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Les Sauterelles Une nouvelle de Zoy창 Pirz창d et des dessins de Fanny Blanc


Un beau matin, un jour comme les autres, les gens de la ville se réveillèrent et les femmes allumèrent leur samovar. Devant leur miroir, elles se firent une beauté, revêtirent leur tchador à fleurs, enfilèrent leurs babouches et se dirigèrent vers la boulangerie du quartier. Un bout du tchador au coin de la bouche, elles firent les yeux doux pour demander : « Monsieur le boulanger, un pain au sésame ! » Les boulangers, l’oeil allumé, poussèrent de profonds soupirs. Leurs poitrines velues tendirent les tricots de peau. Ils plongèrent la main dans leurs boîtes d’aluminium cabossées, y prirent une poignée de graines de sésame dont ils saupoudrèrent les pains avant de les retirer bien grillés du bout de leurs piques. Les femmes versèrent le thé. Les hommes le burent en faisant beaucoup de bruit. Elles se plaignirent de la dépense. Ils firent grand remue-ménage, tapèrent sur les doigts des enfants qui tendaient les mains vers le sucrier. wLes enfant prirent des mines renfrognées. C’était un jour comme les autres. les fripiers passèrent dans les rues en criant : « Achetons vieux papiers, bouteilles vides, réfrigérateurs, téléviseurs. » Le marchand de fruits ambulant hurla dans le micro du haut de sa camionnette : « Oignons, pommes de terre, oranges Washington ! » Ce jour là n’était pas différent des autres jours. Une armée de Peykan vertes, blanches et brunes encombraient les rues. Les véhicules grincèrent des dents, se ruèrent en grognant les unes contre les autres, échangèrent des coups des coups et finirent couvertes de plaies et de bosses. Au beau milieu des embouteillages, les agents de la circulation levèrent le nez, virent les corbeaux qui passaient en toussant. Les feux rouges avaient mal aux yeux. Les chats, effrayés par les gros rats d’égouts qui couraient dans les caniveaux à sec, grimpèrent dans les branches mortes des platanes. Les branches cassèrent, les chats tombèrent sur les chiens en train de mastiquer des sacs plastique sur le bord des trottoirs. Les chiens prirent la fuite. Les commerçants boudèrent leurs clients, échangèrent avec eux des insultes sur le prix des marchandises.


À cet instant, un événement étrange se produisit. Les radios de la ville, sans que personne n’eût tourné le moindre bouton, s’allumèrent toutes à la fois . Toutes les radios, les petites comme les grosses, celles branchées sur le secteur, celles à transistor, les jaunes, les marron, les noires, les aiguës et les graves, celles au son clair et les crachouilleuses : « Les sauterelles attaquent la ville ! » Les hommes enfilèrent leur pantalon sur leur pyjama bleu à rayures, prirent leurs livrets d’épargne sous l’oreiller et se précipitèrent à la banque. Les femmes chaussèrent leurs babouches pour aller à la boulangerie, mais elles se trompèrent de pied et en oublièrent leur foulard. Les enfants se ruèrent sur les sucriers. Les boulangers firent le pain. Les employés de banque comptèrent l’argent et le remirent à leurs clients qui le donnèrent par poignées aux commerçants qui le fourrèrent dans leurs tiroirs-caisses. Quand ceux-ci furent pleins, ils le mirent dans leurs poches. Quand les poches furent remplies, ils le stockèrent dans des boîtes à savon. Les billets prirent l’odeur du savon. Les commerçants en avaient mal au crâne. Les boulangers secouèrent les sacs de farine vides. Les coffres des banques restèrent béants. Personne ne savait comment faire pour acheminer jusque chez soi tous ces ballots, ces sacs, ces boîtes, ces énormes sacs de riz, lentilles, haricots, blé, pois chiches, dattes, fromage et graisse. Les radios hurlaient : « Les sauterelles arrivent ! » À ce moment-là, les gens aperçurent des fourmis en quête de subsistance, qui se faufilaient entre les carcasses de Peykan. C’étaient de bien petites fourmis face à la taille des sacs, des caisses, des boîtes et paquets. Les gens s’emparèrent de pompes à vélo ; ils gonflèrent tant et si bien les fourmis que celles-ci atteignirent la taille des hommes. Ils continuèrent de pomper jusqu’à ce qu’elles eurent doublé de taille. Puis elles leur vinrent en aide pour remplir les greniers, les soussols, les arrière-cours, les cours de devant, les terrasses et toutes les pièces des maisons. Les radios ne cessaient de crier : « Elles sont là ! Les sauterelles sont arrivées ! » Les hommes et les fourmis en vinrent aux mains. Les grosses fourmis réclamaient des salaires journaliers exorbitants. Les hommes refusèrent. Les fourmis menacèrent. Les hommes prirent peur. Les femmes défirent les épingles à nourrice de leurs robes pour les enfoncer dans le corps des fourmis qui se dégonflèrent et retrouvèrent leur taille ordinaire. Les hommes leur donnèrent à chacune une lentille et elles s’en allèrent.


Les gens foncèrent chez eux, cadenassèrent leur porte. Ils fermèrent les fenêtres, bouchèrent tous les orifices. La ville fut abandonnée aux chiens, aux chats, aux rats et aux longues processions de fourmis qui s’en allaient lentement, chacune emportant sa lentille. Les corbeaux tournèrent au-dessus de la ville, toussant et crachant. Les radios crièrent ; « Les sauterelles sont là ! Elles sont partout, elles emportent tout ! » Les gens restaient enfermés dans leurs maisons à écouter la radio et à attendre aux fenêtres, les yeux rivés vers le ciel. Longtemps, le soleil se leva et poursuivit sa course d’un côté à l’autre du ciel. Il se coucha puis se leva, s’en alla et revint, au-dessus de la ville déserte, avec ses rues abandonnées aux rats qui chassaient les chats, les chats les chiens, les chiens les rats. Mais de sauterelles point. Et les radios s’égosillaient, crachant leurs fils tricolores par pelotes entières ! Les gens se lassèrent de rester chez eux à attendre et on se mit à manger. Les premiers jours, juste pour se nourrir, les jours suivants par pur désœuvrement. Peu à peu, manger devint une obsession. Le matin, à peine étaient-ils réveillés qu’ils se mettaient à manger pour ne s’arrêter que le soir. Ils s’endormaient, se réveillaient de nouveau, puis se mettaient à cuisiner et mangeaient encore. Manger était devenu une véritable activité, un passe-temps, une passion, une raison de vivre.


Un beau jour, des cris retentirent dans toute la ville. Les grosses bedaines des hommes firent sauter les boutons des pantalons. Les énormes seins des femmes déchirèrent leurs robes, leurs bras adipeux firent éclater les manches. Les corbeaux volaient horrifiés au-dessus de la ville, tandis que les gens mangeaient et engraissaient. Plus personne n’avait le courage de faire la cuisine. On ouvrit les sacs, les caisses, les boîtes, et par poignées entières on avala tout ce qu’il y avait. Les dents ne supportant plus une telle activité, s’effritèrent puis tombèrent. Les miroirs, à la vue d’un tel spectacle, eurent si peur qu’ils se brisèrent dans un fracas épouvantable. Chiens et chats prirent la fuite. Les rats confisquèrent la ville pendant que les gens s’empiffraient. Leurs langues étaient devenues si grosses qu’elles s’étaient immobilisées dans les bouches édentées. Parler devint difficile. Personne ne comprenait ce que disait le voisin. Au lieu de parler, on se mit à grogner et à proférer d’étranges sons. À leur tour, les corbeaux fuirent la ville. Seuls les rats étaient restés, car ils n’avaient peur de rien. À la vue de cette ville déserte et poussiéreuse, abandonnée à l’insolence des rongeurs, le soleil suffoqué infléchit sa course et ne passa plus dans le ciel au-dessus de la ville. Désormais, les humains n’avaient plus l’air d’humains. Chacun restait prostré dans son coin, comme un gros tas de chair informe muni de quatre énormes moignons en guise de bras et de jambes, d’un trou noir à la place de la bouche, et de petits points qui avaient dû être les yeux regardaient droit devant eux sans rien voir. Jour et nuit, de leurs moignons inférieurs ils tiraient vers eux tout ce qui se présentait et le passaient aux moignons supérieurs qui l’enfournaient mécaniquement dans le trou noir. Jamais personne n’a su pourquoi les sauterelles n’avaient pas attaqué la ville.



Les Sauterelles