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CARNET HUMANITAIRE

La dioxine en héritage Parcourir le monde tout en apportant, modestement, une aide aux oubliés de tous, tel est le credo de Bekaï. Cet ancien directeur marketing et communication d’une holding à Luxembourg, a troqué son porte-documents pour son backpack d’aventurier pour se consacrer entièrement à ses projets humanitaires. Femmes Magazine vous invite à découvrir quelques extraits de ses carnets d’initiatives humanitaires inspirantes.

N°219

BEKAÏ

1975, la guerre du Vietnam prend fin. Depuis, une autre fait rage, sur le front de la justice. L’enjeux, faire reconnaître l’agent orange, ce défoliant déversé en masse sur les campagnes vietnamiennes (près de 80 millions de litres) par les américains, de 1961 à 1971, comme étant la cause de souffrances de millions de personnes. La perfidie de la manœuvre était double : découvrir l’ennemi Viêt-Cong en déboisant les couverts végétaux sous lesquels il pouvait se tapir et détruire les récoltes et stériliser les terres pour l’affamer. Cet herbicide était principalement composé de dioxine, une des substances les plus toxiques pour les êtres vivants et l’environnement. Si l’écocide était assumé, les répercussions que ces épandages ont eu sur les populations, sur les quatre générations suivantes, le sont beaucoup moins. Chaque année, des milliers d’enfants souffrant de graves malformations congénitales et autres pathologies sont abandonnés à la naissance, en raison de leurs tares. Dans le sud du pays, à Hô Chi Minh-Ville, l’ancienne Saigon, se trouve « le village de la paix », un foyer médical qui recueille ces enfants imparfaits. Ils reçoivent des soins médicaux, une éducation et, pour les moins diminués d’entre eux, une formation professionnelle. 60 ans après ces épandages mortifères, retour sur cette terre toujours empoisonnée, à la rencontre de ces enfants au patrimoine génétique charrié qui se sont vus léguer un bien triste héritage. Requiem pour la terre En cette belle et paisible journée d’avant la mousson, le soleil règne sans partage dans ce ciel d’une insolente clarté.

136 | DÉCEMBRE 2020

Les rayons de l’astre de feu frappent et assèchent les terres fertiles et boisées de cette plaine du sud Vietnam. Les rizières, aux plants de riz tout juste repiqués, attendent patiemment qu’arrive la saison des récoltes pour délivrer une fructueuse moisson. Les eaux limpides des rivières ruissèlent et affluent vers le Delta du Mékong, abreuvant, au passage, les terres assoiffées. Des fruits et légumes, avant d’être dégustés, prennent le temps de se gorger de soleil. Le héron, immobile, scrute le lit du cours d’eau et se languit de voir une grenouille se hasarder entre ses pattes. Le mulot, facétieux, se délecte des premiers semis. En cette belle et paisible journée d’avant la mousson, nul ne pourrait deviner qu’une menace venue du ciel allait chambouler, pour des décennies, la quiétude de cette nature jusque-là préservée. Un bourdonnement fait écho au loin. C’est le bruit des avions qui jouent un sinistre requiem à cette nature qu’elle s’apprête à décimer. En troupe de ligne, des dizaines d’aéronefs volent presque à ras du sol, déversant dans leur sillage, des milliers de litres de défoliant, en un épais nuage rosé brunâtre. Le soleil se voile, les ténèbres s’abattent sur la plaine. Le ciel s’assombrit, tel un présage pour l’avenir des 3 millions de personnes exposées à cet agent orange… L’agonie Les avions disparaissent à l’horizon derrière leur traînée chimique. La moiteur de l’air se charge de la substance toxique. La faune étouffe, la flore suffoque. Les oiseaux tentent de sortir de cette brume asphyxiante, les rats des champs tentent

de se terrer dans le sol imbibé qui sera leur tombeau, les poissons, inertes, flottent à la surface d’une eau trouble et souillée. Le poison pénètre des cimes jusqu’aux racines des arbres et par le moindre pore de la peau des populations se trouvant sous ce déluge. Plus que de soleil, les fruits et légumes se gorgent de l’insidieuse substance toxique qui contaminera les organismes des consommateurs jusque-là non exposés. Animaux, poissons, cultures… toute la chaîne alimentaire est infectée. Quelques jours suffiront pour que les arbres, avant de mourir, se voient dépossédés de leur épais feuillage, que les animaux meurent dans d’atroces souffrances et que cette nature s’éteigne, laissant place, pour les décennies à venir, à une terre désolée. Il ne faudra guère plus de temps pour que se déclarent, chez ces hommes au poison tout juste inoculé, de terribles maladies. Autant de préjudices qui affecteront leurs descendances, sur plusieurs générations… Quatre générations ont passé Sur la devanture du foyer médical, voilà plusieurs minutes que la crainte de pousser les portes de l’intimidante bâtisse l’emporte. Comme pour fuir la triste réalité à laquelle on sera dans quelques instants confronté, on se défile en se laissant emporter par la frénésie de l’ancienne Saigon, soûlée par les klaxons assourdissants de milliers de deux roues, on s’étourdit à la vue de ces centaines de câbles électriques enchevêtrés qui coiffent les poteaux en bois, plantés à chaque coin de rue, on se prend à rêver d’être à la place de ce couple d’amoureux transis qui se balade en cyclopousse.