FEMMES 212

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CARNET HUMANITAIRE

Ces enfants qui ne devaient pas naître Parcourir le monde tout en apportant, modestement, une aide aux oubliés de tous, tel est le credo de Bekaï. Cet ancien directeur marketing et communication d’une holding à Luxembourg, a troqué son porte-documents pour son backpack d’aventurier pour se consacrer entièrement à ses projets humanitaires. Femmes Magazine vous invite à découvrir quelques extraits de ses carnets d’initiatives humanitaires inspirantes.

N°212

BEKAÏ

En Chine, à 2h de route de Pékin, se trouve un orphelinat, qui brille comme une lueur d’espoir pour des dizaines d’enfants plongés dans l’obscurité. À la grande et capricieuse loterie génétique, ces derniers n’ont pas eu de chance. Tous souffrent de cécité, à divers degrés, et certains, comme si le sort s’acharnait, sont accablés du trouble de l'autisme. Cet impérieux désir d’une progéniture parfaite qui pourra perpétuer le patronyme, travailler ardemment dans les champs et s’occuper des parents au soir de leur vie, conjugué à la politique de l’enfant unique en vigueur il y a 3 ans encore, ont conduit à de nombreux drames, fait ressortir les plus bas instincts de l’Homme et l’ont fait briller dans toute son inhumanité : abandons, avortements forcés, infanticides… Direction l’Empire du Milieu, où la cécité est un problème de santé publique, à la rencontre de ces êtres tant désirés puis éhontément rejetés, corollaires de l’ambition aveugle d’un dirigeant qui souhaitait asseoir l’hégémonie économique de son pays. Le mur de l’espoir L’accueil par les assistantes de vie, des femmes extraordinaires dont le dévouement s’écrit avec un “D” majuscule, est plus que chaleureux. La bonhomie transpire de chacun de leur être. La porte de l’établissement poussée, se dévoile

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un long couloir qu’arpentent, démarche assurée, des garçons et des filles de 3 à 8 ans, main posée sur la rampe. Une multitude de photos, savamment disposées sur le mur, composent le maîtremot qui prévaut dans ce lieu : “LOVE”. Ces photos, ce sont celles de tous ceux qui ont eu la chance d’avoir vécu dans ce cocon. Sur chacune d'entre elles est inscrite la date à laquelle l’enfant a été recueilli ainsi que celle à laquelle il a été adopté. Certains y ont séjourné pendant quelques mois seulement tandis que d’autres entre 1 à 5 ans. Beaucoup d’émotions se dégagent de ces tranches de vies capturées. Épinglée au mur, la photo de la petite Ling Pi, la plus ancienne des résidentes, attend désespérément d’être marquée d’une date. Recueillie à l’âge de 2 ans, elle en affiche 14 à présent… Un avenir radieux Ici, les enfants sont pris en charge très tôt pour éviter d’importants problèmes de développement et de langage. Dans l’impossibilité d’apprendre en observant et en imitant les autres, c’est tout en leur faisant prendre conscience de leurs handicaps qu’on leur enseigne les gestes du quotidien et les guide vers l’autonomie. Ils développent leur dextérité, apprennent à distinguer les formes, les textures, les sons, à lire et écrire le braille,

à se repérer dans l’espace mais également à faire de la canne blanche, accessoire indispensable pour sécuriser leurs déplacements, leur ami. Tout en les préparant à l’adoption, on leur fournit des soins et l’éducation nécessaire qui leur permettront d’emprunter une autre route que celle qui leur est toute tracée, qui les mèneront dans les salons de massages, un des rares métiers dans lesquels les non-voyants, avec leur grande dextérité, sont considérés… Ombres et lumières Ici, tout a sa place et le quotidien ne doit pas être dérangé. Les chaussures retirées doivent être rangées pour ne pas entraver leur marche et les contacts physiques, comme porter l’un d’eux dans ses bras, doivent au préalable être annoncés, pour ne pas les perturber. Toute présence étrangère est perçue par les enfants, même en pénétrant dans la pièce sans un bruit. À chaque regard posé sur l’un d’entre eux, la même question. Comment voit-il le monde ? À quoi ressemble le sien ? Préservé des vilenies du nôtre, sans doute est-il d’une beauté éthérée. Le regard insistant d’un petit garçon se fait ressentir. Sa déficience visuelle doit être modérée. En tentant de faire le pitre avec des grimaces pour essayer de lui soutirer un sourire… c’est l’échec.