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AVRIL-MAI 2014 – BIMESTRIEL – NUMÉRO 13

LES SEPT MYSTÈRES DE FONTAINEBLEAU TALLEYRAND, LE DIABLE DIPLOMATE QUAND LOUIS XVIII SNOBE LE TSAR LA VÉRITABLE HISTOIRE DES MONUMENTS MEN

FEU MESSIEURS

BEL : 7,60 € - CAN : 14 $C - CH : 11 FS - DOM : 8 € - LUX : 7,60 € - MAR : 75 DH - NL : 8 € - PORT CONT : 8 €

LES DUCS DE BOURGOGNE

AUGUSTE, LE TRIOMPHE DE L’IMAGE

1814

NAPOLÉON La bataille de France


ÉDITORIAL © BLANDINE TOP.

Par Michel De Jaeghere

I

LA GLOIRE ET LA DÉBÂCLE

l s’était battu jusqu’au bout. La France de Napoléon n’avait pas compté moins de cent trente départements. Parmi eux, ceux de Rome, du Zuiderzee (cheflieu : Amsterdam), des Bouches-de-l’Elbe (préfecture : Hambourg !). Elle avait tenu pour vassales l’Italie, l’Illyrie, la Confédération du Rhin, l’Espagne. Il devait maintenant se battre pied à pied pour défendre son propre territoire contre l’invasion. En Champagne, dans la vallée de la Marne, sur les rives de la Seine, à soixante-quinze kilomètres de Paris. Il avait fait la preuve qu’il n’avait rien perdu de son génie militaire, en dépit du désastre de Russie, de la défaite de Leipzig. Il s’était battu, seul contre tous, à un contre cinq, servi par des «Marie-Louise» de moins de 20 ans qui savaient à peine charger leur fusil. Il avait multiplié les théâtres d’opération, se projetant sans cesse d’un adversaire à l’autre dans l’espoir de les battre tour à tour, renouant avec ses 30 ans et la mobilité de sa première campagne d’Italie dans une prodigieuse démonstration d’énergie. « Il faudrait que je fusse partout à la fois ! » disait-il. Il y était presque. Champaubert, Montmirail, Vauchamps : la litanie de ses victoires fait écho à la poésie du Carillon de Vendôme : Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme… Il avait pris l’ennemi de face, de flanc, de revers, pointant lui-même les canons sur l’adversaire, payant de sa personne et s’exposant en première ligne. « Laissez-le donc, vous voyez bien qu’il le fait exprès, avait lancé Sébastiani à Exelmans, qui tentait de l’empêcher de risquer inutilement sa vie. Il veut en finir ! » Soudain, ce fut vraiment fini. Les armées alliées convergeaient depuis la Belgique, le Rhin, le Lyonnais, l’Espagne. Les Français reculaient partout. Nul n’avait répondu à son appel aux armes. La population, épuisée, demandait grâce. Les Alliés refusaient de continuer à négocier avec lui. Son frère Joseph et l’impératrice Marie-Louise avaient fui la capitale avec le roi de Rome. Les armées étrangères étaient entrées dans Paris. Le Sénat conservateur n’avait rien conservé du tout : pas même la décence, le sentiment du ridicule. Les sénateurs revêtirent la tenue chamarrée dont il avait décoré leurs silhouettes d’arrivistes et de parvenus pour proclamer sa déchéance. Au terme d’un souper fin, Talleyrand avait converti le tsar à la cause de Louis XVIII. Il prit la tête d’un gouvernement plus provisoire encore que d’habitude. Bientôt, les anciens régicides voteraient eux-mêmes le retour des Bourbons sur le trône de leurs pères, sous réserve qu’ils leur laissent leurs dignités (ils n’en avaient guère qu’au pluriel) et rendent leurs pensions héréditaires. Mobile et incertain, lui rêvait encore, depuis Fontainebleau, de raccompagner l’ennemi à la frontière. Les maréchaux n’y croyaient plus. Il n’y avait plus qu’à se démettre. Ils le lui dirent. Ce furent alors les mauvais jours. L’abdication et la tentative de suicide. Les salons qui se vident de tous ceux qu’il avait écrasés de titres d’un autre âge, de cordons et de fanfreluches. Le retournement des soldats de fortune dont

il avait fait des ducs. La solitude du maître abandonné par son chef d’étatmajor – Berthier –, son valet de chambre – Constant –, comme par Roustan, le mamelouk. « Celui-ci ne reviendra pas », disait-il lorsqu’on venait prendre congé de lui en l’assurant d’un prompt retour. De Fontainebleau à Fréjus, où il devait s’embarquer pour l’île d’Elbe, il connut sa grande déréliction. Son voyage de Varennes. A Valence, Augereau le rudoya en le tutoyant avant de s’en aller faire sa cour à Louis XVIII. A Orgon, en Provence, on brisa les vitres de sa voiture tandis qu’était pendu un mannequin à son effigie. «Tel sera, tôt ou tard, le sort du tyran», lisait-on sur l’écriteau accroché autour de son cou. Il résolut de porter une redingote bleue, un chapeau rond frappé de la cocarde blanche, pour ne pas être reconnu. Demanda à son vis-à-vis de lui souffler la fumée de son cigare au visage et de siffler devant lui, afin que nul ne soupçonne la présence de celui qui avait été maître de tant de nations dans la voiture. A l’étape, il n’osait toucher à la nourriture, de peur qu’on y eût mis du poison. «Au moindre bruit, témoignera l’un de ses compagnons, il tressaillait et changeait de couleur.» Enfermé dans sa chambre, la tête dans les mains, il pleurait à chaudes larmes. Il finit son voyage costumé en officier autrichien, caché sous la pelisse d’un général russe. On commémore aujourd’hui le bicentenaire de la campagne de France et la fin de l’Empire. La défaite des armes françaises y est nimbée de gloire. Elles avaient cédé sous le nombre sans être véritablement vaincues. Elles avaient arrêté, un moment, l’invasion, en dépit d’une disproportion des forces qui apparente les dernières victoires de Napoléon au miracle. L’année 1814 est pourtant mémorable, aussi, à d’autres titres. Elle n’allait pas seulement voir les débuts de l’ultime tentative de restauration de la monarchie à laquelle avait été liée, pendant tant de siècles, notre histoire. La mise en place d’un régime qui constituerait, après vingt ans de soubresauts, de divisions et de tourmentes, une tentative réussie d’accorder liberté et volonté réformatrice, la tranquillité de l’ordre et le rejet de la tyrannie. Elle allait être, surtout, le théâtre de la plus pitoyable des comédies. Donner, au lendemain de l’incroyable épopée militaire dont la France sortait exsangue, l’étrange spectacle d’une foire aux vanités devenue foire d’empoigne. Les vieilles perruques revenues d’émigration sans avoir rien oublié, rien appris, y côtoieraient les hommes de la Révolution et de l’Empire empressés de cracher sur le passé pour s’assurer du présent et de l’avenir. Les capitaines intrépides y multiplieraient les assauts de servilité à l’égard d’un régime curieusement décati, à l’image de son roi podagre, avant même d’avoir vraiment servi, pour le remercier de les avoir laissés en place, avec leurs décorations, leurs uniformes, leurs prébendes. Elle marquerait pour la vie Musset, Géricault et Vigny, inspirerait Chateaubriand, Hugo, Balzac et Stendhal avant d’être mise en scène, plus tard, par Jean Anouilh. Tout le romantisme en est issu. !

CONSEIL SCIENTIFIQUE. Président : Jean Tulard, de l’Institut. Membres : Jean-Pierre Babelon, de l’Institut ; Marie-Françoise Baslez, professeur

d’histoire ancienne à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Simone Bertière, historienne, maître de conférences honoraire à l’université de Bordeaux-III et à l’ENS Sèvres ; Jean-Paul Bled, professeur émérite (histoire contemporaine) à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Jacques-Olivier Boudon, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Maurizio De Luca, ancien directeur du Laboratoire de restauration des musées du Vatican ; Jacques Heers (†), professeur émérite (histoire médiévale) à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Nikolaï Alexandrovitch Kopanev (†), directeur de la bibliothèque Voltaire à Saint-Pétersbourg ; Eric Mension-Rigau, professeur d’histoire sociale et culturelle à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Arnold Nesselrath, professeur d’histoire de l’art à l’université Humboldt de Berlin, délégué pour les départements scientifiques et les laboratoires des musées du Vatican ; Dimitrios Pandermalis, professeur émérite d’archéologie à l’université Aristote de Thessalonique, président du musée de l’Acropole d’Athènes ; Jean-Christian Petitfils, historien, docteur d’Etat en sciences politiques ; Jean-Robert Pitte, de l’Institut, ancien président de l’université de Paris-IV Sorbonne, délégué à l’information et à l’orientation auprès du Premier ministre ; Giandomenico Romanelli, professeur d’histoire de l’art à l’université Ca’ Foscari de Venise, ancien directeur du palais des Doges ; Jean Sévillia, journaliste et historien.

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LA VÉRITABLE

HISTOIRE DES MONUMENTS MEN QUI TRAVAILLÈRENT À RÉCUPÉRER LES ŒUVRES VOLÉES PAR HITLER ET SES SBIRES.

18 L

© RUE DES ARCHIVES/BCA.

LE FILM DE GEORGE CLOONEY RACONTE L’ÉPOPÉE DES MONUMENTS MEN, CES COMMANDOS AMÉRICAINS DE L’ART

© JOHN BAXTER.

ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

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E JOUR D’APRÈS

L’ESSAI DE L’HISTORIEN BRYAN WARD-PERKINS, QUI VIENT D’ÊTRE PUBLIÉ EN FRANÇAIS, BOUSCULE CE QUE L’ON CROYAIT SAVOIR DES CONSÉQUENCES DE LA CHUTE DE L’EMPIRE ROMAIN.


ET AUSSI LA CRIMÉE ÉTAIT

PRESQUE PARFAITE

LA BATAILLE DES GLIÈRES N’A PAS EU LIEU CÔTÉ LIVRES CINÉMA APOCALYPSE AU RISQUE DE L’HISTOIRE EXPOSITIONS À LA PORTE DES ENFERS LE COÛT DU LAPIN

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COMMENT MEURT UN EMPIRE

© DEAGOSTINI/LEEMAGE.

DANS SON DERNIER LIVRE, L’AGONIE D’UNE MONARCHIE, L’HISTORIEN JEAN-PAUL BLED

ANALYSE BRILLAMMENT LES RÉPERCUSSIONS DE LA MORT DE FRANÇOIS-FERDINAND D’AUTRICHE À SARAJEVO.


EN COUVERTURE

© JOSSE/LEEMAGE. © ARTEDIA/LEEMAGE. © GEORGES FESSY/ARTEDIA/LEEMAGE. © RMN-GRAND PALAIS/FRANCK RAUX.

44 L

A CHEVAUCHÉE FANTASTIQUE

ELLE DEVAIT SIGNER LA MORT SUBITE D’UN HOMME AUX PRISES AVEC L’EUROPE. LE GÉNIE MILITAIRE DE NAPOLÉON EN FIT UNE ÉPOPÉE BRILLANTE ET TRAGIQUE. DEUX CENTS ANS PLUS TARD, LA CAMPAGNE DE FRANCE RESTE L’AVENTURE DE TOUS LES POSSIBLES.

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LES 7 MYSTÈRES DE FONTAINEBLEAU

DÉFECTION DES MARÉCHAUX,

SUICIDE MANQUÉ ET ADIEUX À LA VIEILLE GARDE : LA PART D’OMBRE QUI MARQUE LA RETRAITE DE L’EMPEREUR À FONTAINEBLEAU A ENTRETENU LA LÉGENDE.


80 I

LS ONT FAIT LA CAMPAGNE DE FRANCE MARÉCHAUX, DIPLOMATES OU SOUVERAINS, PARTISANS DE L’EMPEREUR OU ATTACHÉS À SA PERTE, ILS ONT ÉCRIT LES PAGES DE CES QUATRE MOIS QUI ONT CHANGÉ LE DESTIN DE L’EUROPE.

1814

Napoléon

La bataille de France ET AUSSI

TALLEYRAND, LE DIABLE DIPLOMATE LES FOSSOYEURS DE L’EMPIRE UN BOURBON, SINON RIEN JOSÉPHINE IMPÉRATRICE LA BATAILLE DE FRANCE BIBLIOTHÈQUE FIN DE RÈGNE


L’ESPRIT DES LIEUX

© FRANÇOIS JAY/MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE DIJON. © FRANCIS CORMON/HEMIS.FR.

104 F

EU MESSIEURS LES DUCS LES DUCS DE BOURGOGNE

DÉFIÈRENT LA COURONNE DE FRANCE ET ÉBLOUIRENT L’EUROPE DE LA MAGNIFICENCE DE LEUR COUR. LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE DIJON A TROUVÉ EN LEUR PALAIS UN SUBLIME ÉCRIN.

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LE CACHOT

DE LA REINE MAUDITE


118 A

UGUSTE OU LE TRIOMPHE DE L’IMAGE LE SIÈCLE D’AUGUSTE FUT UN APOGÉE CULTUREL. LA MAGISTRALE EXPOSITION DU GRAND PALAIS

© MDJ

MONTRE COMMENT LES ARTS FURENT LES PUISSANTS ALLIÉS DE L’EMPEREUR.

ET AUSSI

LE ROMAN DES MOMIES L’HISTOIRE ROCAMBOLESQUE D’UNE MOMIE DE L’ÉPOQUE

INFIDÈLE À SON ÉPOUX, LE FUTUR LOUIS X, MARGUERITE DE BOURGOGNE FUT ENFERMÉE DANS L’AUSTÈRE FORTERESSE DE CHÂTEAUGAILLARD. LA PRINCESSE ADULTÈRE NE BÉNÉFICIA D’AUCUNE CLÉMENCE ET Y FINIT SES JOURS.

PTOLÉMAÏQUE DÉPOSÉE AUX ENCOMBRANTS DE RUEILMALMAISON ET QUI FAIT AUJOURD’HUI L’OBJET D’UNE MINUTIEUSE RESTAURATION.


À

L’A F F I C H E

Par Geoffroy Caillet

La

Véritable Histoire

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Près de soixante-dix ans après la chute du IIIe Reich, le film Monuments Men et l’affaire Gurlitt éclairent d’un jour nouveau les pillages d’œuvres d’art perpétrés par les nazis.

U

ne fois n’est pas coutume, en annonçant « le plus grand pillage d’œuvres d’art de l’histoire », l’affiche de Monuments Men réconcilie le sensationnel made in Hollywood et l’exactitude historique. Il est vrai qu’avec une estimation de cinq millions d’œuvres d’art et objets dérobés de 1940 à 1944, Hitler et ses hommes renverraient presque Verrès et Napoléon à l’état de voleurs de poules tout juste passibles de la justice de paix. Au fil des siècles, le propréteur de Sicile, à qui le pillage de l’île avait valu l’infamie et à son accusateur Cicéron la gloire, était resté comme la figure honnie de l’enrichissement personnel nourri de démesure. Plus tard, l’empereur des Français avait renoué avec les pillages des guerres antiques. Les œuvres d’art saisies en Italie avaient même été offertes à l’admiration des Parisiens au cours d’une entrée triomphale dans la capitale. Mais par son dessein, son ampleur et ses conséquences, la spoliation d’objets d’art organisée pendant les douze années du IIIe Reich fut le produit d’un système radicalement nouveau. C’est celui-ci qu’éclaire par ricochet le film de George Clooney – à la fois acteur, producteur, scénariste et réalisateur – consacré aux « Monuments Men », ces commandos américains de l’art créés en 1943 pour protéger les monuments de l’Europe dévastée (le terme anglais rend fidèlement le latin monumenta : « tout ce

qui rappelle le souvenir de»). En août 1943, la Cène de Léonard de Vinci avait échappé de justesse à un bombardement des Alliés sur Milan. Moins chanceuse, l’abbaye du Mont-Cassin avait été pulvérisée dans les mêmes conditions en février 1944. Ces deux épisodes accélérèrent l’arrivée des Monuments Men sur le continent. Simples conseillers auprès des troupes alliées, ces conservateurs, archéologues, historiens d’art avaient pour mission de dresser des listes de monuments à protéger et de former les militaires pour assurer leur sauvegarde. Dès leur débarquement en Normandie à l’été 1944, cette tâche prit cependant une autre tournure : récupérer les œuvres d’art volées par Hitler et ses sbires – Göring en tête – en remontant, dans le sillage des troupes alliées, de la Manche à Berlin.

En choisissant d’adapter le livre éponyme de Robert Edsel, Clooney tire de l’ombre un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale. En suivant dans leur épopée la dizaine de Monuments Men affectés à l’Europe parmi les 345 hommes et femmes que comptait l’organisation, il met en lumière les rouages de la spoliation nazie, promenant le spectateur dans les cachettes insolites ou somptueuses où les Allemands entreposèrent leur prodigieux butin. Du château de Louis II de Bavière à FABULEUX BUTIN A droite : l’Autoportrait de Rembrandt retrouvé à Heilbronn par les Monuments Men, en avril 1945. En haut : extrait de Monuments Men de George Clooney (au centre).

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ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

des

Monuments Men


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Neuschwanstein aux mines de sel d’Altaussee et d’Heilbronn, les centaines de dépôts d’œuvres d’art explorés par les Monuments Men dessinaient le plan de la plus grande carte au trésor qui se puisse imaginer. Si le film montre Göring arpentant les galeries du musée parisien du Jeu de paume pour y faire son marché des plus beaux tableaux, l’homme par qui ce scandale arriva n’y fait que de brèves apparitions. Dans cet art de l’ellipse qu’est le cinéma, elles valent pourtant tous les plans longs. Car c’est bien Hitler qui fut le promoteur en chef de ce grand cambriolage européen, dont l’opération «Entartete Kunst» («art dégénéré») lança le coup d’envoi dès 1937. Quelque 16000 œuvres jugées extérieures aux traditions artistiques nationales sont alors prélevées dans les musées allemands ou confisquées dans plusieurs collections privées juives. Parmi elles, 730, regroupant pêle-mêle expressionnisme et surréalisme, cubisme et futurisme, Picasso et Van Gogh, sont ensuite exposées à Munich la même année en une manière de condamnation publique. La manifestation attire plus de deux millions de visiteurs. En 1938, une «commission pour l’exploitation des œuvres de l’art dégénéré» confie à quatre marchands la vente des œuvres qui n’ont pas été détruites. Parmi eux, un certain Hildebrand Gurlitt. Mais c’est l’occupation de Paris qui va ouvrir au IIIe Reich les portes d’une inépuisable caverne d’Ali Baba. «Le Führer a donné ordre de mettre en sûreté – outre les objets d’art appartenant à l’Etat français – les objets d’art et documents historiques appartenant à des particuliers, notamment à des Juifs», écrit, le 30 juin 1940, le commandant en chef de la Wehrmacht, Wilhelm Keitel, au commandant de Paris. Sous l’autorité de l’ambassadeur Otto Abetz, les repérages commencent alors chez les meilleurs marchands d’art et collectionneurs de la place parisienne, immédiatement suivis, en l’absence des propriétaires, de saisies. Pendant l’été 1940, un premier butin de 450 caisses d’objets d’art est entreposé à l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille. A

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ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

ART SACRÉ Ci-contre : la cathédrale Saint-Bavon de Gand et l’emplacement du retable de L’Agneau mystique des frères Van Eyck dont les panneaux ont été volés par les nazis (extrait de Monuments Men). A droite : la Madone de Michel-Ange dans l’église Notre-Dame de Bruges.

l’automne, les plus prestigieuses collections, celles des Rothschild, de Paul Rosenberg, d’Alphonse Kann, de Georges Wildenstein et des frères Seligmann, suivent le même chemin. Les collections publiques ne sont pas épargnées, parfois pour des motifs politiques : le 11 août, un commando allemand s’empare ainsi des originaux des traités honnis de Versailles et de Saint-Germain, qui avaient été mis à l’abri au château de Rochecotte, près de Langeais. La machine à spolier s’est mise en marche. Elle s’est surtout dotée d’un bras armé avec l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg für die Besetzten Gebiete (ERR), un service qui ouvre la voie au pillage en règle en obtenant, le 17 septembre, le monopole de la confiscation des œuvres d’art dans la France occupée.

Les trois salles du Louvre affectées à l’ERR n’y suffisant plus, le musée du Jeu de paume lui est bientôt attribué comme dépôt. C’est là que transitent désormais les œuvres spoliées en France, en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg. Si l’ERR est officiellement placé sous la direction d’Alfred Rosenberg, son véritable patron n’est autre que le maréchal du Reich Hermann Göring, amateur d’art patenté. Ses instructions de 1940 sont claires : les œuvres saisies seront réparties principalement entre celles dont le Führer se réserve le droit de disposer et celles qui pourront enrichir sa propre collection. Les autres seront affectées aux universités et aux musées allemands ou, plus étonnant, vendues aux enchères au profit des orphelins et veuves de guerre français.


QUELQUES MONUMENTS MEN

La création de l’ERR répond en réalité principalement à un objectif : alimenter le projet pharaonique de Führermuseum, imaginé par Hitler à Linz, la ville de son enfance, comme un défi à cette Vienne qui lui a refusé deux fois l’entrée à l’Académie des beaux-arts en 1907 et 1908. A Albert Speer et d’autres architectes, il a confié les plans de cette cité culturelle comprenant théâtre, opéra, et bibliothèque destinée à accueillir 250 000 volumes. A l’historien de l’art Hans Posse, il demande, en juin 1939, de dresser une liste des collections qu’elle abritera. Parallèlement, en janvier 1941, Otto Kümmel, le conservateur général des musées nationaux allemands, adresse un rapport à la chancellerie du Reich. Il y propose de rapatrier du monde entier toutes les œuvres d’art sorties du territoire germanique depuis le XVIe siècle! Dans ses trois cents pages de revendications pour la récupération du patrimoine allemand, Napoléon est cité constamment, même pour réclamer au Metropolitan de New York un Bruegel saisi à Vienne par ses troupes en 1809. Heureusement, la démesure du rapport Kümmel rend ses dispositions dans l’immédiat impraticables. Qu’à cela ne tienne : l’ERR se servira partout où il pourra. Si le musée du Jeu de paume a son ange noir en la personne de Göring, il a aussi son ange gardien. Un ange discret comme il se doit, à la limite de l’insignifiance, quasi invisible pour un personnel de l’ERR occupé à ficher, à photographier puis à expédier en Allemagne chaque objet apporté au musée. Depuis 1932, Rose Valland est attachée de conservation au Jeu de paume. Lorsque la guerre éclate, Jacques Jaujard, le directeur des musées nationaux, la maintient à son poste, devenu bientôt poste d’observation

James Rorimer (1905-1966) interprété par Matt Damon

« Enfant prodige du monde muséal » (Robert Edsel), ce juvénile conservateur du Metropolitan de New York, spécialiste d’art médiéval, était aussi un amoureux de la France. Il débarque en Normandie comme sous-lieutenant en 1944. Sa détermination et son amitié avec Rose Valland lui permettent d’établir une véritable « carte au trésor » des objets d’art volés par les nazis. Nommé chef des Monuments Men de la 7e armée des Etats-Unis, il se livre en Allemagne à une traque minutieuse. Au château de Neuschwanstein, il met la main sur les catalogues et les fiches des milliers d’œuvres saisies par l’ERR, puis organise à Munich un point de collecte de tous les objets retrouvés. Après la guerre, il est nommé à la tête des Cloîtres, la division d’art médiéval du Metropolitan, puis prend la direction du musée en 1955, comme consécration de sa brillante carrière au service de l’art.

Harry Ettlinger (1926) interprété par Dimitri Leonidas

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© MONUMENTS MEN FONDATION. © ULI DECK/DPA/AFP.

George Stout (1897-1978) interprété par George Clooney

Vétéran de la Première Guerre mondiale et pionnier de la conservation des œuvres d’art, il fut l’inspirateur et l’âme des Monuments Men. Dès 1942, il écrivait dans une brochure à l’adresse du gouvernement américain : « Dans les villes et les campagnes dévastées par les bombes et les incendies subsistent des monuments chers au cœur des autochtones : des églises et des sanctuaires, sans compter les statues ni les peintures, etc. Toutes ces œuvres sans exception risquent d’être détruites ou du moins endommagées. Et je ne parle pas des pillages. (…) Les monuments ne sont pas seulement beaux à regarder (…). Ils expriment une foi en certaines valeurs (…). La protection des monuments est indispensable à la conduite d’une guerre juste. » Lieutenant de la 1re puis de la 12e armée des Etats-Unis, il supervisa l’action des Monuments Men en Europe en 1944-1945. A la reddition du Japon, il partit créer une division de Monuments Men à Tokyo avant de rentrer au pays.

Le benjamin de la bande est, à 88 ans, l’un des rares Monuments Men encore en vie. Son histoire relève du pur roman. Juif allemand, il fuit aux Etats-Unis avec sa famille en septembre 1938, deux mois avant la Nuit de cristal, et revient en Europe en 1945 comme soldat américain. Engagé comme interprète VÉTÉRAN Harry Ettlinger devant pour le procès de Nuremberg, l’Autoportrait de Rembrandt dans il est finalement versé dans le musée de sa ville natale, Karlsruhe. les Monuments Men. De la mine d’Heilbronn, il remonte à la surface les 73 caisses contenant les vitraux de la cathédrale de Strasbourg. C’est dans ses profondeurs qu’il admire aussi pour la première fois l’Autoportrait de Rembrandt pillé dans le musée de sa ville natale de Karlsruhe. Et pour cause : dix ans plus tôt, les lois antijuives du IIIe Reich lui en interdisaient l’accès.

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pour épier les activités de l’ERR et recueillir trois types d’informations fondamentales : la nature, la provenance et la destination des œuvres volées. Sa connaissance de l’allemand et son inoffensive allure de vieille fille à chignon sont des atouts rêvés pour une surveillance clandestine. De mars 1941 à août 1944, elle consigne la minutieuse chronique du pillage : « 20 juillet 1943 : les œuvres de Picasso ne sont pas toutes respectées, plusieurs sont coupées en morceaux. 13 août : départ de six tableaux emportés par le Dr Lohse pour le Reichsmarschall Göring : un tableau de Bruegel le Jeune représentant Diane et ses compagnes au bain, une Sainte Famille de l’école italienne du XVIIe siècle, une tête de Madone… » Le travail d’espion de cette Miss Moneypenny parisienne (à laquelle Cate Blanchett

prête ses traits dans le film) va faciliter la tâche aux Monuments Men à leur arrivée en Europe. Début août 1944, les Allemands savent la partie perdue. En toute hâte, ils préparent l’expédition outre-Rhin du butin encore conservé à Paris. Un train de cinquante-deux wagons est affrété. C’est sans compter la demoiselle trotte-menu qui hante encore les couloirs du Jeu de paume. Grâce à Rose Valland, le convoi n’atteindra jamais la frontière. Les informations qu’elle recueille en écoutant aux portes permettent en effet aux Alliés et aux services des chemins de fer de différer son départ jusqu’à la libération de Paris. C’est cet épisode, relaté par Rose Valland dans ses Mémoires de guerre, Le Front de l’art (1961), que John Frankenheimer adapta – très librement – au cinéma en 1964 dans

le spectaculaire Le Train, avec Suzanne Flon dans le rôle du bon ange du Jeu de paume. La carrière de Rose Valland ne s’arrête pas là. A James Rorimer, conservateur du Metropolitan, elle apprend la destination qu’aurait dû rejoindre ce train : Neuschwanstein, le fastueux château de Louis II de Bavière. La feuille de route des Monuments Men est désormais toute tracée. Au printemps 1945, ils franchissent le Rhin avec les troupes alliées et s’enfoncent en Allemagne. Un jeu de piste grandeur nature commence, qui les oriente d’abord vers des sites insoupçonnés : une série de mines souterraines à l’abri des bombardements. En avril 1945, la mine de sel de Merkers livre son secret. Ce n’est pas un dépôt d’œuvres volées, mais la cachette des réserves d’or et de billets de la Banque d’Allemagne et des œuvres des musées de Berlin. L’Apocalypse de Dürer y voisine avec des toiles de Cranach et de Goya, les statues antiques avec des papyrus égyptiens. En mai, James Rorimer arrive enfin à Neuschwanstein. Le spectacle n’y est pas moins époustouflant. De la collection de bijoux des Rothschild à l’argenterie de David-Weill, des tableaux aux tapisseries, de la vaisselle aux objets d’art, Rose Valland a vu juste : tout le butin de l’ERR en France est entreposé là. L’armistice signé, la traque continue. Tandis que James Rorimer est resté à Neuschwanstein, les Monuments Men Lincoln Kirstein et Robert Posey parviennent le 16 mai à la mine d’Altaussee, dans les Alpes autrichiennes. Les informations récoltées par le commando autant que sa proximité avec Linz la désignent comme le dépôt numéro un des œuvres volées. Dans l’ombre des galeries, une série de panneaux peints apparaissent soudain sous leurs torches : le retable de L’Agneau mystique des frères Van Eyck, autrefois conservé à Gand!… Plus loin, c’est La Madone de Bruges de Michel-Ange qui gît sur un vieux matelas. Au total, 6577 peintures et des centaines de dessins, sculptures, meubles et livres sont dégagés avec l’aide de George Stout, l’âme des Monuments Men, arrivé sur les lieux peu après. C’est bien ici que, depuis 1944,

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ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

DÉGÉNÉRÉS Ci-contre : Göring et Hitler visitent l’exposition « Entartete Kunst » (art dégénéré), à Berlin, le 27 février 1938. Inaugurée en 1937 à Munich, cette exposition itinérante présentait 730 œuvres confisquées à des musées allemands ou des particuliers juifs. En bas : extrait de Monuments Men.


LE FILM

Hitler avait fait entreposer les œuvres qui devaient constituer le fonds de son Führermuseum mort-né. Quant à la tentative des nazis de faire sauter la mine à l’approche des Alliés, elle a heureusement échoué. Jusqu’en 1951, les Monuments Men vont se consacrer à la restitution des œuvres. Celles des musées de Berlin sont rendues à l’Etat allemand. L’Agneau mystique regagne la Belgique par avion spécial. En France, la commission de récupération artistique (CRA) est créée le 24 novembre 1944 et Rose Valland en est nommée secrétaire, chargée de retrouver, à Berlin, la trace des objets qu’elle avait patiemment suivis pendant l’Occupation. A la dissolution de la commission, en septembre 1949, près de 61000 œuvres auront été

quoique bienvenues. La faute à un casting de stars (Matt Damon, Bill Murray, Cate Blanchett, Hugh Bonneville de Downton Abbey) où chacun se contente le plus souvent d’être lui-même, la palme revenant à Jean Dujardin dans le rôle mineur du Frenchie de service (Jean-Claude Clermont, sic). Privés d’une réelle épaisseur, les personnages peinent à nous faire comprendre la puissance du ressort qui les a poussés à risquer leur vie en Europe, au nom de l’art et d’une certaine conception de l’humanité. Si l’hommage à ces hommes de chair et de sang atteint malgré tout sa cible, il remplit aussi parfaitement sa mission de chanter à bon compte les louanges d’une Amérique sauveuse du monde, au prix d’un manichéisme inutile. Pourquoi imaginer les nazis brûlant au lanceflammes le Portrait de jeune homme par Raphaël ? Cette œuvre fameuse, pillée au musée de Cracovie par le gouverneur général de la Pologne, Hans Frank, disparut de son domicile en 1945 et n’a jamais été retrouvée depuis. Rien ne permet pour autant de croire qu’elle ait été volontairement détruite. Quantité d’objets d’art disparurent dans le pillage du musée de Bagdad en 2003. Quoique avertie, l’armée américaine ne jugea pas nécessaire de sauver ces trésors, moins connus mais tout aussi inestimables. Un bon scénario pour un prochain film ? GC

récupérées sur les 100 000 estimées volées en France, et 45 000 auront été rendues à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit. Parmi les quelque 16 000 œuvres non réclamées, 2000 sont confiées à cinquantesept musées sous le nom de MNR (Musées nationaux récupération). Les 14000 restantes sont vendues aux enchères. Œuvres non réclamées et perdues ouvrent alors un second chapitre des pillages de Hitler. Comme le montre en effet l’enquête Le Musée disparu du journaliste Hector Feliciano, les musées n’ont pas fait de zèle pour retrouver les propriétaires et ont même traîné les pieds pour rendre publique la liste des œuvres MNR, dont ils ne sont pourtant que les «détenteurs précaires». La Femme en rouge et vert de Fernand Léger ne revint

ainsi aux héritiers de Paul Rosenberg qu’en 2003. Au palais de l’Elysée, le buste dit de Mme de Pompadour, attribué à Pigalle, attend toujours son propriétaire. Si, des 2143 objets estampillés MNR, tous ne sont pas le fruit de pillages, 163 ont été identifiés comme «spoliés avec certitude». C’est pour donner une nouvelle impulsion à l’identification de leur provenance qu’un rapport en neuf propositions a été présenté à la commission de la culture du Sénat le 30 janvier 2013. Mais c’est surtout la très récente affaire Gurlitt, devenue véritable feuilleton, qui a remis sur le devant de la scène l’actualité des pillages nazis. La découverte, rendue publique en novembre 2013, de 1406 tableaux chez ce discret octogénaire de Munich a fait

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Bien sûr, on suit avec une certaine jubilation ces commandos américains très spéciaux volant au secours des monuments de l’Europe en pleine tourmente et la chasse au trésor à laquelle ils se livrent à peine débarqués. Le spectateur leur emboîte volontiers le pas lorsqu’il découvre avec eux l’ampleur des pillages nazis, entreposés au musée du Jeu de paume ou dans la mine de sel de Heilbronn. Des cavernes d’Ali Baba dont la reconstitution suggestive est le point fort de Monuments Men. Là où le bât blesse, c’est d’abord dans le genre même du film. George Clooney avoue avoir voulu rendre hommage aux épopées guerrières de son enfance, des Canons de Navarone à La Grande Evasion. Ici, pourtant, la fusion entre aventure et comédie n’opère pas. Certes, on rit parfois de bon cœur. Mais en voulant souligner à tout prix par une série de gags que ces Monuments Men qui combattaient sous l’uniforme n’étaient pas de véritables soldats, Clooney tire fatalement son film du côté de La Septième Compagnie plus que des Douze Salopards. De là, aucune véritable tension ne se dégage de ces aventures pourtant peu ordinaires. L’autre écueil où il s’échoue tient à une réflexion trop superficielle sur le rôle, le sens et la portée de l’art, qui repose à peu près entièrement sur une paire de citations lyriques


ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

COMMANDO DE L’ART Au château de Neuschwanstein, construit par Louis II de Bavière au XIXe siècle, en mai 1945, James Rorimer (avec le bloc-notes) supervise les GI américains qui portent des tableaux. Page de droite : le réalisateur George Clooney sur le tournage de Monuments Men. Sur le mur : la Cène de Vinci.

© MONUMENTS MEN FONDATION. © RUE DES ARCHIVES/BCA.

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resurgir de l’ombre des œuvres de Picasso, Chagall, Toulouse-Lautrec, Matisse ou Renoir. En février, Cornelius Gurlitt dévoilait soixante autres tableaux conservés à son domicile de Salzbourg. Leur provenance n’a rien de mystérieux : Cornelius n’est autre que le fils de Hildebrand Gurlitt, le marchand d’art qui avait participé en 1938 à l’écoulement des toiles de l’art dégénéré. Des 1406 tableaux retrouvés chez son fils, près de 300 figuraient en effet à l’exposition «Entartete Kunst». Mais qu’en est-il des autres? Débarqué à l’avènement du Reich de son poste de directeur du musée du Kunstverein de Hambourg comme partisan de l’art moderne et petit-fils de Juif, Hildebrand Gurlitt était vite rentré dans le rang. Non content de profiter de la juteuse opération « Entartete Kunst », il était aussi devenu acheteur pour le compte du Führermuseum. Le bombardement de sa maison de Dresde en 1945 lui avait ensuite permis de faire valoir auprès des Alliés la destruction de sa collection. Jusqu’à sa mort en 1956, aucune réclamation n’était donc venue l’inquiéter. De là, son fils put hériter en toute tranquillité de ce patrimoine secret, qui ne s’était pas limité aux œuvres expurgées des musées par les nazis. Le portrait de femme de Matisse retrouvé à Munich appartenait à Paul Rosenberg. Saisi à Bordeaux, il avait été apporté au Jeu de paume par l’ERR, auprès de qui Gurlitt en fit l’acquisition. Les achats de tableaux auprès de l’ERR et, à prix sans doute très bas, à des Juifs fuyant les nazis formeraient même l’essentiel de la manne accumulée par Gurlitt et transmise à son fils. Si cette affaire a servi de couverture promotionnelle inespérée au film de George

Clooney, elle porte rétrospectivement une ombre sur l’œuvre accomplie par les Monuments Men. On sait désormais qu’en 1945, soit après le bombardement de Dresde, les troupes britanniques avaient découvert à Hambourg plusieurs centaines d’objets d’art au nom de Gurlitt. Malgré des présomptions sur plusieurs œuvres de Chagall et de Picasso pillées en France, les tracasseries subies par Gurlitt de la part des nazis au début des années 1930 convainquirent finalement Theodore Heinrich, conseiller culturel auprès du Haut Commandement américain en Allemagne et membre des Monuments Men, de lui rendre le tout en 1950. L’inventaire dressé à l’époque éclaire de façon décisive l’héritage de Cornelius Gurlitt : Le Dompteur de lion de Max Beckmann, qu’il mentionne explicitement, a été vendu par Gurlitt en 2011. Il avait appartenu au galeriste d’art moderne Alfred Flechtheim, dont la collection avait été saisie par le Reich. Après s’être muré dans le silence, Cornelius Gurlitt a porté plainte contre la saisie de ces toiles, seulement motivée par un soupçon de fraude fiscale. Sur le site internet www.gurlitt.info créé par son entourage, il se dit ouvert à un dialogue avec les héritiers des tableaux qui auraient été volés, mais souligne que les toiles relevant de l’expurgation de l’«art dégénéré» dans les musées allemands ont été acquises légalement du Reich par son père. L’un de ses défenseurs y ajoute que, «en Allemagne, il y a beaucoup de collections publiques et privées dans lesquelles la proportion d’art susceptible d’avoir été volé par les nazis est bien plus élevée que dans la collection Gurlitt. Or, pour ces collections et

pour les directeurs de musées en charge, il n’y a pour l’instant pas de sanctions». A tous égards, une nouvelle saison s’ouvre pour les œuvres volées sous le IIIe Reich. Aussitôt révélée l’affaire Gurlitt, l’Allemagne a entamé l’étude d’un projet de loi visant à faciliter leur restitution. S’agissant des œuvres publiques, elle a réveillé aussi les doléances immémoriales de quantité de pays, qui se contestent mutuellement la propriété d’œuvres fameuses. Répondant favorablement à la question d’un journaliste sur la nécessité pour la GrandeBretagne de rendre à la Grèce les frises du Parthénon dérobées en 1802 par lord Elgin, George Clooney a ainsi essuyé un violent retour de bâton du maire de Londres : « Le voilà en train de promouvoir un film sur l’art pillé par les nazis sans réaliser que Göring lui-même avait le projet de piller le British Museum. Et où les nazis allaient-ils envoyer les marbres ? A Athènes ! Ce Clooney se fait rien moins que l’avocat de l’agenda hitlérien pour les trésors culturels de Londres. » Si le raisonnement est bien dans le goût de l’excentrique Boris Johnson, il prouve en tout cas combien l’art demeure, autant que l’argent, le nerf de la guerre. !

À LIRE Hector Feliciano

Le Musée disparu Gallimard, 500 pages, 10 €.

Robert Edsel

Monuments Men Gallimard, 640 pages, 8,90 €.


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