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SPÉCIAL TOURISME

SUR LA NARMADA

coule une Inde éternelle Loin de la fureur des mégapoles comme Bombay ou New Delhi, cette rivière sacrée abrite des cités séculaires, des palais cachés, des forteresses désertes, et tout le mysticisme de l’hindouisme. Un diamant caché, loin de toute route PAR CYRIL DROUHET (TEXTE) ET STANISLAS FAUTRÉ POUR LE FIGARO MAGAZINE (PHOTOS) touristique. 104 • LE FIGARO MAGAZINE - 14 MARS 2014


Richard Holkar, le fils du dernier maharadjah d’Indore, est le descendant direct de la rani Ahilya Bai Holkar, qui fit bâtir au XVIIIe siècle la cité-forteresse de Maheshwar, dominant la rivière sacrée Narmada.

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Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer

Une région ensorcelante, où les légendes côtoient le mysticisme

Le temple de Baneshwar, que les Indiens nomment « le centre du monde », au beau milieu de la Narmada. La rivère est considérée comme plus sacrée que le Gange.


L’instant magique, à Mandu, quand le soleil se couche sur le palais de Jahaz Mahal, chef-d’œuvre de l’art afghan. Les grottes d’Udayagiri, à l’est de Bhopal, abritent des lingas du Ve siècle : pierres sacrées incarnant Shiva et toujours vénérées par les Hindous.


SPÉCIAL TOURISME Sur les ghats, les quais en pierre bordant la rivière Narmada, chaque matin, jouent la même partition : la population vient laver saris et tuniques qui sèchent au soleil comme une mosaïque de couleurs.

P

our le voyageur aspi­ rant à la douceur des paysages, au calme des villes, à l’apaisement tout simplement, une fois débarqué en Inde, il devrait immédiate­ ment plier bagage et repartir. La foule, le  bruit, le fourmillement des hommes vous  accueillent avec rudesse dès que vous quit­ tez l’aéroport de Bombay, la porte d’entrée du pays, mais surtout une mégapole de  20 millions d’habitants qui, de jour comme de nuit, se mêlent dans la même frénésie. A bord d’une antique Ambassador pour taxi, dans un embouteillage sans fin, il suffit  pourtant d’emprunter les 30 kilomètres de route qui vous relient au centre­ville pour  comprendre l’âme de tout un peuple. Celui­ci semble vivre dehors, formant de longues colonnes sur les trottoirs. Il se lave en plein air, klaxonne à tout rompre mais  sans agressivité, pousse la musique à fond dans les échoppes, fait cuire le chapati ou le riz à même le sol. On comprend mieux, dès

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lors, cette littérature indienne où les per­ sonnages sont si souvent attirés par l’exil et la solitude : par fatigue de la multitude.  Tout pour retrouver cette Inde millénaire  décrite par Kipling, enjolivée par Tagore,  celle des cités immuables, des divinités aux mille visages, des temples anciens nichés  dans une nature ensorcelante. Ce rêve  existe et les Indiens ont pour habitude de  bien cacher leurs joyaux. A une heure de vol à peine de notre grouillante métropole, au cœur même de  l’Inde, le Madhya Pradesh, l’Etat le plus  vaste du pays, figure à peine sur les guides. En raison de sa capitale, sans doute : Bhopal, tristement célèbre pour être devenue en  1984 le théâtre d’une catastrophe indus­ trielle qui fit plus de 20 000 victimes. Le site

de la société Union Carbide est aujourd’hui recouvert par la végétation, la ville a pansé  ses plaies, et la jeunesse, abondante, n’a que faire du passé. Surtout que la région recèle  des trésors injustement oubliés par cette in­ famie des temps modernes. Sur la nationale qui mène au Sud, droite jusqu’à l’horizon, nous croisons un groupe de pèlerins, partis à pied depuis plus d’un  mois. Ils se sont installés à proximité d’un  temple dédié à Rama et font cuire, en si­ lence, des galettes de pain dans un four  sommairement aménagé avec des pierres.  « Faire un pèlerinage, nous signifie l’un d’eux, c’est côtoyer les dieux, s’asseoir à leurs côtés, leur parler. Nous allons rejoindre la Narmada, le  plus sacré des fleuves indiens. La déesse du  Gange, sous les traits d’une vache noire, venait

Ici, la déesse du Gange venait se purifier


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Transformé en hôtel par Richard Holkar, l’Ahilya Fort surplombe la rivière mythique. Au cœur des jardins suspendus, sont dressées les tables des convives. chaque année s’y baigner pour s’y purifier. Nous partons sur ses traces, expier nos pêchés. » Nous devançons les pas de ces dévots.  Après des étendues de champs de coton,  apparaît une petite cité pieusement re­ cueillie sur les bords de la rivière mythique. Maheshwar peut s’enorgueillir d’avoir ac­ cueilli autrefois la capitale du royaume de  Mâlvâ, par la volonté de la reine Ahilya Bai Holkar qui, en 1766, y déplaça sa cour et  son administration depuis Indore, d’où  était jusque­là régi le royaume. Voulant re­ donner toute sa place à l’hindouisme mal­ mené par deux siècles d’hégémonie mo­ ghole, la maharani dépensa sans compter  pour la construction d’édifices religieux, la plupart consacrés au dieu Shiva. Régnant  avec sagesse et bienveillance, apportant la  justice et la prospérité à son peuple, elle fit  ériger une imposante forteresse, écrasée  par la chaleur, qui surplombe toujours les  eaux indigo de la Narmada. où les clients sont ses rois. Les suites domi­ nent le fleuve, deux tentes luxueuses ont  Un prince qui accueille une vue plongeante sur les toits des édifi­ ses hôtes comme des rois ces sacrés en contrebas, et les chambres,  Richard Holkar, fils du dernier maharad­ toutes différentes et aux décorations soi­ jah d’Indore, a souhaité redonner tout son gnées, s’ouvrent sur le patio principal de la lustre au fort Ahilya, un petit monde per­ wada, cette architecture marathe faite de  ché, contenant en son sein le palais dynas­ cours intérieures, de murs blanchis à la  tique, mais aussi tout un village, avec son  chaux et de piliers de bois sombre. Ce fin  école, ses temples, ses jardins suspendus,  gourmet, auteur d’ouvrages sur la gastro­ et un écheveau de venelles. « Après 1947 et nomie indienne, prépare lui­même le  la proclamation de l’indépendance, l’endroit  menu des repas, dîne et converse avec ses était tombé en désuétude, se souvient­il. Les  hôtes, et fait dresser chaque jour la table en bâtiments s’effritaient, les charpentes s’affais­ un lieu différent : près de la piscine éclairée saient, les murailles menaçaient de s’effondrer.  aux flambeaux, sur la terrasse illuminée  En 2001, j’ai décidé de le transformer en hôtel. » par une myriade de lampes à huile, ou au  Ou plutôt en une vaste demeure hors du  cœur d’un jardin où ont été disposées des  temps où le maître des lieux est un prince, vasques, sur lesquelles flottent des pétales

Un palais dynastique abritant tout un village 110 • LE FIGARO MAGAZINE - 14 MARS 2014

Le temple Sahastrarjun est accolé à l’Ahilya Fort. Un lieu de pèlerinage pour tous les adorateurs de Shiva, mais où le tourisme est étrangement absent. de rose. Un monde clos, un éden harmo­ nieux d’où l’on distingue à peine les cla­ meurs de la ville. Un homme d’affaires de New Delhi, venu se reposer, ne s’y trompe pas : « Des endroits comme celui­ci, en Inde, il n’en existe pas d’autre. Un diamant caché, sans luxe ostentatoire, mais avec le raffinement du  détail. Ici, on replonge dans l’Inde éternelle. » Un petit matin comme aucun autre, sur les ghats, ces quais en paliers bordant la Nar­ mada. Le soleil hésite à se montrer au tra­ vers d’un ciel brumeux, ses premiers  rayons viennent frapper les bas­reliefs et les sculptures du Sahastrrjun, consacré à  Shiva, le dieu danseur, le dieu destructeur, le dieu de toutes les créations. Sur ces rives de pierre qui s’éveillent à la vie, tout un théâ­ tre d’ombres, lent et silencieux, vient ani­ mer les berges de Maheshwar. Des femmes battent le linge et font sécher leurs saris en  autant de mosaïques de couleurs ; des hom­ mes en tunique flottante procèdent aux  ablutions, à moitié immergés ; quelques  sadhus, ces ascètes presque nus qui par­


SPÉCIAL TOURISME Le prince Richard Holkar dans ses appartements privés de l’Ahilya Fort. Il tente de préserver un patrimoine resté dans sa famille depuis trois siècles. véhicule souhaite en dépasser un autre.  Enfin apparaît Mandu, ancienne capitale  d’un Etat princier, aujourd’hui réduite aux dimensions d’un village. Mais 75 kilomè­ tres de fortifications tout autour de cette  étonnante citadelle ! Des ruines à perte de  vue, des palais, des bassins, des hammams, un harem, une mosquée, toute une ville  abandonnée juchée sur un vaste plateau.  L’endroit, majestueux, est désert et, pour  un peu, on se prendrait pour Henri  Mouhot découvrant le site d’Angkor. 

Les vestiges artistiques d’une gloire passée

Le grand stupa de Sanchi, datant du IIIe siècle avant J.C, est l’un des plus vieux témoignages de l’art bouddhique.

Difficile de concilier modernisme et tradition courent les chemins, lancent des incanta­ tions au fleuve et sont venus retrouver un  instant ce monde auquel ils ont renoncé ;  des embarcations effilées viennent débar­ quer les marchandises à l’ombre des mau­ solées, édifiés tout le long des quais lors des funérailles, les satis, de la dynastie Holkar.  Parmi eux, celui, imposant, de la reine  Ahilya Bai que l’on continue de vénérer  comme une déesse. Aucune artère princi­ pale ne converge vers ce berceau de l’hin­ douisme, étrangement délaissé par les tou­ ristes. Aucune non plus ne vient distribuer

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une région, véritable carrefour des  religions. A une heure de Maheshwar, il faut s’ar­ mer de patience pour rejoindre un  chef­d’œuvre oublié de l’art islamique. Sur une route traversant les collines boisées de Kahlako, on avance à peine derrière ces ca­ mions peints, innombrables, crachant une fumée abominable. De la main, un chauf­ feur nous fait signe d’attendre, le temps de laisser passer un troupeau de vaches  perdu, puis de passer. Nous klaxonnons,  comme il est d’usage chaque fois qu’un 

Une cité peut­elle naître d’une histoire  d’amour ? C’est le cas de Mandu. Tout  commence au XVI e  siècle quand le  prince musulman Baz Bahadur, venu  d’Afghanistan, s’éprit d’une danseuse  hindoue, Rani Rupmati. Au cours de son  idylle, il lui offrit un palais, puis un autre,  bâtissant pour elle des monuments tou­ jours plus somptueux. D’ingénieux laby­ rinthes pour certains : on y découvre une  multitude de corridors, d’escaliers menant sur les toits ou s’enfonçant sous la terre,  puis s’ouvrant sur des salles voutées, elles­ mêmes reliées entre elles par des passages souterrains si étroits qu’un seul individu à la fois peut s’y risquer. Pas loin de la Narmada, on pourrait aussi s’émerveiller devant Sanchi, l’un des plus  anciens sanctuaires bouddhiques, datant  du IIIe siècle avant notre ère, et dont les stu­ pas sont ornés de gigantesques portiques  narrant, comme sur un livre de pierre, la  grande épopée de Bouddha. On pourrait  enfin rejoindre les grottes d’Udayagir, où la légende prétend que, même dans la pé­ nombre, on doit rester vigilant car le troi­ sième œil de Vishnou nous observe… Retour à Maheshawar. Sur sa terrasse qui surplombe la Narmada, Richard  Holkar fait face à un paysage enchanteur  digne du Livre de la Jungle. « C’est le même pa­ norama depuis deux mille ans. Rien n’a bougé, rien n’a changé », fait­il observer avec nostal­ gie. Cet homme né d’une mère américaine, à cheval sur deux cultures, reste songeur  quant à l’avenir. Il cherche à sauvegarder  une tradition, tout en comprenant ses com­ patriotes qui ont soif de modernisme, et re­ fusent que leur pays soit considéré comme une réserve touristique, pittoresque, pous­ siéreuse… ■ CYRIL DROUHET


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NARMADA - INDE Le carnet de voyage UTILE

Toutes les suites de l’Ahilya Fort, décorées avec soin, dominent la Narmada.

Office de Tourisme de l’Inde (01.45.23.30.45 ; www.inde-enligne.com). Meilleure saison : d’octobre à la fin d’avril quand la température oscille entre 21 et 28 °C (éviter l’été, les fortes pluies et les températures élevées : 35 °C en juin).

Y ALLER Avec Air France (3654 ; www.airfrance.fr). A compter du 1er avril, la compagnie propose un vol quotidien pour Bombay au départ de Paris-Charles-deGaulle. A partir de 813 € en classe Economique, 1 661 € en Premium, et 3 187 € en Business. Bon à savoir : depuis le 7 février 2014, Air France autorise ses passagers à utiliser leurs appareils électroniques personnels à bord, à tout moment du vol.

escale à Bombay dans l’un des hôtels du prestigieux groupe Taj, puis un itinéraire de 5 jours/4 nuits au cœur du Madhya Pradesh : le Narmada Blues – de Mandu, la belle afghane, à la divine Maheshwar, sur les rives saintes de la Narmada. A partir de 1 550 € par personne en voiture particulière avec chauffeur, guides locaux et hébergement en chambre double (dont trois nuits en pension complète à l’Ahilya Fort. Nuit supplémentaire possible à chaque étape. Voyage sur mesure incluant Bhopal et Sanchi sur demande.

ORGANISER SON VOYAGE Asia (01.44.41.50.10, ou www.asia.fr), spécialiste du voyage sur mesure en Inde, propose un package complet pour découvrir cette région ensorcelante. Il comprend une

NOTRE SÉLECTION D’HÔTELS A l’arrivée à Bombay, une ou deux nuits d’étape dans l’un des NEW DEHLI Bhopal

RAJASTHAN

Bombay Mumbai INDE MADYA PRADESH

Grottes d’Udayagiri Bhopal

GUJARAT

Mandu Omkareshwar

Sanchi NA R

M A DA

OLIVIER CAILLEAU

Maheshwar Fort Ahilya

MAHARASHTRA 50 km

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fleurons du prestigieux groupe Taj (www.tajhotels.com) s’imposent : dans le quartier huppé de Bandra, face à la mer, le Taj Lands End, membre des Leading Hotels of the World, est son adresse casual chic. Toutes les cuisines du monde sont proposées au sein de ses quatre restaurants, les plus en vue de la ville. Au Konkan Cafe, il faut absolument goûter aux spécialités du Kerala. A partir de 153 € la nuit avec petit déjeuner. Unique en son genre, le Taj Mahal Palace & Tower est l’adresse historique du groupe hôtelier. A deux pas de l’India Gate, ce splendide édifice de style victorien est LE rendez-vous glamour des « rich and famous » depuis plus d’un siècle. A partir de 153 € avec petit déjeuner. A Bhopal, la capitale du Madya Pradesh, on se doit de visiter la plus grande mosquée de toute l’Inde, le Taj ul-Masjid, avant de retrouver le charme colonial du Jehan Numa Palace (www.hoteljehanumapalace.com). Chaque week-end, les plus beaux mariages traditionnels de la région y sont célébrés. A partir de 90 €. A Maheshwar, devenez l’hôte privilégié d’un prince indien à l’Ahilya Fort (www.ahilyafort.com). Richard Holkar a transformé sa citéforteresse du XVIIIe siècle en un

hôtel mêlant sérénité et spiritualité. Il a récemment intégré le réseau Relais & Châteaux. Une carte unique élaborée chaque jour par le maître des lieux avec des produits bio directement issus du potager du fort. Un ravissement pour les papilles, avec la découverte des mets indiens les plus délicats. Ne pas hésiter, c’est si rare en Inde, à commander un thé glacé, à goûter aux fruits exotiques ou à savourer des soupes fraîches. On peut aussi visiter, au cœur même du fort, les ateliers de tissage, où 200 femmes réalisent les plus beaux saris du pays.

LE COUP DE CŒUR Depuis l’Ahilya Fort, Richard Holkar offre parfois les surprises les plus inattendues à ses hôtes. Ainsi, quand le soleil se couche, une barque vous attend sur les ghats de la Narmada, glissant sans bruit dans la nuit, au milieu de centaines de bougies servant d’offrandes au fleuve. D’autres embarcations vous accompagnent sur lesquelles des musiciens jouent des airs traditionnels. On vous fait débarquer sur une île éclairée aux flambeaux où une table digne des Mille et Une Nuits a été dressée à même le sol. Un rêve éveillé, romantique, à vivre… à deux.

LE BÉMOL Omkareshwar, à une heure de route de Maheshwar, est considérée comme le Bénarès des plus humbles, une île sacrée où se rendent toute l’année les adorateurs de Shiva. L’endroit fourmille d’échoppes de souvenirs, le décor est des plus kitsch, la foule dense, le sanctuaire minuscule, l’attente interminable pour une onction qui ne dure pas plus de trente secondes. C. D.


Figaro Magazine Reportage Inde éternelle