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VACHERIES

PETITES ENTRE MUSICIENS

RÉUNIES PAR ILLUSTRÉES PAR

JEAN-YVES BOSSEUR CHRISTIAN BINET

Miner ve

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JEAN-YVES BOSSEUR / CHRISTIAN BINET

PETITES

VACHERIES MUSICIENS

ENTRE

Miner ve

&


EN GUISE DE PRÉAMBULE u Comme l’écrivait Erik Satie dans sa préface à Sports et Divertissements, ce livre n’est avant tout qu’« œuvre de fantaisie. Que l’on n’y voie pas autre chose ». La pratique musicale regorge d’événements qui suscitent autant de situations cocasses, où l’humour et la dérision trouvent tout naturellement leur place ; en premier lieu, la cohabitation des différentes familles instrumentales, qui ne manque pas d’engendrer jalousies, rivalités, attitudes corporatistes. L’orchestre est à lui seul une véritable micro-société où se jouent toutes sortes de conflits fratricides, en fonction des hiérarchies qu’il sous-entend d’habitude. Le film de Federico Fellini Prova d’orchestra demeure un témoignage des plus croustillant à cet égard. Mais, plus globalement, les divers genres musicaux s’ouvrent, chacun à sa façon, sur des rapports sociaux (entre les musiciens, entre ceux-ci et leur public, et plus largement entre tous les acteurs de la vie musicale). À la lecture de ce pot-pourri de blagues, anecdotes et aphorismes, on pourra avoir l’impression d’un véritable jeu de massacre, où quasiment personne n’est épargné (et pourquoi devrait-il en être autrement ?). Certes, certains instrumentistes sont plus abondamment cités que d’autres. L’altiste se taille incontesta­blement la part du lion ; pourquoi lui ? Une vieille légende voudrait que les altistes soient des violonistes ratés. Aujourd’hui, un tel argument n’est plus guère crédible, même si, à l’instar des histoires belges, les blagues à leur sujet ne cessent de proliférer, parfois même avec la complicité amusée des intéressés. Certaines histoires sont du reste transposées et transposables d’un instrument à un autre. On a pu remarquer qu’une même blague peut passer, selon les cas, de l’alto à la contrebasse ou à la batterie, ce qui montre qu’il règne une part non négligeable de désinvolture dans ce domaine. 7


En fait, la caricature la plus noire, la plus outrancière est fréquemment de mise, poussée jusqu’à l’absurde, ce qui n’est pas une de ses moindres qualités. Il est bien évident que l’on ne trouve pas davantage de sopranos nymphomanes que de tubistes alcooliques ou de guitaristes ignares. Tout cela n’est souvent que prétexte à désacraliser un art placé, non sans quelque naïveté, sur un piédestal démesurément élevé par ceux qui ne le pratiquent pas. Cela conduit parfois à un sérieux étouffant et crispé, volontiers pompeux, inséparable d’une conception idéalisée de la vocation quasi religieuse du musicien, que l’on doit sans doute en partie au romantisme. C’est ce qui se passe en tout cas dans la musique justement qualifiée, non sans un humour, involontaire celui-là, de « sérieuse ». D’où la tonalité volontiers acide et cynique qui s’impose généralement. Ce qui s’exprime là, c’est tout ce qui tourne, par le biais du sarcasme, autour de la musique comme théâtre des relations humaines, traduit au moyen du mot (un mot qui fait mal, si possible). Rien n’y échappe, depuis l’instrument, le musicien, jusqu’aux phases successives du fait musical (l’apprentissage, la répétition, le concert), c’està-dire tous les ingrédients attachés à la production d’un moment de musique (le titre, la partition), en passant par le rôle ou la fonction que chacun est amené à jouer dans cette affaire (le compositeur, l’interprète, le critique, le mécène, l’auditeur…). Lorsqu’on parcourt ces historiettes, on constate que, d’une manière ou d’une autre, chaque aspect est systématiquement passé au vitriol, jusqu’à ceux que l’on pourrait juger, à tort, secondaires (cf. le faux article de journal sur la tourneuse de pages). Nous avons délibérément écarté le domaine, fort riche, de l’argot des musiciens, car un ouvrage (un des rares qui existe sur le phénomène de l’humour musical en France) le traite avec bonheur (Didier Russin, Madeleine Juteau, Alain Bouchaux, L’Argot des musiciens, Climats, 1992). Nous avons donc choisi d’en rester à l’humour qui se transmet de 8


bouche à oreille dans les coulisses des salles de concert et dans les conservatoires et qui a, plus récemment, suscité plusieurs sites Internet. Pour ceux qui racontent ces histoires, souvent les musiciens euxmêmes, c’est certainement là aussi une manière de se défouler, car leur métier suppose une intense concentration qu’il est bon, voire salutaire, d’évacuer de temps à autre, si l’on ne veut pas sombrer dans le stress. Cela fait maintenant près d’un demi-siècle que je me suis mis à collecter ces petites vacheries en y prenant, je l’avoue, un malin plaisir. Alors si ce livre réussit à détendre quelque peu l’atmosphère parfois pesante, voire coincée, du monde de la musique, ce sera toujours ça de pris…

Je remercie vivement toutes celles et ceux qui m’ont permis de collecter au fil des ans ces « petites vacheries » : mes copains musiciens Gérard Salignat, Renaud François, Anthony Marchutz, Daniel Humair, Andrea Cohen, Louis Roquin…, Philippe Bonnet, mon éditeur, ami et complice (eh oui, c’est possible !) depuis maintenant plusieurs décennies, Jacqueline Lavaud, qui sait si bien scruter un texte jusque dans ses moindres détails, Arthur Greenspan, qui a peaufiné les versions françaises de plusieurs « vacheries », originellement en anglais, les créateurs de sites qui se sont multipliés à ce propos sur Internet, même si leur existence s’est parfois révélée éphémère, Joël Martin, virtuose de la contrepèterie au Canard enchaîné...

J.-Y. BOSSEUR

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chapitre 1

Les instruments


LES CORDES FROTTÉES u

L’alto L’alto, c’est dans l’aigu que ça devient grave. • La blague d’alto la plus courte : si jeune et déjà altiste. La blague d’alto la plus longue : Harold en Italie d’Hector Berlioz. • À vendre : alto neuf à partir de la deuxième position. • Qu’est-ce qui est plus faux qu’un alto ? Deux altos. • Quelle est la différence entre un alto et un trampoline ? Pour sauter sur un trampoline, on enlève d’abord ses chaussures. • Quelle différence y a-t-il entre une machine à laver et un alto ? Sur le plan sonore, aucune, mais au moins ce qui sort de la machine à laver est propre. • Comment s’appelle le haut de la touche chez les altistes ? Les colophanes éternelles. • Pourquoi l’alto est-il appelé « bratsche » en allemand ? Parce que c’est le bruit qu’il fait quand on s’assoit dessus. • 13


Quelle différence y a-t-il entre un alto et un oignon ? Personne ne pleure quand on découpe un alto en rondelles. • Comment appelle-t-on un groupe d’altos dans une assiette creuse ? Une soupe de légumes. • Quelle est la différence entre un altiste et un cerf ? Le cerf a les bois devant et le trou du cul derrière. L’altiste a les bois derrière (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons…) et le trou du cul devant (le chef d’orchestre). • Pourquoi les altistes sourient-ils en jouant ? Parce que l’ignorance conduit à la béatitude : ce que vous ne savez pas ne peut pas vous nuire. • Comment peut-on savoir quand un altiste joue faux ? Son archet se déplace. • Quel est le point commun entre les doigts d’un altiste et la foudre ? On est sûr que ça va tomber quelque part, mais on ne sait pas où. • Quelle est la différence entre les altos du premier et du deuxième pupitre dans un orchestre ? Un quart de ton et un quart de temps. • Qu’est-ce qu’une seconde mineure ? Deux altistes jouant à l’unisson. • Qu’est-ce qu’un cluster ? Un pupitre d’altos jouant sur la corde de do. • 14


Quelle est la différence entre un match de football et un pupitre d’altos ? Dans un cas, il y a des mi-temps interminables et, dans l’autre, des minables intermittents. • Pourquoi n’arrive-t-on pas à entendre les altos dans les enregistrements digitaux ? La technologie digitale a atteint un tel degré de perfectionnement que tout bruit parasite est éliminé. • Quelle différence y a-t-il entre un altiste et une prostituée ? Une prostituée possède un meilleur sens du rythme. • Pourquoi un solo d’alto est-il un peu comme une bombe ? Parce que quand vous l’entendez, il est déjà trop tard. • Comment noter un staccato volant pour un alto ? C’est très simple : une ronde liée à une ronde liée à une ronde avec, au-dessus, l’indication « solo ». Celle-ci est également valable pour noter un passage en pianissimo tremolando. • Quel instrument les altistes envient-ils le plus ? La harpe, parce qu’on joue seulement en pizzicato sur des cordes à vide. • Quelle est le point commun entre les Beatles et le pupitre d’altos du Royal Philharmonic ? Cela fait plus de quarante ans qu’ils n’ont pas joué ensemble. • Si l’on jette un altiste et une soprano du haut d’une falaise, qui s’écrasera au sol le premier ? L’altiste. La soprano devra s’arrêter à mi-course pour demander son chemin. • 15


Quelle est la différence entre un altiste et un cercueil ? Dans un cercueil, le mort est à l’intérieur. • Pourquoi les altistes ont-ils l’air si soucieux quand ils ouvrent le Kama Sutra ? Toutes ces positions ! • Pourquoi les altistes laissent-ils leur étui sur la plage arrière de leur voiture ? Pour pouvoir se garer sur les places de parking pour handi­capés. • Pourquoi les altistes ne jouent-ils jamais à cache-cache ? Parce que personne ne les chercherait. • Un chef d’orchestre et un altiste sont étendus au beau milieu de la route. Qui écrasez-vous en premier ? Le chef : le devoir avant le plaisir. • Comment un neurone d’altiste meurt-il ? Seul. • Pourquoi enterre-t-on les altistes à six mètres de profondeur ? Parce qu’au fond, ce sont de braves gens. • Le Christ revient sur terre pour dispenser ses bienfaits à quelques humains. Il croise tout d’abord un aveugle, qui le supplie de lui rendre la vue. D’un geste de la main, Jésus accomplit un premier miracle. Continuant son chemin, il rencontre un paralytique dans son fauteuil roulant. Nouveau miracle : le paralytique se lève et se met à marcher comme tout un chacun. Puis Jésus se retrouve devant un homme désespéré, qui ne cesse de gémir. – Que t’arrive-t-il, mon fils ? 16


– Je suis un pauvre altiste, un musicien raté, qui joue affreusement faux. Alors le Christ s’assoit près du type et pleure avec lui. • L’altiste solo d’une grande formation symphonique en tournée dans les Alpes propose à trois collègues de les ramener en voiture à leur hôtel. – Vous allez voir, j’ai acheté une nouvelle Xantia ! Ils montent, démarrent. Mais au premier virage, les freins et le volant se bloquent, la voiture se retourne et se fracasse dans le ravin… « Vous n’imaginez pas tout ce que Citroën peut faire pour vous. » • Un orchestre national recrute un altiste. Le pupitre d’altos est autorisé à assister au concours. Un candidat se détache nettement. Il joue effectivement comme un dieu et tout le monde est impressionné par sa prestation. Le président du jury le félicite et lui dit, un peu gêné : – Selon le nouveau règlement, je suis obligé de vous poser une question de culture générale. Le candidat, un peu défait, écoute. – Combien font 786 + 254 ? Dix minutes s’écoulent. D’une voix à peine audible, l’altiste risque : – 879 ? Abattement général. Alors le pupitre d’altos en chœur : – Donnez-lui encore une chance ! – D’accord, dit le président, il est tellement fort. Combien font 255 + 200 ? Dix minutes s’écoulent. L’altiste : – 468 ? Le pupitre d’altos : – Donnez-lui encore une chance ! Le président accepte. Les additions sont de plus en plus faciles. Le candidat continue de se tromper. Le pupitre d’altos répète sa supplique. À la fin, le président, qui tient à l’engager, lâche : 17


– 2 + 2 ? Au bout de dix minutes, l’altiste, un grand sourire aux lèvres, répond : – 4. Et le pupitre d’altos : – Donnez-lui encore une chance ! • Vous êtes perdu dans le désert, mort de soif. Soudain viennent vers vous deux altistes, une bouteille d’eau à la main. L’un joue toujours juste, l’autre toujours faux. Auquel faut-il vous adresser pour être sûr d’avoir à boire ? À l’altiste qui joue faux, bien évidemment, car un altiste qui joue juste est par définition un mirage. • Un chef d’orchestre se prélasse sur une plage de la Côte d’Azur. Et voilà qu’il aperçoit une petite boîte à côté de lui. Il soulève le couvercle. S’en échappe alors un génie, qui lui dit : – En ouvrant cette boîte, tu m’as sauvé. Tu peux donc faire un vœu. Le chef d’orchestre est bien embarrassé. Il est beau, riche, célèbre… Que demander de plus ? Il a alors l’idée d’une requête qui dépasse sa simple personne : – Je souhaiterais la paix au Moyen-Orient. Le génie essaie de cacher son embarras, dit qu’il est un très vieux génie, qu’il ne se sent pas à la hauteur de la tâche et demande finalement à son maître s’il n’a pas un vœu plus facile à exaucer. Le chef se torture la cervelle, mais ne trouve rien. Le génie ajoute : – Par exemple, dans ton orchestre, n’as-tu pas envie d’une amélioration ? Après une courte réflexion, le chef d’orchestre déclare : – Oui, bien sûr, il y a le problème des altos. Dans ce cas, voilà ce que je voudrais : de bons altistes. – Euh, dans ce cas, je vais voir ce que je peux faire pour le Moyen-Orient. • 18


Cette année, la première épreuve pour l’entrée en classe d’alto du Conservatoire était : ouverture de l’étui et accord de l’instrument. La deuxième épreuve : la même chose, par cœur. • Un altiste et un violoncelliste se trouvent sur un bateau qui fait naufrage. – Au secours, crie le violoncelliste, je ne sais pas nager ! – Ce n’est pas grave, réplique l’altiste, tu n’as qu’à faire semblant ! • Le chef d’orchestre à l’alto solo pendant une répétition : – Attention, là, vous avez une anacrouse ! Lâchant son instrument, l’altiste se met à se gratter comme un forcené. – Où ça, où ça ? • Le chef : – On reprend trois mesures avant la fin. L’alto solo : – Une minute ! On n’a pas les numéros de mesure. • Un apprenti altiste prend son premier cours d’instrument ; il s’agit de filer un do (la corde la plus grave de l’alto). Le deuxième cours consiste à filer un sol, le troisième un ré, le quatrième un la. La fois suivante, le professeur attend vainement son élève. Il lui téléphone. – Je ne vous ai pas vu au cours. Que vous arrive-t-il ? – Oh la la, je n’ai plus le temps. C’est que je cachetonne, moi ! • De retour d’un stage, un jeune altiste, enthousiaste, s’adresse à son voisin de pupitre à l’orchestre : – Si tu savais : j’ai appris un tas de choses. Par exemple, les doubles croches ! Tiens, écoute, je vais t’en jouer une ! •

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“Wagner est un compositeur qui a de jolis moments, mais d’effroyables quarts d’heure.”

(ROSSINI)

“ Les harpistes passent 90 % de leur vie à accorder leur instrument et les 10 % qui restent à jouer faux.”

(IGOR STRAVINSKY)

De retour d’un stage, un jeune altiste, enthousiaste, s’adresse à son voisin de pupitre à l’orchestre : — Si tu savais : j’ai appris un tas de choses. Par exemple, les doubles croches ! Tiens, écoute, je vais t’en jouer une ! Toutes ces blagues, anecdotes, aphorismes, jeux de mots, les musiciens s’en délectent dans les coulisses ou pendant les pauses des répétitions. Rien de tel pour détendre l’atmosphère… De fait, la cohabitation des différentes familles instrumentales au sein d’un orchestre engendre parfois jalousies, rivalités ou attitudes corporatistes. On comprend alors que ces « petites vacheries » sont pour les professionnels une manière de se défouler, car leur métier suppose une intense concentration. Elles n’épargnent rien ni personne. L’interprète et son instrument sont des cibles idéales, de même que tout ce qui contribue au phénomène musical (l’apprentissage, la répétition, le concert), sans oublier le rôle ou la fonction de chacun, le compositeur, le critique, le mécène, et même l’auditeur.

COUVERTURE ET ILLUSTRATIONS DE CHRISTIAN BINET Prix : 17,50€ - N001

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Petites vacheries entre musiciens  

Jean-Yves Bosseur + Christian Binet

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