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à la formulation des dogmes de l’Incarnation et de la Trinité. Après être devenu évêque lui-même et avoir passé plusieurs années à Rome, il décida de vivre dans les cavernes et les tombeaux des déserts d’Égypte. Il se chargea des relations publiques du monachisme en écrivant, vers 360, quelques années seulement après la mort de l’ermite, une Vie de saint Antoine. Athanase ne lésinait pas sur les péripéties édifiantes montrant par exemple, dans un paragraphe célèbre, Antoine aux prises avec le démon tentateur : « Le démon lui chatouillait les sens ; mais Antoine rougissait de honte comme si cela fût de sa faute, fortifiait son corps par la foi, la prière et les veilles. Le démon, se voyant ainsi battu, prit de nuit la figure d’une femme et en inventa toutes les actions afin de le tromper. Mais Antoine, élevant ses pensées vers Jésus-Christ et se rappelant la noblesse de l’âme qu’il nous a donnée, éteignit le feu de la passion dont le démon voulait embraser son cœur. Le démon tenta encore de lui remettre devant les yeux les douceurs de la volupté, mais Antoine entra en colère et se représenta l’enfer où tomberont les impudiques. » Telle est la très célèbre tentation de saint Antoine, le premier moine.» Les combats contre les démons, qui ont tant frappé les lecteurs d’Athanase (mais aussi Bosch, Bruegel, jusqu’à Flaubert) sont une manière de dire un affrontement spirituel que Rimbaud qualifia de « plus brutal que bataille d’hommes », une participation au combat du Christ qui, au désert aussi, fut soumis à la tentation du pouvoir et de l’idolâtrie. Après Antoine, un certain Pacôme, soldat converti au christianisme, avait amélioré la formule : la vie des moines solitaires présentait bien des dangers, notamment la surenchère dans l’ascèse et la mortification. Il convenait, pensa-t-il, de les rassembler pour qu’un supérieur pût inciter ces hommes à la mesure. « Tout ce qui n’est point exactement borné ne dure guère », dit une sainte au nom étrange et dont on ne sait pratiquement rien : Syncilétique. Pacôme inventa donc le monastère – à l’origine, un regroupement de petites baraques autour d’un lieu de culte entouré d’une clôture – et donna à ses premiers disciples une sorte d’uniforme : tunique de lin sans manches, pelisse en peau de chèvre, manteau à capuchon. La sœur de Pacôme, Marie, avait créé de son côté un monastère pour les femmes, près du Nil. Elles furent bientôt, dit-on, près de quatre cents. Les premières moniales. Le mouvement atteignit l’Occident. Non seulement grâce au talent d’Athanase, grand esprit, dont la Vie de saint Antoine, aussitôt copiée et recopiée, eut un

Icône,

Saint Pacôme, 1779,

Paris, collection particulière 72

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Rois et laïcs

Ier millénaire, l’idée se sera imposée dans les milieux épiscopaux, à l’est comme à l’ouest, qu’aucun défunt ne puisse obtenir la canonisation sans l’autorisation du pouvoir central. Canonisation  : le mot « canon » vient du grec kanon qui signifie « règle », « norme ». Il est beaucoup utilisé dans l’Église catholique, qui parle par exemple du « canon » de la messe, c’est-à-dire de la règle qu’il faut suivre pour célébrer l’eucharistie. Dans le cas des saints, « canoniser » signifie « inscrire sur la liste officielle », celle qui sert de règle. La canonisation d’une personne est devenue un événement d’importance considérable. Notamment parce que le saint est donné en exemple à l’Église universelle, et pas seulement aux chrétiens d’une région, d’une ville, voire d’un village. Et la canonisation s’accompagne d’une certaine « cléricalisation » que l’on observera surtout dans les premiers siècles du IIer millénaire. Autrement dit, le culte des saints, qui avait jusque-là été beaucoup célébré pour les rois et les reines, les princes et les princesses, va de plus en plus s’étendre en priorité aux clercs, aux religieux et religieuses. Certes, il existera beaucoup d’exceptions. Certes aussi, avant même le tournant de la canonisation, des évêques, des moines et des moniales avaient déjà été reconnus comme saints. Et d’abord, bien sûr, les premiers compagnons de Jésus – nous l’avons vu – et leurs disciples. Ou des Pères de l’Église des tout premiers siècles comme Augustin, dont l’influence théologique fut et reste considérable, ou Éphrem le Syrien, théologien également, qui commenta toute la Bible. Excellent prêtre aussi qui prononçait des sermons en vers, et qui créa des hymnes qui inauguraient la pratique du chant liturgique. Ou encore saint Benoît, « patriarche des moines d’Occident ». Ou enfin de grands évangélisateurs comme Patrick ou Augustin de Cantorbéry, dont le cas est intéressant : il était moine à Rome quand le pape Grégoire le Grand l’envoya, au tournant du viie siècle, évangéliser l’Angleterre où le christianisme s’était effondré après les invasions saxonnes. À la tête d’une quarantaine de moines, Augustin gagna, non sans appréhensions, la grande île où il réussit à convertir le roi du Kent, et créa un monastère près de Cantorbéry. Il y mourut en 604 et peut être considéré comme le fondateur de l’Église d’Angleterre. Mais si son cas est particulier, c’est qu’il fallut attendre 1850 pour que l’épiscopat anglais demandât que sa fête fût enfin inscrite au calendrier de l’Église universelle.

Andrea Delitio,

Saint Augustin (détail), vers 1477- 1481,

Atri, voûte du chœur de la cathédrale Santa Maria Assunta 112

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et trois supérieurs d’ordres religieux ! Il avait aussi connu bien des difficultés : pour échapper aux pressions de l’empereur Charles Quint, le pape Paul III dut le transférer à Bologne et, pour un temps, l’interrompre. Son successeur, Jules III, parvint à le relancer, en dépit des obstacles dressés cette fois par le roi de France, Henri II, brillant monarque et protecteur des arts, lequel, tout catholique qu’il fut, n’hésitait pas à s’allier aux princes protestants d’Allemagne pour agrandir son territoire. Enfin, après une nouvelle interruption, une troisième session fut concluante, sous l’impulsion du pape Pie IV et de son neveu, saint Charles Borromée, archevêque de Milan, devenu secrétaire d’État à vingt-et-un ans, qui, après une jeunesse un peu folle, s’était orienté vers l’ascèse, mais montra un génie de l’organisation et excella dans l’art de mettre au pas les récalcitrants, ce qui se révéla très utile. Ce n’est pas ici le lieu de tirer le bilan – considérable – de ce concile qui répondit sur le plan théologique à la Réforme protestante, et réorganisa l’Église de fond en comble. Mais il faut noter qu’il réaffirma vigoureusement le culte des saints, décrétant que « seuls des hommes de mentalité irréligieuse [sic] nient que les saints, qui jouissent d’une félicité éternelle au ciel, doivent être invoqués ». Il souligna que tout « abus » en matière de vénération des reliques et des saintes images devait « disparaître ». Parallèlement, les services pontificaux procèdent à une nouvelle épuration du calendrier des saints. Mais ils y ajoutent quelques noms. Notamment Antoine de Padoue, un franciscain mort dans cette ville en 1231, un excellent orateur qui évangélisa Toulouse, Brive, Montpellier, entre autres villes, qui promettait l’enfer aux riches paresseux, et fut invoqué pendant des siècles pour retrouver les objets perdus (les enfants récitaient une comptine : « Saint Antoine de Padoue, vous qui retrouvez tout, faites-moi retrouver mon… »). Pourquoi lui accorder un tel pouvoir ? Parce que, paraît-il, le livre de prières du saint ayant disparu un jour, emporté par un novice un peu voleur, Antoine invoqua le Seigneur et le novice lui rendit son psautier… La réforme des procédures de canonisation ne se borna évidemment pas à des rejets du calendrier romain et à des ajouts comme celui d’Antoine de Padoue. Elle se poursuivit par étapes, après le concile de Trente. En 1588, le pape Sixte V créa la Congrégation des rites, chargée de préparer les canonisations et d’authentifier les reliques. Et, en 1625 et 1634, le pape Urbain VIII, un Florentin qui laissa un piètre

Bonifazio Veronese,

Saint Pierre et saint Antoine de Padoue, avant 1543,

Venise, galerie de l’Académie 136

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La rue pour cloître

elle avait suivi avec passion le procès – bref – d’un certain Henri Pranzini, assassin de trois femmes dans une grande avenue de Paris. Elle ne cessait de prier pour qu’il se repentît. Et lorsqu’il monta sur l’échafaud, le 31 août 1887, Pranzini demanda à l’aumônier d’embrasser le crucifix. Alors elle osera écrire : « C’est mon troisième enfant. » Car elle se voulait « assise à la table des pécheurs ». Elle s’était enfermée pour mieux s’ouvrir aux autres, à tous les autres. Il était logique que l’Église la proclamât « patronne des Missions ». Elle fut béatifiée en 1923, canonisée en 1925 par Pie  XI, très rapidement donc, tant son culte s’était répandu, tant le peuple chrétien l’avait fait sainte avant l’Église. Puis, en 1997, Jean-Paul II, reconnaissant l’importance de son enseignement, la proclama docteur de la Foi, un titre attribué seulement à trente-trois saints, dont trois femmes. En 1944, Pie XII l’avait déclarée « patronne de la France », un autre titre qu’elle partage, cette fois, avec sainte Jeanne d’Arc. Cette héroïne nationale n’a été canonisée, elle, qu’après cinq siècles. Peut-être parce que l’histoire de cette paysanne lorraine était si extraordinaire qu’elle a suscité bien des légendes ou des contestations. Elle commence, cette histoire, pendant la guerre de Cent Ans, en plein xve siècle. La France est alors en guerre avec les Anglais (alliés au duc de Bourgogne) qui occupent la plus grande partie du pays. À seize ans, Jeanne révèle qu’elle entend, depuis trois ans déjà, les voix de sainte Catherine et sainte Marguerite, ainsi que de l’archange saint Michel, qui l’incitent à participer à la libération de son pays. Surmontant de multiples obstacles, elle parvient, l’année suivante, à rencontrer le jeune roi Charles VII réfugié à Chinon et réussit à le convaincre de lui confier une petite armée. Et cette jeune fille sans instruction ni formation militaire se fait respecter de ses troupes. À leur tête, elle libère Orléans et la vallée de la Loire. Avec ses hommes, elle emmène le jeune roi se faire sacrer à Reims, en traversant triomphalement le pays occupé. Mais les malheurs commencent bientôt. Elle est blessée en faisant le siège de Paris, qu’elle ne parvient pas à libérer et, en mai 1430, à dix-huit ans, elle est faite prisonnière par les Bourguignons. Qui la revendent aux Anglais. Lesquels, finauds, la traduisent devant un tribunal ecclésiastique sous l’accusation de sorcellerie. On connaît les actes de ce procès où elle montre un courage, mais aussi une intelligence de la foi qui témoignent, chez cette illettrée, d’une solide formation religieuse, qu’elle devait sans doute à sa mère et au curé de son village. Déclarée hérétique, elle

Jean-Auguste Dominique Ingres,

Jeanne d’Arc au sacre de Charles VII, 1854,

Paris, musée du Louvre 148

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à de multiples interrogatoires, puis aux travaux d’une commission d’enquête qui, quatre années durant, ne la ménagea pas. Pour échapper à la curiosité, elle se fit admettre dans une congrégation de Nevers, qui avait une maison à Lourdes. On lui imposa de ne parler à personne de ses apparitions et – prétendument pour la mettre à l’abri du péché d’orgueil – on l’employa à des tâches très modestes ; on l’humilia aussi. Elle fut canonisée en 1933 sous le nom de Marie-Bernard qu’elle avait choisi en entrant au couvent. Elle est la première sainte dont on possède une photographie. On doit signaler aussi, parmi les femmes de qualité de cette époque, une Lyonnaise, fille d’un petit industriel de la soie, Pauline Jaricot, qui créa en 1822 l’œuvre missionnaire de la Propagation de la foi, répandue dès la fin du siècle dans tous les pays où l’Église était présente. Très faible, Pauline Jaricot était allée jusqu’à Rome demander au pape qu’il canonisât Philomène, une martyre du iiie  siècle. Celle-ci le fut finalement. Mais pour des raisons obscures, Pauline Jaricot, dont l’œuvre fut pourtant considérable et la vie faite de pauvreté et de prières, ne fut ni béatifiée ni canonisée. Jean XXIII, pourtant, la déclara « vénérable ». Il n’en alla pas de même, fort heureusement, pour Thérèse de l’Enfant Jésus, aussi appelée Thérèse de Lisieux, parce que sa famille vint s’établir dans cette ville quand elle avait quatre ans, l’âge où elle perdit sa mère. Elle fut donc élevée par ses deux sœurs aînées. Mais l’une entra au Carmel quand Thérèse avait neuf ans, et fut bientôt suivie par l’autre. À quatorze ans, donc, Thérèse annonça à son père son intention de se faire elle aussi carmélite. Ce n’était pas si simple à cet âge. Elle s’obstina, surmonta tous les obstacles, pria beaucoup, et réussit à franchir la grille de la clôture à quinze ans. C’était pour y subir des épreuves physiques (car elle était de santé fragile et mourut de tuberculose à vingt-quatre ans) et spirituelles : tentation d’incroyance, « nuits de la foi », difficultés à prier, etc. Sa réputation de sainteté se répandit très vite à travers le monde. Parfois déformée, il est vrai. Parce qu’elle était simple, souffrante, et jeune, parce qu’elle avait choisi, disait-elle, « la voie d’enfance » pour s’approcher de Dieu, toute une sentimentalité religieuse à l’eau de rose s’empara d’elle. Alors qu’elle était une femme forte, qui ne voulait pas, disait-elle, devenir une « sainte à moitié ». « Vous ne me connaissez pas telle que je suis en réalité », avait-elle écrit, peu avant de mourir, à un jeune séminariste. Elle était en effet attentive à la situation du monde et à son actualité. Un épisode de sa vie, bien connu maintenant, en témoigne :

Anonyme,

Portrait de Bernadette Soubirous,

xixe siècle,

Lourdes, Musée-Trésor des sanctuaires de Notre-Dame de Lourdes 146

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Titre

Un jour d’avril 1989, le cardinal Ratzinger, alors numéro deux du Vatican, et futur pape Benoît XVI, donnant une conférence dans la petite ville de Seregno, près de Milan, évoqua, en réponse à une question, le problème des canonisations. Il laissa entendre que certaines d’entre elles n’avaient pas beaucoup de signification pour la multitude des croyants. Ce qui provoqua bien des interrogations, dans les médias italiens et américains notamment. Il y revint donc quelque temps plus tard pour reconnaître qu’il existait, en réalité, « beaucoup plus de saints que ceux qui peuvent être canonisés » (dans le mensuel 30 Days, mai 1989). Fort heureusement, l’Église catholique a consacré à ces ignorés la « Toussaint ».

Werek,

Mère Térésa, 1979,

Bonn 156

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Découvrir quelques pages intérieures de "Les Saints" aux éditions Flammarion.

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