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Alain Vircondelet

Les Chats de Balthus

Les Chats de Balthus

Alain Vircondelet

Dès son enfance, Balthus, autoproclamé « Roi des Chats », n’a cessé de les représenter. De l’histoire de Mitsou, rapportée en 40 dessins exécutés à l’encre de Chine et qu’admirait Rilke, au temps des chefs-d’œuvre, une même fascination pour les chats se révèle. Alain Vircondelet, qui eut le privilège de recueillir les mémoires de Balthus au chalet de Rossinière, décrypte ici la relation singulière du Maître avec les chats. Jeunes filles et chats, dans leurs poses alanguies et troublantes, se font alors les guides et les miroirs d’un monde mystérieux que Balthus enchante. Au travers d’œuvres et de photographies personnelles se dévoile l’univers intime et merveilleux de Balthus et de sa femme Setsuko, où les chats sont chez eux, gardiens de tous les secrets.

Flammarion

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13-IX

Prix France : 22 € ISBN : 978-2-0813-0734-6

Flammarion

Universitaire et écrivain, Alain Vircondelet est aussi le biographe reconnu de grandes figures de l’art, de la littérature et de la spiritualité, parmi lesquelles Marguerite Duras, Albert Camus, Antoine de Saint-Exupéry, Séraphine de Senlis, Arthur Rimbaud, Charles de Foucauld, Blaise Pascal…

Flammarion

10/05/13 14:30


Les Chats de Balthus

Au grand chalet de Rossinière, dans le Pays d’En-Haut, on se croirait épargné des méchancetés du temps, de ses crocs féroces qui broient les hommes dans les villes, les font étrangers aux vastes spectacles de la nature, aux tendresses des animaux familiers, aux saisons, aux climats. C’est une vaste demeure aux toits pentus, d’ardoise et de bois blond. Sur sa façade, unique au monde, des peintures et des sentences religieuses gravées dans le sapin. Elle est calée dans un vallon, entre les montagnes, près de l’étroite voie ferrée où passe à heures régulières, immuables, le petit train appelé ici le Mob, dont la marraine, Setsuko, est l’épouse du maître des lieux, le comte Balthazar Klossowski de Rola, connu en peinture sous le nom de Balthus. Quand le Mob vire dans la vallée, pour disparaître, il siffle, et cela a quelque chose de rassurant et de très lointain qui plaît au maître, allongé dans sa méridienne, sous les quatre fenêtres à petits carreaux du salon, où il prend un peu de soleil après le repas de midi, en écoutant Les Noces de Figaro. Le plus souvent dans la paix des après-midi, il peut aussi entendre le son des clarines qui tintent au cou des vaches accrochées aux pâturages à flanc de montagne. C’est le Grand Chalet mais ce pourrait être un temple d’Angkor ou une très vieille demeure chinoise, ou bien encore un lieu sans références, inconnu de tous. Lieu de silence et de contemplation, que seuls troublent les aboiements de Fandor, le dalmatien. Les pas discrets et rapides des domestiques chinois et philippins rejoignent le même silence. Chaque jour, Balthus gagne son atelier dans la petite grange d’en face, croulante de lierre et de vigne vierge. Quand la lumière est bonne, c’est un jour de peinture, un jour de gloire, qui rajoute à la toile commencée sa touche de couleur, la lente progression de l’histoire du tableau. Les autres jours, d’hiver surtout, quand la neige éclatante durcit étrangement les arbres et les cimes, jusqu’à devenir noire, Balthus peint quand même. Mais autrement. Car à chaque minute que Dieu fait, il s’agit toujours de peindre, d’être dans cet état de la peinture, dans sa proximité.


Le Roi des chats, 1935 Huile sur toile, 71 x 48 cm Collection de l’artiste

À quels signes étranges le décident-ils ? Il a alors la silhouette dégingandée et aristocratique des chartreux et cet art de se mouvoir avec élégance, sans faire de tapage, cette discrétion naturelle qu’il conservera toujours, et ce goût infini du silence, de la modestie hautaine, de la sensualité sans vanité, de l’orgueil et de la compassion tout à la fois. « Roi des chats », il l’est par toute l’acuité de ses traits, sa finesse d’antenne, ce visage à la Artaud et cette indifférence aux rumeurs du temps qui le rend étranger. L’imagerie populaire et enfantine lui plaît tant par ce qu’elle le ramène à un monde clos, séparé des contraintes et des lois. Lewis Caroll, les gravures d’Épinal de Jean-Charles Pellerin, les chromos religieux, comme les lieux immobiles de Masaccio et de Piero della Francesca, de Lorenzetti ou de Giotto, le fascinent tout autant : lieux étrangers où tout peut advenir, Kinderstube dont il connaît intuitivement les lois. Toutes les chattes qu’il rencontre ne le quittent pas. C’est que, dit-il, il dégage une violente odeur de musc qui les attire et les rend familières et complices. Le fameux tableau qu’il intitule Le Roi des chats rend compte de cette affinité, de ce lien mystérieux qui l’unit à eux. La pose altière qu’il s’accorde, cette tension dans tout le corps, ce frémissement qui le parcourt, et la fière arrogance de son regard trouvent leur écho dans le chat Frightener qui n’évite pas le regard de celui qui observe : même force qui passe entre les deux, même aveu venu de très loin ou de très profond, montré aux autres, ignorants, non détenteurs du secret qui se dit ici. De quels enjeux s’agit-il donc ? De quels savoirs sont-ils tous deux possesseurs ? De quelle histoire obscure sont-ils donc témoins ? On comprend le goût de Balthus pour la peinture primitive italienne. Pour les endroits intemporels, pour l’étrangeté de ses lieux et de ses gestes, pour la profondeur de ses visages, pour les mémoires ensevelies dont elle rend compte seulement dans cette vacuité presque abstraite, comme d’une évidence innocente, impossible cependant à déchiffrer. Quelle histoire se dit aux balcons des toiles de Masaccio ? Pour qui ces linges étendus ? Qui soigne l’oiseau dans sa cage de paille, pendue à la fenêtre ? À quelle pensée s’adonne la femme de Bellini à sa toilette, tendant son miroir vers elle ? Que veut dire ce chat

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l’ histoire de m i tso u Mitsou voit le jour en 1921. C’est l’histoire d’un chaton, trouvé à Nyon, emmené par l’enfant à Genève, et dont les facéties troublent parfois l’ordonnancement de la vie quotidienne. Un jour il disparaît, mais son jeune maître le retrouve bientôt au milieu de la pelouse, et, sans rancune, l’installe douillettement sur le calorifère. Hélas, au lendemain de Noël, il disparait de nouveau, profitant du sommeil de l’enfant. Ce dernier, une bougie au poing, le cherche partout, en vain. Mitsou est l’histoire d’un enfant et d’un chat, animal dont Balthus fera son emblème et qui sera présent dans toute son œuvre, mais c’est aussi, et surtout, l’expression, étonnamment maitrisée, de sentiments et d’émotions, l’évocation d’un univers merveilleux, de l’enfance.

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Mitsou, 1921 Encre de Chine Quarante images pour un livre préfacé par Rainer Maria Rilke


Da ns l’a te l i e r d e R o s s i ni èr e, la sér i e du Ch at a u mi roir. La blouse du Maître est recouverte d’une épaisse croûte de peinture de toutes les couleurs : il n’en change jamais, la portant comme une armure ou comme un scapulaire : poids de toutes les traversées antérieures, preuves du « passage ».

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Alain Vircondelet

Les Chats de Balthus

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Dès son enfance, Balthus, autoproclamé « Roi des Chats », n’a cessé de les représenter. De l’histoire de Mitsou, rapportée en 40 dessins exécutés à l’encre de Chine et qu’admirait Rilke, au temps des chefs-d’œuvre, une même fascination pour les chats se révèle. Alain Vircondelet, qui eut le privilège de recueillir les mémoires de Balthus au chalet de Rossinière, décrypte ici la relation singulière du Maître avec les chats. Jeunes filles et chats, dans leurs poses alanguies et troublantes, se font alors les guides et les miroirs d’un monde mystérieux que Balthus enchante. Au travers d’œuvres et de photographies personnelles se dévoile l’univers intime et merveilleux de Balthus et de sa femme Setsuko, où les chats sont chez eux, gardiens de tous les secrets.

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Prix France : 22 € ISBN : 978-2-0813-0734-6

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Universitaire et écrivain, Alain Vircondelet est aussi le biographe reconnu de grandes figures de l’art, de la littérature et de la spiritualité, parmi lesquelles Marguerite Duras, Albert Camus, Antoine de Saint-Exupéry, Séraphine de Senlis, Arthur Rimbaud, Charles de Foucauld, Blaise Pascal…

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