici. - Non, pas encore, tu sais, c’est un peu compliqué, parce-que, je ne suis pas sûre si c’est ce que je veux...et en plus... - Tu as peur, non? - 23 -


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Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Je ne connais pas cette fille. Je n’ai pas le droit de juger. Mais avant que je me rende compte que je devrais m’excuser, elle dit: - Tu as raison. J’ai peur. DUNJA Je suis rentrée chez moi à 1 heure du matin et j’ai trouvé mes parents endormis devant la télé. J’ai éteint la télé et je suis entrée dans ma chambre. Je me suis couchée mais je savais tout de suite que je n’allais pas dormir cette nuit-là. J’ai réfléchi à ma nouvelle idée toute la nuit, et quand j’ai entendu la voix de mes parents et la sonnette de la porte (Suada venant boire le café) je suis sortie de ma chambre, je suis entrée dans le salon et j’ai annoncé : « Je veux faire mes études à l’étranger ! » Pendant une seconde, un silence de confusion totale flottait dans le salon. Trois paires d’yeux me fixaient, dans mon pyjama Hello Kitty et avec mes cheveux en un chignon énorme et décoiffé. - Ça va, Dunjice, dit mon père en prenant ses journaux. Il réagit comme si je lui avais dit que j’allais acheter du lait. Mais bon, c’est mieux que les réactions que je vais entendre dans 3,2,1... - Tu vas faire quoi ? Où ?! dit maman. - Je vais faire mes études... Du design. Quelque part en Europe. Ma mère prend sa petite tasse de café et boit tout son contenu d’un coup, comme si c’était un verre de tequila. Ma voisine Suada me regarde encore un peu. Je sais qu’elle est en train de réfléchir à comment me dire quelque chose d’important. - Tu sais, sine, ne crois pas que si tu pars à l’étranger, tout sera facile. Il faut que tu saches ça aussi. - Je sais, teta Suada. Mais, j’ai beaucoup réfléchi, et je me suis rendu compte que je ne veux pas étudier quelque chose qui ne m’intéresse pas, seulement pour être un peu plus sûre que demain je trouverai du travail et que, aussi, je n’aimerai pas. Je ne veux pas d’un tel futur. Et si je reste ici et que je choisis le design, on sait que je ne vais pas trouver de travail du tout. Je préfère partir pour étudier, pour avoir une bonne formation en quelque chose que j’aime faire. Et, en plus, j’aimerais voyager. - 24 -


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- Je suis d’accord avec toi, ma fille. Il faut que tu voyages. dit mon père derrière ses journaux. - Sine, Suada continue comme s’il n’avait rien dit. Les gens ont des problèmes là-bas aussi. Elle prend ma main entre ses paumes. Ses doigts sont pleins de vieilles bagues en or qu’elle n’enlève jamais. Leurs problèmes sont différents des nôtres, mais ils ont des soucis, eux aussi. - Je sais. Je lui dis. Je ne sais pas où je trouve toute cette confiance. - Alors, je sais que tu te débrouilleras. Elle serre ma main encore une fois.

ASJA Je me suis réveillée vers huit heures, quand j’ai entendu le claquement des talons de ma maman dans le couloir. Elle est allée au travail. J’ai regardé le plafond jusqu’à ce que mes yeux s’habituent au jour et puis je me suis levée et je suis entrée dans le salon. Quelque part dans le nuage de fumée se trouvait mon père avec sa petite tasse de café à la main. Il regardait les infos. Quand il m’a vue, il a dit bonjour, et m’a proposé de me préparer le petit déjeuner. J’ai dit que ça allait, que je pouvais le faire moi même, après. Je me suis allongée sur le canapé, et mon père était assis sur son vieux fauteuil préféré. - Ce pays ne change jamais, sine, tu le vois. Dit-il. Sine veut dire « mon fils » en bosnien, mais les vieux appellent tous les jeunes, les garçons et les filles, comme ça. C’est un peu bizarre. - Oui, papa, bien sûr que les choses changent. Dis-je. - Non, rien ne change. Depuis 20 ans, rien ne change. On habite dans la ville du Trayan. Ce qui me gène, c’est la tranquillité dans sa voix quand il parle des problèmes. - C’est quoi, la ville du Trayan ? Je demande. - Les anciens Slaves avaient leurs dieux, tu sais ça, non ? Leur dieu de la guerre s’appelait Trayan. Quand il passait à travers une ville, il ne laissait que du désespoir, des ruines. C’est un peu comme chez nous, n’est-ce-pas ? » - 25 -


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- Non, ce n’est pas comme chez nous, papa. Les choses ne changent pas parce que les gens préfèrent se plaindre au lieu de faire quelque chose. » - C’est pas si facile, sine. Je me souviens, avant la guerre...Tout était différent. Les jeunes ne grandissaient pas avec tous ces soucis, que tu as aussi. » - Oui, papa, mais avant la guerre, tu avais 25 ans de moins que maintenant. Tu étais jeune. J’aime penser que tous ces nostalgiques se languissent de leur jeunesse, et non du régime. Il y avait des problèmes à l’époque aussi. Mais ils oublient vite leurs problèmes quand un peu de temps passe. - Bien sûr, je continue, vous aviez des choses que nous n’avons pas. Je me souviens des histoires des excursions à la montagne à vélo quand ils étaient petits. Ma génération a appris qu’il ne faut pas aller à la montagne si on ne la connaît pas, parce qu’il y a des mines. - Mais, tu sais quoi, vous n’avez pas le droit de gâter notre jeunesse juste parce que la vôtre est passée .Oui, il y a des problèmes ici. Mais moi je suis encore trop jeune pour les corriger. C’est à vous de nous créer un pays où on peut vivre normalement. » Mon père m’a regardée pendant une longue seconde. J’espère qu’il comprend que je ne dis pas toutes ces choses pour le blesser. Quand je lui parle, je me sens comme si je parlais à tous ces yougonostalgiques ayant la même philosophie sinistre. Et enfin, il dit, en cassant le lourd silence. - Tu as raison, sine. Tu as raison. DARIO Quand je n’ai pas envie d’étudier, ni de jouer, ni de rien faire, je sors dans la rue et j’attends que le tramway arrive. Je ne regarde pas la destination, j’entre dans le premier qui vient et je m’en vais. J’observe les gens qui entrent et ceux qui sortent, les jeunes qui laissent leur place aux femmes enceintes ou aux grand-mères, les garçons avec des capuches, qui marchent en groupe et qui ont l’air dangereux. Je regarde aussi par la fenêtre, pour voir la ville qui - 26 -


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passe à côté de moi. J’habite près du pont Drvenija. Pendant l’été, le pont est un pont normal, les gens passent du côté gauche, et du côté droit. Mais, en septembre, Drvenija est rempli de livres. Si on veut acheter un vieux livre, c’est là-bas que l’on va le chercher. C’est chaotique à Drvenija en septembre, les vendeurs crient: « Les livres ! Physiques, mathématiques, pour le lycée, pour le collège ! Achetez les livres ! » Le tramway arrive. Il est vide et je choisis une place à côté de la fenêtre. Il fait du bruit quand il démarre. La ville commence à bouger derrière la vitre. Je vois les petites rues qui montent dans les mahala, les vieux petits quartiers, avec des petites maisons qui sont toutes construites les unes à côté des autres et beaucoup de petites mosquées. Je vois l’Hôtel de ville et les ouvriers qui peignent la nouvelle façade. Je n’ai jamais vu la façade originale, parce que l’Hôtel de ville a été brulé pendant la guerre, tous les livres importants et les documents historiques sont partis en fumée. On le rénove depuis la fin de la guerre. Le tramway passe à côté de l’église orthodoxe et puis à côté de la Cathédrale catholique. Un groupe de vieilles dames vient de sortir de la messe. Je regarde le marché Markale, puis le Flamme éternelle, la rue Titova, des millions de personnes qui passent. Bon, pas un million. Il n’y a pas un million d’habitants à Sarajevo. J’arrive à la station près du musée national. C’est un beau bâtiment, jaune avec des décorations blanches, de l’époque austrohongroise. A l’intérieur, on y garde l’Hagada juive de Sarajevo. Le musée est fermé depuis quelques mois. Je ne comprends pas pourquoi. C’est quelque chose à propos de la loi et l’économie, et c’est pas mon domaine. Je suis artiste. Je vois une foule de personnes qui proteste devant la porte du musée. Ils veulent qu’on l’ouvre, pour que les élèves puissent le visiter avec leurs institutrices, pour que les vieux puissent observer les plantes dans le jardin botanique. Pour qu’on ne soit pas une capitale qui ferme ses institutions culturelles et ouvre des centres commerciaux. - 27 -


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Et avec le mégaphone, avec le poing en l’air, sur les escaliers devant le musée, où elle est un peu plus grande que les autres dans la foule, je vois Asja. On ne se connait pas très bien, en fait je n’ai jamais parlé avec elle. Mais je peux la reconnaitre, comme je la reconnais quand je suis sur scène et elle, dans la foule devant moi. Je décide de descendre à cette station. ASJA « On veut préserver notre patrimoine ! » Les gens applaudissent et quelqu’un crie: oui ! Ma voix dans le mégaphone est plus forte que leurs applaudissements. Je continue de parler. « On veut préserver notre culture ! On veut une nation bien instruite ! » Je vois un visage familier au milieu des étrangers. C’est Davor, non, Dario ? Oui, Dario. Il commence à rire quand il me voit. Je descends l’escalier et un homme de la foule vient parler à ma place. - Salut. Dit Dario. Je ne savais pas que j’avais des admiratrices politiquement engagées. - Une admiratrice ? Oui, bien sûr. - Mais toujours politiquement engagée ? - Pourquoi pas ? - Parce que le changement pour lequel vous luttez est impossible. - C’est impossible d’ouvrir la porte du musée national qui est fermée pour la première fois après 125 ans de travail ? Dans une capitale, au 21ème siècle ? J’attends sa réaction. J’aime voir les petites traces de surprise sur les visages des gens qui se rendent compte du fait qu’ils n’ont pas raison. Il me regarde pendant une seconde, je ne sais pas s’il va dire qu’il est d’accord avec moi. En général, les gens font ça. - Je ne parle pas seulement du musée. Tu verras, toutes les meilleures choses se sont terminées il y a 30 ans dans ce pays. - Tu sais quoi, Dario ? Maintenant je suis fâchée. - Quoi, Asja ? - 28 -


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- Le futur arrive, qu’on le veuille ou non. C’est à nous de nous créer un beau futur. Je ne pense pas que je vais changer le monde aujourd’hui. Je ne suis pas folle! Il émet un son ironique. Je l’ignore et je continue. Mais je vais faire quelque chose aujourd’hui, et puis demain, et quand un peu de temps sera passé, et que plus de gens se seront engagés, tu verras... Tout sera différent. » Je vois qu’il ne me regarde pas. Il ne m’écoute pas. Son regard est fixé quelque part dans la foule. Moi, aussi, je regarde la foule pour chercher ce qu’il regarde. - Tu connais cette fille ? Demande Dario. Les cheveux presque noirs, des bracelets, une longue jupe à fleurs. Elle vient dans notre direction. Je l’invite à nous rejoindre d’un signe de la main. - Oui, on se connaît. DUNJA Je vois Asja dans la foule devant le musée et je cours vers elle. Je ne l’ai pas vue depuis l’anniversaire de Belma. - Tu fais quoi ici, avec ce mégaphone et tout ? Je suis un peu surprise de la voir ici, avec tout cet équipement. - Elle essaie de changer le monde pendant son temps libre. Dit un garçon qui est à côté d’elle. Je suis sûre de l’avoir vue avant. Je ne sais pas où. - Seulement ma partie du monde. Et toi ? - Je ne sais pas, je me suis dit que la seule chose que je pouvais faire était de venir ici. Je ne peux pas regarder ce signe. Je montre les deux planches sur la porte du musée. Elles forment un grand X et il y est inscrit en lettres rouges: Le musée est fermé. The museum is closed. - Je suis fière de toi ! Dit Asja. Je suis un peu surprise par ce qu’elle vient de me dire. Elle est comme une politicienne de 50 ans cachée dans le corps d’une adolescente. - Bref, pendant que j’habite ici, je pourrais même faire quelque chose pour ma ville. - Pendant que tu habites ici ? - Oui, je vais à l’étranger l’année prochaine. Comme tu me l’as suggéré. - 29 -


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Asja me regarde mais elle ne dit rien. Je ne sais pas si elle a compris que si elle ne m’avait pas dit toutes ces choses, dans les toilettes d’une boite perdue, à l’anniversaire de ma meilleure amie, je serais en ce moment toujours aussi confuse et bizarre comme avant. Je ne sais pas si elle voit le pouvoir de ses mots. L’impression que tout son courage laisse. J’espère qu’elle a entendu le petit merci quelque part entre mes mots. Asja demande à un homme de lui donner deux pancartes. Il trouve une pancarte verte disant: ASSEZ !!!, et une pancarte rouge avec écrit dessus: Combien coûte un kilo d’éducation ? Elle m’en a donné une et l’autre au garçon. - Maintenant répétez après moi ! Dit-elle et elle commence à parler très fort dans son mégaphone.

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Un an après. DUNJA C’est le dernier weekend de nos vacances. C’est la fin d’août et on peut déjà sentir l’automne dans l’air. Les jours deviennent plus courts. Les serveurs des cafés de la rue Strossmayerova ont plus de temps libre. Il y a moins de touristes dans les rues. Nous sommes à Top, Asja, Dario et moi. Et, bien sûr, Angus. On regarde Sarajevo devant nous. La nouvelle façade de l’Hôtel de ville est orange comme le ciel au-dessus de nous. Dans quelques heures, quand la nuit tombera, les ponts sur la Miljacka allumeront leurs lumières jaunes, vertes, violettes, toutes les couleurs de l’arcen-ciel. Ils vont projeter un peu de lumière sur les bâtiments à côté. Sur l’Académie des Beaux-arts. Leurs rayons danseront sur la surface noire de la Miljacka. Je ne peux pas croire que je pars demain. - Tu as déjà préparé tes valises ? Demande Asja. Elle veut que je pense qu’elle est heureuse pour moi, qu’elle n’est pas inquiète. Mais, quelque part dans sa voix, j’entends une note de tristesse. - Oui. Mon armoire est vide ! Teta Suada dit qu’elle pourrait venir vivre dans ma chambre maintenant. Je sais que c’est une blague, mais je pense qu’il y a un peu du vérité aussi. Elle est toujours chez nous de toute façon. - Et vous, qu’est-ce que vous allez faire ici sans moi ? - Asja va protester, comme toujours, dit Dario. - C’est une vocation, je ne peux pas l’ignorer. - Tu mens, on sait que tu aimes être photographiée avec ce mégaphone, sur la scène et tout. - C’est pas vrai ! dit-elle et elle lui donne un petit coup de poing sur l’épaule. - Et toi, Dario, tu vas faire quoi quand je serais partie ? - Je vais pleurer. - Arrête. - Bon, je ne vais pas pleurer. Je vais protester avec Asja. Je remarque que ce n’est pas une blague. L’enthousiasme d’Asja est contagieux.

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- Je vais jouer un peu. Finir le lycée. J’espère. - Ouah, finir le lycée, s’inscrire à l’université. Une nouvelle époque dans nos vies. - Mais toujours ici ? - Tu sais que je suis ici pour toute ma vie, Dunja. - Toi et ton mégaphone. Dario prend sa guitare et commence à jouer une chanson qu’on connaît. On chante avec lui. Les gens qui semblent si petits d’ici, se promènent à côté de la Miljacka. Les voitures allument leurs phares. Les cloches de la Cathédrale sonnent, on entend aussi l’ezan des mosquées, puis les cloches de l’église orthodoxe. Tous ces sons qui m’entourent maintenant et tout ce que je vois à ce moment-là, tout se mélange et forme une image forte et inoubliable. Je sais que je vais la porter avec moi n’importe où j’irai. L’amitié entre les contrastes, le courage dans la difficulté, l’amour contre le conflit. Nous sommes restés à Top encore quelques heures, jusqu’à ce que la nuit soit tombée. On a chanté et on regardé Sarajevo devant nous. On ne voyait pas sa fin.

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DITES-LE AVEC DES FLEURS ! (Paris, 1962) Klaus GERTH ALLEMAGNE

K

laus Gerth est né en 1945, près de Cologne, de mère zélandaise et de père allemand. Il a fait ses études à Amsterdam, Paris ou encore Heidelberg.

Ensuite, nomade, migrant, il a eu « 100 métiers et autant d’adresses  ». Ses écrits sont un voyage au coeur des aspirations, des rêves de chacun, dans un monde mu par des logiques insaisissables, contradictoires. «  Dites-le avec des fleurs !  » en est une excellente illustration. L’histoire se déroule en 1962, à la veille des Accords d’Évian qui scellent l’indépendance de l’Algérie. Que feront Mohamed et Hafiza, habitant Paris où ils sont chez eux ?

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DITES-LE AVEC DES FLEURS !

Madame Hafiza Hadjadj remontait, haletante et soucieuse, l’une des ruelles qui mènent à la place Saint Pierre, en haut de la Butte Montmartre. Arrivée au pied du Sacré Cœur, elle s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle. Elle n’était plus la fière gazelle de ses vingt ans... Mais pourquoi donc Moïse était-il si pressé de la revoir au point de la faire convoquer d’urgence par Séraphin, l’épicier de Félix Potin, un filou... mais l’unique abonné au téléphone du voisinage ? Sa dernière visite médicale ne datait pourtant que de quelques jours. Choukroun, Moïse, leur médecin de famille et ami de toujours, l’avait même raccompagnée d’un petit mot aimable jusqu’à la porte du cabinet : «Tout va bien, Hafiza! Rien à signaler de ton côté. À ta disposition. Bien le bonjour à ton Momo, le meilleur des hommes. Prends garde à toi en descendant la côte. Ça glisse... il pleut.» Elle était repartie toute guillerette. En effet, passé un certain âge, avait-elle remarqué, on a toujours peur d’attraper quelque chose de grave, un cancer ou une de ces saletés aux noms angoissants — Ostéoparase...reuse... rose ?- qui te casse les os, paraît-il- ou cette «maladie dégénérative», comme ils l’appellent, qui te transforme en légume, en grosse courge ! Momo se serait-il fait faire des analyses ? Avec des résultats catastrophiques ? Une voix familière au fond d’elle-même coupa court à son inquiétude: - Pas t’inquiéter à l’avance, ma grande. Calme-toi ! Probablement, un p’tit début de diabète ou un chouïa de cholestérol en trop... Le brave Moïse te dira « Tu lui limites d’abord le beurre, la graisse d’agneau, le Halva, les pâtisseries au miel et puis, et puis ceci, et puis cela...». - 34 -


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Et puis, zut, tiens ! Comme si nous, les Hadjadj, avec nos quatre sous de retraite de la ville et de l’armée, on pouvait se permettre des folies ! Enfin parvenue devant le panneau d’entrée « Dr M. Choukroun. Médecine générale. Entrez sans frapper ! », Hafiza poussa la porte. Le docteur jaillit immédiatement du fond du couloir. Le front plissé, il la prit par l’épaule, l’entraîna vers un siège et demanda, à peine assis, d’un air entendu : - Hafiza, tu as remarqué ? Je veux dire... ton époux. Au fait, excusemoi : « Bonjour ! ». Devant l’air surpris et interrogateur de la sexagénaire, il marqua un temps d’arrêt. Puis, il reprit: - Ma bonne amie, ton mari est venu hier à la consultation. Il m’a sidéré. Il faisait une drôle de tête, d’ailleurs... Eh bien, voilà ! Je vais droit au but. D’après lui, tu aurais changé du tout au tout. Il ne te reconnaît plus. À priori, ça ne me regarde pas. Mais il a ajouté c’est lui qui parle, n’est-ce pas- que, malgré ta réputation de femme raisonnable, tu aurais commencé depuis quelque temps à te maquiller de façon outrancière, à porter des robes de vamp, des dessous olé-olé, des bas de nylon à couture... et je t’en passe ! Enfin, tu disparaîtrais souvent la nuit en douce pour revenir saoule au petit matin. Bref, il prétend que tu serais maintenant un tantinet - comment dire ? - bizarre. À moins que tu ne lui aies caché des choses, une autre vie... À moins que, bien évidemment ! Le médecin observa la mine fatiguée, les cheveux défaits et grisonnants de cette Hafiza qu’il avait jadis connue si pimpante. - À moins que quoi ? s’exclama-t-elle. - Tu pourrais être tombée amoureuse, pas vrai ? Au fond, le cœur n’a pas d’âge. A moins que le problème, ce ne soit pas toi, mais plutôt lui, que ton homme soit victime de confusion mentale, d’une forme de ramollissement cérébral, voire pire. Avec une Alzheimer, par exemple, on oublie, on mélange tout. On change, tu vois ! Je ne veux pas t’inquiéter. Il y a des symptômes à vérifier. Ça signifie des examens, des papiers. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité te voir sans tarder, tu comprends ? Cependant, excuse-moi si j’insiste, si je te pose quand même cette question. As-tu fait la connaissance de quelqu’un ? Momo m’a parlé - 35 -


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d’un certain Azzoug, d’Annaba lui aussi, un kabyle. Avant, il aurait travaillé dans la tôle ondulée, chez Prévost-Frères... Tu le connais ? - Arrête, Docteur... Moïse ! Tu, vous me voyez, moi, avec un camarade d’enfance en train de me déguiser, ivre, en traînée des carrefours ? A mon âge, dis ! Et d’abord, c’est interdit l’alcool chez nous. J’aime pas ça en plus. Il est fou ou quoi? Par contre, je ne mens pas si je reconnais que ces temps-ci, il pose de gros problèmes, mon Momo. Des fois, il a l’air ailleurs, étrange, jamais content et il ne veut rien entendre. Buté comme un âne, il est maintenant ! Mais je te remercie, docteur. Faut que je réfléchisse un peu. Hafiza prit congé aussi vite qu’elle put : - Il m’attend, tu sais ! Aujourd’hui, c’est le 18 mars. C’est notre anniversaire de mariage. Vaut mieux que je ne m’attarde pas trop : bout de chemin à faire, la pluie, des fleurs à acheter, des graines pour la Callas, mon canari... Au revoir Moïse... ami, docteur Choukroun! Sur le pas de la porte, pensif, le médecin suivit sa patiente des yeux tandis que Madame Hadjadj entamait la descente de la Butte à pas précautionneux. C’est vrai, se dit-elle, embarrassée, tout en serrant son sac noir tout neuf sous le bras. Elle avait bafouillé avec Moïse à force de n’avoir pas su lui dire. Son mari l’avait épuisée avec ses reproches perpétuels. Tout de même, il dépassait les bornes, non ? C’est prouvé qu’en vieillissant les hommes, ça devient ombrageux, surtout après une opération de la prostate. Mais bon ! N’avait-elle pas toujours été aux petits soins avec lui ? Un vrai coq en pâte, le Monsieur Mohammed ! Il n’empêche... c’était vrai aussi qu’elle avait gardé son petit secret. Depuis peu, elle buvait le thé à la menthe chez Azzoug, son cher Ahmed, tous les jeudis soir. Pas difficile de s’échapper pendant une heure. Momo était homme d’habitudes. De la Villa Poissonnière où les Hadjadj vivaient depuis le déluge, il traversait chaque soir la Goutte d’Or pour s’installer à La Bête du Gévaudan, un troquet du bout de la rue. Là, en général, ça commençait par des discussions enflammées sur le foot, Reims, le Real, et ça se terminait dans un silence nostalgique, chargé de vague â l’âme, entre camarades d’infortune. Le patron, un Français très malin, ne manquait pas alors d’en rajouter une cuillerée en lançant le 78 tours de Reinette - 36 -


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l’Oranaise, sa chanteuse préférée. Elle chantait tellement bien le chaai traditionnel... Hafiza comprenait son Momo, mais n’avait-elle pas droit, elle aussi, à son petit plaisir ? Un canari pour laisser parler son coeur et une tasse de thé par semaine avec un veuf de soixante-dix ans. Ce n’était pas le bout du monde, quand même ! Ou fallait-il laisser tomber les amis d’enfance ? Elle regrettait seulement que son mari l’ait su. Par qui ? En tout cas, si Momo, insupportable, devait bientôt ne plus avoir que des pois chiches dans le ciboulot, ce serait l’enfer ! Malheureux d’en arriver là, pardi... Déjà, il se mettait à bouger les meubles dans tous les sens et à leur coller des étiquettes avec d’anciens papiers de la poste. Au stylo rouge et en lettres capitales, s’il te plaît ! Ça donnait : Destinataire Mohammed Hadjadj Face la plage Annaba - ALGÉRIE Ça donnait aussi des « C’est à moi. Çà doit retourner là-bas ! ». Il voulait même rebaptiser la Callas, le canari... et l’appeler Caruso ! Une femelle pourtant ! La pauvre. Pourquoi pas Momo, tant qu’il y était ! Mon « meilleur des hommes », comme il dit Moïse, vient de découvrir subitement que « la grammaire française, ce serait de la science ». Ce serait même « le mariage pur de la Raison et de l’Histoire ! ». Enfin, des mots. Il en a plein la bouche... - C’est vrai. Je l’ai entendu à la télé après le journal, il m’explique ! Tu vas comprendre. Depuis toujours, on parle d’un oiseau, d’un canari, pas vrai ? Jamais les Français ne parlent d’une oiselle ou d’une canarelle. Ce serait idiot, non ? On entend tout de suite qu’avec le féminin, ça ne colle pas. C’est ça le « génie de la langue », la sagesse de nos ancêtres. Pour comprendre les choses, ils nous guident les anciens. Faut respecter, il ose me seriner celui-là ! Et puis ce fourbi pile à l’instant où il prend ses sous à la Caisse d’épargne et prépare la valise. Sans même me demander ! J’suis pas un bahut, moi. Non ? Hafiza s’essuya le front du dos de la main avant de retraverser la place Saint Pierre. Elle n’en pouvait plus. Finalement, il mettait son grain de sel partout, le Momo-professeur. En général, pour raconter des bêtises ! Mais que faire ? A elle, il ne lui resterait plus rien de rien - 37 -


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en fin de compte. Tout bien réfléchi, il n’y avait pas de solution... ou plutôt pas d’autre. « Dans la remise, il y a assez de mort-auxrats pour un régiment », lui avait un jour confié son époux. Elle avait hésité jusqu’à présent, à cause aussi du canari, son soleil chantant. Qui soignerait la Callas quand ils ne seraient plus là ? Puis, accélérant le pas, le regard sombre, Hafiza marmonna à voix basse : Mektoub! Ce qui va nous arriver, j’y peux rien. C’est pas ma faute. Les destins de Momo, le mien, ne sont-ils pas déjà liés, écrits dans le ventre de nos mères ? Effrayée par ses propres pensées, elle se reprit aussitôt. - Pauvre de toi. À quoi tu penses? Tu dérailles... ça aussi, c’est haram, interdit. Réfléchis. Ton mari est perturbé. Faudrait l’aider plutôt... Vite dit ! Puis quoi encore? Et la justice, elle est où là-dedans? Ce cinglé de Momo avec sa valise, il s’en fiche bien lui ! Mais Hafiza, écoute... tu vas où sans ton homme? Il lui fallait se dépêcher. Sept heures déjà. La nuit tombait et, surtout, le Théâtre du Crime avec les « Cinq dernières minutes » commencerait bientôt. Les deux époux ne manquaient jamais le feuilleton depuis qu’ils avaient réussi à s’offrir un poste TV en noir et blanc. Le «Bon sang ! Mais, c’est bien sûr !» du commissaire Bourrel avant le dénouement de chaque épisode les faisait frémir. Les Hadjadj en profitaient pour se servir un bon caoua bien chaud... et parfois des loukoums. Elle s’arrêta encore une dernière fois, chez Félix Potin, pour acheter les graines de la Callas, une galette et un petit bouquet de roses. Sur le pas de la porte de chez ce grigou, deux hirondelles de la police passèrent â bicyclette, les pneus au ras du caniveau, aspergeant madame Hadjadj et ses Milna, ses bas à couture tout neufs, si magnifiques. - Une femme de raton, ça devrait être rentré à cette heure, jeta l’un des deux policiers, hilare. Allez, dépêche-toi, trotte-menu ! Coucouche panier ! Il va t’en cuire, sinon ! Hafiza serra les dents en pressant le pas. Monsieur Séraphin Chouminet, épicier chez Félix Potin, fut la dernière personne à avoir vu Mme Hafiza Hadjadj vivante. À 19h25, précisément. Il avait tenté de retenir sa voisine pour l’interroger « rapport au coup de fil du Docteur Choukroun ». Selon le procès- 38 -


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verbal du commissariat, un autre client aurait entendu cette dame répondre : - Merci, Séraphin, de m’avoir transmis la convocation téléphonique. Peux pas m’attarder, ce soir, je ne veux pas rater mes cinq dernières minutes ! ». Mohammed Hadjadj se surprit, tout engourdi, debout au beau milieu du salon. Avec lenteur et d’infinies précautions, comme pour ne point courir le risque de la réveiller, il retira doucement le poignard planté dans la poitrine de son épouse assassinée. Des gouttes de sang perlaient autour de la vieille étiquette accrochée à la broche d’or en forme d’abeille. Épinglée sur le coeur de Hafiza, l’insecte rutilant prenait vie au milieu d’une flaque grandissante de bulles rouges. Il paraissait butiner silencieusement une immense fleur écarlate posée sur le corsage blanc de la défunte. Comme pour débusquer quelque sous-entendu subliminal qui lui aurait échappé, Momo prit l’étiquette en kraft chiffonné, lut et relut lentement les lettres d’encre noire encore mal séchées : Expéditeur : MONSIEUR M .HADJAD Date d’enregistrement... 18 mars 1962 Observations … Jusque…là… Hafiza … avait … toujours …. été …une…………….femme………….raisonnable…………….. L’écriture, aussi pointue que la sienne, contrastait avec le contenu plutôt inquiétant du message administratif placé au dos. AVERTISSEMENT POUR LES USAGERS ! Les colis fragiles ou contenant des denrées périssables sont conservés pendant une durée de treize jours ouvrables. Non retirés par leur destinataire dans les délais fixés ci-devant et à l’adresse indiquée ci-dessous, ils seront AUTOMATIQUEMENT détruits. Conformément à la législation en vigueur «les services concernés n’accepteront aucune réclamation pour bris, perte ou disparition des colis laissés en déshérence (décret du 29/02134)». Adresse du centre: Entrepôt des Périssables: 1ter, impasse du Paradis. - 39 -


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Horaires d’ouverture : 10h45-12h15 13h30-14h45 18h30-19h45 (Tous les jours, sauf les vendredis, samedis, dimanches, jours fériés et vacances scolaires) Le nom de la ville était â peine lisible. ALGER, peut-être, ou plutôt ANNABA... Probable, mais pas certain, se dit-il, tout en fixant, soudain l’esprit ailleurs, les caractères d’imprimerie usés, souvenir de ses voyages d’antan passés à croiser d’un bord à l’autre de la Méditerranée et à barouder vers les mers lointaines. Un flot d’images massées là, derrière ce message de papier et dans ce crâne qui lui faisait de plus en plus mal, lui revenait à l’esprit. D’abord, évidemment, l’Indochine avec les camarades de la 13° DBLE, la vie de la Légion dans ces mille et une escales qui puent moins la fange que la misère : Marseille, Toulon et Alger... Puis, surtout, Alexandrie, Port Saïd, Djibouti, Saigon, le Tonkin... Mais les souvenirs le ramenèrent très vite à son véritable port d’attache, â Annaba, à sa jeunesse, évidemment ! C’est là que ses sens s’étaient éveillés aux effluves de jasmin et de menthe fraîche, au goût des figues de barbarie, des gâteaux au miel et du smen, le beurre rance à l’origan... Et, par-delà toutes ces images et parfums, il y avait eu cette voix d’ange, le rire éclatant et les yeux de braise d’une jeune fille rencontrée un jour sur la si belle «Plage des Juifs». C’était bien des lustres avant les événements d’Algérie et Dien Bien Phu, et même avant la Corée et la Seconde guerre mondiale. Il lui avait tendu une poignée de fleurs arrachées à la va-vite dans le jardin des parents. Des roses. Il s’en souvint, le sourire aux lèvres. Elle l’avait taquiné, faisant mine de les refuser et expliquant qu’elle n’aimait que «les jujubes et les diamants... roses, voyons !». - Des roses de couleur rose, tu me donnes, avait-elle corrigé, malicieusement. T’as donc pas tout faux. Comment tu t’appelles, toi, l’homme des fleurs ? Moi, c’est Hafiza, la douce ! Après des travaux d’approche délicats, avaient succédé des soirées tardives, puis 
des nuits habitées de froissements invisibles et de respirations haletantes. Il avait 
découvert que ce regard, ce sourire, cette longue chevelure d’ébène, mais également ces - 40 -


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dessous pas trop sages et cette poitrine altière, c’était la femme qu’il attendait sans le savoir depuis la nuit des temps : Hafiza, oui, Hafiza! Alors, sous la voûte d’un ciel immense traversé d’étoiles filantes, il lui avait demandé sa main. Sans aucune hésitation. Elle lui avait aussitôt répondu à sa façon : « Il t’a fallu bien du temps pour entendre ce que mes yeux te racontent depuis le premier jour ! Oui, je te dis « oui ! »... quand même, gros bêta ! L’accord des parents, en revanche, s’était fait attendre. « Vous êtes encore trop jeunes tous les deux»... «Ton Mohammed veut entrer à l’armée... faire la Légion Étrangère, par dessus le marché ! ». Momo et Hafiza avaient balayé tout ça d’un éclat de rire confiant. L’amour l’avait emporté. Ils s’étaient aimés à la folie ! Toutefois, l’époque des « diamants roses » n’avait pas duré. Momo soupira. Pas d’enfants, ni le temps non plus de s’en remettre. Aussitôt, avait suivi le temps des désastres, des batailles sanglantes et des camarades perdus au loin. Puis, étaient survenues les atrocités de la guerre civile et les déchirements fratricides jusque devant la porte des parents. Que des temps perdus, subis, volés, envolés ! Finalement, il avait dû quitter l’armée. Sans gloire. Il était monté à Paris pour mener, après tant de sacrifices et le cœur en miettes, une existence de rat entre les poubelles et les égouts de la capitale. Éboueur... de nuit. En fin de compte, tout un destin à contretemps ! Hafiza n’avait pas supporté. Leurs visages avaient pris des rides, leur amour bien davantage. Et voici qu’au moment où la France et l’Algérie signaient la paix et où il venait de boucler leur valise pour repartir avec les économies d’une vie, cet Azzoug de malheur le trahissait avec son épouse. Pour retourner au pays sans doute, avec son argent, le sien ! C’était donc pour ça qu’elle était de si mauvaise humeur maintenant. Madame avait ses projets. Sans lui, sans Hadjadj ! À Félix Potin, Monsieur Chouminet, un veuf bienheureux, l’avait gentiment complimenté à l’oreille : - Monsieur Mohammed, quelle chance elle a votre charmante épouse d’avoir un mari généreux, qu’elle puisse s’acheter des bas de luxe de chez Milna pour aller voir les amis de la famille ! - 41 -


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Hadjadj n’avait pas réagi, désormais assuré de la voir telle qu’elle était vraiment : une rose aux épines vénéneuses... belle, très belle et donc d’autant plus perfide. Et elle n’avait pas même su lui engendrer de fils. Jusqu’alors, il avait ravalé à grand peine sa colère croissante. Maintenant, c’était de la hargne, plus encore, de la haine. Tant pis ! Il ne se laisserait plus faire ! Machinalement, il leva le poing et le serra autour du cou de la Callas... Il entendit alors la voix de Reinette l’Oranaise l’interroger dans une lancinante complainte. «Que faire, de quelle ruse user ? A qui puis-je me plaindre de ta trahison ? Contre tes cils au noir si dévergondé...» Comme sorti d’un rêve éveillé, il retrouvait peu à peu ses esprits. Il se souvint de la galette, du bouquet et, surtout, de son agacement, de la moutarde qui lui montait au nez. Ensuite, il y avait eu les criailleries infernales du canari, le sourire figé, hypocrite de sa femme et ce trou noir. Momo ne comprenait pas ce qui s’était passé depuis. Son cœur et sa tête battaient la chamade ! Pourquoi l’assassin de sa femme s’était-il échiné à fixer une vieille étiquette - à son nom à lui, en plus ! - sur cette abeille avant de traîner son colis jusqu’ici, au beau milieu du salon, comme un buffet ? À l’évidence, l’individu s’était donné de la peine. La jupe de son épouse, celle aux roses pâles qu’elle aimait tant, était retroussée jusqu’à mi-cuisses. Quel tableau : un tissu de roses défraîchies sur des jambes fanées ! Pas moyen de lui faire entrer dans la tête à cette femme que les robes, on en change à peu près tous les jours quand on a un mari comme Mohammed Hadjadj, le Momo connu de tous, et qu’on veut se le garder ! L’amour, c’est exactement comme les roses. Ça se fane... et il y a des épines. Les talonnettes des chaussures de son épouse avaient rayé le parquet dans tout l’appartement avant de lâcher leur propriétaire, l’une dans la cuisine, l’autre dans le salon. De la boue un peu partout aussi. Les traits du visage de madame Hadjadj étaient figés dans une mimique interrogative, pas effrayée pour deux sous. Au contraire, elle semblait, la bouche entrouverte, lui poser une ultime - 42 -


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question : « Et alors, Momo, qu’est-ce que tu me veux encore ? ». Il se fit la réflexion qu’elle n’avait pas eu le temps de comprendre grand chose. Toujours pareil avec elle. Cette Hafiza se mêlait de tout - «et patati et patata»-... sauf de l’essentiel, comme de juste. Dégoûté, il se pencha et clôt d’un doigt léger les paupières de la morte. Il n’avait rien perdu de ses réflexes de professionnel, constata-t-il, avec satisfaction. Il se sentit beaucoup mieux. Il eut tout à coup une illumination. Le meurtrier ne pouvait être une femme. Évident ! Il avait fallu la traîner jusque là, cette gazelle décatie. Elle avait pris de l’embonpoint avec les années, surtout avec le sucre et les loukoums. En tout cas, ce devait être quelqu’un qui connaissait bien la maison et avait su trouver la clef de la remise où rouillait son vieux poignard de la Légion. En se baissant une nouvelle fois, il remarqua les feuilles de son agenda dispersées autour du corps de sa prétendue meilleure moitié et les prémolaires en céramique qu’il lui avait offertes à Noël, en même temps que l’abeille 18 carats. Il s’apprêtait à se relever quand il sentit la main glaciale de Hafiza, raidie autour de son poignet. Elle paraissait l’agripper. Il se dégagea d’un geste ferme et sec de cette emprise qu’il jugea pour le moins... déplacée. Ensuite, avec flegme, il ramassa son carnet et le rangea, après en avoir soigneusement trié les feuilles éparses. Il se retourna enfin une dernière fois vers le cadavre de son épouse et pointa son poignard dans sa direction : - Madame Hadjadj, pourquoi tu m’as trahi avec cet Azzoug de malheur ? On voulait revenir au bon vieux temps ensemble, à nos roses de diamant. Le bras du destin t’a frappée, m’a exaucé, comme si c’était moi qui ... Mohammed Hadjadj se tut. Soudain pris d’un soupçon, d’un vertige, il s’effondra, à genoux, devant la dépouille de son épouse. À ce même instant, au 1 ter, Villa Poissonnière, chez les Hadjadj, des ombres prennent appui sur le toit de la remise pour se glisser par la fenêtre du premier. Des pas à l’étage, un glissement furtif dans l’escalier. Plus rien. Quelques secondes après, des coups de feu étouffés, des chuchotements. Deux silhouettes. Des jeunes. L’un des deux, Lou, trébuche : - Jacquot ! Merde, je n’y vois rien. Il glisse ce parquet... fais gaffe !

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L’autre, énervé : - T’es fou ou quoi ? Pourquoi tu les as butés, ces deux viocs ? On aurait pu les attacher, les assommer, je ne sais pas, moi ! Et si on se faisait piquer, hein ? - Arrête tes conneries ! Le type avait un poignard à la main pour nous viander. Il nous avait repérés. Pas le choix. T’as vu la gueule de beauf qu’il a? En train d’astiquer sa bourgeoise sur le plancher, en plus ! Un pervers, je te dis ! Pas terrible la mémé, complètement d’occase. Courageux quand même, le mec ! On devrait décorer des gugusses comme ça, qui osent s’envoyer le monstre du Loch Ness. Enfin, je lui ai évité le pire, avant l’extase. On a bien droit à une dernière petite ratonnade, en ce beau 18 mars. Faut fêter l’indépendance de leur Algérie nouvelle avec quelques bons bicots, grassement nourris de chez nous ! S’agit en fait de récupérer une part de l’argent volé aux Français, pas vrai ? On n’a fait que venger les nôtres, morts pour la vraie France, notre devoir ! - Allez, arrête tes bobards, Lou... N’empêche que t’as tout compris au bistrot quand ce Mohammed de mes deux s’est vanté qu’il allait se prendre son fric, faire sa valoche et retourner dans « son pays libéré » ! Le con ! Il n’y avait plus qu’à le suivre. Le magot est là. Regarde-moi ce blé ! Il devait vouloir s’offrir une chouette retraite avec sa rombière. - Merci pour le pactole, conclut Lou, esquissant une génuflexion devant les deux cadavres. Cet argent, c’est pour notre trésor de guerre. Il reste de la piquette à boire et de la galette. Prends-en, Jacquot. Ça me donne faim, les émotions, moi ! Les deux voyous s’installent dans les fauteuils. Après s’être rassasiés, ils renversent la table, balayant les restes de nourriture aux quatre coins de la pièce. Sur le papier peint du séjour, Lou écrit en grandes lettres au fusain : Vive l’Algérie française ! À bas les bougnoules du FLN !* Jacquot commente, café à la main. - Imbuvable ce vinaigre. Mais, pardon ! Costaud ton truc ! Ça fait sérieux. Du vrai politique ! Vont pouvoir gamberger, les poulets ! - Je prends juste la broche de la vieille, la bagouze du raton et on se tire, ajoute Lou, la bouche encore pleine. Faut pas trop traîner. On ne sait jamais. Allez ! Embarque les roses du vase sur la commode * Front de Libération Nationale

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quand t’auras fini. Elles ont encore l’élastique et le papier autour. On aura l’air plus présentable si quelqu’un nous repère. On pourra dire que nous allions chez ta vieille tante, boulevard Barbès... comme prévu quoi ! Quelques minutes plus tard, la grille du jardinet donnant sur l’allée de la Villa Poissonnière grince. Suit un claquement sec : la gâche retombe dans son loquet. Peu après, rue de la Goutte d’Or, un crissement de pneus épouvantable, un choc violent, des cris, des bruits de pas. Une voix hurle : - La Renault blanche, elle s’enfuit ! Faut appeler une ambulance ! Ils sont blessés, ces jeunes, avec leur bouquet de fleurs. Ils titubaient en traversant la chaussée. Ils ont certainement un peu bu, fêté quelque chose ! À La Bête du Gévaudan, à la Goutte d’Or, c’était branle-bas de combat. On sortait le nouveau menu et une grande enseigne lumineuse pour la façade. - Un peu marre quand même des pâtés, des tripoux, de la cochonnaille, avait laissé échapper Mustapha Abdelatif qui reprenait à son compte le Bar-Tabac de Gustave Bergougnoux. Enfin ! En tant que serveur puis associé, il avait dû pendant de longues années se plier au rite du sandwich cantalou « beurré épais des deux côtés de la baguette, avec une tranche de Salers au milieu », suivant les commandements sourcilleux du patron. Il s’était aussi fait violence pour ne pas vomir à la simple odeur de cet « aligot », une sorte d’emplâtre de patates hors d’âge, de fromage et d’ail qu’il s’agissait de faire filer avec élégance dans l’assiette des politiciens du crû et autres curés descendus de leurs montagnes pour ratisser les fonds de tiroirs des ministères et vider les poches rebondies des associations bien pensantes. Les tractations avec son patron-bougnat, ancien scieur de bois, buronnier et revendeur de vins d’Auvergne, s’étaient bien terminées. Mais combien de bourrées et de jérémiades sur les hivers rigoureux des forêts de la Margeride, « haut lieu de la résistance », n’avait-il pas fallu endurer ? Dur aussi de convaincre Gustave que sa clientèle avait changé. L’âge et le bilan comptable avaient, certes, fait flancher ce rapiat, compteur de rondelles de saucisson. Kif-Kif, exactement le style de l’oncle Ali, marchand de moutons au - 45 -


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bled ! Faits pour s’entendre, ces deux maquignons: ils savaient, l’un autant que l’autre, ce que tondre veut dire. Pourtant, son arme secrète à Mustapha, ça avait surtout été la Rose, dite Rosette, l’héritière Bergougnoux. Maintenant, tout était arrangé. La fille de Gustave lui plaisait bien... et Rose n’avait d’yeux que pour lui. Ensemble, ils avaient donc réussi à imposer le couscous, le tajine et la musique qui allait avec. Enfin, la Bête du Gévaudan -comme Rose et lui appelaient le père Bergougnoux en secret- s’était inclinée, la veille au soir, lors du dîner de mariage de «nos-deux-jeunessi-courageux». La larme à beau-papa avait uniquement tenu à maintenir ses fameuses «tripes aux morilles» en bas du menu. Pour le reste, son gendre et lui s’étaient parfaitement accordés : la maison s’appellerait dorénavant À la Rose d’ Annaba, scellant ainsi avec éclat le grand événement familial et la paix fraîchement signée à Evian entre la France et l’Algérie nouvelle. On avait trinqué, les deux familles réunies, à la relève des générations et à l’avenir du petit commerce... Installé à son comptoir côté Tabac, du geste ample et retenu qui sied à un jeune patron conscient de ses lourdes responsabilités, Mustapha ouvrit L’Auvergnat de la Goutte afin de vérifier que ce baptême mémorable avait bien fait l’objet de l’annonce publicitaire dûment réglée. En première page, il tomba sur l’information attendue dans tout le quartier depuis des semaines :

Double assassinat de la villa Poissonnière Un règlement de comptes politique ? des malettes d’argent pour financer les activités subversives d’un groupe terroriste basé à Marseille et à Annaba.

Paris 18ème. Selon des sources proches de ce drame horrible, on apprend que MM. M.H., le couple assassiné à la villa Poissonnière, entretenait des relations secrètes avec un réseau clandestin à la solde de mouvements dits « d’indépendance » algériens. L’épouse aurait régulièrement - par le truchement d’un médecin israélite installé dans le quartier - fait passer

D’autres sources, en particulier un retraité proche du couple, évoquent la piste de l’OAS (dont la signature a été retrouvée sur le mur de l’appartement occupé par le couple. NDLR). - 46 -


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Bien au fait des dessous de l’affaire (sous le couvert d’activités dans l’alimentaire !), notre informateur n’hésite pas à mettre en cause les nouvelles autorités algériennes.

qui jonchent le sol et ont éclaboussé les murs indiquent clairement que les retraités se sont défendus autant qu’ils ont pu. On notera à ce propos que le mari est un ancien légionnaire qui avait gagné ses galons au service de la France d’outre-mer.

La police se perd encore en conjectures, puisque la sauvagerie de ce double meurtre ne laisse pas de surprendre. L’épouse a, très probablement, fait l’objet de sévices sexuels avant d’être assassinée. Après avoir subi cet odieux forfait, cette modeste sexagénaire a été achevée à l’aide d’un vieux poignard, propriété de collection de son mari.

En dépit des apparences crapuleuses de l’affaire, le mobile principal de ce double crime est sans conteste politique, même si l’on a constaté le retrait d’une somme élevée du compte bancaire des victimes. Bien entendu, aucune empreinte ni aucune trace d’une quelconque mallette d’argent n’ont été relevées...

Quant à ce dernier, il a reçu une balle après l’arrivée des assassins, certainement au cours d’une bagarre déclenchée par ... un oiseau !

L’enquête est toujours en cours. Sachant que M. H., défunt, aurait retiré toutes ses économies de la Caisse d’épargne en fin de journée, l’éventualité d’une préméditation ne peut être totalement exclue. Aucune piste n’est écartée, pas même celle d’une bande de « blousons dorés » (ces jeunes voyous des beaux quartiers), a précisé le Commissaire Stéfanini, à la veille malheureusement de sa mutation inopinée - mais tant attendue - à Bastia.

En effet, la présence d’un canari étranglé tend à accréditer la thèse selon laquelle le couple aurait été averti de l’intrusion criminelle par les piaillements stridents du volatile. La dernière roucoulade de « la Callas » -c’est son nom !- lui aura donc été fatale. Un requiem, en quelque sorte... Une trace de balle perdue dans le mur, les reliefs du repas

(De notre correspondant)

Mustapha et son épouse se dévisagèrent, interloqués. La jeune mariée réagit la première : - 47 -


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- Pécaïre ! On ne s’en serait jamais doutés. Momo et sa femme dans de pareilles affaires ! Ils avaient pourtant l’air si discrets tous les deux... En page 5 du journal, ils trouvèrent l’annonce qu’ils avaient commandée : « La Bête du Gévaudan terrassée... par une Rose amoureuse et son chevalier servant. Noces entre St Flour et Annaba ! ». Très émue, Rosette murmura dans le creux de l’oreille de son patronchevalier: « Où vont-ils chercher tout ça, les journalistes ? C’est quand même beau la poésie, tu ne trouves pas ? Je voudrais, plus tard, que nos enfants fassent des études...». Pendant que le vieux Bergougnoux, tout sourire, admirait sous toutes les coutures son billet de Loterie nationale « gagnant 20 francs », de la série 12 des Gueules cassées, Rosette se perdait dans les yeux bleus de son Mustapha. Ni l’un ni l’autre n’avait jeté un œil sur le triste article nécrologique placé au dos du quotidien qui traînait par terre, tombé du zinc : Joseph de Passy, ils avaient l’estime de tous. Ils s’étaient encore récemment illustrés en organisant un pèlerinage à Compostelle au bénéfice de leur paroisse.

Les familles J. de la Patinerie 
 & 
B. du Gratin de Gentilhomière ont la douleur de faire part des décès de leurs fils, Jacques et Louis, survenus accidentellement dans leur dix-septième année le

Amis depuis leur tendre enfance, nos enfants allaient au devant d’un avenir prometteur.

Grâce au soutien de l’évêché de Saint Jacques, ils avaient même pu participer à la chorale d’une messe à laquelle le Généralissime Franco, originaire de la région, leur avait fait l’honneur d’assister.

De « bons gamins, turbulents, pleins de vie, comme tant de jeunes », selon le père Duchatelin, leur directeur de conscience. Élèves à Saint

Leur frêle existence a été fauchée par un chauffard - qui a pris la fuite ! - rue de la Goutte d’or, sur un banal passage clouté, alors

18 mars 1962 à Paris 18ème

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qu’ils se rendaient chez une tante, munis d’un bouquet de fleurs pour la surprendre à l’occasion de son 88ème printemps !

en cours à propos des circonstances du drame, la mise en caveau dans les concessions familiales du cimetière de Versailles et différée jusqu’a une date prochaine.

Une enquête étant encore

Le Seigneur les a rappelés à Lui. 


Les fleurs et les couronnes seront alors les bienvenues. Élevés dans l’adoration de la Vierge Marie, nos chers enfants aimaient tout particulièrement les roses.

Ses voies sont impénétrables. Paix à leurs âmes innocentes. 
 Prions pour eux !

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HAMA LE TAXIMAN

HAMA LE TAXIMAN Oumarou Aboubacari BÉTODJI NIGER

O

umarou Aboubacari Bétodji est né à Niamey en 1975. Après deux ans de lettres modernes, il quitte l’université pour se consacrer au théâtre. Il est actuellement Directeur d’une compagnie théâtrale. Il s’investit dans le milieu scolaire où il y présente des pièces courtes. « Hama le Taximan » est sa première nouvelle. Ce récit emmène le lecteur dans la journée turbulente d’un taximan qui est loin d’imaginer la rencontre la plus mystérieuse de sa vie.

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HAMA LE TAXIMAN

Niamey 1987. 12 mai 1987. C’est le matin. Très tôt. Pourtant il fait déjà chaud. On a le sentiment que le soleil s’est levé plus tôt ce matin. Les rues sont déjà grouillantes de personnes. Elèves, enseignants, manoeuvres, mendiants, talibés… Hama, lui il est taximan. Comme tous les taximen de Niamey il parcourt la ville à longueur de journée pour gagner son pain. Oui trouver « le versement » journalier comme on dit. Ça c’est pour le propriétaire du taxi. Ensuite seulement il commence à chercher pour lui-même. Qu’est ce que vous voulez ? Ce n’est pas facile la vie. Hama n’a pas du temps à perdre. Il doit prendre les clients et les déposer. Vite, vite ! Shap-Shap comme on dit par ici. Il n’est même pas 8h00. À peine sa bouillie avalée il saute dans son taxi. Direction le centre ville. Juste après la station service, il est pris d’une forte envie de pisser. Il se gare le long du mur du Centre Agrymet. À côté d’un grand tunnel d’évacuation des eaux de pluie. Il se soulage. Une voix féminine dans son dos lui dit « Vous devez avoir bu beaucoup d’eau pour pisser autant ». Hama se retourne. Il se retrouve face à une demoiselle. - Ça vous plait de regarder les hommes pisser très tôt comme ça ? - Non ! J’ai trouvé un taxi vide et j’attends que le conducteur prenne place devant le volant. C’est tout. - Tu vas où ? - Je m’appelle Dijé. - Aha ! Et Dijé tu vas où comme ça ? Habillée comme une jeune mariée. - Je vais… Monte et arrête de poser des questions. - Ce parfum… C’est le parfum des…. Je me tais Dijé. Tu sens vraiment bon Dijé. - 51 -


HAMA LE TAXIMAN

- C’est de l’encens. Ça s’appelle « Le Ruisseau de l’Amour » Dijé n’est pas spécialement belle. Elle est jeune. Elle a un bon embonpoint. Bien en chair comme beaucoup de nos demoiselles au Niger. Elle a le sourire facile. Et ce matin elle est habillée en Bazin rouge bordeaux avec une légère broderie sur le col. Elle est tressée. Bien tressée. De longues mèches de nattes qui lui tombent dans le dos. Sur ces mains et sur ses pieds elle a du henné. De jolis tatouages en forme de fleurs. Chez nous souvent les jeunes mariées sont habillées comme ça. Ou disons les jours de mariage les filles sont habillées comme ça. - Je comprends maintenant. - Tu comprends quoi ? - Tu es une jeune fille mariée de force et tu fuis ton mari. C’est ça. Tu ne l’aimes pas. C’est ça ? - Même pas. - C’est quoi alors. Pourquoi tu es si belle de si bonne heure ? - Y a-t-il un moment pour être belle monsieur le taximan ? - Hama, je m’appelle Hama. - Que sais-tu de l’amour Hama ? - Le temps passe, monte maintenant et dis moi où tu vas ! - Allons-y, je te dirai. Quand Hama prend la route il est maintenant neuf heures passées. Dijé est assise à côté de Hama. - Taximan, il paraît qu’ils ont fait un nouveau pont. - Quoi, tu n’as pas encore passée par le nouveau pont? - Non taximan. - Mais tu sors d’où, toi ? - Tu veux bien prendre par le nouveau pont. Ça me fera beaucoup plaisir. - C’est un grand détour pour moi. Tu paieras cinq cents FCFA au lieu de deux cents FCFA. - D’accord Taximan. On peut y aller. Hama fait demi-tour. Il fait le rond-point Haro-Banda. Pour ensuite prendre la double-voie qui mène au nouveau pont. Hama caresse le doux sourire de sa passagère avec son regard. Dijé a un sourire désarmant. Et désormais son encens a envahi complètement son taxi. C’est la première fois que Hama a le sentiment qu’il peut rester longtemps dans son taxi. Longtemps et sans avoir envie de descendre. Quand ils arrivent sur le nouveau pont c’est désert comme d’habitude. - 52 -


HAMA LE TAXIMAN

Nous y sommes. - C’est beau ! Je peux descendre pour voir le fleuve ? - Mais attends, tu te crois où ? Je suis un taximan moi pas une agence de tourisme ! - S’il te plaît taximan juste une minute. - D’accord. Juste une minute. Et arrête de me sourire comme ça. - Pourquoi tu n’aimes pas mon sourire ? - Non ce n’est pas ça. C’est que… - Viens ! Je parie que tu ne t’es jamais arrêté pour contempler la nature ici. - Contempler pourquoi ? Moi je cours. Tous les jours. Et celui qui court derrière sa pitance ne peut pas s’arrêter pour contempler. - Prendre le temps de s’arrêter. Un petit moment. Ça fait du bien ! Tu ne trouves pas ? Elle pose sa main sur celle de Hama. Ils sont à côté du rempart en fer. Les mains posées sur les fers. Hama sent la douceur de la paume de Dijé. Il s’est senti apaisé. Les bruits en lui. Les bruits autour de lui. Plus rien. C’est le silence. Dijé pose sa tête sur son épaule. - Hama, prends le temps de vivre. Un jour ce sera trop tard. - Tu m’étonnes ! - Pourquoi ? - Comment prendre le temps de vivre quand tu cours tout le temps. Comment ? Quand tu cours derrière le quotidien. Quand l’urgence c’est le repas de demain. Dis moi comment ? Toute ma vie je ne fais que ça. Courir derrière le prochain repas. Toute ma vie. Le temps d’une vie. Le temps de toute une vie! C’est un marathon perdu d’avance. Ma chère Dijé crois moi, nous n’avons pas le temps de prendre le temps de vivre. - J’ai une histoire à te raconter. Tu veux l’entendre ? - Oui. Avec plaisir. Mais là c’est carrément cinq mille que tu vas payer ! - C’est d’accord. Marchons. Descendons dans ces jardins au bord du fleuve. Dijé et Hama descendent dans les jardins au bord du fleuve Niger. Le soleil est au zénith maintenant. Silence. À cette heure de la journée c’est toujours désert par là. Seuls les roucoulements des tourterelles perturbent de temps à autre ce silence.

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Dijé et Hama s’assoient sur un tronc d’arbre. Ce tronc a été un manguier. Hama demande : - Alors c’est quoi l’histoire que tu voulais me raconter ? - Si la nature te donnait une deuxième vie que ferais-tu d’elle? - Tu veux dire après ma mort si je dois revenir ? - Oui. - Je ne sais pas. Certainement je passerai mon temps à courir encore derrière le quotidien. - Un jour une jeune fille se maria avec l’amour de sa vie. Dis-moi Hama, tu es marié ? - Non, pas encore. Je cherche l’amour de ma vie. Et… - Et… - Pour la marier et la nourrir ! Arrête de poser des questions et continue ton histoire. - Le jour du mariage les deux jeunes mariés ont trouvé la journée longue. Très longue. Tellement ils avaient hâte de se retrouver et de s’aimer. Ils brûlaient de désir. Ils ont attendu patiemment le soir. - Il n’y a que chez nous que les mariés n’ont pas le droit de se voir le jour de leur mariage. Il faut attendre la nuit. Tout le monde a le droit de se voir. Sauf les concernés. C’est aberrant. N’est-ce pas ? - Je trouve aussi. Non. Ne bouge pas. J’aime quand ma tête est posée sur ton épaule. Ça me repose. Beaucoup…. Enfin arriva la nuit. Le cortège matrimonial prit la route. Les cortèges matrimoniaux, ça roulent mal. Chez nous les cortèges ça a toujours roulé mal. Plusieurs voitures se suivent très souvent en excès de vitesse sur de mauvaises routes. Étroites en plus. Ce soir là, un coup de frein brusque, crissements de pneus. Plusieurs voitures vinrent s’écraser sur la 4X4 Toyota où se trouvait la jeune mariée. Elle mourut sur le coup. On raconte que Bouba, le jeune marié, mourut de chagrin quelques mois plus tard. - Quoi, tu les connaissais ? - Tout le monde connaît l’histoire. Il s’appelait vraiment Bouba. Tu te rends compte taximan ?... Elle n’a jamais pu arriver chez son amoureux. Elle n’a jamais pu consommer sa nuit de noce. Jamais. Moi si jamais ça m’arrivait et que la nature me donnait une deuxième vie, je reviendrais juste pour consommer ma nuit de noce. Tu ne trouves pas... ? Non ne t’arrête pas. Caresse-moi encore les cheveux. - 54 -


HAMA LE TAXIMAN

Dijé lève la tête. Elle regarde Hama dans les yeux. Elle pose ses lèvres sur la bouche de Hama. Les mains de ce dernier hésitent un moment avant de refermer leur étreinte sur Dijé. Leurs corps s’entremêlent. Ils deviennent un, dans une boule de feu. Un brasier de désir qui se consume à l’ombre d’un manguier sur des feuilles mortes de manguier. Le temps du trajet d’un soleil en un jour de mai. Quand Hama dépose Dijé devant chez elle, le soleil a disparu derrière les collines de Banga Bana. Au loin on entend l’appel du muezzin pour la prière de maghrib. - Tu reviens me chercher dans deux heures ? - Tu es sûre que dans deux heures tu seras prête ? - Oui bien sûr. Je prends une petite douche et puis c’est bon! - Hey Dijé, depuis quand les femmes prennent une petite douche vite fait. - Je ne serai pas longue. D’accord ? - D’accord. Je reviendrai. Dans deux heures. Je te promets… - S’il te plaît. Ne dis rien. - Pourquoi ? - Je n’aime pas les promesses. - D’accord. Pas de promesses. Eh ben dis donc ! On a tellement de choses à apprendre l’un de l’autre ! Mais pour ça on a désormais tout une vie. Rien ne presse. A tout à l’heure ! - À tout à l’heure. Sois prudent. Roule doucement. - T’inquiète, ça va aller. Tu ne m’as pas dit comment s’appelait la jeune mariée qui n’a pas pu arriver à sa nuit de noce à cause d’un accident. Elle est passée d’un cortège matrimonial à un cortège funèbre. En très peu de temps. C’est fou la vie. - À ton retour je te dirai son nom. À plus ! Hama démarre son taxi. Dans son rétroviseur il voit la belle Dijé disparaitre dans la maison. Rouge était le portail. À 10 heures du soir Hama le taximan gare son taxi à la porte de Dijé. Comme convenu. Il entre. Salue. On lui apporte une chaise. Il prend place. Au bout de quelques minutes arrive un homme. - Assalamou alékoum monsieur! - Wa allékoum salam! - Vous désirez me voir ? - 55 -


HAMA LE TAXIMAN

- Eh…Non en fait je suis venu pour Dijé. Je veux voir Dijé. L’homme se redresse un peu. Il regarde Hama avec un air indéfinissable. Rempli de compassion et de surprise. - Vous voulez voir qui ? - Dijé monsieur. Il y a bien une Dijé dans cette maison ?...Ou bien ? - Il y avait une Dijé. - Il y avait ? Il n’y en a plus ? Comment ça ? L’homme demande à deux femmes d’un certain âge et à trois jeunes filles de s’approcher de Hama. - Dites moi si vous voyez votre Dijé parmi ces femmes là. - Non monsieur je ne la vois pas. Elle m’a peut être menti. Je l’ai déposée tout à l’heure à la porte. Je suis taximan. Elle m’a dit de repasser la chercher dans deux heures. - Et elle est entrée ici ? - Wallahi ! Je ne vous mens pas. - Inna ? - Oui Maïguida ! - Apporte-moi l’album familial ! Au bout de quelques minutes on ouvre devant Hama un grand album photo. Maïguida commence doucement à feuilleter l’album sous les yeux de Hama. À la lumière d’une grosse lampe tempête. Devant une photo, Hama déclara : C’est elle ! - Êtes-vous sûr monsieur ? - Sûr et certain. Mais c’est bizarre…. - Oui très bizarre. Pardon, qu’est ce que vous trouvez bizarre ? - La tenue. Elle portait cette même tenue et ce henné aux pieds et aux mains. Elle avait ces mêmes tresses. Il n’y a pas de doute. C’est elle. - C’est sa tenue de mariage. Elle portait cette même tenue le jour de son mariage. Hama sursaute. - Quoi ?...Elle est même mariée ! - Elle était mariée.

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HAMA LE TAXIMAN

- Aha! Elle a divorcé ce matin. N’est ce pas ? Je sentais que quelque chose clochait. - Non. Elle n’a pas divorcé. Elle est morte le jour de son mariage. Le cortège matrimonial n’est jamais parvenu à destination. Il y a trois ans déjà. Que veux-tu ?… Les cortèges, ça roulent mal chez nous.

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LA PAGE BLANCHE

LA PAGE BLANCHE Claire CHAPUIS-JOURNIAC FRANCE

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laire Chapuis-Journiac est agrégée de lettres, enseigne le français et le théâtre. Elle a été remarquée lors du concours « Alain Decaux » de la Francophonie en 2009 en obtenant une mention spéciale avec la nouvelle « Sous les pas du Jazzman ». Elle est retenue dans cette nouvelle édition comme lauréate avec « La Page Blanche ». Cette nouvelle traite, avec beaucoup d’humour, des affres du processus d’écriture d’un personnage en proie à ses illusions.

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« Ça pourrait être une histoire d’amour à rebours, celle d’une jeune femme. On commencerait par la fin et l’échec, bien sûr, et alors on remonterait lentement le temps pour montrer que, dès le début, cette liaison ne pouvait pas fonctionner, que, par des signes, imperceptibles pour la fille, tout était couru d’avance. J’hésite. Encore un récit d’amour. Trop cliché. Ça pourrait aussi être l’histoire d’un garçon qui part en vacances dans une ferme chez des gaveurs d’oies. Il les voit égorger les pauvres bêtes en ouvrant les fenêtres de sa chambre à son réveil et rêve ensuite chaque nuit qu’il est luimême une oie. Évidemment, la fin reste à trouver. Il faudrait éviter de tomber dans un genre trop défini, policier ou macabre. Je ne veux pas faire du policier. Et si c’était l’histoire d’un homme qui au petit matin sent qu’il est différent et qu’il a commis quelque chose d’affreux, sans parvenir à savoir ce dont il s’agit ? Il cherche dans sa mémoire, mais ne voit que des indices épars d’un événement potentiel. Il finit par se soupçonner de tous les crimes dont il entend parler dans les journaux. » Comme il réfléchissait à voix haute, sa femme l’interrompit d’un charmant « j’ai vu la même histoire dans un téléfilm le mois dernier » qui mit un terme définitif au projet d’écriture d’Antoine. Il était penché sur le bureau de son salon depuis trois heures devant une superbe page blanche. Depuis une semaine, il avait décidé que sa vocation serait d’écrire. Le premier jour, ce fut sur le clavier de son ordinateur portable, qui finalement se révéla trop étroit. Les doigts étaient gourds sur la machine, manquaient de l’agilité nécessaire à retranscrire le mouvement de la pensée. Le deuxième jour, il avait acheté pour y remédier diverses extensions qui devaient lui apporter le confort d’écriture nécessaire, un clavier - 59 -


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externe, un élévateur d’écran, une souris. Sa femme n’avait fait aucune remarque mais, à son regard et à son silence, il était aisé de deviner qu’elle pensait au matériel de dessin, à l’aquarium, à la guitare qui avaient définitivement été remisés dans l’abri de jardin. Au troisième jour, Antoine s’était effectivement dit que l’ordinateur était une méthode bien trop impersonnelle, qu’il devait faire corps avec son œuvre, que l’écriture avait partie liée avec la matière. L’encre aspirée par la plume, le contact de celle-ci sur le papier, le bruissement délicat qu’elle émet sur le grain de la feuille, toute cette sensualité, il ne pouvait s’en priver. C’était sans doute ce qui l’empêchait de trouver l’inspiration. La chair. Il avait donc désormais devant lui la magnifique étendue intacte d’un vergé ivoire. Il s’était demandé si la nature et la qualité du papier ne changerait pas la totalité de son récit. Si certes l’idée de départ du texte était la même, écrirait-il du moins avec les mêmes mots, utiliserait-il les mêmes constructions syntaxiques et le même style, arriverait-il la même chose à ses personnages s’il employait un papier de soie ou de mûrier ou s’il optait pour un vélin ou encore pour un papier offset au grammage standard ? Le vergé lui avait semblé à la fois noble et neutre. Il lui épargnerait toutes les tentations exotiques d’un papier venu d’Asie, mais aussi tout l’artifice d’un support trop précieux ou la modernité excessive et prosaïque d’un médium ordinaire. Au quatrième jour, le papier était prêt, la plume et l’encrier installés devant lui. Dès le matin, une fois femme et enfants partis, Antoine s’était d’abord préparé dans sa salle de bain, et bien qu’il n’en eût pas l’obligation, avait décidé de faire sa toilette. Il était devenu de ce point de vue moins scrupuleux depuis quelque temps. Quand on a plus de travail, pourquoi continuer à s’imposer des conventions sociales ? Le pyjama était bien plus confortable ! Seulement, a contrario, il sentait bien que le rite du soin du corps était un moyen de marquer le début du jour et que l’écriture devait passer par une forme de cérémonie. Cette pompe solennelle, il la devait aux auteurs qu’il adorait afin de témoigner de son humilité vis-à-vis de l’écriture. Il se la devait en réalité aussi à lui-même. S’il devenait célèbre par son oeuvre, il vivrait comme une humiliation d’avoir écrit dans ces conditions de mollesse physique et morale. Ainsi, devant la glace, il s’était rasé avec le coupe-chou de son grand-père qu’il avait ressorti pour - 60 -


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percutants. Il n’y avait pas encore d’histoire mais une forme de souffle épique ou peut-être simplement une rythmique qui ne pouvait que saisir son lecteur. Il répétait ses mots en se regardant dans la glace, se sentait César ciselant des phrases avec son coupe-chou. Il se vêtit d’une robe de chambre qui se voulait un rien bohème et se hâta de s’installer à son bureau pour ne pas perdre sa verve. Il avait la plume dans la main et regardait sa feuille. Il était en garde, prêt à bondir sur le papier. Il allait bondir sur le papier. Il voulait bondir sur le papier. Il resta immobile. Jamais, il n’avait senti son esprit aussi vide. Il se dit alors qu’il pourrait tester son stylo plume pour s’occuper, griffonner des mots au hasard. Il n’en trouva plus qu’un à tracer et crayonna des dizaines de « bonjour » sur sa feuille. Il se demandait si la forme des lettres, leur inclinaison, la hauteur des « b » et des « j » donnaient un poids suffisant à ces mots, traduisaient la profondeur de sa pensée, s’il avait en somme une écriture d’écrivain. Fallaitil des caractères lisibles ou non ? Etait-ce la marque du talent ? Peut-être pourrait-il pencher davantage sa main en rédigeant pour donner l’impression d’une maturité supplémentaire. Qui sait, ses manuscrits seraient peut-être un jour vendus aux enchères. Il se lança alors dans une nouvelle série d’ « Antoine » à laquelle il imprima diverses variations. Plusieurs heures s’étaient écoulées sans qu’aucun mot signifiant ne soit tracé par sa main. À la fin de la journée, il avait achevé une deuxième page en plaçant des points épars sur sa feuille, certains proches, d’autres distants. Il se dit que ce motif était à l’image de l’activité de son cerveau, composé, comme l’univers, quasi uniquement de vide. Après quelques minutes d’abattement, il se ressaisit et remarqua qu’il y avait quelques amas d’étoiles sur sa feuille ; il en entoura un lot et se dit que là était la galaxie de son inspiration et que, le lendemain, il allait assurément parvenir à l’explorer. Au cinquième jour, il avait accompli le même rituel que la veille, mais avait déplacé son petit bureau dans la pièce la plus lumineuse dede la maison, le salon, dont il voulait faire son atelier. Il fallait la clarté du jour pour écrire ; comment avait-il pu ne pas s’en apercevoir plus tôt ? Il avait remisé sa nouvelle plume dans un tiroir car, faute d’habitude, les lettres qu’il formait étaient maladroites et il prit un - 61 -


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stylo-bille plus modeste. Il avait décidé de ne pas se décourager. L’expérience de la veille était une épreuve du feu. L’échec devait le motiver. Il s’était dit qu’il n’y avait rien de grave à cela, que tous les auteurs avaient cette angoisse de la page blanche. Ou du moins le prétendaient-ils. Etait-ce bien réel ? Ou était-ce simplement un aveu factice qui permettrait de rendre les écrivains plus humains et tenaient surtout de la fausse modestie ? Mieux valait oublier cette idée, accepter que l’écriture s’offrait comme un rite de passage, que ce qu’il traversait n’était qu’un cheminement pavé de différentes épreuves et qu’avaient dû parcourir tous les écrivains pour trouver leur propre méthode. Il sentait que le moment était venu, que ces quatre jours avaient constitué une forme d’initiation dont il sortait déjà vainqueur. Il commença par chercher une histoire, traça d’abord un schéma, un tableau où trouver des idées de personnages. Tout prenait forme. Il lança quelques propositions de récits à voix haute pour s’en faire une impression plus nette et cette fois-ci nota tout. Une histoire d’amour à rebours, un enfant et une oie ou encore un homme qui devient fou. À chaque idée, Antoine se disait que quelqu’un avait déjà dû raconter ces histoires, que même les noms de ces personnages n’étaient peut être pas de lui. En fin de journée, il avait jeté cinq belles pages de son vergé. Au sixième jour, le découragement commençait à se faire sentir. Antoine se dit qu’il allait lire un peu, pour essayer de retrouver ses mots. Peut-être que, comme il l’avait pensé initialement, trouver la première phrase serait le point de départ de l’histoire, qu’il inventerait ensuite au fil de la plume, que ce qui lui manquait, c’était l’élan du plongeur ou du sportif de saut d’obstacle et que, passée cette difficulté, les mots viendraient ensuite de manière automatique. Il lut, relut, examina ce qui dans sa bibliothèque l’avait marqué autrefois. Il se reposa devant sa feuille et eut soudain une idée. Comment n’avait-il pas pu y songer plus tôt ? L’inspiration, la muse, le génie des auteurs, de ceux qu’ils venaient de relire en particulier, étaient de très jolies idées qu’on lance pudiquement au lecteur mais qui ont bien souvent un autre nom. Leur nature véritable était bien plus triviale et pouvait certainement se trouver en ce moment précis sous le lit de son adolescent de fils dans une petite boîte métallique. Certes, c’était moins noble que l’opium, mais un peu de cannabis pourrait rendre la muse un peu - 62 -


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moins timide et l’attirer à son bureau. Même son fils ignorait qu’Antoine connaissait ses mauvaises habitudes, et il faudrait donc agir en douce ; le jeu en valait la chandelle. Après avoir commis son petit larcin, il attendit jusqu’au soir que toute la maisonnée fût couchée et il s’installa à son bureau, un verre de whisky dans la main gauche, un joint dans la droite. Le mélange des deux substances s’était imposé à lui ; il avait dans le péché comme dans la bonne action, le goût du travail bien fait, accompli en totalité. Au bout de quinze minutes, il se sentit saisi. C’était comme si, soudain, tout, à défaut d’être clair, devenait un monde chargé d’imaginaire. Les premiers mots se bousculèrent dans son esprit. Il s’empara immédiatement du stylo, qui, cette fois, était en accord avec ses pensées. Sa main semblait presque se mouvoir seule car les dix premières lignes furent écrites en quatre minutes. L’histoire lui était venue d’un coup. Il n’avait pas même le temps de se relire et devait accepter que la main s’agitât sans cesse pour suivre le rythme de sa pensée. Il se dit qu’il était en train d’écrire une nouvelle, que l’histoire était limpide et qu’il devait l’écrire d’un trait. L’angle de la narration était subtil, il ne fallait surtout pas perdre cet état de grâce dans lequel il se trouvait. Chaque mot fut noté ; il était suffisamment conscient pour en être certain et il parvint jusqu’à l’épuisement à terminer les sept pages de son récit. La fatigue ne lui permit pas de songer à se relire. Dans le vin, il avait obtenu son sacre d’écrivain et s’endormit du sommeil du juste, initié aux délices de la création. Au septième jour, vers onze heures, Antoine se réveilla, la tête affalée sur son bureau. Il était épuisé, mais la clarté du matin et les bruits qui venaient de la cuisine l’avaient ramené à lui. D’abord déboussolé, il fut pris de panique à l’idée que sa femme ne trouvât les restes du cendrier, le verre vide et la bouteille de whisky neuve dangereusement entamée. Il s’empressa de cacher son forfait. Il n’avait pas encore regardé son bureau et, l’espace d’un instant, il avait oublié son récit. Alors il se retourna, ne sachant s’il avait rêvé, déjà mortifié à l’idée qu’il avait pu ne pas écrire réellement et être resté, ensommeillé, devant une page blanche. Non, la première page était bien noire de signes. Il s’approcha du bureau, la scruta mais ne put la lire car il devait s’agir d’un brouillon. Il la retourna, chercha les pages suivantes. Il n’en vit aucune autre. Il vida la corbeille pour vérifier que, dans son ivresse, il n’avait pas jeté les documents, se précipita même dans la cheminée, regarda tous les tiroirs de la pièce, le dessus des étagères. Il ne trouva rien d’autre - 63 -


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que cette unique feuille. Alors, en regardant de près le papier, dont les vergeures avaient presque disparu, il vit que tout son récit était bien là, tous les mots avaient été lisiblement écrits de cette belle calligraphie qu’il s’était imposée depuis trois jours. Tous les mots étaient là, sans le moindre conteste. Il avait seulement dans son empressement furibond oublié de tourner les pages de son cahier et, sur chaque ligne, on pouvait voir sept phrases se chevaucher comme un palimpseste infini. Dans cet embrouillamini, seules quelques lettres, qui n’avaient pas été recouvertes par les passages successifs de la main, restaient lisibles. Elles ne formaient plus de mots complets, mais il semblait qu’elles dessinaient des formes signifiantes, restes tronqués du récit, qui lançaient à leur scripteur comme une ultime bravade : « …rite », « depas… », « sage… », « raté ».

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SOLJKAT Florie KEUNGUEU FRANCE

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illoise, Florie Keungueu a moins de 18 ans quand elle écrit « Soljkat ».

Actuellement étudiante en Sciences Po (IEP), elle ajoute à ses compétences littéraires et linguistiques, des expériences professionnelles et d’évidentes qualités sportives et artistiques. « Soljkat » est, dit-elle, « le résultat d’une forte tension intérieure, entre croire ou non, entre indignation et compréhension. Qui détient le pouvoir de changer les choses ? ».

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1 - Maillon faible. 2 - La chaîne infernale.

La chaleur de son pays, elle ne l’avait jamais ressentie aussi fort que ce jour-là. La tendre brise de la rosée qu’elle connaissait si bien s’était transformée, en un instant, en un gros bloc étouffant d’air chaud et humide à la fois. Oui, un bloc insupportable qui frappait ses tendres narines à chaque inspiration. Irritée, la petite tenta de se pincer le nez par le truchement de ses petits doigts. Malgré plusieurs tentatives, son corps frêle ne semblait pas lui permettre d’opérer ce simple geste. Vaincue, elle déposa les armes et resta immobile bien malgré elle. Mais venait-elle juste de penser « en un instant » ? Pourtant, cela faisait bien longtemps que le climat démontrait de bien des façons son mécontentement vis-à-vis des actes de ces sales envahisseurs arrogants aux motivations aussi perfides que superficielles, se disait-elle en se remémorant ainsi les paroles mot-pour-mot de sa mère si conciliante. Exacte, sa maman disait vrai : depuis qu’ils avaient posé leur satané pied sur la terre chérie qu’était la nôtre ; la douce brise était devenue tempête, la vague caresse du soleil était devenue brûlure, le bleu azur du ciel était devenu vert, vert de refléter leurs uniformes, vert du chaos, vert de tout et si malade de refléter la folie d’ici-bas qu’il en vomit des pluies abominables s’abattant sur nous telles des balles enragées ! Oui, notre problème, c’est eux ! Ces putains d’étrangers ! se martela-telle en débitant ainsi mentalement les paroles que sa maman avait crachées un jour dont elle ne se rappelait ni le mois ni le jour. C’est alors que la partie droite de la petite fille se réveilla. Toute l’énergie qu’elle avait placée dans ces insultes silencieuses lui avait bien valu un retour aux sens. La douleur se fit d’abord sentir dans le gros orteil, puis la cuisse, puis la jambe, puis le bras et tout le reste du corps aussi. Puis elle se rendit compte qu’elle souffrait aussi. Horriblement. Elle avait mal. - 67 -


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La petite se remémora alors avoir dit qu’elle souffrait ces soirs où l’école l’avait assez assommée pour l’empêcher de regarder son émission préférée. Elle se rappelait encore son père s’affalant de tout son poids sur le frêle canapé de la maison en s’exclamant qu’il souffrait tel un forçat au travail. Non, décidément, aucune souffrance n’était comparable à la sienne, là, maintenant. C’était comme si chaque parcelle de son corps était tailladée par des milliers de petites aiguilles perverses à n’en plus finir. Son crâne lui paraissait ouvert. Elle se sentait démembrée. Mais ce qui la dégoûtait le plus, c’était cette odeur de sang pestiféré se mélangeant aux particules d’air. D’ailleurs, on pouvait aussi bien sentir l’odeur lourde des matériaux composant les murs. La craie faisait son chemin aussi. Cet écœurant mélange lui remontait au cœur Que lui était-il arrivé ? Elle ne s’en rappelait plus. En tout cas, le ciel lui était bien tombé sur la tête. Tout était noir autour d’elle. Soudain, elle entendit comme des gémissements étouffés. Elle se mit alors à penser à son petit-frère. Que lui était-il arrivé à lui ? Ses parents étaient assez grands pour qu’elle ne s’en préoccupe que plus tard mais son frère...lui... Il était tout frêle presque chétif. Il en était encore à lui demander combien faisait deux plus deux ! Oui, cette petite voix, ça ne pouvait être que lui ! La petite réunit toutes ses forces pour repousser ce qui la bloquait de tout mouvement en face d’elle. A l’étroit, en vain, elle n’arriva à rien. La petite reconnut, cependant, le matériau dont était fait l’obstacle : de pierre et d’argile. S’était-elle retrouvée parmi les décombres alors ? Était-elle devenue une clocharde alors ? Parce que seuls les clochards se retrouvaient dans de telles situations, non...? Le gémissement se fit plus fort. La petite tenta alors d’appeler le nom de son petit-frère pour le rassurer mais sa mâchoire semblait déboîtée, écrasée : aucun son ne sorti. Peut-être, n’en avait-elle tout simplement pas la force ? De lourds pas se firent entendre dans sa direction. Des pas fouettant le sol sans ménagement. Des pas qui auraient pu facilement écraser sa misérable existence s’ils le voulaient. La petite fille y vit son salut. Peut-être que son père venait pour la sauver. Elle tapotait lentement le sol de sa seule main libre. La seule se retrouvant à l’air libre. Les - 68 -


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pas stoppèrent. Tout doucement, le poids qui faisait pression sur tout son être s’allégea. Un, deux, trois, on découvrit enfin son visage. Elle respira, enfin. Ce qu’elle vit, la pétrifia littéralement. C’étaient eux ! L’un d’eux entre autre. Vêtu de leur tenue verdâtre immonde, il la regardait. Affolée, ses petits yeux secs alternaient entre le regard vide de son sauveur et le long objet greffé à sa taille. Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Bien sûr, elle en avait déjà vu, des objets comme cela. Elle observait souvent ses amis masculins s’amuser à se tirer dessus avec. Mais, là, tout ça... ça semblait pas être un jeu ! En un centième de seconde, elle se demanda ce qu’un étranger comme lui allait bien faire d’une petite fille comme elle. Oui, il allait lui tirer dessus, la mitrailler, la massacrer comme ces gens qu’elle voyait à la télévision ces derniers temps. Elle voulait crier, hurler, pleurer, supplier, courir, s’enfuir pourvu qu’il ne la tua pas. Mais son corps n’en fit rien et elle se retrouva obligée de soutenir le regard de son sauveur. Soumise, elle ne pouvait rien faire. Elle enchaîna les questions d’un rapide geste mental comme on feuillette un livre : pourquoi était-elle si faible ? Pourquoi étaitelle petite ? Pourquoi était-elle fille ? Était-ce sa faute si elle était impuissante ? Etait-ce sa faute si elle se retrouvait là ? Était-ce sa faute si elle se retrouvait en cette terre ? Était-ce sa faute si elle ne pouvait pas se défendre ? Pourquoi son corps ne voulait-il pas répondre ? Pourquoi devrait-elle avoir à se défendre ? Pourquoi avait-elle besoin de souffrir ? Pour quelles raisons souffrait-elle ? Allait-il me tuer ? Petit à petit, le visage de son sauveur se transformait en une ignoble peinture n’exprimant rien d’autre que le dégoût le plus profond et un écœurement sans borne. Non, elle ne trouvait point les réponses dans le masque de celui-ci. Ce fut un bruit à fond grisâtre qui les sortit de leur torpeur. Interrompant ainsi le fil de sa pensée, l’homme sortit une boîte grise de sa poche qui émettait des sons douteux. Lui-même ne semblant pas comprendre ce qu’il s’y disait, il la posa à côté de la petite fille. Juste au creux de son oreille.

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Les yeux ronds comme des billes, elle fixa l’homme. Elle semblait voir à travers lui : dégoût, peur, écœurement, effroi... Ses yeux fuyants disaient tout. Il s’apprêtait à s’en aller. Il ne la tuera peut-être pas alors. Dans un dernier élan, elle murmura. L’homme se figea. Elle murmura encore. Il se rapprocha de son visage et tendit une oreille indécise. La fille susurra d’une voix presque absente, à demi-morte comme une supplication : « putains d’étrangers ». Le bonhomme se souleva et sans un regard s’en alla. À nouveau seule, la petite contempla le paysage vide, autrefois si plein de vie que lui offrait son champ de vision. Les immeubles si hauts qui la faisaient si rêver s’étaient transformés en tas de poussières si sales que cela en défiait l’entendement. Cette terre si joviale s’était transformée en champ de bataille où seuls les cadavres gisaient et les tanks régnaient. Franchement, l’apocalypse n’avait qu’à bien se tenir. La petite, fatiguée, ferma les yeux et se laissa bercer par le son qu’émettait la boîte grise. Elle le comprenait, le son, mais qu’en petites fractions. Entre deux grisailles elle entendait : « sauver », « nation », « nation », « libérer », « battre », « paix », « patrie », « sauver », « paix », « attaque », « notre », « eux », « paix », « nation », « ils », « faux », « rebelles », « paix », « libérer », « abattre », « paix », « sauver », « nation », « terres », « combattre », « paix », « nous », « pays ». Non, dans cette folie des mots, elle ne se retrouva point. Elle ne savait pas de quoi il était question mais elle savait bien qu’on ne parlait pas de son cas. Elle souffrait et personne n’en parlait. Et puis, c’était qui cette « nation » qui prenait toute la place et dont on se souciait tant ? Était-elle plus importante qu’elle ? Et ce « paix », c’était quoi ? On semblait beaucoup l’aimer pour le répéter comme ça. Allait-elle lui venir en aide si elle l’appelait ? Ou au contraire lui tirer dessus ? Quel genre de personne était-elle ? Portait-elle des uniformes comme ces étrangers ? C’est ainsi que la petite fille se mit à rêver, à fantasmer de la paix. En attendant que l’ange de la mort vienne la chercher. * * * - 70 -


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Pour le jeune soljkat, tout avait commencé il y a six mois : lorsqu’il s’est engagé dans l’armée. Il s’était promis de protéger la terre sur laquelle il vivait lui et sa famille, lui et ses amis, lui et son âme soeur. Cette même terre où il était né et qu’il avait fait sienne. Il avait aussi promis de protéger sa nation à l’avenir vague et incertain qu’il ne pouvait imaginer que prospère. Il s’engageait, de plus, à venir en aide à ces pays étranglés sous le joug de quelque predktator, de quelque être sanguinaire, de quelque démon à apparence humaine qui menaçait le bien-être des populations. Un héros quoi ! s’amusait-il à dire les soirs où il avait trop bu. Ce qu’il voulait, lui, c’était protéger la paix de tout à chacun et servir la patrie. Un bon soljkat quoi ! C’est dans cet état d’esprit qu’il débarqua avec ses gros souliers sur la terre chérie de la fillette qu’il venait de croiser. Celle-ci lui avait chuchoté quelque chose dont il ne comprenait pas un pet mais qu’il avait déjà entendu cracher de la bouche de plusieurs citoyens de la ville depuis qu’il était arrivé ici. Le soljkat se disait qu’il serait peut-être temps d’apprendre leur langue... mais que si c’était pour entendre des immondices, il s’en passerait volontiers ! Cependant des lèvres flétries et sèches de la petite fille, ces mots, il en donnait un tout autre sens. « Meurtrier », peut-être. Non, trop tranchant. « Voleur » ? Non. « Sale menteur » ! Oui, voilà des mots qui convenaient plus à une enfant de son âge. Parce que lui, il ne lui donnait pas plus de huit ans. Le soljkat pensa soudain à sa cousine qui, elle, allait sur ses neuf. En vérité, peu importe la nature des insultes, il s’en fichait pourvu qu’on l’insulta. D’ailleurs, comment une fillette qu’il venait à peine de rencontrer pouvait bien le traiter de « sale menteur », pardi ?! Oui, il se sentait tellement sale que son cerveau divaguait. Il avait suffi d’un ordre pour tout décimer. La veille, son colocnik avait donné l’ordre à sa section de bombarder la partie est de la ville où se trouvait un repère de partisans. C’est-à-dire, ceux qui assassinent sans vergogne au nom du très haut et aident à cacher le plus vil : la tête pensante. L’homme à abattre. L’origine de tous nos maux. Oui, une fois éliminé et remplacé, ce pays sera libéré et en paix. Sans nous, ils n’y arriveront sûrement pas tous seuls.

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Ses équipiers et lui avaient bombardé toute la nuit. Riant, buvant, et jouant à qui tirera le plus loin. La seule chose qui l’intriguait était le silence du côté ennemi. Pas une seule riposte. Pas très coriace dis donc. En même temps, c’était pas plus mal. Ce n’est que ce matin que le soljkat put apercevoir l’étendue des dégâts orchestrés par sa personne. Tout était au sol, il ne restait que des décombres. Un vrai bordel ! Si on ne les a pas tués, là alors, c’est qu’ils sont très forts, ces balourds ! avait-il pensé fièrement. Son équipe s’était séparée afin de vérifier que tous étaient bien morts. Le soljkat écuma les débris jusqu’à ce qu’un gémissement se fit entendre... et il tomba nez-à-nez avec la fillette. Mais elle ne fut que le début d’une longue liste de personnes au profil innocent. Des cadavres de femmes gisaient sur les débris, d’enfants et de vieillards engloutis sous les décombres. Des membres déchiquetés abandonnés traînaient ci et là. Ce tableau d’une rare abomination lui donnait la nausée. À la pensée de son émerveillement face à la chute de cartes qu’étaient les immeubles qu’il détruisait la veille, l’homme s’arrêta pour vomir ses tripes. Oui, il avait fièrement massacré des civils. Au loin, il reconnut la voix d’un de ses coéquipiers : « R.A.S » ! Puis cet écho au travers d’autres voix. La sienne s’éleva pour terminer la boucle : « R.A.S » ! Rentré au campement, le soljkat se demanda si ses équipiers avaient bien vu ce qu’il avait vu. Il se disait que s’ils avaient vu, ils n’en témoignaient rien du tout. D’ailleurs, lui non plus. Ainsi, ils restèrent tous aussi bien les uns que les autres muets comme des tombes le long du trajet retour. Dans la tente du colocnik, ils rapportèrent les dégâts et les morts faits sur le champ de bataille. Le soljkat regardait son colocnik affalé de toute sa masse corporelle sûrement supérieure à la moyenne - sur sa chaise, hocher la tête à chaque information transmise. Avant de les congédier, le colocnik leur rappela que tout ce qu’ils voyaient et faisaient devait rester confidentiel pour le bien-être de tous. Il rajouta aussi que tous, les uns aussi bien que les autres, étaient de bons soljkats, qu’ils pouvaient être fiers de servir une patrie comme la leur, qu’ils seraient sûrement accueillis comme des héros à leur retour et qu’ils seront félicités pour le courage dont ils ont fait preuve en venant en aide à une - 72 -


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population démunie comme celle-là. Le soljkat sortit sans un mot, il fixa le ciel. Il sentit sur lui toute la crasse que pouvait contenir un dégueulis. Oui, il était un héros dans toute sa splendeur. Le colocnik en avait ras la bedaine de ce pays pourri. Il faisait trop chaud, il faisait trop humide, il y avait trop de mouches et il n’y avait pas de fichu climatiseur ! Il sortit de sa poche un petit mouchoir afin d’éponger toute la superficie qu’offrait son gros front dégoulinant de sueur. Déblatérer tout ce blablah de merde à ces petits soljkats l’avait exténué. Pour se féliciter, il tendit son bras afin d’attraper son chocolat cacao 95% qu’il aimait tant et ainsi se revigorer. Avec ses doigts d’ogre, il explosa la plaque d’un coup et décima un tiers du chocolat en un battement de cils. Il manqua de s’étouffer en se remémorant avoir employé le mot « héros » tout à l’heure. Il fut sujet à de violentes secousses qui firent trembler toute sa graisse de haut en bas. Il riait. Mais qui croyait encore à des idioties pareilles ? L’ordre de démolir la partie est de la ville lui avait été donné hier par ses supérieurs. Franchement, un civil de moins, un civil de plus, qu’est-ce qu’on s’en foutait tant qu’on obtenait rapidement les terres et de surcroît qu’on rentrait encore plus vite à la maison ! Le colocnik se sentait encore plus exténué à l’idée de devoir expliquer les incidents aux yournalors, qui, il le sait, feront leur apparition d’ici peu. Il grogna, se leva, empoigna le téléphone et informa ses supérieurs de la situation. Le yournalor arriva sur les lieux, environ, vers quatre heures de l’aprèsmidi. De toute sa carrière, il n’avait jamais vu pareille scène. Un vrai carnage. Un chantier. Une boucherie humaine. Il fit signe à son caméraman de filmer sur le champ. Ces images atroces devaient faire le tour de son pays. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à trouver une histoire. Oui, il avait pris l’habitude de broder de jolis contes. Le yournalor aperçut le beau bout de gras qui déblatérait déjà devant une multitude de ses confrères. Il s’approcha du colocnik et récolta le maximum d’informations qu’il put : les partisans du predktator ont attaqué leur propre population. En prenant soin - 73 -


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pourtant de planter leur drapeau à l’entrée de l’incident. Les équipes de secours ont retrouvé des dizaines de corps. Le massacre est immense. Le colocnik se saisit d’un tissu sur le sol : heureusement, lors de l’événement, ils ont laissé des traces de leur passage. Le tissu semblait plus ou moins être un bout d’uniforme. Les rebelles n’en peuvent plus. Ils sont désormais prêts à travailler main dans la main avec nous afin de sauver leur pays. Il nota avec précision ce que l’obèse disait. Depuis quand faisait-il cela ? Le yournalor ne s’en rappelait plus très bien. Sa Companik l’avait envoyé sur cette affaire en mars. À vrai dire, depuis que son pays s’était ajouté à la pile des pays concernés par cette guerre, c’était la folie dans le monde yournalorique. Ça a été comme la bombe qui réveilla le doux bébé endormi, tout bougeait plus vite et on passait d’événements en événements scandaleux. Chaque rue s’était transformée en champ de bataille à moitié démoli, à moitié fou. Tout le monde avait des armes mais personne ne savait quoi faire. Leur destin ne semblait pas entre leurs mains. C’était aux grands de décider... mais ils pouvaient toujours riposter ! Le yournalor se fit reconduire à son hôtel. Sur la route, il rencontra des rebella munis de tanks. Ils lui lancèrent d’une langue maladroite qu’il eut du mal à reconnaître comme la sienne : « Toi, yournalor ? », « Toi, yournalor ? » ; « Toi, rentrer ! », « Toi, faux! », « Toi, faux ! », « Dire faux, toi ! ». Face à ce mur de paroles, l’homme détourna le regard et demanda au conducteur d’accélérer. * * * La Companik di communik reçut des nouvelles de son meilleur yournalor. Un nouvel événement bouleversant s’était produit de là où il se trouvait. À partir de son fidèle employé, la Companik récolta de quoi faire un sujet bien complet. Elle le recontactera d’ailleurs si elle a besoin de plus de preuves, bien évidemment. La Soc avait de quoi broder une somptueuse histoire de vengeance, de pouvoir, de méchants et de sauveurs. Oui, elle avait de quoi abrutir les yeux ouverts avec succès. - 74 -


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* * * Le Goverkent prenait régulièrement des nouvelles de l’avancée de la broderie de la Companik et vérifiait en permanence le contenu. Il n’était pas question que l’on mette n’importe quoi sur les écrans quand même ! Liberté, liberté, oui, mais de nous prendre pour des demeurés, non. Le Goverkent Adverse était depuis bien longtemps instable, corrompu et incapable de subvenir aux besoins de sa propre population. Cela non pas par manque de richesses mais par l’avidité résultant de leur exercice du pouvoir et d’un désir d’opulence personnelle poussés à leur paroxysme par les goverkenters. Cela, sous un masque de démocratie impressionnant. Les événements qui suivirent ne sont donc ni surprenants et encore moins inattendus. Comment espérer qu’une population arbore un comportement convenable, juste et honnête lorsqu’elle est menée par un Goverkent pourri jusqu’à la moelle ? Comment espérer que les choses s’améliorent alors que tous s’accordent à accepter de croire en l’application de valeurs vidées de leur sens le plus profond ? Comment, alors, espérer bâtir un monde meilleur alors que les outils pour cela sont obsolètes ? Lorsque l’espoir s’éteint, la folie s’embrase et la violence jaillit. La guerre avait commencé depuis bien longtemps dans l’esprit du Goverkent or elle n’était officielle que depuis le douze mars. Cette guerre dirigée contre ce pays avait été prévue depuis bien longtemps. Opulent, riche, à ressources à faire pâlir... Oui, il était le maillon à abattre avant de faire sien ses jouissances. Surtout, depuis que des résistances à cela s’étaient faites ressentir. Les apparences ? Un jeu d’enfants. Tout le monde ne demande que ça : une raison pour haïr. * * * Espérance s’affala sur le canapé. Elle était fatiguée. Fatiguée des cours. Fatiguée de son amoureux. Fatiguée d’obéir à ses fichus parents qui lui ont demandé de manger devant les informations. Fatiguée de tout. Trésor emboîta le pas de sa soeur et s’assit - 75 -


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silencieusement. Il lui arrivait parfois d’avoir ces sursauts d’intérêt pour l’actualité. Des fois, il lui arrivait de la boire sans en saisir l’essence et d’autres où il se sentait obligé de s’insurger contre elle. Du coup, il préférait en entendre le moins parler possible au lieu de perdre son énergie à blablater sur des trucs dont il n’avait même pas été témoin personnellement. Soudain, leur père gronda : « Augmentez le son ! Vous voyez pas qu’on n’entend rien ?! Espérance rétorqua, exaspérée, en s’exécutant : - Oui, oui, papa, t’inquiète pas ce que tu viens de dire a tout à fait du sens. En l’espace d’un instant, on entendit la voix de la présentatrice retentir dans la pièce comme un cri. Trésor se saisit de la télécommande et diminua le son. - Tu en fais toujours trop, se plaignit-il auprès de sa sœur. - Et toi, tu te terres trop dans ton silence, c’est maladif. Pourtant, moi, je dis rien. Alors, occupe-toi de tes affaires, plaisanta-t-elle. - Vous allez vous taire, oui ! s’impatienta leur mère. - Regarde-moi ça Victoire, commença leur père, il nous parle encore de cette guerre je sais pas où. Ils se rendent pas compte qu’ils vont nous rendre obèses à force de nous gaver avec ça ! » Victoire fusilla son mari du regard. Clément comprit que lui aussi devait la fermer. Pendant huit minutes environ, ils leur parlèrent de la cruauté des partisans. Comment ceux-ci avaient massacré leur propre population et comment ils ne se gêneraient sûrement pas pour détruire la leur - à en juger les centaines de corps de civils retrouvés. Comment les rebelks s’étaient résignés à travailler avec les aides qui leur avaient été envoyées pour arrêter ces massacres : crimes contre l’humanité qui se déroulaient sous leurs yeux ! Et arrêter leur ennemi qui deviendrait bientôt celui du monde entier. Pendant plus de huit minutes, ils restèrent là, immobiles, sans rien faire, à contempler la boîte noire.

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LE RELAIS

LE RELAIS Bruno VANDEVOORDE FRANCE

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é à Lille en 1966, Bruno Vandevoorde est imprimeur de formation. Il en a gardé un profond respect pour l’encre, le papier, le livre. Adepte d’un style direct, il laisse peu de place aux descriptions, donnant ainsi libre cours à l’imagination des lecteurs qui s’approprient alors le récit. Dans « Le Relais  », Manu épris de liberté, a quitté le foyer familial pour il ne sait quelle errance. L’auteur tente de mettre en exergue les valeurs de l’abnégation et de l’altruisme.

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Manu venait de rejoindre son campement. La journée n’avait pas été bonne. Juste cinq ou six euros glanés ici et là. De quoi acheter quelques bières et un sandwich, pour l’aider à attendre que la nuit vienne le prendre, jusqu’au lendemain. Un jour noudveau, pensat-il, mais qui ressemblera à aujourd’hui. À 24 ans il avait décidé de vivre sa vie, suite à une nouvelle altercation avec ses parents. Une de plus. Une de trop! Il prépara un sac de vêtements, et récupéra sa tente, qui traînait dans la cave, depuis ses dernières vacances. Il se sentait prêt à affronter le monde, seul, sans avoir à subir les incessantes remontrances parentales. Depuis trois semaines, il avait installé son campement de fortune, dans un terrain vague, proche du périphérique, loin des habitations. Le bruit confus de la circulation ne le gênait guère, un bruit de fond qui l’aidait à trouver le sommeil. Certes, il avait bien tenté de se rapprocher d’autres personnes qui vivaient la même situation, mais sous l’emprise de l’alcool , les soirées se terminaient souvent en disputes, voire en bagarres, parfois violentes. Il se mit donc en quête d’un endroit plus sûr, seul, et ce terrain vague lui semblait l’endroit idéal. A l’abri, parmi les hautes herbes, il avait l’illusion d’une plus grande sécurité. Au fil des jours, il apprit à s’adapter à la vie dehors: le froid, la faim, la solitude aussi. La nuit, par grand froid, il luttait pour ne pas se rendormir après s’être réveillé, sous peine de ne plus voir le jour se lever. La manche occupait ses journées. Posté à la sortie d’un magasin, les habitués le reconnaissaient maintenant. Poli, serviable, il n’hésitait pas à se proposer pour porter les sacs trop lourds de certaines personnes âgées, ou garder les deux roues devant la porte d’entrée du magasin.

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Les clients s’étaient habitués à sa présence et se montraient parfois généreux, en lui proposant soit un sandwich, soit un peu de monnaie, ou une bière. L’alcool était devenu à la fois son moteur, son somnifère, un coupe-faim et lui procurait une éphémère chaleur interne, à condition de ne pas en abuser, sous peine de sombrer totalement. La solitude lui pesait également, mais à qui faire confiance parmi les êtres louches et alcoolisés qui erraient dans la nuit? L’idée lui était venue de chercher un chien. «Le meilleur ami de l’homme» se disait-il. Fidèle, il saurait se montrer affectueux, ne le trahirait jamais, une présence réconfortante et sécurisante, dans le monde hostile de la rue. Ce soir là, après avoir regagné sa tente, un sandwich en guise de sommaire provision, Manu alluma un petit feu de brindilles, au dessus duquel il promena ses mains, juste pour ressentir un peu de chaleur. Puis toujours le même rituel: une ou deux bières en mangeant. Il aimait regarder la danse des flammes qui virevoltaient au gré des caprices d’une brise légère. Un rituel qui se voulait rassurant, avant d’affronter la nuit et les pensées qui l’assaillaient, avant de trouver le sommeil. Enfin, il assistait à la lente agonie de son brasier de fortune, en fumant une dernière cigarette, roulée avec les mégots récupérés dans la journée. Une fois le feu éteint, il ouvrit sa tente et se glissa dans le sac de couchage. Seul, dans le silence et le noir, avant de trouver le sommeil. À ce moment là, les pensées le submergeaient. Il revoyait le déroulement de sa journée, les sourires compatissants des clients du magasin. Demain serait peut-être différent ou plus vraisemblablement identique. Mais qu’importe, il se sentait libre dans la solitude. Le confort lui manquait tout de même. Il repensait à la chaleur du foyer familial, sa chambre avec un lit confortable, la télévision, son ordinateur qui lui permettait de contacter régulièrement ses proches par courriel, puis la salle de bain. Dans sa situation, il était primordial d’avoir une bonne hygiène, sous peine de sombrer totalement. Il s’était arrangé avec un foyer en ville qui l’autorisait à prendre deux ou trois douches par semaine, en échange d’un peu de bénévolat, ce qui lui permettait également de ne pas rester totalement isolé socialement. Perdu dans les méandres de ses pensées qui se bousculaient et bercé par le bruit de fond du périphérique, il parvint à trouver le sommeil espéré. - 80 -


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Son sommeil fut de courte durée. Des bruits proches l’avaient tiré des bras de Morphée. Des rires, des cris, des voix hautes qui se rapprochaient. Il entendait des bruits de pas foulant les hautes herbes du terrain vague. À travers la toile légère de sa tente, Manu percevait des lueurs qui semblaient danser dans la nuit et s’approchaient inexorablement. Sans doute des lampes torches, pensa-il. Puis les lumières se fixèrent sur la tente. Pas de doute, il avait des visiteurs. Il entendit distinctement: « Oh ! Mais on a trouvé un campeur ! » suivi de quelques rires gras, ce qui en disait long sur l’état d’ébriété de ces visiteurs impromptus. Ils se mirent en cercle autour de la tente qu’ils balayèrent de leurs lampes torche. « Y’a quelqu’un là dedans? cria l’un d’entre eux. Combien étaient-ils? Peut-être trois ou quatre. « Oh! Hé! Tu réponds, merde! - Il doit être mort de trouille! - Si c’est une gonzesse, elle va passer un bon moment avec nous ! s’esclaffa l’un d’entre eux. Manu n’en menait pas large. Que faire face à une bande d’excités éméchés? Il prit le parti de ne pas se manifester. L’idée d’avoir un chien lui revint à l’esprit. Il aurait pu être d’un grand secours dans un moment pareil. « On va le faire sortir ! décida l’un d’eux. - Ouais ! On va l’secouer ! » Ils saisirent la tente et l’agitèrent dans tous les sens. A l’intérieur Manu était balloté de tous côtés. Les autres semblaient de plus en plus excités. Ils tentèrent de pénétrer dans la tente par la fermeture éclair de l’ouverture. Manu tenta tant bien que mal de la maintenir fermée. « Y veut pas nous laisser rentrer !, cria l’un des assaillants. - Ben, on va l’ouvrir comme une conserve! Passe moi l’ouvre-boîte! Ils éclatèrent de rire de plus belle. Puis, tout cessa brusquement. Manu ne percevait que des bruits diffus, des murmures. Impossible de savoir ce qui se tramait au dehors. De temps à autre, un éclat de rire, puis le bruit caractéristique des boîtes de bière que l’on ouvre. - 81 -


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Décidément, ils s’installaient, prenaient leur temps. Ils se disaient qu’il allait devoir se montrer, sortir de sa tente à un moment ou à un autre. « -Hé, le clodo, tu veux une mousse ? Allez quoi, on partage, à moins que tu préfères le gros rouge ? » Les autres se mirent à rire de plus belle. Manu chercha dans ses affaires quelque chose qui lui aurait permis de se défendre. Tout ce qu’il trouva c’est son couteau suisse, arme dérisoire face à quatre excités. « Bon, allez, on n’a pas que ça à foutre, tu sors ou on vient te chercher » Le tout ponctué de rots bruyants, et d’invectives. Puis il y eut du mouvement. Celui qui semblait le plus virulent donna un ordre à l’un de ses comparses: « Va chercher la manivelle dans la voiture, et magne-toi ! Hé le clodo ! j’espère que t’es une clodette, comme ça on s’ra pas venu pour rien ! Tu pourras passer un bon moment ! - Bon allez on le sort ! » Puis il y eut un silence. Manu restait terré, affolé par l’idée de ce qui l’attendait. Mais que pouvait-il faire, à peine protégé pas la fine toile de tente ? Leur parler ? Ils n’étaient pas en état de discuter de manière lucide. Toute tentative de discussion se serait avérée vaine. « Refais péter une bière ! Et on y va, on a un rencart après ! - Ouais, y’est temps qu’on se casse ! Encore un silence pesant, qui semblait durer une éternité. Puis soudain une lame de couteau déchira la toile de tente. Manu essaya en vain de se débattre à coups de pieds. Puis des bras le saisirent par les jambes et le sortirent de son abri dérisoire. Il se retrouva allongé sur le sol, face à ses agresseurs. Il pouvait distinguer leurs visages. Ils étaient quatre, plutôt jeunes. L’un d’eux tenait une manivelle à la main. « Merde, c’est pas une clodette, mais un putain de clodo ! Va voir dans ses affaires dès fois qu’il planque un trésor, enjoint-il à l’un de ses complice. Toutes ses affaires furent éparpillées sur le sol. - 82 -


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« Que voulez-vous ? J’ai rien d’intéressant ! cria Manu. - C’est vrai, mais on va s’occuper de toi, histoire de pas être venu pour rien ! » Les autres ricanèrent. Manu tenta de se relever, mais il fut maintenu au sol par un pied sur la poitrine. « Allez c’est parti !!! » Puis des cris ! Des rires ! Des injures ! Une pluie de coups s’abattait sur lui. Dans la tête ! Le ventre ! Le dos ! La mâchoire ! Chaque choc reçu semblait plus douloureux que le précédent. Manu se recroquevilla, mais impossible de se sortir de cet étau, de cette violence gratuite qui fondait sur lui, sans aucun répit. Au nom de quoi ? Lui qui ne demandait rien à personne. L’âme humaine est parfois bien sombre. Son corps entier n’était plus qu’une immense douleur. Il lui semblait qu’il allait sombrer, abdiquer. Rester conscient, c’était son mot d’ordre, conserver le peu de lucidité qui lui restait. Il ne percevait plus que les cris de déchaînement de violence, des cris hystériques presque orgasmiques ! Il allait finalement renoncer, ne ressentait plus les coups. Puis tout s’arrêta aussi soudainement que cela avait commencé. Il respirait à peine. Il entendit, de façon presque inaudible, la voix d’un des jeunes: - « C’est qui çui-là ? - J’en sais rien, mais ça va être sa fête aussi! - Hé pépère! T’es sorti sans ton déambulateur? ricana l’un d’entr’eux. - Tu sais que tu vas repartir en civière ! renchérit un autre. Des rires bruyants ponctuaient ce trait d’humour. Manu tenta de se redresser, mais rien à faire, cela lui semblait au dessus de ses forces. Il réussit à soulever une paupière malgré l’oeil tuméfié. Il distingua une silhouette diffuse qui se rapprochait. Il voyait mal, son oeil le faisait souffrir. La silhouette, juste éclairée par la pâle clarté de la lune, s’arrêta. - Va voir ce qu’il veux, le vieux ! ordonna celui qui semblait être le chef de bande. - Ouais, soit il dégage, soit je le massacre! - Il se saisit de la manivelle et s’approcha de l’inconnu. Celui-ci ne bougea pas. - Casse-toi pépère ou j’te file une infusion de manivelle! C’est radical contre l’arthrose! - Le jeune se rapprocha un peu plus. - T’es sourd comme un pot, ma parole! hurla-t’il. - 83 -


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Puis, furieux, il tenta d’asséner un coup violent à l’aide de son outil. Avec une promptitude assez inattendue, la silhouette esquiva le coup et le jeune homme se retrouva dans les herbes. Furieux, il se releva, en jurant, pour une nouvelle tentative qui échoua à nouveau. Il était maintenant allongé dans l’herbe, et grimaçait de douleur. Cette fois, l’inconnu l’avait, semble-t-il touché. Il s’approcha des trois autres qui, interloqués, ne savaient comment réagir. Manu commençait à mieux le percevoir. Grand, mince, il ne distinguait pas encore son visage. Il remarqua qu’il tenait une canne. Plus l’inconnu avançait, plus Manu remarquait un étrange reflet argenté, qui émanait du pommeau de la canne. Les jeunes semblaient dans l’expectative, ils ne savaient comment réagir. Ce fut le chef qui prit la décision : - Allez on fonce ! On va le défoncer, le vioque ! - Ouais! On y va ! Pas de cadeau ! Ils prirent le soin de frapper Manu à grand coups de pieds dans la tête, avant se s’élancer vers l’inconnu. Cette fois c’en était trop et Manu perdit connaissance. Lorsqu’il revint à lui, un homme se tenait à genoux, il lui épongeait le sang. Manu ne distinguait toujours pas son visage, la vision brouillée par les multiples traumatismes crâniens qu’il avait subis. L’inconnu avait allumé un feu sur lequel il faisait chauffer de l’eau. Puis il porta la main derrière la nuque de Manu et lui releva la tête : - Bois cette tisane, ne t’en fais pas, ce ne sont que des herbes, cela te fera du bien, lui dit-il d’une voix calme et apaisante. Manu accepta le breuvage. C’était un peu amer, cela se mêlait au goût du sang, dans la bouche. Cette boisson chaude lui fit du bien. Il ressentait les douleurs dans tout son être. - Tu as sans doute quelques côtes cassées, et un visage bien amoché. Il faut te reposer. La tisane te fera du bien. Allonge-toi un peu, ça ira mieux. Manu finit par s’endormir. Lorsqu’il se réveilla, il faisait encore nuit. L’inconnu était assis en tailleur devant le feu. Il mangeait une sorte de brochette improvisée. Manu avait retrouvé un peu de lucidité, mais son corps lui faisait atrocement mal. Il tenta se se redresser, mais un cri de douleur lui échappa. - 84 -


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- Hé oui, les plantes peuvent avoir beaucoup de vertus, guérir certains maux de l’esprit, mais pas les os cassés. L’inconnu l’aida à se redresser. À présent, Manu pouvait mettre un visage sur ce qui n’était alors qu’une ombre diffuse. Ses contours, jusque là très flous, se dessinèrent. À la lueur du foyer, il distinguait un homme âgé, vêtu de haillons. une barbe frisottante, une canne posée à ses côtés, avec toujours le même reflet argenté sur le pommeau. - J’ai dormi longtemps ? Interrogea-t-il. - Juste quelques heures. - Qu’est ce que vous mangez ? - Un rat. Je l’ai attrapé tout à l’heure. Le terrain vague en est plein, les lapins pullulent également, mais je n’ai plus l’agilité suffisante pour les attraper. - Il semblait se délecter de son repas improvisé. - Tu en veux? - Manu eut un haut-le-coeur, à l’idée de manger le rongeur. - Heu, non merci. - Tu as tort, c’est plein de protéines. Il faut juste bien le cuire. Et dans ton état, il faut reprendre des forces, la route est encore longue, il faut prendre ce que la nature t’offre. - La route ? Quelle route ? - Celle que tu as choisie, la route vers la liberté. - Manu ne comprenait pas. - Qui êtes vous ? - L’homme esquissa un sourire: - Personne. Il existe un monde que seuls les sages, les ivrognes et les fous connaissent. Disons que je suis un fou répondit-il. - Et c’est quoi cette route vers la liberté? - Tu poses beaucoup de questions, dont tu connais les réponses. - Je ne comprends toujours pas, insista Manu - Tu voulais découvrir le monde quand tu es parti de chez tes parents, être libre, tu as déjà fait un premier pas. Le vieil homme, sortit un autre rat mort de sa besace. Il l’embrocha sur une sardine, récupérée sur la tente de Manu et mit le tout sur le feu. - Tu n’en veux toujours pas? Manu ne répondit pas, il semblait perdu dans ses pensées. Comment savait-il autant de choses sur lui? - 85 -


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- Tu sembles bien perplexe. La liberté te ferait-elle peur? C’est pourtant toi qui l’a choisie. Tu as déjà fait un premier pas ce soir. - Lequel? demanda Manu - Tu as frôlé la mort, tu aurais pu tenter de fuir, mais tu as choisi de rester. - Avais-je le choix? - On a toujours le choix. Tu t’es accroché au peu de choses qu’il te restait. Et tu es sauf, certes un peu endolori, mais sauf. - C’est un peu grâce à vous. Mais comment avez-vous fait pour les mettre en fuite, ils étaient quatre, et vous seul , et...vu votre grand âge. Le vieil homme sourit. - Ne jamais sous estimer ses forces, ni les sur estimer non plus. Ils étaient ivres, abreuvés de haine, surexcités. Je me suis contenté de rester calme, serein, sûr de faire une bonne action, et cela a payé. - Et ça a suffi pour les faire fuir ? ricana Manu. - Le vieil homme sourit à nouveau. - Tu as encore beaucoup de choses à apprendre, répondit-il. Il sortit son rat du feu et se mit à le déguster silencieusement. Manu se posait mille questions. Qui était-il ? Comment est-il arrivé là, à point nommé ? Pourquoi lui raconter tout ça ? Lorsqu’il eut fini de manger, il éteignit le feu. - Le jour va bientôt se lever, je vais devoir te quitter. - Déjà? Mais je ne sais rien de vous, est-ce qu’on se reverra? En tout cas merci pour cette nuit. - La meilleure façon de me remercier est de poursuivre ta route. Je te sens un peu dubitatif. Manu avait le sentiment que le vieil homme lisait dans ses pensées. - Mais la route vers quoi ? insista-t-il. - Je te l’ai déjà dit, mais tu n’écoutes apparemment pas. - J’écoute, mais j’ai du mal à comprendre... cette histoire de ... liberté. - Tu es sur le bon chemin. Mais la liberté, ça se gagne au fil du temps, c’est une contrée qu’il te faudra conquérir, ça se mérite. La route est longue, jalonnée de frustrations, d’insultes, d’invectives. Il te faudra te détourner du confort précaire, affronter le froid, te servir de ce que la nature met à ta disposition. Et surtout être tolérant. - 86 -


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Le vieil homme se leva. - Vous partez ? demanda Manu. - Oui, il est temps pour moi de te quitter, j’ai fait ce que j’avais à faire. Je vais maintenant me reposer, ma route s’arrête ici. N’oublie pas que tu es au service des autres, la solidarité ne doit pas être un vain mot. Au vieil adage qui dit « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », j’ajouterai, « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse ». Alors tu seras libre. Vois-tu, la solidarité ce n’est pas seulement de grands élans souvent médiatisés et qui permettent de dormir tranquille en ayant bonne conscience, mais c’est au quotidien que cela s’applique. Détourne-toi des autres, mais aide-les dès que tu en as l’occasion, sois toi-même, suis ta conscience et tu iras loin. Repose-toi un peu avant de prendre la route. Le vieil homme semblait à présent fatigué. Il s’éloigna, sa silhouette s’évanouit dans la brume du petit matin. Manu fut submergé de questions. Il commençait à entrevoir un avenir, difficile, certes, mais conforme à ses pensées. Puis la brume se dissipa, Manu s’endormit et se prit à rêver d’une vie meilleure. Le lendemain après midi, l’inspecteur Beaulieu arriva sur place. Des hommes en uniforme, des ambulanciers étaient déjà présents. Il s’approcha d’un policier en uniforme et se présenta. Le fonctionnaire le salua. - Où est le corps? demanda l’inspecteur. - Par ici, suivez moi. - Qui l’a découvert? - Un retraité qui promenait son chien. Beaulieu s’approcha d’une civière. Un corps était allongé, il était recouvert d’un drap. Il en souleva un coin et découvrit le cadavre d’un vieil homme, à la barbe frisottée, le visage déformé et tuméfié. - Que lui est-il arrivé? - Un passage à tabac en règle, ils ne lui ont laissé aucune chance, et vu son âge... - Ils? demanda l’inspecteur. - Oui, ils devaient être trois ou quatre d’après les traces. Des lampestorche ont été retrouvées. Des jeunes ont été interpellés hier soir, ils faisaient du grabuge dans un bar, pas loin d’ici. Ils sont interrogés. - 87 -


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- Et lui, on sait qui c’est? questionna-t-il. en désignant le corps. - Oui, on a retrouvé, dans ses affaires, une vieille carte d’identité. Il se nomme Manuel Da Silva, il est plus que centenaire. On peut l’emmener? - Oui, je veux un rapport d’autopsie. - À vos ordres! L’inspecteur considéra le campement saccagé, la tente en lambeaux, des traces de feu éteint et de vieux vêtements éparpillés sur le sol. Depuis plusieurs jours, Manu arpentait les routes, Il se posait ça et là, toujours en quête d’aider du mieux qu’il pouvait ceux qu’il croisait. Un sentiment nouveau l’animait, le sentiment confus d’être investi d’une mission dont il ignorait tout. Il était toujours seul, mais se sentait bien. Plus il avançait, plus le soleil se levait. Il avait à la main une canne blanche d’où émanait du pommeau un étrange reflet argenté...

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MON MARI

MON MARI Louise NOÉ FRANCE

M

arie-Louise Noé, authentique lilloise, est née le 3 septembre 1922, jour de la braderie ! Elle est donc la doyenne de ce concours. Infirmière, elle fit toute sa carrière à la Voix du Nord, au service médical jusqu’à sa retraite. « Mon Mari » est l’hommage bouleversant rendu à François, prisonnier de guerre, qui rentre chez lui sachant qu’il va y trouver une situation complexe.

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MON MARI

Quand on l’avait hélée en criant : « Eh ! Mon Mari ! », j’avais cru entendre qu’elle s’appelait Marie. En réalité, il s’agissait d’un nom « jeté » comme il en éclot parfois au tréfonds des campagnes; résumé d’un conte quelquefois drôle ou mystérieux, mais presque toujours émouvant. Je commençais de longues vacances d’enseignante et découvrais la Côte d’Opale où, seule ombre au tableau, l’accueil des estivants m’avait beaucoup déçue. Me fiant à l’air bon enfant de cette petite plage, je m’étais installée les premiers jours au milieu d’eux, pour devoir admettre rapidement m’y être fourvoyée. Chaque mètre carré de sable équivalait en effet à un club privé, hermétiquement fermé. On se fréquentait de villas en villas, selon un code mondain établi depuis des lustres, et les bonnes elles-mêmes veillaient à ce qu’aucune osmose ne se produise parmi leur petit monde. Chaque fois que les moulières passaient à marée basse, les enfants demandaient qui étaient ces femmes si drôlement vêtues. Il y en avait de tous les âges : des vieilles qui se laissaient distancer et des jeunes, cigarette au bec. Mais toutes avaient une identique allure de chiffonnières, avec leurs jupes en lambeaux haut troussées, retenues par des ficelles, et leurs gros godillots souvent dépareillés ! Sur l’épaule, elles portaient un attirail hétéroclite de seaux et de marmites percés de trous destinés au rinçage des moules. Pour une paire de jambes nerveuses qui s’offrait à la vue, on en contemplait dix, couturées d’ulcères, ou révélant un entrelacs compliqué de varices. Au milieu d’elles, des « margats » batifolaient en évitant adroitement les taloches. C’est qu’ils n’étaient pas là pour s’amuser, ces petits morveux, mais pour (armés d’un couteau qu’ils manipulaient - 91 -


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sans danger depuis leurs premiers pas ) gratter les mollusques sitôt ramassés. Quand la mer se retirait, découvrant les luisances mordorées des goémons, elle ne laissait pas longtemps les parcs â découvert. On s’affairait alors à débusquer les coquillages en prenant grand soin de ne prélever que ceux de plus de trois centimètres. Car malgré la prodigieuse fécondité des moules qui pondaient, m’avait-on dit, de cinq â douze millions d’oeufs par an, la mytiliculture exigeait précaution et adresse. Quand les moulières passaient, s’interpellant en patois, moqueuses, pressées, on répondait aux enfants que ces personnes allaient cueillir des moules et que c’était un métier très amusant puisqu’il suffisait de se baisser pour les ramasser. Tout cela me déplaisait fort et j’avais transporté mes pénates à la « Pointe aux Oies », énorme masse rocheuse qui pourfendait la mer. L’hiver, venant de Sibérie, les oies sauvages s’y reposaient, avant de reprendre leur vol triangulaire vers des régions plus clémentes. C’était une plage de sable fin qui bordait cet endroit. Mais elle était déserte car, pour y accéder, il fallait s’aventurer sur un chantier de chèvres cascadant de la falaise. Elle n’était pas crayeuse cette falaise, comme celles qu’on apercevait, les veilles de mauvais temps, sur la côte anglaise. Oh non ! toutes sortes de fleurs sauvages la mouchetaient gaiement : gaillets jaunes, bourraches violet foncé, aubépines blanches et roses. Un érable paraissant égaré y offrait son ombre avec bienveillance. Dans ce grand jardin rustique se dressait un blockhaus : leur maison. C’est de là que je les voyais partir pour « aller aux moules ». En tête, « Pépère Loterie » (ainsi nommé parce que, pendant des années, il avait distrait d’un budget plus que chiche de quoi s’offrir un dixième). Il ouvrait la marche, mais on devinait qu’il ne prendrait aucune part au travail : il était en « avrillier » comme si c’était dimanche ! Car il avait ramené de captivité une santé précaire et, de toute évidence, l’amour dévot dont l’entourait Françoise - dite « Mon mari » - n’aurait toléré, pour lui, aucune imprudence. Ils étaient bien falots tous les deux ! Petits, maigres, accusant ce type espagnol que les lointaines guerres de Succession ont essaimé dans les Flandres. Tannés par le soleil, avec des yeux noirs, perçants, mais plus beaucoup de dents pour sourire. On supposait qu’ils avaient - 92 -


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été jeunes, un jour, â voir la bande d’enfants à leur image, dévalant le chemin. « Petit fieu » fermait la marche. Superbe ! Blond ! Des yeux bleus ! Frais comme une porcelaine bien lavée ! Droit comme un i ! C’était un cygne dans une couvée de « vilains petits canards ». Un jour d’orage, il m’ont ouvert leur porte et offert un café, comme l’exige la politesse dans le Nord. - Prenez deux sucres, Demoiselle Régente ! Et malgré la pauvreté que je devinais, j’ai obtempéré, me promettant de revenir le lendemain, les bras chargés. Leur touchante histoire, je l’ai reconstituée bribe par bribe quand ils m’ont honorée de leur confiance, de leur amitié. Car leur récit, qui eût pu être d’une banalité que la guerre avait multiplié à des milliers d’exemplaires, ne devait pas tarder à me fasciner. Ce matin de 39, la foule des mobilisés et de leur famille se pressait à la gare. Et devant cette affluence, on aurait pu se croire à la fin de la saison balnéaire, si ce n’est que seule une population masculine était invitée à monter gratuitement dans le train ! Cocardiers ! Émus pourtant, les hommes s’accostaient : - Alors t’en est aussi ! - Espère, on sera vite revenus ! Françoise, quatre marmots accrochés à ses jupes, un cinquième dans les bras, regardait son homme disparaître au milieu de ses semblables. Ils s’étaient embrassés sans rien dire, n’ayant jamais été bien causants... Sans se promettre de s’écrire, ils savaient à peine signer leur nom... Et maintenant, elle restait plantée là, noyée dans ce flot d’inquiétude inondant la nation. Seule la rassurait un peu l’idée qu’il avait déjà voyagé jusqu’à Saint-Omer !... Pour y faire son congé !... Elle, son rêve, c’eût été d’aller à Lourdes ! François, quant à lui, serait bien monté sur la Tour Eiffel à Paris ! Mais ni l’un ni l’autre n’en avait pipé mot... D’ailleurs il était bien question de tout ça, en ce moment tragique. Et même de gagner à la Loterie ... ! Juste avant l’hiver, Françoise accueillit ses beaux-parents chez elle pour grouper les « bons de charbon ». Ils étaient caduques mais ils - 93 -


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pourraient rendre service à l’occasion; le grand-père prendrait son tour à la mairie dans la file des assistés, et la grand-mère « milerait » les enfants durant les absences de sa bru, laquelle comptait bien trouver un petit travail supplémentaire, en plus de la cueillette des moules : revendre porte à porte quelques poissons cédés par les mareyeurs ? Faire des ménages peut-être ? ou des lessives ?... Mais ces activités de pauvres s’étaient raréfiées de jour en jour. Les villas désertées, il n’y avait plus eu d’estivants à servir. Peu de chalutiers se risquaient à sortir du port. Les conserveries devaient fermer les unes après les autres. Quand les allemands avaient déferlé, là comme ailleurs, dans la bicoque sur la falaise, on avait recueilli la nouvelle avec indifférence. Que la guerre finisse le plus vite possible ! Et que revienne François qui était prisonnier ! Eux, ils allaient tenter de survivre. En partageant équitablement chaque ration; en se serrant les uns contre les autres, pour ne pas crever de froid; en récoltant tout ce qui pouvait se révéler comestible : des coquillages, des crevettes, les éternelles moules, des mûres, des pissenlits... Ils touchaient le fond de la misère, quand une proposition, qu’ils accueillirent d’abord avec méfiance, parvint jusqu’à eux : les officiers allemands cherchaient des femmes de ménage. Ils offraient un salaire décent, nourrissaient leur monde à midi et le mayeur laissait entendre qu’il y aurait, plus que sûrement, des restes à ramener chez soi. La population, bien qu’affamée, restait dans l’expectative. Dans le village, on s’observait les uns les autres, peu pressés d’emboîter le pas aux filles faciles, qui s’étaient précipitées pour s’inscrire et se coucheraient sitôt priées de s’asseoir !... Françoise se décida pourtant à poser sa candidature après avoir obtenu l’approbation embarrassée du vieux ménage. C’est qu’ils lui tenaient lieu de famille et de conscience depuis si longtemps ! Depuis que, petite misère de l’Assistance s’étiolant chez des fermiers d’alentour, elle s’échappait vers la maison des François. là où elle connaissait ses seules joies. Là où on partageait avec elle le lait de la « maguette », et la chaleur d’une rude et réelle tendresse. Très vite les jeux des deux enfants avaient évolué. Ils avaient échangé des baisers au goût de fruits sauvages, et on les avait mariés tambour battant, Françoise étant enceinte ! (comme toutes - 94 -


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les honnêtes filles d’ailleurs qui ne connaissaient pas de moyens louches pour se préserver !) « C’est les femmes de mauvaise vie qui n’ont pas d’enfants parc’que l’Bon Dieu les punit » avait-on renchéri dans le voisinage. Émouvante moralité, voisine de celle des petits oiseaux qui, dès le printemps, s’affairaient à construire des nids. Ce n’était pas celle de l’abbé Dumas, qui n’était pas d’accord non plus pour le travail chez l’occupant. Mais c’était un curé et un fils d’armateur. Il parlait de choses qu’il ne connaissaient pas : l’amour et la faim. Françoise travailla donc pour eux. Pas très fière au début, mais on s ‘était dit, chez elle, que ces allemands « c’étaient quand même les enfants de quelqu’un » ( !) et puis, qui sait, au temps de la moisson, François était peut-être chez des gens qui le traitaient bien ?... (il y en avait qui écrivaient des choses comme ça chez eux)... En réalité, François croupissait au fond d’un stalag, où le labeur était rare et déprimant. Il n’avait aucun copain, et ne lui parvenait jamais le réconfort d’une petite lettre ou d’un colis qui aurait eu le parfum de la maison... Françoise, la première honte dissipée, se crut au paradis ! Elle s’affairait dans une maison confortable, au service de messieurs soignés, dont certains se parfumaient et d’autres jouaient du piano. Si peu causante qu’elle fût habituellement, elle était intarissable le soir, quand elle déballait de quoi composer un festin : du saindoux à étaler sur du pain avec du sel et du poivre, des restes qu’on ravaudait, quelquefois un fond de vin que les deux femmes réservaient au grand-père et, imprudence touchante, aux enfants. Quelques mois passèrent. Tous les habitants de la maisonnée affichaient un air repu. Les deux vieux, les enfants prenaient de l’embonpoint. Françoise aussi, bien sûr. Ce n’est que lorsque son ventre se mit à pointer que la grand-mère s’inquiéta... Jusque là, aucune des deux femmes ne s’étaient alarmées. Dans les milieux très miséreux, il n’est pas rare que certains linges manquent dans la lessive, ça arrive aux femmes trop faibles ou fatiguées. Pourtant, un matin, avant le lever du grand-père, elle se décida à poser la question qui la tourmentait : - Françoise... Vous n’êtes pas grosse ?... - 95 -


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Françoise pleura sans répondre et le grand-père, alerté par le chuchotis, devina sans qu’on lui explique, de quel drame on s’entretenait. Toute la famille alla servir Sainte Godeleine. Mais c’était une sainte qu’on invoquait surtout afin de conjurer la stérilité. A-t-elle compris ce que l’on attendait d’elle... ? Il est permis d’en douter, puisque l’enfant continua son combat pour vivre. Chez ces silencieux, on ne parla plus de rien. Chacun se rongea à sa manière, l’amour étant le seul dénominateur commun à cette houle de sentiments. Et c’était bien là le pathétique de la situation; dans cette famille tout le monde s’aimait ! À quelle tentation avait bien pu céder Françoise ? Au plaisir qui est gratuit et que les plus défavorisés connaissent ? C’est possible... Ce n’est pas certain. Quand on a que des gestes pour s’exprimer, ils dégénèrent vite, et on risque de galvauder ceux qui devraient rester solennels, protégés par la fidélité. À l’origine de cette navrante histoire, il y avait un sentiment de protection, chez cette grande bringue de cuisinier allemand. Un peu de vague à l’âme l’avait poussé à offrir à l’admiration de Françoise, la photo de trois jolies fillettes. Elles souriaient pleines de santé. Dans leurs tresses bondes serpentaient des rubans. Il avait fait comprendre qu’il aurait souhaité encore un garçon. Françoise s’appliquait à saisir ce qu’il racontait, l’autre s’entêtant à truffer de mots d’anglais un charabia déjà sérieux. Au bout d’un moment ils disaient en choeur : «C’est la guerre» et devinaient qu’ils étaient amis. Les rations à emporter s’enrichirent de pâtisseries, de quelques fruits... Et parce qu’il veillait sur elle, ce brave bougre la prit un jour dans ces bras et lui fit un enfant... comme ça... et pour lui dire adieu, puisqu’il allait partir... Dans l’abandon de Françoise, il y avait dû y avoir beaucoup de reconnaissance pour toutes ces faims apaisées. La crainte surtout de les voir ressurgir. Qui peut se permettre de juger ... Quand le temps fut venu, Françoise mit au monde un magnifique enfant pesant près de huit livre (le garçon tant désiré de son géniteur, qui toujours l’ignora). - 96 -


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Il fallut le déclarer. À la Maison Communale, on lui expliqua que François en était légalement le père. Après la guerre, on verrait... Pour le moment, quel était le prénom choisi ? Impulsivement elle répondit : - Francis ! Elle se rappelait que leur deux prénoms : François, Françoise, avaient été prétexte à leurs premiers ébats quand, presque gosses encore, ils s’émerveillaient de s’appeler « pareils » ! Francis ça leur ressemblerait un peu... L’abbé Dumas le baptisa. Puis il écrivit, pressenti par le mayeur, une lettre préoccupée à l’aumônier du stalag de François. La débâcle allemande se dessinait. Avant son retour, il fallait avertir ce malheureux de son infortune, également de ses droits. Lui conseiller pourtant l’indulgence, l’Eglise romaine n’en ayant, elle, aucune pour le divorce. Enfin que l’aumônier fasse pour le mieux et c’est ce qu’il fit. Mais ce jésuite, appartenant à l’élite de la chrétienté, ne sut pas maîtriser son éloquence et François, hébété, écouta sans comprendre un discours, charitable certes, savamment construit et présenté avec méthode, mais dont il n’entendit que des mots de loin en loin. - Qu’est-ce qu’il avait dit déjà ? - Ah ! Oui ! Qu’on pouvait faire un « aveu de paternité » (ou quelque chose comme ça), mais que François devait bien réfléchir et prier la Sainte Vierge. - J’te demande un peu... Pauvre François, il pensa d’abord : - Ça arrive plus vite qu’un billet à la Loterie !.. Tant il est vrai que l’inconscient vous suggère d’abord une pensée stupide, pour reculer l’échéance du chagrin, Tout de suite après, en même temps qu’il se disait que sa Françoise n’y avait peut-être pas mis tellement de malice, il s’avisa qu’il souffrait ! Prier la Sainte Vierge ? Ça ne lui disait rien... C’est à Saint Joseph qu’il pensait. A ce qu’on disait c’était un fameux Papa ! A l’église, où il n’avait plus remis les pieds depuis sa communion, il se rappelait qu’il y avait sa statue, avec son margat dans les bras. Peut-être bien qu’il lui fabriquait des petits jouets en bois, puisqu’il était charpentier ?... Il se surprit à sourire et sentit qu’il s’apaisait à évoquer cet homme simple, à qui était revenu l’insigne honneur de veiller sur le fils de Dieu. - 97 -


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Il se promit, rentré au pays, d’aller lui brûler un gros cierge ! Sans rien demander en échange ! Pour parler tout simplement... du travail et des enfants... Le front allemand craquait de toutes parts. On commençait à voir passer de longues colonnes de ces troupes de soldats muées en troupeaux. Fatigués, poussiéreux, ils ne ressemblaient plus que de très loin à ces fanatiques conquérants qui rêvaient d’annexer le monde. Françoise était hantée par une peur maladive. Elle se terrait dans la masure, car on racontait qu’à la ville voisine, une population courroucée avait rasé la tête des femmes ayant pactisé avec l’ennemi. Il y avait pire (Mon Dieu ! Est-ce possible d’employer ce terme) on disait que les prisonniers rentraient ! Qu’allait faire François ? Qu’allait-il dire ? On a vu des hommes doux et tranquilles devenir féroces ! On en a vu tuer quand ils souffraient trop ! Françoise avait projeté de se sauver dans la falaise avec son dernier enfant, dès qu’on l’apercevrait. De là, elle attendrait que les deux vieux lui fassent signe. Si ce signe ne venait pas, la mort devait être immédiate. Les rochers en bas étaient si menaçants... Mais comme les choses se passent rarement comme on les espère, ou comme on les craint, un dimanche, au tantôt, la porte s’ouvrit, poussée d’un geste tranquille, et François rentra chez lui en disant : - Bonjour à tous ! Pétrifiés, ils le regardaient ! C’était bien lui ! À peine plus sale et plus barbu que dans leur souvenir. Alors, un ange passa qui, de son aile irisée, s’en fut chatouiller Francis, puisqu’il se mit à brailler comme un perdu. Au sein de cette clameur de vie, des sentiments délicats se bousculaient pour prendre une place définitive dans le coeur de François : c’était l’indulgence, la tolérance, la compréhension, la tendresse. Mais il ignorait jusqu’à leur nom, et n’aurait pu décrire ce qu’il ressentait. Alors il dit simplement : - Eh ben ! on n’ me montre pas mon p‘tit fieu ? Et quand il eut dans les bras ce bel enfant qui lui ressemblait si peu, se tournant vers Françoise en pleurs : - 98 -


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- Y dira Papa comme les autres. V’la tout ! Et voyez-vous, c’est à dater de ce jour, qu’à la moindre occasion fournie par la conversation, Françoise se mit à dire « Mon mari » pour désigner François, car elle ne voulait plus que d’un terme élégant et distingué pour parler de son homme.

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À LA DÉCOUVERTE DE SOI

À LA DÉCOUVERTE DE SOI Hajar Pourmera THIAM SÉNÉGAL

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ajar Pourmera Thiam, sénégalomarocaine, est élève en classe de première à Saint-Louis du Sénégal. Elle a participé aux soirées littéraires de l’ONA à Casablanca où elle a lu sa nouvelle « À la découverte de soi ». Elle anime à SaintLouis l’émission : « On parle français » avec le Professeur Charles Camara et le jeune poète Azo Dieng sur Téranga FM. Maïmouna a épousé Daouda. Ils filent le parfait amour jusqu’à l’arrivée de Karim. La jeune épouse est alors plongée dans une tragédie existentielle.

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Je ne veux plus rien à voir avec ces gens là ! Ce ne sont que des traîtres. Comment aurais-je pu être plus candide que je ne l’étais déjà ? Des paroles en l’air quand on y pense, de toute manière, je suis toujours aussi vulnérable. Un jour de plus ou de moins, j’ai commis l’erreur de ma sordide existence. Bien, commençons par le début, que puis-je dire d’autre, je ne vais quand même pas commencer par fin. Le miroir se trouvait juste devant moi et ma fierté ne tenait qu’à un fil. Je venais de me marier, et j’étais prête à être la femme la plus heureuse du monde. Le plus désiré des hommes m’avait choisi, moi. Des jours s’écoulèrent, et je ne devenais que de plus en plus fière. Puis ce fameux jour arriva… J’étais dans la cuisine pour préparer le déjeuner, assise sur un tabouret en bois d’ébène, je découpais les légumes….Quand j’entendis un grincement qui était bien évidemment celui du poignet de fer de la porte. « Chérie, je suis là » me dit Daouda, mon mari qui venait juste de rentrer du travail. « Je suis dans la cuisine » dis-je d’un ton apaisé. Je n’aimais pas parler pour ne rien dire, et lui le savait, j’avais pertinemment pu remarquer qu’il était accompagné mais la curiosité de savoir qui c’était ne me traversa nullement l’esprit. « Je suis avec un ami de longue date que je n’ai pas vu depuis..... » « Des lustres » répondit l’invité. Alors, je me levai, enroulai mon voile sur ma tête, descendit mon pagne que j’avais attaché au dessus de mes genoux, et me précipitai vers le salon.

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À mon arrivée, il était là, assis sur le canapé, les yeux fixés sur son téléphone, alors que je lui tendais la main tout en exécutant une génuflexion comme l’exigeait la tradition. Il me prit la main, tout en levant les yeux sur moi. « Bonjour » me dit-il d’une voie entrecoupée. Il tenait ma main d’une poignée de fer sans aucune envie de la lâcher. « Salam » lui dis-je spontanément en retirant ma main de force. Et d’un geste ferme, je me rendis en cuisine pour amener de l’eau et des cacahuètes. « Vous avez certainement soif » lui chuchotai-je de peur d’être impolie. « Je ne pourrais le nier » dit-il en me fixant d’un regard agaçant. « Vous accepterez bien volontiers un verre d’eau dans ce cas ». « Sans aucun doute ». « Bien. Servez-vous, ce sont des cacahuètes toutes fraîches. » Il sourit puis se servit et encore une fois je retournais en cuisine. Après avoir fini le repas, je débarrassais la table pour pouvoir poser le plat de riz. « Toujours dans la cuisine » dit cet ami de mon mari dont le nom m’échappait, alors que nous venions de finir de déjeuner. « La vaisselle ne va pas se faire toute seule » « Mon nom est Karim » « Que puis- je faire pour vous ? » « Rien ! Je venais vous remercier pour ce fabuleux repas. » « Tout le plaisir est pour moi » dis-je alors qu’il tournait les talons pour se rendre au salon. Cet homme m’intriguait, il était d’une carrure à couper le souffle, ses yeux, je n’arrivais pas à les percevoir. Quel était donc ce genre d’ami me demandais-je, comme si j’en voulais à Daouda de se lier d’amitié à cet homme. Peut être une âme perdue ? Je ne comprenais pas pourquoi je ne l’appréciais pas…. Ce que je ressentais était si inhabituel… Je repris mes esprits et continuai à faire le ménage. Son ami parti, Daouda me rejoignit dans la chambre. « Il t’apprécie » dit-il. « Bien » « Tu ne l’aimes pas ! » « Je ne le connais pas ». « Alors qu’est ce qu’il y a ? » « Son visage me donne des envies de crime, qui est-il ? » - 102 -


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« Un bon ami. » « D’où vient il ? « De loin » Il n’aimait pas qu’on lui pose des questions et de toute manière, les réponses ne m’intéressaient guère. Des jours s’écoulèrent encore une fois et un jour, il revint, mais seul cette fois ci, alors comme la dernière fois, je l’installai au salon et lui apportai une boisson et des biscuits. Je lui tendis le journal du matin, pour pouvoir me réfugier dans ma chambre. « Où allez vous ? » « Daouda revient bientôt » « Mais tenez moi compagnie ». « J’ai à faire ». « Juste un peu de votre précieux temps ». « Bien » Parler pour ne rien dire, quelle atrocité ! Je n’aimais pas me lier d’amitié avec ce genre d’homme. « Vous ne m’aimez pas » dit-il ! « Je ne vous connais pas ». « C’est bien dit ». « D’où venez-vous ? » « De prison ». « Votre visage me donne des envies de meurtre ». « Vous êtes si belle ! ». « Alors maintenant je comprends pourquoi ! » « Pourquoi ? » « Vous ne m’inspirez pas confiance » « Vous êtes contradictoire avec vos propos ». « Vraiment ?» « Vous ne me connaissez pas » « Je n’en ai pas envie » « Vraiment ? » « Et je n’en aurais jamais l’envie.» « Bien…. » « Au revoir » Bien plus tard, Daouda rentra : « Mais, qu’est ce que tu fais ici ? » « Il faut qu’on parle » dit Karim. - 103 -


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Des chuchotements puis plus rien…. Daouda arriva vers moi. « Chérie, Karim va rester quelques jours…. » « Mais ? » « S’il te plait, il ne va pas rester longtemps…» Le lendemain matin, il entra dans la salle…. « Bonjour Madame, je ne vous dérange pas ? « Monsieur, vous avez la manie d’apparaître quand je suis à mon aise…. » « Je vous prie de m’excuser pour ce dérangement ». « Avec plaisir » « J’espère que vous avez bien dormi ? » « Très bien, je vous remercie, et vous ? « Oh, excellente nuit, très chère… » « J’en suis heureuse, avez-vous besoin de quoi que ce soit ? « Puis je s’il vous plait, sans vous déranger, avoir un café ? » « À votre guise…. » Après lui avoir apporté son café, je m’assis en face de lui un livre à la main « Candide » de Voltaire. « Vous aimez lire à ce que je vois. » « Je ne m’en prive pas ». « Ce livre est excellent ». « Vous l’avez lu, très surprenant ? » « Pour qui me prenez vous ? Un clochard sorti de prison et qui ne connait rien à la vie ? » « Je vous prends pour bien pire Monsieur… » « Appelez moi Karim » « Karim, dans ce cas, pourquoi dites vous que ce livre est excellent ?» « Vous savez, Maïmouna. Puis je vous appeler Maïmouna ? » « Vous pouvez ! » « J’ai connu des hauts et des bas, j’ai vu le monde dans son plus sombre accoutrement. J’ai appris à survivre dans les lieux les plus obscurs. Le monde de la drogue, des armes, des hommes, et de l’argent. Croire que la vie est belle n’est que baliverne, lutter pour qu’elle le soit est la plus grande des sagesses. » « Mais ce livre met en cause la foi, l’espérance, ne trouvez vous pas…? » « Pas le moins du monde. C’est comme « L’Alchimiste » de Paolo Coelho, vivre sa légende personnelle, c’est bien, mais il faut y mettre les moyens. Quel est votre livre préféré ? » « C’est un recueil de poèmes. » - 104 -


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« Les fleurs du mal de Charles Baudelaire. » « Très bien. Pourquoi ? » « Il me procure une sensation qu’aucun autre livre ne met en cause ». « Très bon choix ». Nous restions assis des heures à parler de livres d’auteurs. Très souvent, nous étions en totale contradiction, parfois même nous voyagions vers des sujets touchant la religion à travers des livres d’El Bakri ou d’Ibn El Arabi. Nous passions par Balzac, Baudelaire pour arriver à Aminata Sow Fall, Mariama Bà où je me mettais tant bien que mal en position de femme affirmée. Cet être me fascinait, j’avais l’impression qu’il avait passé toute sa vie plongé dans les livres. Nous lûmes ensemble « le regard de l’aveugle » de Mamadou Sambe ainsi que « Balzac et la Petite Chinoise » de Dai Sijie. Nos journées, nous les passions comme ça. Ma maison se trouvait au quartier Nord de Saint-Louis du Sénégal. Étant nouveaux mariés, la réputation de notre maison n’était pas encore fondée. Un samedi, après avoir appliqué les travaux ménagers, je décidais alors d’aller voir Sawdiatou, une amie avec laquelle j’avais grandi. D’ailleurs, elle était aussi ma voisine, elle habite à deux pas de chez moi, alors je ne voyais pas la nécessité de fermer la porte. Alors d’humeur soucieuse, je me mis en route pour enfin arriver devant sa porte. La porte donnait vers un jardin immense. Une belle maison coloniale. Je me dirigeai vers la chambre de Sawdiatou. « Assamouhaleîkhoum » que la paix soit avec toi. « Wa aleîkoum salam » que la paix soit aussi avec toi me répondit Sawdiatou que je venais de brusquer dans sa sieste. « J’espère que je ne te dérange pas trop ». « Non, j’allais venir te voir, tu sais bien que le destin de femme au foyer me prend en otage. » « Oui, assieds-toi. » « Merci, et Saliou, et les enfants, et le travail ? » « Ah mon amie, Saliou a des problèmes au travail. Le nouveau patron de la banque ne le supporte pas. » « C’est bien normal, de nos jours, la société a peur des plus forts. Tu sais qu’étant plus doué que le propriétaire lui-même, il fait peur….Tout va bien se passer. » - 105 -


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« Sans doute…que me vaut ta visite ? » « Je n’ai pas le droit de venir voir mon amie par simple courtoisie ? » « Ah si, mais tu as l’air soucieuse…… » « Je le cache si mal ….. » « Non, mais tu ne peux rien me cacher…… » « Tu sais, tout allait bien, absolument tout ! Daouda a amené un ami, il a toujours amené des amis, mais celui-ci m’intriguait, je le haïssais sans le connaître, alors j’étais dans l’obligation de ne pas le juger. Et j’ai découvert un être fantastique ! » « Tu n’oses pas Maîmouna, tu es mariée…. » « Je sais….. » « Je ne comprends pas » « Moi non plus ….. » « Il faut arrêter de le fréquenter… » « Tu as raison ! » Nous discutâmes des heures. Prise de fureur lorsque je me rappelai que je n’avais pas fermé la porte de la maison, je me mis à courir vers chez moi….. La porte était telle que je l’avais laissée, sans crainte, j’entrai… Allant haletante dans ma chambre pour me reposer, un bruit me fit sursauter et je me précipitai vers le salon. Il était là, assis, prêt à s’enfuir, les yeux lugubres, le visage pâle, détruit par la douleur. Je tremblais terriblement comme si c’était moi qui souffrais…J’avais peur de le voir mourir vivant. Cet être que je trouvais fantastique me paraissait si différent, si mal, si malade…Sans savoir pourquoi je le pris dans mes bras, comme pour le protéger du mal dont moi-même je souffrais. Il me dévisagea d’abord puis me serra plus fort….. « Je t’aime tant Maîmouna, beaucoup trop pour le comprendre… » « Je n’ai pas le droit de ressentir la même chose . » « Comme pourrais-je me passer de toi ? » dit-il. Ses mots eurent pour moi l’effet d’un poignard, car je savais que je ressentais la même chose. Je savais que le quitter jamais je ne pourrais, cet homme que j’avais haï sans savoir pourquoi. Aujourd’hui je sais que je l’ai aimé dès le premier regard, que je l’ai trouvé fabuleux tout en ne le supportant pas….Il était toujours assis, et moi toujours dans ses bras. Plus personne ne respirait et je savais que c’était le moment. - 106 -


À LA DÉCOUVERTE DE SOI

Je ne me souciais pas de détruire tout ce que j’avais construit, je ne me souciais pas de passer pour une femme sans vergogne. « Karim, je t’aime », dis-je. Alors il enleva ses bras autour de moi, et me regarda droit dans les yeux. Ses yeux que je n’avais pas pu percevoir, ses yeux où je pouvais maintenant me noyer. Il me prit dans ses bras, et chuchota : « Je n’arrêterai jamais de t’aimer. » Puis il se leva sans me regarder et s’en alla alors que mes larmes coulaient sur mes joues. Je devais reprendre mes esprits, Daouda allait bientôt rentre... Et je ne voulais pas qu’il me voit dans cet état. J’allais me coucher pour qu’il ne remarque rien. Il rentra tard mais ne se douta de rien. Après des jours où je ne parlais plus, ne sortais plus. Daouda avait remarqué que j’allais mal, que je ne vivais plus. « Chérie….. » me dit-il. « Oui » lui répondis-je « Qu’ai-je fais pour que tu ne m’aimes plus ? Qu’ai-je fait ou en quoi me suis-je mal exprimé ? » « Tu es quelqu’un de bien Daouda, tu n’as rien fait. » Je fuyais son regard comme la peste et je savais que sur mon visage se lisaient les rides de ma douleur. Et il cria cette fois-ci : « Regarde-moi Maïmouna ! » « Oui, Daouda » soufflais-je. « Qu’est ce que tu as ? » « Je n’ai rien Daouda, oh rien, rien du tout….. » Un mois, puis deux et trois mois, puis je ne comptai plus les jours. Je ne me sentais plus survivre, je mourais à petit feu, sans même m’en rendre compte. Daouda, lui, me fuyait, il ne passait plus ses journées et quelques fois même ses nuits avec moi. Je l’avais blessé alors que je devais en subir les conséquences. Le voir souffrir me brisait, mais je le méritais. Cet homme que j’avais tant aimé me laissait maintenant indifférente. Un jour pourtant, un lundi venteux à l’image de nos humeurs, jour tant redouté mais impatiemment espéré, Daouda ne tint plus et me jeta à la figure des insultes telles que je n’en avais jamais entendues. Une altercation s’en suivit. La réaction de Daouda était - 107 -


À LA DÉCOUVERTE DE SOI

excusable pour ne pas dire compréhensible. Je devais prendre mes affaires et me séparer de mon foyer, le quitter, m’en aller. Dans cette belle chambre qui n’était désormais plus mienne, je préparais soigneusement mes affaires tout en regrettant les bons comme les mauvais moments passés dans cette demeure. Lorsque je retournais la tête pour prendre mes bijoux que je posais tous les matins sur la table de chevet, je vis le journal de Daouda, celui que ma grande tante lui avait offert pour le mariage. Il l’avait remercié poliment pour s’empresser de dire par derrière que ce n’était que des futilités. Les yeux fixés sur le livre, je ne bougeais plus en me questionnant « devrais-je le lire ? »…. La curiosité qui d’habitude ne me prenait pas, me domina cette fois ci. J’ouvris le livre avec délicatesse et commençai à lire : « Ma femme, une femme pleine de bonne foi, une femme brave et pleine d’enthousiasme... Elle ne m’aime plus, et j’ai pu remarquer que cela ne dure que depuis que Karim est parti. Je ne la comprends plus mais je l’aime comme depuis le premier regard. J’étais noyé dans mon chagrin en allant voir Sawdiatou pour qu’elle essaie de raisonner son amie... Elle dit qu’elle n’y pouvait rien, et que la seule personne qu’elle voulait aider c’était moi. J’étais vulnérable et très blessé, alors ce qui ne devait pas se passer se déroula. Je venais de tromper ma femme avec Sawdiatou Sow »... Mes mains laissèrent tomber ce cahier et je pris mes bagages, les larmes aux yeux, sans me retourner. Je devais m’enfuir loin de là, comment Sawdiatou avait pu me faire ça, et Daouda n’était-pas l’homme parfait que j’espérais ? Pourquoi m’être trompée à ce point ? Je ne voulais plus rien à voir avec gens, ce n’était que des traîtres… Je devais le retrouver et j’étais prête à déplacer le ciel pour un amour qui peut être me détruisait…

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L’IMPASSE

L’IMPASSE Édouard Elvis BVOUMA CAMEROUN

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uteur camerounais, metteur en scène, comédien, Edouard Elvis Bvouma est désigné meilleur auteur en 2008 à l’occasion des Grands Prix Afrique du théâtre francophone. Il participe ensuite aux jeux de la francophonie. Il est auteur de mises en scène, romans, nouvelles, dont celle-ci : « L’Impasse ». Cette nouvelle dénonce la situation complexe d’une société où les tentatives de remédier aux dérives et malversations enfoncent davantage le pays dans le chaos.

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L’IMPASSE

Ngomna baissa le volume de la télévision. Elle diffusait un sketch, qui, la veille l’avait fait rire aux larmes mais que, ce soir, il ne trouva pas du tout comique. Il haussa le volume de la radio au moment même où la speakerine annonçait le reportage dans quelques instants, du match de Champions League opposant l’équipe de Barcelone, son ex-équipe favorite, à l’Inter de Milan, sa nouvelle équipe préférée depuis que son joueur fétiche avait changé de club en tout début de saison. Oubliant qu’il avait attendu ce match depuis le début de la compétition et ignorant que le football était, après la finance, sa deuxième passion, il éteignit carrément la radio. Il ramassa à tout hasard un des journaux. Un nœud dans la gorge, Ngomna relut une fois de plus le titre à la une du Détective public, juste au-dessus de la photo de Sam : « OPERATION TOREADOR : LE MINISTRE MOTACHO AU CACHOT ! Le film de son arrestation, page 9 ». Il trouva cette rime en grand titre maladroite et ouvrit le journal à la page indiquée. Il. commença immédiatement à lire l’article : « Le hier encore ministre de l’industrie et du commerce Samuel Motacho a été mis aux arrêts ce matin dans le cadre de l’Opération Toréador. Le professeur Motacho aurait été appréhendé à cinq heures alors que, meilleur époux que ministre, il consommait son mariage par un copieux PCM. Tiré du dodo en pleine séance de Petit Coup Matinal par les éléments de la police nationale, il a été conduit en caleçon anglais au Commissariat central où des enquêteurs… » Ngomna referma le journal, écœuré, en se demandant comment un journaliste respecté pouvait être aussi grossier. Il avait suivi cette information aux premières heures du jour. Tous les quotidiens avaient été prompts à écrire dessus. Toute la journée, la radio publique, les radios privées et bien sûr radiotrottoir en ont parlé. - 111 -


L’IMPASSE

Dans une heure, ce sera de toute évidence le grand titre du vingt heures. Avec des images peut-être. Ça a papoté à longueur de journée sur ce sujet dans les bureaux, les couloirs, les rues, les marchés, les quartiers, les maisons, les bars, soit, mais cet article l’énervait franchement. Ce n’était pas du tout décent de parler comme ça d’un homme public. Un haut commis de l’Etat. Sans réserve. Avec vulgarité. Surtout par un journaliste qui sans doute était un jour allé lui quémander la pitance comme tant d’autres, pour blanchir son image. Il imagina ce même journaliste rédacteur de l’article, entrant les poches vides dans le bureau de Sam et en ressortant il y avait quelques jours encore, les poches pleins de Cfa ou de bons de carburant et le couvrant d’éloges dans son article du lendemain. Ngomna ne trouva pas la nécessité de continuer la lecture d’un article aussi ignominieux. Il rouvrit quand même le canard et ses yeux tombèrent sur le bas de la page, au niveau du dernier paragraphe du papier : « …cette énième interpellation survient dans le cadre de la campagne instaurée depuis quelques années sur haute instruction du chef de l’Etat dans le cadre du respect de l’article 10 de la Constitution et de la convention des Nations Unies sur la corruption ratifiée par le gouvernement de la République. Une trentaine de taureaux sont en ce moment les cibles des Toréros de l’Opération Toréador. Beaucoup d’arrestations sont annoncées dans les prochains jours… » Cette fois, il referma définitivement le journal et le redéposa en se disant que la seule utilité de telles feuilles de choux n’était que d’être d’excellents papiers-cacas. Il haussa le volume de la télévision avec la télécommande alors que le générique du journal de vingt heures commençait. Un journal amer. Dégoûtant. Mais qu’il regarda quand même. Dès que le journaliste passa « aux autres sujets de l’actualité », il se leva sans éteindre la télévision et quitta son salon privé. - Regarde papa, j’ai eu dix huit sur vingt en mathématique, lui dit son fils Léonard assis dans un coin du grand salon, en train de lire ses cours. - C’est bien, répondit-il sans s’arrêter et sans même un regard pour le petit. - 112 -


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Il se dirigea vers la salle à manger. Au fumet, il reconnut tout de suite le menu : Du ndolè avec pour accompagnement, des frites de plantain. Son plat préféré. Il se servit un verre d’eau et se dirigea vers sa chambre. Sa femme y était déjà. Couchée depuis une heure. Elle se réveilla quand elle sentit sa présence. - Jean-Louis, j’espère que tu as mangé au moins, lui dit-elle alors qu’il se débarrassait de ses vêtements pour enfiler un pyjama. Il ne répondit pas. Il se coucha sur le lit. Près d’elle. Il éteignit la lampe de chevet et remonta le drap sur lui. Il lui tourna carrément le dos toute cette nuit. *

* *

- Laissez-moi ! Laissez-moi, je vous dis ! Que me voulez-vous ? Je n’ai rien fait, laissez-moi ! Allez-vous-en ! Eléonore le secoua violemment. - Où sont-ils ? - Qui ? - Les Toréros ! - Jean-Louis ! Il se calma un instant. - Quelle heure est-il ? - Cinq heures cinq. Ngomna se redressa sur le lit, définitivement réveillé. La lueur de la lampe que sa femme venait d’allumer l’aveuglait presque. Il se frotta les yeux du revers de la main et essuya la sueur qui dégoulinait de son front avec la manche du pyjama. - J’ai eu… J’ai eu un cauchemar… J’ai rêvé qu’il y avait une corrida. J’avais une tête de taureau et des milliers de Toreros… - Chéri, il faut que tu arrêtes de penser à ça, lui dit-elle en lui caressant la joue. Arrête de te faire du mouron pour rien, je t’ai dit de ne pas t’inquiéter, il ne t’arrivera rien. Comment ne devrait-il pas s’inquiéter quand ces gens s’amusaient à pêcher des responsables, des chefs de familles à cinq heures du matin ? Comment ne devrait-il pas s’inquiéter, lui particulièrement ? se demandait-il en chaussant ses pantoufles. - 113 -


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- Je vais prendre un café, siffla-t-il en sortant. Il fonça vers la cuisine, alluma la cafetière et attendit. Dès que ce fut prêt, il se servit une tasse, mit un cube de sucre, traversa le grand salon et alla s’asseoir dans son salon privé, face à la télévision qui était restée allumée toute la nuit et qui diffusait à présent un programme musical. Au moment de poser la tasse sur la table, il aperçut le Détective public et se rappela l’article qu’il avait lu la veille. Il se rappela surtout la fin de l’article : « Beaucoup d’arrestations sont annoncées dans les prochains jours… » Cette phrase par laquelle tout journaliste s’exprimant à ce propos bouclait son article. Cette phrase qui tonnait depuis hier matin dans sa tête. À longueur de journée. À longueur de nuit. D’une longue nuit blanche parsemée de cauchemars Eléonore avait beau le rassurer, mais comment pourrait-il y échapper, lui ? Lui, l’homme à penser, le cerveau de tout. Comment échapperait-il, lui qui étudiait tout, trouvait les stratégies et les astuces ? Lui, l’expert de la finance, plus qu’expert pour faire disparaître les traces. Non, il ne pouvait pas y échapper. Aucun coup, aucun détournement, aucune malversation financière du pauvre Sam ne lui étaient inconnus, ne lui étaient étrangers. Il en était toujours soit auteur, soit acteur. Samuel Motacho écroué pour détournement de deniers publics et des vagues d’arrestations annoncées, il ne pouvait pas être en reste. Il savait que de toute façon, l’arrestation de Sam allait faire basculer sa vie. Ngomna ne s’empêcha pas de se demander quelle grotesque erreur Sam avait commise ayant pu attirer les projecteurs de la machine répressive sur lui. Tous ses comptes les plus fournis étaient comme les siens, dans des banques à l’étranger. Tous ses biens et ses investissements suspects étaient comme les siens, sous des prête-noms. À l’annonce de l’arrestation de son ancien camarade de classe et ami, Ngomna avait passé en revue tous les documents compromettants avant de les enfouir à un endroit que seuls Dieu s’il existe, et lui, connaissaient. Un endroit qu’aucune perquisition, aucune main humaine ne pourrait atteindre. Cette ultime revue l’avait rassuré que de son côté, il n’y avait eu aucune maladresse. - 114 -


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La tête toujours en ébullition, Ngomna se dit que peut-être l’Opération Toréador n’était en fait qu’une campagne d’épuration d’ennemis politiques comme le déclaraient certaines mauvaises langues par le biais des journaux de l’opposition. Non, Sam n’était pas un ennemi politique. Il était même membre du comité central du parti national. Il avait d’ailleurs activement participé à la campagne pour la énième réélection du président. Comme pour sa nomination au ministère, c’est grâce à Sam qu’il était lui-même aujourd’hui un responsable du parti. Seulement, si les Toréros attrapaient un membre très influent, membre du Bureau du Comité central du parti, ce n’est pas lui, simple président de section qui serait à l’abri. Il se lava très vite et sortit d’un pas décidé pour affronter ce qu’il sentait de toute évidence comme étant un de ses derniers jours de liberté. Il se retint de descendre de sa voiture à l’entrée du ministère et d’aller gifler le policier qui y était posté et qui venait de le saluer avec déférence, en se disant que ce même gardien de la paix pourrait être demain de ceux qui viendraient l’arrêter en profitant du pouvoir que lui conférerait un mandat d’arrêt pour l’humilier devant femme et enfant. Sa journée fut aussi noire que sa nuit. Peut-être même plus noire que la nuit. Il blâma trois fois de suite sa secrétaire pour des broutilles, oublia deux rendez-vous importants, refusa de recevoir cinq hommes et une femme en audience qu’il avait accepté d’accorder depuis une semaine, laissa son téléphone sonner sept fois sans répondre, raccrocha au nez de quatre personnes, envoya sa maîtresse balader, fit treize ratures sur des dossiers urgents, engueula son banquier au téléphone, insulta son avocat, promit la bastonnade à son beaufrère, la prison à l’entrepreneur d’un de ses chantiers... Le journal de dix sept heures commença au moment où il se demandait s’il ne fallait pas plutôt tout abandonner et fuir. Il fallait très vite qu’il organise une mission à l’étranger quand il était encore temps. Qu’il parte et ne revienne plus. Tous ses comptes n’étaient-ils pas là-bas ? Pour sa femme et son fils, il verrait après. Il leur serait plus utile en liberté à l’étranger qu’en prison au pays. Il fallait qu’il parte pour ne pas connaître la même fin que certains haut-placés qui, se sachant dans l’œil du cyclone, ont eu vite fait de se suicider quand ils ne sont pas morts de crise cardiaque. Il fallait qu’il parte car Sam pourrait le dénoncer, citer son nom même par inadvertance. Même s’il n’y avait pas de preuve contre lui, il ne fallait pas prendre de risque. - 115 -


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Mais une mission précipitée à l’étranger pourrait paraître suspecte. L’une des premières mesures des Toréros étant souvent de retirer le passeport à la personne ciblée, il pourrait donc faire plus simple. : essayer de traverser clandestinement une des frontières terrestre, vêtu de guenilles et déguisé en paysan ou en commerçant et filer à l’anglaise vers un pays voisin d’abord, vers l’occident ensuite, comme beaucoup l’ont fait par le passé… « Principal titre de ce journal, un important décret du Chef de l’État portant nomination du ministre de l’industrie et du commerce… » Il n’a décidément pas perdu de temps, se dit-il en haussant le volume du transistor. Il remplace d’abord le vide avant le nettoyage final, conclut-il en essayant de deviner qui serait le remplaçant de Sam à son poste resté vacant vingt quatre heures seulement… « Le président de la République décrète : Article 1. Est, à compter de la date de signature du présent décret, nommé ministre de l’Industrie et du Commerce : Monsieur Jean-Louis Ngomna, précédemment directeur de la comptabilité et des grands marchés au ministère de l’industrie et du commerce, en remplacement du Professeur Samuel Motacho, relevé de ses fonctions pour détournement de deniers publics… » Ngomna crut avoir mal entendu, qu’il était dans un mauvais rêve. Il aurait encore préféré le cauchemar de ce matin. Ce sont les cris venant du couloir et des bureaux voisins, qui, se rapprochant, le rassurèrent qu’il ne rêvait pas. Ses idées étaient tellement confuses qu’il ne revint sur terre qu’à la fin de la lecture du décret : « Article 2 : L’intéressé aura droit aux avantages de toutes natures prévus par la réglementation en vigueur ! ». Cinq de ses collègues, ainsi que Mademoiselle Lolita, sa secrétaire, s’étaient introduits dans son bureau sans toquer et avaient récité le très célèbre article deux, en chœur, en même temps que le journaliste, avant d’éclater de rire et de fondre en félicitations devant le nouveau ministre dont le téléphone n’arrêtait plus de sonner. La télévision rappliqua. La radio parla. La presse titrera le lendemain. La famille, proche et éloignée ainsi que la belle-famille chantèrent et dansèrent toute la nuit, jusqu’à l’aube. Il reçut jusqu’à tard dans - 116 -


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la nuit des centaines d’appels mais un seul appel le troubla toute cette nuit encore. C’était un appel venant du cabinet du premier ministre. Le premier ministre, chef du gouvernement allait le recevoir le lendemain matin à sept heures trente minutes. *

* *

Assis devant la secrétaire du chef du gouvernement, Ngomna attendait. Les traits tirés. Il jeta à la volée un coup d’œil au tas de journaux posés sur la table. Il était la star du jour dans toute la paperasse communicationnelle, mais il ferait la revue des journaux plus tard. Après l’entretien. Il bailla deux fois. Cette nuit aussi il n’avait pas vraiment dormi. Il avait passé sa nuit à se poser des questions sur ce qui lui arrivait. Il s’était endormi juste pour une heure et s’était alors retrouvé face à un Motacho amaigri, les yeux ressortis, qui le poursuivait en hurlant qu’il l’avait trahi, qu’il l’avait balancé parce qu’il convoitait son portefeuille. Il s’était réveillé en criant au moment où Motacho plus rapide que lui, l’avait rattrapé et s’apprêtait à l’étrangler avec ses chaînes. « Vous pouvez y aller monsieur le ministre », annonça la secrétaire après avoir déposé l’interphone. Il se leva et fonça. Le premier ministre se leva à son entrée et lui tendit une main humide. - Bonjour monsieur le premier ministre. - Bonjour monsieur le ministre. Félicitations une fois de plus et bienvenu dans le gouvernement. - Merci. Il quitta sa table et l’amena dans un salon en cuir vert-olive à un angle du spacieux bureau. Ils échangèrent quelques civilités et le premier ministre lui posa quelques questions sur sa famille avant de passer au vif du sujet. - Je suppose que vous connaissez la lourde tâche qui vous attend. - En effet, et je sais qu’elle ne sera pas des moindres. - Surtout avec cette histoire qui a entaché votre ministère et dont votre prédécesseur paye les frais. À propos, que pensez-vous de la lutte contre la corruption dans notre pays ? - Je crois que nous devons continuer de tenir le taureau par les - 117 -


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cornes et aller en guerre contre tout comportement interlope. Le premier ministre lui proposa du whisky. Il préféra un café. - Savez-vous que la corruption est un acte culturel chez nous ? Ngomna ne répondit pas. Le premier ministre poursuivit. - Depuis des temps immémoriaux, les royaumes usaient de la démocratie du cadeau pour temporiser les Etats les plus forts. Chez nous, le visiteur offre un cadeau et en retour il a droit à l’hospitalité. Dans certaines de nos traditions, pour traverser les antichambres qui mènent au chef, il faut faire des présents dont la valeur augmente à mesure qu’on se rapproche du chef, la qualité du cadeau marquant le degré de considération qu’on octroie à son destinataire. Les exemples sont légions mais ça, vous le savez sans doute, monsieur le ministre. Ngomna s’agita. Le premier ministre le regardait droit dans les yeux. Sans mot dire. - Ceci est bien vrai. - Savez-vous qu’un poste tel que celui de votre fonction nouvelle, peut être quelque chose de vénal chez nous ? - Pardon ? - Je veux dire, est-ce que vous savez par exemple qu’il y en a qui achètent des portefeuilles de ministre ? - Vous me l’apprenez. - Que pensez-vous de votre nomination ? - À vrai dire, je suis encore sous l’effet de surprise face à cette marque inestimable de confiance. - Lorsque notre pays a été désigné champion du monde de la corruption, quel était le corps le plus corrompu ? Il hésita avant de répondre. - Heu… La police, si mes souvenirs sont bons. - Effectivement. Mais savez-vous qu’il y a de bons policiers ? - Je n’en doute pas. - Il y a de bons policiers. De très bons policiers. D’excellents policiers. Et quels sont les meilleurs policiers de tous, à votre avis ? Ngomna commençait à se sentir mal à l’aise face à cet interrogatoire musclé. Il se demandait si tous les ministres nouvellement nommés étaient contraints à cet exercice des questions allant du coq à - 118 -


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l’âne. Il répondit tout de même : - Ceux des corps d’élites… Non, ceux formés à l’étranger… Ou peut être… - Les meilleurs policiers sont les anciens bandits ! coupa sèchement le PM. Ngomna se redressa. - Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir. Le premier ministre se servit encore un verre de whisky. Ngomna préféra un verre d’eau. - Je vais donc vous dire où je veux en venir en allant droit au but comme il faut le faire avec les personnes intelligentes : votre nomination est due au fait que vous avez été major de votre promotion à l’Ecole d’Administration et vous avez par la suite fait l’une des plus grandes écoles de finances au monde. Vous avez un Master en stratégies financières et vous avez un curriculum assez élogieux pour votre jeune âge. Vous devez savoir que généralement, la récompense vient après le service mais pour votre cas, si je vous ai proposé au chef de l’Etat, il s’agit en fait d’un cadeau d’avant service. C’est la raison pour laquelle vous n’avez pas été consulté avant votre nomination comme il est de coutume… Il se tut un instant. Ngomna écarquilla les yeux. - Quel service attendez-vous de moi qui me vaille un portefeuille ministériel ? - Qui est le président de la commission nationale de lutte contre la corruption ? - C’est vous, monsieur le premier ministre. - Au-delà de ma fonction de premier ministre, je suis en effet censé faire appliquer l’article 10 de notre constitution qui réprime carrément la corruption. Vous comprenez donc que je suis appelé à lutter contre un facteur culturel, je dirais même naturel. C’est comme m’envoyer en guerre contre la vieillesse ou la mort. Moi je n’ai rien à foutre de cet article 10, pas plus que de la convention des Nations Unies sur la corruption sinon, m’en servir à mon avantage, si vous voyez ce que je veux dire… Le ministre Motacho a détourné, nous le savons tous. Il a volé. Beaucoup volé et ce, en très peu de temps. Ce qui m’a frappé sur le cas Motacho, c’est qu’il n’y a aucune preuve contre lui. Pour ça, pas d’inquiétude, on en fabriquera pour faire plaisir à la communauté internationale et aux institutions - 119 -


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de Bretton Woods qui viennent piquer nos matières premières et exploiter nos richesses en rechignant quand nous nous servons nous-mêmes, parce qu’ils oublient qu’une charité bien ordonnée commence par soi-même. Mais s’il n’y a pas de preuves accablant le professeur Motacho, ce n’est pas parce qu’il était assez intelligent pour les faire disparaître, que non ! C’est grâce à vous ! C’était vous le cerveau, je le sais parfaitement. Monsieur Ngomna, j’aurai besoin de vous pour les mêmes services à mes côtés… Le premier ministre se tut. Ngomna sourit. Le premier ministre lui proposa un verre de whisky. Ngomna accepta. Ils levèrent un toast. Au troisième verre, ils riaient aux éclats. Ils bavardèrent longtemps. Ils se donnèrent rendez-vous pour la prise officielle des fonctions à quinze heures. Ngomna ne se posait plus de questions. Il sortit de la primature plus ministre que jamais.

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CHRYSALIDE

CHRYSALIDE Christelle CHENET FRANCE

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hristelle Chenet, née en 1983, se dit lectrice insatiable, fascinée par toute forme littéraire. Par son écriture personnelle, elle souhaite saisir tout ce qui particularise les instants d’une vie.

Sa nouvelle « Chrysalide » en est une illustration réussie : à 17 ans, Alban revient sur son enfance, son passé familial, sa passion pour la littérature.

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CHRYSALIDE

« Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? » 
 Rainer Maria Rilke, extrait de Lettres à un jeune poète

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Nous sommes le dix août 2010. Je me nomme Alban Loiseau, j’ai vingt-sept ans et je suis écrivain. Cette vocation est ancrée dans ma chair. Elle ne s’éteindra qu’avec mon dernier souffle. Pourtant, j’ai du la taire, garder le silence auprès de mon père. Lui, ma seule famille, qui tient à me préserver de la littérature, cette folie obscure qui a emporté ma mère. Ma mère était une inlassable voyageuse, une pureté expressive, une écrivaine née, que je n’ai connue à travers ses livres. Elle s’installait trois ou quatre semaines à un endroit, puis elle reprenait la route, insaisissable. Ainsi parcourait-elle le monde par plaisir et par passion, rêvant de vivre un jour en Afrique. Elle partait équipée d’un peu d’argent et d’une sacoche contenant quelques vêtements et des carnets. Dans ses carnets, elle consignait la moindre émotion, le moindre détail observé, aussi infime soit-il, un rayon de soleil dans les cheveux d’une vieille darne, un chien assoupi sur un banc et chahuté par des enfants, ou le néon d’un bar le soir. Elle puisait ses sources d’inspiration dans ces détails qui rendaient chacun de ses voyages uniques. Ma mère restait à l’écart des autres, observatrice. Surtout à l’écart des hommes. Parfois, après une journée d’intense fatigue ou de solitude, un amant de passage partageait une partie de sa nuit. Pas plus, afin de préserver sa liberté. Puis il y eut la rencontre avec mon père. À cette époque, il s’autorisait une année sabbatique. Cet homme cartésien avait décidé de quitter son travail, de lâcher prise et de voyager. En Inde, il avait appris à méditer sous la protection d’un arbre, à marcher longuement, à jeûner, se libérant ainsi des - 124 -


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contraintes temporelles, matérielles et sociales. Mon père s’éveillait aux autres et à lui-même. Il s’ancrait dans l’instant présent, conscient de son corps et de son esprit. Mes parents s’étaient rencontrés au Sénégal lors d’une flânerie nocturne. Ils avaient échangé quelques banalités avant de se lancer dans une réflexion sur la manière de faire évoluer une société qui limite l’épanouissement personnel. Obtenir un travail intéressant, stable, bien rémunéré, payer ses factures, trouver l’âme sœur, se marier, avoir des enfants, acheter un appartement, tout cela leur semblait dérisoire. L’essentiel étant de trouver sa propre voie. D’emblée, mon père avait été séduit par la beauté sensuelle et joyeuse de ma mère. Quant à elle, elle n’était pas parvenue à détacher ses yeux de ce géant, cet homme beau, taillé comme un roc. Ils avaient dialogué pendant des heures, touchés par la confiance et les confidences de l’autre. Epuisés, ils s’étaient finalement endormis sur l’herbe, à la belle étoile, dans le jardin de la maison d’hôte où ma mère était hébergée. A leur réveil, ils ressentaient déjà une passion délicate qui allait les attacher durablement l’un à l’autre. Ils apprenaient à se connaître, insatiables: Ils ne se quittaient plus. Et lorsque ma mère reprit la route, elle n’était plus seule. Mon père l’accompagnait. Il se laissait guider par cette exploratrice qui ne cessait de le surprendre. Quant à ma mère, une puissance créatrice nouvelle jaillissait en elle. Elle se lançait dans de nouveaux projets littéraires : poésies, articles de presse et nouvelles. Son imagination et son audace semblaient démultipliées. Ô bonheur des premiers jours où l’amour est apparat d’or, emportement, sublimation des instants ! Bonheur de deux corps mêlés, réjouis, palpitants, emmêlés, étourdis, attachés et jouissants ! Lorsque mes parents rentrèrent en France, une nouvelle ère débuta. Mon père trouva un poste d’enseignant dans une université. Ma mère rédigeait des articles pour un magazine régional et fit paraître des extraits de ses carnets de voyages. Certains lui permirent même de se faire connaître. Ma mère commençait alors à recevoir des invitations pour des conférences, des débats et des interviews. Au fil - 125 -


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des évènements, elle promouvait son travail auprès de professionnels et de maisons d’édition, ce qui lui permit de publier un premier recueil de poésies. Prélude d’une œuvre littéraire étourdissante ! L’écrivaine s’était révélée, l’âme vagabonde assagie. Dans cette nouvelle ère, d’un simple « oui », ma mère reçut un nouveau nom : Julia Loiseau. Telle était sa seconde naissance. Et elle ne fut plus tout à fait la même, pour un temps. Les années filaient. La passion amoureuse de mes parents restait intacte, jusqu’au jour où ma mère abrita la vie. Un accident de parcours qui la terrifiait ! J’étais là, au creux de son ventre, ne demandant qu’à germer. Mais ma mère aimait trop son corps, sa vie, son métier pour les sacrifier au profit d’un enfant qu’elle ne désirait pas. Mon père en revanche s’enthousiasmait à l’idée que la famille s’agrandisse. J’étais le fruit de leur amour, il ne comprenait pas les réticences de ma mère et balayait chacun de ses arguments par d’autres plus nombreux encore. Il faisait preuve d’une volonté féroce afin de préserver l’enfant à naître que j’étais. Tant et si bien que ma mère capitula. Et peu à peu, elle commençait à comprendre que sa vie d’avant était achevée. Cette vie sans attache et libre. Son émerveillement amoureux s’émoussa. À ma naissance, je reçus le prénom de mon grand-père paternel, Alban. Alban Loiseau. J’étais le nouveau membre de cette famille, le réceptacle d’un amour déjà enfui. Ma mère restait pour moi une étrangère. Elle s’était empressée d’engager une nourrice à laquelle une autre succéda bientôt, puis une autre et une autre encore... Délivrée des contraintes que lui imposait ma présence, elle pouvait ainsi travailler de longues heures dans son bureau, sans être dérangée. Elle écrivait, lisait et entretenait ses correspondances manuscrites, ne s’arrêtant que pour manger ou dormir. Elle se désintéressait de moi, moi qui avais tant besoin d’elle. La nuit, je me réveillais en hurlant. Ma mère était la seule à me consoler grâce à ses bras, au contact de sa peau et à la berceuse qu’elle me fredonnait. Alors, je m’apaisais. Quelques années plus tard, le désir d’ailleurs rattrapa ma mère. - 126 -


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Elle reprit ses voyages, ses conférences, ses résidences d’auteur, ses dédicaces et ses reportages. Elle s’absentait de longues semaines durant. Je n’avais que cinq ans lorsqu’elle s’installa définitivement au Mali. Julia, ma mère. Une femme superbe, à couper le souffle, presque trop belle pour exister. Grande, sculpturale, brune aux cheveux bordant le creux de ses reins, les yeux enflammés et le sourire charmeur, absolu. Sa présence était reconnaissable au parfum de vanille qui flottait dans l’air. Parfois, elle surgissait à l’improviste, les bras ouverts, papillonnante de baisers. Elle parlait de sa vie là-bas en Afrique, de la langueur imposée par un soleil éreintant. Elle nous décrivait ses paysages, ses rencontres et ses découvertes avec une passion et une vivacité telles que j’en étais bouleversé. Elle détaillait les safaris auxquels elle participait, chérissant la proximité avec de somptueuses bêtes sauvages et l’inspiration qui naissait de ces visions animales au danger latent. Le dépaysement nourrissait ses veines, la terre brûlée la subjuguait. Sa présence me donnait l’impression troublante d’un objet rapporté n’étant pas à sa place dans notre appartement. Pourtant, je savourais sa visite - toujours trop brève -, réclamant son attention par tous les moyens possibles : bulletins scolaires, résultats sportifs, chansons apprises en classe... J’étais obsédé par l’envie de partager mes pensées, de lui exprimer le petit-homme que je devenais, de rattraper le temps perdu. Ce temps qui filait si vite ! Cette obsession s’achevait un matin, lorsque je m’apercevais que ma mère s’était encore envolée. « Dans cet appartement, Meurtrie dans ses élans Julia l’oiseau sauvage, Ne rêvait que de voyages » Alban L. Les volutes vanillées disparaissaient aussitôt. Mon père et moi retrouvions nos habitudes. Ma mère n’était plus là et tout rentrait dans l’ordre. - 127 -


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Ainsi j’ai vécu avec mon père, cet homme que j’ai toujours perçu comme un magnifique forçat de travail, réfléchi et sérieux. Le pilier de mon existence. Mon père... Un sourire discret. Un peu triste. Un regard d’eau de pluie très doUx et caressant. Lui et moi vivions entre hommes, murés dans un environnement où les mots fonctionnaient à l’économie. « Bonjour, bonsoir, merci. » Parfois, il ouvrait la bouche et j’entendais un léger claquement de langue comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose. Mais aucun son ne sortait. Parler semblait être pour lui un exercice difficile. Alors, je faisais la conversation pour nous deux et je posais toutes les questions qui me passaient par la tête : pourquoi fallait-il assortir mes chaussettes ? Comment faire pour mesurer deux mètres de haut ? Puisque Pinocchio était devenu un vrai petit garçon, est-ce que je pourrais devenir une marionnette ? Pourquoi le boucher ne portait-il pas de lacet à ses chaussures ? Est-ce que les anges existent ? Comment devenir un super-héro ? Pourquoi les filles aiment-elles la couleur rose ? Serai-je obligé d’en épouser une ? La plupart du temps, mon père restait silencieux. Il posait son regard doucement sur moi en. signe d’écoute et me souriait. Parfois, il me parlait de sujets légers comme le chat du voisin avec son manteau de fourrure, la neige qui tombe ou les bonbons qui colorent la langue. Avais-je déjà essayé ? Des petits riens qui me rendaient heureux ! Et si ses mots étaient rares, son affection était présente dans chacun de ses gestes, du baiser du matin, à la préparation de mon petitdéjeuner, au boutonnement de ma veste, à la caresse de mes cheveux, à la main posée sur mon épaule et à la façon de me border. Il m’aimait. A défaut de me le dire, il me le montrait. J’aurais tant aimé partager davantage. J’aurais tant aimé parler de ma mère et du chagrin provoqué par son absence sans que cela ne déclenche une colère foudroyante, sans que mon père ne hurle à s’en briser la voix. Pour lui, la littérature incarnait la toute puissance du malin, s’emparant d’un être vivant afin de le séparer de tous ceux qui l’aimaient. Et dans mes veines, coulait une partie de ce sang maudit. « Attention à ne pas succomber, Alban » me. répétait-il. « Promets-moi de ne jamais succomber, mon petit Alban » - 128 -


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La menace planait sur moi. J’aimais mon père avec déraison, aussi effaçais-je peu à peu ma mère de la conversation. Mes monologues restés sans réponse s’éteignirent. Puis je me mis à adopter le silence. Moi aussi. L’envie d’écrire vient-elle de là, d’un besoin de me réapproprier les mots, de les exprimer, de les extirper du silence ? D’où provient cette faim pour l’écriture ? Je n’en suis pas très sûr. Un soir, je réclamais une histoire à ma mère pour m’endormir avec ses mots et la retenir un peu auprès de moi. Elle caressait ma joue dans un sourire désolé. Je lui fis signe de s’asseoir. J’allais inventer une histoire juste pour nous deux. Alors qu’elle s’installait sur le lit, je sentais sa surprise et son attention suspendues à mes lèvres. Mon coeur battait à se rompre. Etais-je capable d’inventer une histoire ? Détenais-je les mêmes talents narratifs qu’elle ? Je fermais les yeux, espérant que les images défileraient d’ellesmêmes et que je n’aurais plus qu’à les décrire. Mon esprit vagabondait. Je tentais de me raccrocher à des souvenirs... Aux vacances... Sur les plages du Nord... Lorsque le soleil devient plus doux et atténue le froid mordant... Au printemps... À cette période, certains cerfs-volants paradent tirés par de longs filins tendus qui sifflent au vent. Baigné par ce décor, j’inventais une histoire qui ne pouvait que plaire à une femme des airs. Un cerf-volant, guidé par les mains d’un enfant, étendait ses ailes d’oiseau dans le ciel. Il 
virevoltait, tourbillonnait en maître des lieux. Tout à coup, une violente bourrasque surgit. L’enfant prit peur et relâcha le cerf-volant. L’oiseau retrouva sa liberté. L’enfant regardait avec impuissance les élans du cerfvolant perdu. Son père avait suivi la scène à quelques pas de là. Rattrapant le cerf-volant de justesse, il s’avançait vers son fils pour le lui rendre. L’enfant l’embrassa dans un sourire mouillé. L’oiseau sauvage était revenu auprès de lui. J’avais formulé cette histoire avec des mots d’enfant maladroits et naïfs. Ils étaient venus presque sans effort. J’avais pris un grand plaisir à la raconter. Était-cela être écrivain ? - 129 -


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Ma mère s’était endormie juste â côté, sur mon lit. Je m’étais approché de son visage, ma joue contre sa joue, goûtant la caresse de sa peau. Du bout des doigts, tout doucement, je touchais ses longs cheveux d’ébène et j’emportais un peu de vanille enduite sur son corps. Blotti contre elle, je laissais mon ange se reposer. C’est alors que j’ai compris : les mots sont des merveilles ! Ils portent en eux un pouvoir magique capable de retenir ma mère auprès de moi. Qu’en serait-il si je devenais écrivain, tout comme elle ? Brûlant du désir de tisser un lien fort avec ma mère, je chuchotais à son oreille que bientôt nous serions deux écrivains dans la famille. Peut-être qu’ainsi, nous ne nous quitterions plus jamais, peut-être... Un jour, mon père vint me chercher en classe. Il pleurait et ce fut l’unique fois où je le vis pleurer. Il m’annonça que ma mère était morte. Elle s’était rendue dans le désert en quête d’une mystérieuse tribu dont elle avait entendu parler. Puis elle s’était perdue. Son 4X4 tombé en panne, un minimum d’eau avec elle, elle avait attendu les secours aussi longtemps que possible. Epuisée et déshydratée, elle n’avait pas survécu. Je refusais d’y croire. Ma mère ne pouvait pas être morte ! Elle était juste en voyage. Elle reviendrait bientôt. Un ange ne pouvait pas être aussi fragile. Seulement à son enterrement, en contemplant son visage aux paupières closes, je compris qu’elle ne reviendrait plus. « J’ai vécu tant de vies. Mes pas ont foulé tant de territoires, que mon âme riche des secrets de la terre et des hommes - beaucoup plus vieille que ne le laissent paraître mes traits - accueillera la mort avec bienveillance. J’aurai vécu avec passion et vaillance chaque instant que composa ma vie. » Julia Loiseau Ainsi à treize ans, je devenais orphelin d’une mère que je n’avais presque pas connue en dehors de ses oeuvres littéraires. A quoi pouvais-je me raccrocher ? Aux rares photos, aux objets dispersés dans l’appartement ? Ils n’étaient pas elle, cette femme inconnue, aventurière, écrivain, cet ange déchu. Je me sentais terriblement proche de mon père, ma seule famille. Je n’avais plus que lui désormais et en même temps, je le jalousais. - 130 -


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Il disposait d’un recueil de poésies adressé par ma mère des années plus tôt. Une déclaration d’amour et de désir, un hommage vibrant, une offrande, un témoignage d’un temps où elle était amoureuse. Je trouvais haïssable qu’il détienne un souvenir si précieux dont je restais absent. Et moi, quel était mon héritage ? J’étais en sixième. Cette année-là, mon collège participait à un concours de nouvelles afin de découvrir et de promouvoir de jeunes talents. En guise de récompense, les nouvelles étaient publiées. Un élève était sélectionné pour chaque classe à l’appréciation du professeur de français. Nous étions trois élèves brillants. Je pensais pouvoir échapper au concours mais ce ne fut pas le cas. Ainsi, je dus plancher sur un écrit de dix pages dont la thématique était : « Voir ». Après quelques tâtonnements et hésitations, j’avais choisi de raconter vingt-quatre heures de la vie d’un peintre, qui chaque matin parcourait les côtes bretonnes accompagné de son chevalet et d’un assistant. Ce peintre aimait capter la lumière, tentant de la retranscrire dans des tableaux resplendissants de couleurs. Ses toiles abstraites invitaient à se plonger en elles, à s’y perdre et à rêver. Elles transmettaient quelque chose de subtil, d’irréel, de l’ordre du rêve et de l’imaginaire, s’inspirant le plus souvent de Mark Rothko. Le plus étonnant était que cet homme avait perdu la vue. Il continuait à peindre de mémoire, grâce une vision intérieure qui exacerbait selon lui sa sensibilité à la beauté du monde. Ainsi, il démontrait que nous étions capables de voir même sans nos yeux. En composant cette nouvelle, je renouais avec la magie des mots. La promesse faite à ma mère se ravivait dans mon esprit. J’étais né pour écrire, ne rien faire d’autre qu’écrire, là était ma voie ! La nouvelle remporta le prix de mon collège et me plaça quatrième au national. Fier de cette réussite qui apaisait mes craintes, j’avouais enfin à mon père ma vocation d’écrivain. Il paniqua et je reçus une gifle magistrale. Voulais-je nous éloigner l’un de l’autre, le laisser tomber et détruire notre famille ? - Non, je ne voulais rien de tout cela. Je voulais juste être moi. - 131 -


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Mon père s’agitait dans la pièce, s’écriant que c’était la littérature qui avait tué ma mère, rien d’autre, rien que la littérature ! Pour lui, je devais oublier cette idée folle, rester le fils que j’étais, rester le fils qu’il aimait, rester à ses côtés. Ne m’avait-il pas mis en garde ? Que pouvait-il faire à présent ? Il était si paniqué et il souffrait tant en prononçant ces paroles que je lui promis de ne plus y penser. Mais ce ne fut que temporaire. J’ai tenté de fuir cette vocation, tenté de me détourner d’elle, mais l’écriture ne m’a jamais lâché. En moi, elle est restée ancrée. À mon quinzième anniversaire, j’accompagnais mon père à la librairie de notre quartier. Je passais devant chaque jour sur la route du collège, scrutant les nouveautés dans la vitrine. Sans oser franchir la porte. L’intérieur révélait un formidable bric-à-brac d’objets de toutes sortes : cartes postales, porte-clés, stylos, papier, autocollants, magazines et livres. Un petit chez soi désordonné, sentant la cire d’abeille et l’huile parfumée. Mon père m’annonça que j’avais l’âge d’enrichir ma culture personnelle avec la lecture de journaux, de magazines ou autres. À partir d’aujourd’hui, je pourrai choisir quelque chose ici chaque semaine. Il me suggérait des revues sur les sciences naturelles, l’histoire, l’astronomie ou la photographie. Je me hasardais dans les rayons et ne prêtais pas attention à lui. Mes premiers élans m’avaient naturellement guidé vers les grands classiques littéraires tels que Victor Hugo, Emile Zola ou Albert Camus. Mais la gifle magistrale de mon père et sa panique deux ans plus tôt restaient un souvenir cuisant. Aussi je pris un temps infini pour me décider. Je revins avec Dix petits nègres d’Agatha Christie. Ce qui n’était pas approprié selon lui. Il tenta de me prendre le livre des mains et je devins glacial. C’était mon anniversaire, j’avais fait un choix, â lui de tenir parole ! Le libraire s’amusa de la scène, me fit un clin d’oeil et glissa qu’il aurait d’autres suggestions, si j’aimais Agatha Christie. À peine rentré, je m’étais installé sur le canapé du salon afin de lire. - 132 -


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Mon père m’observait. Il s’interrogeait. L’envie de devenir écrivain pouvait-elle me reprendre ? Il scrutait mes réactions, me surveillait, guettait un indice témoignant du même mal que celui qui avait emporté ma mère. Que pourrait-il faire ? En levant les yeux de mon livre afin de réfléchir à un détail, je croisais son regard inquiet. Il valait mieux poursuivre la lecture dans ma chambre... Dix petits nègres. Page après page, je contemplais la capacité de l’auteur à faire naître des décors et des 
personnages dans mon esprit, à dresser des évènements successifs qui me tenaient en haleine. J’étais estomaqué par la puissance créatrice d’un cerveau humain. A la fin, j’élevais même l’auteur au rang de génie ! Les mots étaient dotés de magie. Aux tréfonds de mon être, je voulais être écrivain. Telle était ma vocation, celle que j’avais tue et qui se rappelait à moi. Seulement, je ne savais pas comment y parvenir. Devais-je m’inscrire à la médiathèque ? À un club de lecture ? Assister à des salons, des cafés littéraires ou des ateliers d’écriture ? La distance et les horaires étant incompatibles avec mon emploi du temps, il ne me restait que la médiathèque du centre-ville. Je décidais tout d’abord de diversifier mes lectures, en étudiant en parallèle les témoignages d’auteurs sur leurs techniques de travail et leurs sources d’inspiration. Dans un deuxième temps, je créais des fiches pour chaque œuvre lue, reprenant le genre, la trame du récit, le style d’écriture, les enjeux des personnages et recopiant les passages qui me plaisaient le plus. Enfin, je me mis â écrire, le plus souvent possible, dans un petit carnet qui ne me quittait jamais. J’avançais pas à pas mais l’écriture s’avérait plus délicate que prévu. Qu’avais-je envie de dire ? Quels personnages créer ? Combien ? Devant l’étendue neigeuse d’une page de papier, je ne cessais de m’interroger. Comment introduire une histoire de manière accrocheuse, donner corps à des personnages, définir un univers, déployer le récit avec simplicité, cohérence et fluidité, tenir le lecteur en haleine de façon - 133 -


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inattendue et faire preuve d’originalité ? Un casse-tête ! Je peinais, j’hésitais, j’écrivais par à-coups une page entière que je raturais finalement. En dépit d’un travail acharné, mes récits étaient fades. Peu intéressants. Ils sonnaient creux. J’aurais tant aimé innover, réinventer le langage comme Frédéric Dard avec San-Antonio. Il créé un phrasé de comptoir audacieux pour un détective qui sait mettre à l’aise ses interlocuteurs en toutes circonstances, aime castagnes- la racaille et culbuter les femmes. Ses ouvrages puent l’alcool, la gueule de bois, le sang, les meurtres, le sexe, les secrets et la déconnade. L’auteur tisse admirablement un univers de sales types attachants. Alors que moi, je gribouillais des pages avant de les raturer. J’étais un écrivaillon de farces et attrapes ! Le désespoir s’installait et me poursuivait jusque dans mes rêves, où j’étais atteint d’un étrange syndrome qui consistait à perdre peu à peu le sens des mots. Le mal progressait... Ma langue se mettait à gonfler de manière démesurée, elle devenait pareille à une grosse limace molle, désagréable dans ma bouche. Peu à peu, je ne pouvais plus ni parler, ni lire, ni écrire. Un crève-cœur ! Je devenais une coquille humaine vide en attente du dernier souffle libérateur. Le soulagement survenait à mon réveil lorsque je réalisais que ce n’était qu’un cauchemar. Heureusement, chaque visite à la librairie était une bouffée d’air pur. Lucien, le libraire, m’attendait le mercredi après-midi afin de causer un peu littérature. Nous faisions peu à peu connaissance. Il était si passionné et intarissable sur le sujet qu’il mettait même en scène des extraits choisis sous les yeux ahuris des autres clients. Un rouleau de papier cadeau devenait une épée avec laquelle il répondait aux assauts d’un adversaire imaginaire. « Tuer ou périr », telle était alors sa devise ! Il revisitait les grands classiques, dans une improvisation délirante. Cela offrait une scène cocasse, lorsqu’une écharpe sur la tête en guise de châle, il jouait Juliette dans la scène du balcon. Quel personnage, ce Lucien ! Il vouait un véritable culte à Victor Hugo, au point de vouloir un tatouage à son effigie : un portrait et une signature sur l’un de ses - 134 -


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biceps. Mais à l’idée de souffrir plusieurs heures entre les mains d’un tatoueur, Lucien avait préféré l’encadrement d’un portrait. Ce dernier séjournait désormais dans sa chambre à coucher. Les visites à la librairie commençaient à tourmenter mon père. À chaque livre dont je débutais la lecture, l’inquiétude s’emparait de ses traits. Ses yeux de pluie me détaillaient, guettaient un indice, sollicitaient une confidence que je feignais d’ignorer. Je lisais les ouvrages si vite et avec tant d’enthousiasme que la hantise de mon père devenait réalité. Déjà, mon vocabulaire n’était plus le même. Plus soutenu, il révélait aussi une maturité et une introspection accrue. Si ce n’était au lycée où pouvais-je puiser ces réflexions nouvelles ? Etait-ce au cinéma, dans les livres ou ailleurs ? Pour mon père, la coupable désignée était la littérature ! Il se mit à vérifier mon emploi du temps, il voulait savoir où et avec qui j’étais, à. chaque instant. Il régentait mes sorties. Le cinéma fut autorisé deux fois par mois, pas plus. Ses mises en garde se multipliaient contre les dangers de la littérature « dévoreuse d’âmes ». Sa haine croissait envers les écrivains qui consumaient leur vie personnelle et familiale dans un but selon lui vain. Mon père refusait que son fils unique soit atteint de la même maladie que celle qui avait emporté sa femme, son amour indompté, qui n’avait laissé que des souvenirs frêles. Une rage instinctive s’installait en lui. Une rage visible sur ses traits. Il épiait mes faits et gestes, décelant les symptômes de la maladie. En désespoir de cause, il décréta que je n’avais plus le droit de lire d’autres ouvrages que ceux exigés en cours, ni d’aller à la librairie. Comment pouvait-il revenir sur sa parole ? Lire m’était devenu aussi vital et naturel que respirer, boire ou manger. Je me révoltais contre cette décision injuste mais mon père campait sur ses positions. La guerre était déclarée ! En représailles, je pris mes quartiers à la médiathèque pour travailler, consulter des ouvrages et gribouiller des débuts de récits. Mon père rentrait le soir bien après moi. Il ne s’apercevait pas de mes allers et venues, persuadé que je faisais mes devoirs en salle d’études après les cours. - 135 -


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Je ne lui adressais plus la parole. Je refusais de manger autre chose que des chips et des bonbons achetés dans une supérette du coin. Je ne répondais plus à ses questions, ses demandes, même s’il s’agissait simplement de lui passer du pain. La colère retentissait en moi. Mes nuits étaient agitées, mes joues se creusaient et mon teint palissait à vue d’oeil. Toute mon énergie était rongée par cette colère. Je parvenais difficilement à. me concentrer, encore moins à écrire. Chaque mercredi, lorsque je passais devant la librairie qui m’était désormais interdite, je saluais Lucien derrière la vitre. Il me faisait signe d’entrer, je lui répondais non de la tête et poursuivais mon chemin. Cette guerre dura deux mois. Je perdis six kilos, mes résultats scolaires mollirent et mon père céda. Mon retour à la librairie fut un grand bonheur. Lucien me reçut tel un prince. Il ne posa aucune question. Tout ce qui lui importait était le choix de ma prochaine acquisition. Après une absence forcée de deux mois, je m’en remis à lui, exposant mon souhait de découvrir d’autres auteurs, de m’approprier les biographies les plus prestigieuses et d’élargir mes perspectives. Il m’initia notamment à la poésie allemande, au théâtre contemporain et à des essais philosophiques. Il me guidait vers des ouvrages qui me laissaient sans voix. Bientôt l’unique livre hebdomadaire me frustra. J’avais soif de lire davantage ! Avec mon argent de poche, j’aurais pu acheter un ou deux ouvrages de plus par semaine, mais je ne savais pas où les stocker sans que mon père s’en aperçoive. Cela me donna une idée : choisir des ouvrages plus longs ou imprimés en petits caractères. Je fis part de cette demande à Lucien qui s’en étonna. « Ainsi je prolongerai le plaisir de lire. » Cette simple phrase me donna accès à un lieu inattendu. Lucien m’invita à le suivre derrière le comptoir. Après un long couloir mal éclairé, il me conduisit dans une petite pièce chaleureuse. Un lieu tout en longueur, où deux sièges en cuir marron patiné, - 136 -


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tendaient leurs accoudoirs. Une petite lampe orange en forme de champignon diffusait une atmosphère chaleureuse sur un guéridon qui me faisait songer aux tables tournantes d’une époque passée. Les murs étaient d’une hauteur vertigineuse. Ils recueillaient un dédale de livres où la peinture jouxtait la philosophie, l’économie, l’histoire, la politique et la psychologie. Il y avait davantage de livres qu’un homme ne puisse en lire dans toute une vie. J’en étais subjugué. Nous nous trouvions dans la bibliothèque personnelle de Lucien. J’appris ainsi qu’il avait passé de nombreuses années à écrire, ses manuscrits revenant invariablement accompagnés d’une lettre négative des maisons d’édition. Après vingt ans d’espoirs déçus, il avait abandonné l’idée de devenir écrivain. Depuis, il collectionnait les oeuvres, les chinait chez les bouquinistes ou brocanteurs, les lisant parfois. Lucien posa son regard tendre et chaud sur moi. Il me proposa de disposer de cette pièce à ma convenance. Je pouvais venir aussi souvent que je le souhaitais et emprunter tous les livres qui m’intéressaient. A deux conditions, la première étant que je nourrisse ma passion pour la littérature et la seconde que je maintienne ma visite hebdomadaire en tant que client. Les arêtes des livres mentionnaient Victor Hugo, Platon, Homère, Marguerite Duras, Alexandre Dumas, André Gide, Thomas Mann... Cette pièce recélait tout ce dont je pouvais avoir besoin ; un trésor pour un futur écrivain ! J’acceptais. Pour fêter notre « collaboration », Lucien me remit un cadeau sur lequel je me suis toujours appuyé dans les moments de doute : Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Sans mot dire, il m’avait compris. Mes visites à la librairie étaient devenues si régulières que je faisais partie du décor. Les clients me connaissaient presque tous. Ils se demandaient ce que je faisais après avoir disparu derrière le comptoir. Lucien leur rétorquait presque en chuchotant que cela était un mystère, que lui-même ne le savait pas. Il se mettait dans la peau d’un magicien qui tenait à préserver ses tours afin de - 137 -


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maintenir l’émerveillement du public. Il était le magicien, j’étais le lapin qui apparaissait et disparaissait. S’ils avaient su ! Lucien et moi étions devenus amis. Je lui avais même révélé ma vocation d’écrivain. Ce qui l’intéressait d’autant plus qu’il l’avait partagée autrefois. Je me sentais relativement tranquille dans ce lieu où mon père ne mettait plus les pieds, évitant ce qui lui rappelait de mauvais souvenirs. Je disposais de tout ce dont j’avais besoin, pourtant je n’avançais pas. Mes écrits restaient au point mort. Je m’élançais avec fougue dans la description des personnages ainsi que leurs péripéties mais rapidement l’inspiration retombait. La suite de l’histoire était reportée au lendemain avant d’être annulée tant le récit était bancal et inintéressant ! J’avais débuté une nouvelle à propos d’un barbecue, un soir de pleine lune. Les invités en tenues de soirée volaient jusqu’au toit d’une maison où des roses et des bougies aériennes teintaient l’atmosphère de lueurs tendres. Après ce début prometteur, j’avais botté en touche. Où ce récit menait-il ? Qu’avais-je envie de dire ? Je ne parvenais plus à poursuivre. Les projets inachevés jonchaient les tiroirs de mon bureau. C’était désespérant ! J’avais tout de même réussi à achever une courte nouvelle illustrant la quête de vengeance d’un homme qui avait perdu sa femme, son amour. Mais je n’étais pas satisfait de moi. Il manquait quelque chose, quelque chose d’essentiel que je ne parvenais pas à saisir. Je restais perplexe... Jusque-là, j’avais gardé mes écrits secrets, redoutant les critiques et le massacre d’un travail acharné de plusieurs mois. Mais j’avais besoin de conseils. Je me tournais donc vers Lucien, lui remettant un exemplaire de cette nouvelle. Il prit tout son temps pour la lire dans la bibliothèque puis il fit pivoter son fauteuil jusqu’à ce qu’il soit en face du mien. Sa curiosité était aiguisée. Il n’était pas convaincu par ma manière de décrire cet homme rendu fou par la mort de sa bien-aimée. En réalité, je m’étais simplement basé sur des romans ainsi que des faits divers publiés dans les journaux. Il m’invita alors à imaginer que la personne qui m’était la plus chère, venait d’être renversée par un chauffard. Quelles seraient mes réactions ? Je lui répondis que j’aurais probablement été fou de rage, de - 138 -


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tristesse, désespéré, aveuglé par la colère et le désir de faire payer au chauffard un acte aussi ignoble. Ces émotions, je les avais ressenties à la mort de ma mère où je cherchais en vain un coupable, quelqu’un à blâmer, quelqu’un contre qui m’acharner. Elles étaient belles et bien là, pourtant je ne les avais pas utilisées dans l’écriture de cette nouvelle. Je m’étais certes appliqué mais j’étais resté émotionnellement distant du récit. Il manquait le déchirement d’un être désespéré. -OÙ était mon âme ? Devant ma mine déconfite, Lucien se mit à rire. Pour lui, je lisais beaucoup cependant il était essentiel d’apprendre à puiser dans mon vécu personnel pour enrichir mes histoires. Sa remarque me préoccupait... En tête à tête avec la page blanche, je reprenais mes interrogations. Qu’avais-je envie de dire ? Qu’avais-je envie d’écrire ? Je restais là, devant la feuille implacable. La panique m’étouffait Mon cœur débordait d’une douleur sourde. Etais-je capable de trouver en moi les ressources nécessaires polir concrétiser mes projets littéraires ? Mon rêve n’était-il pas un rêve vain ? Inaccessible ? J’aurais tant aimé que ma mère soit là, que mon ange puisse me guider. Peut-être n’étais-je pas prêt à tout dire ? Pas encore... De temps à autre, l’inspiration venait à mon secours. Mes doigts couraient le long des pages, gommaient les ratures avec empressement, les ornaient d’idées distrayantes et équilibristes. Quelle exaltation ! De ces envolées délirantes naissaient de courtes nouvelles : un enfant découvrant le cirque, un écureuil devenu l’animal de compagnie d’une vieille dame ou un boulanger dyslexique mélangeant les proportions de ses ingrédients. Je nuançais mon récit, livrais ce que j’avais observé de mes yeux et transposais mes réactions à celles de mes personnages qui gagnaient en consistance. Je les sentais se mouvoir, se doter d’une existence propre, me tenant par la main afin d’explorer de nouveaux territoires. En ces instants, j’étais heureux et libre. Mais cette ivresse créatrice ne durait pas. Et les mois passaient ainsi...

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À dix-sept ans, après deux années de travail, je trimais toujours autant. Lucien m’encourageait à poursuivre l’écriture. Il me rappelait le prix obtenu pour ma nouvelle au collège et citait de mémoire ses passages préférés de certains de mes textes. Grâce à lui, j’oubliais le doute pour replonger plus intensément dans mes projets. Mon rêve d’écrivain reconquis ! Seulement là, j’étais à bout de souffle. Je mis l’écriture de côté. Autant rester dans un domaine connu : la lecture. La lecture d’ouvrages que d’autres étaient parvenus à écrire, moi pas. Je lisais avec boulimie. A m’en écoeurer. Le plaisir n’existait plus. Telle était ma punition pour n’être pas parvenu à écrire ! Parfois, je repensais à la spontanéité avec laquelle l’histoire au cerf-volant et celle du peintre aveugle étaient venues. Cela était douloureux. J’aurais aimé écrire mais la page blanche m’ effrayait. J’étais lâche... Avec mon père, j’avais trouvé un certain équilibre. Surtout depuis que j’adoptais la posture du fils parfait. Mes résultats scolaires étaient impeccables. Les mots « livre », « littéraire », « littérature » et « écrivain » avaient disparu de mon vocabulaire. Je montrais moins d’avidité dans mes lectures — les plus intéressantes se trouvant dans la bibliothèque de Lucien. Je commençais aussi à sortir avec des filles et me passionnais pour le cinéma. Un fils rassurant pour mon père, loin des préoccupations littéraires. En apparence, du moins. J’avais l’impression d’être un drogué qui planquait sa came afin de ne pas être démasqué. Cela créait une tension en moi que je maîtrisais, la plupart du temps. Grâce à cela, mon père et moi nous étions rapprochés. Notre relation était devenue plus sereine. La surveillance avait cessé. Mon père s’était même investi dans un projet de recherche sponsorisé par son université. Sur son visage je distinguais le plaisir, l’excitation et le bonheur de travailler sur un projet qu’il gardait secret par superstition. Désormais, nous bavardions ensemble, de tout et de rien. Nous nous rendions au cinéma, à la piscine ou dans les musées. Mon père se montrait à l’écoute, curieux de me connaître, de savoir quels étaient mes envies et mes projets futurs. Cela me bouleversait. Mon - 140 -


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enfance solitaire et silencieuse avait disparu. Désormais j’avais un père, un père pleinement présent ! Pourtant, je restais scindé en deux, incapable de lui dire ce qui me tenait à coeur, d’enlever ce masque de fils parfait. À dix-sept ans, je fus confronté au choix de mon avenir professionnel. Que voulais-je faire après le bac ? Ma vocation d’écrivain semblait compromise et j’avais besoin d’un plan B. J’étais un peu perdu. Mon père me suggérait des métiers prestigieux comme chirurgien, avocat, cosmonaute, pilote 
d’avion ou architecte. Grâce à mes résultats scolaires, selon lui je pouvais tout faire ! Il se plaisait à m’imaginer en combinaison spatiale, en blouse blanche ou avec un casque de chantier. Ses propositions ne trouvaient aucun écho en moi. Pourtant je devais faire un choix. À la fin de l’année, j’optais pour une carrière d’enseignant en mathématiques. Ce domaine me demandait peu d’efforts et me permettait de disposer de temps libre pour écrire. Si je parvenais à m’y remettre ! Mon père fut un peu déçu mais respecta ma décision. J’annonçais également ce choix à Lucien, qui me tira vigoureusement l’oreille et eut une folle envie de me botter le cul. Pour lui, je choisissais la fuite. Je me gâchais. Je pouvais devenir enseignant, coiffeur ou boulanger si ça me chantait mais il était temps que je reprenne l’écriture ! Lucien s’agitait et sautait sur place. Il avait persévéré vingt ans avant d’abandonner, moi deux années m’avaient suffi ! « Et encore il n’avait pas mon talent ! », dit-il en se lançant dans un monologue incompréhensible qui se termina théâtralement par « Aux grands maux, les grands remèdes ! ». Il disparut quelques instants et revint avec une pile de feuilles A4. « Je ne savais pas quoi écrire ? Et bien, j’allais commencer par ma biographie. Après tout, je maîtrisais le sujet ! » Je pris une première page, sous son regard foudroyant. Il ne me lâchait pas. Je devais écrire. À tout prix ! Chaque jour, je reprenais le chemin de la librairie, surveillé par Lucien tel un mal nécessaire... Cela me prit du temps, beaucoup de temps. Mais peu à peu je commençais à relater mon histoire, celle d’un fils abandonné par une mère, détentrice de mon paradis et de mon enfer.

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Page après page, je retraçais mon enfance, déversais la violence, la rage, l’amour et la tristesse contenus en moi depuis si longtemps. Je dévoilais mon amour destructeur pour une mère toujours absente. J’exposais les vagues souvenirs d’elle, tels qu’ils apparaissaient dans ma mémoire. Là, face à mes mots, les larmes se déversaient, elles humidifiaient mes joues. C’était à la fois douloureux et libérateur. J’oubliais l’épuisement du corps, la fatigue de l’esprit, l’insatisfaction et j’écrivais. Avec la volonté de trouver les mots justes et sincères qui diraient tout. Tout ce que j’avais tu. Je faisais vœu de vérité, ne souhaitant rien omettre, rien cacher. Là se profilait l’écrivain que je voulais être, un écrivain se libérant de son passé, faisant face à sa vulnérabilité. C’était il y dix ans. Nous sommes le dix août. 2010 aujourd’hui et j’ai vingt-sept ans. Après des réécritures successives, j’achève enfin le manuscrit sur lequel je travaille depuis si longtemps : L’envol de l’ange. Une centaine de pages qui me rendent fier du travail accompli. J’ai laissé le fantôme de ma mère derrière moi et je n’ai plus peur. Ma mère Audacieuse beauté, 
 Ange ténébreux, 
 Insaisissable 
 Flamme, 
 Filante 
 Au vent, 
 Qui me légua 
 Une plume, 
 Ensorcelant 
 L’âme 
 Afin qu’elle se déploie. Je n’ai plus peur à présent de retirer ce masque de fils que je ne suis pas, de dévoiler à mon père cette vocation qui est ancrée dans ma chair. En lisant L’envol de l’ange, il comprendra. Il comprendra, j’en suis sûr...

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QUAND ÇA VEUT PAS ! Gilles AUBIN FRANCE

G

illes Aubin est né à Versailles en 1968. Il a grandi et vit dans la métropole lilloise. Il a toujours écrit de petites histoires sans réelle méthode.

Il a alors trente ans lorsqu’il décide de mieux organiser ses idées pour l’écriture de nouvelles inspirées par celles d’auteurs de sciencefiction. Dans la nouvelle « Quand ça veut pas ! », deux mineurs, à bord d’une navette spatiale, ont pour mission de ramasser des roches en orbite autour de la Terre.

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QUAND ÇA VEUT PAS !

Introduction Actuellement on estime à près de 8500 le nombre d’astéroïdes géocroiseurs de plusieurs centaines de mètres de long. Ce sont des lunes potentielles pour notre planète. Des lunes? Oui des lunes ! Des objets naturels qui tournent inlassablement autour de la Terre comme notre bonne vieille Lune. Des satellites naturels comme ceux là, il en existe aussi de plus petits, d’une taille de quelques mètres seulement mais beaucoup plus nombreux, des millions en fait. Le problème c’est qu’ils sont indétectables depuis la Terre avec les technologies actuellement disponibles.

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Quand ça veut pas ! 1.500 kilomètres d’altitude… l’espace. Cette distance pourtant relativement grande n’est en fait qu’une orbite basse pour les satellites. Autour de la Terre depuis 3 semaines, le « Grappler », une navette minière de la « Mineral Society », société de ramassage de roches orbitales, flottait mollement dans le vide spatial. Timidement, un détecteur de la navette se mit à cliqueter. Une lumière rouge s’alluma, transformant l’ambiance lumineuse des 4 modules de la navette en chambre noire de photographe. Les concepteurs de ce système de surveillance l’avaient surnommé HAL, en souvenir d’un vieux film d’anticipation. Oh bien sûr ce HAL là n’était pas plus intelligent qu’une calculatrice d’étudiant. Il ne faisait que lire des fichiers audio contenant des mots ou des phrases courtes. Des fichiers dont on avait programmé la lecture en réponse à certains stimuli extérieurs : température, pression, bruits ou résultats de calculs. Donc non, HAL n’était pas intelligent, une compétence absolument hors d’atteinte des ingénieurs humains encore à l’heure actuelle. Cela dit, même si cet amas de composants électroniques avait été construit aujourd’hui 27 mars 2024, il ne penserait pas plus. Et aucun éclair, ni aucune araignée radioactive ne lui auraient donné la moindre étincelle de vie. Les romans de science-fiction étaient bien loin quand il s’agissait de rentabilité. Cependant il faisait tout de même partie des derniers nés de sa génération dotés d’un processeur douze cœurs, de deux téraoctets de mémoire vive (1) et de trois disques durs non moins énormes. Du coup, HAL calculait très, très vite sur des équations très, très - 146 -


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complexes mais est et resterait un très, très mauvais compagnon de voyage. Pour le moment HAL était programmé pour un job : enclencher le réveil d’urgence des humains présents dans la salle de repos. Dans cette salle, une seule des cabines verticales était occupée. Le capitaine Franck « Silver » Mortimer, un quinquagénaire aux cheveux blancs, courts et frisés, y ronflait bruyamment. Quand la cabine de Silver s’ouvrirait, surnom qu’on lui donna quand vinrent ses premiers cheveux blancs, « Putain de caillasses volantes » seraient les premiers mots qui sortiraient de sa bouche : - Putain de caillasses volantes ! dit donc le capitaine en ouvrant les yeux. On peut pas pioncer tranquille alors ? - Bonjour mon capitaine ! dit HAL dynamique. - Pffffff, ils auraient quand même pu caler une voix de gonzesse, ça aurait été plus sympa au réveil, dit Silver en soufflant. - Bonjour mon capitaine !, dit HAL sur le même ton dynamique. - Et il va passer son fichier en boucle jusqu’à ce que je dise la phrase reconnue par le programme… putain c’est lourd. - Bonjour mon capitaine !, répète HAL sans relever le reproche dont il venait d’être la victime. - Et pas moyen de savoir ce qu’il me veut tant que j’aurai pas dit la phrase magique… une sacrée bande de bras cassés ces ingénieurs au service de l’Intelligence Artificielle. Oui HAL, je suis debout ! finit par lâcher le pilote. « Tu as bien fait ton travail », compléta-t-il entre ses dents. - Bonjour mon capitaine !, répéta HAL une fois de plus, comme s’il n’avait pas entendu la réponse. - Qu’est-ce qu’il lui prend à celui-là… pourquoi il m’emmerde ? Ah… OK ! je me suis encore gouré. dit le capitaine en affaissant les épaules. Je retiens pas ce truc c’est dingue. Oui HAL, je suis… bien réveillé, articula-t-il. Ça va c’est bon, tu passes à autre chose ? - Heureux de l’apprendre mon capitaine, enchaîna la machine. - Tu ne sais pas ce que veut dire “être heureux”, maugréa le capitaine. Mais le programme poursuivit, imperturbable : - Un événement… imprévu… m’oblige à vous sortir… de votre… sommeil, commença le système vocal automatisé. D’après mes calculs… la… trajectoire… d’un… géocroiseur… coupera… notre… trajectoire… dans… 15…minutes… Êtes-vous opérationnel ? - 147 -


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- Non non, je me suis recouché, ironisa Silver. Puis après quelques secondes, il enchaîna d’un ton militaire en clamant : Opérationnel… chef !. - Quand je pense au temps qu’on perd avec ces conneries de simili langage humain. dit-il en s’habillant. Alors qu’il aurait suffi qu’il me réveille en hurlant : Alerte collision ! OK je lui aurais pété la tête pour m’avoir réveillé en sursaut, mais au moins j’aurais eu le message. Seulement voilà, les actionnaires ont adoré que HAL s’exprime comme nous. Du coup, les ingénieurs ont bossé sur un truc pas utile au lieu de développer ZE programme : Comment esquiver des cailloux de 3m de diamètres perdus dans l’espace. Tandis qu’il finissait de se vêtir, un bruit lointain lui fit tourner la tête : - Eh Jam, qu’est-ce que tu fous ? cria le capitaine. Après quelques secondes, la tête rasée du second pilote passa l’encadrement de la porte : - Désolé, mon capitaine. J’étais dans le module quatre pour un test électrique, s’empressa de répondre le jeune lieutenant James Willburn, second pilote du Grappler. - Tu sais d’où vient l’alerte ? demanda Silver. - Non mon capitaine. répondit James du haut de son mètre quatre vingt-dix. Je suis passé voir ce que vous désiriez avant d’aller dans la cabine de pilotage. Passant la main dans ses cheveux blancs, Silver emboîta le pas du jeune homme. Une fois dans le cockpit, suivi de près par le capitaine, le second pilote fut intrigué par une information. HAL avait précisé à Silver lors de son réveil qu’un géocroiseur couperait leur trajectoire dans 15 minutes. Sachant que le capitaine avait pris 2 minutes pour sortir de sa cabine et environ 30 secondes pour arriver ici avec lui, le compteur aurait dû afficher 12 minutes au minimum. Or là, il n’en affichait que… 7 ! - « Mon capitaine avez-vous vu le compteur ? » demanda James. - Et alors ? répondit Silver irrité. Puis après quelques secondes de flottement, Hey mais… qu’est-ce qu’il débloque encore ce con de HAL ? Comment ça 7 minutes ? - Jam, prend les commandes, dit-il rapidement en coupant HAL. On se tire de là ! - 148 -


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James s’assit prestement dans son fauteuil, réglé pour laisser de la place à ses jambes immenses. Il entama immédiatement la procédure de déviation de trajectoire, une « esquive » comme l’appelait les mineurs. Pendant ce temps-là, Silver vérifiait les instruments à l’aide de l’écran tactile souple cousu sur sa manche. Un glissement de doigt à droite, un vers le haut, il avait maintenant devant les yeux la liste des instruments de bord et leurs statuts, et ce qu’il vit le fit s’écrier : - Jam c’est quoi ce bordel ? Pourquoi on tourne sur les générateurs de secours ? - Comment ça mon capitaine ? J’ai fait un simple test électrique il y a 10 minutes et tout s’est bien passé. D’ailleurs, si c’était le cas, nous n’aurions plus de communications non plus, répondit le second, surpris par l’affirmation du capitaine. - Eh ben justement… on n’a plus de communication !, s’écria-t-il. Le capitaine Mortimer s’activa à nouveau sur la tablette, validant des options, scrutant les diverses informations qui défilaient sous ses yeux. Ses doigts volaient sur l’écran tactile comme un pianiste en concert. À force de manipulations, il réussit à rendre son ambiance blanche et diffuse à la navette. Au même moment, alors que les deux pilotes se réaccoutumaient à cette lumière, un cri retentit dans les hauts parleurs de la navette : - …RTIMER, RÉPONDEZ BON SANG !!! - Ici le capitaine Franck Mortimer. dit Silver. On a eu un problème électrique et un caillou nous fonce dessus. - Bon sang capitaine, ici le Premier Calculateur Gaspard. Ça fait 10 minutes qu’on essaye de vous joindre. hurla le chef de la division statistique. À ce stade, c’est à votre propre mort que vous allez devoir faire face, vous êtes sur le point d’être vaporisé par un caillou aussi gros que le Grappler. - Nous maîtrisons la situation monsieur, décréta James. Mais c’est le capitaine qui enchaîna : - On vous rappelle dès qu’on est sorti de la mouise pour faire un point. Terminé. et il coupa la communication. - Capitaine, vous… le statisticien n’eut pas le temps de finir sa phrase. Après deux secondes de silence, le capitaine ralluma la radio et ajouta - 149 -


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en colère : Ah oui, et c’est ce con de HAL qui a encore merdé ! -Ne faites p… Les sourcils froncés, Silver se tourna vers son second : - Alors Jam, on en est où ? demanda le capitaine. Le second pilote tourna la tête lentement vers son supérieur. Il était livide. - J’ai refait mes calculs 3 fois mon capitaine., lâcha le jeune homme, Nous entrerons en collision avec l’astéroïde géocroiseur AD234 dans 3 minutes. - Je sais qu’on est en alerte collision bordel !!, s’écria Mortimer, Je te demande ou tu en es de l’esquive ? - Je me suis mal fait comprendre mon capitaine. Nous aurions eu le temps de manœuvrer si nous avions bénéficié de plus de puissance. Or le Grappler n’est pas prévu pour une course de vitesse à 10 000 km/h. - Tu plaisantes ? On y passe là maintenant ? souffla le capitaine, les yeux écarquillés. Ne sachant quoi ajouter de plus, James retourna à ses manoeuvres. Finir percuté par un astéroïde n’était pas la mort qu’il avait souhaitée… il allait donc se battre encore quelques minutes. Au même moment sur Terre, dans les locaux de la « Mineral Society », Robert Gaspard un petit homme à la peau chocolat au lait et aux cheveux très courts, statisticien de son état, n’en revenait pas qu’on lui ait coupé la parole. D’ailleurs, il n’en revenait pas non plus qu’on ait mis en doute les qualités techniques de HAL. Du haut de son costume 3 pièces, il pensait même très sincèrement que ces mineurs se croyaient décidément tout permis. Un rapport atterrirait sur le bureau du patron, ça ne traînerait pas. Il ne laisserait certainement pas passer ce « c’est pas de ma faute » totalement puéril. Des millions d’euros étaient tout de même en jeu. Remettant ces petites lunettes rondes d’aplomb, il se tourna vers l’observateur en faction devant le radar et demanda : - Ils en sont où ? Assis de l’autre côté du bureau, son subalterne consulta ses écrans par-dessus ses lunettes. - 150 -


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Analysant la situation en quelques secondes, il se tourna vers son chef et répondit désarçonné : À moins d’un miracle monsieur… je ne les vois pas s’en sortir, dit-il en secouant la tête de gauche à droite. - Le géocroiseur sera sur eux dans moins de 3 minutes, finit-il. Robert n’avait plus d’autre choix que d’appeler la direction illico. Il devait se protéger des frasques de ce capitaine chahuteur. Voyant la réaction désespérée de James, Silver passa rapidement en revue ce qu’il avait sous les yeux : des cartes de la Lune ou ils auraient dû se rendre avant la fin de la mission, des stylos, des écrans de formes multiples affichant des informations alarmantes sur la situation, des combinaisons spatiales pour les rares sorties qu’ils avaient à faire, une arme à feu qui se trouvait plus là pour obéir à un cahier des charges que par nécessité, des placards fermés contenant de la nourriture lyophilisée ainsi que de la vaisselle en plastique végétal, des outils en tout genre et d’innombrables équipements scientifiques embarqués. Ces derniers étaient présents en grand nombre car c’est grâce à eux que l’on obtenait les subventions nécessaires au financement de la « Mineral Society » et de ses vaisseaux. « Des » vaisseaux ? Oui, il y avait en orbite autour de la Terre en ce moment même, plusieurs dizaines de Grappler exécutant leur missions sans aucun soucis, doté du même HAL débile. Mais alors que la fatalité l’envahissait, ses yeux revinrent vers l’arme à feu et un éclair lui traversa l’esprit. - Peut-être que ça marcherait… se dit-il. Il te faudrait une poussée latérale pendant combien de temps pour cette esquive ? demanda Silver en sautant de son siège. - Où voulez-vous en venir mon capitaine ? Il nous reste moins de deux minutes vous savez, dit James en levant la tête. Voyant que le capitaine ne réagissait pas il poursuivit : - En admettant que nous ayons un propulseur de plus sous la main, il nous faudrait l’équivalent d’un bon coup de pied pendant… 30 secondes sur la gauche de la navette, termina-t-il curieux. - Alors tu as moins de 30 secondes pour t’habiller chaudement, cria le capitaine, la température intérieure va chuter rapidement et on va vite manquer d’air. - 151 -


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Sa phrase terminée, il était déjà devant l’armoire où se trouvait leurs combinaisons, des scaphandres légers et moulants munis de respirateurs intégrés aux tissus de la combinaison. L’époque des bouteilles lourdes et encombrantes était révolue depuis 2 ou 3 ans déjà et c’était tant mieux. On avait gagné en manœuvrabilité. Le hic, c’est qu’on avait aussi perdu en autonomie…. ce dont ils auraient justement besoin dans les prochaines minutes. Tout en chaussant cette seconde peau, il actionna quelques commandes sur le tableau logistique ce qui interloqua son second : - Puis-je savoir ce que vous faites avec l’oxygène mon capitaine ? demanda le second pilote Willburn en enfilant son équipement fébrilement. - En amenant plus de gaz, j’augmente la pression intérieure du Grappler, répondit Silver. Tu vas l’avoir ton propulseur de secours. Il fallut quelques secondes à Jamie pour comprendre où son supérieur voulait en venir. Et il fut définitivement fixé sur son intention quand il le vit vérifier le fonctionnement de l’arme de bord : - Vous n’allez pas faire ça... mon capitaine ? demanda-t-il inquiet. La tension nerveuse qui transpirait dans la réponse de Silver était palpable : - Tu vois d’autres solutions p’tit gars ? Tout en finissant de mettre les gants de sa propre combinaison il alla chercher le poste à souder dans l’armoire technique : - Au cas où ça marche et si on est toujours en vie, dit-il en haussant les épaules, il va falloir reboucher le trou. Une fois les deux hommes habillés, le capitaine Franck Mortimer regarda le petit point au loin qui allait les désintégrer. A travers le large plastique de son masque, il laissa son regard errer quelques secondes… passa sur Jamie… puis il arma son pistolet. Levant le bras lentement, il visa soigneusement un partie de la paroi qui, primo pourrait être trouée facilement et deuzio qui se trouvait au bon endroit pour donner la poussée qui leur fallait, dans le bon sens. - 152 -


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TOP ! Une impulsion électrique venant du cerveau du capitaine donna l’ordre à ses muscles de se contracter. La dernière phalange de son index droit contrainte au mouvement, se plia alors et pressa la détente du pistolet. Le mécanisme libéra le chien de l’arme qui frappa le percuteur. La fine et longue tige métallique percuta le fond de la cartouche. La poudre qu’elle contenait, comprimée, s’enflamma et explosa, expulsant la balle dans une déflagration assourdissante vers la seule issue possible : le canon. Le 9mm cracha son projectile véloce et brûlant. Après un très court voyage dans le vide de la cabine, le métal chauffé à blanc par la vitesse, transperça la paroi aussi facilement qu’une feuille de papier se déchire sous les doigts d’un enfant. Sans ralentir une seconde il poursuivit sa route dans l’infini de l’espace, pour un voyage vers l’infini… pour peu qu’il ne rencontre aucun obstacle. Sitôt la paroi gauche trouée, la réaction du vaisseau fut ultra violente. La fuite d’oxygène, propulseur temporaire, le fit pivoter brusquement vers la droite, déséquilibrant les deux hommes. Puis, comme les coureurs d’un 100m qui n’attendaient que le signal du départ, tout ce qui était à proximité de l’ouverture et qui n’était pas ancré à la navette se précipita vers le trou. Endommagé par les impacts multiples qu’elle subissait, l’ouverture s’élargit laissant s’échapper la plupart des petits objets du Grappler. La blessure du Grappler s’agrandie sous les assauts du matériel fou et l’aspiration s’amplifia, projetant des objets plus volumineux vers ce nouvel orifice. -Aie ! Pas prévu ça, songea Silver. Trop fragile la carcasse. Le matériel volait en tout sens griffant les parois du vaisseau et endommageant les instruments. La fuite excessive d’oxygène déclencha la fermeture automatique des 3 sas du vaisseau. D’un coup, tout retomba. Car au même moment une plaque de métal s’était mise en travers du trou, bloquant désormais la fuite de gaz… La propulsion supplémentaire avait-elle été suffisante ? - 153 -


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Ils le sauraient dans quelque secondes mais c’était trop tard pour imaginer autre chose, l’astéroïde tueur était sur eux.

3… 2… 1…

La masse rocheuse passa devant les fenêtres latérales du cockpit en tournoyant, masquant la lumière du soleil. Les deux hommes retinrent leur souffle. Dans les combinaisons, on sentait la sueur et le stress. Le cockpit ne serait pas vaporisé. Puis seulement, vint l’impact. Les deux hommes furent projetés violemment contre une des parois. James n’eut pas le temps de se protéger et son masque se brisa sur une des étagères qui longeait la coque. Le plastique transparent vola en éclat pénétrant profondément dans son arcade gauche. Ils retombèrent tous deux mollement sur le sol de la cabine. Un terrible tremblement répercuté dans tout le Grappler se fit ressentir qui sembla durer de longues minutes… et le silence. Un silence perturbé par de longs craquements, sinistres et inquiétants. - HAL ! Appela le capitaine au travers de son masque. - Bonjour mon capitaine !, répondit la machine. - Je veux un check up des données vitales du Grappler. L’ordinateur de bord énuméra aussitôt les problèmes... nombreux. Le listing terminé, au cours duquel ils apprirent que le module 4 était totalement HS, Silver aboya sur son second pilote : - Jamie, file au module 3 voir ce qu’il se passe. - Bien mon capitaine, répondit sans délai le jeune homme. Faisant fi de sa blessure qui l’aveuglait partiellement, il se débarrassa de son masque brisé désormais sans visière. Il ne lui servait plus à rien. Il ouvrit le premier sas. Le module 2, dans lequel se trouvait le bras articulé servant à récupérer les épaves de satellites semblait indemne même si le matériel d’expérimentation était éparpillé dans tout le module. Rien à signaler. - 154 -


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James se dirigea prudemment vers le sas menant au module 3. Quand, au travers du hublot, il vit la lumière hésitante qui résidait à l’intérieur, il stoppa son élan quelques secondes, mais décidé et confiant dans sa combinaison, il ouvrit le second sas. Si ce n’était la lumière chevrotante, le module 3 était beaucoup moins inquiétant que son prédécesseur. En effet aucun désordre ne marquait les lieux. Sur ses gardes, il se sentait dans l’oeil du cyclone et appréhendait la tempête à venir. Il approcha de la petite fenêtre ronde du module 4. Ce hublot allait-il lui révéler un abominable monstre de l’espace prêt à le dévorer ? Un vortex spatio-temporel l’enverrait-il jusqu’au temps des dinosaures ? Prenant son courage à deux mains, il jeta un œil de l’autre côté. Ce qu’il vit était moins spectaculaire que ce qu’il avait cru. On n’était pas dans un film. Cependant la situation était loin d’être idéale. - Capitaiiiiiiiiiiine, s’écria-t-il, je vais avoir besoin d’un autre masque ! Quand Silver arriva derrière James en lui tendant un masque de rechange, il resta bouche bée quelques secondes. A travers la fenêtre ronde du sas, il pouvait voir qu’un rocher sombre de 5m de haut avait arraché l’arrière du vaisseau et trônait fièrement au bout du module. Il se maintenait sur le vaisseau grâce à quelques lambeaux de métal encore arrimés au Grappler. Va soigner ton oeil, on a un problème, dit-il dans un souffle. Les bras mécaniques des modules 2 et 3 du Grappler n’auraient pas pu maintenir ce caillou géant. Mais en fin de compte, accroché là, il n’en serait que plus facile à ramener dans les hangars de la «Mineral Society». Le patron devrait le lâcher un peu. - Jamiiiiiiie, hurla-t-il après quelques minutes de réflexions, vérifie qu’on est toujours dans les clous par rapport au plan de vol. - Je termine à l’infirmerie et je m’y mets mon Capitaine, répondit James. - HAL ! reprit Silver. - 155 -


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- Bonjour mon Capitaine ! clama l’ordinateur. - Calcule 20 trajectoires envisageables pour un retour sur Terre sans... il chercha le mot adéquat pour obtenir la bonne réponse de la machine... pour un retour sur Terre sans dommages : arrivée dans 4 heures maximum, demanda-t-il, présentation du rapport dans 5 minutes. - Bien mon Capitaine. Après que James et Silver eurent étudié les correspondances entre les calculs du second pilote et ceux de HAL, ils se mirent aux commandes du vaisseau et se fixèrent à leurs fauteuils. Solennel, Franck Mortimer tourna la tête et s’adressa au jeune homme : - Lieutenant James Willburn, vous prendrez les commandes, tandis que je m’occuperai des esquives et autres dangers potentiels au cours de notre entrée dans l’atmosphère. Nous rentrons à la maison avec un colis si gros, qu’on parlera encore de nous dans 10 ans, ajouta-t-il un sourire en coin. - À vos ordres mon Capitaine, souffla James souriant. Pas mécontent si je puis me permettre. Je n’avais jamais participé à une mission aussi... déprimante. - Moi non plus mon garçon, confirma Silver, moi non plus. Nous ramè... Silver ne put poursuivre sa phrase car deux choses se passèrent simultanément sous les yeux de son subalterne : Tout d’abord, plusieurs objets volants non-identifiés traversèrent le « pare-brise » du Grappler ce qui déclencha une nouvelle tempête intérieure. Et dans le même temps, James vit l’arrière de la tête de Silver éclater, éclaboussant de son contenu tout un pan du poste de pilotage. Les dizaines de petits éléments composant le matériel du vaisseau, se précipitèrent vers la cabine de pilotage comme si, doués de vie propre, ils avaient d’un commun accord, décidés de sortir de l’appareil par l’avant.

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QUAND ÇA VEUT PAS !

À ce moment précis, la mort de son supérieur n’était pas la priorité de James, il se précipita vers les armoires, récupéra un masque de rechange et le plaqua sur son visage. Se faisant, il jeta un coup d’oeil à Silver. Il était affalé sur son siège, ballotté par la dépressurisation de la cabine mais toujours attaché. Son masque était brisé au niveau du front et l’arrière de sa tête laissait entrevoir ce qu’il restait de son cerveau. Une envie de vomir le prit, car d’une part le spectacle offert par son passager inerte était plus qu’écœurant, et d’autre part, il venait de prendre conscience qu’il avait échappé de justesse à la mort. - HAL ! Isole le poste de pilotage, cria-t-il. - Bien mon Capitaine ! Répondit l’IA, inconsciente du changement d’interlocuteur. Aussitôt le sas du cockpit se referma et James se retrouva seul avec Mortimer. Il savait qu’une fois la pièce vidée de tout son oxygène, le calme reviendrait dans le vaisseau. Mais il savait aussi qu’il ne pourrait plus compter que sur les maigres réserves d’oxygène de sa combinaison... déjà bien entamées par la première fuite. D’après l’orientation du Grappler, il estimait qu’il se trouvait dans le bon axe. Une belle courbe bien tangente à la Terre afin de minimiser les échauffements sur la coque. Il fallait être délicat s’il voulait ramener le géocroiseur AD234 sur Terre. Après quelques minutes, et alors que la navette entrait dans l’atmosphère, l’oxygène avait complètement quitté la cabine de pilotage. Les quelques instruments qui n’avaient pas été éjectés hors du vaisseau flottaient maintenant mollement autour de lui. Pas pour longtemps car la gravité de la Terre reprendrait rapidement le dessus et les clouerait au sol dans quelques secondes. James éreinté et fort secoué, s’accrochait aux commandes et à la compréhension des instruments de navigation. Rester concentré pour ne pas faiblir était le plus important car l’oxygène de la combinaison manquait déjà et le second pilote sentait ses forces - 157 -


QUAND ÇA VEUT PAS !

le quitter. Les parois de la navette commencèrent à trembler tandis que l’appareil s’échauffait en pénétrant dans l’atmosphère. La température intérieure grimpa rapidement. James sentait son esprit vaciller, la fatigue l’envahir, il ne tiendrait pas. Le Grappler survolerait le Brésil dans quelques secondes puis les États-Unis, juste après se mit à penser qu’il faudrait vraiment établir la liste des dysfonctionnement de HAL car ce dernier... pas inclus l’orage... dans calculs. Il redressa brusquement la tête en ouvrant les yeux et comprit qu’il venait de s’endormir. Combien de temps ? Peu importait. Le Grappler avait déjà pénétré dans la surprise météorologique. Le vaisseau se remis à trembler et la direction devint plus compliquée à tenir. Des éclairs commencèrent à zébrer le ciel devant lui et la carlingue fut secouée violemment. Les tremblements furent tels que d’un coup, James sentit très nettement la masse de la navette s’alléger. L’écran de contrôle des instruments du Grappler lui confirma son impression : le module 4 s’était détaché. Le jeune lieutenant savait que désormais, AD234 ne faisait plus partie des bagages du Grappler et qu’il chutait. Il allait s’écraser quelque part au Brésil. Il n’eut cependant pas le loisir de s’apitoyer sur le sort de cette météorite importée car l’orage était de plus en plus féroce et devenait déroutant. Les couleurs des nuages viraient au bleu, mauve et noir. Était-ce sa propre perception qui lui jouait des tours ? Ce qui l’inquiétait le plus pourtant c’était que l’oeil du cyclone n’était pas dirigé vers le sol, mais vers lui. C’était unique. Ce trou béant d’un noir profond lui faisait face comme la gueule d’un monstre gigantesque et magnifique prêt à le dévorer. À la vitesse où il allait, il savait qu’il ne pouvait rien faire pour modifier sa trajectoire car le vaisseau était prévu pour manoeuvrer dans l’espace, pas dans l’atmosphère terrestre. De plus en plus faible, le corps lourd et les paupières mi-closes, il enclencha le pilote automatique et s’accrocha du mieux qu’il pouvait à son siège espérant que le pilote automatique le sortirait de cette situation. Avant de s’effondrer, dans un souffle inarticulé, James Willburn, - 158 -


QUAND ÇA VEUT PAS !

second pilote et lieutenant du Grappler bafouilla fébrilement : - A... terri-saaaage... uuuuur-gent. Immédiatement, HAL à l’écoute, enclencha le processus sur un ton dynamique : - Bonjour mon capitaine ! Son dernier regard fut pour ce désert qu’il ne connaissait pas, en lieu et place de la forêt amazonienne. Puis ce fût le noir. - Paaaraaachuuute... sooooortiiiiii ! - Paaaraaachuuute... sooooortiiiiii ! Ce sont les paroles déformées de HAL qui le réveillèrent. En les entendant, James savait pourquoi il s’en était tiré. Quel miracle. Quoi qu’il en soit lorsqu’il ouvrit les yeux, il avait la tête en bas. Son arcade sourcilière s’était ré-ouverte et le sang lui brouillait la vue. L’air était chargé de fumée et le fit tousser... il devait rapidement sortir d’ici s’il ne voulait pas mourir étouffé. Après avoir coupé HAL et s’être extrait du Grappler il se dirigea vers les hangars. HAL avait finalement bien exécuté sa dernière tâche et l’atterrissage s’était fait au bon endroit. Pourtant, après quelques secondes de marche, il s’arrêta net et observa le tarmac. Ce dernier donnait l’impression de n’avoir pas été entretenu depuis des années. Il scruta alors les alentours et à l’endroit ou il aurait dû trouver une ville, James ne vit qu’un paysage dévasté. Des bâtiments qu’il connaissait bien étaient à moitié en ruine. Que c’était-il passé? Ce n’était peut-être pas le bon endroit après tout. Il poursuivit sa marche vers ce qu’il croyait être les hangars. À son approche ils se révélèrent certes complètement rouillés mais arboraient les inscriptions familières à James. Il y entra donc et se dirigea vers la salle des radars. Il la trouva à l’endroit où elle devait être. En arrivant dans cette pièce gigantesque il découvrit un endroit abandonné, sans doute depuis des années, ce qu’il savait être impossible puisque Silver et lui-même avaient décollé de cet endroit 3 semaines plus tôt. Des débris pourrissants jonchaient pourtant le - 159 -


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sol et les écrans poussiéreux confirmèrent que tout cela ne datait pas d’hier. Au détour d’un bureau, un journal attira son attention. Il le déplia lentement, curieux et lu le gros titre qui l’assomma : - « L’HUMANITE CONDAMNÉE. », et l’article qui suivait ne le rassura pas : - « Après 3 ans de lutte acharnée de la part de la communauté des médecins de la planète, les scientifiques se résignent. Le docteur Henry P. Johnson déclare : « Nous sommes désarmés face à la bactérie AD234. Ce premier contact avec la vie extra-terrestre, tant recherchée depuis si longtemps, nous détruira tous... jusqu’au dernier. » Une note de bas de page expliquait : « La bactérie AD234 avait été nommée ainsi parce que transportée et ramenée sur Terre grâce au rocher AD234 jusqu’alors en orbite. Celui ci s’était écrasé 3 ans plus tôt dans un stade brésilien le 16 avril 2024. Il tournait autour de la Terre avec pour seul danger de potentiels la collision avec nos satellites de communication, jusqu’à ce qu’une société de ramassage l’envoie sur Terre. Un problème informatique n’avait pas permis de le récolter dans de bonnes conditions. La navette avait disparu sans laisser de trace après l’incident. » Après avoir lu les derniers mots, il regarda la date du journal et chancela. - « 7 décembre 2027... C’est impossible ! S’écria James,. Tremblant, ces yeux finirent par se poser sur l’horloge accrochée au mur. Elle indiquait 2037... 10 ans après la parution du journal et 13 ans après l’accident du Grappler qui avait tué Franck Mortimer. Il fallait se rendre à l’évidence, l’orage qu’il avait traversé n’avait pas été qu’une simple aberration météorologique, mais un pont d’Einstein-Rosen... autrement dit, un trou de ver (2). Comment et pourquoi ? Il n’en avait aucune idée, mais il avait franchi les barrières du temps pour se retrouver 13 ans après le largage accidentel du rocher : - Tout cela est donc de ma faute, admit-il catastrophé. Et me - 160 -


QUAND ÇA VEUT PAS !

voilà sans doute le dernier survivant de la race humaine ! se dit-il abasourdi. Toute sa famille, ses amis, ses voisins... tous avaient disparu, morts à cause d’un logiciel conçu pour de mauvaises raisons et dotés de mauvaises fonctions. Assis par terre, recroquevillé sur lui-même, il pleura longuement. Ses larmes séchées et une fois l’impossible situation admise il se résigna : - Je vais me mettre en route pour trouver les autres. Je ne suis peutêtre pas le dernier. Peut-être pourrons-nous tout recommencer ? Alors qu’il croyait avoir compris et qu’il était sur le point de se reprendre pour aller de l’avant, son regard glissa sur ses doigts. Des tâches noirâtres étaient apparues sur sa peau. Elles couvraient même ses deux bras. Il frotta ces nouvelles traces de poussières, mais sa peau s’arracha sous le frottement, comme la pelure d’un méchant coup de soleil.Manifestement la bactérie était toujours là... hautement virulente, et personne n’avait eu la chance de recommencer quoi que se soit. La race humaine s’éteindrait avec lui.

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QUAND ÇA VEUT PAS !

Annexe (1)

- 1 tera octet peut contenir l’équivalent de 700.000 disquettes des années 90 (2)

– Un trou de ver est une déformation de l’espace-temps. Pour se représenter un trou de ver, imaginez un mètre ruban (1mètre = cent centimètres) qui mesurerait des années et non des centimètres (1 siècle = cent ans). Il faut donc parcourir cent ans pour aller d’un bout à l’autre de ce « siècle ruban ». Roulez-le sur lui-même et il vous faudra désormais moins d’un an pour aller de la première année à la centième.

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SAMEDI 30 JANVIER

SAMEDI 30 JANVIER Anne-Marie LARIVIÈRE FRANCE

A

nne-Marie Larivière, mère de deux garçons, a étudié le droit à l’Université de Lille 1. Elle dirigea pendant cinq ans l’association « Relais Parents-Enfants » du Nord Pas-de-Calais, dont elle est présidente. Cette association a pour but de maintenir la relation entre enfants et parents incarcérés. Dans la nouvelle « Samedi 30 Janvier », l’auteure aborde l’histoire d’un fils qui, après sept ans de silence, décide enfin de rencontrer son père condamné pour un grave délit.

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SAMEDI 30 JANVIER

Il est enfin assis en face de son père. Des jours et des jours qu’il y pense à ce moment, presque chaque minute il y a pensé, bon sang ! Un sacré bail que ça lui empoisonne la vie, qu’il se joue la scène, faisant seul les questions et les réponses. Sa vie toute entière avait été suspendue ces derniers mois au fil ténu de cette impossible puis hypothétique rencontre, et évidemment, rien ne se passait comme dans le scénario imaginé tout au long de ces longues nuits d’insomnie. Et il est là, enfermé avec lui, dans cette minuscule petite pièce inondée de soleil, pleine de nounours, de dînettes roses fluo et de jeux de société. Il s’imagine un instant proposer une partie de UNO à son père et sourit intérieurement ; son père assis sur une petite chaise pour enfant qui lève vers lui des yeux trop brillants... Sept ans qu’ils ne se sont pas vus... Il a été surpris au début : son père a grossi, il a perdu presque tous ses cheveux, il est mal habillé. Peine, honte, dégoût se sont un instant mélangés, formant dans sa tête un potage gluant, avant qu’il ne retrouve son calme et sa détermination. « Assieds-toi », lui dit son père en montrant une chaise en face de lui. Il le foudroie du regard et l’autre baisse les yeux. Lorsque le gardien l’a fait entrer, il est allé vers lui bras ouverts, souriant, ému. Le fils l’a arrêté d’un regard et en tendant la main comme pour créer un stop, un barrage. Le père est resté planté les bras ballants ne sachant que faire et il s’est assis.

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SAMEDI 30 JANVIER

Le fils regarde maintenant à travers la fenêtre à barreaux. Le sol du petit jardin est jonché de papiers et de détritus. Une mésange y cherche quelque chose à manger. Qu’est-ce qu’elle fait là ? se demande t-il. Il commence à parler sans la quitter des yeux: « Je ne suis pas venu pour te revoir ; d’ailleurs je ne te reverrai jamais après ce jour. Je suis venu te poser des questions et je veux que tu me répondes. Ensuite, je n’aurai plus rien à faire avec toi ». Lentement, il tourne la tête vers l’homme assis. C’est sa mère qui a fini par trouver une solution, alors que son problème semblait insoluble et qu’il désespérait qu’on puisse le résoudre. Sa mère ne pouvait ni ne voulait l’accompagner au parloir ; vu les faits, il pouvait comprendre. Cependant, il n’était pas autorisé à s’y rendre seul, il fallait une personne majeure à ses côtés. C’est lorsque sa cause lui avait semblé définitivement perdue, qu’il s’était mis à aller si mal. Quand il fit part pour la première fois à sa mère de son souhait d’aller rencontrer son père, celle-ci en était restée bouche bée. Puis, elle lui a dit : « Ce n’est pas possible, tu es devenu fou ? Tu ne peux pa avoir envie de LE rencontrer ? - Et pourquoi ? - Mais, c’est un monstre ! - Je sais. J’ai pas dit que c’était pas un monstre. J’ai dit que je voulais aller le voir. C’est tout. - Mais pourquoi ? - J’ai des choses à lui dire. » Sa mère répéta mécaniquement « des choses à lui dire ?... Ce n’est pas possible » et, là-dessus, elle quitta la pièce en pleurant. Son beau-père, entré dans la pièce afin de se mêler de ce qui ne le regardait pas à son habitude, lui lança un regard noir et un « tu n’iras pas là-bas. Jamais, tu m’entends ? » avant de quitter la pièce à son tour. Il resta donc seul en face de son bol de café. Fin du premier épisode. - 166 -


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Sa mère n’accepterait pas facilement, il s’y attendait. Ça allait être dur pour elle, mais il devait y arriver. Il revint donc à la charge, souvent. Très souvent. À chaque fois, cela donnait lieu à des psychodrames se déroulant à peu près toujours selon le même schéma : 1. il posait la question. 2. Sa mère, toute la douleur du monde dans les yeux, disait qu’il ferait mieux d’oublier ça car c’était impossible, il ne pouvait vouloir une chose pareille et pourquoi me harcèles-tu ainsi, etc... 3. Son beau-père entrait, les regardait tous les deux et lui hurlait dessus. 4. Il partait s’enfermer dans sa chambre. 4. Variante : sa mère partait s’enfermait dans sa chambre où elle sanglotait sans fin, allongée en position fœtale sur son lit. Fin de partie. Pourtant, en dépit du refus affiché, les choses bougeaient, ses pions avançaient. De plus en plus souvent, c’était elle qui abordait le sujet, commençant par cette question directe : « pourquoi ? » Or, il ne voulait pas répondre à cette question, pas s’expliquer. C’était personnel et c’était son droit d’aller voir son père. Il se cantonnait donc à répéter ce simple et lancinant leitmotiv « je veux y aller » ou « il faut que j’y aille ». « Si tu as des choses à lui dire, écris-lui. - Je ne veux pas lui écrire. Je veux lui parler, face à face. - Mais, je ne peux pas t’amener là-bas et personne d’autre ne peut le faire, tu t’en rends bien compte ? Nous n’avons personne ici qui puisse nous rendre ce genre de service (là, elle riait d’un rire un peu fou à l’idée de demander ça aux voisins comme si elle leur demandait de la dépanner d’un œuf ou deux). Ça fait sept ans qu’il y est et tu n’as jamais rien demandé ; qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? - Aujourd’hui, c’est différent ». C’était vrai, il avait huit ans au moment où son père était parti en prison ; il en avait maintenant quinze. « Écoute, inutile de continuer de parler de ça, on ne peut rien faire - 167 -


SAMEDI 30 JANVIER

pour toi disait son beau-père, tranchant. - C’est vrai, mon chéri, je ne vois pas qui pourrait t’emmener là-bas. On est seuls avec ça et je ne peux pas t’aider cette fois. Je suis désolée ». Il n’y avait rien à ajouter. Fin du match. Il commençait à intégrer le fait qu’il y avait un blocage. Depuis toujours, il avait su convaincre sa mère ; c’était une science qu’il possédait sur le bout des doigts. Là, c’était autre chose. Peut-être n’y arriverait-il pas ? Il cessa du jour au lendemain de revenir sur le sujet, cherchant une autre stratégie. Il n’en trouva pas. Sans en avoir conscience, il s’était soumis à cette injonction (« n’en parlons plus »), avait admis qu’il n’y avait pas de solution ; et tout a commencé à se détraquer chez lui. Des cauchemars le réveillaient la nuit. Il ne pouvait jurer qu’il s’agissait vraiment de cauchemars car il ne souvenait de rien, mais en se réveillant il étouffait ; son cœur battait de façon rapide et désordonnée et ses poumons étaient pris dans un étau qui serrait serrait à le faire hurler. Plus de souffle. « Je vais mourir » se dit-il. Sa mère entra dans sa chambre, il avait bel et bien hurlé. « Que se passe-t-il ? » Elle avait l’air mi affolée, mi ensommeillée. Il tenta de lui expliquer ce qui lui arrivait, elle tenta de le rassurer. Elle resta à ses côtés jusqu’à ce qu’il se calme et ils s’endormirent tous les deux. Le beau-père fit la moue lorsqu’il les trouva ainsi le lendemain matin. Il la secoua un peu trop fort « qu’est-ce que tu fous là ? » Elle expliqua. « Il commence à nous faire chier, ce gosse » marmonna t-il. Elle rectifia : « à TE faire chier ». Il la regarda longuement puis tourna les talons. « Bon, à ce soir ! » et il partit au boulot. Ouf ! Il n’était plus ni gentil, ni patient comme au début de leur histoire. Cependant, sa mère s’inquiétait pour son fils, d’autant qu’elle avait tendance à envisager le pire mais la vie s’était chargée de lui apprendre que le pire pouvait en effet arriver. Elle prit rendez-vous chez le médecin ; il leur expliqua qu’il s’agissait - 168 -


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sûrement de crises d’angoisse et que c’était sans doute d’ordre psychologique. Il le questionna : « Tu as des problèmes en ce moment ? Quelque chose te perturbe ? - Non, rien ». Il regardait ostensiblement le bout de ses baskets. Le médecin demanda à parler quelques instants à sa mère seule. Il attendit dans la salle d’attente. « Allez viens, on y va. - T’as pleuré ? T’as les yeux rouges. - Non. - Qu’est-ce qu’il t’a dit ? - Rien. Il voulait savoir si je savais quelque chose à propos de toi. - Et tu as dit... ? - Rien. Il veut que tu prennes des antidépresseurs. - Je ne suis pas déprimé ; j’les prendrai pas. » En fait, il n’acceptait pas du tout que sa mère, qui avait toujours TOUT fait pour lui, le lâcha ainsi à un moment si crucial de son existence. Il était déçu de sa réaction et déçu de lui même qui avait mal évalué l’obstacle, pour une fois. L’impossibilité évoquée par sa mère semblait en effet majeure. Les crises d’angoisse se répétèrent, le laissant épuisé, sur le carreau. Il se traînait toute la journée et la nuit venue, il lui était impossible de fermer l’œil. Une fois la tête posée sur l’oreiller, son cerveau embrumé commençait à tourner, devenait une machine infernale, incontrôlable. Il en visualisait les rouages qui s’emballaient, tandis que son sang battait dans les veines gonflées de ses tempes. Alors, il déroulait à nouveau tout le scénario, plan après plan, sous ses paupières brûlantes ; il avait peur d’oublier quelque chose, allumait la lumière et notait des trucs sur des bouts de papier, se recouchait. Vers cinq- cinq heure et demi, il s’écroulait et coulait à pic dans un sommeil de plomb. Sa concentration en classe diminua. Ses notes baissèrent, les profs se mirent à se plaindre de lui ; certains (peu) lui demandèrent : « Qu’est-ce qui ne va pas ? - Non, rien. » Impossible de parler. Il était ici incognito, personne ne savait qui était son père, et il avait l’intention qu’il en soit toujours ainsi. - 169 -


SAMEDI 30 JANVIER

Un vendredi, alors qu’il était particulièrement épuisé, il rêvassait en cours de math. Le prof faisait la correction d’un devoir auquel il n’avait pas eu une bonne note. Il n’entendait rien, ne notait rien. Soudain, planté devant lui, le prof affichait un air mauvais. « Vous pensez que vos merveilleuses performances vous dispensent de noter la correction du devoir ? - J’ai pas envie de noter. Je suis fatigué. - Ce n’est pas une question d’envie. Vous devez noter ce que je dis. Vous expliquez mal ; je peux pas noter ce que je comprends pas. - Alors, vous ne fichez rien et c’est moi qui explique mal ? (il était devenu un peu rouge). Vous êtes un insolent ! - Je suis pas insolent, dis ce que je pense, c’est tout. - Sortez crie-t-il maintenant tout rouge, immédiatement ! Allez chez le directeur et donnez-moi votre carnet ! - J’ai pas mon carnet. - Vous aggravez votre cas. Sortez d’ici! » Lentement, il rangea ses affaires, poussa la chaise en raclant les pieds sur le sol et sortit en balançant son sac sur son dos. Sa mère avait été convoquée. « Madame s’il continue comme ça, nous devrons le faire passer en conseil de discipline ». Le beau-père en avait profité pour dire : « avec moi aussi il devient insolent ». La mère avait dit : « toi, on ne t’a pas sonné » et ils s’étaient engueulés copieusement, comme souvent désormais. Ces dernières semaines, il s’était métamorphosé. De larges cernes violets soulignaient ses yeux, comme un maquillage d’Halloween ; ses traits étaient tirés, vieillis. Débarrassé des rondeurs de l’enfance, son visage ressemblait de plus en plus à celui de son père, sauf pour la couleur des yeux. Elle ne savait pas s’il avait conscience de cette ressemblance puisque l’image du père s’était estompée jusqu’ à disparaître complètement. Il avait grandi et maigri ; il mangeait mal (un paquet de chips, du chocolat,...) et peu « j’ai pas faim », « c’est pas bon » et « laisse moi tranquille ». Des nausées le prenaient à n’importe quel moment de la journée. Son corps le dégoûtait ; il faisait souvent le même cauchemar : tous ses orifices se bouchaient peu à peu et il étouffait lentement à l’intérieur d’une enveloppe opaque. - 170 -


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Enfermé dans sa chambre à écouter de la musique ou encore dehors, à traîner jusqu’à pas d’heure, lui qui avait été plutôt casanier jusqu’à présent, il ne faisait rien ou pas grand-chose. « Alors petit, tu traînes ta misère ? » aurait dit sa grand-mère si elle l’avait vu ainsi, tournicotant à ne pas savoir quoi faire de lui-même. Il avait annoncé à sa mère, il y a deux mois, qu’il avait une copine et que c’était du « sérieux ». Ça l’avait impressionnée, le ton grave, l’air décidé, masculin. Elle l’avait embrassé en disant qu’elle était contente pour lui. Elle avait senti qu’elle ne devait poser aucune question, ni sur l’identité de la jeune fille, ni sur aucun autre point la concernant (blonde ou brune, petite ou grande, son prénom, elle est dans ton lycée?) Rien ; « ne t’aventure pas plus loin ». Elle ne pouvait s’empêcher de penser que l’arrivée de cette copine dans la vie de son fils n’était pas sans influence sur son comportement actuel ; inconsciemment, elle en voulait à cette jeune inconnue. Pourquoi son fils, amoureux sans doute pour la première fois, n’étaitil pas heureux ? Les choses s’aggravaient un peu plus chaque jour. Il vomissait maintenant régulièrement. À propos de tout et n’importe quoi, il disait « ça me débecte ». Il ne regardait plus la télé, mais jouait des heures durant à tuer des zombies à l’aide d’une manette en plastique. Il avait du mal à se lever pour aller au lycée et ratait de nombreux cours, le matin surtout. Elle rédigeait un nombre incalculable de mots d’excuses dans lesquels elle faisait preuve de beaucoup d’imagination. Le médecin de famille intervenait parfois, signait un arrêt de quelques jours pour raison de santé ; elle le remerciait chaleureusement, espérant qu’un repos complet lui permettrait de repartir du bon pied, espoir sans cesse déçu. Le médecin la regardait avec empathie ; il les connaissait depuis longtemps. Lui seul, dans leur nouvelle vie, savait de ce qui les avait marqués au fer rouge. Aussi il lui disait : « Je ne sais pas ce qui se passe dans sa tête, mais je crois que vous devriez le prendre au sérieux. Il existe deux sortes de folies, vous savez: celle de croire que l’on peut tout faire et celle de croire qu’on ne peut rien faire » - 171 -


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Et il plantait son regard dans le sien comme s’il avait tout dit. Mais il ajoutait : « Il ne vous demande pas d’y aller, ne vous trompez pas. Il veut y aller, lui. Vous, vous devez trouver quelqu’un qui l’accompagnera. Rien d’autre ». Un soir, elle trouva sous son oreiller un mot griffonné à la hâte : « Aide-moi maman, je t’en prie. Tu dois faire quelque chose pour moi, c’est pas un caprice ! » Elle se mit à pleurer, puis à réfléchir et enfin, alluma son ordinateur et entreprit les recherches que le médecin lui avait conseillé de faire. Il n’était pas certain que cela existait dans la région mais elle n’avait rien à perdre à essayer. Elle répugnait à demander de l’aide â des étrangers ; leur raconter toute l’histoire. Mais elle n’avait plus le choix. « Viens te coucher, il est tard - J’ arrive ... » À : « accompagner les enfants mineurs en prison », elle trouva le nom d’une association dont le siège se trouvait à deux heures de route de la maison, mais qui prétendait intervenir sur toute la région. Je les appellerai lundi se dit-elle. Par superstition, elle n’en dit rien à son fils. Le lundi matin, le téléphone sonna occupé, puis dans le vide. L’aprèsmidi, elle tomba d’abord sur la voix métallique d’un répondeur sur lequel elle ne laissa pas de message. Enfin (elle avait l’impression qu’un temps infini s’était écoulé), elle eut quelqu’un en ligne. Elle expliqua que son fils voulait aller voir son père et qu’elle ne pouvait pas l’emmener elle-même, On ne lui demanda pas pourquoi (ouf), mais simplement l’âge de son fils, le lieu d’incarcération du père et depuis combien de temps ils ne s’étaient pas vus. La voix lui expliqua comment fonctionnait l’association et dans quel but. La mère dit que pour son fils, c’était un peu particulier car elle ne pensait pas qu’il souhaitait renouer des liens avec son père... Elle ne savait pas trop en fait, ce qu’il voulait vraiment (le savait-il luimême?); il disait juste qu’il voulait le voir. - 172 -


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On lui conseilla d’essayer d’en savoir un peu plus. Un salarié de l’association viendrait rencontrer son fils si la demande d’accompagnement se confirmait. Elle remercia et raccrocha. Restait le plus difficile à accomplir : en parler à son fils. Lui avouer qu’elle en avait parlé au médecin. Lui expliquer le coup de fil à l’association et les questions auxquelles il allait devoir répondre. Ensuite, ce serait à lui de décider. Ils discutaient depuis une heure déjà. Au début, ça s’était très mal passé : il avait mal pris le fait que sa mère en ait parlé au médecin. Une trahison qui l’avait instantanément blessé, comme un coup de griffe inattendu. Non seulement sa mère ne faisait rien pour lui, mais elle balançait son secret au premier venu. Heureusement qu’il ne s’était pas laissé aller à tout lui dire ! Le ton était encore monté quand elle avait avoué avoir téléphoné à une association d’enfants de détenus. Il était fou de rage ! Qu’elle ait pu imaginer parler de sa situation à des étrangers ! Il n’était pas un enfant de détenu, il ne voulait en aucun cas que l’on s’occupe de lui sous ce statut. Il était lui et n’avait rien à voir —absolument RIEN- avec l’Autre. Il avait tout de même fini par se calmer et être attentif au résumé qu’elle lui avait fait concernant l’association. Il avait même posé des questions, écouté avec intérêt les réponses. Après un long silence, il avait dit « j’ai besoin de réfléchir » et il était sorti de la maison. N’était revenu que le soir. Elle avait eu très peur d’autant que son portable était éteint. Il était parti droit devant lui ne visualisant rien du chemin emprunté, des jardins et des murs qu’il avait longés. Une voiture avait dû freiner sec pour l’éviter alors qu’il s’était pratiquement jeté sous ses roues. Le conducteur l’avait sans doute insulté. Aucun son, aucune image, rien de l’extérieur ne l’imprégnait ; il était aveugle et sourd, uniquement replié dans sa tête comme un fœtus dans le ventre de sa mère. Son cerveau bouillonnait, et lui se trouvait emporté dans cette marmite. Il avait laissé derrière lui le centre social puis le centre commercial et enfin le centre tout court.

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À l’opposé de l’endroit où il habitait, de l’autre côté de la ville, une forêt résistait aux envahisseurs de tout bord grâce à la détermination d’une poignée d’ écolos hargneux qui démarraient au quart de tour, à la moindre rumeur d’attaque contre ce qu’il nommait leur poumon vert. Autour de lui, beaucoup les trouvait débiles et mal habillés ; lui, pas. Il aurait bien aimé oser aller manifester avec eux, ou au moins les remercier. Il aimait la forêt, les arbres, les feuilles mortes ; plus tard, il serait forestier et n’aurait plus que rarement et de très loin contact avec les Hommes (à l’exception de sa mère, sa femme et de ses enfants bien entendu). Il aimait les arbres et les animaux ; il n’aimait pas à priori les Hommes. Il détestait la plupart de ses camarades de classe, filles ou garçons confondus ; il détestait son beau-père et l’ensemble des gens de sa famille, qui leur avait tourné le dos au moment de l’Affaire. En fait, seules quelques femmes trouvaient grâce à ses yeux. Sa mère (même si des fois elle l’énervait grave) ; sa copine bien sûr (elle l’énervait aussi des fois mais bon, c’était sa copine...) ; sa demi-sœur malheureusement il ne la voyait plus beaucoup. Il se dirigeait vers la forêt, où il savait que son esprit s’apaiserait et où il pourrait réfléchir plus sereinement. Rapidement, il quitta l’allée centrale pour s’engager dans un layon puis sur une piste de sangliers pour gagner le coeur de la forêt. Il avait déjà passé la nuit dans cette forêt ; il avait entendu quelqu’un (qui ?) dire qu’on n’était pas un homme tant qu’on n’avait pas dormi seul en forêt. Alors, il avait embarqué son sac de couchage et avait passé la nuit là, au milieu des bruits et des frôlements. C’était l’été dernier qu’il était donc devenu un homme. Pour lui, cet événement avait été bien plus important que sa communion. Il ne comprenait pas grand-chose à Dieu ; il comprenait la forêt. Ce n’était pas une grande ni une noble forêt. Des espèces communes, peu de chênes, mais elle présentait l’avantage de ne pas être trop exploitée. De même, les chasseurs n’y étaient pas nombreux. La chasse se perdait ici tout comme les agriculteurs et les nobles. Les sangliers proliféraient à présent et il fallait s’en méfier. Il retrouva facilement son coin habituel, une sorte de minuscule clairière où avait pu naître un petit espace herbeux et moussu. - 174 -


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Allongé ici, l’atmosphère lui sembla plus paisible, pas silencieuse non, mais ces bruits-là le rassurait. L’air du sous-bois sentait la mousse. Il s’endormit profondément ; se réveilla parce qu’il avait froid. En sortant de ce lourd sommeil, il eût la sensation que son horizon s’était éclairci. Il faisait sombre lorsqu’il reprit le chemin de la ville. Les maisons de briques aux volets clos présentaient leur visage le plus désespérant. Pourquoi fallait-il que les gens d’ici ferment leurs volets à peine la nuit tombée ? Il trouvait sinistres toutes ces rues qui paraissaient inhabitées, fantomatiques â la seule lueur jaunâtre de lampadaires basse tension. Une fois, il était allé en voyage de classe à Amsterdam, et il avait adoré voir les lumières aux fenêtres le soir, les gens vivrent à l’intérieur sans penser à se préserver de la rue. C’est ce qu’il avait préféré et ce qui lui avait semblé le plus exotique par rapport à la France. Sa prof d’histoire géo avait trouvé ça original comme remarque ; les autres avaient ri, la plupart ayant préféré les joints, le reste les prostituées dans les vitrines. Chez lui, le volet n’était pas fermé ; sa mère ne fermait les volets qu’au moment où elle montait se coucher, et jamais s’il n’était pas rentré. Elle laissait aussi dans l’entrée une petite lumière de bienvenue. Il savait pourquoi sa mère ne fermait pas les volets ; pour elle, le danger venait de l’intérieur. Quand on a vécu avec un monstre, on n’a plus peur du dehors. Il entra silencieusement dans la maison ; même s’il était le plus silencieux possible, sa mère l’entendait. C’était un jeu entre eux. Là, elle ne vint pas à sa rencontre. Elle n’était donc pas à la maison. Seul son beau-père l’accueillit, froidement. « Où es-tu encore aller traîner ? Ta mère s’est fait un sang d’encre ». Il le traita assez ensuite de fauteur de brin, puis de petit merdeux. Enfin, il lui dit qu’il avait sans aucun doute hérité des gènes pourris de son père, et ça il n’aurait pas dû. Vif comme l’éclair, le jeune garçon se jeta sur lui et lui colla une droite dont la violence étonna le beaupère. Cependant, il se ressaisit et se rua sur lui qui tentait de s’enfuir et entrepris de le rouer de coups. Ignorant les conséquences d’une telle réaction, l’homme laissa libre cours à sa colère, contenue depuis trop longtemps. - 175 -


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Lorsque la mère entra dans la cuisine, elle attrapa son compagnon par les cheveux en hurlant. Le combat cessa. Elle dit seulement à son fils « suis-moi » et au beau-père « Toi, lave-toi le visage et va t--en d’ici ». Étrangement, l’homme obéit sans un mot. Lorsque son fils lui relata ce qu’il lui avait dit, elle l’appela sur son portable et lui laissa le message suivant : « ce n’est pas la peine de revenir, je ne veux plus jamais te voir. Passe prendre tes affaires demain midi et dépose les clés sur la table. Claque la porte en partant ». « Tu es sûre, maman, de ce que tu fais ? Il ne faut pas que tu le quittes pour moi. - Je sais, ce n’est pas pour toi que je le fais, ne t’inquiète pas. C’est pour moi. - Alors, ça va ». « Tu n’as pas le nez cassé ; ton œil n’est pas touché mais il va garder trace de ce beau cocard un certain temps ». Le médecin lui décrivit les couleurs de l’arc-en-ciel par lesquelles son œil passerait, puis lui posa l’inévitable question « Qui t’a frappé comme ça mon garçon ? - Je ne sais pas. Jamais vu avant. Il m’a piqué mon portable. Au début j’ai refusé de lui donner. - Ah. » Il regarda alors la mère qui regardait le bout de ses chaussures. « Bien. » Le médecin comprenait très bien ce qu’elle faisait pour son fils. Il comprenait, mais il n’approuvait pas. Le beau-père repassa le lendemain mais pas à l’heure dite. Il voulait voir sa mère. Ils discutèrent longtemps ; pour ce qu’il en a entendu, froidement de son côté à elle, suppliant du côté du beau-père. A la fin, la porte refermée définitivement sur feu le compagnon de sa mère, il comprit que c’était fini, qu’il avait gagné. Il avait supporté ce type au début parce qu’elle avait l’air heureuse pour la première fois depuis longtemps, lorsqu’elle l’avait rencontré, on aurait cru une jeune fille. - 176 -


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Depuis, les choses s’étaient gâtées et le beau-père s’était avéré être un sacré con qui l’avait vite pris en grippe. Au centre des enjeux de ce conflit larvé, la mère, aveugle et sourde, s’accrochant désespérément à la bouée fragile d’un impossible bonheur. Son beau-père sermonnait sa compagne qui, selon lui, se préoccupait trop de son fils, chouchouté et difficile à vivre, peu enclin à la partager avec « un type rigide et un peu facho sur les bords » (ainsi que le fils l’avait-il qualifié en réponse à une naïve question de la mère énamourée). Le fils combattait plus intelligemment. Il raillait la calvitie du vieux, le déconsidérait sans arrêt, le mettait hors-jeu en orientant la conversation sur des sujets qui ne le concernait en rien. La situation était devenue tellement tendue entre eux, que la mère d’abord un peu secouée par cette rupture, goûta assez vite une paix retrouvée et s’émerveilla de la belle complicité qu’elle avait avec son fils. Lequel en avait conclu que, décidément, sa mère choisissait bien mal ses compagnons. Avec tout ça, l’association et toute l’histoire avaient été mises de côté. Il estima en effet qu’il valait mieux attendre un peu que ça se tasse. Cette rupture, c’était quand même un peu de sa faute. Ce soir, il emmène sa copine au cinéma ; elle se serre contre lui dans le noir et il l’embrasse à intervalle régulier. Ses cheveux sentent le shampoing pour bébé. Entre les deux, ils mangent des pops corn et quand ils ont une minute, regarde un peu le film. Fin de la séance. Il la ramène chez elle à pied comme prévu. Il pleut un peu puis de plus en plus fort. Arrivés devant la maison de ses parents, ils sont tous les deux trempés. « Entre lui dit-elle, tu vas te sécher. » La maison est sombre et silencieuse. Elle met un doigt sur ses lèvres « mes parents dorment ». Ils avancent prudemment dans le noir en riant, entrent dans sa chambre. Elle allume une veilleuse. Ils se regardent en souriant. Elle est si jolie avec ses mèches blondes, mouillées, qui lui barrent le - 177 -


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front, ses yeux brillants comme des cailloux... Il s’est approché d’elle et l’embrasse en lui ôtant sa veste trempée. Il retire son blouson et ils tombent sur le lit. Ils sont presque nus sous les draps lorsqu’elle lui glisse à l’oreille « je t’aime » et qu’il lui répond « moi aussi » puis soudain, tout s’arrête. Il s’est figé « je dois y aller ». Il recule, l’embrasse et sort du lit ; remet ses fringues mouillées sans la regarder. « À demain » dit-il et il disparaît. Tout s’est passé rapidement, brutalement. Il se retrouve dans la rue froide à trembler de tous ses membres tandis qu’elle sanglote sans doute la tête plongée dans son oreiller. Il marche au rythme des phrases qu’il se récite tout bas. « Je vais t’expliquer. Ne pleure pas. Tu vois, je ne peux pas t’aimer, c’est impossible pour le moment. J’ai ces images qui circulent dans ma tête dès que l’envie de toi me prend. Elles m’empêchent d’aller plus loin, elles me bloquent. J’ai peur de te faire mal, j’ai peur de te perdre. Je crois que je suis un monstre. Je t’aime, alors je ne veux pas te faire de mal. Pardonnemoi ! ». Il sait ce qu’il veut lui dire, il l’a répété cent fois, son texte. Le problème, c’est que rien ne sort jamais, ses lèvres sont scellées et tous ces mots muets entament une danse macabre derrière ses paupières dès qu’il ferme les yeux et il pleure seul dans son lit et hurle en se mordant la main pour avoir moins mal. Ce dimanche, sa sœur va venir à la maison. Voilà deux mois qu’il ne l’a pas vue. Impatient, il se lève tôt et se fait beau comme dit sa mère en se moquant gentiment. En fait, ils ont mal au ventre comme toujours quand la sœur vient. Ils ont peur et tentent vainement de se le cacher. La honte et la culpabilité sont devenues le ciment du couple mère-fils et chacun sait lire dans les yeux de l’autre comme dans un livre ouvert ; entre eux se récite un dialogue silencieux dont ils connaissent par cœur toutes les répliques. La fille n’a jamais rien dit à sa mère, et la mère se le reproche sans fin. N’avoir rien vu la tue. Elle interprète à l’infini les attitudes du père, ses regards lourds sur les très jeunes filles, la petite cousine sur ses genoux. Elle s’était dit qu’elle était un peu grande pour se mettre comme ça sur tonton.

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La fille avait douté de sa mère ; lâché sa colère contre celle qui restait aveugle au drame qui se déroulait sous son nez, alors qu’elle attendait de sa mère qu’elle mette fin à son supplice, comme la bonne fée qu’elle avait été jusqu’ ici. Ce n’est que lorsqu’elle s’était crue enceinte qu’elle est allée voir l’infirmière scolaire. Pressée de questions par la brave femme, elle lâcha soudain au milieu de sanglots hachés, son nez coulant comme une fontaine, toute l’horreur de ce qu’elle subissait de la part de son beau-père depuis plusieurs semaines. La suite avait été une délivrance pour elle, une descente aux enfers pour les autres. Elle avait été rapidement placée en foyer. Les premiers temps, elle sombra dans un sommeil dont personne ne pouvait la faire sortir. Comme un animal, elle dormait et elle mangeait. Une fois par semaine, un psychiatre plein d’empathie la recevait et la pressait de parler. Rien d’autre que des larmes ne sortaient d’elle. Il finit par se lasser et rédiger un rapport afin de cesser les rencontres ; il y regrettait le silence de sa patiente mais reconnaissait qu’il n’était peut-être pas encore venu pour elle le temps des mots. Après avoir décrit son traumatisme en termes techniques et abscons, il conseillait des séances d’hypnose ou de relaxation. Suivait une ordonnance d’antidépresseurs et de somnifères. Elle n’était pas déprimée ; elle était libérée. Momentanément du moins, c’était le sentiment dominant. Ce n’est que plus tard que les images viendraient faire leur cinéma et tourner en boucle dans sa tête à la rendre folle. Le père avait été arrêté ; ils l’avaient cueilli alors qu’il rentrait chez lui, devant quelques voisins de faction derrière leur rideau, ébahis d’abord, puis bavards. La mère avait passé de nombreuses heures au commissariat. Entendue comme témoin, puis comme complice potentielle, elle avait été placée en garde-à-vue, rebondissement dans l’affaire annoncé aux informations régionales. Lui, le demi-frère, avait été gentiment questionné par une femme adorable qui avait une bouche rouge en forme de cœur. Il avait dit ce qu’il savait c’est-à-dire rien ; avait précisé ensuite qu’il aimait - 179 -


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beaucoup sa sœur avec laquelle il dormait souvent car il faisait des cauchemars ; avait demandé quand il rentrerait à la maison avec son père, sa mère et sa sœur. Il avait aussi été placé dans un foyer, au cas où. Cette décision avait sonné le glas de son enfance. Il avait huit ans. Sa mère, rapidement innocentée, venait lui rendre visite chaque samedi et les derniers temps, elle avait obtenu l’autorisation du juge de l’emmener passer le week-end avec elle. Par contre, tant que durait l’instruction, elle n’avait pas eu le droit de revoir sa fille. Six mois après le début de son placement, elle était arrivée en pleine semaine au foyer et, armée d’un papier du tribunal ordonnant sa libération, elle l’avait emmené le plus vite possible loin de ce lieu de malheur. Il n’avait pas retrouvé la maison de son enfance car elle avait dû déménager (impossible d’affronter quotidiennement les regards suspicieux ou simplement curieux des voisins), mais il était heureux d’être là avec sa mère. Sa demi-sœur n’est jamais revenue vivre avec eux ; après le foyer, elle s’est installée chez son père. Ils étaient donc tous les deux désormais, et ils n’étaient plus les mêmes. Une tornade d’une puissance magistrale avait emporté leur maison et leur famille dans les airs comme des fétus de paille. Il ne restait plus rien de leur vie d’avant ; un tas d’ordures et de cendres sur la base duquel ils allaient devoir tenter de se reconstruire. La sœur est arrivée dans la Golf de son petit ami qui l’a déposée devant la maison puis s’en est allé. Elle lui fait un petit signe de la main « à ce soir ! ». Le frère n’attend pas qu’elle sonne et ouvre la porte avant qu’elle n’ait franchi l’allée de gravillons. Il la prend dans ses bras. « Salut petit ! - Comment vas-tu la naine ? » La sœur lui arrive à peine à l’épaule désormais. Bras dessous bras dessus, ils entrent dans la maison où la mère les attend, faussement affairée aux fourneaux. « Bonjour, m’man. »

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La mère marmonne un bonjour et se penche sur sa fille pour l’embrasser. Un baiser malhabile, un regard un peu fuyant, un silence. Le fils dirige les opérations, les oriente vers le salon, les assoit et leur sert à boire. La mère a du mal à participer à leur conversation ; ses phrases restent en suspens dans l’air comme si elle avait peur de les finir. Enfin, elle ose adresser une question à sa fille « où as-tu acheté ta jupe ? Elle est très jolie et te va tellement bien ». Entre elles deux et elles deux seulement, un simple échange de quelques phrases, sans heurts, sans reproches. Un miracle. La mère sourit à sa fille, qui lui sourit aussi, puis dit « oh mon dieu, mon poulet, il va brûler ! » et elle se précipite dans la cuisine y cacher son émotion. Avant ce jour, toutes les questions qu’elle avait posées à sa fille avaient été maladroites ou mal interprétées et les réponses avaient été cinglantes (comment vas tu ? Mal évidemment; Tu aimes le filet mignon ? Tu sais bien que je déteste le porc ; ...). Sept années d’enfer allaient peut-être prendre fin... elle sentait déjà s’alléger en elle un poids (ne t’emballe pas, ne t’emballe pas). Sa fille commençait-elle enfin à envisager qu’elle puisse, elle, sa mère, être innocente ? Coupable de ne pas avoir su protéger sa fille, elle l’était et le serait toute sa vie ; mais d’une innommable complicité, ça non ! Peut-être, un pardon... Ou plus probablement était-elle tout simplement de bonne humeur aujourd’hui ? Elle soupira et cria en direction du salon « À table ! » « Il faut que tu rappelles l’association et que tu leur dises que je veux pas renouer avec lui. Je veux aller le voir une seule fois pour lui dire que je ne le verrai plus jamais de ma vie. Je veux qu’il m’entende lui dire que j’ai plus de père. Il est mort pour moi et il doit le savoir. » La rage fait trembler sa voix. « D’accord dit la mère doucement. Je vais le faire. Ne t’inquiète pas. Oui, je vais le faire... ». Elle lui caresse tendrement la joue ; il tente de lui sourire. - 181 -


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« Vous comprenez, on s’occupe plutôt du maintien de la relation que de la rupture de la relation... Il faut que nous en discutions en équipe pour voir si nous pouvons prendre l’accompagnement de votre fils en charge. Si c’est le cas, nous viendrons vous rencontrer. - Combien de temps ça peut prendre ? Mon fils va très mal et... - Je ne sais pas... Il vaut mieux que ce soit un salarié qui s’occupe de votre fils car nous ne pouvons pas confier cette mission à un bénévole... Pourquoi pas ? Mon fils a quinze ans, il n’a pas besoin qu’on s’occupe de lui. Il veut juste voir son père pour lui dire ce qu’il a sur le cœur, c’est tout. Il sait ce qu’il veut, il irait tout seul s’il pouvait. - Je comprends, madame, mais les bénévoles s’engagent plutôt sur des accompagnements plus longs... et ça risque d’être un peu déstabilisant...Nous vous rappelons bientôt, ne vous inquiétez pas ». Or, elle est très inquiète justement. Tout cela semble bien compliqué et un peu nébuleux. Elle doute maintenant qu’ils arriveront un jour prochain à une solution satisfaisante. Le temps passe et il ne joue pas en faveur de son fils qui sombre un peu plus chaque jour... « Tu vois plus ta copine ? - Non, pas en ce moment. - Comment ça ? Vous avez rompu ? - J’ai pas rompu. On fait un break. - Je ne comprends pas. - C’est pas grave, ça ne te regarde pas de toute façon. » Il se lève et s’en va. À sa copine, il avait tenté d’écrire ce qu’il n’arrivait pas à dire. « ...tu as l’âge de ma demi sœur lorsque mon père a commencé à la violer. J’aimais ma sœur. Elle était douce comme de la soie et triste aussi. Je l’aimais, mais j’ai laissé l’ogre la manger. L’ogre, je le connaissais bien pourtant puisque c’est lui qui m’avait engendré. Alors dès que nous sommes ensemble seuls dans un lit, je me vois en train de te violer. Ton visage devient celui de ma sœur, je suis l’ogre, je suis ton bourreau... Je veux aller voir mon père et lui dire en face qu’il n’aura jamais mon pardon. Je veux aussi qu’il réponde aux questions qui me trottent dans la tête depuis trop longtemps. Je veux qu’il sache, qu’il voit dans mes yeux que je le hais et que ma haine, toute puissante, le poursuivra à jamais. - 182 -


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Et qu’il n’a plus de fils sur cette terre, qu’il n’est plus qu’un misérable, corrompu et pervers, indigne de respirer le même air que ses victimes. Ensuite seulement, ma vie pourra commencer. Peut-être. » Il n’avait pas envoyé cette lettre. « Alors, tu les as appelés ? demande t’il maintenant presque chaque soir. - Oui, mais j’ai pas réussi à les joindre, ou bien : - Oui, mais je n’ai pas eu la bonne personne ». Et enfin, un soir, elle estime ne plus pouvoir tenir : « Oui je les ai eus. Ils ne savent pas s’ils peuvent t’accompagner ». Elle se lance dans une explication compliquée et confuse car elle-même ne comprend pas pour quelles obscures raisons ils ne pourraient pas aider son fils. Et celui-ci explose, il éclate en mille morceaux par terre, sur le carrelage de la cuisine. Ce n’est plus un enfant, ce n’est plus son fils, c’est une masse hurlante dont les membres battent le vide. Elle tente de le prendre dans ses bras, mais plusieurs coups la repoussent. Elle n’a pas la force et la pièce s’emplit des cris déchirants de son enfant. Il n’en peut plus, il veut mourir. Elle entend les mots monstre, amour, jamais, normal. Elle arrive à trouver son téléphone portable et à joindre la secrétaire du médecin ; laquelle entend la voix paniquée de la mère, les cris derrière la voix et dis ne quittez pas. Elle se précipite dans le bureau « docteur, je suis désolée de vous déranger, il faut que vous veniez tout de suite ». Le médecin a réussi à le calmer, puis il lui a fait avaler un somnifère. Il dort maintenant dans sa chambre, le visage encore crispé, poussant régulièrement de profonds soupirs. La mère et le médecin sont assis dans le salon devant un whisky qu’il leur a servi d’autorité - Je vous écoute. » Et la mère a parlé, parlé. Enfin le médecin a dit : - Très bien, je vais l’emmener. » Et la mère s’est jetée à son cou en pleurant à nouveau. Au réveil, elle est assise sur le bord de son lit. Il la voit un peu floue, sa mère. Elle lui parle mais que dit-elle ? - 183 -


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- C’est fini mon chéri. Tout est arrangé. Le docteur P. va t’accompagner voir ton père. Il me l’a dit. » Il a refermé les yeux, une larme coule doucement le long de sa joue et s’en va mourir quelque part dans l’oreiller. Tant il est vrai qu’une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, l’association les a rappelés deux jours après pour dire qu’ils étaient d’accord pour l’accompagner. Et les voilà soudain face au luxe d’avoir un choix à faire, eux qui viennent de traverser le désert. Il a choisi d’y aller avec la personne de l’association. Puisque quelqu’un doit l’accompagner, autant que ce quelqu’un ne le connaisse ni lui ni son père. Quelqu’un qu’il ne reverra jamais. Quelqu’un d’invisible.

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Samedi 30 janvier. Le temps est magnifique, la lumière transparente. La voiture file sur les petites routes d’une campagne vallonnée et rieuse. Des volées de mouettes s’abattent sur la terre noire des champs en sommeil. On pourrait presque avoir l’impression que l’on va faire un piquenique à la mer. Il est calme et devise tranquillement avec son accompagnateur, un jeune homme qui semble nerveux, lui. « Ça va ? Tu te sens bien ? - Ouais, bien. - Peut-être que je pourrai rester à la porte, pour pas entendre... - Tu crois que c’est possible ? - On peut toujours demander, ça coûte rien. » Ils se perdent un peu et un paysan leur indique la route en les dévisageant. Le fils fait quelques blagues avec les surveillants en passant les nombreuses portes et couloirs. On pourrait croire à le voir ainsi à l’aise, qu’il est venu en visite au parloir chaque semaine de sa vie. Le jeune homme, qui n’est jamais venu dans cette prison, tente de cacher qu’il est impressionné par sa modernité glacée. Le parloir est grand comme une boîte à chaussure et surchauffé. Le jeune homme se tasse dans un coin près de la fenêtre. Il va pouvoir sortir quand le père sera là. Le fils attend face à la porte, silencieux. D’un regard quasi professionnel, il fait le tour de la minuscule pièce. On dirait un metteur en scène évaluant la potentialité d’un lieu où il va devoir jouer la pièce de sa vie et qu’il découvre pour la première fois. « C’est laid dit-il, et c’est prévu que pour les petits. » En effet, il n’y a qu’une seule chaise de taille normale. Il prend une affreuse poupée et la montre en rigolant au jeune homme « trop nul, hein ? Comment on peut avoir envie de jouer avec ça ? » Le père arrive accompagné d’un surveillant. Chacun peut sentir instantanément le poids de la tension qui électrise soudain l’air. La porte se ferme, laissant le père et son fils, seuls. - Pourquoi ? » - 185 -


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Un silence. - Oh j’te parle ! Pourquoi t’as fait ça ? » Et puis les questions fusent, un bombardement désordonné, des flèches acérées qui atteignent le père un peu partout. - J’ sais pas, j ‘sais pas, pitié. - Tu n’ sais pas ? Ça fait bien tôt sept ans que t’es ici et tu sais pas ? Tu te fous de moi ? T’as pas eu le temps de réfléchir ? - Je vais voir le psy, j’essaie de me soigner. - Soigner ? Et ma soeur, tu penses qu’elle va guérir un jour de ce que tu lui as fait ? Pourquoi tu lui as fait ça ? répète-t-il en criant. - J’étais attiré par elle depuis un moment et j’avais l’impression qu’elle me rejetait pas... Je ne voulais pas lui faire du mal, je pensais qu’elle m’aimait. - Tu rigoles ? Elle avait quatorze ans ! - Mais non, elle avait seize ans. Tu te souviens pas, t’étais trop jeune. - J’ai lu le jugement, elle avait quatorze ans. C’est pour ça que tu as été condamné pour viol et agressions sexuelles sur mineure de moins de quinze ans ! - Ils se sont trompés. Et là-dessus, elle a menti, je te le jure ! - Ne dis pas de ma soeur qu’elle a menti, espèce de salaud ! De toute façon, j’avais entendu grand-mère se plaindre que t’aimais les petites jeunettes. Elle le savait, hein, grand-mère ce que tu faisais ? Le père relève la tête et pleure. - Répond ! Elle le savait ? » Le père dit « j’y pouvais rien ; c’est une maladie ». Le fils hurle maintenant. Le jeune homme passe sa tête au carreau pour voir ce qu’il se passe ; le fils lui fait signe que c’est bon. - J’en ai rien à foutre que ce soit une maladie ! Oui, t’es un malade, un taré. Mais tu savais très bien c’que tu faisais, et rien ne pouvait t’arrêter. J’ai un souvenir, un vieux souvenir et je veux savoir si c’est vrai ou si j’ai rêvé. J’étais petit, je dormais avec ma sœur. Et soudain, je me réveille et tu es là, presque sur ma sœur, juste à côté de moi. Et je l’entends pleurer. Toi tu la touches... » Sa voix se casse. Il doit tenir. Le père a crié « c’est pas vrai ! Jamais... » Il s’effondre à genoux par terre, la tête dans les mains. - T’es un menteur ! Peux-tu me jurer que c’est pas vrai ? Que tu n’as pas violé ma sœur devant moi, sans t’inquiéter ?... - 186 -


SAMEDI 30 JANVIER

- Non, non, sanglote le père. Arrête, c’est trop dur ! - Trop dur pour qui ? Rien de ce que je pourrai te dire ne sera trop dur pour un type comme toi. Le fils balaie d’un geste sec de la main les excuses et explications confuses du père, et ce geste ressemble à une claque que le père prend en pleine figure. Le voile qu’il avait mis entre lui et ce qu’il avait fait vient de se déchirer. Au procès, les mots du procureur, de l’avocat de sa belle-fille, ne l’avaient pas vraiment touché. Aucun membre de sa famille n’ayant été présent au procès, il n’avait pas eu à affronter leur regard. Une distance s’était installée entre lui et la réalité. Il voyait tout ça, les jurés, les avocats, les témoins et même la victime comme les acteurs d’un spectacle qui ne le concernait pas tout à fait. Il sursautait à chaque fois qu’ils le qualifiaient de coupable ; et il mettait un temps à réaliser qu’ils parlaient de lui. Au fond de lui, il restait persuadé que la gamine était consentante, qu’il s’agissait d’une véritable histoire d’amour, un peu contrenature, mais bon... en tous cas qu’elle n’était pas victime. À un moment donné, il s’était même vu lui comme la victime. Il avait été victime de la tentation ; victime de cette Lolita qui se baladait sous son toit en short ou une serviette de bain enroulée autour de la taille alors qu’elle n’était pas sa fille. Certes, il l’avait connue toute petite, il l’avait pour ainsi dire élevée, mais ce n’était plus une petite fille. Elle le savait bien, nom de Dieu, que c’était un jeu dangereux! Les circonstances extérieures, le hasard l’avait plusieurs fois sauvé (lui et non pas elle !) avant de le précipiter finalement dans le piège tendu. Mais il n’y avait pas de piège ; c’était lui le chasseur, lui qui l’avait suivie, harcelée, violentée. Ce qu’il n’avait jamais compris, et qui l’avait trompé, c’est qu’elle n’avait rien dit à sa mère. Il avait eu beau retourner la question dans tous les sens, il ne trouvait pas de réponse satisfaisante. Il avait fini par en déduire qu’elle ne souhaitait pas vraiment que ça cesse. Il ne pouvait imaginer la honte qui la rongeait, la peur qui désormais dominait sa vie, l’ampleur de l’ouragan qui l’avait balayé, au-delà des mots, qui restaient bloqués au bord de ses lèvres. - 187 -


SAMEDI 30 JANVIER

« C’est vrai, j’aurai dû voir qu’elle évitait le plus possible la maison, dormait souvent chez une amie, ou avec toi. Elle disait que tu faisais des cauchemars. Elle a réussi à convaincre sa mère de te faire dormir dans sa chambre. T’étais ravi, toi, bien sûr ; moi, j’en étais malade. Car tu vas pas me croire, mais je l’aimais... » Cela constitua un certain temps un barrage efficace : la présence de son fils endormi l’empêcha tout d’abord de forcer ce rempart de chair et de sang. Mais cela ne dura pas ; un soir, ce verrou sauta. Un pas avait été franchi ; il comprit au fond de lui qu’elle ne l’aimait pas. Mais l’amour est proche de la haine se dit-il. Cette gamine ne sait pas ce qu’elle veut. « C’est vrai, ta présence ne m’a pas arrêté, mais j’étais fou, je t’en prie... - Tais-toi ! Tu me fais honte, tu me dégoûtes. Je te hais, tu m’entends. Je voudrais ne pas t’avoir eu comme père. Je voudrais que tu sois mort. Jamais, tu m’entends, jamais je te pardonnerais ce que tu as fait. À partir d’aujourd’hui, tu es un étranger pour moi ». Le fils tambourine dans la porte ; il veut sortir maintenant, vite. Sa respiration s’altère. Le jeune homme a appelé le surveillant, la porte s’ouvre. Le père effondré sur sa chaise d’enfant s’est redressé : ne pars pas! Ne me laisse pas ! Le fils ne se retourne pas. Alors le père comprend. Il comprend qu’il ne verra plus son fils, que celui-ci est venu le renier. Qu’avait-il espéré ? Il réalise qu’il n’y a pas d’excuse possible, pas de pardon possible ; et même s’il ferme les yeux, se cache la tête dans les mains, la haine qu’il a lu dans les yeux de son fils est là, vivante pour l’éternité. Jugement du fils supérieur à celui des hommes ; jugement dernier, jugement qui met à terre le père, peine de mort réhabilitée. Le fils a tué son père, aussi sûrement que s’il lui avait planté un couteau dans le cœur, ce samedi 30 janvier à 14h05. Aujourd’hui, il est condamné. Aujourd’hui, il est coupable.

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SAMEDI 30 JANVIER

L’habitacle de la voiture est silencieux, le ciel s’est chargé de nuages remarque le fils, à l’inverse de son cœur limpide. Par la fenêtre défile le paysage banal d’une campagne endormie ignorant tout des affres qu’il vient de traverser. Arrivé devant chez lui, il serre la main du jeune homme en le remerciant. « Si t’as besoin de moi, tu sais où me trouver. - C’est gentil, mais ça m’étonnerait. - Bien, alors salut ! - Salut. Et bonne route ! - Merci, à toi aussi, bonne route. » À l’intérieur de la maison, tout est calme ; sa mère n’est pas encore rentrée. Il prend une douche et se fait beau. Il s’en va voir sa copine, l’attendre à côté de chez elle, sous l’abribus, caché. Elle apparaît au coin de la rue et son cœur fait un léger bond dans sa poitrine.

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LE TEMPS DES CERISES

LE TEMPS DES CERISES Hani ABDUL-NOUR LIBAN

E

n septembre 2014, nous avons appris le décès de M. Hani Abdul-N our, libanais, venu à Lille en 2009 en tant que Grand Lauréat du concou rs, primé pour sa nouvelle « Jacq ueline ». Professeur d’entomologie à l’Univer sité de Beyrouth, retraité, spéléologue, archéol ogue, grand voyageur, il n’a jamais c essé d’écrire tant qu’il en a eu la force face au mal qui l’a terrassé. Nous rendons hommage à sa mémoire en présentant dans ce recueil une autre de ses nouvelles : « Le Temps des Cerises ».

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LE TEMPS DES CERISES

Qartaba est un joli village accroché aux flancs d’une vallée verdoyante, à plus de mille mètres d’altitude, là où les sources sont abondantes et la terre grasse, une terre volcanique dont le basalte décomposé rend les arbres vigoureux et les fruits plus abondants. Les maisons les plus modestes sont de simples cubes en pierres de taille couverts d’un toit plat surmonté d’une treille fournissant, au coeur de l’été, une ombre propice au rituel de l’arak et du narguilé. Les nobliaux locaux ou les nouveaux riches ont de vastes demeures à toiture de tuiles rouges, souvent entourées d’un jardin ou verger. Je connais l’un d’entre eux : Abou Reda est un ami d’enfance dont l’hospitalité me permet de passer plusieurs semaines, chaque été, dans son merveilleux petit domaine perché non loin de la falaise dominant le nahr Ibrahim, le fleuve Adonis des Anciens. J’échappe ainsi pour quelque temps à la lourde moiteur du climat beyrouthin tout en profitant, sans retenue aucune je dois l’avouer, mais avec la bénédiction de mon hôte, de son verger où prédominent les cerisiers. C’est ainsi que je fis la connaissance d’Antoun. Antoun est originaire de Zahlé, cette petite ville de la Beqaa de l’autre côté de la montagne, célèbre pour ses vins et ses poètes, à une heure de voiture à peine de Qartaba. Il a la passion des cerisiers. A partir de Mai-Juin, ce jeune paysan se loue à tous les propriétaires de la région pour la cueillette des cerises. Avec lui, les fruits ne sont jamais écrasés : les corbeilles qu’il ramène sont un plaisir pour les yeux et c’est presque à regrets que l’on se résout à en croquer le contenu. Antoun est un homme doux, simple et dont l’âme d’enfant s’est éprise de Randa, la fille d’Abou Reda. Il sait très bien qu’un fils de paysan ne saurait fréquenter la fille d’un notable, mais il ne peut s’empêcher de témoigner ses sentiments par des gestes puérils. A défaut de pouvoir aimer Randa, il lui fait - 191 -


LE TEMPS DES CERISES

don de son amour des cerises : les plus jolis paniers lui sont présentés en priorité, sous l’oeil amusé, mais sévère d’Abou Reda. On le voit, bien plus souvent que nécessaire, errer autour de la propriété, faisant semblant de rien, mais espérant entrevoir celle qu’il aime. Cela amuse Randa qui joue à tester tous ses atouts de séduction sur ce brave Antoun : sourires en coin, jupons froufroutants, oeillades innocemment assassines…ce n’est pas bien méchant de sa part, bien sûr, mais cela enhardit Antoun. Et puis un jour, dans le verger d’Abou Reda, il s’avança vers elle en tenant une unique cerise dans chaque main, chacune pendue au bout de son pédoncule. Elle le regardait venir avec amusement. Arrivé en face d’elle, il porta les deux cerises à hauteur des oreilles de Randa : « Tu serais si jolie, avec celles-ci en boucles d’oreille » ditil, rougissant et effrayé par sa propre hardiesse. Elle éclata de rire, un long rire cruel et méprisant qui le paralysa. « Mais que tu es bête, mon pauvre Antoun », dit-elle, « bête comme un paysan », ajouta-telle en lui tournant le dos. Il resta là un moment, les bras ballants, l’oeil fixe au regard perdu dans une immense humiliation. Ce rire était un crachat à la fois sur son âme et sur ses cerises. Il senti encore plus la distance qui le séparait de la fille et, pour la première fois, devina qu’il n’avait guère été plus qu’un animal de compagnie. Il partit le jour même, sans même toucher son salaire journalier. On sut plus tard qu’il était retourné à Zahlé, exerçant son métier dans les vergers des alentours. Abou Reda m’ayant donné l’adresse de ses parents, j’y suis allé par simple curiosité. Il faut dire que j’éprouvais une sorte de compassion pour ce paysan et j’espérais le retrouver gai et insouciant comme je l’avais connu autrefois. Ce fut sa mère qui me reçut, et les nouvelles n’étaient pas bonnes : Antoun était devenu taciturne et on le surnommait là-bas « le fou aux cerises ». Il s’était fait percé les oreilles, me raconta tristement sa mère, et y accrochait souvent deux cerises par leur pédoncule. « Il ressemble maintenant à une fille », se lamenta-t-elle, « c’est cette Randa qui lui a jeté un sort ». Il est vrai que la fille d’Abou Reda ne m’inspirait guère de sympathie. En la revoyant chez son père, je ne pouvais m’empêcher de songer à Wafa et à son destin que je croyais brisé. Cela se passait il y a quelques années, dans un de ces villages du Liban-sud où prévalait une situation de ni guerre ni paix. Armées - 192 -


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régulières et milices se livraient une lutte tantôt ouverte, tantôt sourde, au milieu même de ces villages clairsemés où, vaille que vaille, la vie continuait quand même. On apprenait vite à identifier, les jours d’orage, le bruit des départs d’artillerie, et une prescience d’animal vous faisait deviner où ça allait tomber. Je m’étais aventuré jusqu’à Qâna, un peu par hasard après avoir erré sur des petites routes désertes et mal asphaltées, et bien content tout de même d’être dans un village où je pouvais acheter une bouteille d’eau et quelques fruits. Il y a des journées que l’on n’oublie jamais. Il n’y avait personne dans ces ruelles où je cheminais, et rien que cela aurait dû m’alerter : sans doute une période de bombardement…j’arrivai bientôt en vue d’une boutique qui n’avait pas baissé son rideau de fer, presque en même temps qu’une jeune fille qui marchait rapidement, la tête baissée et les mains serrant son foulard autour de ses cheveux ainsi qu’il sied aux jeunes musulmanes de la région. C’est à cet instant qu’un sifflement aigu se fit entendre et un réflexe me jeta à terre, ayant à peine eu le temps de penser : « arrivée d’obus »…. Une explosion qui vous donne l’impression que le coeur se déchire, le souffle, la terre qui vous recouvre, les éclats qui sifflent en vous frôlant…ce n’était pas la première fois que je vivais – ou plutôt que je survivais à cette expérience…Mais là ce fut différent : à peine relevé, je vis à quelques mètres de moi le corps recroquevillé de la jeune fille avec du sang au niveau de ses jambes. Je me précipitai pour l’examiner. Dans ses yeux grands ouverts, nulle trace de douleur, mais une incompréhension mêlée de peur : « Pourquoi ne puis-je pas me relever ? » dit-elle. Que lui dire ? Que je voyais ses deux jambes sectionnées au niveau des tibias, les mollets encore accrochés aux genoux par quelques lambeaux de chair ?! Elle ne sentait rien sur le moment, l’éclat qui l’avait charcutée était passé si vite ! Il fallait arrêter l’hémorragie, ce que je fis avec les manches de ma chemise, sans même les déchirer. Je l’ai prise dans mes bras tandis qu’elle commençait à geindre de douleur et j’ai couru vers ma voiture : l’hôpital le plus proche était à Tyr, à une quinzaine de kilomètres. Le temps de retrouver mon chemin et d’y arriver… le temps de…. le temps est un arbitre impitoyable : il était trop tard pour tout, sauf terminer l’amputation et faire une transfusion sanguine. Je revins quelques heures plus tard à Qâna, ayant appris son nom – Wafa - et m’étant fait indiquer l’emplacement de son domicile. - 193 -


LE TEMPS DES CERISES

Ses parents savaient déjà qu’un malheur était arrivé : « Un étranger l’a emmené dans sa voiture…Le sang coulait… ». De rares témoins étaient venus les consoler : « Il l’a certainement emmenée à un hôpital…ne vous inquiétez pas…Allah la protègera.. » Ahmad et Zeina me reçurent dans leur petite maison carrée où peu de mots furent échangés. Ils avaient hâte d’aller voir leur fille à l’hôpital, le temps de trouver une voisine complaisante pour garder les deux enfants en bas âge qui jouaient dans la poussière, à côté du poulailler. « Elle est sauvée », leur dis-je, « mais il a fallu l’amputer … plus tard, avec deux bonnes prothèses, peut-être que … ». Le père balaya les non-dits d’un geste évasif : « Elle vit grâce à toi. Reviens nous voir dans quelque temps. » Je sus qu’il fallait garder le silence, un silence lourd de larmes et de sang , transition nécessaire entre un avant tout de joies et d’insouciance, et un après mal délimité, plombé d’interrogations non résolues. Je devinai que je pouvais rester si je le désirais, on me ferait une place pour dormir quitte à ce que les deux parents passent la nuit enroulés dans une couverture sur la terrasse, mais je choisis de partir : il fallait prolonger le silence par l’absence; la cicatrisation des plaies et des coeurs est une affaire intime où l’étranger n’a pas sa place. Bien sûr, je revins souvent. Cet éclat d’obus qui m’avait épargné pour briser son corps avait, plus sûrement qu’une chaîne, créé un lien indéfinissable, servitude ou amitié, je ne sais. De retour à la maison, elle passait le plus clair de son temps à s’occuper de ses jeunes frères, toujours à moitié accroupie et se déplaçant sur ses mains, traînant ses genoux repliés avec une rapidité et une souplesse qui me remplissaient d’admiration. Son père Ahmad m’avait souvent supplié : « Elle ne veut pas nous écouter. Parle-lui toi, elle te considère comme son second père, elle doit t’écouter ! » Je savais bien de quoi il s’agissait : Wafa avait obstinément refusé de porter des prothèses. « C’est la volonté d’Allah d’avoir perdu mes jambes », disait-elle, « pourquoi tricher avec son destin ? » « Mais enfin, Wafa, n’aimerait-tu pas mener une vie à peu près normale, marcher, aller rendre visite à tes amies, être un peu plus indépendante ? » Elle me regardait alors avec de grands yeux sincèrement étonnés : « Mais je me sens libre, je n’ai plus aucune peur. » - 194 -


LE TEMPS DES CERISES

Elle me disait aussi : « Vois-tu, je m’occupe de mes frères, je les fais jouer, j’aide à la cuisine, je peux me déplacer autour de la maison… J’ai un rôle à jouer ici et si ce destin a été choisi pour moi, tu m’en vois heureuse. » Lorsque je la revoyais, à quelques semaines ou quelques mois d’intervalle, je percevais en elle une lente mais indiscutable métamorphose. Elle était en même temps ici et ailleurs, dans un ailleurs qui n’appartenait qu’à elle mais d’où elle rayonnait et marquait son entourage. « Elle a le don de calmer les disputes » me disait sa mère, « les villageois du voisinage viennent ici régler leurs litiges ». On avait cessé de parler de prothèses et, dans la petite maison carrée cernée de treilles, une sérénité palpable avait chassé la tristesse. Du moins le croyais-je, et c’était mal connaître le coeur des parents. Je m’étais même surpris à lui faire part de mes soucis, en général de nature très personnelle : malentendus avec des proches parents, rendez-vous ratés, occasions manquées de quelque bénéfice, la vieille voiture qu’il faut changer. « Chacun dans son métier a un rang à tenir », lui disais-je. Alors, me regardant avec une infinie douceur, elle finit un jour par me dire : « Quand donc te débarrasseras-tu de tes prothèses ? » Le temps des cerises est revenu. En ce mois de juin, la chaleur se fait douce dans la plaine de la Beqaa, et les collines au-dessus de Zahlé se constellent de points rouges. Il est revenu le temps des cerises, et Antoun n’est pas là. Il est allé vers le nord, remontant la rumeur qui sourd d’un point perdu dans la montagne : Bechouate. Là-bas, au creux d’un vallon, dans ce misérable hameau d’une quinzaine de maisons, on a crié au miracle : Là, une petite église plus que centenaire abrite en son sein une statue de la Vierge qui ressemble étrangement à celle d’une autre bourgade de ce pays lointain qu’on appelle la France : la Vierge de Pontmain. On dit que cela en est une copie. On dit aussi qu’elle est chargée de vertus miraculeuses. Quoique il en soit, une solide tradition de piété s’est établie au cours des décennies : un pèlerinage discret faisant converger ici chrétiens et musulmans, à petits groupes, à petit bruit. L’affaire a commencé quelque temps auparavant lorsqu’un Jordanien, effectuant son pèlerinage annuel, a vu un liquide couler sur la statue. Il a vu celle-ci s’animer et a crié au miracle. Depuis, il y a foule. Il est vrai que la foi soulève des montagnes. On dit que des paralytiques se sont mis à marcher, on raconte que des aveugles ont vu. Je n’en sais rien moi-même. Je sais simplement qu’Antoun n’est plus chez lui et qu’il est monté là-haut. - 195 -


LE TEMPS DES CERISES

Sa mère me l’a dit. Je sais ce qu’il va demander à la Vierge : une solution à un amour impossible. Mais la Vierge est-elle là pour … De vieux clichés en moi se réveillent : si miracle il y a, il doit être grandiose, noble, éclairant. N’est-ce point ce qu’attendent les foules ? Et qu’à donc à se soucier une divinité d’un amour contrarié ? Antoun a fini par en revenir, plus sombre que jamais. Il s’est tiré une balle dans la tête. Il n’est pas mort, non. Il est actuellement à l’hôpital de Zahlé, dans un coma profond, pas encore tout à fait mort, mais pas tout à fait vivant et les médecins font semblant de croire, pour sa mère, qu’il en sortira un jour prochain. Un jour, à cinq heures du matin, l’heure où il y a peu de monde sur les routes, je suis allé à Bechouate, voir cette petite chapelle et la statue miraculeuse. Non que je sois particulièrement croyant, loin de là. J’ai voulu me plonger dans cette ambiance religieuse pour essayer de comprendre. Oh ! Peut-être qu’en secret j’espérais quelque chose. J’ai failli demander à cette Vierge……Mais… pour demander, il faut espérer être entendu et compris. Que chercher ici, sinon l’apaisement des tourments intérieurs, ce qu’on appelle le mal d’être. Et pourquoi ces manifestations mystiques en ce coin perdu de la montagne ? Pourquoi le chagrin secret d’Antoun devait-il faire autant souffrir sa famille ? Je suis resté longtemps devant cette statue, voyant passer quelques pèlerins, des chrétiens et musulmans de la ville de Baalbak, musulmanes voilées et chrétiennes bras en croix. Moi, assis dans un coin sur un banc, je me sentais bien, j’écoutais le bruissement des chaussures sur les vieilles dalles, je n’attendais rien comme faveur, je me sentais bien, sans plus. Sur le chemin du retour, je me suis arrêté à Zahlé chez la famille d’Antoun. On n’a pas beaucoup parlé. J’ai simplement demandé où on en était. Le verdict était simple : plus le temps passait, plus on s’éloignait de l’espoir. Dans ce salon à demi plongé dans la pénombre, où on sirotait une tasse de café, quelques personnes évoquaient cette Vierge perdue là-haut entre nulle part et des troupeaux de chèvres. Cela m’a enhardi et j’ai suggéré aux parents d’emmener leur fils à Bechouate. « Après tout », dis-je, « il semble bien qu’il y ait eu des miracles ». - 196 -


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La réaction de la mère fut d’une violence qui me surprit : « Mais il y est allé et regardez ce qu’elle en a fait de mon fils, cette statue maudite ! » Abasourdis par ce blasphème, les rares visiteurs qui se trouvaient là se regardèrent, gênés, et ne tardèrent pas à prendre congé presque tous ensemble. Il n’y eut plus, dans la pénombre qui s’épaississait, que les parents d’Antoun et moi-même. Je sentais presque physiquement que le témoin que j’étais devenait de plus en plus indésirable. Je pris congé le plus vite possible. Trois semaines ont passé. Ce dimanche là je suis parti très tôt à Qâna où Ahmad et Zeina m’ont accueilli avec leur gentillesse coutumière, à la façon dont on reçoit un frère plutôt qu’un ami. Ma mine sombre ne leur a pas échappé et je dus raconter le drame de la famille d’Antoun. « À chacun son malheur » dit brièvement Ahmad. La mère ne dit rien, mais je devinai à cet instant précis qu’ils n’avaient pas encore accepté, des années après, la mutilation de leur fille et cela les rendait imperméables au malheur d’autrui. Quant à Wafa, elle me posa une drôle de question : « Pourquoi Antoun a-t-il ainsi offensé la Vierge ?? » Je restai sans voix. « Ce n’est pas parce qu’on n’a pas reçu le miracle espéré que l’on doit se venger sur soi-même. » « C’est une grave offense » ajouta-telle. « Essaie de comprendre, Wafa, tout le monde n’a pas ta force d’âme ». Ses yeux s’agrandirent un peu plus, marquant un étonnement sincère. « Force d’âme ? » Elle rit un peu, puis, plus grave, ajouta : « Mes peines, je les disperse sur la poussière du chemin, et mes joies sont gravées sur les murs de ma maison.». Son père me prit par le bras et m’entraîna dehors. « Cette Vierge de Bechouate, est-il donc vrai qu’elle a accompli des miracles ? » « On le dit, Ahmad, mais je n’ai rien observé moi-même ». Il resta silencieux un moment. - 197 -


LE TEMPS DES CERISES

« Moi j’y crois. Emmènes-y Wafa. Je te le demande comme une supplication ». « Mais pourquoi ne l‘as-tu pas fait toi-même ? » Son visage se ferma. « Elle a refusé. Mais je sais que toi, elle t’écoutera. Moi, je ne suis que son père. En grandissant, les enfants deviennent sourds à leurs parents ». Il était dix heures. En partant de suite, on pouvait être rentrés avant qu’il ne fasse trop tard. Lorsque j’en fis part à Wafa, elle n’éleva aucune objection, se contentant de dire avec un sourire en coin : « C’est bien parce que c’est toi, mais tu n’aurais pas dû céder au caprice de mes parents ». Je la soulevai dans mes bras pour la porter jusqu’à la voiture. Il y avait trois heures de route, mais nous parlâmes peu. Devant la petite chapelle du village, il y avait foule. Lorsque l’on me vit avec une jeune fille mutilée dans les bras, on me fit gentiment passer en premier pour éviter l’attente. Je m’assis sur un banc, juste en face de la statue et les gens se poussèrent pour faire de la place à Wafa. Les murmures enflèrent autour de nous et je sentis presque physiquement cette pression d’une foule qui s’agglutine. Les dizaines de regards qui convergeaient sur ses moignons qu’on devinait sous l’ample robe me parurent soudain obscènes, comme si l’humble chapelle centenaire était devenue chapiteau de cirque. Les yeux qui brillaient dans la pénombre disaient clairement l’attente du grand spectacle, celui qui alimenterait les conversations, l’imaginaire et le merveilleux dans tout le pays. Je me sentais mal à l’aise et j’éprouvais de la pitié pour Wafa, sachant bien que jamais miracle n’a fait repousser des jambes. Le temps passait lentement, les pèlerins plus lentement encore, s’attardant auprès de nous et adressant de muettes prières à la Vierge qui souriait doucement dans sa niche, de ce sourire amer qui n’appartient qu’aux vieilles statues façonnées en d’autres temps. Wafa restait immobile, regardant droit devant elle mais entièrement tournée à l’intérieur d’elle-même et je sus qu’elle était devenue sourde au monde extérieur. Au bout d’environ une demi-heure elle remua doucement et se tourna vers moi. « Partons maintenant », dit-elle. Nous sortîmes dans le léger brouhaha des attentes déçues.

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LE TEMPS DES CERISES

Sur le chemin du retour Wafa me parut gaie et insouciante, et je fus soulagé de ne pas avoir à la consoler de ce que j’estimais être une expérience ratée. Elle me parla de tout et de rien, curieuse de tous les villages traversés et de ces paysages âpres de la Beqaa nord qu’elle découvrait pour la première fois. Alors que nous approchions de Zahlé, elle se tourna vers moi : « N’est-ce pas ici que se trouve ton ami Antoun ? » « J’aimerais lui rendre visite », ajouta-t-elle. « Il est dans le coma, Wafa », lui dis-je. « Et moi, je n’ai plus de jambes » répliqua-t-elle avec un sourire malicieux. Je ne sus que répondre, perturbé par l’idée que cette curiosité soudaine me paraissait morbide et ne cadrait nullement avec la Wafa que je connaissais. Accompagnés par une infirmière, nous pénétrâmes dans la chambre où reposait toujours Antoun, où il reposait depuis trop longtemps dans un coma tel que les médecins ne savaient plus comment entretenir l’espoir. Je déposais Wafa sur le lit et elle se tourna de tous côtés, effrayée à ce qu’il me semblait par tous ces appareils clignotants ou bruissants, rattachés à ce corps inerte pour maintenir la vie, malgré tout. L’infirmière, fascinée, regardait les moignons de Wafa. Celle-ci eut brusquement un geste inattendu. Elle se pencha vers la tête d’Antoun et posa sa main sur son front. Cela ne dura que quelques secondes. Puis, se retournant vers moi, elle chuchota : « Partons maintenant ». La nuit était tombée depuis peu lorsque nous arrivâmes à Qâna et les parents de Wafa ne firent aucun commentaire lorsque je déposai leur fille sur un fauteuil du salon. Je vis la tristesse résignée sur leur visage et une immense envie de pleurer me prit à la gorge. Je partis très vite dans la nuit pour cacher les premières larmes. Le lendemain, j’appris qu’Antoun était sorti du coma et que toutes ses facultés étaient intactes. Le temps des cerises est revenu. À Qartaba une buée légère cache le fleuve Adonis qui gronde là-bas au fond de la gorge et je me complais, certains dimanches, à rester des heures dans le verger d’Abou Reda où un autre paysan assure la cueillette des fruits. Jamais je n’avais senti une telle paix en moi-même, et comme j’aime de temps à autre délirer dans l’irrationnel, j’attribue cela aux reflets du soleil sur les cerises des corbeilles, ces reflets où je crois voir trembler le doux visage de Wafa.

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Mise en page : La Fondation de Lille Édition : La Fondation de Lille Impression : L’Artésienne Dépôt légal : Janvier 2015 ISBN : 978-2-9508610-4-7

Crédits photographiques : Michal Huniewicz www.m1key.me Conception couverture : Gilles Aubin

www.gilles-aubin.net

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Prix littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie - 5e édition  

Recueil des nouvelles primées, publié à l'occasion de la 5e édition du Prix Littéraire "Alain Decaux" de la Francophonie. Sont publiés dans...

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