Femmes Magazine 0218

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CARNET HUMANITAIRE

L’évanescence de la culture tibétaine Parcourir le monde tout en apportant, modestement, une aide aux oubliés de tous, tel est le credo de Bekaï. Cet ancien directeur marketing et communication d’une holding à Luxembourg, a troqué son porte-documents pour son backpack d’aventurier pour se consacrer entièrement à ses projets humanitaires. Femmes Magazine vous invite à découvrir quelques extraits de ses carnets d’initiatives humanitaires inspirantes.

N°218

BEKAÏ

Au Tibet, au cœur de l’Himalaya, territoire annexé par la Chine en 1950, l’identité nationale est menacée. Voilà 70 ans que l’humanité assiste à la destruction de sa culture, de sa civilisation, de sa religion et à la persécution de sa population. Ce génocide culturel qui ne dit pas son nom, doublé d’une assimilation culturelle forcée, est orchestré par l’envahisseur chinois dont le dessein est d’effacer toute trace d’existence tibétaine de la mémoire du monde et d’éradiquer tout ce qui fait sa singularité. Pour ces tibétains épris de liberté et privés de droits fondamentaux, fuir est une question de survie. C’est ainsi que 150 000 d’entre eux se sont exilés, essentiellement au Népal et en Inde, mais aussi, en France, des pays à partir desquels ils tentent de perpétuer leur héritage millénaire. Du toit du monde au pays des droits de l’Homme, rencontre avec ces tibétains en exil. Partout sera mieux qu’ici bas Bientôt, il faudra partir. Fuir la persécution meurtrissante chinoise, quitter ce pays où parler sa langue natale est interdit, où pratiquer sa foi relève de l’imprudence et où le simple fait de posséder une représentation du 14ème Dalaï-Lama, leur guide spirituel, est un crime passible de prison. Un petit groupe de tibétains se prépare à un long et périlleux voyage qu’ils savent sans retour. Ici, leur vie est en danger, leurs droits sont bafoués, leur identité en passe d’être annihilée. Ils s’apprêtent à entamer une marche de plusieurs jours, par-delà les monts enneigés de l’Himalaya, pour se rendre, clandestinement, au Népal, en Inde

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ou même en France, pour y trouver asile. Ce long périple, à l’issue incertaine, n’est pas sans risque. Les frontières sont bien moins poreuses qu’auparavant et surveillées par des gardes armés, déterminés à stopper l’exode tibétain. Bientôt, il faudra partir. Fouler une dernière fois cette terre, avec l’amère certitude que s’ils reviennent un jour, ce pays chéri qu’ils quittent à regret ne sera plus. Le ciel s’éteint, les passeurs s’impatientent. Maintenant, il faut partir… Dites leur que... En cette froide mais ensoleillée journée de printemps, c’est l’insurrection. La révolte d’un peuple qui, fidèle à sa doctrine de non-violence, mène une guerre pacifiste contre l’ennemi venu de l’Est, pour son indépendance. Comment dénoncer l’oppression chinoise et ce drame qui se joue en silence depuis bien des décennies dans les hauteurs de l’Himalaya, dans l’indifférence de la communauté internationale ? La réponse tient en l’acte désespéré de ce Tibétain parmi tant d’autres, qui, déterminé à faire connaître au monde les persécutions dont sont victimes les siens, s’offre en sacrifice sur l’autel de la liberté. Seul et en silence, il brandit fièrement le drapeau national, essuyant le regard noir et menaçant des hommes en armes qui lui font face. Il attend que tournent les caméras des smartphones. Le monde regarde, c’est le bon moment ! Le martyr s’asperge généreusement d’essence et balbutie une dernière prière. Les mains tremblantes, l’insurgé se saisi d’une allumette et trouve, dans son ardent désir de liberté pour ceux

qu’il est sur le point de quitter, le courage de la craquer. Le malheureux s’embrase, les flammes ne faisant qu’une bouchée du drapeau qu’il a défendu jusqu’au bout. S’engage alors un combat perdu d’avance contre les flammes rageuses qui l’enveloppent et l’étreignent, déterminées à dévorer la moindre parcelle de son ennemi qui ne cesse de se débattre. Après de longues et insoutenables minutes, sous les yeux hagards des soldats, la torche humaine, résignée, cesse de lutter. Les flammes brûlent mais lui s’éteint, délivrant au monde cet ultime message « Libérez le Tibet »… Les drapeaux à prières Sur le flanc d’un monastère qui rayonne de toute sa majesté et que l’on croirait éternel, des fidèles font tourner, les uns après les autres, les dizaines de moulins à prières alignés au garde-à-vous, répandant dans les airs les mantras qu’ils renferment. À l’intérieur de l’édifice, baigné d’une douce lumière aux reflets ambrés, l’or et le vermillon dominent. Des moines psalmodient des textes sacrés tandis que des bâtons d’encens, à la pointe incandescente, libèrent une fumée odorante qui danse et qui apaise les angoisses des fidèles les plus tourmentés. La sérénité du lieu est brutalement perturbée par des coups de semonce tirés depuis le parvis et qui résonnent dans l’enceinte du lieu sacré. Dehors, la manifestation pacifique très vite dégénère. L’atmosphère s’électrise et les violences s’intensifient, cette énième immolation attisant davantage la haine de l’occupant chinois. Des pavés fusent,