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Le sale parfum des colonies

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Le premier roman d’Alexis Jenni, « L’Art français de la guerre », respire la sueur, le sang, la fatalité. Stupéfiant Patrick Rambaud

LA « UNE », SUITE. a Le portrait d’Alexis Jenni a Laurent Mauvignier salue le panache retrouvé de sa génération d’écrivains a « Traversée » Au cœur des romans de Mathieu Belezi, Boualem Sansal et Marc Trillard, le colonialisme comme désir de domination

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de l’académie Goncourt

a Littérature

Ça plane pour Charles Dantzig. Une fin de vie selon Fanny Saintenoy

C

’est toujours comme ça, avec les premiers romans. On a des préjugés. La moisson de la rentrée a commencé plus tôt que d’habitude ; dès le mois de mai, les romans tout frais s’ajoutent à ma bibliothèque qui déborde, montent en piles à l’assaut d’une télé où il n’y a plus rien à regarder. Je marche en biais entre ces collines de papier qui glissent, parfois une pile s’éboule, je la redresse. Ici, les nuls, là les à peu près, puis les méritants qui insistent, enfin les importants. Les premiers romans, je les parcours pour en connaître la saveur avantdeles remiser à part, pourle Goncourt du premier roman. Les membres de notre société littéraire, pendant l’été, s’envoient heureusement leurs impressions, leurs trouvailles, leurs détestations. Le message d’un de nous était enthousiaste. Il venait de lire L’Art français de la guerre mais il n’y croyait pas. Ça ne pouvait pas être un premier roman, trop bien ficelé, trop dense, trop long mais sans lenteurs, trop maîtrisé. Quel homme se cachait derrière cet Alexis Jenni qui sentait le pseudo ? Même mort, Romain Gary nous enquiquine avec son Emile Ajar. Moi-même, j’ai douté du premier livre de Jean-Baptiste del Amo, qui devait être aussi un pseudo, ce qu’il était d’ailleurs puisqu’ils’appelleGarcia. Acaused’unescène étonnante chez un perruquier en 1750, j’avais cru reconnaître le ton de Pascal Quignard : je lui ai téléphoné, il m’a juré qu’il était innocent. Même chose avec Jenni. On l’entend à la radio. Il existe, il a 48 ans, il vit à Lyon, où il enseigne les sciences naturelles et dessine. Il a surtout pondu un premier roman qui époustoufle. Je m’y suis donc plongé pendant trois jours, le temps nécessaire pour arriver au bout de 600 grandes pages. J’en suis ressorti conquis. C’est un roman naturaliste par sa méthode, musclé par son style, enlevé comme un chant, inspiré comme une méditation quicourtsansjamaispeser,atroce comme un procès-verbal, bref, la version contemporaine et réussie des Tragiques, d’Agrippa d’Aubigné: «Et dedans lecanaldelatuerieextrême,leschiensse gorgeront du sang de leur chef même. » Loin de la guerre moderne qualifiée de feu d’artifice de couleur verte, qui fuse en arc au-dessus de Bagdad « dans une lumière d’écrans », où l’on ne voit et ne ressent rien, Jenni nous trimballe dans ces cartes accrochées aux murs d’écoles des années 1950, quand nous apprenions les pays comme des départements, Algérie chef-lieu Alger, Indochine chef-lieu Hanoï… Allez ! suivez les aventures de Victorien Salagnon, dont on disait qu’il en avait vu de drôles, là-bas, en Indo. L’homme a un regard sans émotion ni profondeur, et il sirote un verre de blanc dans un bistrot poisseux de Voracieux-les-Bredin. Comme ces anciens résistants à qui la guerre manque, ce héros a com-

6 a Histoire

d’un livre Au Japon, « Le Monde des livres » a tenté de percer les mystères du phénomène « 1Q84 », la trilogie de Haruki Murakami

7 a Essais

Nouveautés, dictionnaires, libelles ou classiques de la pensée, la rentrée offre de quoi se faire des idées Indochine, vers 1954. ADOC-PHOTOS

battu en Indochine pour de l’opium et des hévéas, puis en Algérie, ce département à pacifier : nous en arrivons à nos dernières colonies, banlieues de l’empire d’où nous serons un jour chassés. Les causes étaient de plus en plus confuses, les hommes y laissaient leurs forces. Dans une guerre il n’y a que des perdants. Ouste la nostalgie ! Les revenants étaient à peine des guerriers : « Nous avons été des aigles

repentir, vous restituait une branche de pêcher ou uncanard à l’œil courroucé. Dans son traité, il expliquait : « L’encre, en imprégnant le pinceau, doit le doter d’aisance ; le pinceau, en utilisant l’encre, doit la douer d’esprit. » Au fil de ma lecture de L’Art français de la guerre, je comprends. Il y a des couleurs,des brumes,des vapeursd’encre de Chine, des fresques et des miniatures,des portraits à foison, carc’est un livre de peintre. Voici les villes, Lyon la boueuse, Cholon, Bab el Oued, voici des colonels désabusés et des colons idiots, un aviateur aux lunettes noires cerclées d’un fil d’or, un fortin de bambou qui ressemble à un jouet. Tout est visuel, tout est sensation. Allez, je ne résiste pas. Il faut que je vous livre ce croquis de la jungle : « De France on se fait des idées fausses de la forêtvierge(…), on lui prêteune admirable fertilité ; on lui croit un ordre dans lequel on progresserait au sabre d’abattis (…). Ce n’est pas du tout ça. Du dedans, laforêt d’Indochineest mal foutue, plutôt maigre, et elle n’est même pas verte. D’avion, c’est moelleux ; de loin,compact ; mais dedans, àpied sous les arbres, quel pauvre désordre ! » Tout cela est raté comme une vie de soldat. A bien y réfléchir, ce qui reste des colonies, c’est ce goût que nous avons conservé des cuisines lointaines, cette gourmandise de la semoule et du riz, les nids d’hirondelle salanganes, la tête de mouton, le canard laqué et les raviolis à la vapeur : ces plats qui nous colonisent à leur tour. p

Un roman naturaliste par sa méthode, musclé par son style, enlevé comme un chant englués, comme des oiseaux de mer dont le plumage craint l’huile ; quand l’huile noire se répand sur l’eau, ils se rabougrissent, ils finissent d’une mort ignominieuse, où l’étouffement le dispute au ridicule. Le sang versé a coagulé, nous dedans… » LecapitaineSalagnon étaitsansdoute le seul peintre de l’armée coloniale : «Peindre sauvaitsa vieetsonâme. Ilresta plusieurs jours sans rien faire d’autre. Peindre permet d’atteindre cet état merveilleux où la langue s’éteint. » En échange du récit de sa vie, il donne des leçons de dessin au narrateur et lui offre un pinceau en poils de loup : « Il m’apprit que le vide est préférable au plein car le plein ne bouge plus, mais que le plein est existence et qu’il faut se résoudre à rompre le vide. » Cet étrange baroudeur ressemble soudain à Shitao, ce maître chinois du XVIIe siècle qui en deux coups de pinceau, sans

Cahier du « Monde » N˚ 20707 daté Vendredi 19 août 2011 - Ne peut être vendu séparément

Lire aussi pages 2 et 3

prière d’insérer Jean Birnbaum

A même la vie

I

l n’y a pas d’un côté les livres et de l’autre la vie. Loin de constituer une activité à part, séparée, la lecture est d’abord un univers d’expériences sensibles et de plaisirs quotidiens. Chères lectrices, chers lecteurs, telle est la conviction qui a guidé l’équipe du « Monde des livres » ces dernières semaines, tandis qu’elle travaillait à la nouvelle formule du supplément, dont vous tenez le premier numéro entre vos mains. Dans la vie, on fait confiance à ceux qu’on aime pour nous conseiller un bon bouquin : voilà pourquoi vous retrouverez régulièrement, dans ces pages, des auteurs dont l’œuvre vous est familière, comme c’est le cas, aujourd’hui, avec Patrick Rambaud, Laurent Mauvignier, Marc Weitzmann et François Beaune. Chaque semaine, vous aurez rendez-vous avec Eric Chevillard, qui a accepté de réactiver la noble tradition du « feuilleton », avec Marcela Iacub, qui signera un billet intitulé « Non-dit », et bien sûr avec la « Vie littéraire » de Pierre Assouline. Une fois par mois, enfin, dans une chronique baptisée « A titre particulier », la romancière Amélie Nothomb, l’actrice Sylvie Testud, le metteur en scène Wajdi Mouawad et le chorégraphe Jean-Claude Gallotta se relaieront pour évoquer la façon dont la littérature nourrit leur travail artistique. Dans la vie, on passe allégrement d’un roman à une BD, d’un essai à un polar : c’est pour cette raison que nous faisons tomber les cloisons au sein du supplément. La littérature y demeurera souveraine, mais il n’y aura plus de séparation entre des pages « fiction » et des pages « non-fiction ». Si la critique et le compte rendu traditionnels sont toujours présents, ils se trouvent désormais complétés par de nouveaux formats (« Traversée », « Histoire d’un livre », « Forum », « Enquête »…) qui visent à subvertir les vieilles frontières entre les genres, à faire dialoguer recherche stylistique et quête intellectuelle, à éclairer autrement les pratiques de la littérature et du savoir. A l’horizon de ces changements, donc, une seule et même ambition : inscrire les œuvres dans le texte de nos existences, faire rayonner les livres à même la vie. p

8 a Les chroniques d’Amélie Nothomb et de Marcela Iacub, le feuilleton d’Eric Chevillard

9 a Enquête

Dans la peau d’un livre qui se pose cette question : en pleine rentrée littéraire, comment trouver une petite place sur la table des libraires ?

JOOST VAN DEN BROEK/HH-REA

Jonathan Franzen au risque de la liberté

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a Entretien

croisé Delphine de Vigan et Laurence Tardieu évoquent leurs «livres fantômes »

Après«LesCorrections», leromancier américainpublie «Freedom». Avisdivergentsde François Beaune etMarc Weitzmann. P A G E 5


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…à la Une

0123 Vendredi 19 août 2011

L’auteur de « L’Art français de la guerre » vit à Lyon, où il enseigne la biologie. « Le Monde des Livres » est allé rencontrer l’écrivain qui réinvente le roman d’aventures

Portrait d’un Jenni tranquille A la structure du « roman d’aventures », Alexis Jenni a voulu adjoindre une préoccupation personnelle, « peut-être liée au peu de chose que je sais des origines de ma famille suisse allemande » : « Une réflexion sur la transmission de la mémoire, sur le flux du temps. » De cette double impulsion est née l’idée de « retracer l’histoire de quelqu’un qui avait tout vécu, de la seconde guerre mondiale à la guerre d’Algérie ». Essais, romans, témoignages ou encore récits d’anciens militaires sur Internet, il s’est beaucoup documenté.

Raphaëlle Leyris

L

e phénomène de la rentrée semble étrangement normal. Poignée de main tonique et rire retentissant, il affiche un beau hâle de mois d’août après avoir passé, « comme tout le monde » dit-il, deux semaines à la plage. Surtout, on peine à retrouver dans cet homme solaire et sympathique, d’une euphorie tranquille face à la reconnaissance qui s’annonce, l’auteur tourmenté que laissait présager la lecture de L’Art français de la guerre. Affaire de camouflage, peut-être ? Barbe blonde de trois jours, chemise blanche légère, pantalon beige : Alexis Jenni (c’est son vrai nom) arbore en tout cas une panoplie de baroudeur. Prêt à se fondre dans la jungle urbaine où il écrit, tapi dans les cafés lyonnais. Jusqu’ici, ce professeur de biologie de 48 ans, père de trois enfants, se planquait un peu pour le faire, pas très à l’aise avec la fatuité qu’il y a à dire « j’écris » – « Quand quelqu’un m’annonce ça solennellement, je me mords les joues pour ne pas rire ». Avant L’Art français de la guerre, il a achevé au moins deux manuscrits. L’un, « un roman historique, situé au XIXe siècle, sur une recherche des origines », qu’il a gardé dans son ordinateur ; l’autre, « une sorte de grand polar mâtiné de science-fiction », qu’il a envoyé à plusieurs maisons d’édition. Refusé. Pour écrire le troisième, il a choisi de prendre tout son temps et de se faire plaisir. Son envie première : « Ecrire un roman d’aventures. » Il explique : « Je suis né en 1963, un an après la fin de la guerre d’Algérie. J’ai grandi à une époque où la France semblait être un peu sortie de l’histoire, où on s’occupait essentiellement de son enri-

Alexis Jenni. CATHERINE HELIE/OPALE

chissement. Pour moi, un roman d’aventures était en quelque sorte une compensation à ce monde heureux et terne dans lequel j’avais vécu. » Il situe la fin de cette parenthèse paisible en 1991, année, entre autres, de la guerre du Golfe, lors de laquelle ce fils d’une famille de gauche élevé

dans une détestation de l’armée tendance Charlie Hebdo, réformé du service militaire, a commencé à s’interroger sur les raisons pour lesquelles les militaires français étaient honnis, « exclus du corps social ». « Comme s’ils portaient une culpabilité collective. »

Extrait « Ce fut un beau massacre que celui que nous perpétrâmes en mai 1945 (à Sétif). Les mains barbouillées de sang, nous pûmes rejoindre le camp des vainqueurs. Nous en avions la force. Nous contribuâmes in extremis au massacre général, selon les modalités du génie français. Notre participation fut enthousiaste, débridée, un peu débraillée, et surtout ouverte à tous. Le massacre fut brouillon, alcoolisé sûrement, tout empreint de furia francese. Au moment de faire les comptes de la grande guerre mondiale, nous participâ-

mes au massacre général qui donna aux Nations une place dans l’Histoire. Nous le fîmes avec le génie français et cela n’eut rien à voir avec ce que firent les Allemands, qui savaient programmer les meurtres et comptabiliser les corps, entiers ou par morceaux. Non plus avec ce que firent les Anglo-Saxons (…) qui confiaient à de grosses bombes lâchées d’en haut, la nuit, toute la tâche de la mort, et ils ne voyaient aucun des corps tués, vaporisés dans des éclairs de phosphore. Cela n’eut rien à voir avec ce que faisaient les

Russes (…). Ce massacre fut le nôtre et nous rejoignîmes in extremis le camp des vainqueurs en nous enduisant les mains de sang. Nous avions la force. « La paix pour dix ans », annonça le général Duval. Il n’avait pas tort, le général. A six mois près, nous eûmes dix ans de paix. Ensuite, tout fut perdu. Tout. Eux et nous. Là-bas. Et ici. (Page 197)

L’Art français de la guerre,

d’Alexis Jenni, Gallimard, 632 p., 21 ¤.

Obsession nationale A l’origine, jure-t-il, la question coloniale ne le travaillait pas pour des raisons personnelles. Mais ce qu’il écrivait s’est mis à entrer en résonance avec l’actualité, et avec l’obsession nationale pour l’immigration, « comme si c’était notre seul problème ». Nouvelle hésitation : écrire un roman « sur aujourd’hui ou sur hier » ? D’autres questions se sont ajoutées : « Prendre une écriture classique ou écrire de l’intérieur, avec une voix un peu éructante et rythmée » ? « Première ou troisième personne » ? Finalement, il a décidé de ne pas trancher, et L’Art français de la guerre se compose de deux parties qui racontent en alternance le présent du narrateur et le passé de Salagnon, l’ancien parachutiste dessinateur : « C’est pour cela qu’il est si gros », plaisante son auteur. Pourquoi choisir ? Alexis Jenni est un homme qui semble combiner avec bonheur les prétendus contraires. Arrivé à la lecture, adolescent, par la science-fiction, il jure essentiellement par une littérature «formelle, un peu abstraite, où tout se joue dans la manière de faire vibrer la phrase », avec Pascal Quignard pour idole… mais il a écritunromanles deuxpiedsdanslenarratif, plein d’histoires, de personnages et de souffle. Scientifique, il s’appuie sur la littérature pour tenter de comprendre le monde, et explique que la biologie, dont il est agrégé, « est très romanesque et pleine de surprises ». Auteur d’un épais roman, il rêve du « silence », et de la « simplicité » du dessin. D’ailleurs, il tient un blog intitulé, enun presqueoxymore,« Voyagespas très loin » (jalexis2.blogspot.com), moitié croquis pris sur le vif, moitié courts textes, qui lui a permis de déverrouiller son écriture en cessant de « chercher la perfection ». Il dit aussi que c’est en accumulant « les petits bouts d’histoires et de réel », qu’il a fini,au bout de cinq ans de travail, par créer ce livre magistralement composé, accepté en mars dernier par Gallimard. « Il y a un an, dit-il, je pensais que je ne serais jamais qu’un écrivain du dimanche. Aujourd’hui, jesuis exactement là où je voulais être, mais où je pensais que je n’arriverais jamais. » Désormais, même en tenue de camouflage, il aura du mal à cacher qu’il écrit. p

Keskili? Alexis Jenni Un premier souvenir de lecture ? C’est peut-être un Tintin, à l’époque où je ne savais pas lire. Une de mes tantes me lisait les bulles, et quand j’ai su lire moi-même, j’ai essayé de retrouver ce qu’elle me racontait… en vain, elle inventait ! Le chef-d’œuvre inconnu que vous portez aux nues ? Les récits de Charles-Albert Cingria : Bois sec, bois vert (Gallimard), Florides helvètes (L’Âge d’Homme)…Sa langue possède une beauté magique. Le chef-d’œuvre officiel qui vous tombe des mains ? Je n’ai jamais rien compris à Faulkner. Par exemple Pylône, je n’ai rien contre, mais au bout de 20 ou 30 pages à être perdu, je m’endors… L’écrivain avec lequel vous aimeriez passer une soirée ? J’aimerais bien rencontrer Pierre Schoendoerffer, son histoire est intéressante, tout comme son œuvre, entre films et romans. Il a l’air d’être un honnête homme. Celui que vous aimez lire mais ne voudriez pas rencontrer ? Flaubert ! Sa correspondance est passionnante, mais elle montre quel sale type, quel donneur de leçons il était ! Un livre récent que vous avez envie de lire ? Brut, de Dalibor Frioux (Seuil). Le roman qui vous a fait rater votre station ? Adolescent, le Rosemary’s Baby, d’Ira Levin (Pavillons poche), je n’arrivais pas à m’arrêter. Celui dont vous voudriez être le héros ? J’adorerais être l’Idiot de Dostoïevski. Ce type qui passe à travers tout, grâce à son idiotie… un personnage fondamental. Celui qui vous réconcilie avec l’existence ? Guerre et Paix. Chaque personnage a droit à la parole, et Tolstoï pose sur chacun un regard bienveillant et amusé. Celui que vous avez envie d’offrir à tout le monde ? Waltenberg, d’Hédi Kaddour (Gallimard) : un roman réjouissant, une écriture somptueuse… J’en ai parlé à tout le monde autour de moi. Le livre que vous voudriez avoir lu avant de mourir ? Les Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand. Je l’ai chez moi, je me promets de le lire, et j’oublie toujours de le prendre.

«La littérature n’a plus peur de parler fort» Comment une nouvelle génération d’auteurs se réapproprie le XXe siècle et son histoire violente x

Laurent Mauvignier écrivain

L

a littérature serait enfin en train de quitter le registre de l’intime pour s’attaquer à l’histoire et au réel. C’est ce qu’on peut lire ou entendre depuis Les Bienveillantes, de Jonathan Littell (Gallimard, 2006). Comme si Claude Simon, Jean Rouaud, mais aussi Pierre Guyotat avec son Tombeau pour cinq cent mille soldats (Gallimard, 1967), et tant d’autres, bien sûr, ne s’étaient pas intéressés à l’histoire, et François Bon, Jean Rolin, Leslie Kaplan et bien d’autres encore, au réel. Comme l’ont écrit les universitaires Dominique Viart et Bruno Vercier dans La Littérature française

au présent (Bordas, 2008), c’est dès le début des années 1980 que la littératurecesse de se soucier uniquement d’elle-même. On a sans doute tort d’opposer le roman-monde au roman de l’intime : ce dernier n’est pas moins ambitieux que l’histoire ou le réel ; seule la façon d’embrasser ces sujets est, ou n’est pas, ambitieuse, c’est-à-dire avant tout littéraire. La grande histoire, comme la littérature, se tresse de mille événements minuscules. Et les événements de la vie de chacun se font dans le grand bain de l’histoire collective. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que la littérature, aujourd’hui, n’a plus peur de parler fort. Elle retrouve la jouissance du panache qui lui faisait en partie défaut (qu’on pense à Maylis de Kerangal ou à Mathias Enard et Claro, par exemple). Elle montre sa foi dans la possibilité de la littérature à dire le monde, mais aussi à affirmer les moyens dont elle dispose.

Le premier roman d’Alexis Jenni entre de plain-pied dans cette catégorie. A partir de l’histoire d’un homme, Victorien Salagnon, le roman nous propose un vaste panoramique de l’histoire de France de 1943 à 1991, de la seconde guerre mondiale et de l’entrée du jeune personnage dans le maquis lyonnais à la première guerre du Golfe. L’histoire est entrecoupée de « commentaires » qui sont le récit, à la première personne, du narrateur. Au début du livre, celuici regarde la guerre du Golfe à la télévision. Il est spectateur du monde. Il va rencontrer Victorien Salagnon, qui lui confiera son histoire ; le narrateur va se contenter de… narrer.

Nous sommes des narrateurs Comme le livre de Yannick Haenel sur Jan Karski (Gallimard, 2009) s’ouvrait sur l’épisode où ce dernier apparaît à l’auteur du livre, à la télévision, dans Shoah de Claude Lanzmann. Il semble que,

pour une génération d’écrivains nés à la fin du XXe siècle, il faudrait avoir absorbé, épongé ce siècle, non pas en rejouant l’histoire comme si on y était, mais en assumant un regard a posteriori. Nous écrivons des récits de récits, pas par impossibilité de dire l’histoire, mais à partir de notre présence, notre ici et maintenant, en acceptant de ne pas avoir vécu ce dont on parle. Le XXe siècle devient objet de fiction. C’est-à-dire que ce siècle, qui nous a vus naître et que nous avons vu mourir, nous a traversés de son récit plus que de sa réalité. Nous sommes des narrateurs, une génération qui part de ce lieu d’où nous sommes, de cet après, pour revisiter ce qui nous a fondés. C’est une littérature qui ne parle pas du passé pour lui-même, mais qui cherche en lui la source de ce qu’elle est. Une partie de la littérature française cherche à savoir comment et pourquoi elle a hérité d’un monde, d’un pays, d’une situation aussi

hasardeuse, où la violence et le racisme ont une part si importante. Bien sûr, toute la littérature qui s’écrit aujourd’hui en France n’est pas tournée vers les mêmes enjeux. Mais des points communs existent, très nombreux, entre des auteurs dont les univers romanesques, les types d’écritures, les références sont si différents, parfois presque opposés, qu’on peut s’étonner de ces parallèles. Pas une école – précisément pour ces différences, souvent irréductibles –, pas non plus une mode, mais assurément l’expression d’une génération qui cherche d’une part à se réapproprier la puissance narrative dont elle a dû longtemps accepter avec fatalisme la mort supposée, et qui, d’autre part, se pose la question de ce qu’écrire aujourd’hui veut ou peut dire. Ainsi, hommage du vice à la vertu, les guerres ne laissent pas que des morts et des orphelins dans leur sillage, elles laissent aussi des livres et des films, de la fiction.

Volonté inconsciente de transfiguration des monstruosités d’un siècle en récits qui réhabiliteraient l’humanité à ses propres yeux ? C’est que parfois, quand l’histoire est monstrueuse et que l’humanité s’est abaissée, reniée elle-même par trop de violences et d’ignominies, il se peut que, comme le dit Jean-Luc Godard dans ses Histoire(s) du cinéma, « la fiction soit l’honneur du réel ». p

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…à la Une Traversée

0123 Vendredi 19 août 2011

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Les Vieux Fous,

Les Mamiwatas,

Rue Darwin,

de Mathieu Belezi, Flammarion, 432 p., 22 ¤ (en librairie le 24 août). Albert Vandel, colon vieux comme la colonisation, en est une incarnation monstrueuse. Monologue obsessionnel que n’interrompt qu’un chapitre central à la troisième personne, où l’obsession se fait plus grande encore et la figure de Vandel plus effrayante, le roman raconte cette vie à la manière d’une épopée dérisoire et sanglante : l’épopée même du colonialisme.

de Marc Trillard, Actes Sud, 304 p., 21 ¤. Directeur d’une Alliance française sur le point de fermer, amant d’une jeune menteuse qui n’aura cessé, quand il croyait vivre une passion, de le manipuler, Marc, que des émeutes contraignent à s’enfermer dans sa villa camerounaise, médite sur ce double miroir aux alouettes. Amour et politique, ou leurs apparences, se répondent, comme deux versants de la désillusion de l’homme blanc en Afrique.

de Boualem Sansal, Gallimard, 256 p., 17,50 ¤ (en librairie le 25 août). Lorsque sa mère meurt, Yazid retourne rue Darwin, à Alger, où il a vécu une partie de son enfance, et enquête sur l’autre partie, la première, passée près du bordel de sa grand-mère, que sa mère interrompit brusquement en le faisant enlever. Il découvre ce qu’a été la réalité de sa vie, et ce qu’elle aurait pu être si son destin n’avait pas bifurqué ; la vérité et le rêve, dans un même mouvement.

Assouvissement du désir et volonté de pouvoir d’un côté, endurance face à l’oppression de l’autre: trois romans – outre «L’Art français de la guerre» – remuent le couteau dans la plaie du colonialisme

«Regarder les morts en face» Florent Georgesco

A

lbert Vandel ou, si vous préférez, Bobby la baraka, Bobby caïd, Bobby baroud, ou encore, en l’honneur de ses années de règne sur l’oasis aux cinquante mille palmiers, Albert Vandel Ier, bref, le narrateur quasi mythologique des Vieux Fous, de Mathieu Belezi, a 150 ans quand, dans son bordj défendu par une poignée de soldats perdus, il attend mitraillette au poing l’armée de libération algérienne et se souvient, halluciné, de ses aventures. Nous sommes en 1962. Fin de l’empire français. Fin de Bobby Vandel, qui avait 20 ans quand les troupes de Charles X conquirent l’Algérie, et dont la vie ne se distingue en rien de l’histoire qui en découla. Ce n’est pas une vie : c’est une voix qui enfle et meurt, la voix longtemps oubliée de la rapine et des massacres du colonialisme français. Nous nous sommes habitués à l’entendre nous hanter à nouveau. Mais rarement une rentrée littéraire lui aura donné autant de place. L’obsession est, en littérature, une maladie à incubation lente, où les préoccupations du temps sinuent du social à l’individuel, de la théorie à l’imaginaire, c’est-à-dire à l’intime, ce qui ne se fait pas en un jour. Quel type d’humanité fallait-il pour fabriquer des colons ? Qui sommes-nous, nous qui avons, collectivement, été des colons ? Et ces autres nous-mêmes, qui furent colonisés ? L’Art français de la guerre, d’Alexis Jenni, toute souveraine que soit sa tentative d’épuiser ces questions, ne doit pas faire oublier les réponses qu’apportent, chacun à sa manière, Mathieu Belezi, Marc Trillard et Boualem Sansal, dont les romans ne manquent pas d’éclat non plus et manifestent la même rage de traquer dans l’histoire les terres méconnues, qui est une part de ce qui fait d’une littérature une littérature vivante.

Alger , 28 mars 1962, au lendemain d’une manifestation violemment réprimée en faveur de l’Algérie française. RUE DES ARCHIVES/AGIP

nisation française, long cauchemar dont Belezi a la perverse intelligence de montrer quels fantasmes d’assouvissement absolu il a pu incarner. Acette sombre lumière, Marc, le personnage central des Mamiwatas, de Marc Trillard, apparaît comme un parent pauvre, vertueux par défaut. Il est vrai que le lieu et l’époque sont tout autres. Marc est envoyé au Cameroun, aujourd’hui, diriger une Alliance française qui n’intéresse plus personne, ni à Paris ni sur place, si ce n’est pour les miettes de l’ancien festin français qui peuvent encore être ramassées. L’absurdité de ce prétexte culturel le renvoie à une question toute personnelle, la seule qui ait encore un sens : quel avantage (précisément : sexuel) pourra-t-il en tirer ? La réponse est dans les bars giboyeux de Lembe, sur la côte Atlantique, et elle est prometteuse. « Le sac était en cours, le sac venait de commencer. » L’amusement prend fin de la façon classique, lorsqu’il tombe amoureux de Gloria, une beauté noire pour qui l’amour est hors de propos : elle ne cherche que son avantage, elle aussi. Non pas, comme cela aurait finalement arrangé Marc, son avantage financier, ou fort peu, mais la satisfaction d’une envie de coloniser à son tour ; en l’occurrence, les reins et le cœur d’un homme blanc. Femme et pantin, histoire connue dont Trillard, dans cette version postcoloniale, tire un portrait mélancolique et grinçant de l’Occidental en vadrouille, prédateur se transformant en proie d’une liberté joueuse que son plan de bataille ne semblait pas envisager. Délire de toute-puissance ou effondrement des illusions, et donc de la volonté

La chair coloniale est chair désirante, appétit sans limite, elle prend, pille, vole, viole, tue La manière de Mathieu Belezi tient du passage en force. Les « cent quarante kilos dechair coloniale » de Bobby la baraka bouchent l’horizon, impossible de regarder ailleurs, par exemple du côté de supposés « aspects positifs » de la colonisation. La chair coloniale ne ment pas, elle n’a pas besoin de s’attribuer Dieu sait quel rôle civilisateur. Elle est chair désirante, appétit sans limite, elle prend, pille, vole, viole, tue selon sa fantaisie. Une colonie est une terre et un peuple à disposition, un paradis pour le prédateur : il n’est que de se servir. Les Vieux Fous, qui verse par moments dans la reconstitution archéologique d’une figure type de vieille baderne, atteint souvent à la puissance magique, que sa radicalité formelle rend de plus en plus envoûtante, d’un conte cruel. Un mauvais génie vous permet de réaliser tous vos vœux. Vous vous apercevez, la chose faite, qu’ils ont ravagé un peuple. Vous êtes Albert Vandel, vous êtes la colo-

de puissance, Les Vieux Fous et Les Mamiwatas, qui ne se ressemblent en rien, ont en commun de tenir également serrés les liens du désir et du pouvoir, auxquels, à les lire, rien de ce qui est colonial, même en souvenir, ne saurait être étranger. Boualem Sansal, dans Rue Darwin, les dénoue, laisse circuler à travers leurs interstices une vie dense, vibrante, indomptée. La liberté est toujours paradoxale. Mais combien plus chez un peuple colonisé, où elle survit à sa propre disparition. De quelle manière, par quels tours et détours, tel est le sujet de ce très beau roman, qui semble puiser dans ce paradoxe même son irrésistible énergie.

« Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face était bien arrivé… » Au fil de son enquête sur son passé, dont il sortira « reconfiguré de fond en comble », Yazid, le narrateur, ressuscite par bribes les générations qui ont fait de lui ce qu’il est. Le problème étant qu’il n’est rien de reconnaissable, l’hybride de plusieurs mondes, un être en suspens, torturé par « le regret violent de n’avoir pas vécu la vie qui aurait dû être la (sienne) ». Les découvertes, qu’il enchaîne à un rythme rapide, sur l’identité réelle de ses parents ou sur l’existence d’un frère inconnu – par lesquelles, jouant avec les limites de la vraisemblance, Sansal touche à une sorte de fantastique familial – le renvoient à lui-même

Repères 1830 La conquête de l’Algérie signale le début du second empire colonial français. Le premier, constitué à partir du XVIe siècle (Louisiane, Canada, Inde, Guyane…) est à peu près perdu au début du XIXe. 1931 L’Exposition coloniale de Paris marque l’apogée de l’expansion française. Avec le Maghreb, l’ouest de l’Afrique, l’Indochine, Madagascar, la Polynésie…, cet empire colonial est alors le plus vaste au monde après celui des Britanniques. 1946-1962 Guerres d’Indochine, puis d’Algérie. 1954-1980 Indépendances. 1998 Le terme « Françafrique » est popularisé par un livre de François-Xavier Verschave, La Françafrique : le plus long scandale de la République (Stock).

comme à une question insoluble, dont même les morts ne semblent pas détenir la réponse. Il est vrai qu’il serait dérisoire d’attendre quelque vérité que ce soit du souvenir de Lalla Sadia, la grand-mère, qui fut la reine de cette famille, mais une reine elle-même hybride, entre la mère maquerelle et la « marraine universelle », entre la crapulerie la plus moderne et la noblesse ancienne du « temps glorieux des tribus ». De quoi est faite l’identité d’un peuple dont l’identité n’a pas été reconnue et qui n’a pas été reconnu comme peuple ? Des souvenirs de quelles manières oubliées de vivre ? La tribu de Lalla Sadia prolongeait celles qui tissaient le territoire que les soldats français colonisèrent, défaisant tout au passage, ne laissant subsister d’un ordre social qu’ils ne pouvaient comprendre que les hasards d’une vie clandestine. Elle était un éclat de souveraineté, un royaume approximatif caché dans les replis de la société coloniale et désormais disparu, éradiqué par le pouvoir des généraux de l’Algérie révolutionnaire, puis par la mainmise religieuse. Ce n’était rien, c’est aujourd’hui une chose morte, et qui paraît irréelle. C’est dans ce rien que Yazid puise pourtant, à la fin du roman, la force de recommencer. « Dernier vivant de l’antique tribu », il en accepte enfin l’héritage, qui n’est autre que le récit qu’il vient d’en faire : un récit de soi par soi, à nouveau, après plus d’un siècle à s’entendre raconter par d’autres. Pour la première fois, il s’apprête à être lui-même. Soit, pour lui comme pour son peuple, et pour tous les peuples que saccagèrent les différents Bobby de cette lugubre histoire, un homme libre – décolonisé. p


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Littérature Critiques

Charles Dantzig prend de l’altitude pour se pencher sur la valeur de l’amitié et la malignité du populisme

Sans oublier Le têtard et la gynécologue

L’avion, l’ami et le dictateur

Vincent Roy

L

e héros, qui est aussi le sujet de Dans un avion pour Caracas, a disparu.Envolé. Pourquoi? Peu importe. Cette question est sans objet – d’ailleurs, le véritable objet de ce roman est caché. Ou, si vous préférez, son véritable et secret objet, c’est de ne pas en avoir, tant il est vrai que seuls les mauvais romans ont une intention, un but avoué. Les bons romans sont comme les roses : ils sont sans pourquoi ! Quant à sa forme – nous parlons évidemment de la forme du roman –, elle épouse ensemble celle de la vie du héros et celle du narrateur. De ces deux-là, qui sont amis, il est beaucoup question, mais ce n’est pas, donc, l’objet du livre. Celui-ci est encore ailleurs, ni tout à fait dans le destin du héros ni tout à fait dans celui du narrateur. Lecteur, tu es libre d’inventer le roman de ce roman qui te parle, dans un désordre calculé, des roses de Dionysos, du pyjama de soie de Churchill, des progrès de Racine, des personnages de Beckett, de Marguerite Duras, de Virginia Woolf, ou de Greta Garbo, de Daniel Balavoine et de la voix de sirop de pêche de Marilyn Monroe. L’auteur t’y encourage. Il l’a écrit pour ça. Pour toi. Pour que tu saches qui tu es et ce qui restera de toi. Après.

Xabi Puig, esprit brillant, célèbre écrivain et philologue, a été enlevé au Venezuela, où il est venu écrire un livre sur Hugo Chavez (nous y reviendrons car le romancier insiste, c’est le moins que l’on puisse dire, sur ce populiste au sourire de masque en bois). Son ami, le narrateur, part à sa recherche. Dans le Boeing qui décolle depuis Paris pour Caracas, il ressuscite Xabi, sans se lever de son siège : l’altitude n’est pas sans favoriser cette mystérieuse opération ! Bref, le voyage donne des ailes à notre narrateur, qui s’intéresse au sexe des anges, même s’il n’en est pas un.

Michel Drucker ». Car ici, la question politiqueestcentrale,unpeulourdementcentrale par rapport à la légèreté des pages consacrées à l’amitié, qui est « le nom que la bienséance donne à un amour inavouable ». Pour l’auteur du Dictionnaire égoïste de la littérature française (Le Livre de poche), Chavez est le paradigme du populisme, qui est le vrai cancer de nos sociétés modernes : « Nous sommes passés de la société du spectacle à la société du scandale. La société du spectacle, contrairement à la découverte qu’on a cru en faire vers 1970, existe depuis longtemps, j’en parlais à Louis XIV hier soir. On a de tout temps joué un ballet devant les peuples pour leur cacher les escroqueries dans la coulisse. Ce qui est nouveau, c’est qu’on a fait avancer les escrocs sur la scène et que, loin de les renvoyer, le public les persifle puisleurdonnelepremierrôle, comme si le persiflage était le remboursement anticipé de la promotion. » Les populistes dont parle Dantzig ne ressemblent pas au peuple, « car ce ne sont pas les peuples qui créent les populistes, mais les ploucs ; les ploucs milliardaires » : la plèbe d’en haut, comme dirait Nietzsche. Chavez est un sujet en or pour un spécialiste des mots, tant il est vrai que « les dictateurs s’entendent à brouiller la qualification ». Les mots, au fond, et Xabi en fait la preuve, sont rudimentairesetsolides :«Monmétierde philologue consiste à jouer aux quilles avec des statuesde l’îlede Pâques.Chavez estuneidole comme n’importe quel autre nom.» Dans un avion pour Caracas est le roman des mots et des noms. Sur la tombe de Xabi, on pourrait graver cette épitaphe : « Il a tenté de libérer l’homme du pouvoir abusif qu’il concédait aux mots. » Dantzig, comme son héros, les retourne et les renifle – et certains paragraphes, c’est le défaut, confinent à l’exercice de style. Qu’à cela ne tienne : il y a de la désinvolture dans l’érudition de Dantzig, et c’est rare. Son roman (sans nul doute le plus personnel) est un kaléidoscope d’impressions, de sensations. L’auteur laisse des trous dans la narration pour que le lecteur y tombe à pieds joints et s’en délecte : « Nous voulons croire que notre vie est prévue dans un projet supérieur, et, si possible, pour l’élégance du falbala, dramatique. Comme s’il était impossible qu’il y ait une fatalité du bonheur. » p

Pendant neuf heures de haut vol, un voyageur, en regardant par les hublots de sa vie, se souvient de son meilleur ami Bon,quiest,au juste,Xabi Puig?Là,Charles Dantzig, qui veut « raconter un homme », fait confiance à la mémoire de son narrateur, qui ressemble physiquement au philologue : pendant neuf heures de haut vol, un voyageur, en regardant par les hublots de sa vie, se souvient de son meilleur ami et, partant, cherche les causes de l’intérêt de celui-ci pour l’imposteur Chavez, « un mélange de Mussolini et de

Extraits «Une des dernières fois que j’ai vu Xabi, il avait devant lui (…) un porte-clefs en cuir et, contre cet objet boursouflé comme les joues d’un dictateur, un vieux livre de poche dont le dos rayé à force d’avoir été ouvert hachait les mots du titre. “Le héros, un vieux colonel, dit qu’il est fier d’avoir contribué à sauver Venise pendant la deuxième guerre mondiale, me dit-il. Tout le monde sauve Venise, ça! Mais les endroits moins beaux? Les pitoyables endroits où il n’y a que des humains? Qui sont les humains, l’humanité même dans sa banalité? Qui sauvera le Venezuela? Le Venezuela, c’est nous!” Xabi s’était passionné pour ce pays depuis quelques mois. Tout d’un coup.»

«Le mot nous enferme dans un défaut plus violent que l’acte quand cet acte n’a été qu’une velléité, une intention, un désir. Les choses innommées s’évaporent. Ce qui tend à me faire rejoindre Xabi : taisons ce qui ne fait que pencher vers le mal, pour lui donner une possibilité de disparaître ; nommons ce qui penche vers le bien, pour lui donner une possibilité d’apparaître; et, somme toute, Xabi avait en grande partie raison, nommons ce qui se trouve déjà dans le mal pour le désigner comme ce qu’il est. Y a-t-il un autre défaut de moi auquel je serais aveugle, et qui tordrait sans que je le sache mon portrait de Xabi ? »

(Dans un avion pour Caracas, page 11)

(Dans un avion pour Caracas, page 242)

Dans un avion pour Caracas,

de Charles Dantzig, Grasset, 300 p., 18,05 ¤.

La mort doucement frappe à la porte Une femme très âgée et son arrière-petite-fille: le récit sans pathos d’une fin de vie

Josyane Savigneau

Q

u’est-ce que la mort, ou plutôt ce moment, plus ou moins long, juste avant, que l’on pourrait appeler « le mourir » ? C’est l’une des questions que pose le premier roman délicatet émouvant de Fanny Saintenoy, Juste avant. Juliette est une très vieille femme, née avant la première guerre mondiale. A presque 100 ans, elle a quitté sa maison de retraite pour finir sa vie à l’hôpital. Dernière ligne droite de l’existence : « J’ai peur, j’ai un peu peur quand même. Ça va venir, ça me rôde autour. » Elle ne parle plus, ne parvient même plus à bouger les mains, « c’est tout ankylosé ». Fanny est son arrière-petitefille. La trentaine, une fille, Milena, et un mari indien dont elle est en train de divorcer. Entre Juliette et Milena, il y a un siècle, cinq générations. Fanny a laissé Milena chez sa grand-mère paternelle pour venir voir Juliette, pour

l’accompagner jusqu’au bout du chemin. De court chapitre en court chapitre, les récits de Juliette et de Fanny alternent. Ce qui pourrait être une histoire sinistre devient, grâce à la sobriété, à l’élégance et l’humour de Fanny Saintenoy, tendre et drôle. On traverse le XXe siècle, ses guerres, ses espoirs, ses tragédies, et l’on suit une famille, avec ses malheurs liés à l’Histoire, ses bonheurs et ses désastres intimes. Pendant la première guerre mondiale, Juliette, enfant, a eu les pieds gelés et ses orteils sont tombés. Elle n’a jamais pu danser, ni porter les chaussures dont elle rêvait. « Mon grand fantasme, c’était les talons hauts ou les nu-pieds. Je me suis toujours trimballé des grosses chaussures de marche. J’avais que le choix entre marron et noir. Forcément, ça brisait la petite magie des jolies robes que je m’achetais. »

« Pas pressée » Avec un mariage précoce, un divorce en vue, un licenciement aussi, et une enfant à élever seule, Fanny a parfois l’impression de « foncer dans le mur », d’être plus démunie que ne l’a jamais été son

arrière-grand-mère. A la maison de retraite, Juliette avait une « copine », avec laquelle elle passait presque toutes ses journées. Mais elle avait déjà l’indifférence des très vieilles personnes. Quand son amie est morte, « d’un seul coup », « ça ne m’a rien fait, se souvient-elle, pas une larme, pas un regret, rien qu’un peu de dégoût devant son corps jauni ». Elle, qui meurt lentement, dit n’être « pas pressée » : « Faut du courage pour se dépêcher de mourir, je préfère encore m’ennuyer. » Elle a aimé sa vie, pourtant rude. Son mari, Louis, qu’elle adorait, militant et résistant communiste, est mort pendant la seconde guerre mondiale. Leur fille unique, Jacqueline – de génération en génération, dans cette famille, il n’y a que des filles –, est morte à 50 ans d’un cancer : « Le cancer n’aime pas les vieux, ça l’excite pas, il lui faut de la cellule fraîche. » Auprès de « Granny », sa « vieille pomme », Fanny finit par oublier le présent, son quotidien plutôt sombre, pour retrouver les senteurs de l’enfance, dans le jardin de Juliette, les émotions de l’adolescence, l’odeur de l’édredon, les lectures, « Yourcenar et le Castor

0123 Vendredi 19 août 2011

(…) Céline, toujours Céline, le chat Bébert dans son sac ». Grâce à Louis, son mari, Juliette a partagé l’enthousiasme de l’arrivée du Front populaire au pouvoir. Après la guerre, elle s’est désintéressée de la politique, mais votait en pensant à la colère de son mari si elle s’était abstenue. Toutefois, elle avoue avoir eu « un faible pour Mitterrand » : « Pour un peu je me serais remise à m’intéresser. Belle crapule aussi sûrement, mais je ne sais pas, il y avait un charme. » Ce récit de fin de vie est empreint d’une telle liberté de ton, de tant de gaieté et d’ironie qu’on oublie parfois que Juliette parle pour elle-même, qu’elle a presque quitté ce monde. Pour Fanny, « le temps devient cruel », «c’est long » de voir mourir « Granny ». Mais ce n’est pas nécessairement morbide, cela peut être doux et apaisé. Fanny Saintenoy le montre avec brio et mesure, en demeurant – et c’est la grande qualité de ce livre – loin des effets faciles et du sentimentalisme. p Juste avant,

de Fanny Saintenoy, Flammarion, 128 p., 12 ¤.

Hommage à une tante gynécologue et traversée de la seconde moitié du XXe siècle chinois, Grenouilles est l’œuvre fictive de son narrateur, Têtard, dramaturge débutant. Un hommage à son maître, écrivain japonais avec lequel il entretient une correspondance dont il décrit la gestation et les origines. En guise de dernière lettre (et d’ultime chapitre), Têtard envoie sa pièce de théâtre en neuf actes, déroutante et bancale – «un livret qui peut-être ne sera jamais joué ». Mais le vrai théâtre est ailleurs, et Mo Yan s’amuse beaucoup, parfois tendre, parfois très ironique. Convaincant, le roman s’inscrit dans la continuité de La Dure Loi du Karma (Seuil, 2009). Le projet est moins ambitieux, mais le souffle est le même. On retrouve le long phrasé savoureux et moqueur de l’un des meilleurs écrivains chinois. Car une œuvre se construit aussi à coups de livres mineurs. Les ogres apprécient les hors-d’œuvre. Le talent des grands peintres se reconnaît à leurs petits tableaux. Un portrait de gynécologue suffit. p Nils C. Ahl a Grenouilles (Wa), de Mo Yan, traduit du chinois par

Chantal Chen-Andro, Le Seuil, 408 p., 22 ¤.

Cambriolages intimes « Inverno », hiver : inscrit sur une coupe de porcelaine, ce mot résume un « long hiver » de quatre années, vécu par L. en « exil » à Rome, ni loin ni près d’Elio, le père de son enfant. Eté : la saison où elle va rejoindre en Bretagne, sur la presqu’île de Crozon, une amie d’enfance, Emmanuelle, qu’elle n’a pas revue depuis vingt ans. Pendant le trajet ferroviaire, des éclats de mémoire éclairent une « zone grise », entre veille et sommeil. Romancière talentueuse, sensible aux maléfices et à la grâce des contes de fées, Hélène Frappat poursuit ses « cambriolages intimes ». Cinéphile, elle révèle, à travers le regard d’un enfant attentif et silencieux, les gouffres intimes que recèle un univers bourgeois, apparemment lisse, où règnent jalousie, trahison, meurtre. Moins envoûtant que le remarquable Par effraction (Allia, 2009), Inverno distille, sans ménagement, « le poison ambigu et douceâtre de la nostalgie ». p Monique Petillon a Inverno, d’Hélène Frappat, Actes Sud, 144 p., 16 ¤.

Sous le soleil du Mojave En apparence, c’est une énième variation sur l’échec du rêve américain. Le romancier Eric Puchner ne lésine pas sur les malheurs qu’il fait subir à ses personnages. Le père, ambitieux, trimballe sa famille du vert Wisconsin natal au brûlant désert californien de Mojave. Or, ce dernier lèche tout de ses flammes infernales. Tout et tous : d’abord, le grand projet immobilier qui devait apporter argent et bonheur ; puis la fille, dont la peau diaphane ne s’accoutume au soleil qu’à coups de cloques ; le fils cadet, mal aimé, qui se fond dans le paysage aride pour ne plus déranger ; et enfin l’aîné, qui expie par le feu ses idéaux de surfer mièvre. Heureusement, une fois la fumée dispersée, apparaît dans ce premier roman une forme singulière : celle d’une famille, de sa vie quotidienne. Les Ziller sont traversés d’exaspérations fraternelles, de lassitudes conjugales et de non-dits affectueux qui laissent entrevoir, enfouie sous des strates d’humour grinçant, la sensibilité d’un auteur aux sentiments humains. p Clara Georges a Famille modèle (Model Home), d’Eric Puchner,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon, Albin Michel, « Terres d’Amérique », 544 p., 24 ¤.

Les prisons de Norma-Jean La folie, ce serait peut-être une volée de plombs effleurant les plumes d’un oiseau. Il reste une blessure de rien qui cicatrise mal. Mais qui, avec le temps, se met à tirer vers le bas à chaque battement d’aile. Le dernier roman d’Ingrid Thobois nous envoie tournoyer jusqu’au décrochement dans une histoire étrange. Celle de Norma-Jean, une femme au prénom d’actrice, que la vie a froissée dès le commencement. Aujourd’hui, chaque semaine, à plus de 50 ans, elle va rendre visite, à la prison de Sollicciano, dans la banlieue de Florence, à Marco, mystérieux détenu. Que rejoue-t-elle de son propre enfermement ? La vérité se révèle paradoxe, miroir aux alouettes. Trop tard pour s’échapper. p Xavier Houssin a Sollicciano, d’Ingrid Thobois, Zulma, 216 p., 17 ¤.

Vacuité de l’époque Nathalie, médecin, mange des yaourts 0 %, pratique la gym suédoise, déprime parce que sa fille de 23 ans a quitté la maison, se félicite d’avoir acheté son appartement avant la flambée de l’immobilier parisien, ferait bien un deuxième enfant, mais vous savez ce que c’est, aujourd’hui, les hommes ont peur des femmes indépendantes. Heureusement, elle rencontre un artiste de 20 ans qui la comprend. Femmes « couguars », horloge biologique, gestation pour autrui… Matthieu Jung a du talent pour capter les tics et un certain esprit de son temps, et donne ainsi une voix crédible à sa narratrice, mais son roman sociétal ressemble à un « digest » de magazine féminin à peine amélioré. Sous prétexte de nous entretenir de l’époque, et de sa vacuité, il laisse son livre être aspiré par elle. p R. L. a Vous êtes nés à la bonne époque, de Matthieu Jung,

Stock, 222 p., 17,50 ¤.


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