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Amis Capricorne Amis Capricorne Nouvelle Nouvelle


Amis Capricorne‌

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Le radio réveil m’a brusquement tiré du sommeil. Les nouvelles n’étaient pas réjouissantes : une tornade prénommée Esméralda ravageant un pays étranger, un homme politique pris la main dans le sac dans une affaire d’abus de biens sociaux, des voitures incendiées dans une cité dite sensible, encore des nouveau-nés découverts congelés dans une ferme de la Manche... Je vais peut-être m’acheter un réveil douceur. Une tendre lumière qui s’amplifie doucement comme le lever du jour. Le chant des oiseaux sur fond de ruisseau. Je me réveillerai chez Walt Disney.

Dans la cuisine, avant de passer sous la douche, je me suis fait un thé. Je me serais bien fait du café, mais je n’avais plus de filtre. Ni de Sopalin non plus pour en bricoler un de fortune. Il était temps de faire des courses. Alors, je me suis fait un thé. J’ai pris un mug, l’ai rempli d’eau du robinet, 55 secondes au micro-ondes, un sachet de thé vert, pas de sucre.

J’ai allumé la radio, sur une chaîne musicale cette fois-ci. Et c’est là, entre Claude François et une publicité avec le petit couple de chez Leclerc, Philippe et Mathilde, que la grande nouvelle m’a été annoncée : « Amis Capricorne, côté cœur une rencontre nouvelle pourra transformer votre vie. »

Je suis Capricorne.

Je ne sais pas si vous croyez à l’astrologie, si vous écoutez à la radio votre horoscope d’une oreille attentive, mais moi oui.

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La semaine dernière, mardi exactement, l’horoscope m’avait prédit un jour de chance. Alors, arrivé chez Bernard, je lui ai demandé, en plus de mon café serré, un jeu à gratter. Un Dédé. En astrologie chinoise, je suis du signe du Cochon, alors je gratte des Dédé, le jeu avec le cochon rose et dodu. Et j’ai gagné   ! Quatre euros. Ce n’est pas une somme d’importance, certes, mais c’était quand même le double de la mise. De toute façon, ce n’est pas la somme qui compte, c’est l’intention des astres.

Une autre fois, l’horoscope m’avait prédit une journée de succès professionnel. Quand je suis arrivé au bureau, j’ai croisé le patron et il m’a dit avec un grand sourire et une vigoureuse poignée de main   : «   Intéressant votre note de synthèse sur le nouveau plan de formation ! » Vous voyez bien ! Ce n’est pas une promotion fulgurante non plus, mais le chemin du succès professionnel est fait de mille petits pas successifs, mille échelons patiemment gravis. Et ce petit coup de pouce astral m’aura été certainement fort utile. Un jour, je finirai bien par intégrer le comité de direction avec le titre de Directeur des Ressources Humaines. Le Capricorne est ambitieux.

Je ne sais pas si certains de mes collègues sont aussi Capricorne. Je devrais me renseigner. Mine de rien, glisser dans la conversation devant la machine à café : « Il paraît que cette année sera une bonne année, pour les Capricorne. » Et les langues vont immédiatement se délier : « Vraiment ? Je suis Capricorne du premier décan. Berthier, il n’est pas Capricorne ? Je crois qu’il est né en fin d’année. Laurence, elle est née le 19 janvier. C’est encore Capricorne, le 19 janvier ? » Cependant, il faudrait mieux que je le fasse lorsque Cécile, mon assistante, sera là. C’est elle qui tient les dossiers du personnel, donc elle 4


connaît les dates de naissance de tout le monde. Une fois les Capricorne débusqués, il me faudra me méfier d’eux lorsque les astres nous seront, à nous Capricorne, favorables professionnellement.

De plus, un jour comme aujourd’hui cela me permettrait de cibler mes recherches. Les chances que des Capricorne rencontrent des Capricorne sont forcément multipliées. De mémoire, aux Bélier on conseillait le grand air et aux Taureau de se poser les bonnes questions. Les Gémeaux auraient gagné à mieux s’organiser et les Cancer à se montrer moins froids vis-à-vis de leur entourage. Les Lion devaient faire confiance à leur intuition et les Vierge envisager des changements dans leur organisation. Les Balance allaient trouver un appui important auprès des leurs alors que les Scorpion verraient soudain surgir des rivalités. Les conjoints des Sagittaire seraient aux petits soins pour eux, les veinards ! Mais les Verseau au contraire devraient affronter des perturbations dans leur couple, chacun son tour   ! Les Poissons enfin devaient se montrer plus à l’écoute de leur partenaire, se concentrer dans leur travail et manger plus équilibré. Aux Capricorne seuls était promise une rencontre amoureuse décisive. La vie serait parfois plus simple si l’on portait des badges avec nos signes astraux. Le Capricorne est organisé.

Toujours est-il que si l’horoscope m’annonçait pour aujourd’hui, cette rencontre, inattendue, ou depuis si longtemps attendue, je devais me débrouiller tout seul et sans aucun indice. Cependant, je ne prends nullement ces prédictions pour des fatalités. Ainsi, si on m’annonce un accident de voiture et que je reste toute la journée chez moi, je ne risque rien, strictement rien. A moins de marcher sur une petite voiture, abandonnée traîtreusement 5


dans un coin de l’appartement par mon petit neveu lors de la dernière visite de ma sœur et de son mari, et me fracasser ainsi la tête ou me briser le coccyx, Lorsque mon horoscope annonce des dépenses inconsidérées, je cache ma carte bancaire dans le tiroir de la table de nuit, le ferme à clé, pose la clé sur le haut de l’armoire de la salle de bains   : le mauvais sort est écarté pour la journée. Ne voyez nullement en moi un intégriste de la fatalité. Aucun obscurantisme ne m’égare dans la superstition. Face aux prédictions, l’homme reste maître de son destin. Il peut se protéger des dangers annoncés, mais il peut aussi leur donner un sérieux coup de pouce lorsqu’elles s’annoncent bénéfiques. Le Capricorne reste rationnel.

C’est ainsi que j’entamais ma journée en buvant mon thé   : bien décidé à donner un coup de pouce au destin. Car le Capricorne est déterminé.

Le problème, c’est que l’horoscope ne précisait pas où cette rencontre pourrait avoir lieu. S’agissait-il d’une rencontre inopinée dans la rue ? Je marche, bing, je me cogne dans une inconnue   : «   Excusez-moi Mademoiselle. Non, non, Monsieur, c’est moi qui suis tête en l’air. Je ne vous ai pas fait mal au moins ? » Et en avant pour une superbe histoire d’amour ! Ou une rencontre au travail ? Je m’apprête à sortir de la salle de réunion et là, rebing, elle se déclare. Tout de go. «   Il faut que je vous dise, depuis le temps, je n’en puis plus, je suis follement amoureuse de vous. Mon Dieu qu’est-ce qui me prend de parler comme cela, c’est la première fois ! » Et en avant pour l’amour éternel ! Le Capricorne, contre toute attente, cache au fond de lui une âme romantique.

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Oui, c’était bien là le problème. Devais-je me rendre au travail plus attentif que jamais aux signes discrets mais encourageants que mes collègues féminines pourraient me donner ? Ou tout annuler pour m’asseoir à la terrasse d’un café, flâner dans un centre commercial, parcourir l’exposition d’un musée, musarder dans les allées du jardin public ?

Hésitant, je décidai de m’en remettre une fois encore au sort. J’ai pris une pièce dans la coupelle de l’entrée où je dépose ma monnaie. Face : bureau. Pile : pas bureau. Et j’ai lancé la pièce en l’air. Trop fort car elle m’a filé entre les mains lorsqu’elle est retombée. Elle a ricoché sur le carrelage de la cuisine, roulé longuement, s’est inclinée puis est allée se nicher sous le réfrigérateur. Là, le message était clair   : je devais choisir sans aucune aide du ciel qui devait estimer en avoir assez fait pour moi en m’offrant une journée prometteuse. Le Capricorne est réaliste.

Alors, j’ai opté pour me rendre au bureau. Choisir l’option de la journée buissonnière aurait pu me mettre en danger si l’un de mes collègues, les commerciaux particulièrement car on ne sait jamais d’où ils peuvent surgir ceux-là, m’avait croisé. « Tiens, qu’est-ce que tu fais là ? Je te croyais patraque et resté chez toi ? Vous savez qui j’ai vu hier se promener en ville alors que tout le monde le croyait au fond de son lit ? » Non vraiment, ce n’était guère prudent surtout au moment où, après le coup fameux de la note de synthèse sur le plan de formation, ma carrière prenait un nouvel essor. Le Capricorne est prudent.

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J’ai allumé ma première Camel de la journée, fouillé dans mon cartable, sorti mon agenda. Mon premier impératif était la réunion de 10 heures 30. J’avais donc le temps d’ici là de tenter quand même quelques approches en dehors du bureau. Immédiatement, je pensais à elle : la boulangère.

Chaque matin, je m’offre un croissant à la boulangerie à côté de chez Bernard depuis qu’il ne veut plus en proposer à ses clients. Soit, selon son expression, ils lui restaient sur les bras à la fin de la journée, soit, sans doute en raison d’astres stimulant l’appétit de certains signes astraux certains jours, ils étaient tous vendus dès l’ouverture et toute la matinée les clients frustrés râlaient. Donc je passe d’abord par la boulangerie puis m’arrête ensuite chez Bernard. C’est un rituel. Le Capricorne est rassuré par les rituels.

La boulangère me fait autant monter l’eau à la bouche que l’odeur des viennoiseries chaudes parfumant sa boutique de bon matin ! Si vous voulez l’imaginer, pensez aux nus d’Ingres. Je soupçonne, sous sa petite blouse bleue à col blanc échancré sur les premières taches de rousseur de sa poitrine, des formes aussi opulentes que celles des femmes du Bain turc, ce tableau dans lequel le peintre explore toutes les facettes de l’anatomie féminine. Le corps de la femme vu à 360 degrés. Toutes ces femmes alanguies dans la vapeur me renvoient à mes fantasmes pâtissiers. Ma boulangère en kaléidoscope   ! Au premier plan elle me présente son dos et ses fesses, puis à droite, tournée vers moi, ses cuisses, son ventre. Au second plan, elle croise ses bras sous ses seins en me les offrant comme sur un plateau, elle s’allonge sur le côté, se creusant pour souligner l’arrondi de sa hanche… Le Capricorne n’est pas dénué de sensualité. 8


Je pourrais également vous confier que la boulangère me fait penser à une petite bonne normande du début du siècle dernier, à la peau crémeuse et à la croupe généreuse appelant la main. Je pourrais ajouter qu’elle a de belles miches ou que j’adore regarder tressauter ses deux petites brioches au lait mais le Capricorne n’est jamais vulgaire.

C’est sifflotant un air connu que je me dirigeai d’un pas de conquérant vers la boulangerie. Dans l'odeur chaude des galettes, des baguettes et des babas, dans la boulangerie en fête un soir on les maria… La la la la… Je poussai la porte, m’approchai de ma future conquête occupée à aligner méticuleusement les viennoiseries dans leurs plateaux derrière la vitrine du comptoir, sans se douter une seule seconde du profond bonheur qui allait s’abattre sur elle. Je la saluai d’un bonjour que j’avais composé à la fois enjoué et sensuel, dissociant bien le bon du jour, jouant habilement dans les graves profonds et terminant ma déclaration par un soupçon de soupir. Elle leva vers moi ses grands yeux bleus, me sourit avant de me demander   : «   Bonjour, un croissant comme d’habitude, Monsieur ? » Que ce comme d’habitude fut doux à entendre même si le charme en était légèrement atténué par l’usage du monsieur ! Il est vrai cependant que je ne lui ai pas encore confié mon prénom comme je ne connais toujours pas le sien. Ainsi notre rencontre de chaque matin, était devenue notre première habitude, la première perle d’un long collier : habitude de m’embrasser avec légèreté dans le cou au réveil, de me souhaiter une bonne journée au creux de l’oreille au moment de nous séparer, de m’adresser mille SMS passionnés tout au long de la journée par incapacité de calmer son impatience à me retrouver le soir, de m’enlacer au moment de nos 9


retrouvailles et de me confier   : «   Mon chéri, comme tu m’as manqué   » en posant sa joue contre ma poitrine, de se glisser dans le lit en murmurant : «  J’ai froid réchauffe-moi vite ! » « Oui, s’il vous plaît », lui répondais-je d’une voix un peu brisée par l’émotion de découvrir ce premier lien entre nous et l’immense perspective de bonheur qu’il annonçait. Elle prit un croissant dans la pile du bout d’une pince, non plutôt elle me le choisit car j’eus très nettement l’impression qu’elle hésitait, cherchant celui qui correspondrait le mieux à mes goûts : ni trop gras ni trop friable, doré et croustillant à point… Elle le glissa dans un petit sachet de papier et je vis dans son geste d’une immense sensualité un lapsus   : sans nul doute, songeuse, laissait-elle son esprit s’égarer en contemplant la viennoiserie disparaître dans son fourreau. D’une main tremblante, je lui tendis une pièce de 1 euro. « Merci, et 20 qui font 1 euro tout rond » me dit-elle en me rendant la monnaie. Avant d’ajouter : « Et une bonne journée ! » puis de s’adresser par-dessus mon épaule au client en imperméable beige qui venait d’entrer dans mon dos   : «   Et pour vous Monsieur Le Cloarec, une baguette tradition pas trop cuite comme d’habitude ? » Comme d’habitude ? Comme d’habitude ! Cette femme avaitelle donc des habitudes avec tout le quartier ? Et cette façon de se détourner de moi une fois son argent encaissé ! Et de me souhaiter une bonne journée ! Elle venait de gâcher l’occasion unique qu’elle avait de laisser patienter l’autre en imperméable afin de bien me montrer que moi seul comptais à ses yeux, de frôler la paume de ma main du bout de ses doigts en laissant glisser lentement la monnaie en signe de regret de devoir déjà nous quitter et en promesse de caresses futures, de m’exprimer son impatience des retrouvailles par au moins un à demain ou un au plaisir de vous revoir. Femme vénale que seul l’argent intéresse ! Femme volage qui sourit à tous ! De rage, en sortant du magasin, et 10


sans la saluer, je jetai le sachet et son contenu dans la corbeille à papier du carrefour. Certains accusent le Capricorne d’être susceptible mais avouez que là il y avait de quoi !

Je cherchai l’apaisement intérieur devant mon café serré chez Bernard. Il me fallait tourner la page, quitte à renoncer définitivement au croissant matinal. Je pourrais très bien me mettre aux biscottes pour accompagner mon thé. Avec une fine couche de beurre au sel de Guérande pour les agrémenter. Pour que la biscotte ne se brise pas au moment du tartinage, il me suffira de poser la veille au soir une noix de beurre dans une petite assiette sur la table de la cuisine et elle sera à température le lendemain matin. Je me consolais progressivement de mon immense désillusion en me régalant d’avance à l’idée de la biscotte beurrée trempée dans le thé. Le Capricorne est épicurien.

Je me recentrai sur mon objectif de la journée mais je savais n’avoir rien à espérer du bar de Bernard. C’est un tabac PMU, ce n’est pas un lieu qui attire les femmes. Il est cependant parfois arrivé que de jolies petites étudiantes un peu éméchées en sortie de boîte viennent y boire un café dès l’ouverture pour se remettre les idées en place avant de se jeter sur le lit avec leur conquête récente. De toute façon, c’eût été le cas que je ne me serais pas intéressé à elles malgré les charmes de leur jeunesse et la mode actuelle des jupes courtes sur leggins. Les astres annonçaient une rencontre décisive, pas une passade. Faute de grives, on ne mange pas forcément des merles. Le Capricorne sait raison garder.

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Nullement abattu par cette première déconvenue, je rejoignis le travail, terrain déjà cartographié, pour abattre mes prochaines cartes. Arrivé, j’explorais toutes les pistes, une par une, en suivant le couloir de l’accueil à mon bureau. Le Capricorne est persévérant.

La standardiste derrière le comptoir de l’entrée ? Un petit sourire poli et elle replonge illico le nez dans son clavier. Ingrate, si je ne t’avais pas recrutée, tu serais encore caissière au Shoppy de ton quartier ! Eliminée.

La factrice qui est justement là   ? Nous nous

connaissons très peu. Pour

remédier à cela, je pourrais m’adresser à moi-même un recommandé chaque jour, mais cela risque de prendre du temps et les astres ont bien dit que c’était pour aujourd’hui, pas pour dans une semaine. Eliminée.

La nouvelle du bureau 111, le premier en entrant dans le couloir ? Un léger signe gentil de la main pour me saluer mais visiblement absorbée dans une conversation matinale qui n’a rien de professionnelle si on en croit le rose de ses joues. Eliminée.

Sophie ? Sourire épanoui, certes, mais le même pour Antoine qui la croise au même

moment.

Et

pour

Jo,

aussi

 

!

Et

allez

donc ! Eliminée.

Quand même pas mademoiselle Dumontier, qui doit s’habiller chez Monique Boutique à Ploufragan au moment des soldes. Je n’ose même pas y penser. Eliminée, en accélérant au passage devant son bureau par prudence. 12


Jacqueline ? Bulldozer monté sur talons aiguilles. Toujours repérable deux heures après son passage dans un couloir   : elle doit être terriblement maladroite pour casser ainsi un flacon de Shalimar, chaque matin dans sa salle de bains ! Eliminée.

La femme de ménage   ? Souriante, toujours de bonne humeur, mais une conversation se limitant au temps qu’il fait. Et forcément attirée par l’aura de mon statut social. Eliminée.

Marie-Solange   ? Marie-Solange, petite musaraigne. Mais cette impression qu’elle va fondre en larmes à chaque instant ! Elle devrait concourir pour le titre de Miss Temesta 2011. Elle me colle le cafard. Eliminée.

Adeline ? Intelligente. Pertinente. Brillante. A tel point que je me sens rapetisser devant elle dès qu’elle émet un avis. Déjà que je ne suis pas bien grand ! Eliminée.

Octavie ? Elle, quand elle émet un avis, c’est le Procureur Général qui se lève. On attend en tremblant l’annonce de la réquisition : 10 ans dont 5 avec sursis ? 22 ans dont 18 incompressibles ? Perpette ? Eliminée.

Jean-Bernard   ? Les astres ne vont quand même pas me faire ça   ! Non pas éliminé, lui, mais non partant dans la troisième ! Le Capricorne peut aussi avoir le sens de l’humour.

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Josette, dans le bureau juste après la fontaine à eau ? Si je me souviens bien : quatre enfants dont deux jumeaux qui font encore des bronchiolites. De beaux yeux vert d’eau, une belle chute de reins, mais quand même, quatre enfants ! Eliminée.

Mireille, à gauche de la photocopieuse ? Tout juste divorcée. Alors, sorties en boîte avec les copines récemment retrouvées, goût apparemment prononcé pour le genre rugbyman à poil sur un calendrier. Et elle s’est remise à fumer. Eliminée.

Dernier bureau avant le mien   : Béatrice ? Je lui avais offert une boîte de Quality Street pour sa fête, le 13 février. Donc la veille de la Saint-Valentin. Comprend qui veut ! Pas elle, en tout cas. Elle a fait le tour des bureaux pour en offrir à tous et à chacun le lendemain, pendant que j’étais en ARTT   ! Eliminée.

Ce passage en revue n’avait rien donné de significatif. Installé dans mon fauteuil, il ne me restait plus qu’à tuer le temps en attendant la réunion de 10 heures 30 consacrée à notre politique en faveur de la diversité. J’aurais pu donner un coup de pouce au destin en allant faire un tour sur un site de rencontres mais sur le lieu de travail était-ce bien prudent   ? En tant que responsable des Ressources Humaines, je me dois de donner l’exemple d’un usage de l’Internet qui ne soit contraire ni aux bonnes mœurs ni à la concentration dans le travail. Pour m’occuper, je parcourais la liste de mes mails lus avant de les archiver lorsque l’un d’entre eux se rappela à mon souvenir. C’était le message d’une consœur rencontrée lors d’un petit déjeuner 14


conférence comme en organisent les Ecoles de Commerce. Nous avions échangé quelques mots puis nos cartes de visite autour du buffet. Elle m’avait adressé un mail quelques jours plus tard pour me demander mon avis sur une question concernant la durée de la période d’essai des assimilés cadre. Fallaitil voir dans cette demande un prétexte à engager une relation ?

Sans plus tarder, je lui tapai un message : Bonjour Brigitte, Désolé d’avoir tant tardé à vous répondre. J’ai eu beaucoup de travail ces derniers temps avec un accord à renégocier sur les tickets restaurants. J’ai bien réfléchi à votre question. C’est une question difficile qu’il convient de traiter avec prudence. Je vous propose d’en parler de vive voix. Etes-vous libre pour dîner un soir   ? Ainsi, nous ferons d’une pierre deux coups. A bientôt.

Je signai de mon prénom. C’était la première fois que j’utilisais les prénoms entre nous et je pensais que cela introduirait une première note d’intimité en perspective d’un dîner au cours duquel je pourrais user de tout mon charme et de ma dextérité envers les femmes.

Quelques minutes plus tard, son retour me parvenait : Bonjour, Merci mais j’ai trouvé la réponse. BM

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Le Capricorne hésite habituellement à se fier à son intuition. Mais là, je dus admettre que les choses me semblaient mal engagées.

Vers 10 heures 28, je me rendai à la salle de réunion. Le Capricorne est ponctuel. Le patron et le Directeur Administration et Finances arrivèrent quelques minutes plus tard en compagnie d’une consultante. Celle-ci était venue nous informer sur les risques que nous faisaient courir nos insuffisances face aux lois en faveur des publics qualifiés de spécifiques. Il est vrai que comme

responsable

particulièrement

à

des

Ressources

respecter

Humaines,

scrupuleusement

la

je

m’attache

réglementation

plus sur

l’embauche, la paye, le temps de travail… et je peux m’honorer que grâce à moi, jamais notre entreprise n’a perdu de procès aux Prud’hommes. Je fus immédiatement frappé, subjugué même, par la sensualité que cette jeune femme dégageait en dépit d’une tenue un peu stricte   : cheveux tirés en chignon, tailleur noir sur sobre chemisier blanc, lunettes à monture en écaille noire. Dans la panoplie des fantasmes masculins, pour d’autres que moi car je voue aux femmes un profond respect, elle aurait fort honorablement tenu sa place entre l’infirmière et la bunny girl   : la maîtresse d’école sévère mais torride. On devinait qu’une fois le chignon défait une nature volcanique allait se révéler. Qu’une fois la carapace du chemisier percée, une tornade de baisers et de caresses allait tout emporter sur son passage. Etait-elle l’être attendu ? En tout cas, il s’agissait de la première rencontre nouvelle de la journée. Après tout, pourquoi des femmes que je croisais tous les jours, avec lesquelles j’avais des relations quotidiennes, en tout bien tout honneur cela s’entend, se seraient-elles subitement intéressées à moi ? A part une Capricorne, peut-être, portée comme moi par les astres. Non, l’horoscope parlait bel et bien de 16


rencontre nouvelle et voilà pourquoi jusqu’à présent rien n’était advenu ! Je m’étais égaré sur de fausses pistes en me limitant à mon entourage familier : ma boulangère, mes collègues   ! Le Capricorne n’hésite pas à repenser sa stratégie pour atteindre ses objectifs.

Pour séduire la consultante, à défaut de pouvoir utiliser mon expertise très limitée sur le thème de la réunion, je décidai de briller à ses yeux par mes traits d’esprit. C’est une qualité que l’on me reconnaît bien volontiers dans mon entourage. La faire rire, afin que la moitié du chemin soit parcourue dans une heure. Pour l’autre moitié, je verrais ensuite. Le Capricorne sait cheminer pas à pas dans ses projets.

« Je constate un certain nombre de disparités à la lecture de votre bilan social, entama la consultante. Ainsi parmi les personnes parties en formation lors de l’année écoulée, on trouve 32 % de femmes pour 68 % d’hommes alors que le personnel de votre entreprise comporte près de deux tiers de femmes. Comment expliquez-vous cela ? C’est que vous, les femmes, êtes par nature plus intelligentes que nous, lui répondis-je. Vous avez donc moins besoin de formation.   » Lorsqu’elle me regarda, j’entendis nettement le bruit d’une tronçonneuse découpant la table entre elle et moi. Le bruit devint assourdissant lorsqu’elle ajouta : « Je suppose que si je vous fais une remarque analogue pour les disparités de salaires, vous me répondrez que c’est sans importance car l’argent ne fait pas le bonheur ou que les femmes mangent moins pour garder la ligne   ?   » J’en restai coi   ! Comment avais-je pu aussi maladroitement engager mon entreprise de séduction   ? Habituellement, le Capricorne sait se montrer plus habile. 17


Elle se replongea dans le bilan social et ajouta : « En ce qui concerne votre taux d’emploi de personnes handicapées, je constate qu’il vous manque deux unités. Comment comptez-vous vous mettre en conformité avec la Loi 2005-102 ?  » Je me repris et tentai un autre trait d’esprit. Le premier avait certainement raté sa cible en lui paraissant misogyne, bien à tort car j’adore les femmes. Alors, j’attaquai sur un terrain plus drôle et plus consensuel : « Certes, mais si nous comptons les cons comme handicapés, nous sommes bien au-dessus de notre obligation.   » Le bruit d’une perceuse électrique à percussion vrilla l’atmosphère et elle me planta sa mèche en plein front : « Bien sûr, et vous en êtes le responsable, de ces ressources humaines à la con ? » Je tentai d’avaler ma salive, mais de salive point !

Alors que je n’avais pas encore repris mes esprits, elle ajouta : « Vous n’avez toujours rien engagé sur l’emploi des seniors. Je vous signale que lorsque vous cumulerez toutes vos pénalités, personnes handicapées et seniors, cela représentera une coquette somme qui pourrait être utilisée d’une façon plus responsable. Et je ne parle pas de la diversité ethnique   ! Là, vous n’avez aucune obligation, si ce n’est celle de votre conception de l’équité sociale. » J’ai retenté une dernière fois de la faire rire, au moins sourire. Mais, je ne sais pas ce qui m’a pris, sans doute trop de temps passé chez Bernard dans les conversations de comptoir. Les clients de Bernard sont de braves types, mais leurs idées ne volent pas bien haut. M’auraient-ils contaminé ? Je m’entendis lui répondre : « Et si on embauche un vieil arabe un peu neuneu, ça nous sauvera du dépôt de bilan ? » Elle m’a à nouveau regardé et je vis dans ses yeux toutes les immensités glacées du cercle polaire. Elle n’ajouta rien cette 18


fois-ci. De toute façon, je ne l’aurais pas entendue. Je venais de sentir le choc froid de la lame de la guillotine sur ma nuque. J’arborais un sourire grimacé comme Louis XVI lorsque sa tête roula dans le panier d’osier.

Sur ce, elle se leva, referma son cartable et ajouta : « Je vous enverrai mon rapport. Et ma note d’honoraires. Ma mission est terminée. » Et elle s’éloigna de sa démarche de mannequin. Certainement, cette femme était d’un signe astral difficilement compatible avec le Capricorne. Peut-être même d’un signe et d’un ascendant complètement incompatibles avec un Capricorne ascendant Poissons. Il y a forcément une explication à un tel manque de communication entre nous.

Profondément dépité par l’issue de la réunion, je sortis de la salle pour rejoindre le restaurant d’entreprise en bas de notre immeuble de bureaux. C’était la meilleure heure : pas encore la foule et un choix généreux d’entrées et de desserts.

J’avais déjà remarqué la nouvelle serveuse dont j’aimais le genre déluré   : cheveux blond platiné maintenus en queue-de-cheval par un chouchou rose, une blouse toujours déboutonnée, en dépit sans doute du règlement intérieur de son entreprise, laissant deviner un corps de fausse maigre sous un tee-shirt dévoilant son nombril, un jeans taille basse révélant selon ses mouvements le haut des hanches ou le creux de l’aine. Certainement douce et gentille, pas compliquée et attentive… Rien à voir avec la beauté hautaine de la consultante. Après tout, pourquoi pas ? Les astres avaient peut-être décidé de me tester. Saura-t-il deviner en la bergère une princesse   ? Devant les plats 19


chauds, je mimai l’hésitation et lui confiai : « Allons, allons, je ne sais que choisir, le pot-au-feu ou les endives braisées au jambon ? Elle me répondit : je serais vous, les endives. A votre âge, faut surveiller sa ligne. Ca part difficilement les poignées d’amour, après. » Délurée, certes, mais là on frôlait, que dis-je, on baignait dans l’impertinence, voire l’insolence. Pour qui se prenait-elle pour s’autoriser des remarques aussi inconvenantes et déplacées ? Le Capricorne est réservé.

Je passai le début de l’après-midi dans le doute. Ma confiance en ce que j’avais entendu le matin était même profondément ébranlée. Non pas ma confiance dans les astres mais ma confiance dans leurs émissaires.

A la radio, enregistraient-ils la diffusion de l’horoscope la veille ou la chroniqueuse était-elle bien présente derrière le micro, en chair et en os ? Un détail avait éveillé mes soupçons. La chronique était rediffusée toutes les demi-heures. Quelle que soit l’heure du passage à l’antenne, les termes et le ton étaient les mêmes. Les blagues à moitié drôles de son complice de micro : les mêmes. Les hésitations, fous rires et bafouillages : les mêmes. Dans le cas où il s’agirait d’un enregistrement, il était tout à fait envisageable que le technicien chargé de le lancer, mal réveillé, se soit trompé et nous ait rediffusé la chronique de la veille. La conscience professionnelle se perd, nous le constatons tous quotidiennement. Travailler dans une station de radio et être en charge de la première tranche horaire demande de se coucher tôt pour avoir les idées claires dès l’arrivée au travail. Il faut de la conscience professionnelle. De la volonté. Et on sait ce qu’est ce milieu des média. Des sorties jusqu’à pas d’heure, le mélange d’alcool et d’excitants de toutes sortes… Alors le 20


lendemain, forcément   ! Les yeux pas en face des trous, on fait perdre son temps aux auditeurs qui n’en ont pourtant pas à perdre ! Le Capricorne, lui, a le sens des responsabilités.

L’autre hypothèse était que la chroniqueuse ait été débordée par des tâches d’importance la veille. Ces tâches multiples qui occupent les femmes à longueur de journée   : passer chez le teinturier puis chez le cordonnier, accompagner le petit dernier chez l’ORL, réconforter au téléphone une amie dépressive, faire un saut chez leur mère pour rapporter le Tupperware qu’elle réclame depuis quinze jours, commander des sushis pour l’anniversaire de leur mari, emmener le chien à Dog Beauty pour un toilettage… Elle n’aurait alors pas eu le temps de se pencher précisément sur les thèmes astraux d’aujourd’hui et aurait bricolé sa chronique en collant bout à bout des phrases toutes faites sur la santé, le travail, l’amour. A moins qu’elle ne nous ait tout simplement refourgué une ancienne chronique, valable certes un jour mais pas aujourd’hui. Un jour où je ne l’aurais pas entendue.

Je ne pouvais pas ignorer ces hypothèses tout à fait réalistes qui expliqueraient qu’en plein milieu de journée rien de la prédiction ne s’était encore réalisé. Le Capricorne ne se berce pas d’illusions longtemps.

En fin d’après-midi, j’avais accepté la demande de rendez-vous d’une étudiante qui avait déposé sa candidature pour un stage. Elle était en master de Ressources Humaines et ses études approchaient de leur terme. Elle devait, en fin de parcours, réaliser un stage de plusieurs semaines qui lui apporterait une autre dimension professionnelle qu’une simple expérience de tri de 21


curriculum vitae ou de sourcing dans un cabinet de recrutement, aussi prestigieuse qu’en fût l’enseigne. Lorsqu’elle entra dans mon bureau, ce furent à la fois les cloches de Saint-Pierre de Rome par un dimanche de Pâques, les Tambours du Bronx, le bagad de Lann-Bihoué, les sirènes du port d’Alexandrie… Sous les ovations d’une foule en délire je passais seul en tête le col du Tourmalet laissant le peloton du Tour de France vingt minutes derrière moi, en même temps d’un coup de tête je marquais le but en or permettant à ma patrie d’emporter la coupe du monde, puis hissé sur les épaules de deux matadors en habits de lumière, la fanfare tonitruante entamant l’air de Bizet, toréador, en gaaaarde, toréador, toréador ! je sortais de l’arène de Séville par la Grande Porte après un tour d’honneur, brandissant les deux oreilles et la queue d’un taureau monstrueux de muscles et de courage, et, laissant derrière moi une arène recouverte de mouchoirs blancs et de bouquets de fleurs, je sautais à l’arrière d’une immense Cadillac décapotée pour, debout, attaquer ma parade triomphale à travers Broadway, précédé d’un bataillon de majorettes, les New-Yorkais déchaînés aux fenêtres des buildings déversant sur moi une pluie de confettis...

Tandis que l’orchestre philharmonique de l’opéra de Berlin dirigé par Herbert von Karajan ressuscité jouait La Marche Nuptiale, elle entrait dans mon bureau comme une reine dans la nef d’une cathédrale le jour de ses noces. Sous ses pieds chaussés de ballerines, la moquette grise se transformait en tapis rouge. Lorsque je l’invitai à s’asseoir, elle retira son blouson de cuir que deux petits oiseaux bleus et jaunes saisirent de leur bec pour le suspendre délicatement à un portemanteau d’or et de cristal. Sans doute me parlait-elle car je voyais ses lèvres de Blanche-Neige frissonner, mais je ne l’entendais 22


pas… Ses trois marraines l’avaient revêtue d’une parure telle que Charles Perrault ou les frères Grimm n’auraient pu en imaginer. Elles avaient passé de longues soirées cousant au fond du palais son jeans d’un bleu pareil au manteau de la Sainte Vierge et son tee-shirt d’un blanc pur comme la plus pure des sources de l’Himalaya à laquelle le Bouddha se désaltéra un jour. Ses bijoux étaient dans sa famille depuis une lointaine ancêtre égyptienne qu’un pharaon aima follement à l’ombre des pyramides. Ses lunettes avaient demandé de longues heures de labeur aux elfes du Père Noël pour s’harmoniser aussi parfaitement à l’ovale de son visage…

« Monsieur ? Quand me donnerez-vous votre réponse, Monsieur ? »

Je reprenais pied dans la réalité. « J’ai beaucoup apprécié votre curriculum vitae, lui dis-je. Votre parcours est certes encore limité en raison de votre jeune âge, mais il témoigne de la cohérence de votre projet professionnel. Un stage dans notre entreprise représentera indéniablement un atout dans votre future recherche d’un premier emploi. Comme vous, j’éprouve de la passion pour les ressources humaines, tous ces hommes et ces femmes qui sont le sang, la sève de l’entreprise. Qui chaque jour donnent le meilleur d’eux-mêmes pour que nous relevions, ensemble, de formidables défis dans un monde de plus en plus hostile. Tous unis, chevaliers et piétaille, archers et arquebusiers, sur le terrible champ de bataille de la guerre économique. Tous unis derrière la même bannière, celle de notre entreprise, notre royaume, prêts à la reprendre des mains de celui qui tombe pour la porter plus haut encore ! Toujours plus haut, toujours plus loin ! Et vous découvrirez que nous faisons, je dis nous car je vous sens déjà des nôtres, un noble métier qui demande beaucoup de courage 23


et d’abnégation. Ah, ça, nous sommes loin des 35 heures ! Je ne compte plus les fois où je ne pars guère avant 19 heures, voire 19 heures 30 ! Mais quand on aime, on ne compte pas, n’est-ce pas ? Je ne pourrai malheureusement pas m’attarder le soir, m’interrompit-elle car je dois absolument récupérer mon fils à la crèche avant 18 heures.   » Brusquement, une armée de rats entra sans frapper dans mon bureau pour remettre tout en ordre et le nettoyer à grands seaux d’eau. Refermons le dossier « petite stagiaire ». Je lui accorderai son stage malgré la déception qu’elle m’avait causée. Le Capricorne est un être généreux.

Il ne me restait plus qu’à rentrer chez moi. La prévision ne s’était pas réalisée. Il y avait nécessairement une explication. Je n’avais peut-être pas été suffisamment attentif aux femmes croisées, j’avais peut-être oublié le bureau cachant ma perle. Ou alors, une question d’ascendant. Je suis ascendant Poissons. Le degré de confiance pour les ascendants Poissons pouvait être plus faible que pour d’autres ascendants   : Balance, Sagittaire, Vierge… Ou une question de décan. Je suis du troisième décan. La prévision était-elle fiable pour le troisième décan ? Le troisième décan frôle le signe du Verseau. La ligne de démarcation est peut-être poreuse. Le Capricorne n’omet d’explorer aucune hypothèse lorsqu’il analyse une situation.

Toujours est-il que je rentrais bel et bien chez moi bredouille. Je devais au préalable faire un crochet par la gare pour retirer mon billet de train sur une borne informatique, l’ayant commandé par Internet. Je devais prendre le train de 6 heures 05 le lendemain matin et je n’aime pas arriver au dernier moment pour retirer mon billet. On peut tomber sur une borne défectueuse, puis sur 24


une seconde… ce qui oblige à faire la queue devant la seule borne en fonctionnement puisque tous les voyageurs se trouvent confrontés à la même difficulté. Votre carte de paiement bancaire peut être refusée parce que soudain elle devient muette et vous avez beau la frotter elle reste muette. Vous avez pu vous tromper en recopiant le code à taper pour obtenir le billet, il est si facile quand on gribouille comme je le fais de confondre un 8 et un 0, un 3 et un 5. Et si vous avez cependant bien recopié le code, vous risquez encore d’oublier le papier sur la table de la cuisine où vous l’aviez cependant bien posé en évidence… Bref, je ne m’y prends jamais au dernier moment et vais toujours retirer mon billet la veille au soir. Le Capricorne est prudent, je vous l’ai déjà dit.

A cette heure, le hall de la gare se transforme en cour des miracles. Ce soir-là, une femme échevelée comme une sorcière, enroulée dans une couverture comme un indien d’Amérique, déambulait de long en large, soliloquant avec conviction dans un langage imaginaire et par elle seule compréhensible où se mêlaient sonorités rocailleuses et hoquets. Des jeunes en treillis s’étaient vautrés les uns sur les autres, comme une horde de néanderthaliens au fond de leur grotte, entre une sandwicherie et un bar-brasserie, au milieu de chiens, sacs à dos et bouteilles de bière. Un grand noir à dreadlocks invectivait la foule déversée par l’escalator, mêlant dans son discours la crise financière, l’état policier et la libéralisation des drogues douces, annonçant le grand soir tel un prêcheur la fin imminente et inévitable du règne du Mal. Autour d’un roi Pétaud invisible, ils se regroupent, malingreux et francs mitoux, rifodés et capons de notre époque, cherchant chaleur et sécurité. Quel que soit le sentiment de danger que leur présence parfois éveille en moi, je ne reste pas 25


insensible devant cette misère, indigne de notre pays et de notre siècle. Comment peut-on ainsi accepter que des êtres humains vivent dans un complet dénuement, repoussés hors de la société que leur vue dérange ? Dans le cœur du Capricorne flamboient des valeurs humanistes.

Mon billet retiré de la borne, je m’apprêtais à rejoindre la sortie, vérifiant la présence de mon mobile dans la poche droite de mon duffle-coat, lorsque je l’aperçus, échouée dans un renfoncement entre le Relay et le distributeur de billets de banque.

Un peu à l’écart du gros de la troupe des gueux et

malandrins, recroquevillée sur elle-même, dans une grosse parka kaki, un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. À ses côtés, un énorme sac à dos et un duvet encore roulé. Son maquillage usé lui donnait un air de corbeau mouillé.

Quelles déferlantes de la vie t’ont happée, ballottée, brinqueballée, puis brisée enfin jusqu’à te rejeter ici ? Qui es-tu   ? Cosette échappée des griffes des Thénardier ? Compagne de route de Vitalis, mendiant ton pain entre Rémi et Joli-cœur   ? Quels méfaits as-tu commis, pour survivre, tout au long de ta déchéance ? As-tu fait de ton corps une monnaie d’échange pour satisfaire ton goût pour l’alcool et la drogue ? Mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Il aura pour toi la même miséricorde qu’Il eut pour Marie la Magdaléenne. Viens, entre dans la maison du pharisien, lave de tes larmes les pieds du Sauveur puis essuie-les de tes cheveux ! Suis-moi et tes péchés seront effacés. Ce n’est pas sans intention qu’Il t’a mise ce soir sur mon chemin.

Je me suis approché d’elle. « Mademoiselle, lui ai-je dit doucement afin de ne pas l’effrayer, il va faire très froid cette nuit, vous ne pouvez pas dormir là, 26


voulez-vous venir chez moi ? Tu veux quoi, toi, elle m’a répondu ? Ne vous méprenez pas sur mes intentions, ai-je alors ajouté pour la rassurer, mais vraiment, ce n’est pas prudent de rester ici. Vous pourriez vous faire agresser, dérober vos affaires. Venez chez moi, je vis seul, j’ai de la place. Et sans doute avez-vous besoin de vous restaurer.   » Elle m’a dévisagé silencieusement, a semblé hésiter, puis a fini par se lever : «  Ok, elle a dit, t’habites loin ? A deux pas, ai-je répondu. » Elle m’a suivi. J’ai voulu l’alléger de son sac à dos pour lui en éviter le poids, elle semblait si fragile, mais elle s’y est agrippée.

Chez moi, je lui ai proposé de prendre une douche et même de laver ses vêtements. Dans la salle de bains, je lui ai sorti une serviette, indiqué le tiroir du meuble dans lequel se trouvait le sèche-cheveux, présenté le choix de flacons de produits de douche et de shampoing. J’ai posé sur le tabouret un grand tee-shirt, que ma fille porte pour dormir lorsqu’elle vient en vacances, ainsi qu’un peignoir. Je lui ai expliqué le fonctionnement de la machine à laver et du sèche-linge, jeté deux tablettes de lessive dans le tambour. Et je suis sorti.

Dans la cuisine, je lui ai réchauffé un potage en brique aux légumes, avec des pâtes parfumées à l’ail et au basilic. Il me restait deux tomates farcies, j’ai mis le four à préchauffer. Le micro-ondes les aurait abîmées. J’ai dressé une table simple, je ne voulais pas la mettre mal à l’aise par trop de cérémonial. Aussi, ai-je préféré une serviette en papier à celles brodées, un set en plastique au lieu d’une nappe. J’ai choisi un verre ballon, des couverts en inox, délaissant le cristal et l’argenterie. Je n’ai pas allumé de bougie. Je ne voulais pas non plus qu’elle puisse craindre dans mon attitude une volonté autre que celle qu’elle se sente bien chez moi. Le tact est une des qualités du Capricorne. 27


Lorsqu’elle est sortie de la salle de bains, ce fut comme une apparition. Elle avait lavé ses cheveux et ils encadraient son visage d’un soleil roux. Elle s’était démaquillée et son regard se révélait alors pur. La Vénus de Botticelli en peignoir chez moi !

« Je vous ai préparé le repas, lui ai-je dit en la précédant vers la cuisine. » Elle m’a suivi, s’est assise. J’ai déposé devant elle l’assiette de potage ainsi que les deux tomates farcies dans le plat en faïence blanche. J’ai sorti du réfrigérateur le plateau de fromages, des yaourts aux fruits et le beurrier. Je lui ai proposé de l’eau gazeuse. J’ai découpé deux tranches de pain que j’ai posées dans une petite assiette. Puis, je me suis retiré afin de ne pas la mettre mal à l’aise en la regardant manger, prétextant des mails à lire dans ma chambre. Je me suis allongé sur le lit, j’ai pris mon lecteur de CD et posé les écouteurs sur mes oreilles. Un mélange harmonieux de bruit de vagues, de cris de mouettes lointaines et de musique sacrée d’Extrême-Orient m’a emporté.

Lorsque je suis revenu une demi-heure plus tard, elle terminait un yaourt à la fraise. Je remarquai qu’elle avait mangé les deux tomates farcies. Ses joues étaient légèrement redevenues roses. Je lui ai proposé une tisane dans le salon.

J’ai mis Abbey Road en sourdine et nous nous sommes assis l’un face à l’autre, elle sur le canapé, moi dans un fauteuil. J’ai versé la tisane brûlante. Elle a contemplé le sucre fondre dans son mug, pensive. Nous sommes restés un long moment ainsi, silencieux. Puis elle a commencé à me raconter… Les études et le chômage. Les CDD sans lendemain et les files d’attente à Pôle 28


Emploi. Les employeurs dédaigneux et les clients vindicatifs. Le studio dans lequel elle s’était retrouvée seule un soir, son copain qui n’était jamais rentré. Les parents et les reproches. Les amis et leur confort. Elle m’a raconté les dettes, l’expulsion et la rue qui l’attendait. Elle m’a raconté, raconté jusqu’à s’allonger et s’endormir.

Je suis allé chercher dans le placard de ma chambre une couverture, non deux couvertures, pour qu’elle n’ait pas froid, et je les ai étendues sur elle avec précaution afin de ne pas la réveiller. Puis j’ai éteint l’hallogène. La télé était restée en veille et sa petite lumière rouge réchauffait la pénombre de la pièce. Avant de passer dans ma chambre, je l’ai contemplée dormir. Un long moment, j’ai écouté son souffle apaisé…

Dors, ma princesse. Demain avant ton réveil, je descendrai nous acheter des croissants chauds. Le Capricorne veille sur celle qu’il aime.

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Amis Capricorne