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ici et ailleurs

#35 | janvier-février 2020

Histoire

Maroc

Rencontre

Arts et sciences : elles ont changé nos vies

Les surfeuses en haut de la vague

Sophie Beau « Agir, plutôt qu’observer »


Sommaire

30 Dossier Histoire

Arts et sciences : elles ont changé nos vies

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6 Entre vous & nous

Idées Témoignage.........12 L’experte..............14 Passé recomposé Quels sont les liens entre Le mot .................13 féminisme Complémentarité et écologie ?

Le Club Femmes ici et ailleurs ..........6 Courrier .............. 10

44 17 Nouvelles ici et ailleurs

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Elles changent le monde

La rencontre .......44 Sophie Beau « Agir, plutôt qu’observer.  »

Le portrait .......... 50 Céline Bardet Contre l’impunité des crimes de guerre

La sentinelle ....... 48 Nursyahbani Katjasungkana L’association ...... 49 Women in Games

Engagée pour elles ............52 Triangle génération humanitaire

Favoriser la mixité dans l’industrie du jeu vidéo

Le crayon ............53 Elena Ospina

Pourfendre l’injustice

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Tous les métiers sont mixtes ........ 66 Grutière

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Passer un cap .... 68 Jacqueline Riedinger-Balzer

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Cheffes d’entreprise ....... 69

Économie

Géraldine Baud, Stéphanie Pierre, Émilie De Barros, Racha Mahfouz

Reportage

Échos d’éco .........71

Maroc

Les surfeuses en haut de la vague

Parcours de dirigeante ...... 72 Karien van Gennip

74 Mon corps, mes droits Bien dans sa peau .............. 74 La psychanalyse est-elle sexiste ? Au nom de la loi ...76 Garde alternée : pour le meilleur ou le pire

78

Entretien.............78 Célébrer l’improvisation

Du temps pour soi

Sélection culture ................79

82 Au bon vieux temps Une femme à la mer !

Les Immortelles....81 Zaha Hadid

Édité par la SAS Les Éditions du 8 mars, 10, rue Germain, 69 006 Lyon Tél. 04 81 65 63 85.

Ce magazine contient un bulletin d’adhésion au Club Femmes ici et ailleurs. Contact : contact@editions-8mars.com www.editions-8mars.com

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Imprimé en France par l’imprimerie Chirat, 744 rue de Sainte-Colombe, 42 540 Saint-Just-la-Pendue. Directeur de la publication : Pierre-Yves Ginet. Rédaction en chef : Sandrine Boucher et Pierre-Yves Ginet. Relecture : Emmanuelle Ndiaye. Création graphique et mise en page : Fanny Lanz – Graphica.

Les coulisses de votre magazine : l’équipe de Femmes ici et ailleurs ! De gauche à droite et de haut en bas : Fanny Lanz, graphiste, Emmanuelle Ndiaye, correctrice, Zohra Reynaud, responsable de l’administration des ventes et finances, Juliette Gerossier, stagiaire en communication, Amélie Malinet, stagiaire en communication, Agathe Gouesmel, stagiaire en journalisme, Sandrine Boucher, corédactrice en cheffe, Aude Stheneur, assistante de projets association Femmes ici et ailleurs, Nathalie Poirot, responsable de la communication, Marie Charvet, responsable du réseau de diffusion, Pierre-Yves Ginet, corédacteur en chef, Sarah Simon, assistante à l’administration des ventes (absente de la photo : Louise Hiernaux, stagiaire en journalisme).

En Une : Dmitri Lovetsky/AP/SIPA

Dépôt légal : janvier 2020. ISSN : 2417-8993. Numéro de commission paritaire : 0424 D 91616. Prix de vente France métropolitaine : 10 €. Ce magazine est diffusé dans le cadre du Club Femmes ici et ailleurs.

Magazine bimestriel Femmes ici et ailleurs, n° 35, paru en janvier 2020. Date de bouclage : 6 janvier 2020.


Le jour où

29 février 1940 Hattie McDaniel est la première Afro-Américaine oscarisée

Hattie McDaniel dans le rôle de Mammy, la domestique de Scarlett O’Hara (interprétée par Vivien Leigh) dans une scène d’Autant en emporte le vent (1939).

Le 29 février 1940, Hattie McDaniel reçoit la statuette du meilleur second rôle féminin pour son interprétation de Mammy, la servante dévouée d’Autant en emporte le vent. Fille de parents né·e·s esclaves, l’actrice, alors âgée de quarante-quatre ans, est la première AfroAméricaine à se voir décerner un Oscar. Dans une Amérique en pleine ségrégation, Hattie McDaniel est obligée de s’asseoir au dernier rang de la salle, loin du reste de l’équipe, pendant la cérémonie. Quelques mois plus tôt, elle avait été interdite d’accès à la première mondiale du film, à Atlanta. Émue aux larmes en recevant son prix, elle affirme : « C’est l’un des moments les plus heureux de ma vie. Cette récompense me rend très, très humble ; et je la tiendrai toujours comme une étoile qui me guidera dans tout ce que je serai amenée à faire dans le futur. »

« Je préfère jouer la bonne qu’être une bonne. »

AF archive/Alamy Stock Photo ; Archive PL/Alamy Stock Photo

Dans la communauté afro-américaine, certain·e·s se réjouissent, mais d’autres reprochent alors à Hattie McDaniel de se cantonner à des rôles stéréotypés. Elle a interprété une domestique dans près des trois-quarts de ses films et l’obtention de la statuette ne lui ouvrira pas d’autres perspectives. À ces critiques, l’actrice répondra simplement : « Je préfère jouer la bonne qu’être une bonne. » Elle sait de quoi elle parle : Hattie McDaniel a été femme de ménage et serveuse, avant de percer dans l’industrie du cinéma. La comédienne Mo’Nique, en reçevant l’Oscar du meilleur second rôle féminin en 2010, a tenu à lui rendre hommage : « Je la remercie d’avoir enduré ce qu’elle a enduré pour que je n’aie pas à subir la même chose. » En 2016, Spike Lee boycottait les Oscars pour protester contre l’absence de Noir·e·s parmi les nominé·e·s. Les Afro-Américain·e·s ne représentent que 1,5 % des oscarisé·e·s. ● Aude Stheneur

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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6 Entre vous et nous Le Club Femmes ici et ailleurs

Y croire ensemble Et voilà ! L’année 2019 s’est terminée après douze mois de folie pour le Club Femmes ici et ailleurs (et 504 pages de votre magazine !). Une année de construction, de rencontres, de partages, d’échanges, d’envie et de croyances communes. Croire qu’un monde meilleur est possible. Croire en l’autre… en les autres : croire qu’ensemble, nous pouvons y arriver. Quel bonheur de vivre cette aventure grâce à vous toutes et tous. Quel bonheur de vous voir de plus en plus nombreux et nombreuses. Alors continuons à propager l’inspiration et l’énergie positive que nous avons la chance de recevoir, partageons, vivons. Continuons à nous enrichir de tous ces modèles qui nous portent et nous apportent. Je vous adresse, en ce début d’année 2020, tous nos vœux de bonheur, pour vous et vos proches. Je vous souhaite également d’être davantage porté·e·s par cet enthousiasme collectif propre au Club Femmes ici et ailleurs et de déplacer les montagnes. Je vous souhaite de vous épanouir, de croire en vous, en elle, en lui. Et je vous invite à partager cette énergie autour de vous, au plus grand nombre ! Je vous souhaite une merveilleuse année 2020 ! À très vite, pour une suite qui s’annonce palpitante ! Marie Charvet

Chaque semaine, le Club Femmes ici et ailleurs propose à ses membres des rendez-vous en ligne. Retrouvons-nous en direct tous les : jeudis à 13 h 15 pour une conférencerencontre inspirante. mardis à 13 h 15 pour des modules de formation web à destination de celles et ceux qui développent une activité professionnelle au sein du Club. Pour faire découvrir le Club autour de vous, invitez vos contacts à se connecter les mardis à 21 heures pour une présentation de son fonctionnement et des perspectives qu’il propose. Vous avez manqué une rencontre ? Rendez-vous sur votre espace personnel ou sur le groupe Facebook réservé aux membres du Club.

Retrouvez tous les événements du Club sur notre site et nos réseaux sociaux Site : www.editions-8mars.com Facebook : @Femmesicietailleurs Instagram : @fia_club

Les associations membres du Club Le Club Femmes ici et ailleurs, c’est aussi permettre à des associations de développer une nouvelle source de revenus. Parmi elles : Courir pour elles, Femmes 3000, Gynécologie sans frontières, La Fondation des Femmes, Si/si, les femmes existent, H/F Paris, Parler, Boomerang, Collectif Français contre le viol, Supplément Dame, PWN Paris...

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À venir Montpellier 18-19.01/ Appel au féminin. Dans le cadre de ce colloque, Pierre-Yves Ginet, corédacteur en chef de votre magazine, donnera une conférence sur le thème « Les médias d’information enfermentils les femmes ? » Strasbourg - 20.01/ Le Club Femmes ici et ailleurs arrive dans l’Est en ce début d’année avec un lancement à Strasbourg. Venez rencontrer des femmes et des hommes déjà engagé·e·s dans l’aventure et en apprendre plus sur les opportunités que propose le Club. B Nantes - 23.01/ Soirée découverte du Club au Café sur cour. Vous êtes invité·e·s à échanger avec des membres de l’équipe nantaise et découvrir

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la dynamique du Club. Une soirée placée sous le signe de l’échange avec notamment la participation de Marjorie Ciry (Lafée Noménale) et d’Alexandra Rhoul (Lady de Nantes), développeuses actives du Club Femmes ici et ailleurs. Paris - 25.01/ Femmes ici et ailleurs sera partenaire de BPW lors de son assemblée générale. Ce sera aussi l’occasion pour les participant·e·s de découvrir le spectacle

Je suis Top ! de Blandine Métayer, membre du Club. BPW agit en faveur de l’égalité salariale et professionnelle. Elle organise notamment chaque année l’Equal pay day qui calcule le nombre de jours supplémentaires qu’il faudrait aux femmes pour gagner les mêmes salaires que les hommes. Un partenariat évident !

Femmes ici et ailleurs, le Blog Êtes-vous allé·e·s naviguer sur Femmes ici et ailleurs, le Blog ? Lancé à la fin de l’année, ce blog est l’occasion de lire chaque semaine des articles exclusifs pour les membres du Club, mais aussi des posts accessibles à toutes et tous. C’est l’occasion de faire connaître le style Femmes ici et ailleurs autour de vous ! N’hésitez pas à les partager. Ce blog collaboratif vous offre la possibilité de prendre la plume pour raconter une femme qui vous inspire, un livre qui vous a plu… Et vous découvrirez également les portraits d’autres membres, partout en France. www.femmesicietailleursblog.com

DR ; DR ; DR

Rendez-vous web


Retour sur…

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Partout en France/ Le Club Femmes ici et ailleurs se déploie dans toute la France. Après Roanne, autour de Virginie Bret, il a été présenté dans plusieurs villes de Normandie (Caen, Lisieux et Argentan) et au Mans, par Sylvia Lecardronnel et des membres de l’équipe. Vous avez été nombreuses et nombreux à participer à ces soirées marquées par de beaux échanges, riches en inspiration ! B Lyon - 15.11/ Margaux Collet et Claire Guiraud, deux des autrices du Féminisme pour les Nul·le·s, nous ont fait le plaisir d’échanger avec les membres du Club autour de leur livre. Nous avons parlé sororité, féminisme… Un ouvrage

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qu’on recommande bien évidemment ! C Paris - 19.11/ À l’invitation de Nathalie Ribuot-Bru, des membres du Club ont pu échanger avec Mathilde Aubinaud, autrice de La Saga des Audacieux, livre dans lequel elle interroge des dirigeant·e·s sur leur vision de l’audace. Une invitation à la réflexion et à la discussion ! D Lille - 20.11/ Nantes - 26.11/ Paris - 29.11/ De passage en France pour une audition au Sénat, Justine Masika Bihamba, fondatrice et coordinatrice de la Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles au Nord-Kivu (République démocratique du Congo) a exceptionnellement

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réservé trois soirées au Club Femmes ici et ailleurs. Une occasion unique pour les membres du Club d’échanger avec cette femme d’exception. Présélectionnée pour le prix Nobel de la paix en 2015, son ONG réunit un collectif de trentecinq organisations et a permis de sauver 18 000 femmes. Retour sur quelques impressions : « Audelà d’être militante et engagée, elle est surtout une femme forte et résiliente » (Nora RothBella, Lille), « Je suis fière et la remercie d’avoir partagé avec nous son témoignage pour le moins bouleversant mais avec un sourire, une douceur et son humour incroyable ! » (Thi Doan, Nantes). E

Paris - 25.11/ Partenaire de la Fondation des Femmes, Le Club Femmes ici et ailleurs était représenté par Corinne Hirsch et Leïla Rigoreau à la Nuit des Relais 2019 : une soirée qui mobilise des milliers de personnes venues courir pour récolter des fonds au profit d’associations engagées dans l’égalité femmeshommes et la lutte contre les violences. F

Bordeaux - 29.11/ Céline Goeury a organisé le premier tournoi de baby-foot mixte de l’histoire du Club ! Une soirée sportive autour de Nicole Abar, exfootballeuse de l’équipe de France et créatrice de ce baby-foot mixte, Émilie Andéol, médaillée d’or de judo aux JO de Rio et Christelle Gauzet, fondatrice de Défi d’elles et gagnante de la saison huit de Koh-Lanta. H

San Francisco - 26.11/ Le Club Femmes ici et ailleurs a franchi l’Atlantique ! Un lancement qui s’est tenu quelques jours avant Thanksgiving avec Nadia Bodin et d’autres membres vivant dans la baie. G

Lyon - 18.12/ Dernière soirée de l’année au Cartel, pour célébrer en avance les fêtes de fin d’année. L’occasion également d’aborder les thématiques des soirées lyonnaises pour 2020.

Nous vous recommandons DR ; Editions Pour les Nuls/First ; DR ; DR ; DR ; DR ; Lionel Roy ; Lionel Roy

La pièce Les Survivantes, coécrite par Blandine Métayer et Isabelle Linnartz, sur scène en mars et avril. Les Survivantes retrace le parcours de cinq femmes tombées dans la prostitution. La souffrance, la peur mais aussi l’humour qui caractérisent ces femmes et leurs espoirs sont toujours au cœur du combat... Face à elles, au milieu d’elles, un homme… Cette pièce, coécrite par Blandine Métayer, membre du Club Femmes ici et ailleurs et Isabelle Linnartz, est inspirée de témoignages recueillis par le Mouvement du Nid, qui lutte pour abolir le système prostituteur et publie la revue trimestrielle Prostitution et société (lire Femmes ici et ailleurs #32). Du 3 mars au 5 avril 2020 Théâtre 13/Jardin, Paris 13 www.theatre13.com

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Valli Chanteuse d’origine américaine, Valli a cofondé le duo Chagrin d’amour qui sort en 1982 Chacun fait c’qu’il lui plaît, titre iconique et succès phénoménal. Elle devient productrice et animatrice sur France Inter où elle présente notamment Système Disque puis Live me do. Nous sommes ravi·e·s de la compter parmi nos membres et qu’elle se prête au jeu de l’interview du tac-au-tac.

Quelle actualité en rapport avec les femmes vous a marquée récemment ? Je pense aux déclarations d’Adèle Haenel. Il est important de s’exprimer et de prendre position pour celles qui n’ont pas la chance de pouvoir le faire. Votre article préféré dans le dernier numéro de Femmes ici et ailleurs ? Deux articles m’ont touchée : celui sur Sonia Delaunay qui parle de la difficulté d’exister en tant qu’artiste quand on est une femme et ce encore au début du 20e siècle. Elle a travaillé en binôme avec son mari mais c’est lui qui a pris la lumière. B Cette question est toujours d’actualité. J’ai aussi aimé le témoignage de Floriane, coiffeuse en prison, qui nous donne une leçon d’humanité. Quelle(s) personnalité(s) féminine(s) vous inspire(nt) le plus ? J’aimerais citer des figures qui prennent la parole depuis les années  1970 comme Gloria Steinem et Germaine Greer C, ces intellectuelles qui ont commencé très tôt à mettre sur le devant de la scène les sujets dont nous ne parlions pas à cette époque. Mais aussi toutes les femmes anonymes comme celles du collectif de collages contre les féminicides (lire Femmes ici et ailleurs #34). Il y a en avait un en bas de chez moi  : « À nos sœurs assassinées. » Aujourd’hui il ne reste que quelques lettres. C’est une image percutante : personne n’arrive à l’effacer, nous ne pouvons pas baisser les yeux ou faire comme si cela n’existait pas.

Le dernier livre que vous avez lu ? Un amour noir de Joyce Carol Oates. C’est l’histoire d’une femme exceptionnelle, en 1912 à New-York. Elle tombe folle amoureuse d’un homme noir et quitte sa vie monotone, ce qui choque la société de l’époque. D Que contient votre playlist ? Plein de choses ! Les Beatles, Flavien Berger, la Grande Sophie… Et surtout Joni Mitchell pour ses textes absolument sublimes. Je l’écoute depuis que je suis toute petite. E Votre recette « feel good » ? Faire un dîner avec des bon·ne·s ami·e·s. Être ensemble, boire, rire, écouter de la musique et surtout danser ! Quelle est votre citation ou devise favorite ? « Waste not, want not. » Cela signifie que si tu ne gaspilles pas, tu ne seras jamais dans le besoin. Vos projets en cours ? Je prépare une série sur le thème de la musique populaire américaine et de la politique. Aussi, nous avons ressorti un album de Chagrin d’amour chez la maison de disques Because avec Chacun fait c’qu’il lui plaît.F Pourquoi êtes-vous devenue membre du Club Femmes ici et ailleurs ? Une amie m’a invitée et j’ai trouvé ce soutien entre les femmes magnifique. Il y a beaucoup de bienveillance et d’énergie pendant ces rencontres. Il est important de se serrer les coudes et de mettre en avant ce que font les femmes.

Propos recueillis par Amélie Malinet

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DR ; Hans Peters/Anefo/Wikimedia Commons ; Editions Du Félin ; Paul C. Babin/Wikimedia Commons ; Because Music

Elles font vivre le Club


Le Club Femmes ici et ailleurs

Inès Zerzeri Vit et travaille à Nantes

Le témoignage de...

Odile Proust Saint-Étienne « Je connais le magazine depuis le premier numéro. Je l’ai découvert quand je travaillais au Centre d’information des droits des femmes (CIDFF) de la Loire, que j’ai tout de suite abonné. Je l’ai par exemple utilisé comme outil d’animation avec des jeunes sur le thème de l’égalité femmes-hommes. J’aime aussi cette façon de parler des femmes positives, actives et militantes, françaises et étrangères, avec un travail journalistique fourni et varié. La dimension internationale de Femmes ici et ailleurs en fait sa richesse : il est rare qu’un magazine mette en avant des femmes du monde entier. Et j’ai toujours été sensible à ces questions d’égalité et de droits des femmes, j’ai été élevée dans cet esprit. Mon frère comme moi avons appris à tricoter ! Pour moi, le Club Femmes ici et ailleurs permet l’échange et les rencontres autour d’un thème commun : l’égalité. »

Forte de dix ans d’expérience dans le digital, Inès Zerzeri travaille comme indépendante, au sein du même secteur, dans la gestion de comptes client·e·s. Elle a vécu pendant trois ans à Montréal, au Québec. Lors d’une présentation du Club Femmes ici et ailleurs, par Clémence Leveau (lire Femmes ici et ailleurs #34), elle a eu un coup de cœur pour cette aventure collective et a décidé d’y participer. Que vous apporte le Club Femmes ici et ailleurs ? J’ai été conquise par le « ailleurs », car je suis franco-tunisienne. J’ai une passion pour les cultures étrangères qui nous permettent sans cesse de nous enrichir. Le contenu du magazine m’apporte du positif et de la force. Lors des événements, je rencontre des personnalités qui m’inspirent et me marquent par leur bienveillance, omniprésente dans le Club. Le dernier moment ou la dernière rencontre lié(e) au Club qui vous a marquée ? J’ai eu la chance d’assister à la rencontre avec Justine Masika Bihamba*, en novembre à Nantes. Je me suis sentie tellement privilégiée et émue de pouvoir rencontrer cette grande dame en petit comité avec les membres du Club. Elle a partagé avec nous son parcours et son expérience avec une telle sérénité et une telle force qu’on ne peut que s’en inspirer pour donner le meilleur de soi-même jour après jour. Quelle est l’action que vous rêveriez de mettre en place au sein du Club ? Je pense qu’il y a vraiment quelque chose à développer avec les entreprises. Elles doivent être impliquées sur ces sujets et le magazine serait un parfait outil pour les sensibiliser à la mixité et à l’égalité.

Propos recueillis par J. G. * Justine Masika Bihamba est la fondatrice de la Synergie des femmes, association qui vient en aide aux victimes de violences sexuelles au Nord-Kivu en République démocratique du Congo (lire son interview, aux côtés de Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, dans Femmes ici et ailleurs #16)

Propos recueillis par Juliette Gérossier

DR ; DR ; DR ; TF1

Mon héroïne ! Eliott, 9 ans, Montbrison Fils d’Emmanuelle Peyrot, membre du Club « Mon héroïne préférée est Ladybug du dessin animé Miraculous. C’est une combattante et elle trouve la solution pour battre le méchant grâce à ses pouvoirs. Pour moi, elle est la cheffe des supers-héro·ïne·s, elle est toujours gentille et là pour aider ses ami·e·s. Elle ne perd jamais espoir, elle a toujours la tête haute et en plus… elle est super drôle. »

Vous aussi, rejoignez le Club Femmes ici et ailleurs  ! Devenez membre pour seulement 5 € par mois ! Pour en savoir plus, contactez-nous au 04 81 65 63 85 ou par mail : rencontres@editions-8mars.com À bientôt !

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Courrier

Femmes ici et ailleurs en voyage avec Isabelle Gueguen à Jérusalem.

« Je suis super heureuse de faire tout nouvellement partie de ce club. Timidement je débarque, mais j’espère pouvoir contribuer à cette aventure partagée en apportant toute ma curiosité, mon engagement féministe et mon goût pour la diversité et les voyages. » Morgane Bourgeais

Merci Sophia Aram qu’on adore chez Femmes ici et ailleurs (lire son interview dans le #34) !

Wahoooo ! Je me régale. Bravooooo, bravoooo et encore bravoooo. Captivant, intelligent, humain, drôle, beau… Il est bon de regarder les choses en face grâce à votre travail. Je suis fan ! Christine H. « Une bouffée d’oxygène, une inspiration, un club riche de diversité et d’engagements. Heureuse d’avoir rejoint le Club Femmes ici et ailleurs pour contribuer à la diffusion de nouveaux rôles-modèles et d’une culture de l’égalité. » Juliette Raynaud

« Voilà le circuit de Femmes ici et ailleurs dans notre famille : ma mère est abonnée, elle lit le magazine minutieusement, puis le passe à sa sœur, puis c’est moi qui le lis. Enfin, je prends soin de l’offrir à chaque fois à des amies différentes. Ainsi j’en ai offert deux à des amies à Tahiti cet été. Comme ma mère lit systématiquement le courrier des lecteurs et lectrices, je voudrais lui faire une surprise, parce que ma mère c’est la meilleure des mères, je lui dois tout, ma conscience féministe, ma spiritualité. En résumé tout ce qu’il y a de bon en moi ! C’est un message d’amour d’une fille pour sa mère. » Vidji Michael

3919 « Tout d’abord bravo pour la qualité de votre magazine dont je suis une fidèle lectrice depuis l’origine. À la page 20, l’article parle du 3919 comme d’un numéro d’urgence, ce qu’il n’est pas. C’est un numéro d’écoute et d’orientation. Les numéros d’urgence sont le 17, le 115 et le 114 pour les personnes sourdes et malentendantes. Je pense important de lever cette confusion. Si une femme est en danger, elle doit se tourner vers la police et l’hébergement d’urgence. » Anne Joseleau, directrice de Solidarité Femmes 21 à Dijon et administratrice de la Fédération nationale solidarité femmes, porteuse du 3919. Madame, merci beaucoup pour votre message et de nous avoir alerté·e·s sur cette erreur que nous avons à cœur de corriger. Nous vous présentons toutes nos excuses ainsi qu’à nos lecteurs et lectrices. Amicalement, La rédaction de Femmes ici et ailleurs Retour au sommaire

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« Je suis allée écouter Justine Masika Bihamba. Cette soirée était exceptionnelle. Allez écouter la parole de cette femme magnifique à Lyon et à Nantes. Et puis parlez-en, diffusez ce que vous avez entendu. Il faut que tout le monde sache. Merci au Club Femmes ici et ailleurs, à Marie Charvet et à Pierre-Yves Ginet de nous donner l’opportunité de rencontrer des personnes remarquables. » Sophie Mayeux

Coup de cœur ou coup de gueule ? À notre place, la dernière campagne vidéo de Ni Putes Ni Soumises Le court-métrage du mouvement Ni Putes Ni Soumises a fait le tour du web et pour cause : À notre place montre en caméra cachée un homme grimé en femme qui subit le harcèlement auquel les femmes doivent faire face dans la rue, les transports et les bars. Sifflements, interpellations, remarques sexistes, tout y passe. L’acteur confie ensuite s’être senti « extrêmement vulnérable. » C’est un coup de cœur et un coup de gueule à la fois. Coup de cœur parce qu’il est important de rappeler la réalité du quotidien vécu par les femmes dans l’espace public et le voir en vidéo est particulièrement marquant. Coup de gueule aussi : pourquoi faut-il qu’un homme fasse cette l’expérience pour prendre conscience de ce que les femmes dénoncent depuis des années ? À vous de voir ! À voir sur le site du mouvement : https://npns.eu/ DR ; DR ; DR ; Ni Putes ni soumises

Entre vous & nous


Entre vous & nous

Elles et ils ont contribué à ce numéro

Anne Joly Journaliste spécialisée en économie

Melissa Dufour Illustratrice Jeune artiste évoluant sous le nom de Simpacid, Mélissa Dufour n’a pas peur de la différence, au contraire... Elle s’investit dans l’illustration engagée, ironique, décalée, parfois provocatrice ou dérangeante. Proches d’un univers psychédélique et très coloré, ses illustrations sont pleines d’énergie ! Elle signe les nouveaux dessins de la rubrique droit (p. 76).

Diplômée en lettres modernes, histoire de l’art et sciences politiques, Anne Joly est journaliste depuis 1991. Elle a débuté dans la presse économique... Pour ne jamais la quitter. Basée à Lyon et spécialiste du monde des finances, Anne Joly contribue à Femmes ici et ailleurs depuis 2015. Elle recueille en particulier les témoignages de cheffes d’entreprises et de dirigeantes comme Karien Van Gennip (p. 72).

Simon Guillemin

Louise Pluyaud Journaliste Louise Pluyaud a travaillé pour le média en ligne Respect mag et participe à l’émission Les Terriennes sur TV5 Monde. Elle collabore également à la version jeunesse du Monde, Le Monde des ados et au magazine Julie pour donner aux petites filles le goût de l’information et de l’émancipation. Pour Femmes ici et ailleurs, elle a dressé le portrait de la militante Céline Bardet (p. 50) et s’est passionnée pour les reines de la glisse marocaines (p. 54).

Reporter photo et vidéo À vingt-trois ans, Simon Guillemin part voyager un an autour du monde, sac au dos et en solitaire. Il s’attache en particulier aux conditions de vie des enfants, intérêt qu’il partage quotidiennement via des posts d’articles, photos ou vidéos. De cette expérience naît sa passion pour l’image, focalisée sur l’humain. Il a rejoint le collectif Hans Lucas à Paris. Il a réalisé le reportage photo sur les surfeuses au Maroc (p. 54).

Manon Boquen Corinne Grillet ; Melissa Dufour - Simpacid ; Benoit Durand (Hans Lucas) ; DR ; Baptiste Thévelein ; DR

Journaliste

Corinne Grillet Photographe et rédactrice Après avoir été photographe de presse et de scène à Paris dans les années 90, Corinne Grillet s’est installée à Perpignan. Elle a notamment travaillé sur les femmes dans leur rôle de mère, pour le projet Éloge des mères. Depuis le démantèlement de la Jungle de Calais, en 2016, elle témoigne des réussites d’insertion des exilé·e·s par le biais d’expositions photo et de reportages. Elle est allée à la rencontre de Sophie Beau, directrice générale de SOS Méditerranée (p. 44).

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Manon Boquen travaille pour Télérama, Le Pèlerin, Phosphore ou Le Parisien Week-End. Ses reportages l’ont conduite à travers la France pour s’intéresser à des problématiques aussi variées que les déserts médicaux ou la décroissance urbaine. Elle a signé la présentation de l’association Women in games (p. 49) et réalisé le portrait de la grutière (p. 66).

Elles et ils ont également contribué à ce numéro : Daphné Collignon, illustratrice (lire sa bio dans Femmes ici et ailleurs #22), Julien Faure, photographe (#25), Moricio-Éric Meurice, illustrateur (#28), Lena Bjurström (#28), Cécilie Cordier, journaliste spécialisée en santé (#30) et la Petite Roberte, chroniqueuse bicéphale (#33).

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12 Idées Témoignage

Passé recomposé J’ai toujours su que j’avais été adoptée. Ma famille de géant·e·s ascendant·e·s Vikings, aussi blond·e·s et grand·e·s que je suis petite et brune, n’en a jamais fait mystère. Née en Inde, j’ai atterri en France à l’âge de deux ans et demi et, malgré ma fascination pour mon pays d’origine, il m’aura fallu près de trente ans pour y retourner. Dans le maigre dossier d’adoption, mon histoire est ainsi résumée : « L’enfant abandonnée de religion hindoue a été amenée à l’orphelinat par une tante à l’âge d’un an et quelques. Le père s’est volatilisé avant la naissance et a refait sa vie. La mère est décédée peu après l’accouchement. »

La première fois que je suis repartie en Inde, je n’attendais rien de ce périple, quand bien même l’espoir de glaner quelques informations sur mon abandon m’effleurait parfois. À l’orphelinat de Calcutta, des sœurs m’ont accueillie comme la multitude d’adopté·e·s ébahi·e·s qui reviennent tenter d’évaluer l’ADN qui les compose. Elles m’ont assurée que les réponses à toutes mes questions se trouvaient en Dieu ; sans vouloir L’offenser, j’estimais avoir le droit de savoir d’où je venais et ne pouvais me contenter de Son amour en guise de réponse à ma crise existentielle. Après une semaine d’attente, on m’a dit n’avoir aucune information à mon sujet. Mais avant de quitter l’orphelinat, l’une des sœurs m’a révélé que je venais d’une famille importante et qu’il fallait éviter de faire des vagues. Elle m’a aussi fait promettre d’abandonner mes recherches... J’ai promis. Puis de retour en France j’ai réalisé que je ne pourrais tenir cette promesse. J’ai décidé de retourner en Inde deux ans plus tard et prévenu l’orphelinat que je n’allais pas tenir ma parole. Après une nouvelle semaine d’attente, les sœurs m’ont annoncé qu’elles avaient retrouvé mes cousines, ma tante et… ma mère ! Entre incrédulité et sidération, je suis retournée le soir même à l’orphelinat. Dans un bureau spartiate éclairé au néon, quatre femmes en saris m’attendaient, solennelles. On m’a présenté deux cousines et une tante… Puis on m’a demandé de deviner qui était la quatrième personne. Anesthésiée, je n’ai rien perçu, rien ressenti. J’ai fini par lancer que je n’étais pas là pour jouer aux devinettes et encore moins dans ce contexte. C’est seulement lorsque la

femme a fondu en larmes et m’a prise dans ses bras que j’ai compris. Elle m’a raconté les deux premières années de ma vie. Qu’elle m’avait eue à l’âge de treize ans et que son mari était mort durant la grossesse. Qu’on l’avait obligée à me confier à l’orphelinat… Qu’elle n’avait pas eu d’autres enfants, que son deuxième mari n’était pas au courant de mon existence, que nos entrevues étaient secrètes. Submergée par un sentiment de culpabilité et d’indécence, j’ai eu peur de mettre cette femme en danger et j’ai préféré partir. Je refusai de prendre son numéro de portable pour éviter un embarras avec son mari d’autant que, faute de maîtriser une langue commune, nos échanges seraient impossibles. Nous sommes convenues que l’orphelinat jouerait les intermédiaires. C’est presque soulagée que j’ai quitté Calcutta. Un enfant, un mariage et onze années plus tard, mes messages à l’orphelinat demeuraient sans réponse. Je suis donc partie une troisième fois. Les sœurs m’ont alors expliqué que ma mère n’était jamais revenue les voir. J’ai demandé qu’elles reprennent contact avec elle pour comprendre la raison de ce silence. Quelques jours plus tard, l’orphelinat m’a appelée pour me dire qu’il y avait du nouveau. « Es-tu prête à entendre une nouvelle histoire ? », c’est ainsi que la sœur a commencé son récit. Ma mère, à l’agonie, était trop faible pour se déplacer et trop fatiguée pour me recevoir. Rongée par la culpabilité, elle estimait me devoir la vérité. Elle avait perdu sa mère très jeune, n’avait que treize ans à la mort de son père. C’est ainsi qu’elle a été recueillie avec son frère par un couple de médecins. La sœur de la doctoresse est tombée enceinte. Le mariage n’ayant pu être arrangé, il fut décidé de confier le bébé. Moi. Celle que je pensais être ma mère n’avait fait que m’amener à l’orphelinat. Ma mère biologique s’est ensuite mariée mais est morte en donnant naissance à un garçon de trois ou quatre ans mon cadet. Je ne saurai sûrement jamais le fin mot de l’histoire, je peux juste constater que l’honneur a primé sur la vérité. Au-delà de la déception et de l’incompréhension, je n’ai désormais d’autre choix que d’accepter cette demi-vérité, même si subsiste, inconsciemment, l’espoir d’obtenir un jour les clefs de ce passé obstinément verrouillé. E. H.

Écrivez-nous à : contact@editions-8mars.com Ces témoignages ne sont publiés qu’avec votre accord, selon votre souhait d’être anonyme ou non. Nos échanges restent bien évidemment confidentiels.

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DR

« Lorsque la femme a fondu en larmes et m’a prise dans ses bras, j’ai compris. »


Idées

Le mot

Complémentarité Par la Petite Roberte Dessin de Daphné Collignon

Si, au mot « égalité » vous entendez répondre « complémentarité », méfiance... À l’origine de ce concept, un raisonnement qui paraît d’une simplicité aussi lumineuse qu’implacable : le frifri de madame s’emboîtant bien avec le popol de monsieur, n’est-ce la preuve que femmes et hommes sont « différents mais complémentaires » ? Ben non. Tout d’abord, c’est un peu triste de résumer la sexualité humaine à un jeu de Lego ou un manuel d’électricité (prise mâle VS prise femelle) alors que les possibilités d’échanger du plaisir sont innombrables. Mais surtout, « l’argument de la différence biologique entre femmes et hommes est un pilier de l’idéologie sexiste », rappelle Le Féminisme pour les nul·le·s. Arrive ensuite la fameuse tarte à la crème Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, best-seller de l’Américain John Gray : c’est-à-dire que madame serait naturellement douce et monsieur, puissant. Madame a besoin d’être rassurée, monsieur d’être apaisé. Et les vaches seront bien gardées. Certaines féministes, dites différentialistes, revendiquent « l’égalité dans la différence », qui passerait par la valorisation des qualités dites féminines afin qu’elles soient à égalité avec les qualités considérées comme masculines. Ce courant a connu un essor dans les années 70, porté en particulier par la militante Antoinette Foulque. Le débat se poursuit mais, depuis, la science a apporté des réponses. « Nous avons tous des cerveaux

différents. En effet, volume, forme et mode de fonctionnement varient tellement entre individus du même sexe qu’il est impossible de dégager des traits propres à un cerveau masculin ou féminin », affirme la neurobiologiste Catherine Vidal1. Autrement dit, les différences d’une personne à une autre sont plus importantes que d’un genre à l’autre. Autre corollaire de l’idée de complémentarité : légitimer les inégalités2. Mais en douceur s’il vous plaît  : il ne s’agit pas d’affirmer à la hussarde que les femmes sont des êtres inférieurs, mais que les hommes ont le pouvoir parce qu’ils sont forts et que les femmes aiment rester à la maison avec les enfants parce qu’elles aiment prendre soin des autres. Comme par hasard. Accessoirement, il est tout aussi « naturel » que monsieur gagne mieux sa vie que madame qui va travailler pour pas cher voire gratuitement. La division sexuelle du travail « a pour caractéristiques l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive et des femmes à la sphère reproductive ainsi que, simultanément, la captation par les hommes des fonctions à forte valeur ajoutée (politiques, religieuses, militaires, etc.) » souligne Danièle Kergoat3. Et en plus, comme tout ceci est na-tu-rel, il ne serait évidemment pas possible de changer : ni les femmes, ni les hommes, et encore moins de progresser vers l’égalité. Vous avez dit complémentarité ? ●

« Madame serait naturellement douce et monsieur, puissant... »

1. Le cerveau a-t-il un sexe ? 2011 (lire Femmes ici et ailleurs #20). 2. En 2012, les Tunisiennes, estimant qu’il s’agissait d’un piège, avaient manifesté en masse contre le projet des islamistes d’inclure la notion de “complémentarité hommesfemmes” dans leur constitution. Grâce à leur mobilisation, c’est le terme “égalité” qui y a été inscrit. 3. Le rapport social de sexe. De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion, 2001.

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Idées

Parole d’experte

Quels sont les liens entre féminisme et écologie ? Les militantes sont nombreuses, et de plus en plus souvent en tête, dans les associations de protection de la nature et les marches pour le climat. Les femmes, premières victimes des catastrophes écologiques, sont-elles « naturellement » liées à la défense de la planète ? Comment écologie et égalité peuvent-elles mutuellement se renforcer  ?

Biographie express Historienne des sciences et de l’environnement, Valérie Chansigaud est chercheuse associée au laboratoire Sphere (Paris-Diderot – CNRS). Elle étudie en particulier les relations entre les humains et la nature. Valérie Chansigaud donne régulièrement des conférences grand public et est intervenue lors du festival Nature : le regard au féminin, qui s’est tenu à Perpignan, en octobre dernier. Elle a récemment publié Les Français et la nature, pourquoi si peu d’amour ? aux éditions Actes Sud, et Les combats pour la nature, de la protection de la nature au progrès social, chez Buchet-Chastel.

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délirante des pesticides. Ses livres ont eu un succès phénoménal. Rachel Carson va mettre sa notoriété au service de l’écologie, ce qui lui sera reproché avec une très grande violence. Par exemple, le fait qu’elle n’ait pas eu d’enfants est vu par ses détracteurs comme étant la preuve de son communisme et son travail a été déconsidéré, sur le thème : « Les femmes sont dans l’hypersensibilité et non la rationalité. Elles ne sont pas capables de juger scientifiquement ces questions. » Vous soulignez que les femmes ne sont pas par essence des défenseuses de la nature, mais qu’il faut prendre en compte des facteurs sociaux, culturels... Les militantes ont toujours été prises entre deux feux. Par exemple, à partir des années  1860 et 1870, la mode impose aux femmes de porter des plumes ou même des oiseaux naturalisés entiers sur leurs chapeaux. Une poétesse américaine va écrire dans le Harper’s Bazaar, magazine de mode à très grand tirage, un article au vitriol pour dénoncer cette pratique cruelle, disant en substance à ces femmes : « Si vous étiez vraiment des femmes, vous seriez sensibles à cette souffrance. » Quelques pages plus loin, ce même magazine publie des conseils sur comment... orner son chapeau de plumes et d’oiseaux... Résultat : quoi qu’elles fassent, qu’elles suivent la mode ou qu’elles ne la suivent pas, les lectrices sont culpabilisées ! Les femmes engagées font souvent face à cette difficulté : s’il est presque impossible de s’exclure de la société, comment alors se dégager du conformisme et des stéréotypes ? Certaines ont pu sortir de ce paradoxe aux 19e et 20e siècles, en particulier les anarchistes, dont Emma Goldman2, qui a beaucoup écrit sur la question de la liberté individuelle et de l’amour libre. Agnès Hauck

Existe-t-il une convergence historique entre la défense des droits des femmes et celle de l’environnement ? De nombreuses femmes sont engagées, dès le 18e siècle, dans les combats pour la nature et la défense des animaux, qui sont deux luttes différentes mais liées par de multiples passerelles communes. Par exemple, la Britannique Mary Wollstonecraft (1759-1797), l’une des premières féministes de l’histoire, est également défenseuse des animaux. Au milieu du 19e siècle vont apparaître des discours qui mettent sur le même plan la souffrance animale et celle des femmes. C’est le cas en particulier dans les mouvements de lutte contre la vivisection, essentiellement menés par des femmes. Des féministes comme Marie Huot (1846-1930) expliquent ainsi que ces médecins qui font des expériences brutales et cruelles sur des animaux sont les mêmes qui soignent mal et qui ne prennent pas en compte les souffrances féminines. Durant la deuxième moitié du 19e siècle, de nombreuses sociétés de protection des oiseaux sont créées, en Europe et aux États-Unis. Leurs membres sont en majorité des femmes... Même s’il y a presque toujours des hommes aux postes de direction. Les femmes vont continuer à occuper une place très importante dans les combats pour la nature, comme Rachel Carson1, qui a dénoncé l’utilisation

Valérie Chansigaud, historienne des sciences et de l’environnement


Certaines tendances de l’écologie sont-elles antiféministes ? L’essor incroyable que prend aujourd’hui la notion de « respect de la nature » peut, à mon sens, être dangereux pour les femmes. Des droits qu’elles ont obtenus l’ont été contre leur « nature », par exemple la pilule ou le droit à l’avortement3. Le respect de « lois naturelles » peut ainsi servir à justifier une restriction des libertés, en particulier pour des femmes. Par ailleurs, l’idée très répandue qu’il serait possible de sauver la planète si chacun·e fait de petits efforts individuels s’accompagne de celle que les tâches domestiques pourront être plus lourdes, responsabilité qui repose généralement sur les femmes4. La défense de l’environnement peut être ainsi extrêmement conformiste, conservatrice, et s’accompagner d’une perte de droits ou de l’augmentation des inégalités sociales.

« Il ne se sera pas possible de résoudre les problèmes environnementaux sans résoudre les inégalités sociales ou entre les sexes. »

Comment, à votre sens, vraiment concilier écologie et égalité ? Les combats pour la nature doivent être liés à un projet politique. Défendre l’environnement en tant que tel, ou juste savoir comment faire son compost, ne suffisent pas pour construire un tel projet, qui doit poser la question du fonctionnement de nos démocraties, de la place des individus dans les choix collectifs, de l’existence d’une expertise indépendante, etc. Les problèmes d’environnement viennent en grande partie d’un défaut de démocratie. Par exemple, lorsque l’agriculture s’est engagée dans la chimie après la Seconde Guerre mondiale, tout tournait en circuit fermé, avec des responsables politiques, quelques scientifiques et les industries chimiques. Et subitement les citoyen·ne·s sont arrivé·e·s, grâce à Rachel Carson qui a eu le génie de rendre accessible à tous et toutes la compréhension du danger des pesticides et, plus généralement, du système dans lequel nous vivons. Il ne sera pas possible de résoudre les problèmes environnementaux sans résoudre les inégalités sociales ou entre les sexes. Parfois, je crains que nous n’ayons perdu la capacité de vouloir construire un monde d’égalité. Je pense que la révolte, la rage sont des valeurs importantes et, heureusement, de nombreuses jeunes militantes renouent avec une certaine tradition de radicalité et de l’imagination. ●

Et pour vous ?

Andrée, 75 ans Pour moi, les femmes n’ont pas de place particulière à tenir dans le développement durable, même si en ce moment, l’actualité les incite beaucoup à s’exprimer et manifester sur ces questions.

Arley, 35 ans Nous sommes tous et toutes responsables, quel que soit notre genre. Je me réjouis de voir que de plus en plus de gens sont sensibilisés aux questions de changement climatique ou d’environnement.

Benjamin, 36 ans Les nouvelles générations refusent le système patriarcal en place depuis des siècles. Mais essayons d’être ensemble, femme et hommes, dans ce combat. La défense de l’environnement est universelle.

Laureen, 20 ans Je constate qu’il y a plus de femmes dans les associations pour l’écologie. Mais il ne faut pas tomber dans le cliché de la femme plus sensible et altruiste. Il s’agit d’une lutte et elles se bougent !

Mirna, 28 ans Je pense que les femmes se préoccupent plus de ce sujet que les hommes, parce qu’elles sont plus courageuses et moins conformistes. Cela est visible notamment avec la figure de Greta Thunberg.

François, 58 ans Pourquoi les femmes auraient-elles un rôle différent des hommes dans la protection de la nature ? Ceci étant, une jeune femme qui s’engage impose le respect. Avant, on entendait surtout les hommes.

Propos recueillis par Sandrine Boucher

1. La biologiste américaine Rachel Carson (1907-1964) est l’autrice de Printemps silencieux, livre visionnaire qui a conduit à l’interdiction du DDT. Elle est considérée comme la pionnière du mouvement écologiste contemporain.

Femmes ici et ailleurs

2. Emma Goldman (1869-1940) a créé en 1906 la revue Mother earth, qui revendiquait la Terre libre pour l’individu libre. Ses mémoires, Vivre ma vie, ont été publiés en français en 2018. 3. Les modes de contraception naturels préconisés comme alternatives à la pilule incluent la méthode du calendrier (restée fameuse sous le nom de « méthode Ogino »), l’observation des glaires cervicales ou de la température. Lire Femmes ici et ailleurs #23. 4. En France, 73 % des tâches domestiques sont réalisées par des femmes, qui y consacrent 3 h 26 de leur temps quotidien contre 2 h pour les hommes.

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Une femme pose devant une fresque murale à l’entrée du tunnel Saadoun, à Bagdad. Ce tunnel, qui passe sous la place Tahrir, un des lieux emblématiques de la cité, est devenu un véritable musée de la révolution irakienne : des artistes dépeignent sur ces murs le passé torturé du pays tout autant que l’Irak auquel ils et elles aspirent. Les mots en arabe écrits dans la bulle signifient : « Telles sont nos femmes ». Bagdad, Irak, 18 novembre 2019. © Khalid Mohammed / AP Photo / Sipa

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Textes de Arielle Bossuyt, Sandrine Boucher, Juliette Gérossier, Pierre-Yves Ginet, Louise Hiernaux et Aude Stheneur

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Destin de championne

Bangladesh

Attentat antiféministe

Le 6 décembre 1989, un masculiniste assassinait quatorze étudiantes à l’École polytechnique de Montréal. Bien que ses intentions aient été clairement écrites dans sa lettre d’adieu, la ville a mis trente ans à reconnaître, enfin, le massacre pour ce qu’il est : un « attentat antiféministe ». Ce 6 décembre, quatorze faisceaux de lumière ont illuminé le ciel de Montréal en mémoire de ces femmes tuées tout simplement parce qu’elles étaient des femmes engagées dans une orientation professionnelle majoritairement masculine. À Paris également, un rassemblement a eu lieu place du Québec, à l’initiative des associations féministes. La Presse, journal québécois, rappelle à cette occasion qu’« en 2017, pas moins de 87 000 femmes ont été tuées de manière intentionnelle dans le monde, ce qui représente 6 000 fois l’attentat de Polytechnique en un an. »

France

Bodypositive préhistorique

Découverte près d’Amiens, une nouvelle « Vénus de Renancourt », vieille de 23 000 ans, a été présentée le 4 décembre. Elle mesure quatre centimètres et rejoint une série d’autres effigies découvertes partout en Europe avec les mêmes attributs sexuels surdéveloppés. Certain·e·s archéologues considèrent qu’il s’agit d’une représentation de la fécondité voire d’un « matriarcat préhistorique », d’autres précisent qu’il s’agit des canons esthétiques de l’époque. En tous cas, chez Femmes ici et ailleurs, nous sommes ravi·e·s de voir des seins tombants, un ventre mou et des fesses larges qui changent des modèles de corps sur papier glacé ! En 2013, une étude américaine a démontré que vingt-quatre des trente-deux mains peintes sur les parois de la grotte de Pech Merle dans les Pyrénées et datant du Paléolithique supérieur (entre 40 000 et 10 000 ans environ avant notre ère) étaient celles de femmes.

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Sur les six plus importants prix littéraires français de 2019, un seul a été remporté par une écrivaine. Il s’agit de Karine Tuil, qui a reçu le prix Interallié pour Les Choses humaines.

États-Unis / 04.11.19 L’État de New-York va examiner un projet de loi visant à bannir les « tests de virginité », a annoncé la députée démocrate Michaelle Solages, à l’origine du texte.

France / 25.11.19 Stéphanie Frappart a été élue meilleure arbitre féminine du monde 2019 par l’IFFHS. Elle devient la première Française à obtenir cette distinction, créée en 2012.

Arabie Saoudite / 08.12.19

150 000 € L’association Osez le Féminisme ! a dénoncé en décembre l’octroi d’une subvention de 150 000 euros par la mairie de Marseille au concours Miss France, « un concours sexiste et ringard, réduisant les femmes à un rôle de “potiche”. »

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Les restaurants et cafés en Arabie Saoudite n’ont plus l’obligation de disposer d’entrées différenciées pour les femmes et les hommes, a indiqué le gouvernement.

International / 11.12.19 Greta Thunberg a été élue personnalité de l’année par le magazine américain Time. Elle en fait la couverture, sous le titre Le pouvoir de la jeunesse.

Radio-Canada ; Bangladesh Olympic Association ; Stephane Lancelot/INRAP

Canada

Le 9 décembre, Ety Khatun a gagné la troisième médaille d’or de sa jeune carrière aux Jeux d’Asie du Sud. À seulement quatorze ans, l’adolescente semble avoir déjà vécu plusieurs vies : elle a échappé à un mariage forcé et est aujourd’hui championne dans sa discipline. Son destin aurait pu être tout autre : originaire d’une famille très pauvre du district Chuadanga, à l’ouest du Bangladesh, son père avait prévu de la marier quand elle n’avait que onze ans. Mais la fillette parvient à convaincre ses parents de la laisser continuer ses études et participe aux activités de tir à l’arc au sein de son école. Ety Khatun est repérée par des responsables sportif·ve·s qui persuadent sa famille de la laisser partir à Dacca, la capitale, pour être formée à la hauteur de ses capacités. Elle est d’ores et déjà qualifiée pour les Jeux olympiques de Tokyo et espère être la première Bangladaise à remporter une médaille olympique.


Nouvelles ici et ailleurs

Colombie

Espoir incarné

Claudia Lopez est devenue la première femme maire de Bogota, capitale colombienne. Cette docteure en sciences politiques, écologiste, anti-corruption et ouvertement lesbienne, a pris ses fonctions le 1er janvier. À la tête d’une coalition de partis de gauche et écologistes, elle incarne un espoir de changement dans un pays encore très conservateur. À l’issue du scrutin, Claudia Lopez a déclaré que les électeurs et électrices l’avaient choisie pour se libérer « du machisme, du racisme, du classisme, de l’homophobie et de la xénophobie. » La nouvelle maire a aussi promis de construire un métro et d’améliorer l’éducation publique. Elle s’était auparavant fait connaître pour sa dénonciation des liens entre les mafias paramilitaires et des personnalités politiques dans son pays.

Brésil

La liberté persécutée

Pablo Albarenga/DPA/DPA Picture-Alliance/AFP Photo ; Ivan Valencia/AP/SIPA ; STR/AFP Photo

Iran

Après un mois de détention à l’aéroport de Manille, l’ex-« miss » iranienne Bahareh Zare Bahari (photo), qui mettait à profit sa visibilité médiatique pour défendre les droits des femmes et critiquer le régime islamiste, a obtenu minovembre l’asile politique aux Philippines. Elle faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international déposé par l’Iran, pour une agression qu’elle qualifie d’« énorme mensonge. » Bahareh Zare Bahari s’était notamment exprimée contre le port forcé du voile, à l’image d’une autre militante iranienne, Yasaman Aryani, détenue depuis avril et condamnée à dix-sept ans de prison. Cette dernière avait distribué des fleurs, tête nue, dans un wagon de train réservé aux femmes. Sa vidéo était devenue virale sur les réseaux sociaux.

Relève amazonienne

À tout juste trente ans, Célia Xakriabá est le nouveau visage de la lutte pour l’environnement et les droits des peuples indigènes en Amazonie. Elle est considérée comme la relève de l’octogénaire Raoni, figure emblématique de ces combats. Première autochtone doctorante, elle a coorganisé l’été dernier la première Marche des femmes indigènes à Brasilia. Opposante au président brésilien d’extrême-droite Jair Bolsonaro, au pouvoir depuis janvier 2019, Célia Xakriabá dénonce une politique « anti-environnementale, anti-indigènes, anti-diversité. Autrement dit, une politique contre l’humanité et la vie ». Depuis le mois d’août, des incendies causés par l’expansion de l’agrobusiness ont brûlé 30 000 km2 de forêt amazonienne. Célia Xakriabá et six leaders autochtones ont voyagé en Europe en octobre et novembre pour dénoncer les violations des droits de leurs communautés.

« Le plus grand défi pour les femmes aujourd’hui, c’est de ne pas se taire. » Pénélope Bagieu, l’autrice de BD Les Culottées, dans une interview pour National Geographic le 14 novembre.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Namibie / 24.11.19 Esther Muijangue, enseignante et travailleuse sociale, est la première femme à s’être présentée aux élections présidentielles en Namibie, remportées par le président sortant.

France / 27.11.19 Le Comité consultatif national d’éthique a demandé d’éviter les opérations précoces sur les bébés intersexes, qui représentent entre 0,02 % et 2 % des naissances.

France / 07.12.19 La Brestoise Aloïse Retornaz et la Normande Camille Lecointre ont été élues « Marins de l’année » au salon nautique de Paris.

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Espoirs déçus

La mobilisation a été historique en France pour la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Une trentaine de marches ont eu lieu le 23 novembre, malgré la pluie. L’association organisatrice Nous Toutes a estimé que 150 000 manifestant·e·s s’étaient mobilisé·e·s sur l’ensemble du territoire pour « la plus grande marche féministe de l’histoire de France ». Deux jours plus tard étaient annoncées les mesures nées du Grenelle sur les violences conjugales (Lire Femmes ici et ailleurs #34). Le bilan est en demi-teinte. À noter du côté des avancées, l’inscription de la notion « d’emprise » dans le code civil et pénal ainsi que la suspension possible de l’autorité parentale du conjoint violent dès la phase d’enquête. À mettre aussi au crédit de ce Grenelle : pour les victimes, la possibilité de joindre 24 h/24 le numéro d’écoute 3919 et, pour les auteurs, la généralisation prochaine du bracelet antirapprochement et la création future de deux centres de prise en charge dans chaque région. Il est à remarquer cependant que certaines des mesures annoncées existent déjà dans la loi française ou la Convention d’Istanbul, ratifiée par notre pays en 2014, mais sont peu ou mal appliquées. Par exemple, la formation des personnels éducatifs est sensée être obligatoire depuis 2013... Du côté des déceptions : avant tout l’absence de moyens supplémentaires. Si Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité, a annoncé le déblocage d’une enveloppe de 1,119 milliard d’euros pour 2020, ce chiffre a été contesté.

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Un rapport sénatorial précise que ce montant est seulement une autorisation d’engagement (en clair : un maximum) et, de plus, destiné à être utilisé sur plusieurs années. Le montant des crédits de paiement (l’argent réellement disponible pour un an) s’élève à la moitié : 557 M€ en 2020. Or, cette somme est en grande partie consacrée à des programmes d’aide aux pays en développement. Quant aux 282 M€ destinés aux actions en France, presque la moitié correspond aux salaires des enseignant·e·s pour l’éducation à l’égalité entre les sexes dans les écoles, collèges et lycées... Ce Grenelle a fait naître de forts espoirs pour les victimes, mais sans moyens adéquats pour y répondre. Même le financement des quelques mesures annoncées ne semble pas à ce jour précisé. Il manquerait au moins deux mille places d’accueil, les demandes d’aide explosent alors que les associations de terrain sont déjà débordées et que de nombreuses victimes continuent chaque jour de faire face aux dysfonctionnements de la réponse policière et judiciaire : culpabilisation, refus de prendre les plaintes, rareté des condamnations. Une situation que le Premier Ministre Édouard Philippe a lui-même soulignée dans son discours de clôture du Grenelle, regrettant que « des institutions, des experts, des policiers, des magistrats ne disposent pas toujours des moyens, des réflexes ou des clés pour répondre à ces situations ». Pour mémoire, 150 féminicides ont été répertoriés en 2019… 121 en 2018. Et chaque année, 220 000 femmes sont victimes de violences au sein du couple.

Lilian Cazabet/Hans Lucas/AFP Photo ; Christian Hartmann/Reuters ; Marie Magnin/Hans Lucas/AFP Photo ; Denis Meyer/Hans Lucas/AFP Photo

France


Nouvelles ici et ailleurs

Liban

En première ligne

Musulmanes et chrétiennes, main dans la main, ont défilé le 26 novembre à Beyrouth pour appeler à la fin des violences entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s qui dénoncent la corruption du pouvoir depuis la mi-octobre. Les femmes, qui occupent une place de premier plan au sein de cette vague de contestation, défilent aussi pour leurs droits. Les Libanaises réclament en particulier l’abrogation des lois d’inspiration religieuse, qui régissent le mariage, le divorce, l’héritage et la garde des enfants. Elles exigent aussi le droit pour les mères de transmettre leur nationalité à leurs enfants. Fin octobre, l’image d’une manifestante donnant un coup de pied dans l’entrejambe d’un garde armé avait fait le tour du monde, symbole de la combativité des Libanaises.

Sahara occidental

Combattante hors pair

Aminatou Haidar a reçu le 4 décembre à Stockholm le prix Right Livelihood, souvent surnommé « prix Nobel alternatif ». La « Gandhi du Sahara occidental » a été saluée pour ses actions non violentes en faveur de l’indépendance de ce territoire riche en phosphates et occupé par le Maroc depuis le retrait de l’Espagne en 1975. À l’âge de vingt ans, en 1987, elle est arrêtée pour avoir manifesté en faveur de la liberté du peuple sahraoui et passe quatre ans en prison. Tout au long de ses années de lutte, Aminatou Haidar, aujourd’hui cinquantenaire, documente les actes de torture commis par les autorités marocaines. Ces dernières l’arrêtent à plusieurs reprises, l’expulsent en 2009, et l’autorisent à rentrer chez elle après une grève de la faim. Après avoir reçu son prix, Aminatou Haidar a expliqué au média Terriennes que « sans l’appui de l’Europe, le Maroc ne peut pas piller, exploiter les ressources naturelles » du Sahara occidental, exprimant sa crainte d’une guerre prochaine sur le territoire.

Anwar Amro/ AFP Photo ; Wolfgang Schmidt Ammerbuch Germany/Right Livelihood Foundation ; Lotte Cultureworks

Corée du Sud

Scandale et succès La société sud-coréenne, très traditionnelle, a été ébranlée par la diffusion, fin octobre, du film Kim Ji-young, née en 1982. Le long-métrage est l’adaptation d’un roman écrit par la scénariste Cho Nam-ju, publié en 2016 et vendu à plus d’un million d’exemplaires. Il dépeint la vie d’une mère au foyer en Corée du Sud, soulignant les lourdes injonctions qui pèsent sur les femmes et les discriminations dont elles sont victimes. Lors de sa sortie, des torrents d’insultes ont déferlé sur les réseaux sociaux, attaquant celles et ceux qui ont apporté leur soutien à l’œuvre. Pourtant, d’après le quotidien Donga, « le taux de réservation pour le film, 51,1 %, équivaut à celui de Joker le jour de sa sortie » ! Dans le même journal, l’autrice s’est enthousiasmée : « Le film va encore plus loin que le roman. »

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

10 milliards Lors de la conférence de Nairobi le 14 novembre, plusieurs pays et organisations se sont engagés à hauteur d’au moins dix milliards de dollars – dont 1,2 milliard par la Norvège – sur les dix prochaines années pour améliorer les droits reproductifs des femmes.

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45 %

Fin 2019, on décomptait vingt et une cheffes d’État ou de gouvernement parmi plus de deux cents pays dans le monde. Selon un sondage, 71 % des Français·es souhaiteraient une présidente de la République.

Les accidents du travail diminuent dans le BTP depuis dix ans, mais ont augmenté de 45 % dans l’aide à domicile, assurée à plus de 97 % par des femmes.

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Tunisie – Royaume-Uni

Éducation

sexuelle

Souffle nouveau

Sanna Marin a marqué l’histoire en devenant, à trente-quatre ans, la plus jeune Première Ministre de la planète. Le 10 décembre, cette socialedémocrate et ex-ministre des Transports a été élue à la tête du nouveau gouvernement finlandais, qui est aussi le plus féminin du monde avec douze femmes et huit hommes. De plus, la moitié des ministres ont moins de trente-cinq ans. Sanna Marin n’a pas eu le parcours le plus ordinaire. Elle a été élevée par deux femmes – sa mère ayant refait sa vie après son divorce – et a été la première de sa famille à faire des études universitaires, financées en enchaînant les petits boulots. Après son élection, elle a déclaré : « Je n’ai jamais pensé à mon âge ou à mon genre, je pense aux raisons pour lesquelles je me suis engagée en politique. »

France / 25.10.19 L’Assemblée nationale a voté la prise en charge d’un forfait d’hébergement et de transports pour les femmes enceintes éloignées des maternités.

France / 06.11.19 Le Top 50 des personnalités préférées des Français·es du Journal du Dimanche a été, pour la première fois, strictement paritaire. Sophie Marceau est arrivée en tête.

États-Unis / 22.11.19 Rachel Balkovec est devenue la première coach d’une équipe de baseball professionnelle en prenant les rênes des Yankees, piliers de la culture new-yorkaise.

Iran / 24.12.19 Deux chercheuses emprisonnées à Téhéran depuis plusieurs mois pour « espionnage », la Franco-Iranienne Fariba Adelkhah et l’Australienne Kylie Moore-Gilbert, ont annoncé qu’elles entamaient « une grève de la faim commune au nom de la liberté académique ».

France / 01.01.2020 Camille Morineau, conservatrice du patrimoine et cofondatrice de l’association Aware, dédiée à la valorisation des femmes artistes (Lire Femmes ici et ailleurs #28), a été promue officière de la légion d’honneur.

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17,9 % EN 2019, seules 17,9% des mille personnalités les plus mises en avant dans les médias français étaient des femmes, selon les chiffres de la plateforme Press’ed dévoilés par le JDD. Heureusement qu’il y a Femmes ici et ailleurs…

Lanceuse d’alerte Chine

Lao Dongyan, professeure de droit dans l’une des universités chinoises les plus prestigieuses du pays, a mis sa carrière, et peut-être sa vie, en péril, en publiant sur les réseaux sociaux un article dénonçant la mise en place d’un système de reconnaissance faciale dans le métro de Pékin. Elle critique un « accès arbitraire » de l’État aux données personnelles de ses concitoyen·ne·s : « Les personnes qui contrôlent nos données ne sont pas Dieu. On ne sait pas comment elles vont utiliser nos données personnelles ni comment elles veulent manipuler nos vies. Sans vie privée, il n’y a pas de liberté. » Dans un pays peu propice à la controverse, la prise de parole de Lao Dongyan a permis de provoquer un débat national, relayé même par les médias officiels.

Alexey Vitvitsky/SPUTNIK/AFP Photo ; Jebberi/AFP Photo ; Simon Song/South China Morning Post

Finlande

La Tunisie vient de lancer une expérience pilote : intégrer l’éducation sexuelle dans les programmes scolaires pour les élèves dès l’âge de cinq ans. Le projet sera testé dans cinq écoles primaires et dix à quinze collèges et lycées. Il ne s’agira pas d’une matière indépendante, mais d’aborder cette question dans les différentes disciplines enseignées. Cette décision du gouvernement fait suite aux nombreux cas de violences sexuelles dénoncés par les Tunisiennes (lire Femmes ici et ailleurs #34). Au Royaume-Uni également, ces questions trouvent une place à l’école : à partir de septembre, des cours d’« éducation aux relations » seront obligatoires en primaire et secondaire et un programme visant une meilleure inclusion des personnes LGBT+ sera mis en place.


Nouvelles ici et ailleurs

Championnes du monde

France

Trevor Collens/AP/SIPA

Les joueuses de l’équipe de France ont remporté la Fed Cup, le tournoi mondial de tennis féminin considéré comme l’équivalent de la Coupe Davis pour les hommes. Le 11 novembre, Kristina Mladenovic (photo), Caroline Garcia, Alizé Cornet, Pauline Parmentier et Fiona Ferro ont battu l’Australie, notamment grâce à la performance exceptionnelle de la première. Quelques jours après leur victoire, les Bleues ont été accueillies en stars à l’aéroport avant d’être reçues par le Président de la République. « C’était écrit, c’était le destin, c’est juste incroyable que ça se passe de telle manière, au bout du suspense, c’est juste une magnifique histoire », a déclaré Kristina Mladenovic.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Pakistan

Accusation virale

« Ce n’était pas ma faute/ Ni de celle du lieu/ Ni celle de mes vêtements/ Le violeur c’était toi… Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président. » Les yeux bandés, des groupes de femmes font résonner partout dans le monde leur version d’Un violeur sur ton chemin, du groupe chilien Las Tesis, composé de quatre femmes « artivistes ». La chanson a déjà été reprise dans plus de deux cents villes sur tous les continents. Une centaine de chanteuses-manifestantes se sont retrouvées devant la tour Eiffel le 29 novembre. À l’origine de l’initiative de Las Tesis, lancée le 25 novembre, lors de La journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes : alerter sur les agressions sexuelles perpétrées par les forces de police chiliennes sur les manifestantes, très nombreuses à prendre part au mouvement social qui enflamme le pays depuis la mi-octobre.

France

À Karachi, certaines femmes préfèrent enfourcher une moto plutôt que prendre les transports en commun, afin d’échapper au harcèlement. Le projet Women on Wheels, financé par la ville en partenariat avec les Nations unies, lancé en novembre, propose aux Pakistanaises de passer gratuitement le permis deux-roues et de bénéficier de prêts subventionnés pour acheter une moto. Le but de ce programme est d’encourager l’indépendance économique des femmes en facilitant leurs déplacements vers leur lieu de travail ou d’études. Women on wheels a développé des partenariats avec des applications de transport et privilégie les universités comme centres d’entraînement pour en faciliter l’accès aux étudiantes.

Liberté, égalité, parité

Dans une tribune publiée le 12 novembre sur France Info, 250 femmes et hommes du monde politique et associatif ont appelé à un « #MeToo des territoires » et réclament que soient écartés des listes aux élections municipales, en mars, les candidats accusés de violences sexistes et/ou sexuelles. Les signataires rappellent les nombreux cas de harcèlement et le sexisme omniprésent dans les conseils municipaux. De son côté, l’Association des maires de France a annoncé, à l’occasion de son congrès, fin novembre, que la lutte contre les violences faites aux femmes serait sa grande cause en 2020-2026. Enfin, l’Assemblée nationale a adopté la loi obligeant à la parité des listes pour les communes de 500 à 1 000 habitant·e·s, à partir de 2026. En 2019, les femmes représentaient seulement 17 % des maires.

États-Unis / 05.11.19 À l’initiative du collectif Feminist Art Coalition, plus de soixante musées vont exposer exclusivement des œuvres de femmes de septembre à novembre 2020.

France / 10.11.19 Le lancement de #MeTooTrans, permet aux personnes transgenres de témoigner sur Twitter des agressions, viols et questions inappropriées qu’elles subissent au quotidien.

Europe / 14.11.19 et 18.11.19 Le Parlement européen a condamné deux projets de lois polonais : la criminalisation de l’éducation à la sexualité et l’information sur la santé, les droits sexuels et reproductifs et la proclamation de zones « libres de toute idéologie LGBT+ ».

États-Unis / 21.11.19 Le défilé des « Anges » de Victoria’s Secret n’a pas eu lieu en raison de la chute des audiences. La marque de lingerie est notamment critiquée pour son manque de diversité.

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Youtube/Colectivo Registro Callejero ; Arif Ali/AFP Photo ; Marie Magnin/Hans Lucas/AFP Photo ; Pascal Fossier/Adobe Stock

Chili – International

Sur les roues


Nouvelles ici et ailleurs

Leader mondiale Botswana

Mexique

Les sirènes existent

Les « super sirènes » (sirenas especiales en espagnol) forment une équipe mexicaine de natation synchronisée composée d’une dizaine de filles (et parfois quelques garçons) âgé·e·s de quatorze à trente ans, tout·e·s atteint·e·s de trisomie 21. Ce groupe a été lancé il y a dix ans par une psychologue péruvienne, Paloma Torres, qui souligne les effets bénéfiques de ce sport sur le plan cognitif et physique de ces personnes. La natation permet aussi à ces athlètes de mettre à profit leur hyperlaxité et leur sensibilité musicale, particularités de la trisomie 21. En une dizaine d’années, les super sirènes ont fait le tour des compétitions internationales et ont raflé plus de cinquante médailles. « L’intensité avec laquelle elles et ils nagent est la clé de leur réussite. Elles et ils ont envie de gagner, mais ne cherchent pas toujours la victoire ou la médaille. Elles et ils veulent nager à la perfection pour leurs familles et leurs ami·e·s » explique Paloma Torres au média Brut.

Sirenas especiales ; Ho Yu Hsuan/TAHR/FIDH/AFP Photo ; Nils Quintelier/BELGA/AFP Photo

France

Alice Mogwe, juriste et militante originaire du Botswana, a été élue présidente de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) le 24 octobre. Fondatrice et directrice depuis 1993 du centre de défense des droits humains Ditshwanelo dans son pays, elle était depuis trois ans secrétaire générale de la FIDH. Elle a longtemps incarné la lutte, toujours nécessaire, pour l’abolition de la peine de mort au Botswana. Alice Mogwe soutient aussi les groupes discriminés dans son pays : femmes, réfugié·e·s, personnes LGBT+, travailleur·euse·s domestiques. Désormais à la tête de la Fédération internationale qui compte 192 organisations membres dans le monde, son principal objectif est de renforcer la protection des défenseur·euse·s des droits humains. « Mon attachement aux droits humains s’enracine dans les valeurs traditionnelles du “Botho” botswanais, qui repose sur la conviction que l’humanité que chacun·e d’entre nous porte en soi est reliée à l’humanité de tous et toutes à travers le monde », affirme-t-elle.

Salles obscures

« Polanski violeur, cinémas coupables ! » ont scandé des dizaines de militantes le 12 novembre pour bloquer l’avant-première de J’accuse de Roman Polanski. Les associations féministes s’insurgent contre l’impunité dont profite le réalisateur, toujours prompt par ailleurs à se mettre dans la lumière. Roman Polanski est accusé d’agressions sexuelles par au moins trois femmes, outre le récent témoignage de l’actrice Valentine Monnier. En 1978, le réalisateur avait fui les États-Unis après avoir plaidé coupable pour des relations sexuelles illégales avec une enfant de treize ans. Il est depuis installé en France, dont il est originaire, qui refuse de l’extrader. Celui qui se compare à Dreyfus s’affichait en victime en une de Paris Match le 11 décembre. Le réalisateur Christophe Ruggia a, lui, été exclu à l’unanimité de la société des réalisateurs après avoir été mis en cause par l’actrice Adèle Haenel qui l’accuse de harcèlement quand elle avait entre douze et quinze ans. De l’autre côté de l’Atlantique, le procès d’Harvey Weinstein s’est ouvert le 6 janvier à New York.

– 46 % Une enquête menée en Suède et au Danemark a démontré que le taux de suicide des personnes gays et lesbiennes avait diminué de 46 % depuis la légalisation des unions de personnes de même sexe.

82 %

D’après un sondage pour le ministère de l’Économie et des Finances, 82 % des Français·e·s estiment que le sujet de l’égalité concerne aussi bien les hommes que les femmes.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Rêve olympique Afghanistan

Italie

Mémoire protégée

En Afghanistan, il est rare de voir une femme à vélo. Masomah Alizada, cycliste afghane de vingt-trois ans, réfugiée en France depuis 2017, a pourtant décroché une chance de participer aux Jeux olympiques de 2020 à Tokyo. Sa candidature a été retenue par le comité international olympique pour intégrer le programme de solidarité à destination des réfugié·e·s. Son esprit de compétition ? Elle l’a trouvé aux côtés de sa sœur Zahra. Ensemble, elles ont rejoint la première équipe féminine de cyclisme en Afghanistan lorsqu’elles étaient adolescentes. Avant même de décrocher une médaille, la cycliste, qui a échappé à un mariage forcé, a remporté une première victoire : « Montrer au monde entier, et surtout aux Afghan·e·s, ce dont une femme est capable. »

À quatre-vingt-neuf ans, Liliana Segre est désormais placée sous une protection policière à vie par le gouvernement italien. Depuis dix ans, cette rescapée d’Auschwitz raconte son histoire dans les écoles, les médias et de nombreux événements publics pour prôner le devoir de mémoire et la tolérance. Devenue sénatrice perpétuelle en 2018, elle avait présenté fin octobre une motion pour créer une commission de lutte contre les actes et paroles racistes ainsi que l’incitation à la haine. Face à cette initiative, les réactions ont été très virulentes : Liliana Segre a reçu depuis environ 200 messages de haine par jour sur les réseaux sociaux, y compris des menaces de mort. « Demeurer indifférente n’est plus possible, je le dis, moi qui porte la haine tatouée sur le bras » avait-elle déclaré lors du dépôt de sa motion au Sénat.

Marche des mamans

Un millier de personnes ont défilé de Barbès à la place de la République, à Paris, le 8 décembre, derrière la banderole « Pour l’amour de nos enfants, marche des mamans pour la justice et la dignité ». L’objectif de ce cortège : rappeler ce qu’ont vécu des lycéen·ne·s de Mantes-la-Jolie un an auparavant. Contraint·e·s par les forces de l’ordre, 151 jeunes avaient dû s’agenouiller, tête baissée et mains sur la tête. La scène avait été filmée par un policier avec ce commentaire : « Voilà une classe qui se tient sage. » Cent-cinquante et une mères ont reproduit cette séquence pour dénoncer ces « humiliations ». L’enquête de la Police des polices avait conduit à un non-lieu. Le Collectif de défense des jeunes Mantois·e·s, qui continue d’interpeller médias et responsables politiques sur cette affaire, souligne que ce type de traitement n’est réservé qu’aux habitant·e·s des quartiers populaires.

Monaco / 31.10.19 Le Conseil national de Monaco a voté à l’unanimité la dépénalisation de l’avortement pour les femmes qui y ont recours.

Canada / 25.11.19 Le gouvernement canadien devra verser 900 M$ (601 M€) d’indemnités à des centaines de victimes d’agressions ou de harcèlement sexuels au sein de l’armée.

Japon / 03.12.19 L’actrice Yumi Ishikawa a déposé une pétition qui a récolté 31 000 signatures au ministère du Travail contre l’interdiction pour les femmes de porter des lunettes au travail.

France / 9.12.19 Pour le Petit Robert, « féminicide » est le mot de l’année. Il est apparu en 2014 dans ce dictionnaire, avec cette définition : « meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe ».

International / 05.01.20 L’Islandaise Hildur Guðnadóttir a remporté le prix de la meilleure musique de film aux Golden Globes pour la bande originale du Joker. Elle est la première femme à remporter cette distinction en solo.

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Claudia Greco/AGF/SIPA ; Jean-Sebastien Evrard/AFP Photo ; SEVGI/SIPA

France


Nouvelles ici et ailleurs

Inde

Indigné·e·s

Début décembre, le viol collectif et le meurtre d’une vétérinaire, puis ceux d’une enfant de six ans, ont suscité la colère de foules qui ont manifesté dans l’ensemble du pays contre les violences faites aux femmes. À Hyderabad, au sud de l’Inde, les protestataires ont essayé d’entrer de force dans un commissariat où étaient détenus quatre suspects de la première affaire. Ceux-ci ont été tués lors de leur tentative de fuite une semaine plus tard. Une « violence arbitraire » que regrettent plusieurs défenseur·euse·s des droits humains, qui réclament la prise en compte des causes sociales des violences sexistes. En 2017, plus de 33 000 viols ont été rapportés dans le pays. Par ailleurs, depuis début décembre, les Indiennes se sont rendu·e·s en masse et sont souvent en tête des manifestations contre un amendement de la loi sur la citoyenneté, qui exclut les musulman·e·s réfugié·e·s d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh de la possibilité d’obtenir plus facilement la nationalité indienne. États-Unis

1/5 Warner Bros ; Manish Swarup/AP/SIPA ; Jean-Philippe Ksiazek/AFP Photo

Près d’un parent sur cinq – en grande majorité la mère – a été contraint de quitter son emploi en raison du coût des services de garde au RoyaumeUni, selon une nouvelle étude menée par l’association Pregnant Then Screwed.

« Le rire masculin fait du bruit, les larmes féminines coulent en silence. » L’historienne Michelle Perrot interrogée par Le Monde le 21 décembre (lire aussi son interview dans Femmes ici et ailleurs #24).

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Super-réalisatrices

Bien qu’aucune réalisatrice n’ait été nommée aux Golden Globes cette année, 2020 pourrait pourtant marquer un tournant dans l’histoire du cinéma. Au programme, la sortie de cinq films à gros budget, très attendus, avec pour la plupart des héroïnes en tête d’affiche et tous réalisés par des femmes. Parmi elles : Mulan, campée par Liu Yifei, réalisé par Niki Caro ou Black Widow, l’héroïne de Marvel, interprétée par Scarlett Johansson et dirigée par Cate Shortland. Par ailleurs, Wonder Woman revient pour un deuxième opus, avec toujours Gal Gadot dans le costume de la superhéroïne et Patty Jenkins aux manettes. Un succès probable, puisque le premier volet de Wonder Woman était devenu en 2017 le long-métrage réalisé par une femme le plus rentable de l’histoire. En 2019, seulement 11 % des 100 films majeurs aux États-Unis avaient été signés par des réalisatrices, soit pourtant près du double de l’année précédente.

France

Fille courage

Grace a permis, par son témoignage, de démanteler un réseau de prostitution parisien et nigérian exploitant des filles mineures. Lors du procès devant la cour d’assises de Paris, qui s’est achevé le 7 décembre, l’adolescente nigériane, aujourd’hui âgée de seize ans, a raconté son arrivée en France à dix ans et son enrôlement immédiat dans le réseau. Grace, forcée de vendre son corps pour rembourser son voyage depuis son pays, a expliqué aux juré·e·s qu’elle devait payer sa place sur le trottoir, qu’elle a été battue et menacée de répercussions sur sa famille. Son récit révèle une réalité insoutenable : « les clients aiment les petites filles », a-t-elle témoigné. Elle était parvenue à révéler les faits à la police en 2015. La Cour a condamné deux mères maquerelles, principales protagonistes de ce réseau, à douze ans de réclusion chacune.

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Inégales retraites

Militantes des droits des femmes, élues des partis de gauche, syndicalistes et chercheuses se sont rassemblées le 16 décembre lors du meeting « Femmes et retraite » organisé à Paris. Trois cents personnalités ont ainsi dénoncé une réforme qu’elles estiment « sexiste, injuste et discriminatoire » alors que les femmes perçoivent déjà en moyenne une retraite 42 % moins élevée que les hommes. Le Laboratoire de l’égalité alerte également l’opinion sur certains risques inhérents à la réforme annoncée. Si l’instauration d’une retraite minimum de 1 000 euros, pour des carrières complètes, est un moyen efficace pour lutter contre la précarité des femmes, nombre d’expertes soulignent que les personnes qui ont travaillé moins longtemps ou dont les carrières sont hachées (maternité, congé parental, chômage) – situations qui concernent majoritairement les femmes – seront désavantagées par le nouveau système. La suppression de la pension de réversion pour les divorcé·e·s ou remarié·e·s est aussi pointée du doigt. Le Premier Ministre Édouard Philippe avait pourtant annoncé que les femmes seraient les « grandes gagnantes » de la réforme.

Royaume-Uni

En plein dans le mille

« Je suis vraiment heureuse, parce que j’ai prouvé que les femmes peuvent jouer contre les hommes et les battre. Alors croisons les doigts, c’est un pas dans la bonne direction. » a déclaré l’Anglaise Fallon Sherrock après sa victoire historique. Le 17 décembre, elle est devenue la première à battre un homme au Championnat du monde professionnel de fléchettes. La vidéo de la fin du match, où l’on voit le public londonien exulter de joie après le lancer gagnant, a fait le tour des réseaux sociaux. Parmi les quatre-vingtquatorze participant·e·s, le tournoi comptait cette année seulement deux femmes. Cette compétition est devenue mixte en 2001, mais de nombreux championnats féminins et masculins existent encore.

Affranchie de la censure

Birmanie

Tin Tin Win est née en 1958 à Mandalay. Après des études de médecine, elle exerce et devient la confidente de ses patientes qui ne peuvent parler ailleurs de leur intimité. En 1987, sous son nom de plume Ju, elle publie Ahmat-Taya (Souvenir), qui deviendra un best-seller. Pour la première fois en Birmanie, des personnages féminins se racontent, revendiquent leur indépendance et abordent la question des relations hors mariage. Cette œuvre suscite un débat passionné au sein de la société birmane. Quinze romans suivront, sur des sujets tabous comme l’adultère, la sexualité, l’inceste, le viol et le suicide. Afin d’éviter la censure, officiellement supprimée depuis 2012, Ju utilise des images et des métaphores. Ses conférences littéraires à travers le pays sont devenues des lieux d’échange et de partage sur tous les sujets de société. « Aujourd’hui notre voix est davantage entendue, on parle plus librement, même si c’est une voix douce », se félicite l’écrivaine. Anne Pastor femmesautochtones.com

« Jeunes femmes, continuez, vous avancez, vous gagnez du terrain. Bien sûr, il y a des reculs, il y aura toujours des reculs, mais ne vous découragez pas. » Margaret Atwood au micro de France Inter lors de la promotion de son nouveau livre Les Testaments.

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Christine Diger ; Francois Mori/AP/SIPA ; Alex Davidson/Getty Images Europe/AFP Photo

France


Nouvelles ici et ailleurs

France

Bonnes notes

Émilie Delorme et Cécilia Bartoli (photo) sont toutes deux des pionnières : la première a pris la tête du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris le 1er janvier et la seconde pilotera l’opéra de Monte-Carlo en 2023. Les deux institutions n’ont jamais été dirigées par des femmes. Cécilia Bartoli est une cantatrice italienne de renommée internationale. Émilie Delorme était directrice de l’Académie du festival d’art lyrique d’Aixen-Provence. Bernard Foccroulle, ancien directeur général de ce festival, a souligné l’engagement « contre toutes les formes de discrimination » de celle avec qui il a travaillé pendant plus de quinze ans, ajoutant : « J’ai rarement rencontré une telle force de travail, de conviction, d’éthique et de compétence artistique. » De 2012 à 2016, les femmes représentaient seulement 11 % des dirigeant·e·s de maisons d’opéra subventionnées par le ministère de la Culture, d’après un bilan de la SACD.

Soudan

Première victoire

Enfin ! Le nouveau gouvernement soudanais a annoncé le 26 novembre la fin de l’application rigoriste de la charia qui fut à l’œuvre pendant trente ans sous le président déchu Omar Al-Bachir et limitait drastiquement les droits des femmes. Selon ces lois, les Soudanaises pouvaient par exemple être condamnées à des coups de fouet, des amendes ou des peines de prison pour des « actes indécents et immoraux », tels que danser, mendier ou vendre des marchandises... Les Soudanaises ont eu un rôle clé dans les mouvements de protestation qui ont conduit à la chute du dictateur (Lire Femmes ici et ailleurs #31). Amnesty International se félicite, mais rappelle que des articles de droit régissant la tenue vestimentaire restent encore à abroger.

Jean Marc Mojon/AFP Photo ; Pako Mera/Alamy Stock Photo ; Guy Bell/Shutterstock/SIPA

International

France / 03.11.19 Yvette Lundy, déportée à Ravensbrück et figure de la Résistance, est morte à l’âge de 103 ans. Elle a inlassablement témoigné de l’horreur du nazisme dans les collèges et lycées.

Uber à risques

Près de 6 000 agressions sexuelles signalées en 2017 et 2018 aux États-Unis lors de trajets commandés via Uber. Ce constat alarmant rendu public le 5 décembre fait écho à la vague de dénonciations qui a eu lieu en France courant novembre avec le #UberCestOver. Des centaines de femmes ont témoigné d’agressions sexuelles et de viols par des conducteurs ou leurs proches. Une série de plaintes vise la compagnie. Convoqué par la secrétaire d’État chargée de l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, le directeur général d’Uber France a annoncé différentes mesures, dont la mise en place d’un dispositif de reconnaissance faciale afin d’éviter que les conducteurs ne prêtent leur compte à d’autres personnes – situation fréquente dans les cas d’agressions. Uber a aussi promis la prise en charge complète du suivi psychologique et juridique des victimes.

Sierra Leone / 12.12.19 La cour de justice de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest a ordonné à la Sierra Leone de lever l’interdiction faite aux jeunes filles enceintes d’aller à l’école suite à l’épidémie d’Ébola en 2014.

Belgique / 20.12.19

+ 50 %

La commission de la Justice de la Chambre a approuvé la proposition de loi qui élargit le délai légal d’avortement à dix-huit semaines et le dépénalise complètement.

Les associations de lutte contre la précarité estiment que 146 femmes ont dû accoucher dans la rue en 2019, contre cent en 2018.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Histoire

Arts et sciences : elles ont changé nos vies De la physique fondamentale aux avancées technologiques majeures, de la génétique aux révolutions artistiques en passant par l’informatique ou les innovations essentielles pour la vie pratique, chercheuses et inventrices ont bâti notre monde et transformé notre quotidien. Rares sont celles qui ont connu la célébrité et la reconnaissance qu’elles méritaient. Pourtant ces pionnières ont su non seulement poursuivre leurs rêves, exceller dans leur domaine, mais aussi ouvrir la voie pour toutes les autres. Textes de Sandrine Boucher Louise Hiernaux Maelys Sourt Aude Stheneur La Franco-Polonaise Marie Curie (1867 – 1934), unique personne au monde à avoir reçu deux prix Nobel dans des disciplines différentes, est l’une des rares chercheuses que l’Histoire a retenues. La mémoire collective a fait d’elle l’incarnation du génie inné, alors que la scientifique militait au contraire pour l’égalité des chances, l’éducation pour tou·te·s et l’internationalisme du savoir.

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Science History Images/Alamy Stock Photo

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Dossier

Interview

« Faire avancer la cause de toutes les femmes » Natalie Pigeard-Micault, spécialiste de l’histoire des femmes dans la science, revient sur les principales étapes de cette conquête depuis le milieu du 19e siècle. Elle déplore la réinterprétation du personnage de Marie Curie muée en icône nationale et alerte sur les risques de régression de la parité qu’elle voit à l’œuvre dans la recherche.

Quelles sont, à vos yeux, les grandes dates, et/ou les grandes dames de la conquête des sciences par les femmes ? 1861, tout d’abord, quand Julie Daubié devient la première à obtenir le baccalauréat. Puis 1880, qui marque la création de l’enseignement secondaire pour les filles. Et surtout, l’ouverture des universités françaises aux étudiantes étrangères, qui va permettre une évolution plus rapide des mentalités. En 1887, sur 114 étudiantes de la faculté de médecine, quatre-vingt-dix étaient polonaises ou russes ! Seules douze étaient françaises1. Les femmes des pays de l’Est avaient reçu un enseignement de très haute qualité, du même niveau que celui de leurs collègues masculins. Elles avaient un discours plus féministe que les Françaises : pour elles, il était juste impensable d’envisager que leurs compétences ou leurs capacités seraient différentes de celles des hommes, et ce, quels que soient le secteur ou le métier. Quelle était la position des premières étudiantes françaises en médecine concernant les droits des femmes ? Elles étaient issues de milieux favorisés et tenaient un discours assez corporatiste : elles militaient pour leur place à l’université, mais pas forcément pour

Biographie express Natalie Pigeard-Micault, historienne des sciences, a consacré sa thèse à Charles Adolphe Wurtz, qui, à la tête de la faculté de médecine de Paris de 1866 à 1876, a fortement œuvré pour son ouverture aux étudiantes. Natalie Pigeard a publié à ce sujet Un savant dans la tourmente : entre bouleversements politiques et revendications féministes. Également docteure en épistémologie et ingénieure d’études au CNRS, elle est responsable des ressources du musée Curie. Elle a signé et cosigné plusieurs ouvrages sur Marie Curie ainsi que sur le travail – en particulier des femmes – dans les laboratoires. Elle s’attache actuellement à comprendre la construction de l’image de Marie Curie comme icône nationale et l’impact que cette image peut avoir aujourd’hui.

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Star hollywoodienne et considérée comme l’une des plus belles femmes du monde, Hedy Lamarr (1914 – 2000) est aussi l’inventrice d’un système de communications secrètes utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a posé les bases de la technologie à l’origine du wifi et de la téléphonie mobile.

que les autres filles puissent accéder au secondaire. Les premières médecins françaises ne revendiquent pas l’égalité sociale, globale, mais demandent que les femmes puissent accéder à des métiers qui répondent à leur sexe, à leur « nature », comme la médecine, profession considérée « féminine » car liée au soin, au rôle de la mère. Nous sommes ici très loin de celles qui réclamaient que les femmes reçoivent une instruction afin de s’affranchir du carcan familial, comme Julie Daubié ou la journaliste Séverine, qui affirmaient en substance que la libération de l’ouvrier passait par la libération de l’ouvrière. À quelques exceptions près, il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour entendre chez les femmes scientifiques et les médecins les propos féministes que des journalistes ou des femmes de lettres tenaient déjà depuis longtemps. Pourquoi le discours féministe a-t-il mis du temps à s’installer chez les femmes scientifiques ? Parce qu’elles ont pu faire leur chemin sans trop avoir à se battre. Celles que l’histoire a retenues étaient issues d’une bourgeoisie culturelle, progressiste, où l’égalité dans les tâches ménagères ne se posait pas puisque des domestiques étaient là pour les assurer. Ces femmes, soutenues d’abord par leur père, ont

Domaine public ; DR

Propos recueillis par Sandrine Boucher


Dossier

droit à une éducation très poussée et sont arrivées à un moment de l’histoire où elles ont pu s’imposer dans une société qui avait besoin d’elles. L’industrie qui prend alors son essor a besoin de personnel qualifié. Le monde économique intègre ainsi les femmes et les étranger·ère·s, ce qui est doublement le cas de Marie Curie. Femme au foyer allemande, Melitta Bentz (1873 – 1950) utilise un fond de pot en cuivre et du papier buvard pour créer le premier système de filtre à café. La compagnie qu’elle a fondée, Melitta, est aujourd’hui leader des ventes de filtres à café dans le monde.

Comment les femmes scientifiques ont-elles pu enfin accéder à la reconnaissance ? La Première Guerre mondiale a été un grand facteur d’évolution pour les femmes des milieux aisés, par l’engagement des infirmières : sur 100 000 mobilisées, 70 000 étaient bénévoles2, elles découvrent l’indépendance et leur capacité à tenir un rôle social. Après-guerre, elles ne vont pas retourner à la maison attendre un mari... En 1930, presque un tiers des étudiant·e·s en sciences sont des femmes. Et ensuite ? Les professeures obtiennent l’égalité salariale en 1932, puis, en 1938, les femmes ont le droit de s’inscrire à l’université sans l’accord de leur père ou de leur mari. Par contre, avec la crise économique des années 30, elles deviennent des concurrentes. En 1935, les décrets-lois Laval limitent l’emploi des femmes. Le 11 octobre 1940, la loi Pétain met toutes celles de plus de cinquante ans à la retraite et supprime tous les concours féminins dans l’administration. L’histoire n’est jamais linéaire en matière d’acquis... Les Trente Glorieuses verront une progression majeure de la place des femmes dans les sciences, qui ne concernera plus seulement l’élite mais va se démocratiser et s’étendre à presque toutes les classes sociales. Les femmes vont investir la biologie, la médecine, la chimie, les mathématiques...

Elles découvrent l’indépendance et leur capacité à tenir un rôle social. Après-guerre, elles ne vont pas retourner à la maison attendre un mari.

Pensez-vous que cette place est désormais assurée ou bien qu’une vague réactionnaire peut apparaître ? Ces progrès ont eu lieu jusque dans les années 90 et 2000. Cependant, nous sommes aujourd’hui en plein recul. Il n’y a qu’un tiers de femmes en physique fondamentale, soit pas davantage que d’étudiantes en sciences dans les années 30...

INTERFOTO /Alamy Stock Photo ; Marthe Gautier ; MIT

Shirley Ann Jackson (née en 1946) est la première femme afro-américaine à avoir obtenu un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et à présider un institut américain de recherche de premier plan. Au sein des laboratoires Bell, elle a contribué à d’importantes découvertes ayant permis le développement de la télécommunication moderne.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Marthe Gautier, pédiatre française née en 1925, découvre grâce à la culture de cellules, technique qu’elle ramène des États-Unis, le chromosome supplémentaire responsable de la trisomie 21 en 1959. Mais le jeune chercheur Jérôme Lejeune s’en attribue la paternité et reçoit plusieurs prix.

La sexualisation des métiers s’accroît. Les femmes représentent 70 % des étudiant·e·s en première année de biologie, mais elles auront bientôt disparu des cursus en mathématiques appliquées. Alors que l’informatique était un métier de femme dans les années 50-60, elles deviennent très minoritaires. À l’inverse, il n’y a presque plus de professeurs des écoles et les premiers hommes sages-femmes ou puériculteurs vont disparaître. Nous continuons à nous poser la question de la parité dans les sphères dirigeantes de la recherche mais celle de l’égalité des salaires à tous les niveaux de l’échelle est oubliée. Peut-on évoquer l’effet Matilda, ce phénomène d’appropriation, par les hommes, des découvertes faites par les femmes ? Cet effet Matilda perdure-t-il aujourd’hui ? À mes yeux, Lise Meitner, qui a théorisé la fission nucléaire mais n’a pas eu le Nobel, est la plus spectaculaire représentante de l’effet Matilda en France, à la fois oubli des chercheuses et, en plus, des scientifiques étrangères. Ceci étant, il faut être vigilant·e : l’effet Matilda est aussi utilisé pour suggérer que les femmes en seraient en partie responsables, parce qu’elles se mettraient elles-mêmes de côté, n’adopteraient pas les comportements attendus, dont la culture carriériste transmise aux hommes par leur éducation. J’entends régulièrement ce type de discours qui se dédouane ainsi de mauvais résultats en matière de parité dans la science, prétextant par exemple un manque de candidates aux postes de recherche et de direction. Sauf qu’il suffit de regarder les chiffres pour voir que la plupart des postes de haut niveau sont ouverts dans les secteurs les plus masculinisés, comme en physique, alors que la plupart des emplois proposés sont peu qualifiés dans les domaines plus féminisés, par exemple les sciences humaines.

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Hertha Ayrton (1854-1923) est une mathématicienne et ingénieure britannique. Elle est notamment connue pour ses travaux scientifiques sur l’arc électrique. Pour cette découverte, elle a été en 1906 la première femme à recevoir seule la médaille Hughes.

Vous êtes responsable des ressources historiques du musée Curie. La figure de Marie Curie n’est-elle pas devenue l’arbre qui cache la forêt ? Totalement. Depuis le transfert au Panthéon de Marie et Pierre Curie, en 1995, soixante et une biographies ont été consacrées à la première et une seule au second. Pierre est aujourd’hui occulté, alors que leur découverte est commune. La France est également championne pour extraire des personnages de leur contexte et aller jusqu’à les caricaturer pour qu’il qu’ils représentent des exemples nationaux. Par exemple l’Express a placé Marie Curie sous le titre du « génie français », en oubliant qu’elle était d’origine polonaise. Autre particularité, très visible dans les manuels scolaires : les grands hommes cités sont des personnages internationaux, comme Copernic, Galilée, Averroès ; les femmes, elles, sont toutes françaises, comme Émilie du Chatelet ou Sophie Germain. Vous ne lirez rien sur la Britannique Hertha Ayrton qui a inventé un arc électrique ou sur Lise Meitner.

Irène Joliot-Curie a publiquement utilisé chaque victoire obtenue au service des autres.

Stephanie Kwolek (1923 – 2014), née aux États-Unis d’une famille polonaise, est à l’origine de la découverte du kevlar, une fibre synthétique cinq fois plus solide que l’acier, utilisée dans les gilets pare-balles.

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Quelle est la chercheuse française ou étrangère qui vous a le plus marquée ? Irène Joliot-Curie. Elle est d’une modernité assez exceptionnelle. Après avoir reçu son prix Nobel, elle déclare espérer que sa récompense servira la cause du travail féminin. Elle a accepté le sous-secrétariat à la recherche du gouvernement Blum avant tout pour montrer qu’une femme pouvait s’investir dans d’autres domaines que l’enfance ou l’éducation, et ainsi faire avancer la cause de toutes les femmes. Lorsque Irène Joliot-Curie se voit refuser l’entrée à l’Académie des sciences en 1951, elle annonce qu’elle se représentera à nouveau, pour montrer le machisme de l’Académie des sciences de l’époque. Elle le fera quatre fois.

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Ellen Gleditsch (1879 - 1968) est une chimiste norvégienne spécialisée dans la radioactivité et deuxième professeure dans son pays. Elle a commencé sa carrière en tant qu’assistante de Marie Curie.

J’aime aussi beaucoup Madeleine Pelletier, la première psychiatre, qui n’a pas séparé la question de la condition des femmes de la question sociale. Elle disait : « Quiconque est vraiment digne de liberté, n’attend pas qu’on la lui donne, il la prend. » Et parmi les étrangères ? Je pense à la physicienne Ellen Gleditsch, deuxième professeure de Norvège, qui représentait son pays à l’Unesco, dont elle a démissionné pour protester contre l’acceptation de l’Espagne franquiste. Aussi à l’Américaine Mary Putnam, la première à demander son inscription à la Faculté de médecine de Paris, militante pour l’éducation des femmes, qui a laissé des mémoires incroyables. Ou Élisabeth Garrett, première femme médecin et première maire d’une commune en Grande-Bretagne. Il y en a tellement ! Vous aimez les personnalités de scientifiques engagées et ancrées dans leur société... Les femmes qui parviennent à une position sociale et économique importante ne m’intéressent pas si elles ne s’en servent que pour leur satisfaction ou reconnaissance personnelles. À mes yeux, il est nécessaire d’œuvrer pour le bien public. C’est pour cela que j’admire Irène Joliot-Curie : elle a publiquement utilisé chaque victoire obtenue au service des autres. ●

1. À la rentrée 1887, sur les 114 femmes inscrites à la Faculté de médecine, on compte douze Françaises, soixante-dix Russes, vingt Polonaises, huit Britanniques, une Américaine, une Autrichienne, une Grecque, une Turque. Caroline Schultze, Les femmes médecins au 19e siècle. 2. Selon Évelyne Morin-Rotureau, historienne et ex-déléguée aux droits des femmes et à l’égalité, autrice notamment de Françaises en guerre, 1914-1918 et de Combats de femmes 1914-1918.

Granger Historical Picture Archive/Alamy Stock Photo ; Heritage Image Partnership Ltd/Alamy Stock Photo ; History and Art Collection/Alamy Stock Photo ; DR

Irène Joliot-Curie (1897-1956), fille de Pierre et Marie Curie, a obtenu le prix Nobel de chimie en 1935 pour la découverte de la radioactivité artificielle avec son mari. En 1937, elle devient maîtresse de conférence puis professeure à la Faculté des sciences de Paris. En 1946, elle prend la direction de l’Institut du radium et participe à la création du Commissariat à l’énergie atomique.


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Rosalind Franklin (1920 –1958) | Royaume-Uni

La structure de l’ADN

Svisio/IStock ; Wikimedia Commons/MRC Laboratory of Molecular Biology, CC BY-SA

Élève brillante, Rosalind Franklin montre précocement un caractère bien trempé en se lançant dans une carrière scientifique contre l’avis de son père. Elle obtient son doctorat de chimie en 1945, puis part à Paris étudier la diffractométrie à rayons X. Elle rejoint le King’s College de Londres et applique ses compétences à la recherche sur l’ADN. La chercheuse obtient alors une image d’une qualité exceptionnelle, nommé « cliché 51 », qui met en évidence pour la première fois les deux hélices de l’ADN. Son collègue Maurice Wilkins, avec qui elle s’entend très mal, montre à son insu ses travaux à Dewey Watson et Francis Crick, engagés dans les mêmes recherches. Les photographies de Rosalind Franklin leur permettent de valider leurs travaux. En 1953, ils publient dans la revue Nature le modèle en double hélice de l’ADN, mondialement reconnu. Rosalind Franklin, elle, est sommée de cesser ses recherches ou de partir. Elle quitte le King’s College et consacre les années suivantes à mettre en évidence la structure de virus, dont ceux de la polio. Elle meurt en 1958, à l’âge de trente-sept ans, d’un cancer probablement dû à son exposition répétée aux radiations. En 1962, James Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins se voient décerner un prix Nobel de médecine pour la découverte de la structure en double hélice de l’ADN. Pas un mot sur Rosalind Franklin, à qui aurait dû revenir cette avancée.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Gladys West (née en 1930) | États-Unis

Le GPS Il faut attendre 2018 pour que Gladys West, qui a alors presque quatre-vingt-dix ans, soit finalement célébrée par les États-Unis. Une reconnaissance tardive pour celle qui a œuvré à la programmation de l’énorme ordinateur IBM 7030, construit en 1961 et qui a été chargée de définir les paramètres de la surface terrestre. Son travail a permis le développement de ce qui deviendra le Système de positionnement par satellite, autrement dit : le GPS ! Gladys West grandit dans l’État de Virginie, au sein de la ferme familiale où elle aide aux travaux des champs. Mais elle veut fuir ce destin et travaille d’arrache-pied pour décrocher une bourse pour l’université de Dahlgren. Elle y étudie les mathématiques, puis entre en 1956 au laboratoire des armements de la Marine. Elle commence par démontrer la régularité de l’orbite de Pluton vis-à-vis de Neptune avant de se consacrer à l’analyse des données satellites et à la géolocalisation. En 1979, elle prend la tête du projet Seasat, un programme de cartographie des fonds océaniques. La mathématicienne prend sa retraite en 1998. Malgré une crise cardiaque qui affecte son audition, sa vue, son équilibre et sa mobilité, elle obtiendra encore un doctorat en 2018.

Jeanne Villepreux-Power (1794 – 1871) | France

Avant de s’intéresser à la biologie marine, Jeanne Villepreux-Power est brodeuse à Paris, qu’elle a rejoint à pied, à tout juste dix-huit ans, depuis sa ville natale de Corrèze ! En 1818, elle accompagne son mari à Messine, en Sicile. Elle se passionne pour la faune, la flore et les fossiles de l’île et compile ses explorations dans un guide touristique et historique, qui sera publié en 1842. Le champ de la biologie marine commence juste à émerger, Jeanne Villepreux-Power s’y forme en autodidacte. Elle étudie poulpes, tritons, crustacés et surtout l’argonaute, un mollusque des mers chaudes. Pour ce faire, elle construit des enclos étanches, en verre puis en bois, dans lesquels elle recrée un milieu viable pour les espèces. Si les naturalistes utilisaient déjà des vases d’eau de mer, elle est la première à systématiser l’usage de ce qu’elle nomme des « cages », ancêtres de ce qui sera ensuite appelé aquarium. Jeanne Villepreux-Power, indiscutable pionnière de la biologie marine bien qu’elle n’en ait jamais fait une activité professionnelle, est aussi connue pour avoir mené de nombreuses expérimentations sur les différentes espèces qu’elle étudiait, une exception à l’époque en biologie où la recherche se contentait d’observations.

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Department of Defense ; Andre-Adolphe-Eugene Disderi/The Picture Art Collection/Alamy Stock Photo ; Andrew Gustar/Creative Commons

L’aquarium


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La brasseuse inconnue Mésopotamie

La bière

samjamphoto/Wikimedia Commons ; DR XXXXXXXXXXXXXXX

La bière a, selon toute vraisemblance, été créée par des femmes, il y a environ 7 000 ans en Mésopotamie. À l’époque, elles s étaient chargées de la confection du pain. Certaines auraient oublié des grains qui auraient fermenté sous l’effet de l’humidité nocturne. La bière est d’ailleurs baptisée « pain liquide ». Selon la mythologie, cette boisson est le cadeau de Ninkasi (la « Dame qui remplit la bouche »), déesse de l’alcool et symbole de fécondité. Un poème ancien, découvert par des archéologues en Irak, intitulé Hymne à Ninkasi, retrace les étapes de fabrication de cette boisson à base de céréales. Plus tard, Grecs et Romains refusent de consommer cette « boisson de femmes », lui préférant le vin. La relation entre femmes et bière se poursuit encore longtemps. Au 12e siècle, Hildegarde de Bingen, musicienne, peintre et guérisseuse allemande mystique, découvre les propriétés du houblon pour la conservation de la boisson. Pendant des siècles, seules les femmes ont le droit de brasser la bière et de tenir les tavernes, une tradition partagée chez les femmes vikings, les Anglaises (dont Élisabeth I – 1533-1603 – qui la dégustait au petit-déjeuner) et les Finlandaises.

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Marie la Juive Entre le 3e et le 2e siècle avant J.-C. | Égypte

Le bain-marie Il existe peu d’informations sur la vie et les travaux de Marie, dite la Juive. Son nom apparaît dans quelques textes datant de l’Antiquité, qui la désignent comme l’une des fondatrices de l’alchimie. Elle aurait écrit plusieurs traités, dont un intitulé Sur les fourneaux et les instruments. Toujours au conditionnel, Marie la Juive aurait énoncé des principes fondateurs de sa discipline et mis au point divers outils et techniques pour la cuisson et la distillation. Bien qu’elle ait peut-être été utilisée plus tôt dans la médecine grecque, l’une d’elles est restée dans l’histoire et a pris son nom : le bain-marie, qui consiste à faire chauffer des éléments dans un récipient lui-même placé au-dessus d’une casserole d’eau bouillante, permettant ainsi de maintenir facilement une température toujours constante et modérée. Une méthode utilisée depuis lors dans des millions de cuisines ! (Cette gravure la représentant date du 17e siècle.)

Elizabeth Magie (1866 – 1948) | États-Unis

Contrairement à ce qui a été longtemps raconté, le Monopoly n’a pas été conçu par un chômeur mais par une secrétaire engagée, Elizabeth Magie. Et au départ, ce jeu ne célèbrait pas le capitalisme, c’est même plutôt l’inverse... Elizabeth Magie crée et dépose en 1903 un brevet pour son « Jeu du propriétaire » (The Landlord’s game) afin de dénoncer l’oppression des rentier·ère·s de l’immobilier sur les locataires. Constitué d’un plateau et de petites maisons de bois, il a pour but d’expliquer de façon pédagogique les théories de l’économiste Henry George, selon qui les terres devraient être des propriétés communes. L’inventrice prévoit même des règles antimonopole à son jeu... Mais dans les années 1920, alors qu’il rencontre un grand succès chez les intellectuel·le·s américain·e·s, le jeu tombe entre les mains d’un certain Charles Darrow. Celui-ci le transforme en Monopoly et en inverse complètement le sens d’origine, avec une version où le but est de faire le plus de profit possible. Il le vend à l’entreprise Parker Brothers en 1935 et devient ainsi millionnaire. En 1976, un procès oppose le docteur Ralph Amspach, qui souhaite créer un anti-Monopoly et Parker Brothers, qui en revendique l’exclusivité. Le premier apporte alors la preuve que la véritable inventrice du Monopoly n’est autre qu’Elizabeth Magie, et que Parker Brothers n’a donc pas... le monopole de ce jeu.

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Science History Images/Alamy Stock Photo ; Rich Brooks/Creative Commons ; PF-(usna)/Alamy Stock Photo ; Domaine public

Le vrai Monopoly


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Lise Meitner (1878 – 1968) | Autriche et Suède

La fission nucléaire

Pictorial Press Ltd/Alamy Stock Photo ; Shutterstock

Être tout à la fois à l’origine de la découverte de la fission nucléaire et opposée à la bombe qui en a résulté : voilà le paradoxe de Lise Meitner, la « physicienne qui n’a jamais perdu son humanité », comme l’indique son épitaphe. Née dans une famille juive en Autriche, elle s’intéresse toute jeune aux sciences et aux mathématiques qu’elle étudie à l’université à partir de 1897... dès que les femmes y sont acceptées. En 1907, elle s’installe à Berlin et commence à travailler avec le chimiste Otto Hahn. Au retour de la Première Guerre mondiale, elle devient directrice du département de physique de la société Kaiser-Wilhelm. Avec Otto Hahn, elle travaille sur différents éléments chimiques et sur la physique nucléaire avant de s’associer avec Fritz Strassmann, un autre chimiste, dans le « projet uranium » : le trio découvre alors la fission nucléaire. Mais Lise Meitner doit fuir le régime nazi pour la Suède en 1938. Hahn et Strassmann présentent la théorie de la fission des noyaux lourds à une revue scientifique en décembre 1938 en excluant Lise Meitner, parce qu’elle est juive. Pour cette découverte, ils sont récompensés par le prix Nobel en 1944, toujours sans elle, et la bombe nucléaire est créée. Lise Meitner s’y oppose et est horrifiée par son utilisation sur Hiroshima et Nagasaki. En dépit de son impressionnante carrière, la physicienne ne recevra jamais de Nobel, pour lequel elle est pourtant nominée à trois reprises.

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Sau Lan Wu (date de naissance inconnue, début des années 1940) | Chine et États-Unis

Le boson de Higgs et autres particules fondamentales

Sau Lan Wu avec le physicien norvégien Bjørn Wiik en 1978 à Hambourg en Allemagne. Il a participé à la découverte du gluon.

Dr. Ulrich Kötz ; Claudia Marcelloni, Max Brice/Cern

Sau Lan Wu naît à Hong Kong, en pleine occupation japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Son père abandonne sa famille, elle se retrouve seule avec sa mère analphabète et son petit frère. Une fois ses études au lycée achevées, Sau Lan Wu envoie sa candidature dans cinquante universités américaines. Une seule l’accepte avec une bourse complète : le Vassar College, dans l’État de New York, où elle débarque avec quarante dollars en poche. En 1964, elle obtient son Mastère de physique et en 1970 un doctorat à Harvard, malgré le sexisme – seule femme de sa classe, elle n’a pas le droit de participer aux groupes d’études qui se déroulent dans les dortoirs des hommes – et le racisme. Sau Lan Wu devient professeure à l’université du Wisconsin, à Madison, et, en 1986, chercheuse au Cern, à Genève. Là se situe le plus grand accélérateur de particules au monde, le LHC, qui recrée les conditions les plus proches possibles du big bang. Elle travaille sur Atlas, l’un des deux détecteurs de particules du LHC (photo), et participe à la mise en évidence de plusieurs éléments fondamentaux : le quark charmé, le gluon et surtout le boson de Higgs, particule qui est la manifestation visible du champs de Higgs, lequel confère la masse aux éléments de l’univers. Jeune, alors qu’elle rêvait d’une carrière dans la peinture, Sau Lan Wu s’est dirigée vers les sciences après avoir lu la biographie de Marie Curie. Elle s’est alors fixé pour objectif de réaliser au moins trois découvertes majeures. C’est chose faite.

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Ada Lovelace (1815 – 1852) | Royaume-Uni

Le programme informatique À l’origine du fonctionnement de nos ordinateurs, il y a un programme informatique, c’est-à-dire une suite d’instructions données à la machine. Et à l’origine de cet algorithme, il y a Ada Lovelace, au destin flamboyant et tragique. Sa mère, Annabella Milbanke, passionnée de mathématiques, l’incite à étudier cette discipline pour l’éloigner de l’exemple de son père, le poète décadent Lord Byron. La jeune Ada, poussée par sa passion des sciences, se plonge dans les études malgré une santé fragile. À l’âge de dix-sept ans, grâce à sa tutrice, l’astronome Mary Somerville, elle rencontre Charles Babbage, inventeur de la machine à différences, une sorte de calculatrice mécanique. Ensemble, ils travaillent sur une « machine analytique », qui peut répéter des opérations et traiter des variables selon une formule inscrite sur des cartes perforées. En 1843, Ada Lovelace traduit l’article d’un ingénieur italien sur l’une de ces machines analytiques et y ajoute des notes bien plus importantes que le texte lui-même. C’est ainsi qu’elle décrit le premier programme exécutable par la machine. Cependant, le Royaume-Uni cesse de subventionner les recherches de Babbage et Lovelace. Ruinée, Ada Lovelace meurt à trente-six ans d’un cancer du col de l’utérus. Ses travaux inspireront Alan Turing qui construira le premier ordinateur… en 1930 !

Alice Guy (1873 – 1968) | France

GL Archive/Alamy Stock Photo ; Istock ; The Film Sales Company

Le film de fiction Alice Guy s’initie à la photographie alors qu’elle est la secrétaire de Léon Gaumont, pionnier de l’industrie du cinéma, qu’elle parvient à convaincre de la laisser imaginer d’autres films que des paysages ou les scènes du quotidien, comme le font les Frères Lumière. En 1896, à vingt-trois ans, elle réalise la première œuvre de fiction connue au monde, La Fée aux Choux. Elle devance donc Georges Méliès, qui a lui-même reconnu s’être inspiré de son travail. Scénarios, castings, décors, costumes, lumières, trucages… Alice Guy innove sur tous les plans lors de ses tournages : elle utilise la colorisation des images et invente le phono-scène, devenant ainsi la pionnière du cinéma parlant. Elle réalise même le premier making-of de l’histoire. En 1906, Alice Guy tourne son premier « long métrage » La Vie de Jésus-Christ, film de trente-cinq minutes avec 300 figurant·e·s : du jamais vu pour l’époque ! En 1907, elle part aux États-Unis avec Léon Blaché – un opérateur qu’elle vient d’épouser – et y crée la Solax Film, plus importante société de production du pays, avant les débuts de Hollywood. Elle y écrit, dirige et produit des centaines de films ambitieux, ne reculant devant aucune cascade. Son œuvre, qui s’étendrait à un millier de films, a soit disparu à quelques rares exceptions près, soit est non créditée ou bien attribuée à d’autres, souvent ses assistants. Ses mémoires – posthumes – ont été publiés par sa fille en 1976.

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Mary Anderson (1866 – 1953) | États-Unis

L’essuie-glace Lors d’un voyage à New York pendant l’hiver 19021903, Mary Anderson, une promotrice immobilière de l’Alabama, remarque que le conducteur du trolley où elle a pris place doit faire des arrêts fréquents pour retirer la neige et la glace de son pare-brise. Elle imagine alors un bras mobile équipé d’un morceau de caoutchouc, activé par une manivelle à l’intérieur du véhicule qui permettrait le nettoyage de la vitre. Mary Anderson fait réaliser un prototype par une entreprise de sa région et obtient un brevet pour le premier essuie-glace. Elle tente de le commercialiser sans succès. À sa proposition de produire ledit système, une entreprise lui répond « que sa valeur commerciale n’est pas suffisante pour justifier sa vente. » Le brevet finit par tomber dans le domaine public dix-sept ans plus tard. Avec l’explosion de la production d’automobiles, dans les années 20, l’invention de Mary Anderson devient un équipement standard. Son inventrice vivra encore cinquante ans, suffisamment pour voir les essuie-glaces être utilisés sur tous les véhicules... sans sans que son coup de génie ne lui ait jamais rien rapporté !

Emmy Noether (1882 – 1935) | Allemagne

Emmy Noether, considérée comme l’une des plus grandes mathématiciennes du 20e siècle, a, entre autres, inventé un théorème qui porte son nom et qui a été qualifié par Albert Einstein de « monument de la pensée mathématique ». Emmy Noether se destinait pourtant d’abord à l’enseignement du français et de l’anglais, avant de finalement s’inscrire en mathématiques à l’université. Elle est alors la seule femme parmi les 986 étudiants. Après avoir soutenu sa thèse en 1907, son travail est remarqué par David Hilbert, chercheur à l’université de Göttingen. Il l’invite à venir y faire de la recherche et enseigner… bénévolement puisque les femmes ne peuvent être professeures. Sa famille se cotise pour subvenir à ses besoins. Elle développe les théories algébriques les plus fondamentales et impulse une nouvelle branche : l’algèbre moderne, qui s’éloigne des calculs pour se concentrer sur l’étude des structures et de leurs relations. Son théorème de Noether a été reconnu dans le monde entier comme un outil fondamental de la physique théorique et a influencé des générations de mathématicien·ne·s. Comme beaucoup d’universitaires juifs et juives, elle est congédiée en avril 1933 et se réfugie dans une université américaine. Elle décède dix-huit mois après sa traversée de l’océan.

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Craig Moe/Creative Commons ; DR ; Youtube ; Domaine public

L’algèbre moderne


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Murasaki Shikibu (vers 973 – entre 1014 et 1025) | Japon

Le roman

Lebrecht Music & Arts/Alamy Stock Photo ; rihard_wolfram/Istock

Dans les années 1010, au Japon, Murasaki Shikibu écrit Le Dit du Genji, considéré comme la première création romanesque au monde. Cet ouvrage compte deux mille pages, cinquante-quatre chapitres et 430 personnages qui évoluent sur trois générations. Il raconte les amours du prince Genji et brosse le portrait de l’aristocratie japonaise de l’époque. Murasaki Shikibu était une dame d’honneur à la cour de Heian-kyō, la future Kyoto. Fille d’un dignitaire qui l’élève seule suite au décès de sa mère, elle bénéficie des cours donnés à son frère et étudie les caractères chinois dont l’étude est interdite aux filles. Dans son journal, tenu pendant trois ans, elle écrit : « Quand mon frère prenait sa leçon de lecture, il hésitait sur certains passages que moi, curieusement, je comprenais. Mon père, fort versé dans les lettres chinoises, se lamentait : “C’est bien regrettable qu’elle ne soit pas un garçon !” » Murasaki Shikibu se consacre à la poésie avant de devenir l’autrice du Dit du Genji. Ce monument de la littérature, régulièrement réédité et toujours disponible, a donné lieu à plus de dix mille ouvrages consacrés à son étude. L’œuvre de Murasaki Shikibu précède donc de deux cents ans les premiers « romans » : les récits en prose célébrant les prouesses des chevaliers, écrits en langue romane vers le 13e siècle.

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Elles changent le monde La rencontre

Propos recueillis par Corinne Grillet

Depuis le 18 juillet 2019, SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières sont de retour en mer avec un nouveau bateau, l’Océan Viking, afin de reprendre une activité de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale.

Sophie Beau « Agir, plutôt qu’observer. » Cofondatrice et directrice générale de SOS Méditerranée, Sophie Beau revient sur son engagement humanitaire, l’origine et le développement de ce projet aussi simple que « fou » : tendre la main à celles et ceux qui se noient. En moins de quatre ans, l’ONG a sauvé plus de trente mille personnes de la mort sur les routes maritimes de l’espoir.

Quand et pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans l’humanitaire ? Lorsque j’étais étudiante en anthropologie, mon terrain de recherche était au Mali, dans une région de forte immigration vers la France. Je travaillais sur les projets de développement initiés par les Malien·ne·s exilé·e·s dans leur village d’origine. Ma posture d’anthropologue me frustrait : elle m’obligeait à maintenir avec les villageois·es une certaine distance pour ma recherche. J’ai compris que je voulais agir, plutôt qu’observer. Médecins sans frontières m’a recrutée après l’obtention de mon diplôme. J’ai d’abord travaillé au siège aux Pays-Bas, puis rapidement j’ai été envoyée en Guinée et en Sierra Leone. Nous intervenions auprès de civil·e·s mutilé·e·s. J’ai toujours alterné les missions entre siège et terrain, pour ne pas perdre le lien avec la réalité et me permettre de reprendre une vie normale en évitant de porter un bagage trop lourd. Et ensuite ? En 2002, Médecins du monde m’a proposé de partir à Gaza. En pleine Intifada, j’ai ouvert une mission de médecine d’urgence préhospitalière et chirurgie de guerre dans les hôpitaux en lien avec le Croissant rouge palestinien. Je suis devenue responsable de l’ensemble de la mission, puis des programmes pour le Moyen-Orient et le Maghreb. J’ai par la suite été

coordinatrice des missions France à Marseille. Enfin, après avoir été directrice de la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale, j’ai créé en 2011 mon entreprise de consultante indépendante dans le domaine de la solidarité et de la lutte contre l’exclusion. Qu’est-ce qui vous a poussée à cofonder SOS Méditerranée ? En 2015, j’ai rencontré Klaus Vogel, capitaine allemand de la marine marchande, qui avait un projet de création d’association européenne de sauvetage en mer, suite à l’arrêt de l’opération Mare Nostrum1. Dix ans auparavant, lorsque je travaillais chez Médecins du monde, nous avions eu ce débat : que pouvionsnous faire en Méditerranée face au désastre humanitaire qui se déroulait déjà sans que personne s’en préoccupe ? La réponse avait été : « Nous n’avons pas l’expertise maritime. » Je ne l’ai jamais oublié. L’intérêt tardif des organisations humanitaires pour le sauvetage en mer alors que la Méditerranée a commencé à devenir un cimetière dès le début des années 2000 m’a profondément choquée. Le drame de Lampedusa en 2013 a rendu l’ampleur du désastre plus visible en France. Puis ce fut la fin de l’opération Mare Nostrum. Klaus Vogel avait l’expérience maritime et m’a proposé de faire partie de l’aventure. Nos profils étaient complémentaires, je ne pouvais pas refuser ce projet, même si je n’en avais jamais mené de cette ampleur, ni de cette ambition. Nous avons travaillé ensemble à la conception du projet, lui sur la vision globale et les aspects maritimes et moi sur le montage concret, la recherche de financements et la stratégie de développement. En 2017 et 2018, j’ai été également chargée de la direction des opérations. C’était une tâche très lourde, avec la gestion de crises à répétition : la criminalisation des ONG de sauvetage, les interceptions des embarcations de migrant·e·s par les garde-côtes libyen·ne·s, le retrait des autres ONG de la zone... Que répondez-vous à la phrase devenue malheureusement célèbre : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ? Je réponds : « Qu’est-ce qu’on fait alors ? On les laisse mourir ou on leur tend la main ? Avons-nous le choix ? » Je ne pense pas qu’on puisse faire autrement que d’essayer de sauver quelqu’un qui se noie.

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Hannah Wallace Bowman/MSF

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Corinne Grillet

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pas considérée comme un port sûr. Ensuite, nous sollicitons les pays des ports les plus proches, l’Italie et Malte. Mais il nous est arrivé de devoir débarquer à Valence, en Espagne, en 2018, faute d’autre port nous accordant le droit d’accoster. Avoir un port sûr assigné au bout de vingt-quatre heures devrait être la norme dans le droit maritime, même si ce n’était pas le cas pendant quinze mois, avec la fermeture totale des ports italiens aux ONG. Le blocage a créé une terrible incertitude pour les rescapé·e·s qui ont dû errer en mer des jours voire des semaines. Ces situations sont très angoissantes pour les dizaines ou centaines de personnes à bord qui attendent sans savoir ni où, ni quand elles vont pouvoir être débarquées, alors qu’elles viennent de vivre des traversées très éprouvantes et de terribles conditions de départ.

Que vous apporte le second navire, l’Ocean Viking, par rapport au premier, l’Aquarius ? L’Ocean Viking est plus récent, plus manœuvrable, plus stable et plus rapide. Il a été aménagé en fonction de l’expérience vécue pendant trois ans sur l’Aquarius. Ce dernier pouvait abriter seulement cent personnes. Cette capacité a doublé, en plus de l’espace sur les ponts en cas d’afflux massif. L’Ocean Viking permet également une meilleure hygiène, avec beaucoup plus de douches, de toilettes, un accès à l’eau facilité. Il est plus performant pour la recherche des embarcations en détresse, avec une visibilité à 360° et de meilleurs radars. L’Ocean Viking est donc plus efficace ; mais aussi plus cher : le coût est passé de 11 000 à 14 000 euros par jour, avec l’affrètement du bateau, le fioul, l’équipement, le coût des sauveteur·euse·s en mer et de nos équipes. Donc encore davantage de fonds à trouver auprès des citoyen·ne·s 2.

« La Méditerranée a commencé à devenir un cimetière dès le début des années 2000. »

Comment procédez-vous à chaque sauvetage pour trouver un port ? La procédure prévue par le droit maritime consiste à demander au centre de coordination de nous affecter le port sûr le plus proche. Depuis juin 2018, cette coordination a été confiée à la Libye, alors que l’Italie en avait la charge auparavant. Le centre nous désigne les ports libyens, destination que nous refusons puisqu’il s’agirait d’une violation du droit maritime et du droit des réfugié·e·s, la Libye n’étant

Biographie express Diplômée d’un Bac + 5 en ethnologie, Sophie Beau est recrutée en 1998 par Médecins sans frontières. À vingt-cinq ans, elle est nommée responsable de la base de l’ONG en Guinée, puis enchaîne les missions au Liban, en Abkhazie et à New York. Elle travaille ensuite pour Médecins du monde, de 2002 à 2008, d’abord à Gaza, puis comme responsable des programmes pour le Moyen-Orient et le Maghreb et comme coordinatrice des missions France. En 2008, elle est nommée directrice de la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale. Avec Klaus Vogel, elle fonde SOS Méditerranée en 2015, dont elle est la directrice générale. L’association reçoit en juin 2017 le prix Unesco Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix.

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La réouverture des ports italiens, cet automne, rendue possible par la nouvelle ministre de l’Intérieur, Luciana Lamorgese, suite au départ de Matteo Salvini, le leader d’extrême-droite, laisse-t-elle entrevoir des missions moins difficiles pour vos équipes et pour les rescapé·e·s ? C’est un changement positif. Mais je reste prudente, car le mécanisme de répartition des rescapé·e·s, que nous réclamons depuis des années, se fait toujours attendre. Il ne faut pas non plus se focaliser sur la question du débarquement. L’épisode de l’abordage extrême de Carola Rackete3, l’été dernier, ne doit pas cacher la question cruciale de l’absence de moyens de sauvetage en mer Méditerranée centrale. Les États ne prennent pas leurs responsabilités, confier la coordination des sauvetages aux gardecôtes libyen·ne·s est loin d’être la solution. Il y a encore des milliers de décès chaque année qui pourraient être évités. Au 10 décembre, l’Aquarius, puis l’Ocean Viking ont secouru 30 734 personnes, dont 16 % de femmes, certaines enceintes, et 23 % mineur·e·s 4. Que vous inspirent ces chiffres ? Depuis mai 2016, date de la venue au monde du premier bébé, cinq naissances ont eu lieu à bord, dont une où la maman a accouché dans le canot pneumatique qui dérivait avant d’être secourue puis délivrée sur l’Aquarius. Cinq garçons et une fille, qui a été prénommée Mercy et a inspiré la chanson représentant la France à l’Eurovision en 2018 par le duo Madame-Monsieur. Concernant les femmes enceintes, nous ne connaissons que le nombre de consultations en relation avec leur grossesse. Cependant, ce chiffre est très inférieur à la réalité qui dépend de la durée passée à bord, mais aussi du fait que les rescapées passent la plus grande partie de leur temps à dormir, à récupérer des forces ou à être dans un état d’hébétude une fois secourues. Enfin, toutes les femmes ne souhaitent pas parler de leur grossesse, surtout si elle est liée à des violences sexuelles qui sont quasi systématiques sur leur parcours d’exil et dans les camps libyens. Concernant les mineur·e·s, il est insupportable de voir ce qu’elles et ils ont vécu sur les routes de leur exil, puis en Libye, avant de souvent achever

Federico Gambarini/DPA/DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP Photo ; Corinne Grillet

En juillet 2019, une centaine de personnes ont manifesté devant le consulat général d’Italie à Cologne pour la libération de Carola Rackete, la capitaine du Sea Watch.


La rencontre

leur périple par cette dramatique traversée. La Méditerranée centrale, entre la Libye et l’Italie, est la mer la plus meurtrière au monde. Grâce à notre réseau de mobilisation à terre, il arrive que des rescapé·e·s viennent nous voir pour nous donner des nouvelles. Certain·e·s nous écrivent. C’est toujours très touchant. Il est malheureusement impossible de garder des liens avec chacune des 30 000 personnes.

« Chaque année, des milliers de décès pourraient être évités. »

Le fait que vous soyez le visage de SOS Méditerranée permet-il de faire avancer l’action de l’association ? Je ne suis pas sa seule porte-parole. Je suis très attachée à la diversité des visages pour incarner SOS Méditerranée qui est un mouvement collectif. C’est un projet de la société civile, de citoyen·ne·s qui décident de s’unir pour agir parce qu’elles et ils estiment inacceptable de laisser des gens mourir en Méditerranée. Nous sommes aidé·e·s dans notre mission par l’apport de multiples compétences offertes par des bénévoles venu·e·s de tous horizons professionnels. Nos équipes, qu’il s’agisse de salarié·e·s ou de bénévoles, sont composées aux trois-quarts de femmes et les opérations à bord sont pilotées par une coordinatrice. Et si nous arrivons à poursuivre nos actions et maintenir ce projet, qualifié de fou au départ de par sa dimension financière, c’est grâce à la détermination de la société civile.

Le capitaine allemand et confondateur de SOS Méditerranée, Klaus Vogel, pose à côté du navire Aquarius à Marseille, le 19 février 2016, avant le départ de sa première mission.

Corinne Grillet ; Bertrand Langlois/AFP Photo ; Patrick Bar/SOS Méditerranée

« Cette photo représentera à jamais l’une des premières personnes sauvées par SOS Méditerranée. C’était le 7 mars 2016 à 7 h 05. » Patrick Bar, premier photojournaliste embarqué par SOS Méditerranée.

Qu’attendez-vous des jeunes générations en pratiquant de la sensibilisation scolaire ? Nous avons commencé nos interventions dans les écoles dès la création de SOS Méditerranée. Il est essentiel à mes yeux de sensibiliser les jeunes à la fraternité et à la solidarité. Les ONG doivent aussi être investies dans la transmission de valeurs auprès des enfants. Sinon, elles vieillissent en même temps que leurs équipes fondatrices. Les jeunes sont très à l’écoute, posent les bonnes questions. Elles et ils ont besoin d’être informé·e·s et de voir incarnée la notion d’engagement individuel.

Le 16 octobre, Sophie Beau rencontre pour la première fois les bénévoles de l’antenne SOS Méditerranée de Perpignan. Les membres de chaque antenne se réunissent une à deux fois par mois pour définir les actions à mener.

Avez-vous aujourd’hui la même détermination qu’au moment de la création de votre projet ? Oui, même si la confrontation à des crises à répétition est épuisante. Nous sommes une petite association. Nous ne pouvons pas sauver tout le monde. C’est le propre de l’humanitaire. Il faut faire preuve d’humilité, justement pour rester déterminé·e : savoir ce qu’il est possible de faire et se fixer des objectifs réalistes. Face au nombre de disparu·e·s en Méditerranée, ne pas m’impliquer serait à mes yeux une faute morale.

Quels sont vos vœux pour cette nouvelle année et comment imaginez-vous l’avenir de SOS Méditerranée ? Que les États n’abdiquent pas leurs responsabilités et qu’ils se mobilisent pour mettre en mer les moyens de sauvetage nécessaires. Que les valeurs fondamentales et la vie humaine soient reconnues avant les politiques et calculs à court terme. Malheureusement, je ne pense pas que mes vœux se réalisent. Au vu des situations des pays de départ et des fortifications que dressent les pays européens, je crains que les interventions en mer d’une organisation humanitaire soient nécessaires encore longtemps pour sauver le maximum de vies. Quelles femmes vous ont inspirée dans le choix de votre voie ou forcent votre admiration aujourd’hui ? Je pense que tout le monde apporte sa pierre. Mais si je devais en citer deux, ce seraient l’anthropologue et résistante Germaine Tillion et la femme politique Simone Veil. ● Pour faire un don : sosmediterranee.fr 1. Opération militaire et humanitaire italienne de sauvetage en mer mise en place suite au naufrage d’une embarcation ayant fait 366 mort·e·s le 3 octobre 2013 près de Lampedusa. Cette opération a pris fin au bout d’un an, faute de participation financière européenne, après avoir sauvé 100 000 personnes. Depuis 2014, environ 20 000 femmes, hommes et enfants ont péri noyé·e·s en Méditerranée. 2. En 2018, 98 % du budget a été couvert par des dons privés. 3. Carola Rackete est la capitaine allemande du Sea Watch 3 qui s’est fait arrêter après voir forcé le blocus imposé par l’Italie durant la nuit du 28 au 29 juin dernier, en débarquant avec quarante migrant·e·s en détresse dans le port de Lampedusa. 4. Les six nationalités les plus représentées en 2018 parmi les personnes sauvées : le Nigeria (18 %), l’Érythrée (14 %), le Soudan (7 %), la Côte d’Ivoire (7 %), le Mali (6 %) et la Guinée (5 %).

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La sentinelle

Nursyahbani Katjasungkana

Indonésie

Pourfendre l’injustice

Texte de Lena Bjurström Collectif Focus

Quand Nursyahbani Katjasungkana pense à son enfance dans un village de l’île de Java, dans les années 60, elle revoit l’ouvrage exposé sur un autel dans le salon familial : Des ténèbres à la lumière, écrit par la féministe javanaise Raden Adjeng Kartini, à la fin du 19e siècle. « Une source d’inspiration pour mon père, militant indépendantiste », se souvientelle. Née dans une famille où il est souvent question d’engagement et de liberté, l’adolescente voit sa meilleure amie, Patria, retirée de l’école à quatorze ans et mariée de force. « Elle voulait être enseignante ou infirmière. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’avait pas le droit de poursuivre ses rêves. » Plus tard, une autre de ses amies est contrainte d’épouser un inconnu. « De cette injustice est née ma vocation : défendre les droits et la liberté des femmes. »

« Comprendre le système de l’intérieur et en démontrer les failles. »

En 1980, devenue avocate, Nursyahbani Katjasungkana travaille au sein de la seule organisation d’aide juridique du pays. Pendant treize ans, elle bataille pour les victimes de violences et de discriminations, laissé·e·s pour compte du système légal de son pays. L’Indonésie vit alors sous le joug conservateur du général Suharto et il ne fait pas bon s’affirmer en faveur de l’égalité. L’avocate fonde

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pourtant en 1995 l’Association des femmes pour la justice (Apik), qui ouvre une aide juridique spécialement dédiée aux Indonésiennes. « Les femmes que l’Apik accompagne sont aussi directement impliquées dans la défense de leur dossier. Nous les formons aux bases du droit et de la gestion afin qu’elles puissent ensuite devenir assistantes juridiques et constituer des relais dans leur communauté : basée sur leur expérience, l’implication de ces survivantes n’en est que plus efficace. » L’Apik mène également une analyse critique du droit indonésien et de ses effets sur les femmes, ajoute Nursyahbani Katjasungkana : « Nous utilisons les affaires que nous traitons comme des radars pour comprendre le système de l’intérieur et en démontrer les failles. » Lorsque la dictature s’effondre en 1998, l’Apik met son expertise à profit et élabore un projet de loi sur les violences conjugales, voté en 2004. Première secrétaire de la Coalition des femmes indonésiennes pour la justice et la démocratie, qui rassemble plusieurs dizaines d’associations et d’initiatives, Nursyahbani Katjasungkana est élue au parlement de 2004 à 2009. Elle dirige ensuite la création d’un tribunal citoyen pour dénoncer les massacres de masse commis en 1965 par l’armée indonésienne, jamais jugés, tout en poursuivant son travail au sein de l’Apik. Début 2020, Nursyahbani Katjasungkana passera le flambeau et quittera Jakarta pour rejoindre le village de son enfance et terminer l’écriture d’un livre entamée il y a plusieurs années. Son sujet : comment transformer le système indonésien pour qu’il respecte les droits humains et en particulier ceux des femmes. « J’ai aussi pour projet de monter un centre social local. » Avec l’aide de Patria, l’amie d’enfance qu’elle n’a jamais perdue de vue et qui y vit toujours. ● Le 15 juillet, Nursyahbani Katjasungkana (64 ans) a reçu un doctorat honorifique de l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres.

Rakyat Merdeka TV ; Bryan Allman/Fox Photography

Depuis plus de quarante ans, l’avocate indonésienne navigue au cœur du le système légal indonésien pour mieux le transformer de l’intérieur et défendre celles qui en sont les grandes oubliées.


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L’association

Women in Games Favoriser la mixité dans l’industrie du jeu vidéo Depuis deux ans, Women in Games se bat pour donner une plus grande place aux femmes dans l’industrie du jeu vidéo. L’association a aussi lancé un incubateur qui aide des joueuses à atteindre le niveau professionnel.

Texte de Manon Boquen

Quelques chiffres Les femmes représentent 47 % des utilisateur·trice·s de jeux vidéo, selon une étude du Centre national du cinéma et de l’image animée. Elles ne sont pourtant que 14 % dans les studios de développement, 25 % dans les écoles spécialisées et à peine 5 % de professionnelles de l’e-sport… L’une des premières héroïnes jouables dans un jeu vidéo grand public, Samus Aran, est apparue en 1986 dans Metroid.

Jeune industrie ne signifie pas progressiste... Si les femmes représentent près de la moitié des joueuses, elles restent très minoritaires dans les studios de développement et plus encore dans les compétitions d’e-sport. D’où la création de Women in Games, il y a deux ans, dont l’ambition est claire : « doubler le nombre de femmes dans l’industrie du jeu vidéo d’ici 2027 », indique Mylène Lourdel, trésorière et responsable de la communication de l’association. À l’origine de sa création : deux professionnelles du secteur, Audrey Leprince, présidente du studio indépendant The Game Bakers, et Julie Chalmette, directrice générale de Bethesda France et présidente du syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs. Lors d’une remise de prix, elles s’étaient retrouvées les deux seules femmes à monter sur scène. Signe que l’initiative était attendue, depuis septembre 2017, 1 400 bénévoles, femmes et hommes, ont déjà rejoint ses rangs.

Visibilité, mixité, créativité ! Women in Games cherche en premier lieu à donner plus de visibilité aux femmes déjà présentes dans le secteur. Elle diffuse ainsi une liste d’expertes pouvant intervenir dans des conférences ou des

Repères Création : 2017 Organisation : 1 400 bénévoles, hommes et femmes. Réseaux : les syndicats du jeu vidéo, studios de développement (Ubisoft…), éditeurs comme Riot Games, etc. Événements : interventions dans des conférences et des tables rondes, présence à la Paris Games Week et dans d’autres rassemblements. Contact : womeningamesfrance.org et contact@wigfr.org

tables rondes afin qu’elles mettent en avant leurs compétences. L’association propose aussi des formations à la prise de parole en public et des ateliers avec de grands studios comme Ubisoft. Women in Games mène également des actions de sensibilisation, par la tenue de stands dans les grands événements, la rédaction d’une charte de la mixité à destination des écoles de jeux vidéo, la diffusion de guides ou l’organisation de séances de chat autour des métiers du jeu... « Les points de vue différents favorisent la créativité », explique Mylène Lourdel, qui souligne l’importance de la mixité et de la diversité au sein des studios pour faire émerger de nouveaux scénarios.

Prima Games ; DR

Incubateur pour les joueuses Si l’industrie du jeu vidéo compte encore trop peu de femmes, c’est pire encore dans l’univers compétitif de l’e-sport. D’où la création par Women in Games d’un incubateur pour les joueuses en voie de professionnalisation. Lancée en janvier, la première saison s’est achevée en octobre, après 180 heures d’accompagnement personnalisé pour chacune des cinq e-sportives sélectionnées. Un premier grand pas franchi pour Women in Games, qui entend bien poursuivre sur sa lancée en faveur d’une industrie du jeux vidéo plus inclusive. ● Photo souvenir de la première saison de l’incubateur de Women in Games, sur le jeu League of Legends.

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Le portrait

Céline Bardet Contre l’impunité des crimes de guerre Juriste, enquêtrice criminelle internationale et fondatrice de l’ONG We are not weapons of war, Céline Bardet consacre sa vie à la lutte contre le viol comme arme de guerre. Inlassablement, elle parcourt le monde pour faire condamner les coupables et obtenir justice pour les victimes.

Texte de Louise Pluyaud Collectif Focus

Quand elle n’est pas en mission pour les Nations unies ou l’Union européenne, Céline Bardet part se reposer « sur l’Île d’Yeu avec ses chats, Vernon et Colette » – en référence à Vernon Subutex, le personnage du roman éponyme de Virginie Despentes et

à l’autrice du Blé en herbe – ou pose ses bagages dans son pied-à-terre parisien. Dans son salon, des piles de livres, une foule d’objets chinés lors de ses voyages et une photo en noir et blanc prise en Libye ; sur l’image, un village en pierres apparemment tranquille… L’enquêtrice se souvient : « C’est là-bas que je me suis spécialisée dans le viol de guerre. » Cette juriste internationale est mandatée en 2013 par la Commission européenne pour dresser un état des lieux de la justice en Libye. Pendant plusieurs mois, Céline Bardet recueille la parole de Libyennes violées par les nervis du régime ou par les miliciens. Ce travail, réalisé en collaboration avec le ministre de la Justice libyen, a permis l’élaboration d’un projet de loi reconnaissant le statut de victimes de guerre à celles et ceux qu’elle appelle les « survivant·e·s ».

« Le viol est l’arme du 21e siècle, dénonce-t-elle. Il coûte moins cher qu’une kalachnikov, laisse peu de traces et détruit non seulement la victime, qui se mure dans le silence, mais aussi sa famille. C’est le crime parfait. » L’autre raison de la persistance de l’utilisation de cette arme : « l’impunité des auteurs ». En 2014, devant le « manque de visibilité et de compréhension » du viol comme arme de guerre, Céline Bardet décide de fonder l’ONG We are not weapons of war (WWoW). Avec son équipe de spécialistes en droit bénévoles, elle aide les victimes à monter et défendre leur dossier devant les instances nationales et internationales. « Le judiciaire est dans mon ADN », rappelle-t-elle. Mildred Mapingure, dont la fille est née d’un viol pendant la crise de 2005 au Zimbabwe, fait partie de celles que Céline Bardet a épaulées. Avec son soutien, la première bénéficiaire du programme Foster a Survivor (Soutenir un·e survivant·e, en français) développé par WWoW, a gagné son procès devant la Cour suprême du Zimbabwe. L’association œuvre aussi pour mieux faire reconnaître ce crime dans toutes ses dimensions et implications. Par exemple : « le viol de guerre est présupposé ne concerner que les femmes. Il concerne aussi les hommes », comme le montre le documentaire Libye, anatomie d’un crime (Arte, 2018), réalisé par Cécile Allegra, et auquel elle a collaboré. Retour au sommaire

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Ed Alcock/MYOP

Les femmes et les hommes aussi


Lors du génocide en Bosnie de 1992 à 1995, les Musulman·e·s ont été emprisonné·e·s, torturé·e·s et assassiné·e·s en nombre. Cette photographie a été prise à Tuzla, dans un camp où les femmes ont été enfermées et violées à répétition par les forces serbes, des mois durant.

Céline Bardet en sept dates 1972 : naissance en Auvergne. 1998 : diplômée de l’université de droit Panthéon-Assas, à Paris. 2011 : publication de son livre Zones Sensibles, une femme contre les criminels de guerre, aux éditions du Toucan. 2014 : création de son ONG WWoW. 2017 : en mission pour renforcer la justice en Irak, puis au Pakistan. Mars 2019 : avec la fondation Panzi du Docteur Mukwege, prix Nobel de la paix, WWoW devient partenaire du premier forum Stand Speak Rise Up !, au Luxembourg, dédié aux violences sexuelles en zones de conflits.

KAISER/G.A.F.F./SIPA ; Pierre-Yves Ginet

Octobre 2019 : lancement officiel de l’outil Back Up à New York, à l’occasion des dix ans de la création du bureau spécial de l’ONU chargé de la violence sexuelle dans les conflits.

Des militaires des Forces armées de la RDC patrouillent dans les faubourgs de Rutshuru au Nord-Kivu. Dans cette région en proie à des conflits dévastateurs depuis 1996, le viol a été massivement utilisé comme arme de guerre par les différents protagonistes. De nombreuses agressions sont encore déplorées chaque mois, commises par les soldats congolais et les groupes armés.

Comment juger l’horreur ? Enfant, Céline Bardet voulait être aventurière comme son autrice favorite, Karen Blixen, ou reporter de guerre, profession de son amie Véronique de Viguerie. « J’ai fait du droit parce que j’étais nulle en maths. Et ça m’a plu. C’est peut-être dû à mon côté rigide : je suis rassurée par les cadres », suppose-t-elle en riant. Le temps de ses études correspond à celui du conflit en Bosnie. « La question des criminel·le·s de guerre m’a beaucoup intéressée. » Elle consacre son mémoire de recherche à Dražen Erdemović, un soldat croate enrôlé dans l’armée serbe de Bosnie. « Il a tué 200 personnes. Ses supérieurs lui avaient dit : si tu ne le fais pas, on t’exécute avec ta femme et ton bébé. Qu’auriezvous fait à sa place ? Comment juger ça ? » L’étudiante se spécialise en droit international tout en continuant de s’interroger sur la notion de responsabilité. Sa pensée se nourrit de celle de la philosophe Hannah Arendt, à l’origine de l’expression si puissante de « banalité du mal » et à qui elle s’identifie : « C’était une femme libre, drôle, qui assumait ne pas vouloir d’enfant et qui allait sur le terrain. » Impressionné par son mémoire, le juge français Claude Jorda lui propose en 1999 un poste d’assistante au Tribunal pénal international (TPI) pour l’ex-Yougoslavie, à La Haye. Elle est ensuite recrutée au Bureau des crimes et drogues de Vienne. Mais comme au TPI, elle déplore l’absence de travail de terrain. « Comment juger des gens sans rien connaître de leur quotidien ? » Alors elle part. Deux ans et une cinquantaine de pays parcourus plus tard, elle fait une pause pour mieux repartir ensuite.

« Nous sommes responsables de ce que nous n’empêchons pas. »

Une rencontre décisive En 2005, direction le Kosovo puis la Bosnie. Dans ce pays encore traumatisé par la guerre, Céline Bardet est chargée de créer une unité pour les crimes de guerre impunis. La juriste va convaincre plusieurs victimes de témoigner lors des procès. Parmi elles, Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

une Serbe violée par des militaires bosniaques, prénommée Cvijeta. À l’issue d’une longue procédure, celle-ci obtient réparation. « J’ai compris ce jour-là, à partir de ce moment-là, que ce combat deviendrait le mien. Je l’ai poursuivi en Libye et bien ailleurs ensuite, mais Cvijeta est pour moi le début de cette histoire et elle est avec moi dans ce combat, à chaque instant. Les jours où je doute, je pense à elle », témoigne-t-elle en se souvenant. Céline Bardet tient à préciser qu’elle n’a pas « le syndrome de sauveur·euse du monde », même si elle risque sa vie pour défendre la cause des autres : elle a déjà échappé à trois attentats ciblés. « Je ne fais que mon métier », affirme la juriste, désormais « rodée aux exercices de sécurité ». À Paris, son salon abrite les bureaux de WWoW, « en attendant d’en avoir un vrai. Nous n’avons aucune pérennité financière », se désole-t-elle. Sans relâche, avec son équipe, la présidente cherche des fonds et des solutions. Son ONG vient d’inaugurer un outil révolutionnaire répondant concrètement aux problématiques du viol de guerre. « Grâce à notre application numérique, le Back Up, une victime ou toute autre personne, témoin, activiste, peut signaler un viol de guerre. Informations et témoignages sont sécurisés dans notre base de données afin de pouvoir constituer par la suite des dossiers judiciaires. » Face aux lacunes d’un système institutionnel et juridique à la peine pour poursuivre et sanctionner ces crimes, « il y a un réel besoin d’innovation. Les nouvelles technologies ne servent pas qu’à commander un Uber », souligne Céline Bardet. Plus que jamais déterminée à « combattre l’impunité et faire changer la honte de camp », elle garde toujours à l’esprit les mots de son père : « Nous sommes responsables de ce que nous n’empêchons pas. » ●

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Elles changent le monde

Engagée pour elles

Triangle génération humanitaire Triangle génération humanitaire (TGH), qui opère dans dix pays, vient au secours des enfants des rues de Bangui, en Centrafrique. Main dans la main avec une association locale, l’ONG mène une action spécifique auprès des filles, particulièrement vulnérables.

Texte d’Aude Stheneur

Depuis 2013 et le renversement du régime, les affrontements entre groupes armés pour le contrôle des ressources et des territoires se multiplient en République Centrafricaine. Les populations civiles subissent des violences de masse. L’Indice de développement humain1 place en 2018 la République Centrafricaine à la 188e place sur 189 États, juste devant le Niger. À Bangui, capitale du pays, des milliers d’enfants qui ont fui ces persécutions vivent dans la rue, connaissent la drogue et l’exploitation, notamment sexuelle. En se rendant sur place pour la première fois en 2007, « l’association Triangle génération humanitaire a constaté un désintérêt complet de la société et des organisations étatiques pour prendre en charge cette population », explique Gaël Conan, responsable des missions.

En bref 383 acteurs et actrices ont été formé·e·s à la protection de l’enfance à Bangui. Le centre de Damala prend quotidiennement en charge 15 filles, qui sont hébergées et accompagnées dans leurs projets de vie sur des périodes allant de quelques mois à plus d’un an. Soixante-cinq filles ont eu accès à l’école ou à une formation professionnelle, grâce à la fondation Raja-Danièle Marcovici . Triangle génération humanitaire a été créée en 1994, autour de trois domaines d’intervention : urgence, réhabilitation et développement. L’ONG est présente en République Centrafricaine, Ukraine, Algérie, Irak, Syrie, Corée du Nord, Birmanie ainsi qu’au Congo-Brazzaville, au Soudan et au Népal. Site : trianglegh.org 1. L’Indice de développement humain se fonde sur trois critères : le revenu national brut par habitant, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’éducation des enfants de dix-sept ans et plus.

Mai 2019. À droite, sœur Berthine est chargée de la gestion opérationnelle du centre de Damala.

Soutenir l’association Voix du cœur À partir de 2011, Triangle génération humanitaire (TGH) met en place des actions avec les acteurs nationaux, notamment avec la fondation centrafricaine Voix du cœur, qui vient en aide aux enfants des rues. Ensemble, les deux structures organisent des campagnes de sensibilisation pour une meilleure prise en compte de cette population fragile. TGH met en place des maraudes avec un minibus qui circule quatre à cinq fois par semaine dans les rues de Bangui. À son bord, des professionnel·le·s du travail social et un·e infirmier·ère vont à la rencontre des enfants, leur offrent une collation, leur prodiguent des premiers soins, les orientent si nécessaire vers des médecins et les aident à retrouver leur foyer ou sont placé·e·s en famille d’accueil si les enfants en font la demande. Enfin, TGH oriente les enfants vers la Voix du cœur qui gère trois centres d’hébergement ou d’accueil de jour, où les enfants sont accompagné·e·s dans un processus de rescolarisation ou de formation professionnelle.

Prendre soin des filles Les fillettes et adolescentes qui vivent dans les rues sont difficiles à atteindre : « Elles sont cachées parce qu’elles sont exploitées sexuellement », remarque Gaël Conan. Avoir un contact avec des étranger·ère·s les met en danger, seules les équipes nationales parviennent à établir un lien. L’un des établissements de Voix du cœur, le centre de Damala, accueille exclusivement des jeunes filles et les soutient dans leur choix d’orientation professionnelle. « Des milliers d’enfants vivent dans la rue et il en arrive tous les jours », constate Gaël Conan. ●

La Fondation RAJA-Danièle Marcovici développe des actions de solidarité et de mécénat en faveur de l’émancipation des femmes, en France et dans le monde. Depuis sa création, 250 associations de terrain et plus de 450 projets ont été cofinancés par la Fondation. Elle a été créée en 2006 sous l’égide de la Fondation de France, à l’initiative de Danièle Marcovici, présidente-directrice générale du Groupe RAJA.

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TGH 2019 ; TGH 2019

En partenariat avec


Elles changent le monde

Coup de crayon

Elena Ospina

Colombie

DR

Elena Ospina est née à Medellín, en Colombie. Enfant, elle dessine et peint sur tout ce qui lui tombe sous la main. « Je me suis rendu compte que c’était un moyen très amusant de communiquer avec les autres et d’illustrer mes propres réflexions. » Elle étudie le graphisme à l’université de Bogotá, mais se considère autodidacte en dessin : « Je pense que je ne finirai jamais d’apprendre. » Ses débuts dans la presse se font très simplement ; suite à une annonce, elle envoie son travail au journal colombien El Espectador, qui lui passe ses premières commandes. Son métier, avec ses multiples collaborations, lui permet de parcourir le monde. Elena Ospina pose ses valises en Espagne, aux États-Unis, puis de nouveau en Colombie. « Je suis toujours prête à déménager. Je trouve stimulant d’être un peu nomade. » Actuellement, elle prête son trait au journal El Colombiano, épisodiquement à d’autres titres de presse, ainsi qu’à des projets de livres en Amérique et en Europe. La dessinatrice est intarissable sur la « magie » de son travail : « Il est incroyable de voir comment des idées commencent à sortir d’un crayon, une simple esquisse qui prend forme et développe sa force conceptuelle… » Mais aussi sur son importance politique  : « Le dessin est un moyen puissant d’exprimer des critiques, même concernant des problèmes graves. » L’égalité entre femmes et hommes est l’un de ses sujets de Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

prédilection. En 2019, Elena Ospina a réalisé une campagne contre les féminicides pour ONU Femmes Mexique. L’artiste refuse par ailleurs que son travail soit défini par son genre : « Beaucoup me demandent s’il y a un humour féminin et masculin alors qu’il est personnel... L’humour n’a pas de sexe. » Ses autres centres d’intérêt ? « La liberté d’expression et l’écologie. » En 2020, elle participera à une exposition collective sur la déforestation en Amazonie. Depuis sa rencontre avec le dessinateur de presse français Plantu, en 2008, lors du concours World Press Cartoon au Portugal, Elena Ospina fait partie du collectif Cartooning for Peace. « Le travail des caricaturistes est journalistique. Nous sommes aussi une force de défense de la liberté d’expression. Cette lutte n’est jamais gagnée. Nous devons rester alertes, avec notre crayon comme arme pacifique. » ● Aude Stheneur

Elena Ospina est membre de Cartooning for peace. Ses dessins et son actualité sont à retrouver sur : www.cartooning forpeace.org twitter.com/elenaospina

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La surfeuse Yasmine Berred, originaire de Kénitra, n’a que quatorze ans mais déjà un beau palmarès. Arrivée troisième à l’Open d’Agadir en 2018, elle a décroché la médaille d’argent lors du Championnat national de surf junior (catégorie moins de dix-huit ans) l’an dernier et s’est également qualifiée pour les Mondiaux junior de surf, en Californie.

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Maroc

Les surfeuses en haut de la vague

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Textes de Louise Pluyaud collectif Focus Photographies Simon Guillemin

À contre-courant d’une société encore ancrée dans ses traditions, les surfeuses marocaines s’exposent, s’imposent et sont bien décidées à se hisser tant au sommet des flots que des podiums. Dans le sillage de la pionnière, Fatima Zahra Berrada, de nouvelles générations émergent et s’émancipent. En 2019, elles ont fondé la première association sportive féminine marocaine de surf et rêvent de porter les couleurs de leur pays aux Jeux olympiques.

Sur la plage d’Ain Diab, Lilias Tebbaï, âgée de seize ans, et sa sœur Inès, se préparent pour aller surfer. Ici à Casablanca, les vagues sont généralement plates en juin. Qu’importe, l’occasion est toujours bonne pour les deux adolescentes, impatientes d’aller nager à contre-courant.

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Sur la plage d’Ain Diab, à Casablanca, un groupe d’hommes torses nus improvisent une partie de football, surplombés, au loin, par le plus haut minaret du monde, celui de la mosquée Hassan II. Le regard fixé sur la mer, une adolescente en combinaison de surf ignore les regards intrigués qu’elle attire. Il est mal vu pour une femme de « porter un vêtement moulant », explique Lilias Tebbaï, âgée de seize ans, qui ne craint pas les vagues et aime défier les courants. « Nager, surfer, c’est ma liberté ! », revendique-t-elle avant de s’élancer dans l’eau avec sa planche, déterminée. Dans le sillage de la surfeuse, Inès, treize ans, sa petite sœur. Le père de Lilias siffle la fin de l’entraînement. Ancien athlète de haut niveau, Yassine Tebbaï a initié très tôt ses filles à ce sport de glisse apparu au Maroc dès les années soixante. « Des militaires d’une base américaine ont introduit les premières planches dans le pays », raconte-t-il. Depuis, avec ses 3 600  kilomètres de littoral et la diversité de ses vagues, le pays est devenu l’un des plus prisés des surfeurs et surfeuses du monde entier, qui ont commencé à déferler au Maroc à partir des années soixante-dix et quatre-vingt.


Reportage

Debout sur la vague, Lilias Tebbaï enchaîne les figures sous le regard de baigneurs qui observent la sportive avec curiosité. La surfeuse contraste dans ce paysage, faisant partie des rares femmes à surfer dans la région de Casablanca.

La première surfeuse marocaine Sur la terrasse d’une baraque en bois où Lilias et Inès viennent se sécher, Kamal Nady, gérant d’une école de surf à Ain Diab se souvient : « Les jeunes Marocains voulaient ressembler à ces mecs aux cheveux longs. Mais à notre époque, nous n’avions qu’une seule planche pour dix. On devait se la prêter chacun notre tour. » Les écoles de surf étaient aussi moins nombreuses, alors qu'on en compte désormais une centaine entre les villes d’Oujda, au nord, et Dakhla, au sud. « Nous n’avions personne à qui nous identifier », ajoute Kamal Nady, quarante-cinq ans, qui se décrit comme un « chibani » (« vieux », en arabe) du surf. « Surtout, il n’y avait aucune surfeuse marocaine. Jusqu’à l’arrivée de Fatima Zahra Berrada... » Native de Casablanca, Fatima Zahra Berrada est la première Marocaine à « briser les stéréotypes » qui voudraient qu’une femme doive « rester chez elle faire du pain » plutôt que de prendre le large, témoignet-elle. À quarante ans, celle qui est devenue rideuse professionnelle, se souvient encore de sa première planche : « C’était un bodyboard (petite planche qui s’utilise à plat ventre et avec des palmes, NDRL), que mon père m’a offerte quand j’avais douze ans. » Les débuts sont difficiles. « Les hommes n’acceptaient pas de voir une fille prendre les vagues. Pour eux, c’était

« Nager, surfer, c’est ma liberté ! »

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Lilias et Inès Tebbaï écoutent les conseils de leur père, Yassine. Il est à la fois leur coach et « leur premier sponsor », résume-t-il avec amusement. Elles et il analysent les mouvements à retravailler et les erreurs à corriger.

impensable ! » L’adolescente n’en démord pas et revendique sa place. En 1996, Fatima Zahra Berrada part pour les Championnats du monde de bodyboard aux États-Unis où elle prend la neuvième place, devenant ainsi la première Marocaine à représenter le royaume dans une compétition internationale.

« Un sport de hippie » Fatima Zahra Berrada adopte le surf il y a treize ans, alors enceinte de sa deuxième fille. « Je ne pouvais plus faire de figures sur le ventre. Alors j’ai emprunté la planche de surf de mon mari, le champion Zino Guemmi. Là, j’ai découvert la forte sensation du take-off (se lever sur sa planche en prenant une

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Meryem El Gardoum sur son « spot » de sable favori : les dunes de Tamri, dans la région d’Agadir. La surfeuse âgée de vingt-trois ans est quintuple championne du Maroc. Elle a créé une petite activité autour du surf : elle donne des cours, dont des sessions de surf sur le sable et propose de faire visiter la région aux touristes.

vague, NDRL). Depuis je n’ai pas cessé de surfer. » Pour progresser, elle a dû participer à des compétitions nationales masculines, « aucune n’était organisée pour les filles ». Là encore, elle doit s’imposer. « Des surfeurs me coupaient la priorité. À chaque fois, c’était la bagarre ! Et puis, à force de m’accrocher, ils ont commencé à me respecter et l’ambiance est devenue plus agréable. » Aujourd’hui, Fatima Zahra Berrada fait figure de modèle pour la jeune génération, comme Lilias Tebbaï, mais aussi pour ses propres filles, Guita, dix-huit ans et Kenza, treize ans. « Elles perpétuent la tradition familiale, sourit leur mère. Les week-ends, nous partons surfer ensemble. » Mais pour beaucoup de Marocain·e·s, le surf reste « hchouma » (tabou en arabe). Dans le village berbère de Tamraght, près d’Agadir, où vit Meryem El Gardoum, « les mentalités restent assez fermées », constate cette quintuple championne du Maroc et deuxième surfeuse à avoir porté les couleurs du pays dans une compétition à l’étranger. « Des amies surfent en cachette de leur père ou de leurs frères. Une fille qui fait du surf –“un sport de hippie”, comme ils disent – est critiquée. Ils pensent qu’on boit, qu’on fume et qu’on traîne avec les garçons. »

« Elle croyait que les Marocaines restaient en burqa le long de la plage. »

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Meryem El Gardoum dans les rues de Taghazout, au sud du Maroc. Fréquenté par les hippies dans les années 1970, ce village de pêcheurs est devenu l’une des destinations estivales préférées des Marocain·e·s, mais surtout des surfeurs et surfeuses étranger·ère·s.


Reportage

Contrôle social et symbolique Une idée bien sûr totalement fausse, car « le surf demande une hygiène de vie irréprochable », rappelle la championne. Dans leur étude, Être surfeuse au Maroc : les conditions d’une socialisation à contre-courant, parue en 2016, la géographe Chadia Arab et le sociologue Christophe Guibert expliquent : « Plus que la seule personne de la surfeuse, c’est la famille dans son ensemble qui peut être stigmatisée, d’où le “contrôle” des parents tel un rempart social et symbolique à l’égard du franchissement des normes. » Dans les esprits occidentaux aussi, les clichés ont la vie dure. Meryem El Gardoum se souvient de sa rencontre avec la star américaine du surf Carissa Moore au Rocher du Diable, le spot mythique de la région de Taghazout. « Elle a été étonnée quand je lui ai dit que j’étais native du coin. Elle croyait que les Marocaines n’avaient pas le droit de faire du sport ou restaient en burqa le long de la plage. Beaucoup de touristes pensent encore qu’il n’y a pas de surfeuses au Maroc. » Pour les Marocaines qui se jettent à l’eau, même soutenues par leurs parents, les premières vagues se profilent en effet dès la terre ferme. Malgré l’entrée en vigueur en septembre 2018 d’une loi qui réprime le harcèlement sexuel, celui-ci reste un « sport national » regrette Ninon Mattei, âgée de vingt ans, qui surfe dans la région de Kénitra. Toutes les sportives rencontrées ont connu des expériences pénibles, y compris les plus jeunes.

« Grâce au surf, j’ai pris confiance en moi. »

Sifflements, insultes, harcèlement En allant à la plage, alors qu’elle tenait sa planche en équilibre sur la tête, « un homme m’a touché les seins », se révolte Faiza Moumani, presque trentenaire, qui surfe à Agadir. « J’ai réagi, mais il s’est montré encore plus agressif, prétextant que c’était moi qui l’avais provoqué. » Un épisode qui la pousse à arrêter un temps le surf… Autre ville, même plaie. À

La famille de Lilias Tebbaï fête l’Aïd el-Fitr, la fin du mois de prières et de jeûne, chez les grands-parents paternels. « Mais chacun·e est libre de suivre la religion comme il l’entend », affirme Zineb Tebbaï, la tante.

Mehdia, au nord dans la région de Kénitra, Sanaa Alibrahimi, quatorze ans seulement, se remémore avec amertume l’été dernier : « Je suis venue ici en maillot. Je me suis fait accoster de tous les côtés et interpeller sur le mode de “Salut, ma jolie, c’est quoi ton Facebook ?” », raconte la jeune fille. Aux côtés de copines surfeuses, elle écoute la chanteuse Aya Nakamura à fond, dont les paroles font écho aux siennes : « Oh Djadja / Y’a pas moyen Djadja / J’suis pas ta catin Djadja. » Dans la rue, « sifflements et insultes fusent même quand je suis en combi intégrale », s’exaspère son amie Yasmine Berred. « Mais je ne me laisse pas faire ! Grâce au surf, j’ai pris confiance en moi et j’ose leur répondre », affirme cette adolescente au caractère bien trempé. Son entraîneur, Abdel El Harim, confirme. Légende du surf marocain et fondateur du Medina Surfing Club de Rabat, il se réjouit de voir les progrès de son élève et compétitrice : « Yasmine a un mental d’acier. Elle est “ready to go!”, comme on dit. »

Jouer des coudes dans les vagues Le soleil se couche sur la plage de Taghazout, un moment parfait pour faire la photo à poster sur les réseaux sociaux. Située à quelques kilomètres d’Agadir, la ville accueille des dizaines de passionné·e·s de la glisse pour la qualité de ses vagues en hiver.

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Dans l’eau aussi, trente ans après les débuts de Fatima Zahra Berrada, il faut toujours jouer des coudes. Yazid, le frère jumeau de Yasmine, remarque encore que « certains surfeurs taxent les vagues des filles quand elles sont au pic en se disant qu’elles n’ont pas assez de force pour les gérer », regrette-t-il. Un machisme qui se retrouve aussi du côté des coachs. Inscrite par sa mère, Hiba Achir, dix-huit ans, se souvient qu’à l’école de surf, les garçons partaient au large quand elle restait « dans la mousse », là où les vagues viennent finir leur course sur la plage : « Ils apprenaient à surfer, et moi je les regardais… Le prof n’a jamais pris le temps de m’apprendre. » Découragée, la jeune fille décide d’arrêter le surf. « Beaucoup de filles ne sont pas guidées ni encouragées. C’est dommage. Alors quand je perçois le talent d’une jeune, je veux l’aider », affirme Yassine Tebbaï qui, en plus de ses filles, entraîne deux autres surfeuses. Autre écueil à surmonter : pour les Marocaines qui veulent atteindre le plus haut niveau en compétition, les occasions sont rares. Peu d’épreuves sont organisées chaque année dans le pays. Les championnats

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Session surf pour Meryem El Gardoum et Faiza Mouman, à Taghazout. Les deux femmes se sont rencontrées grâce à un article de presse qui les a réunies dans un portrait croisé sur les pionnières des sports de glisse au Maroc. Faiza comme skateuse confirmée et Meryem en tant que championne de surf.

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Reportage

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Inès Tebbaï, la petite sœur de Lilias, surfe sur la vague dans un spot réputé de la région de Casablanca. Elle sera bientôt au niveau pour participer à sa première compétition nationale.

nationaux et le Grand prix Agadir Open ne sont ouverts aux femmes que depuis deux ans. Mais faute de participantes, les épreuves féminines sont souvent annulées. « En compétition, tu es à découvert, tu t’exposes. Ce qui peut freiner pas mal de filles », explique Meryem El Gardoum, l’une des seules de la région d’Agadir à concourir.

« Ce documentaire a permis de casser un peu les préjugés. »

Héroïne d’un documentaire

Heureusement, ces dernières années, le nombre de participantes augmente, grâce aux surfeuses qui font parler d’elles sur les réseaux sociaux et dans les médias. Soit autant de rôles-modèles. Meryem El Gardoum a fait l’objet en 2018 d’un documentaire diffusé sur une grande chaîne nationale. « Il a été vu par des millions de Marocain·e·s », s’enthousiasme la sportive devenue modèle pour Billabong, une célèbre marque australienne de vêtements et équipements de surf. « Ce documentaire a permis de mettre le surf en lumière et de casser un peu les préjugés sur les surfeuses. » « Du coup, maintenant, il y a davantage de challenges ! », se réjouit Lilias Tebbaï, qui a traversé la Méditerranée l’été dernier pour se mesurer aux surfeuses européennes. « Celles qui ont les moyens partent, surtout en France où les compétitions sont

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Laurent Miramon observe la planche de Lilias Tebbaï et discute avec elle d’un nouveau profilé qui correspondrait mieux au style de la surfeuse. Installé à Oualidia en 1991, spot idéal pour s’initier à la pratique, il est à l’origine de la première école de surf au Maroc, SurfLand.

nombreuses et mieux organisées », observe Ninon Matteï. D’autant qu’au Maroc, les femmes sont souvent désavantagées. « S’il y a de belles vagues, on envoie les hommes dans l’eau, et si elles sont nulles, c’est pour nous ! » Dernier rempart à franchir, celui de l’argent. Qui dit déplacement dit « achat des billets d’avion, de l’hôtel, de l’inscription, rappelle Fatima Zahra Berrada. Et beaucoup de jeunes talents ne peuvent malheureusement pas vivre de leur passion. » Une planche basique coûte en moyenne 1 200 dirhams (environ 120 euros, NDLR), soit un tiers du salaire moyen au Maroc (376,24 euros en 2018, NDLR). Au sommet de sa carrière, le matériel et les déplacements de Fatima


Reportage

Quand les vagues ne sont pas au rendez- vous, Lilias Tebbaï s’entraîne au skatepark de Casablanca. « Là aussi, il a fallu jouer des coudes pour s’imposer », souffle l’adolescente. Même si elles restent rares, un petit groupe de skateuses investit chaque week-end l’aire de glisse.

Zahra Berrada étaient en partie pris en charge par des sponsors et la Fédération royale marocaine de surf et de bodyboard. « Mais, pour qu’ils te soient fidèles, il faut rester sur le podium », signale cette ancienne du top dix des meilleures bodyboardeuses au monde. Pour attirer les marques, « les surfeurs et surfeuses doivent déjà être au top niveau », affirme Thierry Delbourg, sponsor de Lilias Tebbaï, qui la soutient « avant tout par passion ».

Une première sélection de filles

Lilias Tebbaï tient l’une des planches conçues par Thierry Delbourg, son unique sponsor. La surfeuse compte bien attirer d’autres marques pour lui permettre de travailler davantage sa discipline et participer à des compétitions internationales.

Lilias Tebbaï, dompteuse de vagues Tenir le cap pour atteindre ses objectifs, c’est le credo de Lilias Tebbaï qui, en 2018, est devenue championne nationale de surf du Maroc, toutes catégories d’âges confondues. « Je suis fière d’avoir gagné face à mes modèles : Fatima Zahra Berrada et Meryem El Gardoum. Quand le niveau est haut, cela donne envie de se surpasser », s’enthousiasme cette sportive de quinze ans déjà professionnelle. Elle a été la première fille sélectionnée dans l’équipe de surf du lycée Lyautey de Casablanca. « Les gars n’étaient pas chauds au départ », se souvient Denis Sébastien, le professeur référent surf. Pourtant, en mai 2019, à Anglet, en France, l’équipe arrive première aux championnats scolaires de surf. « Sans Lilias, nous n’aurions pas gagné », insiste-t-il.

Surfeurs et surfeuses marocain·ne·s espèrent une démocratisation de leur discipline qui, pour la première fois, sera représentée aux Jeux olympiques de cette année, à Tokyo. Bien que le roi Mohammed VI ait été à l’origine de la création d’une des premières écoles de surf à Rabat, les institutions ne suivent pas toujours. « Il faudrait une réelle volonté politique », estime Thierry Delbourg. Signe que les temps changent, à l’automne 2018, l’équipe nationale jeune du Maroc s’est envolée pour les Championnats du Monde de surf junior, en Californie. Et pour la première fois, « les filles faisaient partie de la sélection, tant leur niveau est élevé », applaudit Laurent Miramon, conseiller technique de la Fédération royale marocaine de surf et de bodyboard. « Nous

« Lilias est une battante. Elle a les capacités physiques et mentales pour aller loin », considère Laurent Miramon. Le regard à l’horizon, elle vogue vers ses objectifs. D’abord, participer aux JO 2020. Si, pour l’instant, aucune surfeuse marocaine n’est qualifiée, l’une d’elles pourrait décrocher un ticket pour Tokyo à la suite des Championnats d’Afrique. Lilias a aussi bien l’intention de « battre le record du célèbre surfeur américain Kelly Slater », onze fois champion du monde, qui a remporté plus de cinquante victoires sur le circuit d’élite. Une détermination qui inspire d’autres jeunes Marocaines. Sa camarade de classe Sophia Gannoune salue sa double performance : concilier sa passion avec les études. « Lilias n’est pas toujours présente en cours à cause des compétitions et pourtant elle fait partie du peloton de tête pour ses résultats scolaires. » « Elle me donne envie de refaire du surf », affirme une autre amie qui, après avoir été agressée physiquement par son moniteur, avait fini par arrêter. « Mais, la vérité, je vais retourner dans cette école et faire virer ce mec. Comme Lilias, je vais me battre et faire en sorte qu’il ne refasse pas à une autre ce qu’il m’a fait subir ! »

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Lilias Tebbaï avec ses amies du Lycée Lyautey de Casablanca « Lilias a les pieds sur terre, la tête dans les nuages et le reste du corps dans l’eau », dit l’une « La voir toujours partie à l’étranger pour des compétitions m’a donné envie de voyager », remarque une autre, qui s’est rendue pour la première fois à Londres seule. « Mes premiers pas de fille indépendante », se réjouit-elle.

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misons vraiment sur cette nouvelle génération. » Awatif Berred, la mère de Yasmine, se réjouit : « La prise en charge des jeunes, l’encadrement et les encouragements étaient là. » Un début prometteur même si pour cette première seules quatre filles ont été du voyage contre six garçons. « Nous n’avons peut-être pas gagné, mais le Maroc s’est classé vingt et unième sur quarante-quatre pays participants », se félicite Lilias Tebbaï. Les compétitions internationales, Meryem El Gardoum n’en rêve plus. Du moins, « pas pour le moment ». Installée à la table d’un café au charme décontracté, face à la mer, elle explique qu’elle vient de résilier son contrat de sponsoring avec la grosse société de construction et d’aménagement du territoire, Taghazout Bay. « Ils me payaient le matériel mais pas les voyages à l’étranger. Ils disaient que c’était trop cher pour eux… » La sportive de vingt-trois ans n’a désormais qu’un seul objectif : « surfer les plus grosses vagues du Maroc », la plus impressionnante mesurant jusqu’à douze mètres de haut. « Je veux montrer que ce que font les hommes, les filles aussi peuvent le faire. Je n’abandonnerai pas tant que je n’aurai pas réussi. »

« Si tu gardes ton cap, personne ne peut t’arrêter ! » Après avoir surfé les dunes, Meryem El Gardoum entretient sa planche dans la boutique de Surf Maroc, au cœur du village de Taghazout. Fondé en 2003, Surf Maroc compte également un hôtel, un café et une école de surf où Meryem donne des cours.

Face au sexisme, les surfeuses ripostent Personnage de tous les fantasmes, la surfeuse apparaît généralement sous les traits d’une naïade aux atours avantageux. Mais quand elle ne correspond pas à cette image publicitaire, elle peine à trouver des sponsors. La Brésilienne Silvana Lima, double vice-championne du monde, s’est vu refuser des contrats car jugée « pas assez jolie ». Un sexisme dénoncé en 2015 par la championne française Pauline Ado dans une vidéo. Bikini rose Barbie, gros plan sur ses fesses… La musique s’arrête, puis la surfeuse sourit : « Bon, c’est fini les bêtises maintenant ? Je peux aller surfer ? » S’ensuivent alors des images de ses impressionnantes performances. L’écrivaine américaine Margaret Seelie, lassée de la surexposition du même groupe de surfeurs hommes et blancs – « les seuls sur lesquels on écrit des papiers, les seuls autorisés à écrire sur le surf » –, a lancé SeaWitches (en français, Sorcières de la Mer), un fanzine qui prône davantage de diversité dans la culture surf. Enfin, en 2018, la ligue mondiale de surf a décidé d’instaurer l’égalité des primes de résultats. Alors que la dotation du circuit masculin était deux fois plus élevée que celle des surfeuses (607 800 dollars contre 303 900), désormais, les primes sont à égalité. « Elles méritent cette réforme », a réagi sur Twitter le célèbre surfeur Kelly Slater. La sextuple championne du monde, Stephanie Gilmore a, elle, cité Nelson Mandela : « Le sport a le pouvoir de changer le monde. »

Pas découragées par le manque de moyens Issue d’un milieu défavorisé, la surfeuse a toujours tenu à prouver que « tout le monde peut pratiquer le surf ». Lors de sa première compétition face à ses idoles, dont Fatima Zahra Berrada et Soukaina Aghouali, la vice-championne du Maroc en 2015, « les participantes avaient toutes du bon matériel et

Yasmine Berred, Ninon Matteï et Sanaa Alibrahimi sortent de l’eau. La famille de Yasmine s’est récemment installée à Mehdia, en front de mer, pour qu’elle puisse surfer quotidiennement avec son frère Yazid, ce qui leur évite ainsi la contrainte du transport.

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Reportage

Yasmine Berred à la plage avec son frère jumeau Yazid et leur ami Ayman Gougali. Pour Yazid, il faudrait que le surf passe à la télé, comme le foot, afin d’attirer plus de jeunes Marocaines sur les vagues. « Elles verront ce que font les surfeuses et voudront faire pareil. »

de belles planches ». Mais Meryem El Gardoum, quatorze ans à l’époque, ne s’est pas découragée et a remporté la victoire. « Ce n’est donc pas qu’une question d’argent. Si tu gardes ton cap, personne ne peut t’arrêter ! » Le vent semble tourner favorablement pour les Marocaines, qui veulent continuer à s’imposer sur les vagues et démontrer que les surfeuses peuvent atteindre un haut niveau. En mars 2019, des passionnées se sont rassemblées pour fonder l’Union marocaine féminine de surf et de bodyboard, soit la première association sportive féminine marocaine dédiée à ces sports de glisse. Le but : unir toutes les rideuses du Maroc, développer la pratique féminine des deux disciplines et soutenir les jeunes sportives dans leur progression. Sa présidente, la multichampionne de bodyboard Zineb Tebbaï l’affirme : « Le sport est un vecteur social qui peut permettre aux plus démuni·e·s de s’en sortir. Aujourd’hui, le Maroc veut accorder plus d’importance aux femmes, les entreprises aussi veulent leur donner davantage de visibilité en les affichant sur les panneaux publicitaires. Nous allons donc les démarcher pour

« Surfer les plus grosses vagues du Maroc. »

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

L’Union féminine marocaine de surf et de bodyboard organise régulièrement des surfing sessions, près de Casablanca, où se retrouvent amatrices et professionnelles. « Le principe est de s’unir, de surfer ensemble et surtout de se motiver pour évoluer. L’esprit surf, quoi ! », s’enthousiasme Khadija El Abid, cofondatrice de l’association et vice-championne de bodysurf.

qu’elles nous encouragent », prévoit Leila Achir, la trésorière. Motivée par cet élan de solidarité et de sororité, Zineb Tebbaï se réjouit d’avance : « J’espère qu’on est au tout début d’une révolution féminine. » En tout cas, elle est déjà à flot. ●

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Stéphanie Dejardin, grutière

Économie Tous les métiers sont mixtes Texte de Manon Boquen Photographie de Julien Faure

Conduire les engins de levage de grande hauteur De sa cabine perchée jusqu’à vingt mètres de hauteur, Stéphanie Dejardin occupe une fonction centrale sur les chantiers : la grutière transporte les matériaux d’un bout de terrain à un autre : « béton, dallage, ferraille mais aussi fenêtres ou cloisons. J’évite ainsi aux ouvrier·ère·s, en bas, de devoir porter des charges lourdes », souligne, non sans un brin de fierté, cette femme dynamique de trente-cinq ans. Arrivée dans la profession un peu par hasard, Stéphanie Dejardin a validé un certificat d’aptitude à la conduite en sécurité (Caces) pour pouvoir l’exercer. « Il y a un test, comme le code, sur les consignes de sécurité, puis des épreuves de conduite au sol, avec télécommande et d’autres en cabine », explique-t-elle, sans oublier le passage obligé pour vérifier... qu’elle n’avait pas le vertige. Chaque jour, elle doit gravir l’étroite échelle qui lui permet d’accéder à sa cabine. Celle qui est devenue grutière il y a douze ans intervient essentiellement en région parisienne, où les chantiers sont plus nombreux et rentables.

« Certain·e·s ne me croient pas quand je dis que suis grutière. »

Les qualités pour bien faire son métier ? Précision, anticipation et rapidité. « Le chantier avance en fonction de vous. Si vous êtes trop lent·e, tout le monde le subit », précise la grutière, qui souligne aussi la nécessité de prévoir et de hiérarchiser les besoins en matériaux à venir de ses collègues. Stéphanie Dejardin insiste aussi sur le

respect rigoureux des consignes de sécurité : « Si un objet lâche, celles et ceux d’en bas sont en péril. Il faut être très vigilant·e, les accidents peuvent vite arriver. » Bien consciente de faire partie des très rares grutières (0,6 % de femmes à ce poste d’après l’Observatoire des métiers du BTP), Stéphanie Dejardin reconnaît n’en avoir jamais rencontré d’autre sur les chantiers. « D’ailleurs, certain·e·s ne me croient pas quand je dis que suis grutière », s’amuse-t-elle. Cela, sans compter le peu de femmes dans le secteur du bâtiment de manière générale. Elle affirme avoir toujours travaillé dans « de bonnes équipes » mais constate malgré tout une certaine pression de ses collègues : « Ils sont à l’affût de la moindre erreur pour me critiquer. » Face à ces comportements, cette fille d’ouvrier agricole n’hésite pas à s’imposer et à contrer les remarques déplacées. Et puis, elle le rappelle : « S’il y a bien des personnes avec qui il ne faut pas s’embrouiller sur un chantier, ce sont les grutier·ère·s. Mes collègues seraient bien embêté·e·s si je ne les aidais pas ! » ●

Son parcours BEP agricole. Plusieurs années d’intérim. Obtention du Caces R377 validant la conduite en grue à tour. Embauchée par une entreprise du bâtiment comme grutière.

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Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

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Économie

Passer un cap

Jacqueline Riedinger-Balzer Le jour où je suis devenue présidente d’une Confédération internationale

Texte d’Aude Stheneur

À chaque étape, Jacqueline Riedinger-Balzer a été la première femme. En 2009, elle devient présidente de la corporation des boucher·ère·s-charcutier·ère·s du Bas-Rhin. En 2013, elle représente la France à la Confédération internationale (CIBC), dont elle devient la vice-présidente en 2014, puis en novembre dernier, la présidente, élue à l’unanimité. Présidente donc d’une instance qui représente seize pays, 150 000 entreprises et un million de salarié·e·s ! « Comme beaucoup de femmes, je me suis demandé si le costume n’était pas trop large pour moi. Mais, quand je m’engage, je vais jusqu’au bout même si c’est difficile. S’il y a des obstacles, je cours dessus. » Descendante d’une lignée de quatre générations « des deux côtés » dans la boucherie-charcuterie, elle grandit dans la boutique familiale, à Vendenheim, en Alsace. « J’avais surtout envie de m’extirper de ce milieu. » Elle s’inscrit à la faculté de droit européen, mais tombe amoureuse d’un « garçon boucher » qui travaillait chez ses parents. L’étudiante se marie au cours de sa première année d’études, doit les arrêter deux ans plus tard, déjà mère. Estimant que son époux avait besoin de son

« J’avais le strapontin. Enfin, j’ai la place centrale. »

soutien, Jacqueline Riedinger-Balzer retrouve l’entreprise familiale en 1982. Elle innove en développant un rayon traiteur. En 1996, son père prend sa retraite et lui donne les clés de l’entreprise. Naturel ? Pas vraiment. « J’avais un frère boucher et la transmission se faisait de père en fils. Mon père a évalué mes capacités et me l’a confiée. Avant, je n’avais pas fini de faire le deuil de mes études. À partir de là, je me suis enfin épanouie. » Jacqueline Riedinger-Balzer s’investit entièrement, acquiert un troisième magasin, rénove, modernise. Elle entre aussi dans le réseau Femmes chefs d’entreprise en 2008 : « Je souffrais de la “solitude du dirigeant”, d’autant plus importante que je suis une femme au milieu d’hommes, travaillant avec un frère, un mari et mère de trois fils. » Sa maîtrise de l’allemand est un atout précieux à la CIBC, dont la principale mission est de sensibiliser la Commission européenne à la dimension artisanale de la boucherie-charcuterie. « La réglementation doit rester applicable pour nos petites entreprises qui maintiennent un vivre ensemble harmonieux dans les territoires. Je ne veux pas que la France se résume à des villages morts cernés de zones commerciales. » Au sein de la Confédération, Jacqueline RiedingerBalzer milite pour consommer moins de viande, mais meilleure, « avec une démarche la plus vertueuse possible, des valeurs, des approvisionnements de proximité. » Elle veut aussi promouvoir la profession auprès des jeunes en France et en Europe dans les Olympiades des métiers et via le programme Erasmus +. Jacqueline Riedinger-Balzer se sent désormais « fière » de son parcours. « Au début, j’ai cru avoir tout raté, brûlé toutes mes cartes trop tôt. En fait, peu d’entre nous suivent un chemin droit et rectiligne. Or j’ai eu une vie professionnelle au-delà de mes attentes. Grâce à mes engagements, j’ai obtenu de la reconnaissance. Avant, j’étais la fille, la sœur, la femme de… J’avais le strapontin. Enfin, j’ai la place centrale. » ●

Jacqueline Riedinger-Balzer est membre du bureau national des FCE.

Femmes chefs d’entreprise (FCE France) est une association interprofessionnelle qui s’appuie sur un réseau de quarante-huit délégations et regroupe plus de 2 000 membres, sur tout le territoire national. Son slogan : « Seules nous sommes invisibles, ensemble, nous sommes invincibles. » Pour en savoir plus : www.fcefrance.com

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Martine Frankreich

En partenariat avec


Économie

Cheffes d’entreprise Géraldine Baud L’architecture différemment À huit ans, Géraldine Baud savait déjà quel métier elle voulait faire : architecte. « Mon père était économiste de la construction, il m’a transmis le virus », s’amuse-t-elle. En grandissant, sa détermination ne faiblit pas. « J'avais envie d'être dans l'action, de créer du sens dans notre territoire et d'avoir un véritable impact sur la société. » Elle intègre l’école d’architec« On m’avait ture de Saint-Étienne, toujours dit décroche un diplôme que je n’y arriverais pas. » d’architecte urbaniste en 1999. « Pourtant, on m’avait toujours dit que je n’y arriverais pas. » Après son diplôme, elle occupe des postes très différents, de la conception à la conduite de chantier en passant par la muséographie et l’enseignement. Elle se retrouve même à faire de l'expertise d'ouvrages d'art sous-marins... En 2015, elle décide de tirer parti de la diversité de ses expériences pour monter à Lyon sa propre société, GB’O, spécialisée dans les études préopérationnelles. « Être architecte aujourd’hui est comme être médecin : il y a celles et ceux qui soignent et d’autres qui font de la prévention et du dépistage. Pendant longtemps, j’ai été dans le soin : construire, aménager, rénover.

Je voulais au contraire que GB’O soit tournée vers l’anticipation. » Essentiellement sollicitée par les institutions publiques, elle intervient comme conseil. Géraldine Baud pose un diagnostic, analyse une problématique locale et porte un regard transversal qui intègre les questions d’économie ou de déplacements, les risques naturels, les liens intergénérationnels, etc. Elle identifie les personnes clés, organise des groupes de travail puis réalise une projection sur le développement possible de ce territoire. L’architecte travaille seule dans son entreprises, « à la fois un choix et une difficulté au quotidien. » Notamment parce qu’elle est une femme. « Dans les métiers de l’aménagement et de la construction, les décideurs sont des hommes. » Pour rompre cet isolement, Géraldine Baud s’investit dans des réseaux de femmes, comme FCE ou Capital Filles. ● A.S. Géraldine Baud est membre du comité FCE de Lyon.

Stéphanie Pierre La grande bleue

DR ; Sophoto

« J’aime la liberté. Prendre des décisions ne me fait pas peur, le risque et la charge de travail non plus. L’entreprenariat me donnait tout cela », explique Stéphanie Pierre, ingénieure aquacole et docteure en biologie marine, qui a fait ses études en Bretagne et à Toulon. Lors de sa thèse, elle découvre l’incubateur d’entreprises Paca-Est. Et se lance dans l’aventure : « J’ai sauté dessus à pieds joints ! » L’incubateur l’accompagne pendant deux ans dans la construction de son projet  : faisabilité, marketing, financement... Il lui permet également de recevoir une avance remboursable pour « poser les bases » et aussi de bénéficier de la formation à HEC Challenge +, dédiée aux scientifiques désireux de créer une entreprise. L’objectif de l’ingénieure et de sa société Aquabiomass : développer une gamme de compléments alimentaires à base d’algues et d’actifs marins. « De nombreux résultats de recherche restent dans les tiroirs des laboratoires sans jamais bénéficier au grand public, c’est dommage ! » Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

En 2014, Stéphanie Pierre commence par produire sa spiruline elle-même afin de « maîtriser tout le processus, contrôler l’ensemble des paramètres, garantir la qualité ». Cette microalgue est la matière première de ses produits diffusés dans les pharmacies, magasins bio, centres de thalassothérapie sous la marque Abyssea. Depuis, la gamme s’est diversifiée et la distribution se complète par la vente directe via son site. Entretemps, « Je m’éclate en 2017, l’ingénieure a dans la création repensé son projet avec et l’innovation. » l’aide de l’accélérateur de start-up Toulon Var Technologies. Elle décide de se fournir auprès de sociétés spécialisées dans la production d’algues, en quasi-totalité françaises, pour mieux se concentrer sur le développement commercial, les formulations, la recherche... Stéphanie Pierre a pu embaucher quatre personnes en 2019 suite à une levée de fonds. « Je m’éclate dans la création et l’innovation », confie l’entrepreneure, qui vient aussi de se lancer sur le marché de la nutrition alliée à la cosmétique. ● Maelys Sourt

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Cheffes d’entreprise

Émilie De Barros Briser le plafond de verre Émilie De Barros n’a que vingt ans lorsqu’elle rachète la miroiterie Sogemi, à Saint-Martin-d’Hères, près de Grenoble, tout juste diplômée d’un BTS en génie électrique et mécanique et... sur le point de signer un CDI avec l’entreprise concurrente. « Je n’avais pas beaucoup d’expérience professionnelle. Je n’étais « Ça a été dur de se faire pas très convaincue, mais accepter dans mon père m’a dit : “c’est fait pour toi” ! », se souvient le métier. » cette fille de vitrier. En janvier 2000, elle se lance dans l’aventure entrepreneuriale qui lui réserve son lot d’embûches. « J’ai eu tous les problèmes imaginables la première année : des impayés, le seul salarié qui pose sa démission parce qu’il ne veut pas être dirigé par une femme et, qui plus est, plus jeune que lui, des client·e·s qui n’avaient pas confiance en moi... Ça a été dur de se faire accepter dans le métier. » Émilie De Barros tient bon. Elle sait couper et façonner le verre, maîtrise les normes techniques, met un point d’honneur à respecter ses délais, prospecte d’autres marchés. Alors que Sogemi se concentrait sur la découpe de vitrages pour le bâtiment, elle décide de diversifier les activités avec le surmesure, les innovations, la décoration. Elle développe

également une gamme pour les musées : « Depuis une quinzaine d’années, nous réalisons des cloches en verre pour protéger les sculptures. J’aime proposer des produits qui mettent en valeur le patrimoine. » Sa société a, par exemple, assuré le vitrage de l’exposition sur Rose Valland, cette résistante iséroise qui a sauvé 60 000 œuvres d’art spoliées par le régime nazi*. Un changement de cap qui fait le succès de l’entreprise : « Le chiffre d’affaires a triplé, je suis passée d’un salarié à cinq. » En « femme de challenges », comme elle se décrit, Émilie De Barros compte bien continuer d’innover pour faire prospérer sa miroiterie, sans pour autant oublier les racines du métier : « En cas d’urgence sur une commande, j’enfile les chaussures de chantier, le bleu de travail et je descends à l’atelier. » ● A.S. Émilie De Barros est membre du bureau de FCE d’Isère. *Au Musée dauphinois, à Grenoble, jusqu’au 27 avril 2020. Lire aussi Femmes ici et ailleurs #14

Racha Mahfouz D’origine libanaise, Racha Mahfouz débarque en France à dix-sept ans et se prépare à devenir ingénieure. Diplômée de l’école polytechnique de Sophia Antipolis, à Nice – option télécommunication – elle part faire ses preuves à Paris, chez SFR puis AlcatelLucent. « J’ai toujours voulu créer mon entreprise. » Racha Mahfouz se forme alors au management et fonde en janvier 2014 sa société, Sylog Conseil, juste après avoir accouché de jumeaux. « J’ai préparé mon business plan entre les biberons et les couches. » Sylog Conseil mène une double activité : d’une part l’accompagnement d’entreprises pour le recrutement d’ingénieur·e·s et de technicien·ne·s, de l’autre, celui d’élèves de lycées professionnels d’Île-de-France. La deuxième n’est pas « financièrement gagnante mais elle me tient énormément à cœur. » Marquée par une coach durant son parcours scolaire, Racha Mahfouz veut redonner confiance à ces jeunes qui « ont l’impression d’être là Retour au sommaire

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faute d’avoir assez bien réussi. Elles et ils sont perdu·e·s, ignorent les codes du monde du travail. L’objectif principal est de les revaloriser. » Le conseil en recrutement permet à Sylog de connaître « Je veux les exigences des entredonner encore prises et de les transmettre plus pour aux lycéen·ne·s, à travers ces jeunes ! » des ateliers sur l’orientation professionnelle, l’intégration à la vie d’une société, le comportement... « Il est important de faire intervenir des professionnel·le·s vraiment issu·e·s de l’entreprise. » La société de Racha Mahfouz, qui compte dix salarié·e·s, a décidé d’élargir le champ de ses interventions, avec des programmes de sensibilisation des filles aux métiers techniques et d’autres conçus pour les élèves en situation de handicap. Sylog va également ouvrir le premier réseau professionnel dédié aux jeunes des lycées pro, « leur Linkedin à elles et eux ! ». En octobre, la cheffe d’entreprise a reçu le prix Innovation sociale des trophées Femmes de l’économie. Cette reconnaissance lui a donné un élan supplémentaire : « Je veux donner encore plus pour ces jeunes ! » ● A.S.

Meaghan Major/Agence Witty ; Soraya Banat Senno

Guide de cœur


Économie

Échos d’éco France

Quotas de dirigeantes

Le nouveau rapport du Haut Conseil à l’égalité (HCE) sur l’accès des femmes aux responsabilités, remis le 17 décembre, recommande d’étendre les quotas de féminisation aux comités de direction et exécutifs : les Codir et Comex. Il préconise d’inclure 20 % de femmes en 2022 et 40 % en 2024 dans les comités qui comptent plus de huit membres. Au moins une femme devrait y siéger en 2022, pour ceux dont les effectifs sont inférieurs, et l’écart maximal devrait être de deux en 2024. Le HCE souhaite que ces données soient intégrées à l’index Égalité femmes-hommes, qui conditionnera les aides publiques. Selon l’institut Ethics & Boards, la part des femmes dans les Comex des entreprises du CAC 40 atteignait 18,2 % l’an dernier.

International

Oubliées

World Economic Forum/Sikarin Thanachaiary/Flickr ; FangXiaNuo/istock ; Eric Vidal/Reuters ; Shutterstock

Sept cents milliards de dollars d’opportunités d’affaires en plus chaque année : c’est ce dont bénéficieraient les sociétés de services financiers, si elles prenaient davantage en considération les besoins de leurs clientes, d’après le rapport du cabinet Oliver Wyman. Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si, sur trente-cinq banques européennes, seules deux ont une présidente et aucune n’a de directrice générale. En France, l’herbe n’est d’ailleurs guère plus verte avec seulement 25 % de femmes dans les équipes d’investissement. Par ailleurs, pour chaque tranche de cent dollars investis en Europe en 2019, quatre-vingtdouze dollars ont été versés à des équipes composées exclusivement d’hommes, a observé la société de capital-risque londonienne Atomico.

Royaume-Uni

Première

Le 12 novembre, le rédacteur en chef du Financial Times a annoncé son départ et la reprise de son poste par son adjointe, Roula Khalaf. La journaliste libano-britannique devient donc en janvier la première femme à prendre la tête du prestigieux quotidien. Ce journal de référence du secteur économique, vieux de 132 ans, est fort de plus d’un million d’abonné·e·s. Après avoir fui la guerre civile au Liban, Roula Khalaf a étudié les affaires internationales à l’université de Columbia, à New York. Engagée ensuite par le magazine Forbes, elle a rejoint les rangs du Financial Times en 1995, où elle a exercé comme reportrice, puis a grimpé les échelons.

Terreau de sexisme

Europe

« Rien ne ressemble plus à une PME dirigée par un homme qu’une PME dirigée par une femme. À un détail près : elle surperforme, à la fois en croissance et en rentabilité. » Dunya Bouhacène, fondatrice du Women Equity Index qui analyse les performances des PME françaises dirigées par des femmes.

410 €

4/100

Le classement HBR 2019 des cent PDG les plus performant·e·s de la planète ne fait pas la part belle aux femmes : elles ne sont que quatre à y figurer. Un petit mieux quand même : en 2018, elles étaient trois et en 2017 deux. Encore un effort !

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

L’écart de salaire entre les femmes et les hommes s’aggrave avec le temps : la différence est de 410 euros par mois après onze ans d’ancienneté contre 100 euros pour les débutant·e·s, d’après une enquête de l’Insee.

60 % des Européennes ont déjà été victimes de sexisme ou de harcèlement au travail, a révélé une enquête de l’Ifop commandée par la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation européenne d’études progressistes (FEPS). Cette enquête a également identifié des contextes professionnels favorables à ces agissements : une équipe majoritairement masculine, un contact avec le public mais surtout l’imposition de vêtements de travail très genrés (talons, jupes). 33 % des travailleuses ayant subi un rapport sexuel forcé ou non désiré font partie de celles qui se voient contraintes de porter ce type de tenue.

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Économie

Parcours de dirigeante

Karien van Gennip ING Consultante en stratégie, femme politique, banquière… Karien Van Gennip aime à s’impliquer dans les environnements en mutation avec une obsession : faire bouger les lignes.

Propos recueillis par Anne Joly Photographie de Julien Faure

Quel a été l’événement qui vous a donné l’envie d’exercer votre métier ou qui a lancé votre carrière ? Il est difficile d’en identifier un en particulier. J’ai un parcours atypique : j’ai étudié la physique avant de passer sept ans chez McKinsey, un cabinet de conseil en stratégie. Par la suite, je me suis engagée en politique aux Pays-Bas en tant que ministre du Commerce extérieur pour renforcer les liens entre les sphères politiques et économiques. Enfin, en 2008, j’ai rejoint la banque ING au moment de la crise. Mais il existe un fil rouge dans mon parcours : j’ai toujours saisi les opportunités professionnelles dans des environnements en mutation qui représentent un véritable défi et au sein desquels j’ai la capacité de faire bouger les lignes. Quelles qualités avez-vous mises en œuvre pour progresser professionnellement ? Premièrement, la persévérance. La question n’est pas de ne pas tomber, mais de se relever. Deuxièmement, la réflexion sur le sens des décisions. Je suis intimement convaincue que chaque personne a un but. Apprendre à analyser les raisons qui nous poussent à agir démultiplie notre motivation, notre créativité et notre sens des responsabilités. Ma personnalité s’est construite tant à travers mes expériences professionnelles que dans ma vie personnelle et en particulier familiale.

« Allez où vous voulez, ne vous limitez pas et prenez du plaisir ! »

Vous ne seriez jamais arrivée là si.... Si mes parents ne nous avaient pas élevées, mes sœurs et moi, dans l’idée que tout était possible pour nous au même titre que pour des garçons. Il y a quarante-cinq ou cinquante ans, aux Pays-Bas, ce n’était pas une évidence. Mais pour mes parents, c’était très clair.

Avez-vous eu un ou une mentor ? J’en ai plusieurs, dont Arthur Docters van Leeuwen, un juriste et haut-fonctionnaire néerlandais qui m’a appris à travailler en équipe et m’a conseillé d’oser me lancer et agir avant même d’avoir peaufiné tous les détails de mes projets. Quelle femme, pour vous, est inspirante ? Elles sont nombreuses mais je citerai avant tout mes deux sœurs. La plus jeune qui a été confrontée à de graves problèmes de santé est un modèle de résilience et d’optimisme. L’autre est pasteure, et j’admire ses qualités d’écoute et de réconfort pour celles et ceux qui en ont besoin. En néerlandais, j’aime à dire qu’elle est « le sel de la terre ». Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ? Jusqu’à ce que j’entre dans le monde du travail, j’ai toujours pensé que le fait d’être une femme importait peu. Un jour, un CEO1 m’a dit : « Tu peux penser que tu es comme les hommes, que tu as les mêmes chances qu’eux, mais quand tu es la seule femme dans une assemblée d’hommes, ils te perçoivent différente. Il faut en prendre conscience et en tirer parti ! » Cette réflexion m’a été utile et a renforcé mon envie de me battre pour la diversité, grand facteur de performance. Quel est le conseil le plus avisé que vous ayez donné à une femme dans le monde de l’entreprise ? Allez où vous voulez, ne vous limitez pas et prenez du plaisir dans votre job ! Mais restez toujours connectée à ce qui se passe dans vos équipes. Quand vous recrutez une personne, quel est le trait auquel vous attachez le plus d’importance ? Certains sont-ils rédhibitoires ? Je suis attentive à celles et ceux qui osent intervenir et prendre la parole pour exprimer leur pensée. J’apprécie également les personnes qui se fixent des

En partenariat avec IWF, International Women’s Forum, est un réseau mondial de 6 800 femmes. Il œuvre pour une gouvernance paritaire de l’économie et l’égalité femmes-hommes dans les enjeux de société. L’association IWF France s’est engagée en particulier à promouvoir l’accès des femmes aux conseils d’administration et/ou aux comités de direction des grandes entreprises. Pour en savoir plus : www.iwffrance.org

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Biographie express Après avoir décroché un MBA à l’Insead, Karien Van Gennip a exercé comme consultante chez Mc Kinsey à Amsterdam puis San Francisco avant de rejoindre l’Autorité des marchés financiers à Amsterdam. Ministre du Commerce extérieur entre 2003 et 2007, elle a aussi siégé au Parlement de 2006 à 2008, année où elle a intégré ING. Depuis 2015, elle est CEO de la Banque en France. Coprésidente de Financi’Elles et membre du conseil d’administration de l’Insead, entre autres, elle a aussi siégé dans de nombreux conseils de surveillance et d’administration.

Les progrès à accomplir sont considérables et le succès de nos actions est conditionné par notre capacité à mobiliser femmes et hommes ensemble. Dans l’entreprise, quelle est la pire situation sexiste à laquelle vous ayez été confrontée et comment avez-vous réagi ? Dans une entreprise où je travaillais, une femme était en bonne position pour obtenir un poste mais l’un de mes collègues m’a dit : « impossible, ses chaussures sont trop fashion. » C’est un des nombreux prétextes que j’ai entendus au cours de ma carrière. Je n’hésite pas à dénoncer ces comportements sexistes, même lorsqu’ils sont le résultat de biais inconscients.

ING en bref Le groupe ING est une institution financière internationale basée aux Pays-Bas. Créée en 2000, sa filiale française, la banque en ligne ING, compte 630 collaborateur·trice·s, revendique plus d’un millions de client·e·s et réalise un produit net bancaire de 318 millions d’euros.

buts dans leur vie professionnelle et personnelle et se mobilisent pour les atteindre, en s’appuyant sur les autres. En revanche, je ne m’attarde pas avec les personnes qui ne sont pas coopératives : qui n’aident pas les autres ou ne communiquent pas. Quelle initiative en faveur de la parité vous a semblé exemplaire ? Aux Pays-Bas, nous avons une image très positive de la diversité dans la société… mais pas dans le business. En France, la loi Coppé-Zimmermann a permis d’augmenter le nombre de femmes dans les conseils d’administration et a fait bouger les lignes ! Contrairement aux idées reçues, les Pays-Bas ont donc beaucoup à apprendre de la France en la matière. Quelles actions avez-vous mises en place, ou souhaitez-vous mettre en place, pour briser le plafond de verre des femmes ? Nous discutons du plafond de verre depuis vingtcinq ans et n’avons toujours pas atteint la parité… Cela n’avance pas assez vite. Tant que la majorité des dirigeant·e·s sera masculine, nous devrons compter sur des hommes féministes, engagés pour la parité !

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Comment imaginez-vous la place des femmes dans l’économie et l’égalité professionnelle femmes-hommes dans vingt ans ? Je pense qu’il faudra continuer à travailler à l’inclusion des femmes. Les femmes sont actuellement sous-représentées dans les secteurs de la tech et du digital, qui sont les secteurs et les compétences clés de demain. Faire en sorte que les filles se dirigent vers ces filières est crucial sinon nous n’atteindrons jamais la parité ! Il faut aller plus loin et plus vite sur cette problématique. Cependant, lorsque je compare mon parcours professionnel avec celui de ma mère, je suis consciente que de nombreux progrès ont été accomplis, notamment en matière d’emploi à temps plein des femmes. Est-ce que le temps plein deviendra un standard pour les femmes de la génération de mes filles ? Enfin, il faut regarder au-delà de nos frontières européennes. Les femmes font face à de très fortes inégalités dans certains pays du globe et je souhaite au plus profond de moi que la situation progresse. Pourquoi avez-vous choisi de vous engager dans un réseau de femmes ? Je me suis engagée en tant que coprésidente de Financi’Elles pour faire avancer la cause des femmes dans la finance et leur donner une voix. Ensemble, nous avons une réelle capacité d’influence ! Notre rôle est aussi de mobiliser les leaders masculins afin qu’ils prennent conscience de ce défi et s’engagent à nos côtés pour le relever ! ●

1. CEO : chief executive officer qui peut recouvrir à la fois les fonctions de tête d’une direction générale ou de PDG.

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74 Mon corps, mes droits Bien dans sa peau

Texte de Cécilie Cordier

La psychanalyse est-elle sexiste ? Documentaire à charge, procès, pétition, la psychanalyse cristallise depuis quelques mois des (op)positions radicales. Selon ses détracteur·trice·s, cette méthode thérapeutique serait ainsi intrinsèquement sexiste, homophobe, raciste... La réalité est plus complexe. Une seule certitude : il faut continuer à interroger à la fois théories et pratiques psychanalytiques.

La psychanalyse, sexiste et dangereuse ? C’est la conclusion à laquelle aboutit la réalisatrice Sophie Robert, qui a signé Le Mur sur l’autisme, puis, fin 2018, Le phallus et le néant, l’un et l’autre films attaqués en justice par des psychanalystes. La documentariste a ensuite lancé fin octobre un appel visant à bannir la psychanalyse des tribunaux et des universités. Le débat – la première pétition a été immédiatement suivie d’une contre-pétition – n’est cependant pas nouveau. La question du sexisme de la psychanalyse se pose en effet dès son origine et des féministes en débattent depuis. Certaines, comme Monique Wittig, la rejettent intégralement :

elle leur apparaît comme un outil du patriarcat et une théorie essentialisant le genre. D’autres, comme Gayle Rubin, l’ont utilisée comme une clé de lecture de la société. D’autres encore, comme Judith Butler, s’en sont servi comme support de leur réflexion sur la féminité et la sexualité.

Théories relues et réécrites Questionner les certitudes est l’essence de la psychanalyse. Lorsque Sigmund Freud l’invente à la fin du 19e siècle, il exprime ses limites, puis revoit plusieurs fois ses propres théories. Elles restent le reflet des idées de l’époque. Depuis, elles ont été

En partenariat avec L’Association nationale des sages-femmes libérales est une association loi de 1901 qui a pour but la revalorisation et la défense de la profession de sage-femme libérale en France. Pour cela, elle travaille à la fois avec les sages-femmes, les organismes d’État et les médias à cet effet. Créée en 1983, elle compte aujourd’hui 970 membres. Pour plus d’informations : http ://ansfl.org

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Painters/Alamy Stock Photo

Suzanne Valadon, Femme couchée sur un canapé, 1917-1918


relues, parfois réécrites. « Pour survivre, la psychanalyse doit produire sa propre réflexion sur les enjeux de notre monde, résume la psychanalyste Armelle Vautrot. Il est important de s’émanciper des grandes figures, sans nier leurs apports en leur temps, ni sortir leurs propos de leur contexte. » Les chirurgien·ne·s n’opèrent plus comme au 19e siècle, mais personne ne fait le procès de la chirurgie de l’époque à la lumière des techniques actuelles. « Comme dans d’autres courants de pensée, il y a des psychanalystes dogmatiques et dangereux·ses », observe Armelle Vautrot.

À l’inverse, pour Virginie, trente-huit ans, « la thérapie libère ». Lorsqu’elle a débuté sa psychanalyse en 2017, elle était en plein burn-out. En séance, elle a remonté le fil de ses souvenirs et notamment de violences sexuelles durant son enfance, de son histoire familiale, de son vécu d’une maternité arrivée trop tôt. « Je suis en paix avec mes émotions. J’ai digéré mes traumatismes et avancé dans ma vie de femme et de mère. » Affranchie grâce à la thérapie d’un « besoin de plaire à tout prix » et de « cauchemars horribles » récurrents, Virginie s’est ainsi « construite ». Elle a appris à aimer son corps indépendamment du regard des autres, s’est affirmée : « Par exemple, si j’ai envie de faire quelque chose pour moi, je n’attends plus l’aval de mon conjoint. »

« La psychanalyse doit retrouver sa place de pratique révolutionnaire. »

Culpabilisation ou libération Certain·e·s rendent les femmes coupables de tout. Lya* en a fait l’expérience lorsqu’elle a rencontré un psychiatre psychanalyste au moment de son divorce d’avec un homme violent : « Ce praticien m’a dit que la femme est inférieure à l’homme. Donc, il est normal qu’il y ait de la violence quand elle essaie de s’imposer. »

Repères Sigmund Freud, neurologue, invente la psychanalyse vers 1896. Jacques Lacan, psychiatre, discute les concepts freudiens et les réinterprète après la Deuxième Guerre mondiale. La psychanalyse est une thérapie fondée sur le transfert : de manière très résumée, l’analysé·e reporte sur l’analyste des sentiments qu’elle ou il éprouve inconsciemment pour d’autres. La psychanalyse tente d’expliquer la façon de penser de l’analysé·e et de trouver la source de sa souffrance. En psychanalyse, il n’y a pas de limite claire entre normal et pathologique, à la différence de la psychiatrie, discipline médicale, qui diagnostique des pathologies.

Faire bouger les lignes Actuellement, les théories psychanalytiques sont discutées, amendées ou corrigées en débattant des questions comme le féminisme, la sexualité, le genre. « La psychanalyse doit être politique, affirme Armelle Vautrot. Elle doit oser faire bouger les lignes, retrouver sa place de pratique révolutionnaire. » « Accompagner les patient·e·s, c’est le faire dans la société dans laquelle leur vie se déroule », souligne Delphine Duthoit-Dabin, psychologue clinicienne d’orientation psychanalytique. Pour elle, chaque histoire réinterroge les théories. « Je ne plaque pas des concepts sur mes patient·e·s. Mon travail consiste à les accompagner dans leurs réflexions, sans solution préconçue ni jugement. » Et c’est probablement le plus important. En psychanalyse ou ailleurs, dans le choix d’un·e praticien·ne, l’essentiel est de se sentir à l’aise et de se réserver le droit de partir. ●

« La psychanalyse est une pratique féministe » Laurie Laufer est psychanalyste, professeure et directrice du Centre de recherche psychanalyse, médecine et société (CRPMS) à l’université Paris-7. Elle considère la psychanalyse comme « une langue vivante » et travaille notamment sur les questions de genre. La psychanalyse est-elle sexiste ? Elle évolue constamment. La théorie est transformée par la pratique. Tout existe dans la théorie : du sexisme, de la misogynie, de l’homophobie... Et des passages révolutionnaires pour leur temps. C’est toujours à contextualiser dans le moment où les textes sont écrits. L’important corpus théorique de la psychanalyse permet de critiquer et de discuter.

Cent mille millards

Je considère que la psychanalyse est une pratique féministe, car — même s’il faudrait développer ce point bien sûr plus précisément — elle est une position de renversement [l’analyste n’est pas le sachant face à l’analysé·e, NDLR]. La pratique psychanalytique repose sur le transfert et la parole, pas sur l’application d’une théorie figée. Mais bien sûr, comme partout, il existe des analystes sexistes, racistes ou homophobes. Lacan expliquait déjà que les praticien·ne·s ont d’abord affaire à leurs propres préjugés.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Qu’est-ce qu’apporte la psychanalyse par rapport à la psychiatrie ? Psychanalyse et psychiatrie sont « cousines » mais pas toujours en bonne entente. Freud a inventé la psychanalyse pour sortir du sillon de la psychiatrie de son époque. Des praticien·ne·s ont toujours tenté de rapprocher la psychanalyse de la psychiatrie, considérée comme plus « scientifique ». Cela a conduit une certaine psychanalyse à des discours normalisants, donc pathologisants. Mais il existe une psychanalyse qui continue de travailler à sortir de quelque catégorisation et pathologisation que ce soit. Les patient·e·s sont plus intelligent·e·s que tous les cadres théoriques. Que pensez-vous de cette pétition qui veut interdire la psychanalyse dans les tribunaux et les universités ? Qu’est-ce qu’une société qui exclue celles et ceux qui ne pensent pas comme la majorité ? La psychanalyse a toujours été minoritaire, Freud a inventé la psychanalyse par les marges. Le sujet de la psychanalyse est celui qui n’entre dans aucune équation formalisable, qui n’est pas totalement contrôlable. Dans une période où émerge un idéal de purification, il y a une dimension politique forte à demander l’exclusion de la psychanalyse.

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Mon corps, mes droits

Au nom de la loi

Garde alternée : pour le meilleur ou le pire Moitié chez maman, moitié chez papa : équitable en apparence, la résidence alternée se transforme parfois en piège pour les mères qui n’ont aucun recours si le père n’assume pas sa part et se désintéresse de sa famille. À l’inverse, elles peuvent être lourdement condamnées pour non-représentation d’enfant.

Texte de Sandrine Boucher Illustration de Melissa Dufour Simpacid

La résidence alternée – généralement une semaine chez un parent, une semaine chez l’autre – devient un mode de garde de plus en plus répandu pour les enfants de couples séparés, même s’il reste encore marginal, représentant moins d’un cinquième des cas. Cette possibilité a été prévue par la loi du 4 mars 2002 qui a également reconnu que les parents étaient égaux en droits et en devoirs vis-à-vis de leurs enfants. Désormais, les pères réclament et obtiennent plus souvent la garde alternée.

L’intérêt de ce système pour l’enfant reste un sujet de débat entre psychologues et pédopsychiatres. Pour résumer, les un·e·s estiment que l’alternance a le mérite d’assurer à l’enfant d’être élevé·e par ses deux parents tandis que les autres pensent qu’il est déstabilisant, en particulier pour les plus petit·e·s, de changer de foyer et de repères toutes les semaines.

Du temps pour soi

Avec Sophie Soubiran, avocate pénaliste et en droit de la famille au barreau de Paris, membre de la Force juridique de la Fondation des Femmes.

Pour le couple séparé, lorsque tout se passe bien, ce mode de garde permet de sortir de la répartition classique des rôles où la résidence principale est chez la mère : à papa les vacances et l’amusement, à maman les corvées, les rendez-vous avec les enseignant·e·s ou les séances chez l’orthodontiste... « Il est difficile pour une mère, socialement parlant, de ne pas demander la résidence principale. Pourtant, même si bien sûr une séparation n’est jamais une situation idéale, l’alternance peut être un moyen

d’émancipation. Elle donne aux mères du temps pour elles et leur offre l’occasion de (re)construire une vie professionnelle, sociale, militante, amoureuse... », observe Sophie Soubiran, avocate au barreau de Paris et membre de la Force juridique de la Fondation des Femmes. Par contre, la résidence alternée est assurément la plus mauvaise formule en cas de conflit entre les ex-conjoint·e·s. Ce mode de garde suppose en effet une proximité géographique des parents et des échanges fréquents sur tous les sujets concernant l’enfant : vêtements, école, santé, loisirs, etc. Soit autant de sources potentielles de dissensions et de querelles. Paradoxalement, la loi et le code civil prévoient que les magistrat·e·s peuvent décider – provisoirement puis définitivement – la résidence alternée y compris en cas d’opposition d’un des parents. Certains juges la considèrent même comme une sorte de « solution » face à un désaccord parental...

Quand la garde alternée est une supercherie Et c’est pire encore en cas de violence ou d’emprise de l’un – généralement monsieur – sur l’autre – dans la grande majorité, madame. La garde alternée peut être utilisée par le père pour ne pas avoir à verser de pension alimentaire, qui pourtant devrait être ordonnée quand les différences de revenus sont importantes. Et rien ne lui impose de respecter l’alternance. Le délit d’abandon de famille ne s’applique qu’aux parents qui ne s’acquittent pas de leur

La Fondation des Femmes est une structure qui collecte des fonds et opère leur redistribution vers les associations. Elle mobilise également l’arme du droit dans la lutte contre les violences sexistes, via sa Force juridique, composée d’avocat·e·s et de juristes engagé·e·s. La Fondation des Femmes est également à l’initiative de plusieurs campagnes de sensibilisation du grand public. Pour en savoir plus : fondationdesfemmes.org

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DR

En partenariat avec


Repères 17 % des décisions des juges aux affaires familiales accordent la garde alternée, 73 % une résidence habituelle chez la mère, 7 % chez le père, 3 % chez un·e tiers (données 2012). 400 000 enfants alternaient entre les domiciles des parents en 2016, soit deux fois plus qu’en 2010. 2,7 % des enfants de moins de dix-huit ans étaient en garde alternée en 2016. 80 % des parents sont en accord sur la résidence des enfants lors de leur passage devant le juge, 10 % en désaccord et dans 9 % des cas, l’un des parents n’a pas exprimé de demande. 80 % des condamnations pour « non-représentation d’enfant » concernent des mères. En 2015, 840 peines ont été prononcées, 647 contre des mères, 193 contre des pères.

pension alimentaire, pas à celles ou ceux qui ne s’occupent tout simplement plus de leurs enfants... Curieusement, le père a un rendez-vous impératif le soir où il doit recevoir ses enfants, un déplacement professionnel pendant sa semaine de garde et, pas de chance, le week-end, il n’est en fait plus disponible... Résultat, quand la garde alternée se révèle être une supercherie, la mère se retrouve encore plus fragilisée. Sans aide financière, mais obligée de tout assumer ; avec des enfants – surnommé·e·s par les psys « les enfants de la fenêtre » – qui attendent leur père en vain, pendant qu’elles se trouvent dans l’impossibilité de prévoir quelque activité que ce soit pour elles-mêmes. Farce sinistre de l’histoire : aucune sanction n’existe pour les pères qui n’exercent pas leur droit de visite. L’amende civile prévue pour punir ce comportement n’est en pratique presque jamais demandée ni prononcée.

« Pour les mères, l’alternance peut être un moyen d’émancipation. »

Centaines de condamnations À l’inverse, la mère – le plus souvent – peut être poursuivie si elle décide de ne plus tenir compte des tours de garde et que le père trouve porte close ou un refus lorsque, subitement, il entend récupérer sa progéniture. Ou bien qu’il s’agit d’adolescent·e·s qui Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

ne veulent plus voir leur père. Chaque année, des centaines de mères se retrouvent ainsi condamnées à des amendes et souvent à des peines de prison avec sursis pour « non-représentation d’enfant », qui est un délit pénal. Au passage, elles peuvent être accusées d’être responsables d’un « syndrome d’aliénation parentale » selon lequel si un·e enfant ignore ou rejette son père, c’est parce leur mère l’a manipulé·e. « Il y a un vrai problème d’asymétrie dans les sanctions », regrette Sophie Soubiran. « La menace de poursuites pour non-représentation d’enfant peut ainsi servir d’arme pour maintenir les situations d’emprise et de violence. Les audiences tournent souvent au procès de la bonne ou mauvaise mère, avec des inégalités flagrantes », constate-t-elle. Quelques avocat·e·s mènent un combat juridique en déposant des questions prioritaires de constitutionnalité pour tenter d’infléchir les lois en vigueur. En attendant un hypothétique changement législatif, la seule manière de se protéger face à ces « fausse gardes alternées » est de retourner devant les juges pour réviser les mesures de la décision initiale et demander, par exemple, une pension alimentaire et la résidence principale. ●

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Du temps pour soi Entretien

Propos recueillis par Aude Stheneur

Célébrer l’improvisation Pianiste et compositrice accomplie, Perrine Mansuy est l’une des rares musiciennes de jazz reconnues en France. Elle a créé traverSons 1, un spectacle unique et didactique où elle livre des clés du langage musical, entourée d’un violoncelliste et d’un percussionniste.

Pourquoi avoir imaginé un spectacle commenté ? Plus j’avance dans ma carrière, plus j’ai besoin de créer du lien et de dépasser le simple fait de faire un concert et de rentrer chez moi. Quand je discute avec le public à la fin des concerts, je réalise toutes les zones d’ombre qui existent concernant le jazz. Est-ce que nous improvisons tout le temps ? Quel est le rôle de chacun des instruments ? Comment pouvons-nous tout mémoriser sans avoir de partition ? Pour nous, ce sont des choses évidentes mais pas forcément pour le public. Ma volonté était aussi de donner des éléments aux plus jeunes pour qu’ils et elles puissent s’approprier cette musique et leur donner envie d’en écouter. Qu’est-ce ce qui est mal compris à propos du jazz ? Il est souvent dit que c’est une musique intellectuelle, mais pour moi elle est très instinctive. Elle est aussi actuelle, vivante. Nous proposons un accompagnement, comme une visite guidée au musée. Ensuite, l’émotion appartient à chacun·e. La musique ne doit pas forcément se comprendre. Il est important de ne pas casser la magie. Nous expliquons que l’improvisation est naturelle, comme dans le langage parlé. En musique, c’est pareil.

À venir Représentation au Théâtre Armand à Salon-de-Provence le 12 mai 2020. perrinemansuy.com

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Comment cela se traduit-il sur scène ? Nous avons imaginé un parcours à travers des morceaux que j’ai composés. Par exemple, si je joue un morceau à cinq temps, nous allons expliquer pourquoi ce choix d’une métrique différente, en quoi elle change la musique. Chaque morceau apporte des éléments différents pour expliquer l’harmonie, les accords, les mouvements... Pour montrer la façon dont ils donnent une couleur particulière. Nous expliquons que l’improvisation est naturelle, comme dans le langage parlé. En musique, c’est pareil. Parfois, les spectateurs et spectatrices nous répondent et participent à la création en direct. C’est pour cela que nous avons appelé ce spectacle traverSons : il nous amène à traverser l’espace entre la scène et le public.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du jazz ? Je poursuis un désir profond, un peu comme si je n’avais pas le choix. J’ai toujours aimé inventer et le jazz est une musique de liberté où je peux exprimer ma musicalité. Il est extrêmement vaste et influencé par tous les styles de musique : classique, rock, funk… Le seul dénominateur commun entre les jeunes musicien·ne·s de jazz d’aujourd’hui et ceux et celles des années 20, est l’improvisation. Cette capacité d’improviser devrait être accessible à tout le monde et devrait être la première étape pour jouer d’un instrument. Imposer d’emblée la partition équivaut à vouloir appendre à un·e enfant à lire avant de savoir parler. Vous avez sorti plusieurs albums, reçu différents prix, fait de belles collaborations… Quel regard portez-vous sur votre carrière ? Je suis bien sûr fière du chemin parcouru mais je suis tout à fait consciente de tout ce qui reste à faire et que rien n’est acquis. J’apprends tous les jours. Évoluer dans ce milieu demande beaucoup d’humilité. La beauté de la musique tient à ce que les possibilités sont infinies, à la fois en matière de créativité musicale et pour les rencontres. C’est l’une des spécificités du jazz, qui est basé sur le partage, l’interaction. J’aime m’entourer de musicien·ne·s qui sont forces de proposition, qui apportent leur propre univers musical à l’intérieur du mien. Ce que nous avons à transmettre sur scène est en perpétuelle évolution. ● 1. Le spectacle a été créé à l'initiative de Loïc Schertzer de Creagency, agence de production artistique basée à Marseille.

Jean-Baptiste Millot ; creAgency

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Du temps pour soi

Sélection culture 3.

4.

1. 1. Bande dessinée Les Zola de Méliane Marcaggi et Alice Chemama

Editions Dargaud ; Natalia Mantini ; La Souterraine ; Éditions d’En bas/éditions Le courrier

Éditions Dargaud

Comme nombre d’œuvres illustres, celle d’Émile Zola n’aurait pas été ce qu’elle est sans les personnages féminins qui ont accompagné l’auteur dans sa vie et sa carrière. De ses débuts en tant que pigiste chez Hachette jusqu’à l’affaire Dreyfus, Les Zola propose un nouveau regard sur le parcours de l’écrivain en réhabilitant le rôle clé qu’y ont joué les femmes. Le récit met en lumière Alexandrine – qui se faisait aussi appeler Gabrielle – Zola et Jeanne Rozerot, deux figures restées dans l’ombre du célèbre auteur. L’une est son épouse (stérile) et l’autre sa maîtresse (mère de ses trois enfants) et, bien que cantonnées au foyer et à la reproduction comme le veut l’époque, elles lui soufflent des idées, l’encouragent et l’accompagnent. Ainsi, Alexandrine Zola lui suggère-t-elle de travailler « d’après modèle » et lui ouvre les portes de son milieu populaire ; milieu qui servira de terreau aux Rougon-Macquart, ce monument politique, littéraire et social qui fera le succès de l’écrivain et qui se proposait – comme l’indique le sous-titre de la saga – de retracer l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Grâce au scénario intelligent de Méliane Marcaggi et au trait délicat d’Alice Chemama, Les Zola est une bande dessinée passionnante qui se dévore autant qu’elle instruit ! A.S.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

2. 2. Musique No 3. Musique Le Rap2filles Souterraine Disponible gratuitement sur souterraine.biz home record de Kim Gordon Pour la première fois dans l’histoire de la musique, Matador records

Avec Kim Gordon, se faire écorcher les tympans est un plaisir. Toujours inclassable et radicale, la grande dame du punk-rock et cofondatrice de Sonic Youth, groupe mythique dissous en 2011, offre ici son premier album solo. L’artiste de soixantesix ans, qui mène en parallèle une carrière de plasticienne, continue de triturer joyeusement les sons. Elle aligne ici une impeccable série de neuf titres bruitistes, énervés et hypnotiques. À quand la suite ? S.B.

une compilation de rap réunit exclusivement des artistes féminines. Elles sont douze, originaires de partout en France et même du Gabon et du Québec, sont livreuses, secrétaires ou encore animatrices. Leur point commun : elles ont été repérées sur Instagram pour leurs textes et leur flow. Des titres Cheffe de Yelsha à Sur ta planète de KLI, les rappeuses explorent toutes les facettes du genre et démontrent qu’elles ont leur place dans ce milieu encore très masculin. A.S. Recueil

4. Tu est la sœur que je choisis, collectif Éditions d’En bas – éditions Le courrier

Le 14 juin, une grève géante avait mobilisé les femmes de Suisse – environ 500 000 participantes sur huit millions d’Helvètes. Une trentaine d’autrices romandes ont décidé de participer au mouvement à leur manière : en écrivant chacune un texte inédit (poésie, nouvelle, collage de citations...). Résultat : une histoire de filles, un hommage à une mère ; du quotidien et de l’universel ; de l’humour, de la colère ; une prière, des décisions ; et au fil des pages, la joie d’écrire et la puissance du verbe. S.B.

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Sélection culture

1.

2.

3.

4.

Éditions Cambourakis

Après le succès de Comme un million de papillons noirs, Laura Nsafou propose dans ce nouveau livre une réflexion poétique sur le colorisme, la dévalorisation des femmes à la peau foncée. Le personnage principal, Jada, qui en est victime, décide de partir à l’aventure dans la forêt pour trouver des personnes qui l’accepteraient telle qu’elle est. Les magnifiques dessins de Barbara Brun subliment la plume de Laura Nsafou, qui fait parler le soleil, la lune et les étoiles pour livrer une morale douce et universelle. A.S.

2.

Documentaire

Little Miss Sumo

Disponible sur Netflix

Au Japon, le sumo est un élément central de la culture traditionnelle et un sport réservé aux hommes. Little Miss Sumo suit Hiyori Kon, une lutteuse de vingt ans cantonnée aux tournois amateurs, qui se bat pour que les coutumes évoluent et que la pratique féminine de la discipline soit reconnue. En seulement dix-huit minutes, le documentaire nous plonge au cœur des rites japonais et n’hésite pas à filmer des corps féminins comme ils ne sont jamais montrés : à la fois gros, souples, puissants et en lutte. A.S.

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3. Exposition Femmes des années 40

4. Documentaire Les charbons ardents d’Hélène Milano

Jusqu’au 18 mai au musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère, à Grenoble.

En 2012, Hélène Milano avait réalisé Les roses noires, un documentaire qui donnait la parole à des jeunes femmes de banlieue parisienne et des quartiers nord de Marseille. Avec Les charbons ardents, sa nouvelle réalisation, elle présente les portraits croisés d’élèves de lycée professionnel. Se suivent les témoignages de Yacine, qui se forme à la maintenance des équipements industriels dans les Bouches-du-Rhône, Maxence qui étudie la fonderie à Charleville-Mézières, Théodore en mécanique automobile à Ivry-sur-Seine… Ils sont quinze, entre seize et dix-neuf ans, à se confier sur leurs perspectives d’avenir dans des territoires marqués par l’ancien monde ouvrier. Hélène Milano dresse le portrait d’une jeunesse en souffrance, piégée par le déterminisme social et en quête de repères. Elle interroge aussi leur vision de la masculinité et des relations amoureuses, révélant une culture patriarcale fortement ancrée qui les enferme dans des démonstrations de force et de machisme. « Mon désir était de faire un film qui englobe toutes ces questions sociales et aille jusqu’à l’intime en créant des résonances. » explique la réalisatrice. Un documentaire choral à la fois dur et infiniment humain. A.S.

Mères de familles, combattantes, travailleuses, collaboratrices, Résistantes, persécutées, tondues... La particularité – et l’intérêt – de cette exposition présentée au musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère est d’englober la diversité de ce que pouvait signifier être une femme, depuis l’entre-deux guerres jusqu’à la Libération. Dans ces temps difficiles, elles se sont battues, pour leurs convictions ou tout simplement pour survivre. Comme les hommes, à ceci près que l’Histoire les avait, elles, oubliées... S.B.

Jour2fête et Ysé Productions

Éditions Cambourakis ; Netflix ; Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère ; Jour2fête et Ysé Productions

1. Livre jeunesse Le chemin de Jada de Laura Nsafou et Barbara Brun


Du temps pour soi

Les Immortelles

La capitainerie du port d’Anvers en Belgique, ouverte en 2016.

Zaha Hadid (1950 – 2016) Première femme star de l’architecture

PeakPX ; Forgemind ArchiMedia/Flickr ; Bjarke Liboriussen/Flickr

Le centre commercial Galaxy Soho à Pékin, construit entre 2008 et 2014.

Femmes ici et ailleurs #35 | 01-02.2020

Zaha Hadid est sans conteste l’une des architectes contemporain·e·s les plus prolifiques et les plus reconnu·e·s. Ses réalisations audacieuses défiant la gravité, sensuelles, fluides et complexes, pures et puissantes, lui ont valu le surnom, par The Guardian, de « reine des courbes ». Des gratte-ciel aux salles de concert en passant par les stades olympiques, l’artiste a créé dans le monde entier ses bâtiments-sculptures – parfois décriés ou accusés d’être peu fonctionnels (mais quelles œuvres d’architecte n’ont pas été critiquées ?). Elle a été la première femme à recevoir le prix Pritzker, considéré comme le Nobel de l’architecture, en 2004. Son origine irakienne a fortement influencé son travail. « Comme dans tant d’autres pays en développement à l’époque, il régnait en Irak une foi inébranlable dans le progrès et un optimisme débordant. J’ai grandi dans les années 60, au moment où beaucoup de républiques nouvellement créées dans le monde entier travaillaient dur à la construction de leurs nouvelles nations ; on accordait donc beaucoup d’importance à l’architecture » a-t-elle rappelé lors de l’inauguration du centre administratif Pierresvives à Montpellier.

Zaha Hadid étudie les mathématiques à Beyrouth puis l’architecture dans la prestigieuse école de Londres. Elle obtient son diplôme en 1977 et connaît des débuts difficiles. Son approche moderne ne convainc pas et les techniques de l’époque ne permettent pas toujours de traduire son imaginaire. Son style, qu’elle détestait voir expliqué par le fait d’être une femme, s’inspire du déconstructivisme, un courant qui rompt avec les traditions et refuse la linéarité. Elle remporte en 1983 une compétition internationale pour un projet de centre de loisirs à Hong Kong. Il ne sera jamais réalisé, mais son travail est remarqué. Dix ans plus tard, son premier projet achevé, la caserne de pompier·ère·s de Vitra en Allemagne, lui apporte une reconnaissance internationale. Sa carrière décolle dans les années 2000. Outre ses postes de professeure dans les plus prestigieuses institutions, Zaha Hadid multiplie les réalisations : l’opéra de Guangzhou en Chine, le musée d’art contemporain de Rome, le centre d’art contemporain Rosenthal à Cincinnati aux ÉtatsUnis et le centre aquatique de Londres pour les Jeux olympiques de 2012 n’en sont que quelques exemples. Les dernières œuvres de cette prolifique carrière – l’Al-Wakrah Stadium, l’un des cinq stades qui accueillera la coupe du monde de football en 2022 au Qatar et le parlement irakien – seront achevées à titre posthume. ● Aude Stheneur

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82 Au bon vieux temps

Une femme à la mer ! Illustration par Moricio

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« C’est pas l’homme qui prend la mer. C’est la mer qui prend l’homme. Mais elle prend pas la femme. Qui préfère la campagne », chante Renaud dans l’un de ses tubes les plus connus. L’image du marin vaillant et de sa dame qui l’attend au port n’existe pas seulement dans les refrains. « L’histoire maritime est avant tout une histoire saturée de références à la bravoure et à l’héroïsme des aventuriers des mers », rappellent Angèle Grövel et Jasmina Stevanovic1. Une vieille croyance affirme que les femmes – tout comme les lapins – porteraient malheur sur un bateau. Une idée qui trouve ses racines dans l’Antiquité où la mer est le vecteur de la ruse des femmes, à l’image des sirènes. Ainsi, la seule figure féminine tolérée sur un bateau est la figure de proue... Quant au lapin (qu’il soit mâle ou femelle) il subit la même superstition à bord, à tel point qu’il n’est jamais nommé, mais

désigné par une périphrase : « l’animal aux grandes oreilles ». Le lien entre les deux ? Le sexe féminin2. L’ancien nom du lapin est « conil », qui a la même racine que le « con » des dames. Ces croyances n’ont pas mis les voiles de sitôt : la présence des femmes à bord restera très rare jusqu’à la seconde moitié du 20e siècle et il faut attendre 1997 pour que les conjointes-collaboratrices de marins-pêcheurs aient enfin un statut ! (Lire Femmes ici et ailleurs #32). ● A.S.

1. « Attention : femmes à bord ! Périls de la féminisation chez les officiers de la Marine marchande », d’Angèle Grövel et Jasmina Stevanovic, dans la revue Travail, genre et sociétés, 2016/2 (n° 36) 2. « La périphrase consacrée pour parler du sexe féminin dans Les Contes des mille et une nuits est “le lapin sans oreilles”, explique Michael Houseman dans Le tabou du lapin chez les marins : une spéculation structurale (1990).


www.editions-8mars.com Bimestriel vendu sur abonnement 10 € TTC l’unité

Sultan Razia (1205 – 1240) Première souveraine d’Inde Dès l’enfance, la fille du sultan Shamsud-din Iltutmish s’intéresse au maniement des armes et à la diplomatie. Lorsqu’elle a dix-sept ans, son père la désigne pour lui succéder, au détriment de ses frères qu’il estime incapables. Pourtant, à la mort d’Iltutmish, en 1236, l’aîné monte sur le trône, soutenu par la noblesse qui refuse l’autorité d’une femme. Il sera assassiné six mois plus tard. Razia accède alors au pouvoir, devenant ainsi la première – et la seule – souveraine du sultanat de Delhi. Elle troque le voile des femmes pour l’habit masculin et le port de l’épée. Reconnue pour sa bravoure et son intelligence, Razia encourage le commerce, les artistes et la science, fait construire des routes, des jardins et des puits, fonde des écoles et des bibliothèques. En 1240, elle est faite prisonnière à la suite d’un coup d’État. Elle aurait ensuite tenté de reprendre son royaume, en vain. Au cours de son règne, elle fit aussi frapper des pièces de monnaie à son effigie avec l’inscription « Pilier des femmes, reine des temps ». ● A.S.

robertharding/Alamy Stock Photo

Elles ont écrit l’histoire

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Femmes ici et ailleurs #35  

Femmes ici et ailleurs #35