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Les médiations thérapeutiques groupales. Le photolangage comme exemple de dispositif pour tous les groupes à médiation

ROBBIANO Florence Note novembre 2012


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our ce premier travail, je me suis intéressée à l’avantage de l’utilisation de médiations thérapeutiques en situation de groupe. Comme nous le verrons avec le paradigme d’appareil psychique groupal proposé par René Kaës, toutes les médiations entrent en synergie avec les fonctions du groupe et ainsi augmentent les potentialités des fonctions du groupe. En guise de conclusion, j’évoquerai le cadre du photolangage qui peut servir d’exemple de dispositif pour tous les groupes à médiation.

Pourquoi les groupes? Au moment où les groupes à médiation commencent à être reconnus dans un grand nombre d’institutions comme des dispositifs de soin psychique à part entière , il est utile de se demander pourquoi les thérapeutes font appel aux dispositifs groupaux et quelles en sont les principales raisons théoriques et cliniques en partant du modèle psychanalytique. Jusqu’en 1976, à l’hôpital psychiatrique, comme dans la vie courante, on aborde le sujet et son environnement de deux façons : 1. Soit en partant du sujet, de son histoire, de ses antécédents, de ses origines, de sa culture, en observant ses comportements, ses réactions et en faisant des hypothèses sur son fonctionnement psychique et sur son fonctionnement psychique inconscient (psychologie clinique). 2. Soit en partant du social et du collectif, des grands changements sociaux et en revenant inexorablement au sujet pour voir quels sont les effets de ses grands bouleversements sur sa psyché (psychologie sociale). Cependant, suite au nouveau paradigme d’appareil psychique groupal proposé en 1976 par René Kaës, une 3ème voie nous est proposée  : Le sujet et le groupe ont en commun un appareillage psychique, c’est-àdire un ensemble d’éléments constitutifs de leur vie psychique, organisés par les mêmes organisateurs psychiques qui sont groupaux dans les deux cas. C’est cette nouvelle façon de penser le sujet et le groupe qui est venu révolutionner, au sens scientifique du terme, le manière de penser l’articulation sujet-groupe-société. Comme l’énonce Claudine Vacheret dans son article «  Un bref historique des théories groupales  », le groupe n’est plus désormais un objet qu’il faudrait se disputer soit du côté de la psychologie sociale, soit du côté de la psychologie clinique ; il n’est plus temps d’opposer le sujet et le groupe, l’individu et le collectif. L’approche est radicalement nouvelle, elle offre un cadre de pensée qui pose tout autrement la question de l’articulation entre l’individuel et le groupal, entre la vie consciente et les productions imaginaires et fantasmatiques du sujet et du 2  © ROBBIANO Florence  

groupe. En effet, l’hypothèse d’un appareil psychique groupal, qui soit commun au sujet et au groupe, révolutionne les idées sur l’articulation du sujet et du groupe, en concevant des productions communes et organisatrices de la vie psychique de l’un et de l’autre intrinsèquement et conjointement.

Références Bibliographiques BROUSTRA J, L’expression. psychothérapie et création, Paris, ESF, 1996

Cet appareil psychique groupal n’est pas que structurel. Il est aussi un appareil de transformation. Freud avait introduit la notion d’appareil psychique car il donnait de la psyché, dans ses différentes conceptions utopiques, des représentations fondées sur la pluralité des espaces psychiques. La nouvelle conception de l’appareil psychique est une conception groupale. Le sujet est structuré comme un groupe et le groupe est fait de plusieurs membres, de plusieurs sujets.

BRUN A., Médiations thérapeutiques et psychose infantile, Paris, Dunod, 2007

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les pratiques des groupes thérapeutiques à médiation qui sont désormais admises comme une alternative indispensable et performante face aux pathologies contemporaines.

VACHERET C., Le photolangage, une médiation thérapeutique, Editions Eres, 2011

CHOUVIER B, La médiation dans le champ psychopathologique, Editions Eres, 2011 KAËS R., Les médiations entre les espaces psychiques dans les groupes, Editions Eres, 2011

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Les médiations thérapeutiques B. Chouvier distingue deux sortes de médiations dans le champ thérapeutique. Celles qui sont « déjà là » : le conte, les jouets, les images ou les photos, qui confrontent le sujet à sa capacité de réagir face à des objets concrets mis en sa présence et suscitent une dimension active de sa part et qui sont, comme il les qualifie, des embrayeurs d’imaginaire. Ils réactivent ce qui est resté en panne chez le sujet du fait d’un blocage interne. Ensuite, il y a celles qui sont « à construire » : partant de matières premières proposées au sujet (peinture, crayons et feutres, collage, terre.) La créativité ici à l’œuvre se manifestera dans une réalisation qui aura valeur d’objet. Ce qui est décisif est la mise en place d’un dispositif rigoureux. Ce dernier est le résultat d’une co-construction entre le ou les patients et le ou les thérapeutes. L’objet médiateur favorise la création de liens entre le patient et le clinicien, ainsi qu’entre les patients eux- mêmes. L’auteur propose que l’objet médiateur constitue un « facilitateur de la processualisa-

“L’objet médiateur favorise la création de liens entre le patient et le clinicien, ainsi qu’entre les patients eux-mêmes”.

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tion interne. » Plus les médiateurs sont investis et plus l’attraction affective est forte, qui sert de moteur au changement interne. L’objet, dans sa position d’extériorité, est appréhendé comme le terme d’un processus d’externalisation. Mettre au dehors, projeter hors de soi est ce qui caractérise la fonction expressive, à la fois comme décharge et comme dépôt hors de soi de quelque chose qui vient de soi. On peut exalter, à propos de cette conception de l’objet, les vertus créatrices autonomes de l’expression. Exprimer représente aussi bien un défoulement libérateur qu’une spontanéité régulatrice des échanges de la psyché avec son environnement immédiat (Broustra, 2000). A. Brun, quant à elle, souligne au sujet de la médiation : « Il s’agit d’activer les processus de passage du registre perceptif et sensori- moteur au figurable, tout en conservant une place privilégiée au langage verbal, soit aux associations du patient dans un cadre individuel, ou aux chaînes associatives groupales dans le cadre d’un groupe. »

Dans quel cas avoir recours aux médiations thérapeutiques? Les médiations thérapeutiques sont proposées à des patients qui présentent des désordres et des troubles importants de la personnalité, à des personnes psychotiques ou qui souffrent de pathologies narcissiques, identitaires. Ces thérapies consistent d’abord et avant tout à prendre en compte le langage du corps et de l’acte, là où la parole ne suffit pas, et ainsi engendrer un travail de symbolisation qui a été mis en échec ou est resté en suspens.

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Les raisons de la mise en oeuvre d’un dispositif groupal à médiation 1) Face à des sujets qui ne peuvent pas mettre en œuvre un travail associatif de pensées, la règle fondamentale de libre association (« dites tout ce qui vous vient à l’esprit  ») ne peut pas fonctionner. Il est alors primordial de faire appel au groupe. Car quand la chaîne associative individuelle est en panne, on fait appel à la chaîne associative groupale*.

Chaîne associative groupale : « Les asso-

ciations de chaque sujet sont connectées à la fois avec les représentations-but qui lui sont propres et qui polarisent son discours associatif, mais aussi avec les associations des autres, de certains autres et de tous. Cette double connexion met en relief la fonction médiatrice de la chaîne associative groupale si l’on se place du point de vue d’un sujet considéré en tant que tel : elle lui permet de trouver des représentations qui lui étaient jusqu’alors indisponibles ; d’un autre côté, chaque association, saisie dans les mouvements des transferts, est une contribution à la chaîne associative qui se forme comme discours du groupe » (Kaes R., 2011) 2) Face à des patients qui n’acceptent pas le transfert métaphorique* mais qui fonctionnent avec le transfert par dépôt*, le groupe offre un type de transfert particulier. Dès que nous sommes en groupe, le transfert opère de la diffraction (= les membres du groupe offrent au sujet une opportunité de déposer en chacun des autres une partie de lui). Il s’agit d’un processus inconscient. Donc, le transfert violent dans le groupe va être reçu et accueilli sur un mode diffracté. Le groupe a plus de facilité à accepter et à transformer le transfert par dépôt qu’un thérapeute seul.

Transfert métaphorique :

« c’est comme si vous étiez ma mère, c’est comme si vous étiez mon père  ». Dans le transfert métaphorique, il y a une pré-conscience du transfert.

Transfert par dépôt : violence que le patient dépose sur le thérapeute qui devient dépositaire de cette violence. Il s’agit toujours d’un transfert qui fait violence au thérapeute.

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3) L’interprétation nécessite la mise en œuvre par l’analyste d’une formulation longue et complexe. C’est l’affect le ciment de l’interprétation. Hors, dans la pratique clinique, confrontés à des patients dont les affects sont réprimés, clivés, la zone des affects se fait inaccessible. Comment, par conséquent, accéder à l’affect ? Par le biais de l’association affect-image car la pensée en images n’est jamais déliée de l’ambiance affective qui l’accompagne. Ces images sont porteuses d’un climat affectif. L’image est toujours associée à l’ambiance affective d’origine. Si affect et image sont convoqués, c’est grâce à la présence d’objets médiateurs qui ouvrent la voie de la sensorialité. Quelle que soit la porte de la sensorialité proposée, nous entrons dans un champ où les sens sont associés. Les sens sont associés entre eux et les sens sont associés à l’affect. Donc, on rentre dans un réseau affectivo-sensoriel. Dans les groupes à médiations, il ne s’agit pas de faire de l’interprétation mais de laisser le groupe intervenir sur la photo ou sur l’objet médiateur qui a été choisi ou créé par le patient. En outre, en référence aux travaux de R. Kaës, Claudine Vacheret souligne que le groupe offre un cadre favorable à la « contention » des projections et des pulsions. R. Kaës a développé les caractéristiques des processus « contenants » (exerçant une contention) et « conteneurs » (ayant un rôle de transformateur). Deux fonctions essentielles du groupe se détachent : 1)la capacité du groupe à contenir la vie émotionnelle et pulsionnelle des sujets regroupés (fonction contenante) 2)la capacité du groupe à favoriser les processus de changement et de transformation des représentations (fonction conteneur)

En résumé Il s’agit de proposer des dispositifs à médiations lorsque le trépied constitutif du cadre psychanalytique ne peut pas fonctionner car le sujet : - ne peut pas associer, - a un transfert parlé - ne supporte pas l’interprétation car elle lui fait violence 7


Le déroulement d’une séance de photolangage est très ritualisé. C’est à ce prix que peut se mettre en place un cadre garant des processus groupaux qui puissent être repérable et analysable par les soignants. C’est lors de la première séance de groupe que l’animateur présente les consignes et annonce que la séance de photolangage se déroule en deux temps.

Choix des photos.

Celui-ci est initié suite à une question que le thérapeute a préparé soigneusement. (Par exemple : « Etre en groupe, qu’est-ce que cela signifie pour chacun d’entre nous ? Choisissez une photographie pour en parler »). Le temps que le thérapeute installe les photos sur la table, chaque membre du groupe pense et mobilise ses processus secondaires. Il rationalise, il réfléchit, il pense « qu’est-ce que je vais dire ? Qu’estce que je ne vais pas dire ? Comment je peux présenter ça ? ». Les processus secondaires lui permettent de garder ses mécanismes de défense. Puis, le thérapeute dépose les photos sur la table. Et là, chacun va entrer en dialogue avec les photos. Dans le silence, le respect du choix des autres, on regarde attentivement les photos. Le thérapeute choisit lui aussi une photo. En plus de réduire la dissymétrie patient-thérapeute, l’implication du thérapeute donne aux participants la perception que le groupe n’est pas dangereux et leur permet de s’identifier au soignant et surtout au plaisir qu’ils ont à jouer, à associer, à faire des liens par la pensée.

LE PHOTOLANGAGE : modèle et exemple de dispositif pour tous les groupes à médiations

La méthode photolangage cherche à FAVORISER LES PROCESSUS ASSOCIATIFS. Les patients avec lesquels cette méthode est appliquée souffre d’un défaut de symbolisation (= défaut de liaison par la pensée entre l’éprouvé corporel et la mise en mots). La symbolisation résulte de cette capacité à transformer l’affect en sentiment par la parole. Cette méthode est donc par ticu lièrement indiquée pour des individus qui ont des difficultés à associer.

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Pour René Kaës, le photolangage n’est pas une méthode fondée sur la projection mais sur l’induction. Elle trace le chemin qui conduit de l’image à la parole. En outre, il dira qu’il s’agit d’une méthode de travail psychique avec les processus de groupe et peut-être proposé comme « un embrayeur de processus associatifs, de mise en marche de l’activité de liaison et de symbolisation ».

Echange en groupe.

Lors de l’échange de groupe, chacun présente sa photo quand il le souhaite. Ce qui veut dire que la chaîne associative groupale peut se déployer. Chacun parle quand il en a envie (« Ah voilà ce qu’il a dit de sa photo. Cela me donne envie de dire quelque chose en lien avec sa photo »). Chacun écoute attentivement celui qui présente sa photo. Le dispositif donne la place au sujet. L’espace de l’intra-psychique est respecté. Le photolangage donne lieu à un espace de jeu qui permet aux patients de livrer des imaginaires différents sur l’objet médiateur. Du fait, qu’à travers le photolangage, on ne s’adresse jamais à la personne mais qu’on parle toujours exclusivement de son objet médiateur, il y a une garantie du respect de la personne. Les pulsions dérivent sur l’objet médiateur. On dépose sur ce dernier des imaginaires pluriels et on respecte l’imaginaire d’un singulier pluriel. Parce qu’il est à la fois le sujet et le groupe. Cet appareil psychique groupal nous allons pouvoir le travailler très concrètement en observant les processus de transformation de l’objet médiateur.

“Le photolangage est un embrayeur de processus associatifs, de mise en marche de l’activité de liaison et de symbolisation” René Kaës

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Ce dispositif va favoriser la mise en œuvre de 3 espaces psychiques : L’espace intra-psychique du sujet singulier. Dans le photolangage, l’intra-psychique a un espace temps qui lui est favorable. C’est une opportunité pour le sujet de livrer ses images, sa vision, sa perception, son monde interne. C’est une subjectivité qui se révèle et qui est mise en mots.

L’espace groupal. A chaque séance, le soignant prépare la question en pensant au groupe. A chaque séance, le groupe produit une ambiance. A chaque séance, le groupe réagit plus ou moins favorablement à la question. A chaque séance, le groupe produit un imaginaire. A travers le photolangage, on assiste en quelque sorte à une « désaliénation » de l’imaginaire.

L’espace d’échanges inter-subjectif. La vision déposée par le sujet est transformée, modifiée par la vision des autres qui interviennent sur la photo.

C'est le temps des échanges identificatoires qui ne peuvent que transiter par l'imaginaire. L'imaginaire se transforme grâce à la chaîne associative groupale qui sort d'un processus qui lui est inexorablement lié. Celui de la diffraction du transfert. L'autre dit tout haut de l'objet médiateur ce que le sujet y a déposé de son histoire à son insu, inconsciemment. La chaîne associative groupale donne des contenus associatifs par contiguité mais comme le sujet diffracte son transfert sur tous les autres, voilà qu'à un moment, un sujet est porteur d'une parole qui dit quelque chose du sujet. Il ne lui dit pas quelque chose en direct. Il lui dit sa perception de cet objet médiateur. Et voilà, que grâce à l'intersubjectif, une partie de lui lui revient. Le sujet se la ré-approprie. Nos perceptions d'une image vont se modifier grâce aux échanges avec les autres. C'est un des quatre facteur thérapeutique énoncé par Foulkes : La réaction du miroir. C'est à travers les autres que le sujet peut apprendre à se connaître. Il voit en l'autre ce qu'il a refoulé en lui. 10  © ROBBIANO Florence  

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ROBBIANO Florence_Mise en page  

Travail du mois de novembre réalisé dans le cadre de mes études par correspondance en art thérapie à PROFAC. Thématique abordée : Les Médiat...

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