Femmes 217

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CARNET HUMANITAIRE

La disgrâce des veuves au sari blanc Parcourir le monde tout en apportant, modestement, une aide aux oubliés de tous, tel est le credo de Bekaï. Cet ancien directeur marketing et communication d’une holding à Luxembourg, a troqué son porte-documents pour son backpack d’aventurier pour se consacrer entièrement à ses projets humanitaires. Femmes Magazine vous invite à découvrir quelques extraits de ses carnets d’initiatives humanitaires inspirantes.

BEKAÏ

N°217

Dans les ruelles sales et poussiéreuses de Varanasi, ville sainte sur les rives du Gange, en Inde, des centaines d’âmes en peine errent tout de blanc vêtues. Ces fantômes, visibles de tous mais que personne ne souhaite voir, sont des veuves, contraintes de porter le deuil de leur mari jusqu’à leur dernier soupir. En perdant leur partenaire de vie, elles ont également perdu, aux yeux de la société, toute valeur sociale. Rendues responsables du décès de leur conjoint dont elles n’ont pas su retenir l’âme, on frappe ces femmes de funeste augure du sceau de l’infamie, en les contraignant à porter, le reste de leur vie, le sari blanc. Un linceul immaculé dont on les enveloppe comme pour leur signifier leur mort aux yeux du monde. Rejetées et sans-le-sou, beaucoup n’ont d’autres choix que de converger vers la sainte cité, pour y mourir et, selon la croyance, obtenir le salut et en finir avec le cycle des réincarnations. Direction la ville mouroir aux 38 000 veuves, à la rencontre de ces vieilles femmes endeuillées à perpétuité, ostracisées et condamnées à vivre mortes parmi les vivants. Les veuves blanches Survivre à son mari est presque une fatalité pour ces jeunes filles à l’éducation sacrifiée, promises dès l’enfance et mariée

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à l’adolescence, souvent à des hommes beaucoup plus âgés. Analphabètes, dépendantes et abandonnées de tous, y compris de leur famille pour qui, elles représentent un lourd fardeau, elles sont privées de droits dont elles ne soupçonnent même pas l’existence : pension aux démarches administratives complexes et dissuasives ou héritage dont elles sont dépossédées par la belle-famille. Ici, dans l’ancienne Bénarès, nombreuses sont celles qui ont trouvé refuge dans des ashrams, lieux de spiritualité dans lesquels elles chantent plusieurs heures par jour en échange d’un maigre repas et quelque fois d’un toit. Beaucoup d’autres sont livrées à elles-mêmes, vivant de mendicité et, pour les plus jeunes, de prostitution... Condamnées au bûcher En se baladant sur les rives du Gange, le long des ghats, ces marches qui plongent et se noient dans l’eau trouble du fleuve sacré, on hume l'odeur de l'encens qui se mêle à l'odeur de pisse, on croise des hommes qui se baignent pour purifier leur âme, des lavandières qui font leur lessive, des enfants qui charrient les mouettes avec leurs cerfs-volants et des vaches sacrées, aussi têtues que des bourricots, qui jonchent le sol d’indélicates bouses malodorantes. La vie suit son cours dans la cité millénaire où les vivants tutoient les morts au quotidien. À quelques centaines de mètres de ces scènes de vie, sur les ghats dédiés aux crémations, se consume sur un bûcher

ardent, à la vue de tous, la dépouille d’un homme. Sans vaciller, les flammes, attisées par l’air recraché du soufflet, s’affolent et sont prises d’un insatiable appétit. Elles dévorent tout, ne laissant que quelques bijoux et dents en or qu’elles ne peuvent digérer, faisant la fortune des doms, les préposés aux bûchers. L’odeur de mort plane, s’échappant de l’épaisse fumée blanche qui flotte au-dessus du brasier. Les effluves de cadavres réduits en cendres se mélangent à l’odeur boisée du santal, combustible privilégié pour les incinérations, qui atténue l’odeur âcre de la chair brûlée. Sur ces ghats qui ont vu se consumer des cadavres par millions depuis des temps immémoriaux, combien étaient des femmes sacrifiées au nom du Sati, coutume ancestrale condamnant les veuves à se jeter vivantes sur le bûcher pour accompagner leur mari dans la mort… Lassée d'attendre le trépas Sur les berges du courant vénéré, des sâdhus aux barbes rebelles et aux poils blancs indisciplinés s'exposent aux rayons brûlants de l’astre solaire, des pèlerins en quête de félicité procèdent à leurs ablutions rituelles, des adolescentes dessinent au sol et avec minutie, d’éphémères rangolis, des femmes pleines de vie, aux saris chatoyants et au front marqué du bindi, point rouge symbole de leur statut de mariée, font sécher leurs saris aux milles couleurs. La joie de vivre de ces dernières contraste avec l’affliction affichée