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Minuit vingt-cinq. Une longue paire de jambes me hèle depuis le trottoir. Je freine, me range sur le bas-côté et attend que les jolies gambettes ouvrent la portière arrière. Elles s’engouffrent dans mon véhicule et s’installe sur la banquette arrière. J’examine la créature dans mon rétroviseur : un frisson d’excitation me parcours la nuque. Exactement comme je les aime : trop bien habillée, trop bien coiffée, trop bien éduquée, vingt ans à tout casser, de nombreux amants... La petite pépette parisienne par excellence. « Vous allez où ? » lui lance-je. « Au cinquante-trois Avenue d’Iéna, s’il-vous-plaît. » me répond-elle, la bouche pincée. Magnifique. J’adore ce genre d’adresse. Enfin un événement pour rompre la monotonie de cette fin de service. Je démarre, déboîte et m’insère dans la circulation. Les rues de la capitale sont presque vides à cette heure là. J’appuie sur le champignon. Quarante... Cinquante... Soixante... Soixante-dix... Quatrevingt... Je jette un coup d’œil à ma passagère. Agrippée à la poignée au-dessus de la fenêtre, elle regarde les lumières de Paris défiler, beaucoup trop vite à son goût. Je ne peux m’empêcher de sourire devant la vision de ses beaux yeux exorbités. Je prends les virages sans l’ombre d’un ralentissement, la pauvre est secouée comme un prunier. Elle se retrouve plaquée contre ma vitre, puis vient s’aplatir sur la place libre à côté d’elle. Elle est bien trop polie pour oser protester.


J’exulte.J’arrive sur l’Avenue Niel. Les feux sont rouges mais qu’importe. La petite aiguille du cadran atteint le chiffre cent. Enfin, cette petite conne a le cran d’ouvrir la bouche. Elle me hurle : « Vous allez beaucoup trop viiite ! J’exige de descendre ! » « Pas de danger, mademoiselle, je maîtrise totalement ma conduite ! » lui rétorque-je d’un ton enjoué, tout en verrouillant les portières de la voiture. Je franchi les carrefours à toute vitesse. Paris n’est jamais aussi belle que la nuit, à quatre-vingt-dix kilomètre à l’heure. Et c’est aussi valable pour ses jeunes habitantes. C’est avec une lueur de panique dans les yeux qu’elles me sont le plus agréables.Je débouche Place de l’Étoile. Mon excitation atteint son paroxysme tandis qu’à l’arrière, la charmante enfant frise la crise cardiaque. Je slalome entre les voitures, croise un noctilien qui se voit obligé de piler pour m’éviter, enchaîne les queues-de-poisson et les fauchages de priorité puis rejoint à regret l’Avenue d’Iéna. Je me gare en douceur devant chez elle, esquisse un sourire dans le rétroviseur et déverrouille les portières. « Ce sera seize... » Je n’ai pas le temps de finir ma phrase. Ma cliente se jette hors de mon taxi et se rue vers l’énorme porte de son luxueux immeuble. Je la regarde s’éloigner de sa démarche rageuse et j’allume une cigarette. Pour seize euros et quarante-quatre centimes, je gâcherai volontiers toutes les fins de soirées de ces adorables descendantes de riches propriétaires parisiens.


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